En l’an VIII (1800) est créé à Poitiers un tribunal d’appel, devenu cour d’appel quatre ans plus tard, ayant compétence sur quatre départements : la Charente-Inférieure (aujourd’hui Charente-Maritime), les Deux-Sèvres, la Vendée et la Vienne.

Ce ressort n’a pas varié depuis plus de deux siècles, signe certain de la pérennité des institutions napoléoniennes dans le domaine judiciaire comme dans beaucoup d’autres.

Didier Veillon se propose d’évoquer à travers ce territoire comment le Consulat et le Premier Empire ont contribué à forger la magistrature moderne.

 

 

France, fille de l’écrivain poitevin Jean-Richard Bloch, s’engagea tôt dans le combat (réseau Losserand, XIVe arrondissement), notamment comme chimiste chargée de la fabrication d’explosifs. Arrêtée à Paris en mai 1942, elle fut condamnée à mort et guillotinée par les Nazis à Hambourg le 12 février 1943. Trente de vie seulement, mais une existence passionnée et courageuse…

         Le 6 novembre prochain, Alain Quella-Villéger recevra au Sénat le Prix littéraire de la Résistance 2019 pour sa biographie de France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance, paru en mars aux éditions Des Femmes/Antoinette Fouque.

 

Eugène Labiche et Jacques Offenbach ont été,au théâtre, chacun dans son domaine,  les meilleurs « amuseurs » de la monarchie de juillet et  du second empire.

Pour autant, aucune connivence ,aucune complicité entre eux, qui se sont à peine rencontrés…et n’ont jamais collaboré

Une présentation parallèle des deux hommes, de leurs trouvailles, de leurs « ficelles »

L’occasion aussi d’approcher les mœurs et les habitudes quotidiennes de la bourgeoisie et de l’aristocratie urbaines du XIX iéme siècle

 

Lors des élections législatives du printemps 2019, la plus grande démocratie du monde a, pour la seconde fois depuis 2014, porté au pouvoir fédéral le leader du nationalisme hindou, Narendra Modi. Confortablement élu, ce dernier surfe sur la vague safran pour accentuer la mise en oeuvre de l’idéologie nationaliste hindoue [l’Hindutva] bien loin du modèle de régulation du religieux mis en place lors de l’indépendance par les pères fondateurs dont le Mahatma Gandhi et surtout le Pandit Nehru, Premier ministre indien du 15 août 1947 à sa mort en 1964. Afin de prendre conscience de ce qui se joue en Inde avec cette fièvre nationaliste, il est bon de rappeler brièvement en quoi consiste cette laïcité à l’indienne inscrite dans la constitution de novembre 1949 sous l’appellation de secularism – sécularisme.

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Si le terme lui-même, inspiré de la culture britannique, ne figure dans la constitution que depuis le 42e amendement en 1976[1], l’esprit en est présent dès le départ. Issu d’une longue tradition de tolérance en matière religieuse, que ce soit avec l’empereur bouddhiste Ashoka dans l’antiquité ou plus près de nous avec l’empire Moghol musulman, voire sous l’occupation britannique, ce secularism n’a été institutionnalisé que grâce à la ténacité politique des deux pères fondateurs de la nation indienne. Le traumatisme de la partition renforce chez eux la conviction que l’Inde doit sa richesse à la diversité, ethnique et religieuse, et que celle-ci doit être protégée. C’est bien cet esprit de multi-culturalisme qui l’emporta alors, et c’est ce choix fondateur qui est actuellement malmené par la vague nationaliste hindoue.

Au moins deux données majeures différencient le système indien de la laïcité à la française, d’une part, toute idée de séparation du religieux et du politique a été écartée, et d’autre part, contrairement à nos sociétés occidentales, la sécularisation est ici pratiquement inexistante, les normes et coutumes religieuses régissent toujours la vie quotidienne des Indiens.

Toutes les religions, et elles sont nombreuses en Inde, sont présentes dans la sphère publique, ce qui finalement rejoint une donnée de la laïcité française où toutes les religions bénéficient d’un égal regard de la part de la puissance publique. Comme en France, il n’y a pas en Inde de religion d’Etat, les libertés de conscience et d’exercice du culte sont reconnues, les discriminations sur la base de la religion, de la race, des castes, du sexe, du lieu de naissance…sont également interdites-art.15-. Le droit de prosélytisme est reconnu : Freedom of conscience and free profession, practice and propagation of religion Art.25,1-. Cet article n’est pas sans créer d’importantes difficultés de nos jours, en effet, si l’hindouisme, religion spécifique au pays, ne saurait être concerné par du prosélytisme, il n’en va pas de même pour le christianisme ou l’islam.

Cette posture d’égalité de considération n’allait pas de soi en 1947, les traditionalistes par exemple y étaient farouchement opposés. Par contre les deux pères fondateurs n’avaient pas la même perception de cette reconnaissance du religieux, alors que Gandhi souhaitait un mode collectif, Nehru, peut-être plus occidentalisé, privilégiait les identités individuelles. De fait, ces deux conceptions du sécularisme se retrouvent dans la constitution indienne, certains articles relèvent d’une conception individualiste, d’autres plutôt communautariste.

Au-delà des libertés individuelles reconnues, chaque communauté religieuse conserve ses propres lois religieuses, comme la charia pour les musulmans. Les articles 26 et 30 autorisent chaque communauté à organiser ses propres institutions philanthropiques et éducatives, avec même la possibilité d’une aide financière de l’Etat.[2]

Par contre, il n’y a pas de véritable neutralité de la part de l’Etat qui s’autorise à intervenir dans leurs propres domaines. L’Etat est intervenu souvent pour modifier les pratiques hindoues considérées comme incompatibles avec la modernité, il subventionne parfois certains pèlerinages, de manière diverse, comme la Kumba Mela hindoue, le hadj musulman…Ces interventions, a priori à géométrie variable, peuvent surprendre un esprit français habitué à un souci de traitements égaux des religions. Le théoricien du sécularisme, Rajeev Bhargava, préfère parler de « distance fondée sur des principes », plus que d’équidistance. Pour plagier une célèbre formule, ce n’est pas à chacun une même part, mais à chacun selon ses besoins.  Le sécularisme est certes une égale bienveillance de l’Etat à l’égard des religions, mais, si l’Etat considère que son intervention est nécessaire pour telle religion, il s’autorise à le faire. C’est ainsi que lors de la mise en place de la République indienne, il a fallu éviter de prendre des symboles trop exclusivement hindous, on est allé chercher le Chakra bouddhiste (roue du Dharma), le chapiteau aux lions d’Ashoka…Par contre, la première phrase de la constitution est une concession accordée aux traditionalistes hindous, on accepte que l’Inde puisse avoir officiellement un deuxième nom, un nom totalement hindou, Bharat (India that is Bharat shall be Union of States). Cette ambiguïté originelle reflète les débats constitutionnels au cours desquels les deux idées de l’Inde sont déjà présentes.

Le sécularisme à l’indienne, on le voit, se situe au croisement de la citoyenneté individualiste et du communautarisme multiculturel. Depuis au moins trois décennies des piliers de ce sécularisme sont battus en brèche de facto, sinon de jure[3].

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Si jusqu’aux années 70, ce modèle indien semble fonctionner correctement, le mérite en revient au Premier ministre Nehru qui déploya toutes ses forces pour empêcher la classe politique indienne d’instrumentaliser les religions à des fins électoralistes ; l’article 123 de la loi sur la représentation du peuple de 1951, qui régit la tenue des élections en Inde, interdit aux hommes politiques de faire campagne sur des thèmes religieux[4]. Cependant, à la fin de sa vie, Nehru était de plus en plus conscient des difficultés à maintenir cette politique, au point de considérer qu’il avait échoué. Après sa mort en 1964, ses descendants qui lui succèdent, sa fille Indira Gandhi (1966-77 et 80-84) et son petit-fils Rajiv Gandhi (84-89), pour des raisons électoralistes, ne respectèrent pas cette sagesse fondatrice, et ainsi, le nationalisme hindou put s’engouffrer dans cette brèche depuis les années 80.

Depuis 2014 l’idéologie nationaliste hindoue est au pouvoir, incarnée par la brillante victoire électorale du BJB (le Bharatiya Janata Party – parti indien du peuple) mené par le populiste Narendra Modi, contre le parti du Congrès (Indian National Congress mené par Rahul Gandhi) porteur historique du sécularisme.

Les origines de cette hindouité (Hindutva) remontent au choc culturel de l’époque coloniale qui a généré un fort sentiment d’infériorité, un défaut d’estime de soi, et en réaction, la conscience d’un devoir de résistance à l’arrogance occidentale, avec en tout premier lieu, l’impérieuse nécessité de définir cette identité indienne à défendre.

L’idéologue à l’origine du concept d’Hindutva, Vinayak Damodar Savarkar, pose tous les ingrédients de l’idéologie hindoue dans son ouvrage fondateur, Hindutva, who is hindu ? publié en 1923[5]. Quatre composantes majeures peuvent être retenues[6] qui vont bien au-delà de la seule religion hindoue, le concept d’Hindutva englobe l’hindouisme et le dépasse par du culturel et du mythique : 1-un attachement à la nation au sens physique, à la terre/mère patrie (Bharat), 2- l’appartenance à une seule race issue des Aryens, 3- le partage d’une civilisation commune (mythes, héros, histoire commune) 4- l’Inde comme terre sainte.

Si ces quatre caractéristiques qui définissent la façon d’être hindou, peuvent être partagées par les bouddhistes, les sikhs et les jaïns avec les hindous qui représentent 80% de la population, il n’en va pas de même des musulmans et des chrétiens[7] issus de « terres saintes » extérieures !

L’idée générale portée par ce nationalisme –ethnique (au sens ainsi défini de l’Hindutva) est celle d’un revival, d’une nécessaire renaissance de la civilisation hindoue, d’un retour à un âge d’or (mythique). Dès 2014 Narendra Modi annonce sans ambages vouloir « mettre fin à 1200 ans de mentalité d’esclave ». Nous retrouvons ainsi ce complexe d’infériorité majoritaire (Jaffrelot) symbole d’un défaut d’estime de soi.

Le sécularisme porté par Nehru et Gandhi est honni, à tel point qu’une députée du BJB, Mme Pragya Singh Thakur a fait l’éloge de l’assassin du mahatma Gandhi que les nationalistes hindous ont toujours perçu comme un ennemi, en raison de sa doctrine non violente et de son œcuménisme religieux[8].

Cette idéologie ethno-nationaliste aspire à une Inde nouvelle, à l’avènement d’un corps social et politique soudé, le Hindu Rashtra, pour résister à l’Autre. L’Autre, l’ennemi, ce sont surtout les chrétiens et les musulmans, musulmans du Pakistan, mais aussi de l’Inde, considérés comme une cinquième colonne. L’entretien de ces peurs et le discours sécuritaire furent au cœur de la campagne électorale de Narendra Modi. Le BJP n’est pas seul à orchestrer cela, il est aidé par une multitude d’organisations et d’associations régionales regroupées au sein du RSS (Organisation Volontaire Nationale).[9] De nombreuses milices paramilitaires se chargent des persécutions envers chrétiens et musulmans, le plus souvent en toute impunité.

Avec le Pakistan, le conflit du Cachemire est volontairement entretenu par les deux protagonistes, c’est l’un des plus anciens conflits au monde, avec celui la Palestine. Ce point chaud fossilisé sert d’exutoire à la haine de l’Autre. Cependant, l’essentiel des discriminations et des violences concerne la minorité musulmane de l’Inde. Les projections démographiques sérieuses prévoient qu’à l’horizon 2050, cette minorité musulmane indienne constituera le premier groupe musulman au monde, devant l’Indonésie et le Pakistan ! On ne peut imaginer une donne plus explosive dans une région géopolitiquement troublée, avec des Etats possesseurs de l’arme atomique.

Les discriminations, contraires au sécularisme inscrit dans la constitution, se manifestent à tous les niveaux, politiquement, les musulmans sont sous-représentés aux élections [10], institutionnellement, socialement…Dans certains Etats, la police discrimine selon la religion[11], pour l’heure, seule la Cour Suprême les protège. Cette discrimination par l’élite de la nation prend parfois des tournures fascisantes, comme lors des « contrôles » et lynchages par des miliciens à l’égard de chauffeurs musulmans soupçonnés de conduire des bovins à l’abattoir. La protection de la vache sacrée[12] devient un marqueur fort de l’hindouïté et de ce fait, un critère de marginalisation, voire d’exclusion des individus « incompatibles », qu’ils soient musulmans, chrétiens ou Dalits (nouveau nom pour désigner les ex-intouchables). En effet, la constitution qui interdit toute discrimination[13] avait aboli le système des castes, mais force est de constater qu’elles existent toujours. Comment pourrait-il en être autrement, alors que le moteur de reproduction des castes est inscrit au cœur des croyances hindoues, chacun renaît à tel niveau de caste, en fonction de son propre Dharma ! Dans l’Inde de Modi, nous assistons au retour des hautes castes au pouvoir[14] qui participent donc aux discriminations internes à la hiérarchie dharmique hindoue.

Les nationalistes hindous cherchent à gommer tout le passé musulman du pays, ils enragent face au succès touristique du Taj Mahal, changent le nom de villes à consonnance musulmane, c’est ainsi qu’Allahabad dans le nord de l’Uttar Pradesh devient Prayagraj. Un enjeu majeur pour la constitution d’une identité nationale est l’éducation, et tout particulièrement l’enseignement de l’histoire. Les nationalistes accusent les sécularistes d’avoir donné du passé une version erronée. Le virage culturel pris par l’Inde de Modi est lourd de conséquences d’avenir.

 

L’Inde est assurément à un moment critique de son histoire, les pères de l’indépendance avaient eu la sagesse de tenter de gérer la diversité par ce système particulier baptisé secularism, mais une fois les fondateurs disparus, les vielles tendances nationalistes nées il y a un siècle, reviennent. Le voisin Pakistan n’a pas eu la chance de connaître cette même phase séculariste lors de son indépendance, car son leader Muhammad Ali Jinnah meurt de tuberculose dès 1948, laissant ainsi la voie libre aux radicaux musulmans du moment.

L’Inde actuelle est aux antipodes des projets de société inclusifs de 1948, pour l’heure, les discriminations, les atteintes au sécularisme ne sont que de facto, Narendra Modi ne touche pas au texte constitutionnel. A la question de savoir si l’on va évoluer vers une démocratie ethnique de jure[15], Christoffe Jaffrelot répond cela pourrait venir un jour…l’Inde continuera donc à avoir les termes « séculier » et « socialiste » dans le préambule de la constitution sans ne plus être ni l’un ni l’autre[16]Toutefois, le démantèlement de l’autonomie[17] et des particularismes du Cachemire indien, essentiellement peuplé de musulmans, incitent à rester vigilants. Malgré de nombreux problèmes, l’Etat de Jammu-et-Cachemire était le symbole du multiculturalisme et du fédéralisme indien, ce que ne supporte pas le suprémacisme ethnique et religieux hindou.

       

Christian Bernard.

[1] « a sovereign, socialist, secular, democratic republic. » Pour consulter la version anglaise de la constitution indienne (il existe une version en hindi, l’autre langue officielle) https://www.india.gov.in/sites/upload_files/npi/files/coi_part_full.pdf

[2] art.26 (a) to establish and maintain institutions for religious and charitable purposes; (b) to manage its own affairs in matters of religion;

Christophe Jaffrelot, L’Inde en route vers la démocratie ethnique, in Religion et politique sous la direction d’Alain Dieckhoff et Philippe Portier, SciencesPo les Presses, 2017, 368 p, pp.129-139.

[3] Christophe Jaffrelot, op.cit. p.129.

[4]  Christophe Jaffrelot, The Fate of Secularism in India, https://carnegieendowment.org/2019/04/04/fate-of-secularism-in-india-pub-78689

[5] Guillaume Gandelin, L’Hindutva, aux origines du nationalisme hindou, Asialyst, 04/072016. https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/

D’autres noms mériteraient d’être également cités comme Dayanand Saraswati, Swami Vivekananda, Aurobindo Ghosh …mais pour cette étude courte, nous préférons ne garder que Savarkar, le principal idéologue.

[6] Guillaume Gandelin, L’Hindutva, aux origines du nationalisme hindou, Asialyst, 04/072016. https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/

[7] Selon le dernier recensement de 2011, publié en 2015, l’hindouisme représente 80,5%, puis l’islam 13,5% avec 140 M, le christianisme avec 2,3%, le sikhisme 1,9%, le bouddhisme 0,8% et le jaïnisme 0,4%. Le zoroastrisme, le judaïsme et le bahaïsme sont également présents.

[8]  Christophe Jaffrelot, En Inde, comment remporter les élections avec un bilan désastreux, Le Monde Diplomatique, juillet 2019. Cette députée est par ailleurs accusée de terrorisme contre des musulmans, d’appartenance au mouvement Jeune Inde (Abhinav Bharat).

[9] Le Rashtriya Swayamsevak Sangh   (RSS) est un mouvement nationaliste paramilitaire créé en 1925.

[10] Ils sont 4,6% à l’Assemblée (la Lok Sabha) alors qu’ils constituent 14,6% de la population indienne.

[11] Sur toutes ces questions de discriminations, voir Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique, 2018 chez Fayard.

[12] Au Gujarat par exemple, l’abattage d’un bovin, vache ou buffle, est passible de 7 ans de prison !

[13] Les femmes demeurent elles aussi marginalisées même si leur présence récente à l’Assemblée augmente pour atteindre 14% (pour corps électoral de 900 M – plus d’1/10e de la population mondiale-le taux de participation au scrutin égale celui des hommes… Sur cette question de la femme indienne voir les travaux de Virginie Dutoya

[14] Christophe Jaffrelot, En Inde, comment remporter les élections avec un bilan désastreux, Le Monde Diplomatique, juillet 2019

[15] Une bonne comparaison pourra être faite avec Israël qui s’affirme comme démocratie ethnique de jure, cf par exemple Alain Dieckhoff , Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique ? Confluences Méditerranée 2005-3, N°54 https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2005-3-page-69.htm

[16]  Entretien avec Christophe Jaffrelot mené par Patrick de Jacquelot Comment le populiste Modi transforme l’Inde en démocratie ethnique, Asialyst 29/03/2019. https://asialyst.com/fr/2019/03/29/christophe-jaffrelot-comment-populiste-narendra-modi-transforme-inde-démocratie-ethnique/

[17] Abrogation de l’article 370 de la constitution. La politique de Modi, un peu comme celle de la Chine au Xingjiang peuplé de musulmans, consiste à permettre l’installation d’hindous en masse au cachemire pour casser la suprématie musulmane.

 

Pour nous Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse.

Le présent article couvre la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Le dernier article amènera le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Situation stratégique en Allemagne du Nord au lendemain du Traité de Bâle

Le traité de Bâle (et les traités qui l’ont suivi) bouleverse la situation stratégique en Centre-Europe. L’Angleterre et l’Autriche n’avaient plus de liaisons directes. L’Autriche était séparée de ses deux provinces contiguës à la France, les Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et la Brisgau (en face de l’Alsace). En effet, les États rhénans qui signèrent successivement en 1795 et 1796 des traités de paix avec la France s’y engagèrent à ne pas laisser le libre passage aux troupes autrichiennes. Dès lors, pour attaquer la France, l’Autriche n’avait plus d’autre choix que de fouler au pied l’indépendance de ces petits États et de les envahir.

Un dynaste important était resté en dehors du conflit : Karl Theodor, Électeur palatin, Électeur de Bavière, le troisième prince du Saint-Empire. Ses états, essentiellement la Bavière et le Palatinat, figurent en vert sur la figure 1.

Le contrôle des états palatins allait devenir un enjeu majeur pour l’Autriche et la Prusse. Selon que la Maison palatine se rallierait à l’Autriche ou à la Prusse, celle-là ou celle-ci acquerrait la prééminence en Allemagne du Nord.

Or, la situation de la Maison palatine était instable. En effet Karl Theodor avait 71 ans. Il n’avait pas d’héritier légitime. En août 1795, il épousa une princesse autrichienne, de 52 ans sa cadette, dans l’espoir d’avoir un héritier. En vain. En effet, celle-ci se refusa à toute intimité avec son mari.

Figure 1 : Le Saint-Empire romain germanique

Cependant, les Autrichiens et l’Angleterre avaient repris les hostilités en août 1795. L’armée française franchit le Rhin début septembre, effectua une avance foudroyante et s’empara le 14 de Mannheim, la capitale du Palatinat, alors que le neveu et héritier de Karl Theodor, Maximilien des Deux-Ponts, présidait un défilé. Celui-ci n’eut d’autre choix que de fuir par une porte de la ville alors que l’armée française entrait par une autre. Il se réfugia avec sa famille à Rohrbach à côté de Heidelberg, l’ancienne capitale du Palatinat qui avait été ravagé par Turenne. Les Autrichiens réagirent durement, ils assiégèrent et bombardèrent Mannheim, en visant particulièrement le palais électoral. Mille huit cents bombes incendiaires furent tirées sur le palais baroque. Les parties les plus somptueuses furent détruites.

  1. Le Dieu de la guerre, Moreau et les États palatins

La guerre se généralisa alors à toute l’Europe. Le 2 mars 1796, le Directoire nomma sur un théâtre d’opérations secondaire un jeune général robespierriste qui avait prouvé sa loyauté au nouveau régime en réprimant l’insurrection royaliste du 13 Vendémiaire An IV (le 5 octobre 1795). Début avril, Bonaparte arriva en Italie et prit la tête de son armée dépenaillée. Il allait appliquer le plan qu’il avait conçu à Paris. L’Armée d’Italie vola de succès en succès. L’Autriche n’eut alors d’autre solution que de transférer en toute hâte 25 000 hommes du Rhin à l’Italie.

La situation de Maximilien et de sa famille devint de plus en plus précaire. Le 31 mars, son épouse décéda des suites d’un accouchement difficile. L’héritier de la Maison de Wittelsbach était à marier. Deux jours après le décès de la malheureuse parturiente, un ambassadeur extraordinaire de la Cour de Vienne vint proposer à Maximilien une jeune archiduchesse. Quelques jours plus tard, ce fut au tour du Prince-électeur de Saxe de proposer sa fille, âgée de quinze ans, qui était la nièce de Maximilien qui, lui, en avait quarante ! Enfin, la Cour de Naples proposa au jeune veuf une princesse napolitaine ! Maximilien refusa ces alliances.

Le 31 mai 1796, il écrivit au Roi de Prusse pour lui demander l’asile à Ansbach, possession prussienne en vert foncé sur la carte, enclavée entre la Bavière et l’évêché de Würzburg. Le Roi de Prusse accepta immédiatement et dépêcha auprès de Maximilien un envoyé extraordinaire, un ami de longue date de Maximilien, le Général de Heymann. Celui-ci arriva à Rohrbach début juillet 1796 après avoir fait un périple diplomatique en Allemagne. Il avait en particulier rencontré le prince-évêque de Cologne, le plus jeune frère de Marie-Antoinette et oncle de l’Empereur. Celui-ci lui avait déclaré à propos des Autrichiens et de l’Angleterre : « Ils ne savent faire ni la paix ni la guerre. Ils ont des bons soldats, mais pas un général qui fait des plans de campagne. Quand elle est finie, l’on dit ce qu’il fallait faire quand les evenemens sont passés. Le Sire de Thugut (le chancelier autrichien) et le Sr Pitt (le Premier ministre britannique) se sont enforces et veulent gouverner l’Europe ; ils s’en tireront comme ils pourront. Je desire la paix pour le continent, que l’Angleterre fasse la paix comme elle voudra[1]. »

L’armée autrichienne affaiblie par le transfert d’une partie de ses troupes en Italie dut se replier. Devant l’avance des troupes françaises, Maximilien des Deux-Ponts n’avait d’autre choix que de s’enfuir de Rohrbach avec ses quatre enfants. Le cortège s’ébranla le 13 juillet 1796. Le voyage jusqu’à Ansbach fut épuisant. C’était la deuxième fois que Maximilien devait fuir pour sauver sa famille. La première fois, cela avait été en 1789. Alors général de l’armée royale, Il avait dû fuir de Strasbourg où ses soldats voulaient le pendre à la lanterne. C’est son supérieur, un général national, comprendre orléaniste, qui, le 12 mai 1790, avait sauvé du saccage son hôtel particulier, l’Hôtel des Deux-Ponts (l’actuel Palais du Gouverneur militaire de Strasbourg), lors d’une émeute de la garnison. Ce général était le Général de Heymann ! Maximilien et ses quatre enfants arrivèrent à Ansbach après un voyage de cinq jours sous une chaleur accablante au milieu des convois de troupes.

Un seul répit, le 15 juillet à Schwäbisch Hall où la population leur fit fête et où la petite Caroline-Augusta, âgée de quatre ans, future impératrice d’Autriche, s’empiffra de gâteaux et de vin.

La famille emménagea avec sa suite de 84 personnes au palais des margraves d’Ansbach aux côtés de deux autres familles régnantes de Rhénanie, elles aussi réfugiées : le duc de Wurtemberg avec sa suite de quatre-vingt-dix personnes et la princesse héréditaire de Bade, accompagnée de son fils, de quatre filles à marier et d’une nombreuse suite.

Curieuse ambiance que celle qui régnait à Ansbach, la perle de la Franconie, petite ville de quinze mille habitants, territoire prussien, donc havre de paix, où étaient déjà réfugiés plus de deux mille émigrés français sans ressources et qui devenait un centre de réfugiés. C’est à Ansbach que Heymann avait installé son épouse lorsqu’il avait émigré en Prusse après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il avait pris part avec le marquis de Bouillé.

Fin août, Maximilien reçut une lettre alarmiste de sa sœur, l’épouse du Prince-électeur de Saxe. Les termes en étaient les suivants : « Je crains bien que la Bavière ne soit perdue à jamais pour notre famille, mais j’espère bien que vous frère chéri de mon cœur tiendroit ferme à ne point donner votre consentement à cette rechange et qu’aucune considération quelconque, ni des conseils intéressés de ceux qui ne regardent que leurs propres intérêts, ne vous fera départir du principe d’honneur et de fermeté que vous vous devez ainsi qu’à vos descendants. »

Parallèlement, le palais d’Ansbach allait devenir le lieu d’intrigues matrimoniales, c’est-à-dire d’affaires d’État, entre les trois familles régnantes qui y avaient trouvé refuge.

Le personnage central de ce microcosme est la princesse héréditaire de Bade, la princesse Amélie, qui s’était mis en tête de conclure le mariage de la dernière de ses filles, âgée de huit ans, au fils de Maximilien, Louis, âgé de dix ans. Compte tenu des « espérances » de Maximilien au décès de son oncle, les états des Wittelsbach, cette alliance serait plus qu’acceptable, même si le mariage serait moins brillant que celui qu’elle avait décroché pour la troisième de ses filles qui avait épousé le petit-fils de Catherine II de Russie, le futur tsar Alexandre Ier qui allait combattre Napoléon. Quoi qu’il en fût, Maximilien repoussa cette proposition d’alliance matrimoniale.

Sur le plan politique, la famille de Bade était viscéralement opposée à la Révolution française et aux idées qu’elle véhiculait, même si elle aussi avait signé un traité de paix avec la République. Elle considérait Maximilien des Deux-Ponts, plus modéré, comme un traître.

Leur fille aînée, Caroline, âgée de vingt ans, était d’une grande beauté. Cette beauté était évidemment un atout important sur le marché des alliances matrimoniales. Sa mère avait néanmoins connu en 1793 un échec retentissant : la Prusse avait préféré une autre princesse pour son prince royal. De ce fait, Caroline exécrait la Prusse. Elle était amoureuse du duc d’Enghien. Le duc de Wurtemberg s’était déclaré, mais elle l’avait repoussé.

Un soir, Maximilien se rendit au jeu de la princesse Amélie. Il fut à la table de Caroline. Ils parlèrent. Il fut ému par sa beauté. Comment ne l’aurait-il pas été ? Il avait quarante ans, elle en avait vingt. Quel qu’eût été l’amour qu’il avait éprouvé pour Augusta, sa défunte épouse, il n’en était pas moins homme. Il ne pouvait envisager de rester veuf pour le reste de sa vie. Dès lors, Caroline commença à hanter ses nuits. Les conseillers de Maximilien, persuadés que la survie de la Maison Palatine dépendait de la Prusse, virent d’un mauvais œil ce qu’ils voulurent prendre pour une amourette sans lendemain. Montgelas, qu’il avait pris à son service comme principal conseiller, ne crut pas qu’elle pût se transformer en une union.

 

En novembre, Maximilien n’y tint plus. Il fit sa demande par écrit auprès de sa cousine Amélie alors qu’ils habitaient sous le même toit. Il se confia à Heymann. « Que voulez-vous, j’en suis fou ! » Dès lors, Heymann fit ce qu’il devait faire, intercepter le courrier des Bade et de Maximilien. Il apparut que Caroline le trouvait trop âgé, trop favorable à la Prusse. D’un autre côté, elle pensait que c’était un homme bon et qu’il lui était difficile de refuser sa proposition sans paraître bien difficile et risquer de rester fille. La lettre la plus intéressante fut sans conteste écrite par la princesse Amélie à sa fille en Russie après que Caroline eut donné son consentement :

Le duc est le meilleur homme du Monde. Tous ceux qui l’entourent l’adorent. Je pense qu’il est un peu faible de caractère, mais, sans conteste, c’est un homme d’honneur. À le voir aussi amoureux, on croirait qu’il a vingt ans. Il souffrait des tourmens incroyables lorsqu’il attendait notre décision et il me disait qu’il serait le plus malheureux des hommes si elle refusait sa main… Dites-lui également qu’elle trouve le duc « bien de figure ». Aux yeux de votre sœur, c’est le plus important. Mais il faut reconnaître qu’il est en outre bien bâti. Il lui a dit à maintes reprises, aussi bien qu’à moi, qu’il ne pourrait jamais montrer assez de reconnaissance pour le sacrifice qu’elle fait en épousant un homme de quarante ans affublé de quatre enfants.

Il était urgent pour la Prusse de ramener Maximilien dans son orbite. Il fut donc invité à Berlin où il arriva le 23 décembre 1796 escorté de Heymann. La Cour de Berlin était en plein désarroi : le prince Louis, le deuxième fils du Roi, était gravement malade, probablement du typhus. Toute la Cour était dans l’attente de la fin. Tout en observant la réserve qui convenait et en s’apprêtant à prendre le deuil, Heymann n’en renoua pas moins avec les cercles diplomatiques. Il se rendit compte que sa mission auprès du duc des Deux-Ponts avait été suivie avec attention par les Cours étrangères. Les commentaires désobligeants pour Maximilien ne se firent pas attendre. Lord Elgin[2], l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin, crut bon de dire à haute voix lors d’un dîner : « Heymann vient d’arriver avec son élève, mais il ne pourra jamais rien faire de lui. » Quant au comte de Nesselrode, l’ambassadeur de Russie, il l’avait pris un jour par le bras pour lui dire : « Mon cher Heymann, votre prince n’est qu’un ectoplasme. » Leur jeu était clair : aucun prince ne pouvait accepter de passer pour un caniche que l’on tient en laisse. Ils allaient dauber sur Maximilien jusqu’à ce que ce dernier n’ait d’autre choix que de se rebeller.

Le sort de la Maison Palatine n’en était pas moins en balance. Cetto, l’envoyé de Maximilien à Paris, était de plus en plus inquiet. Maximilien lui avait communiqué la dépêche qu’il venait d’en recevoir.

 

Le Directoire veut séparer la Cour d’Autriche et l’Angleterre. Les intérêts divers relatifs aux pays-bas (la Belgique), le depit de l’Angleterre, une supériorité aussi marquée que celle qu’elle ambitionne, voulant s’emparer du timon des affaires continentales, enfin l’orgueil autrichien blessé de ce qu’on lui a assigné un rôle pour ainsi dire que passif, sont autant de ressorts employés par le Directoire avec une grande apparence de succès pour arriver au but de négocier séparément avec la cour impériale.

Pour la France, les termes de la négociation étaient clairs : la paix avec l’Autriche, à laquelle seraient attribuées la Bavière et une partie du Palatinat, tandis que la France recevrait la rive gauche du Rhin. La Maison Palatine était menacée de disparition. Elle était prise en étau entre la France, son ennemie déclarée, et l’Autriche, un protecteur suspect et pas désintéressé. La Prusse était sa seule alliée. Le 28 décembre, Maximilien rappela au Roi de Prusse les engagements qu’il avait pris à l’égard de la Maison Palatine. Le 31, il reçut une réponse pleinement rassurante. La Prusse était à ses côtés, tellement proche qu’elle ne pouvait envisager qu’il pût quitter Berlin. Pour l’en convaincre, le Roi l’invita à déjeuner avec Haugwitz et Heymann. Pour montrer la bonne entente entre la Prusse et l’héritier de la Maison Palatine, l’invitation serait mise en scène. Ce serait un jour de cour, afin que nul n’ignorât l’affection qu’avait le Roi pour le duc.

Ce déjeuner eut lieu le 6 janvier 1797. Quatre convives : le Roi de Prusse, son chancelier Haugwitz, Heymann et bien sûr Maximilien. Haugwitz lui tint ce langage :

 

Monseigneur, alors que nous sommes au cœur de la crise diplomatique la plus aiguë, il serait de la plus grave inconséquence que vous quittiez Berlin, alors même que tous les ministres et le Roi lui-même souhaitent que vous restiez. L’on attend une décision de la Russie[3]. L’ambassadeur de France nous a fait savoir que son gouvernement espérait que vous indiqueriez à Sa Majesté quel parti serait acceptable pour vous. Il est hautement souhaitable que vous prolongiez votre séjour à Berlin, dit Haugwitz.

— C’est assez, éclata Maximilien. Je ne me laisserai pas prendre dans le nœud d’intrigues qui ont pour but de me retenir à Berlin. J’accepte de repousser mon départ, mais de deux jours seulement. Je partirai le 16 janvier.

Comment adoucir Maximilien ? En lui donnant le commandement du régiment de dragons, le régiment du Prince Louis décédé le 28 décembre. Ce commandement prestigieux fut conféré à Maximilien, ainsi propulsé au grade de Lieutenant-général de l’armée prussienne, le 9 février 1797.

Retenir la Maison palatine dans l’orbite prussienne était d’autant plus difficile que la victoire changeait de camp en Allemagne. Beurnonville avait signé un armistice pour sa seule armée, l’armée de Sambre-et-Meuse sans se préoccuper du sort de l’armée du Rhin et de la Moselle, commandée par Moreau, qui avait avancé jusqu’à Augsbourg. Moreau dut faire retraite et avait repassé le Rhin le 26 octobre 1796. Il avait voulu conserver Kehl en face de Strasbourg comme tête de pont. Les Autrichiens avaient mis le siège le 18 septembre. La ville avait capitulé le 10 janvier. Elle avait été complètement détruite par les 120 000 boulets et bombes incendiaires tirés par ces derniers. Ces revers français eurent une conséquence heureuse pour les dynastes rhénans : ils récupérèrent leurs Etats évacués par les armées françaises. Le duc des Deux-Ponts allait retrouver le Palatinat et la famille de Bade retourner à Karlsruhe.

Le 16 février 1797, Heymann rendait compte à Berlin de la situation diplomatique :

Le général Wernek, lieutenant general autrichien, a dit à Mgr le Duc des Deux Ponts qu’il y avait plus de six semaines que les français avaient proposé la Baviere à l’Empereur pour faire la paix, mais que l’empereur s’y était refusé par le principe qu’il ne voulait pas enfreindre la constitution de l’Empire.

Le sort de la Maison palatine était scellé. Le 9 mars eut lieu à Karlsruhe le mariage de Caroline de Bade et de Maximilien des Deux-Ponts. La Cour de Bade, toute à sa rancune, n’avait invité que les partisans de l’Autriche. Aucun Prussien n’avait été invité bien que la Prusse l’eût accueillie à Ansbach. Ni Hardenberg, ni Heymann ! Les dames n’avaient d’yeux que pour les officiers autrichiens dans leurs uniformes blancs et regardaient avec condescendance les officiers bavarois !

La Prusse allait-elle perdre la partie ? Voici la situation telle que Heymann la relate dans une dépêche à Berlin :

Mgr le Duc des Deux-Ponts compte partir d’ici le 8 mars pour se marier le 9 à Carlsruhe. Comme je n’ai pas été invité par la Cour de Bade à cette solennité, sachant d’ailleurs la disposition tout à fait autrichienne de la jeune Cour de Bade et que Mgr le Duc des Deux-Ponts ne se dissimule nullement, j’ai cru ne pouvoir me présenter à cette cérémonie et d’après le désir de Monseigneur le Duc des Deux-Ponts, je retourne à Ansbach pour revenir lorsque le Duc des Deux-Ponts sera de retour de Munic.

Au même moment, le Dieu de la Guerre, le Général Bonaparte remportait les victoires d’Arcole (15-17 novembre 1796), puis de Rivoli les 13 et 14 janvier 1797. La route de Vienne était ouverte. Le 31 mars, arrivé à 100 kilomètres de la capitale des Habsbourg, Bonaparte offrit la paix à l’Autriche qui fut contrainte de signer les préliminaires de paix de Leoben le 15 avril. Un an après prise de commandement de Bonaparte, alors que la situation militaire en Allemagne était bloquée depuis cinq ans !

  1. La paix ?

Sur le Continent, les belligérants, épuisés, voulaient la paix, ou du moins une trêve.

Les opérations militaires cessèrent.

En France, les royalistes avaient obtenu la majorité dans les deux chambres, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq cents. Qu’à cela ne tienne ! Trois des cinq Directeurs, anciens Jacobins, firent un coup d’État le 18 Fructidor An V (le 4 septembre 1797). Les principaux membres du parti royaliste furent arrêtés. Le bras armé ? Augereau qui avait été dépêché d’Italie par Bonaparte. Cela aurait dû être Hoche, mais celui-ci n’avait pu être nommé ministre de la guerre en raison de son jeune âge. Il avait été nommé commandant en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse et de l’armée du Rhin et de la Moselle. Le commandement qu’avait Heymann en 1791 avant la Fuite à Varennes. Hoche mourut le 19 septembre 1797. La République venait de perdre son meilleur général en Centre-Europe.

 

Le 10 septembre 1797, une négociation générale s’ouvrit à Rastatt entre la République française, l’Autriche, la Prusse et les Princes allemands dépossédés par l’annexion par la France de la rive gauche du Rhin. Bonaparte s’était déplacé au milieu des vivats des foules pour ouvrir le Congrès de la paix.

La négociation s’enlisa rapidement. L’Angleterre n’avait jamais déposé les armes. Pour porter un coup à son commerce et contrôler la Méditerranée, le Directoire avait envoyé Bonaparte conquérir l’Égypte, possession de l’Empire ottoman. Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet 1798. Du coup le sultan déclara la guerre à la France le 9 septembre 1798. Fin décembre, la Russie, qui s’était sentie menacée par l’expédition française signa un premier traité d’alliance avec la Sublime Porte[4], puis un autre avec l’Angleterre et le Royaume des Deux-Siciles. Par ce second traité, la Russie s’engageait à intervenir en Italie où la guerre s’était rallumée. En effet, la France y avait repris sa politique de conquête.

Elle était en train de démanteler les États éparpillés d’Italie pour créer des républiques sœurs. Les Français venaient de conquérir Rome et Naples. Ils allaient annexer le Piémont. La Prusse entendait rester neutre et respecter le Traité de Bâle qui avait établi une zone de neutralité qui protégeait l’Allemagne du Nord. L’Autriche dit vouloir le rester. En fait, elle n’avait qu’un but, annexer la Bavière et le Palatinat. Elle proposa de dédommager la Maison palatine en lui cédant les Pays-Bas autrichiens (la Belgique).

La Prusse s’opposa à ce marché de dupes. Comment la France aurait-elle accepté de céder la Belgique qu’elle avait conquise et de voir l’empire des Habsbourg s’agrandir pratiquement jusqu’à sa frontière ? La négociation était donc dans l’impasse.

L’Autriche allait choisir la guerre, car elle n’avait pas d’autre solution. Elle venait d’accepter de laisser passer les troupes russes sur son territoire. La France allait considérer que c’était un acte de guerre. La négociation de Rastaat était dorénavant vouée à l’échec. Le 28 mars 1799, les quatre ambassadeurs français reçurent des Autrichiens l’ordre de quitter les lieux de nuit sans délai. Ils n’avaient aucune escorte. Une embuscade avait été montée. Deux d’entre eux furent assassinés sur le chemin dans la nuit par des hussards d’un régiment suisse au service de l’Autriche dont le colonel était un agent anglais.

C’était la guerre ! La France allait devoir affronter la deuxième coalition.

  1. Munich — 16 février 1799 — 15 heures 30 — Petites affaires de famille

Le docteur Fischer se tourna vers le prince de Birkenfeld et lui fit signe. Le prince s’approcha et ferma les yeux de l’Électeur. Il sortit de la chambre et se dirigea vers l’appartement de l’Électrice.

— Madame, votre époux, l’Électeur, vient de passer. J’ai reçu de l’héritier légitime, le duc des Deux-Ponts, les pouvoirs pour prendre possession de son héritage. Êtes-vous enceinte de l’Électeur ? Entendez-vous vous opposer à la prise de possession pour l’Électeur Maximilien ?

L’Électrice hésita un instant. Elle pensait être enceinte, non pas de son époux plus âgé de cinquante ans qu’elle n’avait jamais autorisé à l’approcher, mais de son amant, le comte von Taufkirchen. En droit, l’enfant qu’elle portait peut-être était l’héritier légitime de la Bavière et du Palatinat. Du moins, jusqu’à ce qu’il fût prouvé qu’il n’était qu’un bâtard. Et comment Maximilien pourrait-il l’accuser de cette infamie, comment pourrait-il la prouver alors qu’elle était la nièce de l’Empereur, alors que les troupes autrichiennes occupaient la Bavière, alors qu’il lui suffisait de dire un mot pour s’imposer comme Électrice douairière régnante ? Elle pensa un instant aux doux moments qu’elle avait eus un temps avec Maximilien, et dont son époux avait sans doute espéré que lui naîtrait un fils, issu de la Maison de Wittelsbach. Elle se redressa. Elle se tourna vers le prince. Elle le regarda droit dans les yeux.

— Nein !

 Le prince de Birkenfeld poussa un soupir de soulagement. Dorénavant, pour faire main basse sur la Bavière, l’Autriche n’avait plus qu’un seul recours : la force brutale.

Il produisit ses pouvoirs. Le chancelier, le baron de Hertling, reçut son serment de fidélité pour le nouvel Électeur et le fit prêter ensuite aux Ministres d’État, aux chefs civils et militaires, lesquels respectivement reçurent celui de leurs sous-ordres.

François Guégan

Prochain article à paraître :

PARTIE III

1799 : L’apocalypse — La Bavière enjeu du conflit

[1] Les textes en italiques sont des citations de documents d’archive. Le lecteur intéressé pourra en trouver les références précises dans la biographie légèrement romancée du Général de Heymann, Le dernier des Morthemer, e-book chez Amazon.

[2] Celui-là même qui entre 1801 et 1805 prélèvera statues, frises et cariatides sur le Parthénon à Athènes. Deux cents caisses seront envoyées au British Museum qui les conservent bien à l’abri et attend pour les restituer à la Grèce d’être assuré que le gouvernement grec lui démontre que ces œuvres d’art seront bien protégées à Athènes !

[3] La Russie était garante des accords de Teschen du 13 mai 1779 qui avaient mis fin à la guerre de succession de Bavière que l’Autriche avait voulu annexer, la Prusse s’y étant opposée. Catherine II était morte le 17 novembre 1796 et l’on attendait donc la position que prendrait son fils, Paul Ier.

[4] L’Empire ottoman en langage diplomatique.