1–En ce printemps 2020, nous sommes terrassés et nous comptons les disparus de notre grande famille humaine. En dépit de la douleur et de l’inquiétude, nous sommes encore vaillants, avec un minimum de sang froid, guidés par de belles personnes, de toutes professions, qui risquent leur vie pour sauver les nôtres ou qui cherchent simplement des solutions pour vivre mieux demain et partager davantage.

            Venu de l’Orient, comme jadis les grandes pandémies (la peste ou la grippe espagnole), le coronavirus est notre plus grand défi qui, si nous l’emportons, nous oblige à tout reconsidérer. Car, il n’y a que deux hypothèses : ou c’est le début de la fin de l’humanité, (hypothèse que l’on ne peut exclure), ou il y aura une sortie à cette terrible épreuve. Alors, la plupart des nations devront, en collaborant, adopter de nouvelles façons de vivre, plus sobres, plus sages, plus humaines, plus apaisées, dans un processus de réconciliation de l’homme avec lui-même, avec ses semblables et avec la nature.

             Personne n’avait prévu une catastrophe d’une telle ampleur sanitaire, économique et sociale, sauf, bien entendu, les éternels imposteurs… Mais, sur quelle tendance étions-nous embarqués, à titre individuel ou collectif ? Incontestablement,  et à toute vitesse non contrôlée, sur la quête de la puissance, d’où le ranking (la volonté d’être premier à tout prix) et le rating (la notation de chacun à tout instant) dont les résultats sont affichés en permanence par la révolution de l’image. Images encore accélérées par l’hyper-mobilité qu’offre la révolution des transports (jet, containeurs et net), 24 heures sur 24, au détriment de l’intimité et du repos respectueux de la personne humaine désormais exposée, quand elle n’est pas harcelée, en permanence , à une myriade d’agressions, au nom de la loi du marché.

             Nous pensons tous, maintenant, qu’il y aura un après-corona, une rupture, ou plusieurs, dans notre ligne de parcours. D’abord, notre vie étant fragile, quasiment miraculeuse, comment lui donner un sens ? Beaucoup ont le sentiment de valeurs perdues, désertées, sous l’effet d’un « capitalisme-vautour », celui de la loi du plus fort, sans régulation véritable, prédateur au détriment d’une nature qui n’en peut mais, et destructeur d’une partie importante de l’humanité. D’abandons en renoncements, les idéaux qui avaient permis, en 1945, la victoire sur la barbarie, ont été désertés : démocratie, méritocratie, sécurité sociale, stabilité et accroissement des classes moyennes, Qui rêve encore à la façon de Beveridge : « du travail pour tous dans une société plus juste » ?

2–Des nécessaires périodes de confinement, cruellement endeuillées,  devraient apparaître de nouvelles propositions pour réagir :

            D’abord le renouvellement de la question sociale. La mondialisation a montré ses limites en donnant la priorité absolue à la compression des coûts. Elle ne fut pas heureuse pour tout le monde, puisqu’elle signifie que le capitalisme mondialisé a toujours besoin de plus pauvres que soi, pauvres dont le dur labeur est sous-payé (alors que nous pensions que tout travail mérite salaire). Bien entendu, cela renforce toutes les inégalités déjà présentes et les accentue même, au sein des pays et entre eux. Enfin, ces chaînes de valeur, de création de richesses, ont créé des dépendances aussi insupportables que dramatiques comme il est remarqué dans le cas des principes actifs de médicaments, des pièces électroniques, des masques…  La France a été désindustrialisée et ses classes moyennes, paupérisées au profit de la Chine  « usine du monde », elle-même très inégale, ou d’autres pays. Il est loin, le temps des trente glorieuses où la devise de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) proclamait avec fierté « qu’un jeune travailleur vaut tout l’or du monde » !

             La question du modèle économique est posée, bien sûr. Le libéralisme triomphant de Ronald Reagan, et de Margaret Thatcher ont porté des coups sévère à l’état-providence, en particulier dans les domaines, pourtant fondamentaux, de la santé et de l’éducation. Il a préféré la Bourse à la vie, comme en témoignent Wall Street et la City qui ont, finalement, préféré faire de l’argent avec de l’argent (des autres), plutôt que d’investir dans l’usine nouvelle et la recherche. N’a-t-on pas constaté le grand écart entre l’économie réelle et la « sphère financière » dont les spéculations ont débouché, en 2007-2008 sur la désastreuse crise des « subprimes » ?

            Ensuite, la question écolo-climatique.

            La géographie, c’est l’homme et la nature. L’Antiquité en réfère souvent aux cultes de la terre-mère, symbole de la fertilité et de la fécondité. A l’époque contemporaine, bien des chercheurs ont constaté l’épuisement des ressources énergétiques fossiles, de nombreux minerais et des sols eux-mêmes, ainsi que la menace qui pèse sur bien des espèces végétales et animales.

            D’où la valorisation de l’énergie renouvelable, soleil et vent, sans que les nouveaux problèmes qu’elle pose ne soient encore résolus, en particulier ceux du stockage. D’où, aussi, l’intérêt d’une économie circulaire, celle qui recycle déjà plus de 80% du verre.  D’où, encore, celui pour l’agro-écologie, insuffisamment adoptée, alors que c’est possible. D’où, enfin, l’intérêt nouveau pour le risque de disparition d‘animaux et de végétaux, alors que nous-mêmes, faisons partie du monde du vivant.

             La nature peut être violente mais elle peut aussi être très généreuse, sublimée par le travail des hommes, à condition qu’ils ne la détruisent pas d’abord, ce qui a été trop souvent  réalisé. Combien la terre peut-elle tolérer d’hommes pouvant y vivre dignement ? C’est là qu’intervient le questionnement démographique, occulté de façon dramatique.

            Combien d’hommes ? La démographie est une question centrale, car, si l’interlocuteur prône plus de croissance d’hommes en nombre, on le soupçonne très vite de masquer, dans l’intérêt de tel ou tel, une volonté de puissance prometteuse d’agression. Si, au contraire, il prône le ralentissement, il est accusé de malthusianisme au profit de quelques-uns seulement. S’ « il n’est de richesses que d’hommes », l’idéal est le plus grand nombre dotés du plus haut niveau de vie possible. La problématique est le vieillissement des pays riches et de la Chine qui contraste avec l’explosion démographique du subcontinent indien, envahi par lui-même, ainsi que de l’Afrique sub-sahélienne qui devrait, en quelques décennies, passer de un à deux milliards d’être humains… dont beaucoup, désespérés par la misère, seront tentés de s’expatrier en prenant tous les risques. « Si la richesse ne va pas aux hommes, les hommes vont à la richesse », soulignait Alfred Sauvy, grand démographe du XXème siècle… La question du don de la vie est délicate. Ce n’est pas une raison pour ne pas l’évoquer, surtout pour l’enfant à venir qui n’a rien choisi et qui a droit à une vie pleine et épanouie…

3 – Tout va changer : quoi et comment ?

            Le capitalisme mondialisé, qui devient un capitalisme numérisé, est source de déstabilisations violentes et d’inégalités insupportables comme le prouvent les crises actuelles, qui se rapprochent, ainsi que d’incontestables statistiques. Si la mondialisation existe depuis longtemps, la globalisation, sous sa forme actuelle, est refusée par beaucoup, qui demandent, avec force, le renforcement du rôle de l’Etat, seul capable d’imposer l’intérêt général. Ses fonctions régaliennes lui font un devoir de faire en sorte que sa population soit nourrie, éduquée, soignée et protégée à l’intérieur (police et gendarmerie) et vis-vis de toute agression extérieure (forces armées). Il doit, en outre, faciliter la fabrication et l’invention de biens utiles à la nation et veiller sur l’irremplaçable entrepreneur. La France n’est-elle pas le pays de Sully, de Colbert (manufactures), des compagnons du Tour de France et de Pasteur, entre autres ?

            Beaucoup de citoyens français ont ressenti comme une quasi-trahison la désindustrialisation du pays qui a débouché sur un chômage de masse, une paupérisation de nombreuses familles et des déséquilibres territoriaux (métropoles trop pleines et campagnes trop vides, (thème de la France en archipel). Ce sentiment de trahison, renforcé par un sentiment d’abandon, a débouché sur une « société de défiance » qui disgracie la politique au moment où elle devrait, sans tarder, créer les grands chantiers de l’avenir. Les Français exigent la relocalisation de beaucoup d’industries, ainsi qu’une nourriture de proximité qui fait vivre leurs voisins de pays, ainsi que des services également répartis et diffusés dans l’intérêt de tous (problème des zones blanches).

            La pandémie a révélé ceux du « background » : routiers, éboueurs, caissières, aides-soignantes aux salaires indécents qui ne correspondent pas aux services rendus. Attention à l’écart entre ouvriers, employés et cadres. Le monde se retrouve, comme hier,  avec  des « having » et des « having not » prêts à se révolter dans un monde de grande violence à venir.Tous devraient apprendre à apprécier ce dont ils disposent. « La société de consommation ne rend pas heureux » soulignait Jean-Paul II,  tandis que le grand Dostoïevski soulignait que « l’argent était de la liberté frappée » ! Où est la juste mesure dans notre monde frappé, justement par l’hybris, la démesure inhumaine ?

            L’Europe, rêve de paix et de prospérité pour beaucoup, est un échec, comme le prouvent le départ de l’Angleterre,  les provocations de certains pays de l’est, l’immobilisme des pays du nord face aux difficultés de ceux du sud, l’absence de politique industrielle et de défense, l’abandon d’une véritable politique agricole, l’absence d’une politique de santé publique. Mais il y a eu plus grave : la ratification du Traité de Lisbonne, en 2005, contre l’avis de 55% de Français qui avaient voté contre, d’où le procès d’une Europe plus technocratique que démocratique.

            L’Europe risque-t-elle une sortie de l’histoire ? Elle s’est laissé surprendre par l’éloignement, pour ne pas dire, l’hostilité de l’Amérique de la présidence Trump (et de ses prédécesseurs). Elle est longtemps restée plus offerte qu’ouverte au commerce  international, particulièrement vis-à-vis d’une Chine dont elle n’a pas exigé la réciprocité sur ce plan essentiel. L’interdépendance à ce niveau est une dépendance.

             Le dur prix payé aujourd’hui est la montée des populismes, facilitée par la tyrannie des images et des réseaux sociaux. Ils devront faire place à un souverainisme de bon aloi, ce qui engage la responsabilité des dirigeants actuels. Le grave problème qui se pose est la non-protection des données personnelles. Ce rapprochement de la vie publique et de la vie privée est promesse d’esclavage et de tyrannie, domaine où la Chine a une longueur d’avance et où se joue la suprématie mondiale (dans un monde post-américain ?). De surcroît, l’homme est-il fait pour être le consultant permanent d’écrans de tous formats (addiction aliénante et déshumanisante, (favorisée par un lâche anonymat) et qui n’est pas maîtrisée)

Tout cela, en effet, a une résonnance géopolitique. Quid de la Russie, européenne, mais eurasiatique aussi ? La montée en puissance des empires (où l’on est un sujet) est menaçante pour les démocraties où l’on est citoyen. Chine et Amérique, Inde et Russie sont encore  engoncés  dans la course à la puissance qui anéantit un Moyen-Orient et une Afrique  perclus de fractures..

Est-il trop tard pour que l’Europe se réapproprie la révolution numérique ? Est-il trop tard pour que ses ressortissants vivent pour être plus et non dans un paraître qui privilégie, dans sa perversité, l’individualisme. Un individualisme qui tourne le dos aux valeurs collectives faites d’empathie et de générosité. Il faut quitter, souligne Hubert Védrine, le monde de l’impréparation, des multi dépendances, de l’insécurité financière, de l’irresponsabilité écologique. II s’agit, désormais, de faire mieux avec moins, car « nous ne possédons pas la terre, nous l’empruntons à nos enfants ». Faire mieux, en y payant le prix du temps humain, du travail bien fait, dans un monde de patries qui fraternisent dans le temps retrouvé…

                   Claude Chancel, Vice président de l’Institut Jacques Cartier

 

 

Après la révolution islamique iranienne de 1979, le pays, isolé, est attaqué par l’Irak du président Saddam Hussein. La guerre, particulièrement féroce, va durer de 1981 à 1988 et faire plus d’un million de morts.

Pendant ce conflit, de 1984 à 1987, les deux partis attaquent dans le golfe plus de 600 navires-citernes appartenant, pour la plupart, à des nations non directement parties prenantes au conflit. Ils partagent un objectif identique, celui de couper les exportations de leur adversaire pour tarir ses revenus, indispensables à son effort de guerre.

Depuis, les Iraniens ont menacé à plusieurs reprises de bloquer le détroit d’Ormuz et de couper les flux d’hydrocarbure qui y transitent. Ils l’on fait à nouveau et s’y préparent en réponse aux sanctions de la communauté internationale dont ils font l’objet.

 

Parmi les cataclysmes naturels, les inondations semblent particulièrement inquiétantes aux hommes de la période contemporaine. Soudaines et dévastatrices, elles révèlent que, en dépit des progrès de la science, l’homme est impuissant devant la nature. La presse comme les romanciers, à l’image d’un Zola, imposent l’image tragique et fataliste des hommes dépassés par un fléau implacable. Ce traitement médiatique est cependant infidèle à la réalité car les pouvoirs publics sont loin d’être restés les bras croisés devant cette calamité. L’objet de cette communication sera de mettre en rapport le traitement des inondations par la presse avec les initiatives prises par les pouvoirs publics afin de déterminer les influences réciproques qu’exerçaient mutuellement les médias et le politique.

 

Changement d’empereur, coupe du monde de rugby, voyage du pape François, organisation des JO, autant d’événements qui incitent, pour une fois, nos medias  français à évoquer le Japon un peu au-delà des clichés convenus, notamment dans les domaines spirituels et religieux. Si les déclarations anti nucléaires du pape François ont été largement diffusées, en revanche, les problèmes des communautés chrétiennes du Japon ont moins attiré l’attention du grand public, tant en France qu’ au Japon. Aussi, l’objet du présent article est de revenir succinctement sur l’histoire heurtée  du christianisme, dans ce pays à l’univers religieux caractérisé par un syncrétisme, résultant de l’amalgame d’éléments venus du shintô, du bouddhisme, du taoïsme et de la religion populaire[1]

  • Un siècle chrétien au Japon[2]? 1549-1650.

La première évangélisation remonte à 1549 lorsque François-Xavier, co-fondateur de la Compagnie de Jésus,  y introduisit le christianisme dans le cadre à la fois du dynamisme de la Contre-réforme catholique européenne et de l’expansion commerciale et coloniale des puissances occidentales, spécialement portugaise. Comparé à un accueil médiocre rencontré en Inde et Corée, le succès apparent de la mission jésuite suscite dans un premier temps, beaucoup d’espoirs en occident, avant que le Japon ne se ferme totalement et rejette violemment cette nouvelle religion. Comment rendre compte de ces heurs et malheurs de la première vague chrétienne ?

En 1549  François-Xavier arrive dans un Japon politiquement fragmenté, dénué de pouvoir central, où il doit rechercher l’agrément des autorités locales, soit pour convaincre et convertir, ou simplement obtenir l’autorisation de prêcher. C’est ainsi, qu’au cours de son séjour de deux ans, il put fonder les premières communautés chrétiennes au sud de Kyushu, et à sa mort en 1552 à 46 ans, les fondements de l’évangélisation du Japon sont posés,  l’avenir semble alors prometteur pour le catholicisme.

 La christianisation n’a pas été fulgurante au départ, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial où la nouveauté s’impose par la force, mais dans un espace fragmenté où chaque potentat féodal  fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé des  idoles . Le succès va tout de même venir assez rapidement si l’on en croit les chiffres annoncés alors par les Jésuites. Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie avec 300 000 catholiques sur une population japonaise estimée à 10-12 millions. La dureté de la répression qui s’abattra  sur ces communautés, atteste à sa manière du succès de la mission. Comment expliquer cette apparente réussite au Japon ?

 L’exemplarité des premiers missionnaires contrastait avec l’engagement politique et la décadence du clergé bouddhique[3]. Côté japonais, au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires. L’avance technologique occidentale, les nouvelles armes portugaises sont convoitées, en effet, les précieuses arquebuses peuvent faire la différence dans les combats des guerres civiles qui sévissent alors. L’influence du lobby portugais, puis espagnol où se mêlent commerce et prosélytisme, marchands et Jésuites, est parfois instrumentalisé par les daimyôs comme un utile contrepoids à l’influence des grands monastères bouddhiques.

(peinture sur paravent : jésuites, église en forme de temple bouddhiste)

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux. Les seigneurs locaux adhérent ou apostasient selon les avantages que peuvent ou non apporter la mission catholique. On est ainsi en droit de s’interroger sur l’impact réel du christianisme sur la société d’alors, et l’expression de siècle chrétien relève peut-être davantage de l’enthousiasme évangélisateur que des réalités de terrain. La mission évangélisatrice, essentiellement catholique, jésuite et portugaise dans les premières années, fut ensuite complétée et concurrencée, début XVIIe s., par l’arrivée d’autres pays catholiques (Espagne, Italie) et d’autres ordres (Franciscains, Dominicains, Augustins), tous aussi zélés, et, peu de temps avant les persécutions, par la venue de protestants anglais et hollandais (1600). La compétition entre catholiques et protestants fut d’ailleurs un élément de désordre qui contribua certainement au déclenchement de la persécution : le Japon juste réunifié craignait que ces nouveaux acteurs étrangers ne viennent ré alimenter la guerre civile. Mais, rappelons-le, cette première phase d’évangélisation fut essentiellement catholique, elle toucha toutes les classes sociales, rurales urbaines. Vers 1600, le catholicisme ne touche qu’une infime fraction de la population, mais dans plusieurs fiefs, il est religion d’Etat[4].  La ville de Nagasaki, surnommée la petite Rome du Japon, fut un temps exclusivement catholique ! Certes, la conversion de chefs guerriers (samouraïs) entraînait automatiquement celle de leurs vassaux et sujets[5], mais cela n’exclut pas des conversions sincères, car sinon, comment expliquer l’existence postérieure de chrétiens cachés résistants aux persécutions ?

Cette première christianisation va brutalement et douloureusement prendre fin avec la création du shôgunat Tokugawa et l’unification du pouvoir politique.

2 – A ce siècle faste pour la christianisation du Japon vont succéder 250 ans de persécution.

Certes, des difficultés ont toujours existé comme l’expulsion de Jésuites trop zélés qui s’attaquent physiquement à des temples et statuettes bouddhiques, mais ce n’est qu’en 1614, avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent. Comment rendre compte de cette nouvelle attitude des autorités japonaises ?

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun en 1603. Il transfère sa capitale à Yedo/Edo (l’actuelle Tôkyô), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyôtô. Ce nouveau pouvoir désormais centralisé dispose d’une meilleure connaissance des comportements occidentaux colonisateurs, aussi, Il semble qu’il ait eu peur de l’influence grandissante de l’occident par l’entremise de ces missions très entreprenantes. En effet, les dernières années avant 1614 enregistrent une expansion sans précédent : Nagasaki achève la construction de sa cathédrale pour ses 40 000 catholiques, à Kyôtô, 7 prêtres seulement administrent en moyenne 5 000 baptêmes par an[6] ! Le retour en grâce des monastères bouddhistes qui accusaient depuis longtemps les catholiques d’être les ennemis des kami, du Bouddha, et finalement, de l’Etat japonais lui-même, joint à la pression protestante hollandaise, incitent le Shogun à mettre fin à la mission catholique.

La nouvelle attitude de l’Etat japonais doit être resituée dans le contexte plus large de l’élaboration progressive, étalée sur tout le XVIIe s., d’une politique religieuse globale, d’une stratégie politique large nommée sakoku (enchaînement du pays, à savoir, sa fermeture)[7].

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays  des kami (shinkoku), comprendre, un pays protégé par ses propres divinités !

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années. Un syncrétisme de bouddhisme, de shintô et de confucianisme, évince le christianisme ! Les missionnaires sont expulsés vers Macao et Manille, les chrétiens Japonais doivent abjurer et retrouver leurs religions nationales, les églises sont détruites, ainsi que les livres de l’imprimerie jésuite. Sur 150 missionnaires présents au Japon, 62 Jésuites partent, mais 37 religieux dont 18 Jésuites et 7 Franciscains, décident de rester, cachés au Japon auprès de leurs fidèles. Cette résistance entraîne un second décret en septembre 1616, point de départ des persécutions. Un système de contrôle (tout japonais doit être inscrit dans un temple bouddhiste) et de dénonciation, mène de nombreux chrétiens au martyre. Si le Grand martyre de Nagasaki en 1622 est tristement connu, de nouvelles formes de tortures furent spécialement créées, pendaison par les pieds, mutilations à la scie de bambou, bains dans les eaux bouillantes sulfureuses des volcans…[8]

L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi[9]. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki, et au cours de laquelle les suspects doivent piétiner une image[10], soit de la Vierge Marie soit du Christ, afin de prouver leur non appartenance au christianisme Un refus les conduit au martyre. Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations ! En 1640, une police secrète vise l’éradication totale. Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise, jugée responsable, qui ne s’exécute pas. 

 

3- Une seconde vague de christianisation touche le Japon aux  XIXe et XXe siècles

Après deux siècles et demi de fermeture, le Japon de plus en plus soumis aux pressions américaines et européennes, s’ouvrit au commerce international et donc aux influences extérieures à partir de 1854. Des traités ouverture lui furent imposés, américain d’abord puis européens- France en 1858-.  Cette ouverture à l’occident, commencée avec le Shogun de la fin d’Edo, s’accentua avec le nouveau régime de Meiji à partir de 1868. Cela a permis un retour des missionnaires, d’abord limité à quelques ports et au service exclusif de ces étrangers, tout prosélytisme étant strictement interdit. L’édit d’interdiction du christianisme de 1614, ne sera levé qu’en 1873, et d’ailleurs, en 1867 encore, les autorités japonaises lancèrent une dernière persécution contre les chrétiens d’Urakami, village alors proche de Nagasaki ; 3 400 d’entre eux furent déportés en divers points de l’archipel, 670 autres moururent sous la torture.

 A deux reprises, des libertés furent accordées aux religions : les libertés de religion et de culte avec la première constitution du pays en 1889, et enfin, la liberté de conscience avec la constitution imposée par les Américains en 1946. Or, malgré ce cadre libéral et un certain engouement pour le christianisme, notamment lors des années terribles d’après-guerre, le nombre de chrétiens au Japon demeure extrêmement faible, comment rendre compte de cette situation ?

Si la première époque avait été essentiellement l’œuvre de Jésuites du sud de l’Europe, la nouvelle christianisation résulte des actions tant des Américains, Hollandais et Anglais en ce qui concerne le protestantisme, que des Français pour le catholicisme, avec l’engagement des prêtres des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui arrivent à Nagasaki en 1863. Quelle est la situation à l’arrivée des premiers missionnaires ?

Alors que l’on pensait que le souvenir de la première évangélisation avait disparu, des chrétiens cachés (kakure kirishitan) d’Urakami osent venir à la rencontre du père Petitjean dans sa nouvelle chapelle juste construite[11].

En effet, si les élites ont massivement choisi d’apostasier au début du XVIIe s., une partie du peuple est restée fidèle à l’héritage des missionnaires[12]. Cela fut rendu possible grâce à l’organisation hiérarchisée en confréries de laïcs, mises en place par les jésuites. Par contre, très vite, les nouveaux missionnaires découvrent que les connaissances religieuses de ces chrétiens  sont très indigentes, ils récitent quelques textes mémorisés et transmis oralement et donc très déformés, et dont ils ne comprennent pas le sens. Mais pour un Japonais, bien souvent, l’essentiel ne réside pas dans le sens, dans la théologie qui leur échappe, l’essentiel consiste à croire que la récitation de formules, l’accomplissement de quelques actes, dont le baptême, suffisent pour leur assurer le salut. Au Japon, quelque soit la religion, l’orthopraxie domine ! Ils vénèrent quelques objets de culte[13], une image de Marie dans le meilleur des cas, ou tout autre objet. En l’absence de prêtres ce sont les responsables des communautés qui assurent un minimum de vie chrétienne . Ces paysans font tout pour ne pas se faire remarquer, ils participent aux cérémonies shinto-bouddhistes du village, évitent d’être cause de désordre. Leurs chants ressemblent aux chants bouddhistes, des statuettes de Bouddha kannon font fonction de statuette de Marie- appelées Maria-Kannon-. Ce qui compte pour ces chrétiens, comme pour tout Japonais d’ailleurs, c’est de suivre les coutumes des ancêtres.

La plupart des conversions effectuées au tournant d’Edo et du Meiji proviennent de ce vivier, mais certaines communautés refusent la conversion pour rester fidèles à l’enseignement des premiers missionnaires. Ce sont les chrétiens cachés (Kakure Kirishitan[14]). Conversions ou refus sont toujours des décisions collectives. Les raisons du refus de certains sont assez singulières. La clandestinité initialement prévue pour éviter la persécution, devient très vite un élément constitutif de leurs croyances, on retrouve ce même phénomène chez les bouddhistes de la Véritable Ecole de le Terre Pure, l’amidisme clandestin.

 La première génération de ces nouveaux missionnaires va se montrer extrêmement intransigeante, les nouveaux catholiques vont être solidement encadrés dans leur vie quotidienne, ce qui à la fois, les isole du reste de la population, et les pousse à des actions violentes à l’égard des autres Japonais considérés comme païens. Leur conviction était forte que leur religion s’imposerait bientôt à tout l’archipel. Cette absence d’inculturation est certainement l’une des raisons du relatif échec  catholique.

4- La situation actuelle du christianisme au Japon

Les chrétiens sont actuellement une petite minorité au Japon, 1 à 2% de la population (126,5 M) selon la façon de compter. En effet, aux 440 900 catholiques enregistrés sur les registres paroissiaux soit 0,35% de la population, il faut ajouter 4 à 500 000 catholiques issus de migrations des Philippines et d’Amérique du sud, non-inscrits sur les registres (pourtant pour la plupart ce sont des descendants de migrants japonais). Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique[15]. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise, mais peut être source de nouveau dynamisme[16].

 Le christianisme japonais est dominé par les protestants[17]– 510 000, issus du prosélytisme hollandais et surtout américain, toutes le confessions (33) sont présentes, regroupés dans l’Association japonaise des chrétiens  (Nippon Kirisuto Kyôdan[18]). Des Témoins de Jéhovah sont de plus en plus présents avec un prosélytisme actif et visible dans la rue. Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe. Les orthodoxes sont essentiellement à Tôkyô où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

L’engouement constaté lors des années dures de l’après-guerre est bien retombé[19], les communautés et le clergé sont vieillissants, à l’image du pays d’ailleurs, les vocations deviennent rarissimes, à tel point que l’Eglise catholique qui avait beaucoup bâti après la guerre n’a plus le personnel suffisant pour faire vivre ses 24 hôpitaux, 524 jardins d’enfants, 286 écoles, 19 universités., elle cherche même à s’en défaire[20]. Pourtant dans l’après-guerre, cette petite Eglise s’efforça de s’ouvrir progressivement au monde, deux synodes nationaux dans les années 80 tentèrent une meilleure inculturation et une plus grande ouverture aux autres religions dans un souci plus concret des pauvres[21]. Sous Pie XI s’amorce « l’indigénisation » de l’épiscopat, et récemment, le clergé dans son ensemble est issu de toute l’Asie, et non plus du seul occident. Les laïcs[22] sont très engagés dans les paroisses, mais les mouvements chrétiens créés dans l’après-guerre ont disparu, laissant place à une Eglise purement paroissiale qui se contente souvent d’une approche très gestionnaire de l’institution aux dépens de la mission (Olivier Chegaray).

C’est un christianisme différent de celui des Jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative, par exemple l’Armée du Salut (1895) se lance dans une intense activité sociale. A Kyôtô, l’université privée Doshisha créée en 1875, fut la première à admettre des femmes. Les Jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent en 1913 l’université Sophia à Tôkyô

De nos jours, s’il n’est pas toujours de bon ton de se dire chrétien, chacun reconnaît l’engagement social du christianisme, c’est ainsi que l’empereur émérite Hakihito a eu comme préceptrice une quaker américaine, que l’actuelle impératrice Masako ainsi que l’impératrice émérite Michiko sont issues d’universités catholiques. 

Les chrétiens du Japon n’échappent pas à la forte sécularisation de l’ensemble de la société, le nombre de baptêmes est en baisse (5015 en 2018), la fréquentation de la messe dominicale diminue (25%). Les deux cœurs de l’église japonaise sont à Tôkyô et à Nagasaki (le sud est beaucoup plus conservateur et traditionnel).

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant. Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Le christianisme y est toujours perçu comme un corps étranger, voire occidental. Les raisons semblent être toujours les mêmes depuis les premières confrontations au XVIIe s, une incompatibilité entre la culture japonaise et les données essentielles du christianisme. Récemment, l’ambassadeur du Japon près du saint Siège, Ueno Kagefumi, l’a exposé avec grande clarté, sans langue de bois. Il pointe trois éléments de la religiosité japonaise philosophiquement distincte de la pensée chrétienne :

  • Pour le christianisme, l’homme créé à l’image de Dieu est appelé à être divin selon l’antique formule « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu [23]». Ce soi (la personne humaine) porté à sa perfection est inviolable, sacré. A l’inverse, dans la pensée japonaise, il n’y a rien d’éternel ou d’absolu, la réalité ultime est dans le vide, dans le rien, dans l’ambigu, la réalité ultime est donnée par la passivité absolue[24].
  • L’idée d’un dieu créateur des hommes et de la nature est étrangère aux Japonais pour qui les hommes et la nature sont une seule réalité indivisible. Les êtres humains font partie de la nature. Les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse, presque avec un esprit religieux. L’ambassadeur prend l’exemple de la police qui organise des cérémonies pour rendre grâce aux esprits des chiens policiers morts.
  • Le refus d’absolutiser des valeurs, car il n’y a rien d’absolu dans l’univers, seul l’éphémère, le non-permanent, existe. Tout est contextuel, rien n’est absolu.

 L’intransigeance des missionnaires sur le refus de toute cohabitation avec le « paganisme », l’exigence absolue des commandements chrétiens au détriment des règles sociales si chères à l’ordre social souhaité par le confucianisme, toute cette rigidité est étrangère au modus vivendi pragmatique de cet assemblage baroque[25] fait de shintô, de bouddhisme et de confucianisme et de croyances populaires.

 

Nous retrouvons ce même constat dans Silence, l’excellent roman historique de Shusaku Endo (1966). Dans un dialogue entre un missionnaire jésuite et le persécuteur japonais, le débat ne porte pas sur la vérité chrétienne mais sur sa prétention universaliste, opposée à un enracinement ethnique et culturel des religions.

Cette analyse est également partagée par le père Olivier Chegaray[26], qui fut le « patron » des MEP au Japon, riche de plus de 40 ans de présence : Au moment de l’introduction du christianisme au Japon, les gouvernants de l’époque ont perçu le christianisme comme étant soit une menace pour l’indépendance du pays, soit un germe de destruction de l’ordre établi. Cette perception, fondée ou non historiquement, reste encore ancrée dans l’inconscient de la plupart des gens, même s’ils ne l’expriment pas ouvertement[27]…Cette perception a pu vaciller après la guerre, au moment où le Japon a connu un semblant d’engouement pour l’occident, mais elle est loin d’avoir disparu et nourrit encore des mouvements nationalistes ou xénophobes plus ou moins latents. Même si, en privé, les gens disent leur admiration et parfois leur intérêt vis-à-vis de la foi chrétienne, ils gardent une distance prudente vis-à-vis de toute tentative d’endoctrinement.

(cathédrale Sainte Marie à Tokyo)

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La  cérémonie  peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le marché  devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion. Dans 80% des cas, les catholiques épousent un conjoint non chrétien. D’ailleurs, ce fait chrétien ultra minoritaire rend très difficile la rencontre d’autres chrétiens pour partager sa foi.

Tout cela souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental, et d’apprécier les actions sociales menées par des chrétiens au service de tous[28].

Quel avenir pour les chrétiens du Japon ? Groupe très minoritaire vieillissant, de plus en plus constitué d’étrangers, ce qui n’est pas fait pour être mieux considéré par la population dans son ensemble, provisoirement revivifié par le voyage du pape François, 28 ans après la venue de Jean-Paul II. La mémoire de cette histoire heurtée est récemment mise en valeur par le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO[29] de 12  sites chrétiens au sud du pays . Certes, les chrétiens du Japon de nos jours cherchent plus à faire signe qu’à faire nombre, mais ils ne souhaitent pas n’être que patrimonialisés, leur inscription dans le pays est vivante.

Christian Bernard        Janvier 2020

 

[1] Jacques Marx, Kakure Kirishitan, “les chrétiens cachés du Japon” in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, Classiques Garnier, 2019, p.66.

[2] L’expression siècle chrétien est de l’historien anglais Charles Ralph.

[3] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion”, Archives de sciences sociales des religions janvier-mars 2007, p.109. https://journals.openedition.org/assr/4328

[4] Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 2019, 413 p.,p.14 carte des implantations.

 

[5] Nathalie Kouamé, Japon, “le siècle chrétien, son historiographie et ses lieux de mémoire”, in Histoire et Missions chrétiennes, n°4, déc.2007,p.172. https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2007-4-page-170.htm

[6] Jean-Pierre Duteil,op.cit.

[7] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion” in Archives de Sciences Sociales des religions 137, mars 2007, pp. 107-123.

[8] Lire avec profit le roman historique Silence du japonais Shusaku Endo (1966), ou le film du même nom de Martin Scorsese (2016). L’action se passe en 1638. Le film suit le livre mais préférer la finale du livre.

[9] Cf .Dictionnaire historique du Japon, article “Fumi-e” ; https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1980_dic_5_1_882_t2_0100_0000_4

[10] Pour toute la période de persécution voir le travail remarquable de Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 32019, 413 p. [l’expression fumie 踏み絵,  de fumi marcher sur et de e ] .

[11] En mars 2015, l’Eglise catholique du Japon a commémoré le 150e anniversaire de la découverte des chrétiens cachés.

[12] Tous les aspects de la vie des chrétiens cachés sont magistralement étudiés par Martin Nogueira Ramos dans son ouvrage récent, la foi des ancêtres, chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise XVIIe-XIXe s., CNRS éditions, 2019, 413 p., p.25.

[13] Sur ces pratiques cachées cf Jacques Marx, « Kakure Kirishitan » in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, sous la direction de P. Bonneels et B.Decharneux, Classiques Garnier 2019.

[14] Cette expression est préférable à “chrétiens séparés” utilisée par l’Eglise catholique. Ils sont fort peu nombreux de nos jours au sud du pays.

[15] Cf le beau témoignage du père Olivier Chegaray, responsable des MEP : le Japon : le défi de la rencontre au cœur de la foi . https://www.ktotv.com/video/00305482/japon-une-evangelisation-entre-asiatiques

[16] Fin novembre 2019, lors de la venue du pape François, un tiers des participants à la grande messe de Tokyo étaient des migrants venus d’Asie, spécialement les philippins, et ce sont eux, plus que les Japonais qui ont mis de l’ambiance.

[17] Environ 600 000

[18] https://en.wikipedia.org/wiki/United_Church_of_Christ_in_Japan

[19] Dans le grand vide spirituel de l’après-guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

[20] L’Eglise au Japon, un potentiel de foi, père Olivier Chegaray, la NEF, n° 289, février 2017. https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

[21] Olivier Chegaray, op.cit.

[22] Le Japon d’après guerre a connu de grands écrivains chrétiens, citons Shiga Naoya, Shûsaku Endô, Satoko Kizaki, Otohiko Kaga..citons aussi des hommes politiques (Tarô Asô du parti libéral démocrate, devenu Premier ministre). Tous ne sont pas forcement de bons porte-parole de leur religion !

[23] St Athanase, Sur l’Incarnation 54,3

[24] , Ueno Kagefumi http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=1908101_magister

[25] Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon, un pays très incorrect, Fayard, 2019, 425 p., p.234.

[26] https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

 

[27] Cela ne se fait pas au Japon. O.Chegaray le précise : une dichotomie du dire et du vrai qui pousse chacun non pas à dire ce qu’il pense ou ressent vraiment, mais à ce qu’il est censé devoir dire selon les règles convenues de l’entourage.

[28] Témoignage étonnant d’un prêtre des MEP à Hokkaido à propos d’un jardin d’enfants catholique ou absolument personne n’est chrétien https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/2017-10-18-a-ecouter-sur-rcf-a-la-rencontre-des-catholiques-du-japon-destination-hokkaido/

[29] https://www.infocatho.fr/japon-douze-sites-chretiens-inscrits-au-patrimoine-de-lhumanite-par-lunesco/

 

 

PARTIE III

LES ÉTATS PALATINS : ENJEU DE LA GUERRE

 Pour nous, Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse. Le second article a couvert la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Ce dernier article amène le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Le grand jeu

Maximilien des Deux-Ponts était dorénavant Prince-électeur de Bavière et du Palatinat, le troisième dynaste du Saint-Empire après l’Empereur et le Roi de Prusse. Heymann, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la Maison palatine, allait devoir soutenir son ami Maximilien soumis à des pressions intenses de la part de toutes les Puissances qui voulaient lui dicter sa politique.

Ainsi Le 10 mars, le Prince-Électeur avait accordé une audience à l’ambassadeur de France Alquier avant que celui-ci ne dût quitter Munich sur l’ordre du commandant en chef autrichien, l’archiduc Charles. L’ambassadeur anglais[1], le sieur Paget, avait alors demandé une audience à l’Électeur et lui avait parlé sur le ton du reproche à l’occasion de l’audience accordée au Sr Alquier en observant que son prédécesseur ne s’était point permis cette démarche et qu’il l’avertissait qu’il était entouré d’amis de la France. Le même Paget venait d’être reçu par Montgelas. Il lui avait déclaré que l’Électeur ferait fort bien de donner ses troupes à l’Empereur et même de lui céder une partie de la Bavière pour conserver le reste, que ce monarque pouvait seul le faire dédommager de ses pertes et le protéger efficacement, qu’au contraire il ne voit aucun fond à faire sur la Prusse dont d’ailleurs l’influence serait nulle à la paix, qu’au surplus le sort de la Pologne devait servir d’exemple et de leçon aux États faibles. Montgelas avait estimé qu’il était difficile de ne pas voir toutes ces démarches comme concertées entre le ministre autrichien et celui d’Angleterre pour essayer d’intimider sa Cour. Il avait cédé pour l’approvisionnement d’Ingolstadt[2].

Le 17 mars 1799, le chancelier de Prusse mit noir sur blanc ses instructions à l’intention de Heymann. La Prusse resterait neutre dans le conflit qui allait éclater. Neutre parce qu’il était de son intérêt que l’Autriche et la France s’épuisent dans une guerre sans fin. Mais cela n’empêchait pas qu’entre la République française, née dans le sang, et les ennemis autrichiens, elle ne pût tenir la balance égale. En fait, il fallait que la Prusse penche du côté des Puissances coalisées, mais sans compromettre ses relations avec la France. Oui, l’instruction qu’il donnait à Heymann permettait de tenir cette ligne de crête.

L’Électeur doit concourir avec la Cour de Vienne à une défense commune. L’Électeur doit limiter l’emploi de ses troupes à la défense de ses États et ne prêter la main à aucune action offensive.

 L’Europe tout entière allait à nouveau se trouver plongée pour deux ans dans la guerre.

La France subit d’abord défaite sur défaite, en Suisse où Masséna dut reculer de la frontière autrichienne jusqu’à Zurich où il fut battu, en Italie où Macdonald dut abandonner la péninsule durement conquise et est battu à La Trèbie par le Russe Souworoff qui allait faire son entrée à Milan avec sa troupe de cosaques.

La succession de désastres confirma Berlin dans son attitude neutre. Le chancelier prussien Haugwitz écrivit à Heymann   :

Les avantages progressifs de l’armée autrichienne en Italie et du côté de la Suisse, se succèdent si rapidement, qu’on peut s’attendre aux evenemens ultérieurs les plus remarquables et je compte que vous me transmettrez à cet égard toutes les notions authentiques et dignes d’attention que vous serez à même d’en recueillir, surtout après que l’armée de l’archiduc aura passé le Rhin, comme elle paraissait disposée à le faire incessamment.

Cette position avantageuse et brillante où la Cour de Vienne se trouve actuellement et la perspective très probable d’une succession de nouveaux revers pour la France, ajoutant sans contredit un grand poid aux motifs par lesquels j’ai cru devoir conseiller à l’Électeur, par un effet de ma tendre amitié pour lui, d’user envers cette Puissance de tous les menagemens qui dépendent de lui et je vois avec plaisir qu’il en reconnoît la force.

Les succès rencontrés par les coalisés amenèrent ceux-ci à exercer des pressions de plus en plus fortes sur le Prince-Electeur. Ainsi, le chancelier de Bavière déclara-t-il à Heymann que  » le cabinet de Petersbourg y trouvait de son coté le prétexte le plus propre pour forcer l’Électeur de se jeter dans la Coalition et que lui, Montgelas, avait la conviction que, dans la position présente trop critique de l’Électeur, ce parti-là devenait de plus en plus inévitable et peut-être assez pressant pour lui, dans le cas surtout où les succès des coalisés continueraient et s’étendissent, toute paix dont Sa Majesté Prussienne ne voudroit pas se rendre l’arbitre (soit du gré des belligérants ou bien en se prévalant des moyens de sa puissance) tournerait en particulier à la perte certaine des États du sud de l’Empire et notamment de la Bavière. »

Après l’annonce de la défaite de La Trébie, l’archiduc Charles avait exigé le libre passage de son armée de 80 000 hommes à travers la Bavière. En outre, il avait exigé  que cette dernière fournît un contingent de 24 000 hommes. Et cela, sans assurance pour l’avenir. Il était clair que si la coalition l’emportait sur la France, la Maison Palatine disparaîtrait. Si la France l’emportait, elle céderait à l’Autriche les territoires de la Maison Palatine contre la paix et la rive gauche du Rhin !

C’était une guerre totale. La Bavière était encore un havre de paix.  Le Prince-Electeur avait reçu ses beaux-parents, le Prince et la princesse de Bade, par ailleurs beaux-parents du tsarévitch. Des fêtes somptueuses furent données. Cette belle ambiance fut gâchée. En effet, le 8 août 1799, la Gazette de Saint-Pétersbourg annonçait que la Maison de Bade serait chassée pour la punir d’avoir conclu un Traité avec la France. L’ambassadeur russe à Munich, le baron de Buhler, fut convoqué. Il expliqua que le tsar avait décidé de faire un exemple, que la coalition avait décidé de mettre au pas les princes allemands qui oseraient traiter avec le Gouvernement français et qu’en commençant avec ses parents, le tsar avait voulu prouver qu’il n’épargnerait personne. Heymann ne fut pas dupe. Les deux cibles de la coalition étaient évidemment la Maison Palatine et la Prusse.

La menace était d’autant plus crédible que la coalition remportait succès sur succès. L’offensive était générale. Souworoff avait reconquis l’Italie. En Suisse, Rimsky-Korsakov[3] avait mis Masséna en déroute et marchait sur Lyon. Sur le Rhin, l’archiduc Charles remportait succès sur succès. En Hollande, le duc d’York et les Russes enfonçaient l’armée franco-batave et la flotte anglaise avait écrasé la flotte hollandaise. Mais, le coup décisif devait venir de la mer. En effet, un débarquement était prévu sur les côtes de Bretagne, où les forces anglo-russes se joindraient à l’armée catholique et royale bretonne commandée par Georges Cadoudal avec un objectif : Paris.

Le corps de Condé marchait avec les Russes. Il était prévu que ce serait lui qui entrerait le premier en France. Le moral était au plus haut. Un de ses agents au sein du Corps de Condé avait renseigné Heymann. Celui-ci avait retranscrit ses propos dans sa dépêche du 19 septembre :

La majeure partie du corps de Condé donne trois mois tout au plus pour leur entier et paisible rétablissement chez eux. Le plan d’opérations porte, selon les mieux instruits, qu’aussitôt que le Corps aura pris pied sur le territoire en France, il proclamera Louis XVIII, sommera en son nom les chefs militaires et civils des places fortes de les remettre, et fera pendre pour donner plus de poids à cette sommation le Commandant et les autorités de la première place ou ville qu’on aurait été obligé de reduire de vive force[4].

 Heymann avait mis en place un  réseau d’espionnage au sein de la coalition et en France qui va lui permettre d’informer Berlin des plans de la coalition et de la France. La situation de la France était désespérée.

Souworoff allait passer les Alpes avec son armée pour se joindre en Suisse au général Rimsky-Korsakov. Il était attendu le 20 septembre à Zurich et de là il lancerait l’attaque générale le 24. Enfin, ses espions au sein de l’état-major autrichien en Italie lui avaient donné une information cruciale. Souworoff s’était rendu compte qu’en Italie l’armée russe avait tiré les marrons du feu pour la Cour de Vienne. Les Autrichiens reprenaient le pouvoir dans les villes libérées par les Russes. Le 22 septembre était parvenue la divine nouvelle : les Français avaient évacué Mannheim. Le Palatinat était libéré !

Dans la même dépêche, il avait transmis les grandes lignes du plan d’invasion de la France qui se mettait en branle. Le Corps de Condé, 6 776 cavaliers au total, se joindrait aux Russes de Rimsky-Korsakov qui devaient être rejoints incessamment par Souworoff et un corps de 15 000 hommes passés d’Italie. Maximilien avait franchi le Rubicon : il venait de donner l’ordre à trois de ses divisions de se joindre aux Russes à Zurich, alors que ses troupes du Palatinat allaient se mettre aux ordres de l’archiduc Charles qui allait franchir le Rhin.

Le 19 septembre, outre la confirmation des mouvements de troupes des coalisés et du lancement imminent de l’offensive qui, selon les Autrichiens, les Russes et les émigrés, devait anéantir la République française, il donna des nouvelles de l’Électrice.

Le rétablissement de Me l’Électrice avance quoique lentement. Elle commence à quitter le lit quelques fois par jour. Elle continue à se montrer profondement sensible à la perte d’un enfant, qui laisse des traces physiques sans dédommagement. Mais cette sensibilité à ses écarts. Depuis ses couches elle n’a plus voulu revoir les enfants de l’Électeur. Son aversion s’étend jusqu’aux personnes aux soins desquelles ils sont confiées et dont l’une était destinée d’avance à l’éducation de l’enfant nouveau né. L’Électeur a voulu, dans un premier mouvement d’émotion, renvoyer ses enfants à Munic. La Cour y reviendra elle-même dès que Me l’Électrice pourra sans inconvenient supporter ce petit trajet.

Heymann savait que le Roi s’intéresserait à ces détails domestiques. Non seulement, parce qu’il s’agissait de sa famille proche, mais surtout parce que cela montrait bien les tensions qui existaient dans la famille régnante de Bavière. Caroline de Bade perdait de son influence sur son mari, et avec elle la Cour de Vienne. Quoi qu’il en fût, les dés étaient jetés et dorénavant, c’était en Suisse et sur le Rhin que se jouait le sort de la Maison Palatine. Et de la Prusse.

  1. La République (et la Prusse) sauvées

Le 30 septembre, l’effroi saisit Munich et la Cour Électorale. La nouvelle était parvenue le matin. Officielle. Masséna avait écrasé les alliés à Zurich. Il avait attaqué par surprise Rimsky-Korsakov avant que Souworoff n’eût franchi les Alpes. Il avait pris aux Russes toute leur artillerie, leurs magasins, leur caisse. La déroute, la confusion, la panique étaient totales. À Zurich personne n’avait compris l’ampleur du désastre. L’ambassadeur extraordinaire britannique Wickham, qui était revenu sur le Continent avec tout pouvoir pour traiter avec les divers États européens, s’était joint à l’armée russe. Après la défaite, il avait galopé jusqu’à sa résidence à Zurich. Il avait juste eu le temps de prendre son épouse et de s’enfuir de la ville alors même que les Français y pénétraient par l’autre porte. Un peu plus tard, ils avaient failli être faits prisonniers par les hussards français. Masséna avait libéré les prisonniers français et fait prisonnières les femmes des officiers russes. L’armée coalisée en Suisse n’existait plus. La Bavière était ouverte à l’invasion. La panique s’installa. L’Électeur convoqua Heymann et lui demanda l’asile à Bayreuth, du moins si cela s’avérait nécessaire. Heymann informa évidemment Berlin de la nouvelle situation militaire et Berlin lui répondit  le 25 octobre :  » Les evenemens militaires ont pris recemment une tournure inattendue et il est malheureusement à craindre que le Sud de l’Allemagne ne se trouve exposé à de nouveaux dangers. Je recevrai donc avec un intérêt redouble tout ce qui pourra répandre du jour sur les faits mêmes que sur les conséquences qui pourraient en resulter. »

Le 6 octobre, Brune écrasa l’armée anglo-russe à Castricum dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas). Les troupes coalisées rembarquèrent.

La République était sauvée. Des négociations allaient-elles s’ouvrir ?

3- Changement de donne à Paris – La Révolution est terminée – La Paix ?

Le 8 octobre 1799, le général Bonaparte, de retour d’Égypte, débarqua à Fréjus. Embarqué sur la frégate MUIRON, du nom de son premier compagnon d’armes, son aide de camp qui s’était fait tuer sur le Pont d’Arcole en le protégeant de son corps, il avait échappé par miracle aux croisières anglaises.

Figure 3 : La maquette de la  frégate MUIRON  que l’Empereur conservait dans son cabinet de travail

Pour une partie du gouvernement autrichien, Bonaparte, c’était le général avec lequel ils avaient pu négocier. Ainsi, le 27 octobre 1799, Heymann fit-il part à Berlin du sentiment de l’un des négociateurs autrichiens de Campo Formio :  » Une observation qu’il sera peut-être permis de citer à ce propos pour ce qu’elle peut valoir, c’est qu’une personne de confiance, employée par la Cour de Vienne aux négociations de Campo Formio, ne peut contenir sa joie à la nouvelle frappante pour tout le monde du retour de Bonaparte en France, et dit, que très probablement le Directoire ne manquerait pas de le charger des négociations dont il pourrait s’agir ; que ce general etait l’homme propre pour aplanir bien des difficultes et pour avancer la conclusion d’une paix. »

Le 18 Brumaire An VIII, le 9 novembre 1799, Bonaparte renversa le Directoire, établit le Consulat, proclama avec ses collègues consuls que la Révolution était terminée et s’efforça d’entamer des négociations avec l’Angleterre et l’Autriche. L’Angleterre repoussa ses avances diplomatiques. La guerre reprit de plus belle.

Nous ne détaillerons pas ici le détail des opérations militaires. L’issue de la guerre allait évidemment déterminer le sort des États palatins, de la Prusse et de l’Allemagne du nord. La Prusse ne pouvait que subir et tenter d’anticiper. Le renseignement militaire et stratégique revêtait pour elle une importance primordiale. D’après les dépêches diplomatiques de Berlin, il semble que les seules informations fiables lui provenaient de Heymann qui avait mis en place un réseau d’espionnage au cœur de l’état-major de la coalition et du gouvernement français[5]

Au plan diplomatique, la deuxième coalition était sur le point d’éclater. Heymann, informé par l’un de ses agents, haut gradé du corps de Condé, confirma toutes ses informations précédentes : «  la dissension entre les Russes et les Autrichiens est à son comble. On dirait que ceux-ci ont pris à tache de faire périr les premiers de faim et de misère, par les entraves de toute espèce qu’ils mettent à leurs moyens de subsistance. »

Les camps se mirent en ordre. Les émigrés français du Corps de Condé voyaient enfin l’issue de leur longue errance. Le 2 janvier Heymann écrivit à Berlin : « Les émigrés français dont les espérances étaient plus fangeuses que jamais disaient que le prince de Condé allait faire lever en Souabe à ses frais cinq nouveaux régimens, formés essentiellement à partir de déserteurs français et dont des émigrés recommandés par les Princes auraient les places sérieuses. »

L’ambassadeur extraordinaire anglais fit couler l’argent à flot pour acheter les dynastes allemands et leur faire lever des armées. Elle y mit les formes en signant des Traités de subsides, mais surtout le prix, par exemple pour la Bavière, 7 livres sterling par fantassin, 20 par cavalier, à payer d’avance. La Bavière accepta ainsi que le dit son chancelier à Heymann : «  Que voulez-vous, Heymann ? L’argent pour la mise sur pied de 12 000 hommes était là et on n’a pu se résoudre à le laisser échapper. » Les autres petits princes allemands suivirent, tel le landgrave de Hesse-Darmstadt qui ne voyait dans un tel traité qu’un projet de spéculation financière[6].

La coalition élabora un plan d’ensemble sur fond de dissensions qui allaient la faire éclater. La dernière conférence entre Anglais, Autrichiens et Russes eut lieu à Prague. En voici le compte-rendu adressé le 16 février à Berlin :  » À la suite des instances du Lord Minto pour le retour de l’armée russe, Souworoff proposa le plan d’opérations suivant : « que lui-même avec un corps russe, les troupes sardes et napolitaines agiroit dans le Piémont par où, assuré du Commandant de la forteresse de Briançon en Dauphiné et moyennant ses intelligences avec les Lyonnais, il comptait faire déclarer cette province pour le Roi et pénétrer ainsi dans l’intérieur de la France ; qu’en même tems les forces de l’Angleterre, les Russes de Jersey et Guernesey et ceux que l’Empereur (le tsar) y feroit joindre opereraient leur descente et agiroient avec les chouans. En attendant, la tache des Autrichiens avec quarante ou cinquante mille hommes des Princes d’Empire soudoyés par l’Angleterre seroit d’occuper les François sur le Rhin. Moyennant ces dispositions, Souworoff disoit répondre du succès de la campagne et de la fin de la guerre. Mais le ministre Bellegarde ayant de son côte commencé par déclarer que sa Cour ne restituteroit point les états du Roi de Sardaigne avant la paix, Souworoff cessa dèslors de l’écouter, l’éloquence du Lord et ses offres d’argent furent en pure perte. On ne convint de rien. Le Marechal partit et son Ministre n’a pu porter à l’Empereur (d’Autriche) que la certitude de l’insuccès des conférences[7].

Les opérations militaires reprirent avec le printemps 1800.

La Bavière fut envahie par Moreau qui, le 3 mai 1800, écrasa l’armée autrichienne à Stockach et s’empara de tous ses approvisionnements d’une valeur de 500 000 livres[8] financés par Wickham qui assistait à la bataille. Munich allait tomber aux mains des Français.

Cependant, l’armée française dévalait de Suisse, envahissait le Milanais en prenant les Autrichiens à revers. Bonaparte allait-il rééditer sa campagne d’Italie de 1796 ?

Le 22 juin, Moreau prenait enfonçait la ligne de défense autrichienne sur le Danube. Il n’était plus qu’à une journée de marche de Munich.

Le 25 juin, Heymann écrivit à Berlin. Deux informations contradictoires étaient arrivées d’Italie à Munich. Une estafette impériale clamait la victoire autrichienne à Marengo. L’autre, envoyée à Heymann par l’un de ces agents en Italie, l’informait de l’anéantissement de l’armée autrichienne. Voici le texte de sa dépêche à Berlin :

Une première lettre est de bonne part. Elle dit qu’à la suite de deux batailles sanglantes livrées le 13 et le 14 et dont l’avantage serait resté à Mélas, quoique chaque armée eut maintenu son champ de bataille, au point que ce Général s’apprêtait à recommencer l’attaque et à poursuivre l’ennemi, dans sa retraite supposée ; un courrier de Vienne arrivé dans la nuit avait apporté l’ordre de l’armistice. L’autre lettre au contraire prétend que Bonaparte, battu dans les journées du 13 et du 14 avait renouvelé la bataille et qu’après une défaite totale de l’armée autrichienne l’eut terminée, lui-même avait offert l’armistice que Mélas accepta. Les avis authentiques et officiels qu’on doit attendre ne tarderont sans doute pas à décider entre ces versions essentiellement contradictoires. Ces deux lettres et plusieurs autres s’accordent à donner pour conditions de l’armistice….

Inutile de revenir sur Marengo, deux batailles en une même journée, la première perdue, la seconde gagnée ! Quoi qu’il en fût, la conséquence pour la Bavière était claire : l’affrontement final aurait lieu sur son sol où les belligérants allaient concentrer toutes leurs forces.

Le Prince-Électeur quitta Munich. Il fit évacuer par Heymann ses collections d’œuvres d’art[9] en territoire prussien à Ansbach. il se réfugia dans le Haut-Palatinat à Amberg, près de la frontière avec l’actuelle République tchèque. L’armée impériale était en pleine décomposition.

Wickham arriva à Amberg et proposa une extension du Traité de subsides. Le Prince-Électeur n’avait d’autre choix que de le signer. Il avait en effet un besoin d’argent pressant : il lui fallait remettre en état le vieux château féodal pour y loger ! En contrepartie, la Bavière mettait en ligne quatorze mille hommes supplémentaires. Les termes du contrat étaient moins généreux que le premier. Peu importait : il y aurait encore du bénéfice.

La Bavière avait choisi son camp, celui de la coalition.

  1. Fin de partie

Le 17 septembre, la France et l’Autriche avaient signé un armistice à Hohenlinden[10]. Celui-ci fut rompu le 27 novembre. La famille électorale se réfugia à Bayreuth, territoire prussien.

Durant ce laps de temps, les Autrichiens et les Anglais s’étaient efforcés de réorganiser l’armée coalisée. Leurs ambassadeurs avaient même demandé à Heymann de convaincre le Prince-Electeur de relever de son commandement son cousin, le  duc de Bavière[11], qui était d’une rare incompétence. Heymann s’y était refusé, ce qui avait provoqué la fureur des deux envoyés. Quelle qu’en fût la raison, l’armée bavaroise, le tiers de l’armée coalisée, était démoralisée et mal commandée.

Les premiers engagements tournèrent à l’avantage des coalisés. La bataille qui s’annonçait serait décisive. Heymann rendit compte de la situation à Berlin. «  Je pense que les avantages tant prônés par le comte de Seilern et Mr Drecke ne sont autre chose que des affaires de troupes légères et d’avant-postes, où l’on peut avoir pris quelques centaines d’hommes. Mais le corps d’armée du général Moreau, qui est à Mosbourg, n’a pas encore été attaqué. Ce général a réuni à lui toutes ses forces, et conséquemment abandonné Ratisbonne, Straubing. D’après mes informations, les Français ont un excellent moral et sont bien équipés. Les désertions sont massives dans les rangs autrichiens et trois régimens, dont le régiment de cavalerie d’élite Empereur-cuirassiers ont refusé de marcher. Rien ne semble s’être amélioré depuis le 28 juillet. Le prince George de Hesse-Darmstadt avait alors constaté que l’armée autrichienne était absolument dégoutée de la guerre et qu’elle ne paraissait aucunement disposée à reprendre l’offensive. Le prince George, qui d’ailleurs est le lieutenant-colonel de l’Empereur-Cuirassiers vient d’ailleurs de prendre un congé de six semaines[12]. »

La bataille décisive était imminente. Les ambassadeurs anglais et autrichiens qui avaient suivi le Prince-Electeur à Bayreuth en étaient convaincus : Moreau allait être écrasé. Le 5 décembre, l’ambassadeur anglais organisa un pari dans la grande Galerie du Palais de Bayreuth. L’objet ? Non pas l’issue de la bataille qui était acquise, mais le jour où le Prince-Electeur ferait son entrée triomphale à Munich. Assurément, entre le 10 et le 25 décembre 1800 ! Quant à Heymann, il ne prit pas part au pari et déclara :  » Quant à l’issue de la bataille qui s’annon­ce, qui doit avoir eu lieu, je pense qu’il faut attendre que l’armée de Moreau ait agi avant de se prononcer.« 

Cette bataille décisive avait déjà eu lieu. A Hohenlinden. Le 3 décembre 1800. Moreau avait écrasé les coalisés. L’armée austro-bavaroise était détruite. Elle ne constituait plus une force organisée. Un corps de 15 000 hommes tout au plus se dresserait devant Moreau s’il décidait de foncer sur Vienne.

  1. Le triomphe du Premier Consul

L’Autriche n’avait d’autre choix que de négocier. Les négociations s’engagèrent à Lunéville. Elle essaya d’acheter le négociateur français, Joseph Bonaparte, et de se faire attribuer les États palatins. Talleyrand y mit bon ordre.  » Cobenzl[13] avait trouvé moyen de faire gouter à Joseph Bonaparte et de faire un plan d’indemnisation de l’Autriche en enlevant presque toute la Bavière à la maison palatine. Heureusement le Sr Talleyrand, vivement piqué de cette intrigue ourdie à son insu et tendant même à l’éloigner du ministère a attaqué et combattu avec vigueur et succès cet arrangement ». La Maison palatine était sauvée ! Le Traité de Lunéville entre la République française et l’Autriche fut signé le 9 février 1801.

Le Prince-Electeur fit son entrée à Munich le 14 avril 1801.

Les relations entre la France, la Prusse et les États d’Allemagne du nord étaient au beau fixe. Les officiers français, pour la plupart de farouches républicains, rencontrèrent un grand succès dans les bals donnés par l’aristocratie allemande.

L’Angleterre, dépitée, poursuivit la lutte d’une autre manière. Par l’assassinat politique.

 Bonaparte manqua de peu d’être pulvérisé le 24 décembre 1800 lors de l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Le tsar Paul Ier, qui s’était retiré de la coalition, mourut le 12 mars 1801. La version officielle, d’abord admise par les chancelleries, était une crise d’apoplexie. L’épouse du nouveau tsar, la belle-sœur du Prince-Electeur fit parvenir une lettre à sa sœur :  » Des gardes mécontens ont pénétré dans sa chambre. Personne n’a été autorisé à voir son corps. A-t-il été assassiné, est-il mort d’apoplexie. En attendant, il appartient au secret de l’État de ne parler que d’un coup d’apoplexie. »

Fin août, le Traité de Paix entre la République française et la Maison palatine fut signé. Les articles II et III du Traité assuraient la survie de cette Maison. Ils sont ainsi rédigés :

  1. Sa majesté l’Empereur et l’Empire ayant consenti, par l’article VI du traité conclu à Lunéville, le 20 pluviôse an IX de la République (ou le 9 février 1801), à ce que la République française possède désormais, en toute souveraineté et propriété, les pays et domaines situés sur la rive gauche du Rhin et qui faisaient partie de l’Empire germanique, son altesse électorale Palatine de Bavière renonce pour elle, ses héritiers et successeurs, aux droits de supériorité territoriale, de propriété et autres quelconques, que sa maison a exercés jusqu’ici et qui lui appartenaient sur les pays et domaines à la rive gauche du Rhin. Cette renonciation a lieu nommément pour le duché de Juliers, le duché de Deux-Ponts avec ses dépendances, et tous les bailliages du Palatinat du Rhin situés sur la rive gauche de ce fleuve.

III. Convaincue qu’il existe un intérêt pour elle à empêcher l’affaiblissement des possessions Bavaro-Palatines, et conséquemment de réparer la diminution des forces et de territoire qui résulte de la renonciation ci-dessus, la République française s’engage à maintenir et à défendre efficacement l’intégrité des susdites possessions à la droite du Rhin, dans l’ensemble et l’étendue qu’elles ont ou qu’elles doivent avoir, d’après le traité et les conventions conclus à Teschen le 13 mai 1779, sauf les cessions qui auraient lieu du plein gré de son altesse électorale et du consentement de toutes les parties intéressées.

La guerre finie, il fallait payer. Les différents états allemands allaient connaître une crise financière qui les ébranlèrent, au point qu’en Bavière commença à régner un parfum de 1789.

  1. Le Traité d’Amiens – Une lourde conséquence pour la langue française

Le 25 mars 1802 fut signé le traité d’Amiens entre le Royaume-Uni et la France.

La version originale était en français, comme c’était l’usage. Le lendemain de la signature, les Britanniques exigèrent que la version en anglais eût la même valeur que la version en français. Le français avait perdu l’exclusivité de langue diplomatique, affaiblissement qui se voit bien dans la correspondance diplomatique autrichienne qui était exclusivement en français jusqu’en 1792, puis peu à peu adopta l’allemand.

La République française était à l’apogée de sa puissance.

Combien de temps la paix allait-elle durer ? Peut-être le mémoire adressé par Talleyrand, ministre des relations extérieures au Directoire le 17 mars 1799, permettait-il de prévoir l’avenir :

Dans la situation où se trouve une république qui s’est élevée nouvellement en Europe en dépit de toutes les monarchies, et sur les débris de plusieurs d’entre elles, et qui y domine par la terreur de ses principes et de ses armes, ne peut-on pas dire que le traité de Campo Formio et que tous les autres traités que nous avons signés ne sont que des capitulations militaires plus ou moins belles ? La querelle, momentanément assoupie par l’étonnement et la consternation du vaincu, n’est point de nature à être définitivement terminée par les armes, qui sont journalières, tandis que la haine subsiste. Les ennemis ne regardent, à cause de la trop grande hétérogénéité des deux parties contractantes, les traités qu’ils signent avec nous que comme des trêves semblables à celles que les musulmans se bornent à conclure avec les ennemis de leur foi sans jamais prendre des engagemens pour une paix définitive… Ils continuent non seulement d’être nos ennemis secrets, mais demeurent dans un état de coalition contre nous, et nous sommes seuls en Europe, avec cinq républiques que nous avons créées et qui sont pour ces puissances un nouvel objet d’inquiétude[14].

La guerre allait évidemment reprendre et, dans les faits, durer jusqu’à la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989.

[1] Il est rappelé au lecteur que les textes en italiques sont des extraits d’archives de l’époque, pour la plupart de la correspondance diplomatique échangée entre Heymann, ambassadeur de Prusse en Bavière, et le cabinet prussien.

[2] Place forte sur le Danube qui eut de tout temps un rôle important lors des opérations militaires dans la région.

[3]  Très probablement un oncle du grand compositeur russe.

[4] Le lecteur notera que le Manifeste de Brunswick de 1792 n’est pas loin.

[5] Tous ces échanges diplomatiques entre la chancellerie de Prusse et Heymann sont conservés dans les archives secrètes de Prusse à Berlin.

[6] On sait que, dans certains états, les subsides de l’ONU pour lever des casques bleus sont utilisés par les gouvernants actuels de la même manière. Rien ne change !

[7] Dépêche de Heymann du 16 février 1800

[8] De l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros actuels.

[9] Qui constituent la Alte Pinacothek. Les œuvres d’art ne purent donc être ramenées à Paris en triomphe.

[10] A 15 kilomètres à l’est de Munich.

[11] L’arrière grand-père de Sissi.

[12] On notera la précision des informations de Heymann et surtout la clarté de son appréciation de la situation tactique. En France, il était considéré comme le meilleur officier de sa génération.

[13] Le négociateur autrichien à Lunéville

[14] Cité par Emmanuel de Waresquiel dans Talleyrand, Le prince immobile — Fayard.