La famine menace les populations du Yémen sous le double effet de la sécheresse et de la guerre ; l’ONU estime à sept millions le nombre de personnes faisant face à un grave risque de famine.

L’exportation de ses hydrocarbures s’est progressivement tarie (elle représentait 70 % de ses ressources) du fait des attaques terroristes incessantes contre les oléoducs et gazoducs. Le pays est à présent déchiré entre quatre forces qui se combattent : un État de droit soutenu par la coalition menée par l’Arabie saoudite, une révolte chiite menée par les Houthis, le mouvement sunnite al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) dont, en 2015, une partie a fait allégeance à l’État islamique (EI). L’insécurité est généralisée.

La violence qui se développe autour du détroit de Bab el-Mandeb menace l’accès aux principaux ports du pays. Ce passage obligé et les deux espaces maritimes qu’il relie, la mer Rouge et le golfe d’Aden, constituent un maillon indispensable de la chaîne logistique qui alimente l’économie mondiale. Unique passage entre l’océan Indien et la Méditerranée, il est le théâtre de tous les trafics, en particulier celui des armes et des êtres humains.

Carrefour idéologique au cœur du monde musulman, le détroit de Bab el-Mandeb est devenu le centre de gravité autour duquel gravitent les forces des parties prenantes à toutes les crises qui secouent la région, étatiques ou non, riveraines ou lointaines. Elles s’y confrontent de plus en plus violemment et le terrorisme maritime stratégique — qui cible l’économie — y prend une importance nouvelle du fait, justement, de l’importance pour l’économie mondiale des flux qui le traversent. Plusieurs ambitions s’y confrontent :

– Sur la péninsule, les mouvements terroristes chiites et sunnites cherchent à imposer leurs idéologies, à prendre le contrôle de territoires les plus étendus possibles pour servir de base arrière à leurs actions contre les ennemis proches et lointains.

– L’Arabie saoudite veut conforter sa position de puissance musulmane principale en s’imposant militairement au Yémen où, à la tête d’une coalition arabe, elle mène depuis le 25 mars 2015 des bombardements contre les rebelles houthistes (chiites) sans égard pour les populations.

– L’Iran affirme sa puissance régionale en soutenant les mouvements terroristes chiites yéménites, de la bande de Gaza, du Hezbollah et de Syrie en leur livrant par voie maritime des armes, du matériel et des spécialistes.

– La Chine, dans le cadre de la nouvelle route de la soie maritime, implante simultanément des bases d’opérations à proximité des détroits qu’elle veut pouvoir contrôler. Après Gwadar près du détroit Hormuz, c’est à Djibouti qu’elle s’installe pour être proche de Bab el-Mandeb.

– La Turquie poursuit son pivotement géopolitique vers le monde musulman. Elle cherche à reprendre à l’Arabie saoudite la place qui était la sienne avant l’abolition du Califat en 1924. L’ouverture d’une importante base militaire au Qatar en avril 2016 et son implantation militaire progressive en Somalie en témoignent.

– Les États-Unis, avec le basculement militaire vers l’Asie, y accroissent leurs forces pour lutter plus intensément contre le terrorisme islamiste et maintenir la liberté de navigation.

Mettant à profit le chaos qui règne au Yémen, le terrorisme maritime se concentre à présent autour du détroit de Bab el-Mandeb. La haute technologie des armes mises en œuvre ainsi que la fréquence des frappes marquent une évolution notable des modes d’action1.

L’utilisation de systèmes guidés à distance contre des bâtiments de guerre reste l’apanage des seuls mouvements chiites qui bénéficient du soutien technique de l’Iran. Le 1er octobre 2016, le HSV2 Swift, un catamaran aux lignes futuristes, sous pavillon émirati, est détruit par un missile C-802 antinavire tiré par des Houthis. Les 9, 12 et 15 du même mois, des armes du même type sont lancées vers le destroyer USS Mason qui croise dans le détroit ; il les leurre ou les abat. Seule la corvette israélienne INS Hanit avait subi ce type d’attaque par le Hezbollah le 14 juillet 2006. Le 30 janvier 2017, la frégate saoudienne Madina  est sérieusement endommagée par une embarcation rapide télécommandée chargée d’explosifs ; cette action est similaire aux précédentes par le niveau technologique requis.

L’attaque menée sans succès le 25 octobre 2016 contre le navire espagnol Galicia Spirit par une embarcation suicide est la première de ce type effectuée contre un méthanier. Si l’identité des responsables n’a pas été révélée, le fait qu’elle se soit déroulée au sud du détroit permet de l’attribuer à AQPA plutôt qu’aux Houthis qui par ailleurs n’ont jamais fait d’attaque suicide en mer.

Enfin, ce conflit marque le retour de la guerre des mines quand, le 10 mars 2017, un patrouilleur yéménite en heurte une à l’entrée du port de Mokha. Le 18 avril, les garde-côtes du Yémen informent les navires présents en mer Rouge d’un risque élevé de présence de mines dans le secteur des îles Hanish. Elles constituent une menace importante pour tous ceux qui y naviguent, et plus particulièrement pour les bateaux qui se dirigent vers le port de Hodeïda par lequel transitent plus de 70 % des importations yéménites de nourriture et d’aide humanitaire.

Bien que la piraterie somalienne reprend dans le golfe d’Aden, la violence maritime qui sévit autour du détroit de Bab el-Mandeb ne devrait pas avoir d’impact significatif sur les flux qui y transitent sans livraison massive d’armes par l’Iran. Cela paraît improbable sans changement géopolitique majeur dans une zone très surveillée par les différentes marines de guerre. En revanche, le blocus effectué en mer Rouge et la bataille des ports menés par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite asphyxient chaque jour davantage le Yémen.

 Article  publié dans
La lettre mensuelle d'information de l'Institut FMES de juin 2017 (sous la rubrique Les analyses de nos partenaires)

 

Hiroshima et Nagasaki ont introduit dans la guerre une différence non pas de degré mais de nature. En effet, l’arme atomique, et bientôt thermonucléaire, a fait entrer dans l’Histoire de l’humanité, selon l’expression de Jean Guitton, « une quantité infinie », celle de la destruction totale de l’espèce humaine. Si bien que dans toute guerre qui pourrait mettre en action des armes nucléaires, il n’y a pas d’enjeu (fini) qui vaille l’anéantissement réciproque (infini) des deux camps en présence. Cette révolution d’un autre ordre dans les affaires militaires a frappé de plein fouet non seulement les stratèges professionnels, qui ont élaboré les stratégies de dissuasion nucléaires, mais aussi les penseurs civils, particulièrement les philosophes, les politologues et les anthropologues, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Ces penseurs ont essayé de dépasser les principes de la stratégie conventionnelle pour élaborer des notions nouvelles, comme celles de métastratégie et de théostratégie. Comment ces théories ont-elles  été conceptualisées, particulièrement en France ?

            1° Athées et croyants interpellés

            a) Jean-Paul Sartre

            Dans un article écrit le 20 août 1945, publié par la revue Temps Modernes d’octobre suivant et repris dans Situations III, le philosophe existentialiste athée Jean-Paul Sartre (1905-1980) évoque le saut qualitatif et quantitatif franchi à cause de la bombe atomique et, par voie de conséquence, le suicide possible de l’humanité, qui vient en quelque sorte confirmer ses intuitions philosophiques sur l’absurdité d’un monde où Dieu serait mort :

            « Il faudra quelque temps avant que cette guerre-ci ne révèle son vrai visage. Ses ultimes moments ont été pour nous avertir de la fragilité humaine. Aussi aimons-nous qu’elle finisse mais non pas la façon dont elle finit. Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille personnes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine, la terre peut sauter : cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis. Personne ne saurait jamais si l’homme eût pu surmonter les haines de race, s’il eût trouvé une solution aux luttes de classe. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le pouvoir de refuser son propre suicide faute de disposer des moyens qui lui eussent permis de l’accomplir. Les guerres creusaient de petits trous en entonnoirs, vite comblés, dans cette masse compacte de vivants. Chaque homme était à l’abri dans la foule, protégé contre le néant antédiluvien par les générations de ses pères, contre le néant futur par celles de ses neveux, toujours au milieu du temps, jamais aux extrêmes. Nous voilà pourtant revenus à l’An Mille, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps ; […] Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure : cet acte que je fais aujourd’hui, ni Dieu ni homme n’en seront les témoins perpétuels. […] Et l’humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu’elle est née, mais parce qu’elle aura décidé de prolonger sa vie. Il n’y a plus d’espèce humaine. La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elle est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse. Mais non, direz-vous : nous sommes tout simplement à la merci d’un fou. Cela n’est pas vrai : la bombe atomique n’est pas à la disposition du premier aliéné venu ; il faudrait que ce fou fût un Hitler, et, de ce nouveau Führer, comme du premier, nous serions tous responsables. Ainsi, au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l’humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort. »[1]

            Quelques brèves remarques suffiront sur ce texte très dense et fort bien écrit, si bien écrit qu’il rend même l’absurde rationnel. D’abord Sartre affirme la prise de possession, par l’homme souverainement libre, de sa vie et de sa mort. C’est toujours la même tentation offerte aux hommes, de la domination suprême décrite dans le livre de la Genèse, 3, 5 : « vous serez comme des dieux ». Ensuite, Sartre rejoint Nietzsche qui, après avoir proclamé la mort de Dieu, annonçait aussi la mort de l’homme dont le pouvoir, délivré du surmoi divin, devenait sans limites ; et cette absence de limites provoquait chez l’homme un vertige métaphysique proche de la folie, comme celle qui s’empare du Caligula de Camus. Enfin, Sartre constate que, pris entre le néant du passé et le néant du futur, l’homme est un être absurde, qui ne sait ni d’où il vient ni où il va, mais qui trouve sa raison d’être en exerçant une liberté sans limites et destructrice, et qui fait de lui un être collectivement responsable de son propre suicide. Haines de race comme lutte des classes, moteurs traditionnels de l’histoire, trouveraient leur ultime solution, leur fin dernière, dans la disparition voulue de l’humanité, acte de liberté pure dont personne ne serait jamais témoin. Sartre rejoindrait-il ainsi le silence éternel des espaces infinis qui effrayait Pascal ?

            b) Pierre Teilhard de Chardin    

            De son côté, le catholique Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), voit bien lui aussi le côté faustien  de la prise de possession de la Terre que représente la maîtrise de l’énergie nucléaire. Mais le savant jésuite laisse à l’homme le choix entre son autodestruction et la lutte avec l’ange pour surmonter la finitude de sa condition terrestre. Dans un article publié en septembre 1946 par la revue Études,[2] article intitulé « Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique », après l’explosion de l’atoll de Bikini, il commentait la lutte inexpiable entre les deux esprits, celui de possession et celui d’union. Cet article a souvent été interprété, à tort, comme une apologie de la volonté de puissance nietzschéenne. Il est au contraire équilibré et subtil ; il privilégie d’ailleurs l’esprit d’union, même s’il reconnaît que l’énergie nucléaire a donné à l’homme « un nouveau sentiment de puissance ».

            Comme le stratégiste américain Bernard Brodie, Teilhard de Chardin estime que l’on ne peut pas désinventer la bombe. « Aucune force au monde, constate-t-il, n’est capable d’arrêter la pensée humaine dans aucune ligne sur laquelle elle s’est une fois engagée ! »[3] L’énergie libérée de l’atome « n’a pas seulement changé la face de la terre », mais aussi le cœur de l’homme et « fait de lui, au moins virtuellement, un être nouveau qui ne se connaissait pas. » Elle a d’abord donné à l’homme, comme on l’a dit, « un nouveau sentiment de puissance » en lui faisant capter « ce qui paraissait le privilège des puissances sidérales » et ce grâce au développement continu et collectif de « l’instrument d’analyse mathématique ».

            Ce sentiment de puissance va-t-il conduire l’humanité à des guerres sans fin ? Ce n’est pas une fatalité, car l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin, aux antipodes de l’absurde existentialiste, le pousse à croire à une maîtrise concertée de la violence. Il estime d’abord que la capacité unitaire de destruction de la bombe atomique rendra désormais impossible toute guerre absolue. Il l’évoque d’ailleurs par allusion à l’arbre de la connaissance du livre de la Genèse. Il espère ensuite que l’humanité, solidaire dans l’amélioration de sa condition, va coopérer au profit du développement universel de la recherche scientifique.  

            « En faisant éclater les atomes, nous avons mordu au fruit de la grande découverte, écrit-il. C’en est assez pour qu’un goût soit entré dans nos bouches que rien désormais ne saurait effacer : le goût de la super-création. Et c’en est assez par suite, pour que, du même coup, le spectre des combats sanglants s’évanouisse aux rayons de quelque montante unanimité. On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte, – qu’elle va se brûler au feu imprudemment allumé par elle. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être doublement et définitivement tuée. Tuée d’abord […] dans son exercice par excès même des forces de destruction mises entre nos mains, et qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout […] à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de conquête que la science nous découvre, batailles et héroïsmes guerriers ne devraient bientôt plus nous sembler que choses fastidieuses et périmées. […] Malgré leur appareil militaire, les récentes explosions de Bikini signaleraient ainsi la venue au monde d’une humanité intérieurement et extérieurement pacifiée. Elles annonceraient l’avènement d’un Esprit de la Terre. […] Mais que faut-il entendre sous ce terme ambigu ?  

            S’agit-il de l’esprit prométhéen ou faustien : esprit d’autonomie et de solitude ; l’homme se dressant, par ses propres forces et pour lui-même, sur un univers hostile et aveugle ; la montée de conscience se terminant sur un acte de possession ?

            S’agit-il au contraire de l’esprit chrétien : esprit de service et de don ; l’homme luttant, comme Jacob, pour conquérir et rejoindre un foyer suprême de conscience qui l’attire ; l’évolution de la terre se fermant dans un acte d’union ?

            […]

            En fin de compte le dernier effet de la lumière projetée par le feu atomique dans les profondeurs psychiques de la terre est d’y faire surgir, ultime et culminante, la question d’un terme à l’évolution, c’est-à-dire le problème de Dieu. »[4]

            L’angoisse existentielle de Sartre et l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin n’ont pas débouché sur une vision globale des problèmes de la guerre et de la paix. Ce n’était d’ailleurs pas leur objectif. Cependant le Jésuite, ancien combattant de la Grande Guerre, a bien deviné l’émergence de la dissuasion nucléaire par la crainte de la destruction mutuelle assurée, ou comme il l’écrit : « par excès des forces de destruction qui vont rendre toute lutte impossible. » Mais ces deux penseurs avaient bien posé le problème des fins dernières de l’humanité, révélé par l’avènement et la menace de la puissance nucléaire. Il était réservé à Jean Guitton et à René Girard de pousser plus loin la réflexion et d’élaborer les concepts de  métastratégie et de théostratégie.

            2° Jean Guitton et la métastratégie

            Paradoxalement, la pensée post-stratégique de Jean Guitton (1901-1999) semble plus proche de celle de Sartre que de celle de Teilhard de Chardin, mais d’un Sartre qui aurait été touché par la grâce des Pensées de Pascal. En effet, confronté à la réalité de la dissuasion nucléaire et à l’apparition des concepts de stratégie totale et intégrale, qui ont amorcé une évolution vers un stade supérieur de la pensée stratégique, le philosophe catholique Jean Guitton a forgé le concept de métastratégie. Ce professeur à l’École de Guerre fut aussi un ami du pape Paul VI et du général Weygand, qui lui a transmis l’héritage stratégique du maréchal Foch.

            Jean Guitton se fait une haute idée de la stratégie, qu’il n’hésite pas à faire dialoguer avec la métaphysique. En effet, pour lui, « si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »[5] La métastratégie, qui reflète d’une certaine façon la pensée post-stratégique, signifie que l’acte stratégique peut désormais porter sur les fins ultimes de la personne comme de l’humanité, qu’il devient ainsi un acte philosophique, voire théologique. Et c’est pourquoi Jean Guitton cherche à synthétiser ces deux parts sublimes, la métaphysique (qu’Alexandre le Grand conseillait à Aristote de réserver à une petite élite) et la stratégie, dans un nouveau concept.

            « Je pense, écrit-il, comme jadis Albert Camus[6], que le problème du suicide est le plus grave problème qui se pose à l’homme. Le suicide […] est un acte métaphysique, sorte de réponse ironique et désespérée à l’absence divine, solution noire et simple du problème de l’existence. Or, à notre époque […] le problème du suicide passe du plan individuel au plan collectif : et, pour la première fois dans l’histoire, l’espèce humaine prise dans son ensemble est librement capable d’un suicide réciproque. De sorte que sa survie ne tient pas seulement à un vouloir-vivre instinctif ou politique, à un instinct de vie […] mais à un acte de raison réciproque, à une persuasion profonde que la vie est bonne pour l’espèce, que le désespoir de l’un ne peut ni ne doit entraîner la mort de tous. Cet acte de libre raison, de confiance dans l’homme et dans l’existence, auquel est suspendue dans un proche avenir la continuation de notre espèce, est au fond un acte de pensée, de pensée portant sur les questions ultimes ; tranchons le mot : un acte métaphysique. C’est pourquoi j’ai cru devoir créer un mot neuf, celui de métastratégie, pour signifier que désormais l’acte stratégique devient aussi un acte philosophique. »[7] 

            Dans l’évocation du suicide réciproque, Guitton retrouve la loi de la réciprocité dans la violence qui caractérise la triple montée aux extrêmes de Clausewitz. Mais dans l’acte de libre raison réciproque, Guitton rejoint l’espérance du général Poirier en « la vertu rationalisante de l’atome. »[8]

            « Que se passerait-il, s’interroge-t-il, si l’humanité prise dans son ensemble avait la certitude qu’elle pourrait périr d’un instant à l’autre ? […] Cela serait-il longtemps supportable ? Et ne verrait-on pas germer […] l’idée qu’il vaudrait mieux en finir une bonne fois, une fois pour toutes ?

            Tout ceci pour dire que les problèmes de stratégie vont déboucher dans la métaphysique.

            Car c’est d’une conception métaphysique et non pas seulement politique que dépendra l’acte nucléaire. C’est pourquoi je parle de métastratégie. Les problèmes ultimes, ceux sur le sens de la vie, sur le choix entre le Tout et le Rien ne seront plus accidentels ni négligeables, ni restreints au domaine des consciences et des croyances individuelles. Ils intéresseront la stratégie elle-même. […]

            Il est désormais important  de savoir si l’humanité peut songer à se suicider ; elle en a les moyens. Albert Camus disait jadis que le problème du suicide est en définitive le seul problème philosophique et moral, posé secrètement à toute conscience. Désormais, ce problème, devenu collectif, demeure au cœur de la métastratégie, celle dont on ne parle pas, mais à laquelle les stratèges (profonds) ne peuvent cesser de penser.

            Ces problèmes de métaphysique, – et de métapolitique, et de métastratégie – ne pourront plus désormais être ensevelis dans le silence […] ».[9]

            Devant les stagiaires de l’École de guerre, le philosophe avait placé cette conférence de 1967, intitulée « Philosophie de la dissuasion à l’ère nucléaire », sous le signe du pari pascalien. Si vous gagnez, en dissuadant l’adversaire d’attaquer, vous gagnez tout, et lui aussi. Mais si l’agression se produit, en vue de faire plier l’Autre (objectif fini), vous perdez tout, et lui aussi, par l’anéantissement réciproque (résultat infini). Certes, Jean Guitton pose aussi avec acuité le problème de la responsabilité collective dans la décision de l’humanité d’en finir une bonne fois pour toutes. Mais en matière de dissuasion nucléaire, c’est Jupiter qui lance la foudre. En effet, dans les régimes démocratiques, les constitutions politiques donnent le pouvoir de décision à un seul, le chef de l’exécutif, investi par le suffrage universel. Ce pouvoir concerne  la responsabilité de la survie de tous, rien de moins. Or, face à l’urgence d’une attaque nucléaire, il n’est plus temps de consulter une assemblée législative. Dans les régimes dictatoriaux, la prise de décision est encore plus rapide et les consultations plus brèves…Cette prise de décision unique nous ramène à la question soulevée par Sartre dès 1945, et mise en scène avec talent par Stanley Kubrick dans le remarquable et célèbre film, Docteur Folamour (Dr Strangelove, 1964)[10] : l’hypothèse insensée de la prise de possession de l’arme suprême par un fou. Mais la métastratégie ne doit-elle pas penser aussi l’impensable ? L’on n’est plus très loin de l’Apocalypse selon René Girard.

            3° René Girard et la théostratégie

            C’est dans un essai intitulé Achever Clausewitz, publié en 2007, que l’anthropologue René Girard reprend à son compte l’expression du juriste allemand Carl Schmitt, qui parle d’une théologisation de la guerre. Le professeur Girard place lui aussi son essai sous l’égide de Pascal, celui de la conclusion de la XIIe Provinciale (9 septembre 1656), qui évoque le combat inexpiable de la violence et de la vérité, en des termes qui préfigurent les réflexions de Clausewitz sur la guerre. « Nous proposons, écrit-il [avec Benoît Chantre] des outils d’analyse, empruntés à l’anthropologie, à l’histoire, à l’histoire littéraire, à la psychologie, à la philosophie ou à la théologie ».[11]Girard relit Clausewitz à la lumière du concept de la montée aux extrêmes, dans lequel il voit l’aboutissement de la stratégie à l’ère de la dissuasion nucléaire.[12] Il constate « la possibilité d’une fin de l’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. » Il ajoute que « ce possible est aujourd’hui devenu réel » et que son livre est « apocalyptique ».[13]

            « Mon hypothèse, écrit René Girard, est mimétique : c’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux, qu’ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d’entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire la différence là où chacun devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice. […] Des millions de victimes innocentes ont été ainsi immolées depuis l’aube de l’humanité pour permettre à leurs congénères de vivre ensemble ; ou plutôt de ne pas s’autodétruire. […] Le moment décisif de cette évolution est constitué par la révélation chrétienne, sorte d’expiation divine où Dieu en son Fils demanderait pardon aux hommes de leur avoir révélé si tard les mécanismes de leur violence. »[14]  

            Face à la violence aujourd’hui déchaînée, René Girard estime que « cette loi des rapports humains a été reformulée » par Clausewitz sous la forme de la montée aux extrêmes, « cette incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence. »[15] Clausewitz aurait eu l’ « intuition fulgurante de la montée aux extrêmes », mais il l’aurait « dissimulée pour essayer de donner à son livre le ton d’un traité technique et savant. Il nous faut donc achever Clausewitz en allant jusqu’au bout du mouvement qu’il a lui-même interrompu. »[16] La montée aux extrêmes, poursuit René Girard, « nous conduira droit à l’extinction de toute vie sur la planète. C’est cette possibilité que Raymond Aron a entrevue en lisant Clausewitz. Il a écrit alors une somme impressionnante pour chasser la logique apocalyptique de son esprit, pour se persuader à tout prix que le pire sera évité, que la “ dissuasion ˮ triomphera toujours. »[17] Cette fin apocalyptique est d’autant plus inévitable que « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »[18] Et Girard, qui pense que l’histoire a un sens, ajoute, dans un style qui évoque la montée de l’humanité vers le point oméga cher à Teilhard de Chardin : « Cette montée vers l’apocalypse est la réalisation supérieure de l’humanité. »[19]

            Le professeur Girard termine enfin sa magistrale étude sur Clausewitz en affirmant hautement la nécessité de la synthèse entre la stratégie et la théologie, en se référant cette fois-ci à Pascal : « J’en suis venu à un point décisif, conclut-il : celui d’une profession de foi, plus que d’un traité stratégique, à moins que les deux mystérieusement s’équivalent, dans cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence. J’ai toujours eu l’intime conviction que cette dernière participe d’une sacralité dégradée, redoublée par l’intervention du Christ venu se placer au cœur du système sacrificiel. Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. […] La montée aux extrêmes révèle, à rebours, la puissance de cette intervention divine. […] [Les hommes] sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. »[20] René Girard est aussi tourmenté par cette parole de Jésus selon l’Évangile de saint Luc (18, 8) : « mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Cela signifie-t-il qu’il risque de ne plus y avoir de croyants parmi les hommes ? Ou qu’il n’y aurait plus de croyants parce qu’il n’y aurait plus d’hommes sur la planète Terre, à la suite d’une apocalypse nucléaire ?

            Cette logique nihiliste de destruction et de mort est également dénoncée par le théologien protestant Jürgen Moltmann (né en 1926) : « Le système de la dissuasion nucléaire est une “ religion masquée ˮ dans la mesure où il donne aux craintes des hommes une profondeur sans fond, et qu’il exploite sans limites leur besoin de sécurité. Il s’agit de la religion du nihilisme, du terminisme, du blasphème parfait, de l’apocalypse autoproduite de l’humanité. »[21]

Conclusion

            L’humanité est passée du stade la guerre limitée à l’étape de la guerre totale, mais pas de façon linéaire et avec des retours en arrière ; que l’on songe à la destruction totale de Carthage par les Romains en 146 av. J.-C. Les stratégistes, les philosophes et les théologiens réfléchissent, peut-être depuis Guibert et Clausewitz, sur le stade suprême[22] de l’histoire conflictuelle, qui serait d’un autre ordre, selon le schéma pascalien. Ce stade suprême coïnciderait avec la guerre absolue, entrevue et redoutée par un Clausewitz qu’elle fascinait. L’évolution technologique a rendu cette guerre absolue matériellement possible. La volonté humaine, « la vertu rationalisante de l’atome » (Lucien Poirier) ont, pour l’instant, rendu cette guerre absolue improbable, mais non pas impossible. Ainsi, le mythe soigneusement entretenu de l’apocalypse nucléaire, ce récit eschatologique de la fin de l’histoire, a contribué, par l’effet de crainte extrême exercé sur les peuples et leurs dirigeants, à l’efficacité de la dissuasion et au maintien de la paix globale par la terreur. Mais sans pouvoir empêcher l’émergence du terrorisme.

                                                                                               Bernard Pénisson, 29 juin 2017

 

 


[1] Jean-Paul Sartre, « La fin de la guerre », Situations III, Gallimard, 1949, 317 p., pp. 67-69.

[2] Études, septembre 1946, pp. 223-230.

[3] Pierre Teilhard de Chardin, Œuvres, V, L’avenir de l’homme, Éditions du Seuil, 1959, pp. 179-187.

[4] Ibid., pp. 185-187.

[5] Jean Guitton, La Pensée et la Guerre, Desclée de Brouwer, 1969, p. 159 ; 2e éd. 2017, édition augmentée et commentée par les enseignants de l’École de guerre, p. 222.

[6] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. Camus y écrit, p.15 : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

[7] Jean Guitton, Ibid., 1969, pp. 21-22 ; 2017, pp. 25-26.

[8] Lucien Poirier, « Je crois en la vertu rationalisante de l’atome », Le Monde, 28/29 mai 2006, p. 14.

[9] J. Guitton, Ibid., 1969, pp. 215-217 ; 2017, pp. 268-269.

[10] Film que le président Vladimir Poutine n’avait pas vu avant que le cinéaste Oliver Stone ne le lui projetât au Kremlin en 2016. France 3, « Conversations avec Monsieur Poutine » par Oliver Stone, 26 juin 2017.

[11] René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007, p.22.

[12] R. Girard,  Ibid., p. 127 et p. 356.

[13] Ibid., p. 9.

[14] Ibid., pp. 9-10.

[15] Ibid., p. 12.

[16] Ibid., p. 14.

[17] Ibid., p. 18.

[18] Ibid., p. 20.

[19] Ibid., p. 364.

[20] Ibid.

[21] Jürgen Moltmann, Jésus, le Messie de Dieu, Cerf, Cogitatio Fidei n° 171, 1993, p. 105, cité par René Coste, Théologie de la paix, Cerf, Cogitatio Fidei n° 203, 1997, p. 257.

[22] Lénine avait rédigé à Zurich, au printemps 1916, et publié à Pétrograd, le 26 avril 1917, une brochure célèbre, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il s’était inspiré du livre du Britannique John A. Hobson, Imperialism. A Study, publié à Londres en 1902. En un demi-siècle, on était passé de la mort prophétisée du capitalisme à celle de l’humanité.  

 

En un an, Louis XVI perdit son trône du fait d’erreurs politiques majeures. Cet article propose une relecture de trois épisodes d’une importance primordiale à la lumière de sources primaires jamais exploitées jusqu’à présent. En coulisses agit une sorte de Deus ex machina, le Général de Heymann, totalement oublié de nos jours, qui fut maître-espion et diplomate au service de Louis XVI et du Roi de Prusse.

Cet article fait suite à l’article intitulé « Procès de Louis XVI : une preuve accablante ». Il sera suivi d’un autre article décrivant l’affrontement diplomatique entre la Prusse et l’Autriche pour le contrôle de l’Allemagne du Nord qui eut lieu de 1795 à 1801 et dans lequel Heymann joua un rôle clé.

Et tout d’abord un rappel de la chronologie de la marche vers l’anéantissement final de la monarchie française.

· 15 juin 1791 : Louis XVI signe la lettre dans laquelle il annonce au marquis de Bouillé sa décision de s’enfuir de Paris avec la famille royale. Il sera arrêté à Varennes.

· 3 décembre 1791 : Louis XVI écrit au Roi de Prusse pour lui demander de former une alliance armée avec les autres Puissances afin de mettre fin à la Révolution française.

· 25 juillet 1792 – Le duc de Brunswick publie son manifeste.

· 23 septembre 1792 : 3 jours après Valmy, les Puissances abandonnent la cause des Bourbons.

En quinze mois, la monarchie la plus ancienne d’Europe, vieille de quatorze siècles, s’est effondrée. Louis XVI a joué et perdu. C’est ce que constateront les Puissances qui le 23 septembre 1792 feront savoir qu’elles abandonnent la cause des Bourbons et proposeront un arrangement pour arrêter la guerre. Cet article lève le voile sur les coulisses de ces quatre événements en suivant un acteur aujourd’hui oublié, le Général de Heymann qui fut au cœur de cette histoire.

1. Le désastre de Varennes

Le déroulement accepté

Voici le déroulement de la Fuite à Varennes, tel qu’il a pu être reconstitué jusqu’à présent essentiellement d’après les Mémoires des deux principaux protagonistes, le marquis de Bouillé et le duc de Choiseul qui se rejetèrent l’un sur l’autre la responsabilité de l’échec.

Le 23 octobre 1790, Louis XVI, Louis XVI envoya l’évêque de Pamiers, Monseigneur d’Agoult, auprès du marquis de Bouillé, gouverneur des Trois-Évêchés, c’est-à-dire gouverneur militaire de l’Est de la France, de la Sambre jusqu’à la Franche-Comté. Monseigneur d’Agoult lui transmit le message suivant : « Le Roy a formé le projet de quitter Paris, où il est en prison, et de se retirer dans l’une des villes frontières de votre commandement, dont il vous laisse le choix. Là, il se propose de rassembler

autour de lui, les troupes et ceux de ses sujets qui lui sont restés fidèles, de s’efforcer de ramener son peuple, trompé par des factieux, au sentiment de ses devoirs, et dans le cas où ses moyens seraient insuffisants de réclamer le secours de ses alliés, pour l’aider à rétablir l’ordre et la tranquillité dans son royaumei. »

Dès lors, la conspiration était enclenchée. Fersen devait s’occuper du volet parisien. Bouillé se chargeait de la mise en place des troupes à partir de Pont-de-Sommevesle (actuellement Somme-Vesle) à 10 kilomètres à l’est de Châlons-en-Champagne. Les troupes escorteraient la famille royale jusqu’à Montmédy, une forteresse située à proximité de la frontière du Luxembourg. De l’autre côté de la frontière, l’Empereur, le frère de Marie-Antoinette, masserait des troupes pour venir au secours du Roy si le besoin s’en faisait sentir. Au même moment, dans une opération coordonnée, le frère puîné du Roy, Monsieur, le comte de Provence, prendrait la route des Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique), tandis que son épouse, Madame, prendrait la route de la Savoie.

Louis XVI et la famille royale quittèrent le Palais des Tuileries dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Louis XVI laissa derrière lui un manifeste dans lequel il déclarait que c’était sous la contrainte qu’il a accepté et promulgué (sanctionné selon le terme de l’époque) les décrets élaborés par l’Assemblée nationale, que ceux-ci étaient donc nuls et non avenus et qu’il se rendait à Montmédy pour retrouver sa liberté et pouvoir traiter avec l’Assemblée loin de toute pression.

On connaît le dénouement : le cortège royal prit du retard, le duc de Choiseul-Stainville, chargé de l’attendre à Pont-de-Sommevesle avec un détachement de hussards, des troupes qu’il ne connaît pas, s’affola. Il pensa que le Roy n’était finalement pas parti et il leva le camp. La berline royale poussa vers l’est sans escorte. Elle s’arrêta au relais de poste de Sainte-Menehould où Drouet crutreconnaître le Roy. Drouet galopa jusqu’à l’étape suivante, Varennes, où le fils de Bouillé attendait le cortège royal avec un autre détachement de hussards. Drouet avertit le syndic de la commune. La famille royale fut retenue à l’auberge. Finalement le Roy fut démasqué. Le fils Bouillé s’affola et ne tenta pas de libérer le Roy alors qu’il en avait encore les moyens. Le tocsin sonna, la population accourut de toute part. Bouillé essaya de rassembler ses forces pour disperser les milliers de citoyens qui entouraient la berline royale. Deux régiments de hussards lui firent défaut : ceux qu’il avait chargé son adjoint le Général de Heymann de rallier et d’amener à Montmédy, à 50 kilomètres au nord-est de Varennes. La fuite avait échoué.

L’Assemblée nationale envoya trois députés pour ramener la famille royale, Barnave, l’un des trois triumvirs, Pétion, le futur maire de Paris, et un militaire, Mathieu Dumas, chargé de commander l’escorte.

Du point de vue politique, les conséquences furent désastreuses pour Louis XVI : il fut suspendu et le peuple considéra qu’il était un parjure.

Le déroulement modifié au vu de nouvelles sources

Lors de mes recherches sur mon ancêtre, le Général de Heymann, j’ai mis à jour de nouvelles archives qui m’amènent à considérer que la préparation de la Fuite à Varennes a été différente de ce qui est généralement admis.

Ma thèse est la suivante : c’est le Général de Heymann qui organisa la fuite. Tout à fait naturellement, il avait prévu que les troupes d’escorte seraient des hussards, des troupes allemandes qu’il avait commandées, qui lui étaient dévouées et qui n’étaient pas contaminées par les idées révolutionnaires. Fin mai, Bouillé aurait décidé de tirer tout le profit du sauvetage du Roy et de la famille royale pour sa famille et le duc de Choiseul-Stainville. C’est pour cette raison qu’il aurait décidé de confier à ce dernier et non à Heymann le commandement de l’escorte à Pont-de-Sommevesle, puis à son fils à Varennes. Les éléments qui m’ont amené à cette conclusion sont les suivants :

La source principale est les Mémoires de Mathieu Dumas qui seront publiés en 1839 après sa mort, après donc que la version officielle de la Fuite à Varennes eut été gravée dans le marbre. Rentré triomphalement à Paris avec la famille royale, Dumas fut nommé maréchal de camp (général) par l’Assemblée nationale. Il fut envoyé à Metz pour prendre le poste de Heymann. Le nouveau gouverneur militaire lui demanda de perquisitionner le bureau de Bouillé. Dumas trouva alors tout le plan d’évasion de la famille royale établi par Heymann. Voici ce qu’il écrit :

« Ce que je trouvai de plus important parmi les papiers de M. de Bouillé, ce fut la correspondance du général Heymann pendant son dernier séjour à Paris, où M. de Bouillé l’avait envoyé pour prendre les ordres relativement à son voyage, et pour arrêter la disposition des escortes de cavalerie qui devaient assurer son passage jusqu’à la frontière. Cette correspondance, si elle eût été connue, aurait compromis plusieurs personnes qu’on ne soupçonnait pas alors d’avoir été dans le secret du voyage du roi. Le général Heymann, que M. de Bouillé avait écarté du point où sa présence, son expérience, la vigueur de son caractère, auraient certainement assuré le succès de son entreprise, le général Heymann avait été envoyé ainsi à vingt-cinq lieues de Varennes au moment décisif i. » i

De nombreux autres éléments viennent confirmer l’intervention de Heymann. On citera en particulier les faits suivants :

· Heymann était à Paris du 29 avril au 13 mai 1791. Nous le savons par les lettres adressées par Grimm (ambassadeur officieux de la Russie en France) à Catherine II. Celui-ci reçut Heymann qui avait été chargé par Bouillé de négocier leur recrutement par la Russie au cas où Louis XVI aurait persisté dans son indécision. Grimm fut si impressionné par la personnalité de Heymann qu’il écrivit longuement à la tsarine pour le recommander et détailler ses faits et gestes. Le 12 mai, Heymann fut reçu par le ministre de la Guerre. Or Choiseul relata qu’il avait avec lui des hussards et non pas un détachement de son régiment de dragons, car celui-ci venait d’être transféré en Alsace à Neuf-Brisach conformément à un ordre du ministre qui venait de tomber. Était-ce un effet de la réunion de travail entre le ministre et Heymann qui aurait agi ainsi pour que les seules troupes disponibles soient des hussards qui lui étaient tout dévoués ? Tout naturellement, il aurait donc commandé le détachement chargé d’escorter le Roy et sa famille et en aurait ainsi récolté les honneurs. Il conviendrait toutefois de retrouver la date de l’ordre de transfert du régiment de dragons pour être assuré que celui-ci a été signé durant ou après le séjour de Heymann à Paris, ce qui serait un indice de l’implication de ce dernier dans la décision de transfert à Neuf-Brisach.

· Le 1er mai 1791, Heymann fut nommé commandant militaire en second des départements de la Marne, de la Meuse et des Ardennes, c’est-à-dire les trois départements que devait traverser le cortège royal. Lorsque l’on ourdit un complot, on fait en sorte que les commandants militaires soient des hommes sûrs. Si Heymann n’avait pas été l’un des acteurs du complot, on l’aurait écarté de ce poste stratégique.

· Le 1er juin, Bouillé et Heymann demandèrent une avance sur solde au trésorier payeur de Metziii. Toute enquête policière s’intéresse aux mouvements de fonds qui eux ne peuvent mentir ! A l’évidence, Bouillé et Heymann préparaient de concert leur départ.

· Et enfin, Heymann ordonna que ses équipages (chevaux, voiture) lui fussent envoyés avant que Bouillé n’informât officiellement les autres conspirateurs du projet même de fuite de la famille royaleiv.

Un dernier point : Heymann est l’un des rares personnages qui trouvent grâce aux yeux de Bouillé dans ses Mémoires. Il lui tresse même des lauriers. Bouillé évoque un projet d’évasion qu’aurait organisé Heymann en avril 1792, mais il n’évoque aucunement le fait que Heymann aurait tout organisé pour la Fuite à Varennes. Ma thèse est qu’il ne pouvait le faire. En effet, Heymann était un orléaniste. Tout le monde s’en méfiait à l’état-major de Metz et en particulier le duc de Choiseul. Bouillé avait par contre une totale confiance en lui. L’affaire ayant échoué, Bouillé ne pouvait prendre le risque de révéler qu’il en avait confié l’organisation à Heymann. En effet, les ultras auraient eu beau jeu de clamer que Heymann avait trahi et que Bouillé, qui lui avait fait confiance, était coupable au moins de négligence.

Quoi qu’il en soit, il est certain que Louis XVI connaissait bien Heymann. Quatre lettres l’attestent :

· une lettre écrite de Berlin par Heymann à Louis XVI le12 août 1791, dans laquelle Heymann proteste de sa loyauté. Le ton de cette lettre et le fait que Louis XVI l’ait conservée dans l’armoire de fer, donnent à penser que les deux hommes se connaissaient bien,

· fin novembre 1791, Louis XVI et son frère, le comte de Provence, écrivirent à Heymann. Ces deux lettres devaient l’assurer de leur bienveillance, car il les montra au Roi de Pologne chez lequel il résidait et qui n’avait aucun doute sur la faveur dont jouissait Heymann. Ces deux lettres ont malheureusement été dérobées par des espions, peut-être prussiens. Mais Louis XVI et son frère avaient un point commun : leur fuite de Paris le même jour organisée par le même homme. Heymann ?

· Enfin, et cela est déterminant, Louis XVI recommanda Heymann au Roi de Prusse dans sa lettre du 3 décembre 1791 dont j’ai expliqué la genèse dans mon article publié sur le site de l’Institut Jacques Cartier le 17 avril 2017 v. Si Louis XVI n’avait pas eu une dette à l’égard de Heymann, l’aurait-il cité dans une lettre aussi courte et aussi importante, une lettre qui allait précipiter l’Europe dans la guerre ? Je pense que Louis XVI estimait être redevable à Heymann parce que c’est Heymann qui avait organisé l’évasion. C’est probablement la raison pour laquelle Heymann fut le seul émigré recommandé par Louis XVI au Roi de Prusse et probablement à un monarque européen.

2. La course à la guerre de fin 1791. — Le double jeu de Louis XVI

Louis XVI a voulu fuir Paris. Il a été arrêté à Varennes. Il a été ramené à Paris sous la réprobation générale. Le peuple considéra qu’il était un parjure. On replâtra la Constitution pour donner au monarque un peu plus de pouvoir. L’Autriche et la Prusse tinrent une conférence à Pillnitz fin août 1791. Elles déclarèrent être profondément préoccupées par les avanies faites au roy de France et que, si la situation en France ne revenait pas à la normale et que, dans le cas contraire, si une condition « facile » à réunir, l’accord des Puissances, était remplie, elles pourraient envisager des mesures à définir pour remédier à la situation. Louis XVI leur fit savoir officiellement fin septembre qu’il avait accepté la Constitution. L’Europe poussa un « ouf ! » de soulagement : la crise française était terminée.

Rien n’était résolu cependant. L’Assemblée constituante fut remplacée par l’Assemblée que l’on connaîtra sous le nom d’Assemblée législative. Aucun des Constituants ne fut élu député, car cela était interdit. Un contingent important de députés de gauche fut élu dans la foulée de Varennes : ce seront les Girondins. Ils représentaient environ un tiers des députés. Ils se saisirent de la tribune et se répandirent en discours incendiaires contre les tyrans, c’est-à-dire les autres monarques européens. Les deux frères du roy en exil attisèrent le feu en publiant des déclarations incendiaires contre le nouveau régime et en clamant que Louis XVI n’était libre ni de ses mouvements ni de ses décisions.

Louis XVI se taisait. Il se reposait apparemment sur le ministère royaliste modéré qu’il avait nommé. Les deux hommes forts en étaient Narbonne, ministre de la Guerre, et Valdec de Lessart, ministre des Affaires étrangères. La situation se dégradait chaque jour. La guerre menaçait. Fin novembre, début décembre 1791, une grande action diplomatique visant à isoler l’Autriche fut décidée :

· Talleyrand fut envoyé en Angleterre pour lui proposer un traité de commerce encore plus avantageux que celui signé en 1785. Nul doute que l’Angleterre, cette nation de boutiquiersvi, préférerait le business à la guerre et se tiendrait donc à l’écart de la coalition.

· Le fils Custine avait pour mission de recruter le meilleur général d’Europe pour en faire le chef de l’armée française affaiblie par l’émigration massive des officiers nobles. Il avait pouvoir de proposer un pont d’or au duc de Brunswick qui, en 1787, avait envahi les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) à la tête de l’armée prussienne et les avait terrassées.

· Enfin, le comte de Ségur fut chargé de la mission principale : briser l’alliance contre nature nouée entre l’Autriche et la Prusse à Pillnitz. Pour ce faire, il avait un atout maître d’après une lettre que le duc de Biron aurait adressée à Talleyrand, le Général de Heymann qui, bien qu’émigré, était toujours à eux. Celui-ci tenait dans sa main, grâce à la corruption, les entours du Roi, c’est-à-dire ses ministres ses maîtresses et leurs maris et familles, dont Biron dressait la liste. Ce qui est avéré par les dépêches diplomatiques du chargé d’affaires français à Berlin, c’est que Heymann appartenait au premier cercle du Roi de Prusse, qu’il dînait et soupait avec lui, qu’il était invité aux petits soupers chez sa maîtresse. Il convenait donc d’en faire l’agent de Louis XVI à Berlin.

Ségur partit le 26 décembre de Paris après avoir reçu ses instructions de Louis XVI le 24. Il arriva à Berlin le 9 janvier 1792. Sa mission peut être reconstituée par deux sources que l’on peut mettre en face à face : les dépêches qu’il adressa à Parisvii d’une part, les archives du Roi de Prusse et de son conseil conservées à Berlinviii.

Le 9 janvier arriva à Berlin la lettre autographe que Louis XVI avait écrite au Roi de Prusse et dont la genèse a été décrite dans l’article publié le 17 avril 2017 (cf note de fin de document). En résumé, Louis XVI y demandait au Roi de Prusse de former une alliance armée avec les autres Puissances européennes pour écraser la Révolution. Il terminait cette lettre très courte en remerciant le Roi de Prusse des bontés qu’il avait eues pour Heymann, ce qui suffit à démontrer la faveur dont jouissait Heymann auprès de lui.

Ségur, qui bien sûr ignorait tout de cette lettre, fut très satisfait de ses premiers contacts. Il dit être en en relation avec un homme qu’il ne nomme pas, mais qui est au cœur du pouvoir à Berlin et le renseigne. Je pense que cet homme était Heymann qui le manipule. Toujours est-il que Ségur se procure un document explosif détenu par le secrétariat particulier du Roi de Prusse. C’est une liste de tous les dignitaires, maîtresses, etc que lui, Ségur, aurait pour mission de corrompre. Dans une dépêche qu’il adressa à Paris, à laquelle cette liste était jointe, il contesta formellement avoir reçu ces instructions de corruption. Cette liste correspond en tous points à celle de Biron, à l’exception de madame Rietz, ancienne maîtresse du Roi et alors sa favorite, qui en est absente. Dans ses Mémoires, Madame Rietz, devenue comtesse de Lichtenau, raconte que le Roi était venu la trouver, lui avait montré la liste et avait exprimé sa satisfaction de constater qu’elle n’y figurait pas.

La comédie dura quelques jours. Puis tout s’effondra le 19 janvier lors d’une réception du corps diplomatique. Voici comment Le Moniteur rapporta la scène : « Quand M. Ségur se présenta pour faire sa cour au Roi, ce prince le toisa d’un coup d’œil plein d’humeur ; en même temps, il affecta de sourire au général Heymann qu’il aborda. Monsieur de Schulenburg et Monsieur de Finckelstein se renvoyèrent le ministre français qui s’étonnait avec eux de cet étrange accueil. »

Dès lors, plus rien ne pouvait arrêter la course à la guerre.

Dumouriez, alors ministre des Affaires étrangères, dans une tentative désespérée, écrivit à Heymann le 9 avril 1792 pour le presser d’user de son influence pour briser l’alliance contre nature. Heymann lui adressa une fin de non-recevoir le 29 avril. Cela était d’autant plus compréhensible que Heymann était en train de finaliser le plan d’invasion de la France (Geheime Staatarchiv) qu’il présenta le 8 mai au conseil suprême austro-prussien (Le Moniteur).

Louis XVI avait fait ouvrir les portes du Temple de Janus ! La guerre de Troie aurait bien lieu !

3. Le manifeste de Brunswick et le 10 août 1792

Le 20 avril 1792, Louis XVI demanda à l’Assemblée législative de déclarer la guerre au roi de Bohême. Ainsi, la France marquait bien qu’elle ne défiait pas le Saint-Empire romain germanique, mais la seule Maison de Habsbourg. Tous les autres États de l’Empire pouvaient ainsi rester en dehors du conflit.

Les revers s’accumulèrent pour l’armée française affaiblie par l’émigration massive des officiers nobles.

Les Princes, c’est-à-dire les deux frères de Louis XVI, le comte de Provence et le comte d’Artois, et son lointain cousin, le Prince de Condé, parvinrent à persuader les coalisés que le nouveau régime allait s’effondrer comme un château de cartes. L’inquiétude monta à Paris. Le fossé se creusa entre les partisans de la monarchie constitutionnelle et les républicains. Le 7 juillet, l’Assemblée retrouva son unité. Monseigneur Lamourette, député et évêque constitutionnel du Rhône-et-Loire, s’était levé, était monté à la tribune et, après un discours des plus émouvants, s’était tourné vers le président et avait déclaré :

Je propose que Monsieur le président mette aux voix cette proposition simple : « Que ceux qui abjurent également et exècrent la république et les deux chambres se lèvent ! » Les tribunes s’étaient levées pour applaudir et les députés de droite et de gauche s’étaient mélangés et s’étaient embrassés. Ce fut l’embrassade Lamourette.

Ce répit dura quatre jours. Le 11 juillet l’assemblée déclara la Patrie en danger, ce qui impliquait la mise en œuvre de mesures répressives.

Cependant, Louis XVI a demandé à un Suisse, Mallet du Pan, et à Heymann de préparer un projet de déclaration à publier par la coalition. Ils établirent un projet prévoyant une issue politique à la crise : la convocation de nouveaux États généraux que le gouvernement du roy contrôlerait étroitement. Le roy n’accorderait que ce qui aurait dû être accordé d’emblée en mai 1789. Le texte circula jusqu’auprès de la tsarine Catherine II. Le prince de Nassau revint à Berlin avec son approbationix.

Les Princes s’opposèrent à ce texte relativement modéré et imposèrent une autre version autrement plus dure, connue sous le nom de Manifeste de Brunswick. La coalition y exigeait une reddition pure et simple du nouveau régime sous peine d’exécution de tous les séditieux. Le Manifeste parvint à Paris le 2 août.

On connaît la suite.

La fièvre saisit l’aile gauche de l’Assemblée et les sections parisiennes. L’assaut fut donné au Palais des Tuileries dans la nuit du 10 août et Louis XVI destitué. La monarchie était morte.

Certes, le Manifeste de Brunswick n’était pas le texte qu’avait souhaité Louis XVI, mais en prenant l’initiative, en suggérant de publier un tel texte, il avait ouvert la boîte de Pandore. Le vent de l’Histoire allait l’emporter.

4. Épilogue — Valmy : Le trône proposé à la Maison d’Orléans.

Le 20 septembre 1792, l’armée de Kellermann tint tête à l’armée prussienne à Valmy. Il s’agit essentiellement d’un duel d’artillerie. L’armée française l’emporta, car les officiers d’artillerie, issus de la petite noblesse et de la bourgeoisie, avaient adhéré aux idées de la Révolution, et n’avaient donc pas émigré contrairement à leurs collègues aristocrates de l’infanterie et de la cavalerie qui avaient rejoint en masse l’armée des Princes qui marchait avec les coalisés.

Valmy apparut tout d’abord comme une affaire mineure. Après la bataille, les deux armées prirent leurs quartiers à quatre kilomètres l’une de l’autre. L’armée prussienne était en proie à la dysenterie et était isolée de sa base de ravitaillement. Elle était donc dans une situation difficile que chaque jour rendait plus périlleuse. Elle était tout simplement menacée d’anéantissement.

Le 23 septembre, trois jours donc après la bataille, eut lieu une conférence au sommet au quartier général de Kellermann. Côté français, les deux chefs Dumouriez et Kellermann et l’adjoint de celui-ci, le ci-devant duc de Chartres, futur roi Louis-Philippe Ier, fils du ci-devant duc d’Orléans, devenu Philippe Egalité. Côté prussien, le colonel von Manstein, aide de camp général du Roi de Prusse (on dirait maintenant chef d’état-major particulier du Roi de Prusse) et le général de Heymann, ministre plénipotentiaire auprès du duc de Brunswick, feld-maréchal général de l’Empire, commandant de l’armée prussienne, et par ailleurs conseiller pour les affaires françaises du Roi de Prusse. Heymann engageait donc aussi bien l’Empire que la Prusse. On notera que Heymann connaissait bien ses trois interlocuteurs français. On se souvient que Dumouriez l’avait supplié le 9 avril précédent de briser l’alliance contre nature. Kellermann, quant à lui, a succédé en 1784 à Heymann comme mestre de camp du régiment colonel-général de hussards, celui du duc d’Orléans. Enfin, Heymann, intime du duc d’Orléans, connaissait évidemment bien le futur Louis-Philippe.

Nous avons trois comptes-rendus de ces entretiens :

· un compte-rendu officiel de Kellermann au ministre de la défense conservé aux Archives du Ministère de la Défense,

· un compte-rendu particulier autographe de Kellermann au même et également conservé aux archives de la défense,

· enfin, une relation détaillée que le futur Louis-Philippe a consignée dans ses Mémoires. Ce texte est conservé dans les archives de la Maison d’Orléans. Le comte de Paris donna l’autorisation à une historienne, Marguerite Castillon du Perron, de les consulter à Londres en 1955. Celle-ci retranscrivit en annexe la totalité de ce texte tant il lui parut intéressant.

Quelle fut donc la teneur de ces entretiens ?

Les Prussiens assurèrent les Français qu’ils laissaient tomber les émigrés qui ne leur avaient apporté que des déboires et qu’ils s’engageaient à ne pas intervenir dans les affaires intérieures françaises.

Ensuite, avec la permission de Dumouriez et de Kellermann, Heymann prit à part le duc de Chartres et lui indiqua que les coalisés proposaient de mettre fin à leur intervention dans les affaires françaises si son père, le duc d’Orléans, était nommé lieutenant-général du royaume. Dans les faits, ceci revenait à proposer le trône à la Maison d’Orléans. Il proposa d’écrire une lettre en ce sens à son père qu’il demanda au jeune Louis-Philippe de lui transmettre. Louis-Philippe refusa de prendre en charge une lettre politique, mais accepta, avec l’assentiment de Dumouriez et de Kellermann, de recevoir une lettre de courtoisie.

Il est probable que Heymann rédigea en outre une lettre officielle au gouvernement français. En effet, le 26 septembre, le ministre des Affaires étrangères produisit à la Convention nationale une lettre des autorités prussiennes proposant la paix, proposition qu’il refusa d’examiner tant que les armées coalisées ne se seraient pas retirées du territoire national. Philippe Egalité monta ensuite à la

tribune pour indiquer qu’il avait reçu une lettre du traître Heymann, qu’il ne l’avait pas ouverte et qu’il la remettait au bureau de l’Assembléex.

Une chose était acquise : les Puissances avaient abandonné la cause des Bourbons.

C’est le lendemain, le 24 septembre que Dumouriez et Kellermann reçurent la nouvelle de l’abolition de la monarchie, votée le 21 septembre 1792 par la Convention. La fin de l’Ancien Régime était consommée.

La Guerre de Troie aurait bien lieu. Elle allait durer 23 ans jusqu’en 1815.

Bibliographie

Adalbert Guégan — Le dernier des Morthemer — e-book chez Amazon

Cette biographie légèrement romancée du général de Heymann reconstitue toute sa carrière à partir de 1783. J’y relate son rôle d’espion de Louis XVI jusqu’à la Révolution, de conspirateur contre-révolutionnaire, puis après son émigration le 21 juin 1791 de conseiller, espion et diplomate du Roi de Prusse. Les événements évoqués ci-dessus y sont bien sûr exposés en détail. Les cotes d’archives, références, etc. y sont toutes indiquées, si bien que l’historien le plus exigeant pourra les vérifier.

Le lecteur pourra se référer en outre aux ouvrages classiques suivants qui ne prennent pas en compte les éléments révélés ci-dessus :

Varennes

Mona Ozouf – Varennes – La mort de la royauté (21 juin 1791)

Timothy Tackett : When the king took flight

Munro Price – The road from Verailles

Valmy

Jean-Paul Bertaud – Valmy – La démocratie en armes

i Bouillé (marquis de) — Mémoires sur la Révolution française — Tome premier — Pages 202 et suivantes — Londres — Chez Cadell et Davies — 1797. ii http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k467543/f535.image iii Service historique de la Défense – Dossier de Bouillé. iv Archives parlementaires – Les équipages de Heymann ont été arrêtés à Thionville. v https://www.institut-jacquescartier.fr/2017/04/proces-de-louis-xvi-une-preuve-accablante-francois-adalbert-guegan/ vi La citation originale est d’Adam Smith (La richesse des Nations) et non pas de Napoléon. vii Correspondance politique – Poste de Berlin — 1792 viii Geheimes Staatsarchiv à Berlin ix Klonckowström — Correspondance de Fersen — Tome 2 — Page 23. x Archives parlementaires

 

 

Au moins trois raisons incitent à s’interroger sur Djibouti en cette année 2017 : le quarantième anniversaire de l’indépendance de la République de Djibouti, son environnement extrêmement dangereux, l’ouverture d’une base militaire chinoise voisine de la base militaire des États-Unis.

Jusqu’à la fin du XXe siècle les forces armées françaises constituaient la seule assurance-vie de ce petit territoire cerné par des zones en crises et en conflits. Depuis les années 2000 la donne a changé. La piraterie maritime, la lutte contre les groupes djihadistes, les ambitions économiques éthiopiennes, les guerres au Yémen, le déploiement chinois placent en effet « Djibouti au cœur de l’échiquier international »[1].  

Diversité géographique

Entouré à l’ouest de l’immense Éthiopie, au nord-ouest de l’Érythrée, au nord-est du Yémen, au sud de la Somalie, ce petit territoire, au climat caniculaire de 23 000 km², se caractérise par une grande diversité géographique : plaines côtières, reliefs montagneux, zones volcaniques. Le golfe de Tadjoura l’entaille profondément et sépare une zone nord de peuplement afar d’une zone sud de peuplement somali (ou issa). À l’extrémité orientale de cette zone issa se sont construits la ville et le port de Djibouti qui ouvre sur le détroit de Bab el-Mandeb, au confluent de la mer Rouge et de l’océan Indien. Les deux tiers des neuf cent mille habitants du pays se concentrent dans cette agglomération, les autres étant des éleveurs semi-nomades. La population, presque exclusivement musulmane, est majoritaire pauvre.

Djibouti et son port ont été créés ex nihilo par la France à la fin du XIXe siècle, bien après l’installation des Britanniques à Aden (sud Yémen), alors que l’Éthiopie s’étendait vers l’est, que les Italiens occupaient l’Érythrée et le sud de la Somalie, et que les Britanniques s’installaient au nord de la Somalie (Somaliland).

Un vingtième siècle sous tensions

Pendant le XXe siècle, la France a défendu ses intérêts à Djibouti qui est située sur la route maritime des comptoirs des Indes, de l’Indochine, des Comores, de Madagascar jusqu’à leur indépendance, et de la Réunion. Elle a assuré seule la défense du territoire, même après l’indépendance de la jeune république (coopérant alors avec la jeune armée djiboutienne).

C’est que les périls venant de l’extérieur ne manquaient pas. Dans les années 1930 les Italiens occupent l’Éthiopie du négus Haïlé Salassié. Ils bombardent Djibouti en 1940. Celle-ci est isolée  pendant la guerre.

Surtout de graves remous suivent la Seconde Guerre mondiale. L’Érythrée annexée par l’Éthiopie se rebelle. Le dictateur somalien Siad Barre revendique une « grande Somalie » incluant Djibouti. C’est une menace sur laquelle l’Éthiopie est très vigilante car elle a besoin du débouché maritime que lui offre Djibouti par la voie ferrée Djibouti Addis-Abeba construite par la France. Après leur retrait d’Aden en 1967, les Anglais sont remplacés par les Soviétiques. La dictature marxiste de Mengistu qui s’est imposée dans les années 1970 en Éthiopie provoque des soulèvements armés, alors que l’Union soviétique et Cuba l’aident dans sa guerre en Ogaden contre la Somalie.

En 1967, lors d’un référendum, la population de Djibouti avait fait le choix de l’autonomie dans l’ensemble français. Le vice-président du Conseil du gouvernement, Ali Aref Bourhan, un Afar, avait alors remplacé le nom de « Côte française des Somalis » par « Territoire français des Afars et des Issas ». L’indépendance de la République de Djibouti est proclamée en 1977 par le président Assan Gouled Aptidon, un Issa, dont l’unique successeur, depuis 1999, est son neveu Ismaïl Omar Guelleh. Un traité prévoit en 1977 que la France défendra la jeune république contre toute agression extérieure, sur demande du gouvernement djiboutien, à l’exclusion du maintien de l’ordre interne.   

La chute de l’URSS n’améliore pas la situation pour Djibouti qui vit au centre d’une zone d’insécurité. La réunification du Yémen en 1990 est de courte durée et une guerre civile divise le nord et le sud en 1994. La chute de Mengistu en 1991 provoque la fuite de plusieurs dizaines de milliers d’Éthiopiens armés sur le territoire de Djibouti. Ils sont pacifiquement désarmés et ravitaillés par l’armée française. Puis, fin 1991, avec notamment des armes cédées par des fuyards éthiopiens, une guerre civile éclate dans la partie nord de Djibouti. Après un premier traité en 1994, elle ne prendra fin définitivement qu’en 2001. Les forces françaises avaient dû se déployer en interposition du fait de la débâcle de l’armée djiboutienne.

En Somalie en 1991, avec la chute de Siad Barre s’ouvre une période de désordres et d’extrêmes violences, ce qui provoque l’intervention de l’ONU. Le port de Djibouti devient alors une base logistique, d’une part pour les Nations unies, dont notamment les Américains qui fournissent  subsides et matériel afin d’aider l’armée djiboutienne à venir à bout de la guerre civile, d’autre part dans la lutte contre la piraterie maritime, conséquence du marasme somalien.   

En 1993 l’Érythrée profite de la chute de Mengistu pour obtenir son indépendance. Mais des différends frontaliers opposeront Éthiopie et Érythrée dans une guerre de 1998 à 2000. Depuis lors les deux armées s’épient et l’Éthiopie, qui n’a plus accès à la mer Rouge, redouble d’attention sur le port de Djibouti. La dictature érythréenne a aussi des différends frontaliers avec Djibouti. Le Qatar, qui maintenait un détachement entre Djibouti et l’Érythrée, l’a retiré en juin 2017 au moment de la crise avec l’Arabie Saoudite. Ce n’est pas le seul aspect sur lequel il convient de prêter attention en 2017. 

Nouveaux défis et intrusion des grandes puissances

Depuis les années 2000 l’instabilité persiste autour de Djibouti. Mais la situation internationale de Djibouti a changé. En effet, les Américains ont ouvert une base à Djibouti après le 11 septembre 2001. Aujourd’hui ils interviennent avec leurs drones armés au Yémen et en Somalie contre al Qaïda.

Malgré la mise en place, en 2000, d’un gouvernement en Somalie, reconnu par la communauté internationale, le terrorisme des shebabs (alliés d’al Qaïda) se renouvelle sans arrêt. Un attentat suicide a touché le centre de la ville de Djibouti en 2014. Aux troubles s’ajoute la terrible sécheresse de 2017, ce qui provoque les migrations de réfugiés jusque dans la partie sud du territoire de Djibouti.

Les guerres civiles puis étrangères (depuis 2015) détruisent le Yémen. Comme en Somalie la  sécheresse, s’ajoutant à la guerre, a des effets désastreux. En plus se développe une épidémie de choléra. Des réfugiés fuient vers le nord de la République de Djibouti. Ces guerres en pays musulmans ont conduit la république de Djibouti à faire des choix diplomatiques. En s’alignant sur l’Arabie saoudite elle a rompu ses relations avec l’Iran qui soutient les houtistes du Yémen.

Après la chute de Mengistu, le pouvoir passe aux mains du premier ministre Meles Zenawi. L’Éthiopie est un grand pays de contrastes. Elle reste globalement très pauvre et n’échappe pas aux déficits alimentaires dans ses régions semi-désertiques. Sur le plan économique les terres nationalisées le restent, et on cherche, à marche forcée, à passer à une économie industrialisée et exportatrice : café, bétail, électricité (barrages), voies de communications, manufactures parfois encadrées par des Chinois. Dans les années 2000, la croissance a été de l'ordre de 10 % par an[2]. Elle atteint 8 % en 2017[3]. Après la mort de ce premier ministre, en 2012, son successeur, Hailemariam Desalegn, conduit la même politique. Mais les confiscations de terres provoquent des manifestations sévèrement réprimées (plusieurs centaines de morts en 2015-2016 [4]).

L’influence internationale de l’Éthiopie est importante. Addis-Abeba est le siège de l'Union africaine depuis 2001, et le pays joue un rôle non négligeable dans les efforts de résolution des crises dans la Corne de l'Afrique. Son armée est déployée en Ogaden près de la Somalie et à proximité de l’Érythrée sur le territoire même de Djibouti[5].

L’Éthiopie, deux fois plus étendue que la France, est forte d’environ cent millions d’habitants. Djibouti doit donc compter avec son immense voisin, cent fois plus peuplé, qui lui fournit eau et électricité. Depuis le début de 2017, une nouvelle ligne de chemin de fer relie Djibouti à Addis-Abeba, construite par une entreprise chinoise. C’est que le port de Djibouti est plus que jamais le débouché essentiel de l’Éthiopie vers la mer. Un port qui rapporte à la République de Djibouti les deux tiers de son PIB. Une part du reste du PIB provient des loyers versés surtout par la France et les États-Unis pour leurs bases militaires.

Du fait de l’insécurité maritime le Japon a ouvert une base à Djibouti en 2011, la première à l'étranger depuis 1945[6]. En cette fin d’année 2017, la Chine, qui construit un port à Doralé, à 10 km à l’ouest de la ville de Djibouti, inaugurera une base militaire. Et le président Omar Guelleh de déclarer : « Personne d’autre que les Chinois n’offre un partenariat à long terme avec Djibouti »[7].

 

En conclusion, la France n’a plus le monopole de la défense de Djibouti. D’ailleurs un traité  signé en 2011 précise que la République française s'engage à [seulement] contribuer à la défense de l'intégrité territoriale de la République de Djibouti. D’autre part, du fait de la présence de plusieurs armées sur le territoire de Djibouti on peut se demander quel sera l’avenir de son « indépendance dans la multidépendance ». L’économie et les politiques de l’Éthiopie et de la Chine conduiront-elles à une intégration de Djibouti dans l’ensemble éthiopien sous contrôle de la Chine ?

                                                                                              

Jean ELIE, général 2S, 11 septembre 2017.

 

        

              


[1]     Le Monde, 1er mars 2017.

[2]     L'Histoire, les collections, N° 74, spécial Éthiopie, janvier-mars 2017, p. 86-91.

[3]     RAMSES 2018, p. 332.

[4]     Le Monde 21 octobre 2016.

[5]     Carte dans Le Monde diplomatique, septembre 2016.

[6]     La même année l’accident de Fukushima conduira le Japon à fermer ses centrales nucléaires et à considérablement augmenter la consommation des énergies fossiles qui proviennent en très grande partie du golfe arabo-persique.

[7]     Jeune Afrique, 4 avril 2017.

 

 

 

 

INSTITUT JACQUES CARTIER

2017 « ANNEE MARTIN LUTHER : 1517 – 2017

Mardi 26 septembre 2017 à 18h

ESCEM de Poitiers 62 rue Jean Jaurès Poitiers Amphithéâtre Gaston Morin

3e étage, entrée libre

CONFERENCE de Mme NICOLE LEMAÎTRE

Professeur émérite d’histoire moderne à l’Université de Paris I

LUTHER,1517… UNE REVOLUTION ?

Spécialiste de l’histoire religieuse du 16ème siècle, Madame Lemaître a étudié les comportements des populations face aux transformations religieuses et culturelles de ce temps ; elle s’attache à situer « le fait Luther » dans cette évolution et à dire aussi en quoi il résonne encore aujourd’hui.

(Présentation par Jean Carpentier, président d’honneur de l’Institut)