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La République populaire de Chine (RPC) a toujours considéré que Taiwan faisait partie intégrante du territoire national. Le 2 janvier 2019, le président Xi Jinping, lors d’un discours au Palais du peuple, célébrant l’anniversaire du dégel des relations entre la Chine communiste et la République de Chine (Taiwan), rappelait une fois de plus la volonté d’en reprendre le contrôle. Trois points peuvent être retenus : personne ne peut empêcher la réunification des deux rives (du détroit de Taiwan large de 120 km) ; l’usage de la force n’est pas exclu et toutes les mesures nécessaires seront prises, notamment contre les ingérences extérieures et le très petit nombre de séparatistes ; les « forces extérieures » qui tenteraient d’interférer avec la réunification en subiraient les conséquences[1].

Dans le livre blanc « China’s National Defense in the New Era », publié en juillet 2019 par le bureau d’information du Conseil d’État, il est précisé que l’armée populaire de libération (APL) vaincra résolument quiconque tentera de séparer Taiwan de la Chine et qu’elle préservera l’unité nationale à tout prix. La question qui se pose dès lors n’est pas de savoir si la Chine reprendra le contrôle de Taiwan, mais quand et comment ?

Malgré ces menaces, c’est par la persuasion, la force de sa croissance et une pression continue dans la durée que la Chine comptait l’amener à résipiscence. Aujourd’hui, la pandémie de Covid19 a rebattu les cartes en frappant l’économie chinoise au point de remettre en cause la croissance et de générer une instabilité sociale redoutée sur son territoire. La recherche d’un support populaire de substitution en réunifiant par la force Taiwan pourrait alors être une tentation dangereuse.

Les Chinois, fiers de leur culture et facilement xénophobes, rappellent sans cesse les « traités illégaux » qui leur ont été imposés par les « barbares » venus de la mer, Britanniques, Français, Japonais, Américains, ainsi que par leur voisin russe. Cependant, et sans en faire ouvertement état, leurs gouvernants se souviennent aussi des très nombreuses révoltes qui ont marqué l’histoire du pays ; particulièrement destructrices au xixe siècle, elles sont responsables de dizaines de millions de morts. Ils savent qu’elles ont largement contribué à l’effondrement de la plus grande économie du monde en 1820, parachevé par un renfermement maoïste délétère. Les émeutes ouïgoures du Xinjiang, la contestation violente de Hong Kong et l’indépendance de Taiwan qui se perpétue ne sauraient être tolérées longtemps au risque de déstabiliser le régime.

L’ouverture au monde, entamée à partir de 1978 par Deng Xiaoping, a permis à la Chine de se développer par la mer, à l’abri des aléas géopolitiques des frontières terrestres. Cette activité a sorti de la pauvreté la majorité de ses habitants au prix d’inégalités dont la plus difficile à corriger est celle qui sépare les provinces côtières industrieuses des provinces enclavées de l’intérieur. Faute d’y parvenir, les populations délaissées peuvent être tentées de renouer avec les errements du passé.

C’est pour répondre à cette attente croissante que Xi Jinping a lancé en 2013 le gigantesque projet de l’Initiative de la route et de la ceinture (IRC). Il s’agit de doper la croissance économique du pays en améliorant les échanges avec l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Le fait qu’aucune des routes maritimes de l’IRC ne concerne l’Amérique montre que la guerre commerciale, lancée en juillet 2018 par les États-Unis du président Donald Trump et qui succède au pivot du président Barack Obama, était déjà anticipée.

Sur le plan militaire, la RPC dispose de solides capacités en faveur d’une intervention armée. Séparée de Taiwan par le détroit du même nom qui n’a que 65 milles nautiques (MN) de largeur, elle dispose de forces, en particulier amphibies, très largement supérieures à celles de Taiwan.

Ses moyens navals et aériens capables de projeter des forces sur l’île et de s’opposer à une force d’intervention étrangère dans les mers de Chine sont impressionnants en nombre et en armement, même si le niveau d’entraînement des équipages et l’efficacité des armes sont mal connus.

Les trois aérodromes récemment construits sur des hauts-fonds au centre de la mer de Chine méridionale sont à présent pleinement opérationnels. Ils constituent autant de bases avancées.

La Chine est bien préparée à une guerre locale.

Cette évolution soigneusement planifiée est remise en question par la crise sanitaire planétaire de Covid19 dont les conséquences économiques sont désastreuses.

Ni l’objectif que s’était fixé le parti communiste, en 2012, de doubler le revenu par habitant entre 2010 et 2020 ni l’engagement pris par le président Xi Jinping de mettre un terme, en 2020, à la grande pauvreté ne pourront être tenus, ce qui pourrait avoir des conséquences sur la stabilité sociale.

De plus, le mécontentement politique qui secoue Hong Kong invalide l’argument « un pays, deux systèmes » proposé comme solution politique à la réunification de Taiwan. Il éloigne encore la possibilité d’une intégration négociée.

Pour des raisons géopolitiques et commerciales, une intervention militaire se heurterait aux forces armées américaines qui, bien que les plus puissantes du monde, sont numériquement insuffisantes. L’US Navy qui, par sa seule présence, a pu mettre fin aux tentatives d’invasion de l’île à trois occasions (crises du détroit de Taiwan de 1954, de 1958 et de 1995) a diminué de moitié depuis la fin de la guerre froide. Ce sont pourtant ces forces, avec celles prépositionnées en nombre restreint au Japon, qui seraient d’abord sollicitées en raison de la distance du théâtre d’opérations aux principales bases américaines. La réalisation du programme de construction lancé par l’administration Trump pour porter l’ordre de bataille de 287 bâtiments de combat aujourd’hui à 355 n’aboutira qu’en 2030 au plus tôt.

En outre, au plus fort de la crise sanitaire, les flottes américaines et celles de leurs grands alliés sont confrontées à des risques importants de contamination à bord des bâtiments. Faute d’un vaccin, les forces de contre intervention auraient des difficultés à durer à la mer. La rapidité avec laquelle l’épidémie s’est répandue à bord des porte-avions Roosevelt et Charles de Gaulle au début de l’année 2020 en est la preuve. Il est actuellement impossible de déployer des forces navales sans risque sanitaire dont les effets peuvent avoir des conséquences désastreuses au combat pour des bâtiments armés par des équipages affaiblis.

Pendant la durée de la pandémie, les forces conventionnelles américaines de projection de force et de puissance sont dans l’incapacité de mener des opérations soutenues loin de leurs bases. Les frappes à longue distance par des missiles balistiques ou des bombardiers stratégiques restent possibles, mais une escalade incontrôlée est à craindre.

La Chine ne recule jamais sous la pression internationale, mais évite de franchir d’éventuelles lignes rouges. En cas de différend, elle laisse le temps faire son œuvre jusqu’à ce que la situation évolue en sa faveur. Disposant du droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU et protégée par la puissance dissuasive de son hard power économique et militaire, elle a pratiqué, ces dernières années, une stratégie de petits pas dont les gains cumulés constituent à terme des avancées géostratégiques déterminantes. Cette façon d’agir s’est révélée parfaitement efficace dans le cas des îles Spratly et Paracel. Personne n’a osé prendre le risque d’entrer dans un conflit de haute intensité avec une puissance nucléaire disposant de la deuxième marine de guerre du monde pour s’opposer à sa prise de possession illégale de hauts-fonds remblayés ou d’îlots inhabités en mer de Chine méridionale.

Attaquer Taiwan, aujourd’hui, serait cependant de toute autre nature. Les États-Unis et leurs grands alliés seraient-ils prêts à entamer un conflit difficile avec la Chine ?

La pandémie de Covid-19 qui modifie la marche du monde pourrait-elle contribuer au déclenchement d’une guerre de forte intensité ? 

Par Hugues Eudeline

Président du groupement de la Vienne de l’ANOCR et vice-président de l’Institut Jacques Cartier

[1]Ben Blanchard et Yimou « Lee, China’s Xi threatens Taiwan with force but also seeks peaceful ‘reunification’ », Reuters, 2 janvier 2019.

https://www.reuters.com/article/us-china-taiwan-idUSKCN1OW04K

 

 

Si la commémoration du centenaire de la création du Liban par la France le 1er septembre 1920[1] est passée presque inaperçue, les médias français se sont longuement attardés sur la situation dramatique de Beyrouth, et au-delà, sur l’incapacité de l’Etat et de la classe politique libanaise corrompue à être à la hauteur de la situation. Au cœur de l’incurie des dirigeants, c’est bien le système politique confessionnaliste qui est pointé du doigt, accusé de favoriser le clientélisme et le repli communautaire. Les grandes manifestations populaires depuis un an expriment bien cette demande d’un nouveau contrat social qui transcende les affiliations confessionnelles.

Tenter de comprendre l’impasse libanaise passe en grande partie par une meilleure appréhension de ce qu’est ici le confessionnalisme, ses manifestations ainsi que ses origines. Conçu jadis comme facteur d’entente et de paix entre les différentes confessions, il est depuis longtemps déjà décrié comme facteur de sclérose, sans néanmoins être abandonné par les communautés qui en vivent. Ces dernières sont de nos jours au nombre de 18. Comment un si petit pays[2] de la taille d’un grand département français, peut-il être composé d’un si grand nombre de religions ?

I-  Le pluralisme confessionnel a évolué au gré des relations internationales qui ont affecté le Liban, des évolutions démographiques différenciées, mais également des fluctuations géographiques du territoire.

Le terme Liban apparaît déjà dans l’histoire antique, mais comme simple terme géographique, il désigne les lignes de crêtes de la montagne (le Mont-Liban) couverte de forêts de cèdres largement utilisés pour les constructions égyptiennes comme pour les temples successifs de Jérusalem. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle, que le vocable Mont-Liban commence à désigner un début d’entité politique avec l’Emirat druze de Fakheddîn (1591-1635) issu de la grande famille des Maan. Cette Montagne, comme l’on dit désormais, inhabitée dans l’antiquité, va au Moyen-Âge, servir de refuge à trois groupes religieux persécutés par les religions officielles. Des Druzes [3]et des chiites bannis par les autres musulmans sunnites, et les maronites[4] originaires du nord de l’actuelle Syrie, persécutés davantage par les Byzantins orthodoxes que par les musulmans. Les deux groupes religieux majoritaires dans le Mont-Liban, Druzes (considérés comme une ethnie) et maronites vivent ici, isolés, mais en parfaite symbiose jusqu’au milieu XIXe siècle. C’est la forte structure féodale druze qui fournit au départ la base de l’émirat ; c’est la paysannerie maronite en pleine expansion démographique au XVIIIe s. qui en assurera la prospérité économique par le défrichement et le terrassement de ces montagnes semi-arides [5]. L’émir druze Faheddîn, afin de mieux assurer son autonomie face aux Turcs, se lança dans une brillante politique de conquête territoriale, et s’ouvrit à l’occident italien en plein essor. Ainsi, dès le départ, la première entité libanaise est en étroite relation avec l’occident. Après les Maan, une autre famille de la Montagne, les Chehab, d’abord musulmans sunnites, puis convertis au christianisme maronite début XIXe s., dirigea l’émirat libanais à une époque où les premières intrusions occidentales allaient durablement bousculer les fragiles équilibres entre les deux principales communautés, druze et maronite. Ces derniers, déjà en contact avec l’occident depuis la présence des croisés dans la région, vont désormais être le canal principal de l’influence grandissante de l’occident au Levant, à tel point qu’il est courant d’entendre dire que la France a créé en 1920, le Grand Liban, uniquement pour satisfaire cette communauté religieuse liée à Rome, liée à la France, ce qui est un regard quelque peu rapide et simpliste.

Carte du Liban Bing images

En tout cas désormais, ce Grand Liban sous mandat français (1920-1943/45) a une population beaucoup moins homogène que celle de la Montagne, en effet, les plaines côtières sont le domaine des musulmans sunnites, des catholiques et des orthodoxes, le paysage religieux se complexifie. Le monde pauvre et « hérétique » de la Montagne va rencontrer l’univers orthodoxe des villes côtières, une société féodale est associée à une société de marchands et de fonctionnaires ottomans : la montagne et la ville ont fait au Liban un mauvais mariage affirme l’historien Georges Corm.

Avec le littoral, entrent désormais dans l’entité libanaise, de nombreuses communautés chrétiennes qui, pour beaucoup, remontent au plus près des origines[6]. Ces Eglises d’Orient se sont fragmentées au cours de l’histoire selon deux grands types de facteurs : au rythme des conclusions dogmatiques des grands conseils œcuméniques organisés par l’empire byzantin, et à celui des pressions occidentales pour « régénérer » ces communautés jugées archaïques. Prenons l’exemple des Eglises Melkites dont le nom vient de leur attachement à l’Empereur (malka en syriaque) byzantin et à l’autorité du patriarche œcuménique de Constantinople. Par fidélité, ces chrétiens acceptent les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 qui considère que le Christ a une double nature, divine et humaine, contrairement aux monophysites qui n’admettent que sa nature divine. De nos jours, ne restent que quatre Eglises monophysites dont deux au Liban[7] (les syriens orthodoxes, les arméniens orthodoxes). En 1724, sous la pression de l’occident, entre autres des missionnaires jésuites et franciscains, certains éléments melkites, à Beyrouth, dans la Békaa et dans le Chouf, optent pour un rapprochement avec Rome, et créent ainsi l’Eglise grecque catholique melkite, une scission d’avec le groupe originel qui prend désormais le nom d’Eglise Grecque orthodoxe.

Les autres Eglises chrétiennes connaissent également ce dédoublement entre orthodoxe (restée orientale) et catholique (liée à Rome, uniate).

Parmi les dernières communautés religieuses reconnues officiellement au Liban, notons les Arméniens, divisés eux aussi entre orthodoxes et catholiques, arrivés par vagues au gré des persécutions ottomanes en 1895, 1909 et 1922, les petites communautés protestantes nées d’un forte activité missionnaire britannique, voire américaine, au XIXe s., regroupées au sein de l’Eglise évangélique syriaque[8], les Alaouites[9] issus de Syrie (l’ethnie de Bachar al-Assad) sont la dernière confession à être officiellement reconnue par le Liban.

De nos jours on dénombre au Liban 18 communautés religieuses reconnues que l’on peut très grossièrement rattacher aux trois grands domaines monothéistes :

  • 12 d’obédience chrétienne (maronite, grec-orthodoxe, grec-catholique (ou melkite), arménienne apostolique, arménienne catholique, syrienne-orthodoxe, syrienne-catholique, assyrienne, chaldéenne, copte orthodoxe, latine et protestante.)
  • 5 d’obédience musulmane chiite, sunnite, druze, ismaélienne et alaouite.
  • 1 minuscule communauté juive également reconnue[10] mais en survie.

Cette mosaïque de communautés n’est pas une mosaïque d’ethnies comme on le dit parfois, la plupart ne sont que des confessions, des églises avec une forte identité, seules quelques unes peuvent être identifiées comme ethnies, c’est le cas des Druzes, des Alaouites, des Arméniens.

II- Comment cette réalité pluricommunautaire libanaise officiellement reconnue se manifeste-t-elle de nos jours ? Cette reconnaissance dans le système politico-juridique constitue un confessionnalisme bien enraciné dans toutes les sphères de la vie libanaise, politique, juridique, administrative, économique, sociale, familiale…ce confessionnalisme est omniprésent.

Dans le domaine des institutions politiques tout d’abord, et c’est certainement l’aspect le plus connu et médiatisé en occident, les trois principales religions se partagent le pouvoir au sommet : le Président de la République est un chrétien (Michel Aoun maronite), le Premier ministre est un musulman sunnite (Mustapha Adib en sept.2020, puis Saad Hariri depuis le 22 oct.- chassé du pouvoir il y a un an) et le Président de la Chambre est un musulman chiite (Nabih Berri – depuis 1992- du mouvement Amal).

Le fonctionnement et l’organisation interne de la Chambre des députés sont également liés à cette logique communautaire : le vice-président, Elie Ferzli, est un grec-orthodoxe, et le président de la commission des lois (la mère de toutes les commissions) est traditionnellement un maronite…

De la même manière le gouvernement maintient un équilibre entre ministres chrétiens et ministres musulmans. A titre d’exemple, le gouvernement de Rafic Hariri en 1995 comprenait 15 ministres musulmans (7 sunnites, 5 chiites, 3 druzes) et 15 chrétiens (6 maronites, 4 grecs orthodoxes, 3 grecs catholiques, 1 arménien, 1 arménien orthodoxe). A l’intérieur de ces deux blocs, les partis rivalisent pour l’obtention des portefeuilles. Si personne ne se bat pour des ministères comme sports et jeunesse, environnement, industrie, voire réforme administrative, les ministères des affaires étrangères, de la défense et surtout des finances sont l’objet d’âpres luttes quitte à faire échouer la constitution d’un gouvernement comme c’est le cas fin septembre 2020 avec l’opposition entre deux formations chiites, Amal et le Hezbollah, pour la maîtrise du ministère des finances !

La Chambre des députés de 128 membres est censée représenter équitablement les chrétiens (64 élus) et les musulmans (64) au sens officiellement reconnu (sunnites, chiites, druzes, alaouites). La nouvelle loi électorale de juin 2017 est très révélatrice des ambiguïtés du système politico-confessionnel libanais. Les députés sont élus pour 4 ans, désormais au scrutin proportionnel, mais en tenant compte du poids démographique local des communautés religieuses. Les actuels députés ont été élus sur cette base en mai 2018, 9 ans après les dernières élections. Le nombre des circonscriptions a diminué (le découpage de 2000 favorisait les Syriens), il est passé de 26 à 15[11].

Dans chaque circonscription les sièges sont répartis entre les communautés religieuses, ou plus exactement entre les 4 musulmanes, les 6 des plus importantes confessions chrétiennes parmi les 12, et il reste une dernière catégorie baptisée « autres chrétiens » dans laquelle d’ailleurs on loge également le groupe des Juifs libanais (appelés ici israélites).

 Dans les 15 circonscriptions, de 5 à 13 sièges selon la taille, 7 sont subdivisées en districts électoraux (caza) où les électeurs peuvent pratiquer le vote préférentiel (on coche au sein d’une liste un candidat qui a sa préférence). Cela incite à choisir une personne de son groupe communautaire, car précisément, la loi n’impose pas le vote communautaire. Un parti politique établi une liste par circonscription en tenant compte des appartenances religieuses locales, il n’y a pas coïncidence entre partis politiques et communautés, par exemple les chiites sont extrêmement divisés entre le Hezbollah et Amal.

Concrètement, la représentation proportionnelle est pondérée par les quotas communautaires fixés par la loi. Dans chaque circonscription, le total des voix validées est divisé par le nombre de sièges à pourvoir, le quotient électoral obtenu donne droit, pour chaque parti qui arrive à ce score, à un certain nombre de sièges en proportion des voix obtenues. Avec la proportionnelle, le problème est toujours celui de la répartition des restes ! Au Liban il est résolu de manière spécifique : si par exemple il reste un siège chrétien à pourvoir, il sera attribué à un candidat chrétien au détriment d’un candidat d’une autre confession, même si ce dernier a obtenu plus de votes préférentiels.

La nécessaire vision commune au sein d’une formation politique entre parfois en conflit avec l’impératif des critères confessionnels, on ne vote pas pour le meilleur, mais pour le représentant de telle ou telle religion[12]. La nouvelle loi électorale qui remplace l’ancien système majoritaire de 1960, n’a pas réussi à faire naître un nouveau paysage politique. La logique communautaire l’emporte toujours !

Une autre nouveauté de ces dernières élections législatives doit aussi être signalée en lien avec le confessionnalisme, c’est la participation, pour la première fois, des Libanais vivant à l’étranger. Il en est question depuis 70 ans, mais de peur que cela ne vienne déséquilibrer le poids relatif de chaque communauté, toute réforme a été repoussée. On estime qu’il y a peut-être 12 millions de Libanais à l’étranger depuis les grandes vagues migratoires du XIXe s. Evidemment, avec le temps, la plupart ont perdu leur nationalité libanaise (qui n’existe d’ailleurs pas avant l’indépendance). Seuls 82 000 se sont inscrits, provisoirement sur les listes électorales de leur village d’origine. Il est prévu qu’en 2022 cette diaspora dispose de 6 sièges réservés[13].

Si les élections sont organisées par la loi, la répartition des fonctions politiques au profit de différentes communautés religieuses n’est prescrite nulle part dans la constitution du pays, cela relève tout simplement de la coutume (non ancestrale, comme on le lit trop souvent !) qui a ici force de loi. Nous Français, ne sommes plus habitués à la loi coutumière, l’écrit est bien plus important que les traditions orales, ce qui n’est pas le cas au Proche-Orient comme le prouvent deux exemples régionaux célèbres : le pacte fondateur de l’Arabie saoudite, fin XVIIIe s., entre le religieux M.ibn al-Wahhâb et le seigneur local M.ibn Saoud est oral, le fameux statu quo qui organise la convivialité dans les lieux saints chrétiens de Jérusalem est aux trois quarts constitués de coutumes, le reste relève de quelques textes d’époques différentes.

Cette répartition des fonctions empêche-t-elle le bon fonctionnement des institutions ? A la tête de l’Etat, cette troïka est censée collaborer pour le bien du pays, mais le plus souvent, chacun œuvre à ses propres intérêts. A l’Assemblée par exemple, le clivage entre la droite et la gauche s’efface parfois devant la prégnance du réflexe communautariste, ce dernier ne disparaît que lors de débats purement « techniques ». Pour le Président du Conseil constitutionnel [récemment crée sur le modèle français, composé de 10 membres, soit 5 chrétiens et 5 musulmans] Isaam Sleimann, les groupes parlementaires ne sont que l’expression de la structure confessionnelle et clanique du pays.

La répartition confessionnelle des postes concerne en fait toute la haute administration civile et militaire. Les six officiers à deux étoiles de l’état-major dirigé par un druze, sont sunnite, chiite, grec-orthodoxe, grec-catholique, le dernier poste est réservé aux minorités (Alaouites, Arméniens). Les maronites sont représentés par le commandant en chef de l’armée. A partir du moment où la structure du pays est construite sur une logique confessionnelle l’armée ne peut pas évoluer autrement, surtout dans les rangs supérieurs[14]. Ainsi, les hauts fonctionnaires sont-ils soumis à une double loyauté, celle due au pays, et celle de la communauté confessionnelle à laquelle ils appartiennent. Lors de sa nomination, le chef d’état-major druze se rend directement au palais de Moukhtara, chez Walid Joumblatt[15]. L’armée se retrouve bloquée dans un système dont elle ne peut pas se libérer quand bien même elle essaie d’effacer complètement les appartenances communautaires dans la formation des soldats où elle réussit. Il est bien évident qu’en temps de crise, ce qui est fréquent au Liban, cette armée est fragilisée, d’autant plus que ses propres forces sont moindres que celles du Hezbollah[16] qui s’est auto-auréolé du titre de seul résistant à l’ennemi israélien !

Ainsi donc, globalement, ce système confessionnel dans le domaine politico-juridique, ne peut que favoriser le clientélisme et la corruption, ce qui est dramatique dans la situation actuelle.

Le confessionnalisme organise également une grande partie de la vie sociale des Libanais, notamment la vie familiale. Au Liban, ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage. Les communautés confessionnelles disposent elles-mêmes d’institutions diverses (écoles, sociétés de bienfaisance, sociétés foncières, tribunaux, universités, presse…) qui sont autant d’« Appareils Idéologiques d’Etat » dont le développement est très inégal entre les communautés[17]. La loi reconnaît aux communautés une gestion autonome des statuts personnels de ses membres, les Libanais relèvent donc pour leur vie familiale de 18 droits différents. L’article 19 de la Constitution[18] confère aux chefs des communautés légalement reconnues le droit de saisir le Conseil constitutionnel en vue de contrôler la constitutionnalité des lois relatives au statut personnel, à la liberté de conscience, l’exercice des cultes religieux et la liberté de l’enseignement religieux[19].

Les tribunaux ecclésiastiques sont réglementés par la loi du 2 avril 1951, ils ne font pas partie de l’organisation judiciaire de l’État libanais. Ils sont formés par décrets émanant des autorités supérieures de chacune des confessions, qui exercent directement leur contrôle sur ceux-ci. Ils statuent en matière de mariage, divorce, garde des enfants et pension alimentaire. Ils n’ont aucune compétence en matière de droit successoral, les successions des non-musulmans étant soumises aux juridictions civiles. Les magistrats de ces tribunaux, le plus souvent juristes, sont soit religieux soit laïcs, mais ne sont pas soumis au statut de la magistrature. Ils sont rémunérés par les communautés qui les nomment.

Par exemple, pour chacun des rites catholiques, il existe un tribunal de grande instance unifié pour tout le Liban et d’une seule cour d’appel. Il est néanmoins possible d’interjeter appel des décisions de première instance directement devant les tribunaux de la Rote romaine au Vatican. Le pourvoi en cassation peut être formé soit devant la Cour de cassation (qui est une chambre civile), soit devant la Rote.

Les tribunaux islamiques sont réglementés par la loi du 16 juillet 1962 pour les sunnites et les chiites et par le décret n°3473 du 5 mars 1960 pour les Druzes. L’organisation judicaire des confessions musulmanes est considérée comme indivisible de l’État, ce qui contraint celles-ci à respecter les législations émanant de la Chambre des députés.

Cette dernière a elle-même rédigé la loi relative au statut personnel des membres de la confession druze.

Pour les confessions musulmanes, les magistrats, juristes pour la plupart, sont essentiellement des religieux, payés par l’Etat et nommés en Conseil des ministres, mais non soumis au statut de la magistrature ! À la différence des tribunaux ecclésiastiques, les tribunaux islamiques statuent également en matière successorale, ce qui donne lieu à des situations très singulières. Chez les musulmans, des familles sunnites qui n’ont par exemple que des filles – aucun fils –, n’hésitent pas à se convertir au chiisme pour protéger les droits de succession de leurs filles. Car, sinon, la part qui aurait dû revenir au garçon sera distribuée aux hommes de la branche paternelle, comme un oncle ou un cousin[20]. Alors que sunnites et chiites se déchirent au Moyen-orient, au Liban, le passage du sunnisme au chiisme se fait assez couramment, non par croyance, mais pour de simples raisons pratiques[21]. Ces changements de religion pour raisons familiales se pratiquent également en milieux chrétiens : Les Églises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce, mais pas les catholiques, aussi, pour pouvoir divorcer, des familles catholiques n’hésitent-elles pas à se convertir à l’orthodoxie. Les Libanais se marient a sein de leur communauté, le mariage civil n’existe toujours pas, certes on en reparle régulièrement depuis 70 ans, en 1998 une proposition de loi a même été adoptée en conseil des ministres avant d’être finalement retirée sous la pression des autorités religieuses. Pour envisager un mariage mixte, soit l’un des deux époux change administrativement sa religion (facilement), soit ils contractent civilement leur mariage à l’étranger proche (Turquie, Chypre…) et le font valider de retour au Liban. Il y a parfois des mesures de bannissement, non pas de la part des autorités religieuses, mais de la famille !

On l’aura compris avec ces différents exemples, le confessionnalisme est omniprésent dans la plupart des composantes du mode de vie libanais.

III- La question de l’origine de ce confessionnalisme a suscité un grand nombre de réponses, bien souvent accusatrices, soit à l’encontre de la France colonisatrice, soit de l’Empire Ottoman honni, rarement articulées sur des analyses historiques sérieuses, voire même fondées sur les vieux clichés des traditions, dites ancestrales, prêtées à un orient immobile depuis la nuit des temps. Comme bien souvent, cette approche de type essentialiste n’est pas opérante, le confessionnalisme libanais est une création de l’histoire, un produit de la modernité pour reprendre l’expression de Georges Corm : Le communautarisme libanais est un produit de la modernité et non point une constante historique, une réalité permanente et essentielle, comme on a trop tendance à le voir. L’institution des communautés dans l’ordre public et leur politisation sont le résultat de l’histoire contemporaine du Liban, du jeu des rivalités des puissances européennes et de l’Empire ottoman[22] .

Nous allons tenter sommairement de poser quelques repères historiques dans cette élaboration du confessionnalisme libanais.

  • Durant la période ottomane, époque à laquelle on parle de la Montagne et non du Liban, les non-musulmans sont soumis à la dhimmitude, à savoir, à la fois la reconnaissance de leur statut personnel, et une protection accordée moyennant le paiement d’impôts, la jizya et le kharadj. L’empire turc ottoman organise cette dhimmitude à sa façon avec le système des millets[23]. Selon le droit islamique, les soumis ou dhimmis, constituant la maison de la trêve (Dar-al-Ahd), peuvent vivre au sein de l’empire comme des nations relativement autonomes sur le plan juridique. Les millets ottomans avaient une autonomie assez étendue. En 1914, il y avait une quinzaine de millets dans l’empire turc. De ce fait, certains n’hésitent pas à affirmer « que les fondements du système communautaire ont été posés par l’Etat musulman né après la conquête arabe du VIIe s.[24]»

Bien entendu, nous ne saurions nous satisfaire d’une explication par un argument de type péché originel, même si ce discours se retrouve depuis longtemps à la fois chez les historiens libanais chrétiens, et en occident (l’intervention militaire de Napoléon III en 1860).

 Jusqu’aux crises du milieu XIXe s., c’est un tout autre schéma qui a prévalu sur le terrain de la Montagne où vivent en symbiose, trois groupes religieux fermés, car en dissidence par rapport aux dogmes dominants – chrétiens, ou musulmans, à savoir, des maronites, des Druzes et des chiites. C’est alors une domination intercommunautaire des grands féodaux druzes sur une paysannerie maronite de plus en plus dynamique sur les plans démographique et économique. Les batailles ne sont pas entre musulmans et chrétiens mais entre tribus et clans multiconfessionnels : la dernière grande bataille des féodaux libanais avec des druzes, maronites et chiites dans chaque camp se déroule à Aïn-Dara (près de Beyrouth) en 1711.

Le confessionnalisme va se construire à la suite d’une rupture fondamentale de cette symbiose des communautés de la Montagne lors de deux crises très dures mi XIXe s. Ce passage de conflits claniques traditionnels à des conflits à caractère confessionnel résulte d’un ensemble de facteurs qui vont inter agir, la pression des puissances européennes, les décisions d’acteurs locaux, tout cela sur fond de crise de l’empire turc affaibli (l’Homme malade de l’Europe).

France et Angleterre, en compétition coloniale, recherchent des appuis au Proche-Orient situé sur la « routes des Indes », les Français soutiennent les chrétiens maronites au nom d’une France fille aînée de l’Eglise, les Anglais optent pour les Druzes dominateurs.

La faiblesse de l’empire turc est une incitation au soulèvement contre son autorité, ce sera le cas de l’Egypte dans la première moitié du XIXe s. En 1831 Mehmet Ali, 32 ans après Bonaparte, lance une grande offensive de l’Egypte vers la Syrie. L’Emir Bechir, un sunnite converti au christianisme, épousa la cause égyptienne espérant ainsi briser la puissance féodale druze. Dans les faits, les Egyptiens règnent en maîtres sur le Mont-Liban, imposent des mesures impopulaires dont la conscription dans l’armée égyptienne. Cette mesure entraîna immédiatement le soulèvement auquel toutes les communautés participèrent.

Les chefs insurgés contre le pouvoir égyptien formèrent un comité de douze membres et se jurèrent fidélité à Antélias sur l’autel du sanctuaire de saint Elie, et entre autres, demandèrent l’institution d’un conseil des communautés auprès de l’émir, avec l’accord de la France et de l’Angleterre.

« La journée d’Antélias marque une date capitale dans l’histoire du Liban. Bien que l’actuelle tradition libanaise considère le Pacte national de 1943 comme Charte communautaire fondatrice du pays, c’est en réalité un siècle plus tôt, le 8 juin 1840, que Maronites, Grecs, Druzes et Musulmans du Liban scellèrent leur alliance et associèrent leurs destins[25]. Deux ingrédients majeurs sont dès lors présents : la volonté des communautés religieuses d’intervenir ensemble en politique, le souhait du patronage de puissances extérieures.

D’ailleurs ces dernières, Russie, Autriche, Angleterre, inquiètes du succès militaire de l’Egypte alliée de la France, décident d’intervenir et de soutenir la révolte. Devant la menace, les Egyptiens se retirent, l’émir Bechir II se rend aux Anglais qui l’exilent à Malte. La disparition d’une autorité et d’un adversaire communs fait vite oublier les résolutions d’Antélias. La période égyptienne avait favorisé les chrétiens, paysans et commerçants au détriment des Druzes. Ces derniers, fermiers de l’impôt pour l’empire turc, perdent leur pouvoir. Il en résulte un conflit plus social que religieux. Cependant, dès l’automne 1841, poussés par des agents anglais, des Druzes massacrent des chrétiens avec la complicité passive des Turcs qui décident alors de rétablir leur autorité directe sur la Montagne.

Les puissances européennes imposent à l’empire une séparation géographique des Druzes et des maronites de part et d’autre de la route Beyrouth-Damas, c’est le système du double Caïmacamat[26] (district) rattaché à la Syrie sous l’autorité du pacha de Damas. Les petits féodaux druzes et maronites deviennent, sous le contrôle ottoman, les représentants et gouvernants des communautés religieuses auxquelles ils appartiennent[27]. On assiste bien à un alignement progressif de l’affiliation confessionnelle des habitants du Mont-Liban sur l’affiliation politique, et cela sous le coup de pressions extérieures aiguës qui déstabilisent complètement l’entité libanaise, pressions qui ont leur origine dans la rivalité sans pitié que se livrent la France et l’Angleterre coloniales pour la domination de la route des Indes. Les Druzes veulent imposer leur domination aux populations des villages maronites situés dans leur caïmacanat. Ayant perdu le contrôle sur la Montagne, ils se sentent menacés par les influences étrangères, européennes voire également turques. Après quelques années de calme, les tensions reprennent avec d’épouvantables massacres de chrétiens[28] commis par les Druzes en 1860, avec la complicité des Turcs. Cet épisode tragique qui provoque l’émoi dans l’occident chrétien qui y voit un épisode de plus dans l’acharnement des musulmans contre les chrétiens (discours essentialiste) est marqué par l’envoi d’un corps expéditionnaire français (au nom de l’occident) par Napoléon III, considéré comme la première opération extérieure humanitaire de l’histoire contemporaine[29].

Après cette brutale territorialisation des deux communautés maronite et druze, les Puissances (selon la terminologie de l’époque pour désigner les grands Etats européens) imposent à l’empire ottoman un nouveau régime politique pour le Mont-Liban connus sous le nom de moutassarifat. Le Mont-Liban reçoit un statut international garanti par les occidentaux, les six communautés de la Montagne sont investies d’un pouvoir temporel au prorata de leur population, alors qu’au temps de la féodalité elles étaient cantonnées à un rôle strictement spirituel, c’est une rupture totale sur laquelle vit toujours le Liban. Les représentants des communautés siègent dans un Conseil auprès du gouverneur, un chrétien non libanais (4 maronites, 3 druzes, 2 grecs orthodoxes, un grec catholique, un sunnite, un chiite). Cela va dans le sens des aspirations occidentales à faire émerger un Etat chrétien au Proche-Orient ! Ce régime de représentativité communautaire (1861-1915) subsistera jusqu’à sa dénonciation par l’empire turc lors de la première guerre mondiale.

Sous le régime de la moutassarifat, la France intervient massivement[30], même en soutenant les congrégations religieuses, et se comporte déjà comme une puissance « mandataire » avant l’heure.

  • Sous le mandat français (1920- 1943/45).

Lors de la première guerre mondiale, l’empire turc qui avait choisi le camp allemand, dénonce le système de la moutassarifat qui lui avait été imposé, le Liban connaît alors des années très dures de répression et de famine. Durant toutes les années de guerre, le lobby colonial tant en France qu’en Angleterre, échafaude des plans pour un partage anticipé des provinces arabes de l’empire ottoman. Les hypothèses ne cessent d’évoluer au gré des événements guerriers. Plus que l’appel au jihad lancé par le sultan, c’est l’attaque turque sur le canal de Suez qui convainquit les Anglais de la nécessité pour eux d’avoir une profondeur stratégique de défense, à savoir la Palestine. Cet ancrage britannique au sud oblige les Français à se concentrer sur les parties nord, avec une Syrie (dont le Liban) de plus en plus continentale désertique.

Les célèbres accords Syke-Picot de 1916 fixent l’état des négociations du moment.

L’empire ottoman qui a perdu la guerre se voit donc amputé de ses provinces arabes qui vont être ainsi mises sous tutelle mandataire au profit de la France et de l’Angleterre. Le général Gouraud arrive au Liban avec le mandat clair de créer un Etat arabe syrien, dont ferait partie le Liban, au profit de Fayçal, selon la promesse anglaise. Fayçal poussé et débordé par des nationalistes arabes, refuse de reconnaître le mandat français, aussi, après avoir battu ses troupes, le général Gouraud, véritable proconsul au nom de la République française, proclame le 1er septembre 1920 l’indépendance du Liban, mais provisoirement mise sous tutelle. Au territoire de la moutassarifat (dénommé désormais le Petit Liban) sont rattachés tout le littoral avec ses villes portuaires comme Tripoli et Beyrouth, la plaine intérieure céréalière de la Békaa, ainsi que la large plaine côtière de l’extrême nord (l’Akkar) bordée à l’est par une haute chaîne de montagnes. Les limites de ce Grand Liban répondent aux besoins de viabilité économique, les céréales dans la Békaa et dans l’Akkar[31], l’ouverture maritime sur l’occident avec Beyrouth et Tripoli. Ce souci d’autosuffisance alimentaire est non seulement celui de la tutelle française, mais également du patriarche maronite qui a plaidé pour ces frontières à la conférence de la paix de Paris en 1919[32]. Contrairement à l’idée reçue, à cette époque l’élite chrétienne libanaise est très diverse dans ses opinions politiques, les partisans d’un Liban dominé par des chrétiens sous protection française est minoritaire, bien plus nombreux sont ceux par exemple qui militent soit pour une nationalité pan-syrienne soit une unité arabe large. La diversité est le même côté musulman, ainsi, malgré les graves évènements des années 1840-60, il n’y a donc pas, dans la majorité de l’élite libanaise, de clivage fondamental d’origine confessionnelle depuis cette époque[33]. L’idéal est alors chez beaucoup, y compris les chrétiens, un rêve de renaissance arabe, ce qui entraîne chez certains sunnites par exemple, la non reconnaissance des nouvelles frontières libanaises.

 En 1926, le Haut Commissariat français dote le pays d’une constitution largement inspirée de celle de la IIIe République française, mais avec une spécificité locale d’une assemblée établie sur une répartition communautaires des sièges. Ce texte constitutionnel qui est rédigé en concertation avec les populations, à savoir les chefs religieux, fortement amendé dès 1927 au profit du Président de la République, a finalement régi la vie politique du pays jusqu’à la guerre civile de 1975, et en droit jusqu’aux modifications apportées en 1990 par les accords de Taëf.

Quatre articles de cette constitution de 1926 intéressent notre sujet :

Art.9 : La liberté de conscience est absolue. En rendant hommage au Très Haut, l’Etat respecte toutes les confessions et en garantit et protège le libre exercice, à condition qu’il ne soit pas porté atteinte à l’ordre public. Il garantit également aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux.

Art.10 : L’enseignement est libre en tant qu’il n’est pas contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs et qu’il ne touche pas à la dignité des confessions. Il ne sera porté aucune atteinte au droit des communautés d’avoir leurs écoles, sous réserve des prescriptions générales sur l’instruction publique édictées par l’Etat.

Art.95 : A titre transitoire et conformément aux dispositions de l’article 1er de la Charte du mandat et dans une intention de justice et de concorde, les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition du ministère sans que cela puisse cependant nuire au bien de l’Etat.

Art.96 : La répartition des sièges sénatoriaux entre les communautés se fera, conformément aux dispositions des articles 22 et 95, dans la proportion suivante : 5 maronites, 3 sunnites, 3 chiites, 2 grecs orthodoxe, 1 grec catholique, 1 druze, 1 minoritaire.

Les confessions reconnues sont donc protégées, des droits importants leur sont reconnus notamment le droit d’ouvrir des écoles dans la droite ligne de ce qui a été déjà réalisé depuis deux ou trois générations – l’anticléricalisme comme la laïcité, ne sont pas des produits d’exportation !- Ce texte est établi sous l’autorité du Haut-commissaire Henry de Jouvenel, mais il est bon de rappeler que son prédécesseur, le général Sarrail, proche de la Grande Loge de France, refusait tout système confessionnel au nom d’un laïcisme assumé. On peut se demander s’il n’y a pas une certaine tension entre ce confessionnalisme et la liberté de conscience ? La répartition des sièges au Sénat (ce dernier disparaît dès 1927) favorise nettement les chrétiens. Il fallut attendre le recensement de 1932[34] (qui sera le dernier) pour connaitre réellement le poids de chaque communauté : un rapport de force 6 contre 5 en faveur des chrétiens va désormais être considéré comme immuable[35]

Alors que dans le Petit Liban, le Conseil n’était que consultatif, désormais la représentation proportionnelle des communautés va servir de support à toutes les institutions de l’Etat et de l’administration.  Dani Ghoussoub dans sa thèse sur le confessionnalisme libanais[36], qualifie cette démocratie de communautaire car elle demeure tributaire d’un consensus communautaire précaire, l’appartenance confessionnelle reste la clef de voûte du fonctionnement de cette démocratie. Cependant, l’article 95 indique bien que ces dispositions le sont à titre provisoire seulement, et d’ailleurs la France tentera de supprimer certains aspects de ce confessionnalisme afin d’implanter au Liban une vision républicaine à la française. Par exemple le Haut Commissaire Henry de Jouvenel, réduisit par décret la compétence des tribunaux religieux en matière de statut personnel[37]. Le tollé fut tel qu’il ne fut pas appliqué, avant d’être abrogé en 1934. De même échouera un arrêté de 1936 prévoyant l’institution de communautés de droit commun échappant aux statuts personnels religieux malgré la demande de certains citoyens d’un statut personnel unifié optionnel.[38] Les chefs religieux ont combattu pour renforcer leur communauté quitte à refuser les droits des individus comme le droit de conversion, le droit civil déconfessionnalisé…Les mandats qui devaient séculariser ces anciennes provinces ottomanes, ont confessionnalisé leur système politique et social affirme Pierre Vermeren.

 Peut-on conclure sur le confessionnalisme à l’époque du mandat français, comme le fait Jacques Coulaud, que la France, néanmoins laïque à l’époque, porte une lourde responsabilité dans l’instauration du système politique confessionnel au Liban, instrumentalisant la religion au service des intérêts coloniaux ? Certes, dans la Syrie voisine, la France a cherché à diviser et à communautariser la société afin de lutter contre la montée du nationalisme arabe dont on avait peur qu’il déborde sur le Maghreb. Par contre au Liban, les Libanais eux-mêmes, du moins, les couches bénéficiaires du système, s’efforcent de le reproduire. J. Coulaud le souligne également : Dans une société de classe, indépendamment de l’intersection des forces d’identification et de solidarité, l’Etat gère les intérêts de la bourgeoisie dominante, l’activité du capitalisme libanais, indépendamment des confessions, quand bien même ce serait derrière leur paravent. Le maintien de ces institutions doit beaucoup au fait qu’elles offrent à la bourgeoisie le service insigne de parcelliser et d’étouffer les solidarités de classes, et plus particulièrement chez les couches populaires et les salariés[39].

  • Depuis l’indépendance.

 Au Liban, la transition entre la fin du mandat et l’accès à l’indépendance est laborieuse, reconnue dès 1936 avec le Front populaire mais non confirmée, proclamée à nouveau en juin 41 par le général Catroux des Forces Françaises Libres, elle ne sera officielle qu’au 1er janvier 1944 et pleinement effective qu’en 45/ 46 avec le départ des derniers soldats français.

Le Pacte national de 1943 peut être considéré comme le premier acte de confessionnalisme assumé par un Liban indépendant, dans un climat d’hostilité à la France mandataire qui tergiverse et renvoie l’image négative de Français se battant entre eux.

 Le Pacte national de 1943, conclu entre le nouveau Président de la République Bechara el-Khouri (maronite) et le Président du Conseil  Riad el-Solh (sunnite) est ainsi devenu la Charte constitutive du Liban, en complément de la constitution de 1926. Ce Pacte national, non signé et donc purement oral, est en fait un entente les deux forces sociales majeures du moment, les notables sunnites des villes côtières et la bourgeoisie maronite. C’est un compromis communautaire où chacun renonce à une tendance centrifuge, les sunnites reconnaissent l’existence du Grand Liban et abandonnent l’idée d’un rattachement à la Syrie, les maronites eux renoncent à l’influence d’une puissance occidentale. Ce double renoncement vaut promesse de vivre ensemble.

Le Pacte national consacre une prépondérance des deux communautés maronite et sunnite qui n’est conforme ni aux grandes traditions de la Montagne –prépondérance druze avec appui maronite-, ni à celle du régime de la Mutassarifia ou du mandat français – périodes de fluidité des forces sociales-[40].

L’inspirateur de cette conception du contrat social libanais est Michel Chiha, ce penseur libéral qui craignait qu’un Etat fort ne vienne détruire toute la richesse humaine du pays.

Avec l’indépendance le pays aurait eu l’occasion d’installer un système différent de ceux imposés par l’Occident depuis un siècle, or, le Pacte national a formalisé le système communautaire existant, alors que le récit national libanais actuel le perçoit comme la Charte communautaire fondatrice du pays.

Le Pacte national, simple accord tacite non publié, a néanmoins valeur constitutionnelle, le sacro-saint partage des trois présidences, République, Conseil et Chambre entre maronites, sunnites et chiites, date de ce moment clef. Etait-ce un système viable ? En soi c’était certainement possible et en adéquation avec une certaine essence libanaise selon la pensée de Michel Chiha, mais il faut tenir compte à la fois des hommes qui l’incarnent et de l’environnement géopolitique. Si les éléments les plus compétents des communautés sont promus aux hautes fonctions civiles et militaires, une gestion intelligente et sage du Pacte comme de l’article 95 de la Constitution, aurait dû permettre une consolidation de l’Etat. C’est évidemment ce que souhaitent les auteurs du Pacte et leur grand inspirateur[41]. Or hélas, il n’en fut rien, ni la sagesse des hommes, ni la tranquillité régionale ne furent au rendez-vous. Dans les années 50 par exemple, on assiste à une rupture de l’entente nationale, les musulmans regardent vers le nationalisme arabe de Nasser et les chrétiens vers l’occident. Le Pacte national est mort, de fait, avec les troubles de 1958. La réalité c’est que l’Etat libanais sera mis en coupe réglée par les grandes familles des principales communautés, « fromagistes » dira d’elles le général Fouad Chéhab, Président de la République après 1958. Fouad Chehab tentera en vain, contre les notables des principales communautés et les pressions extérieures, de construire une Etat fort et moderne.[42] Dans les années 60, on cherche non à abolir le système communautaire de répartition, mais au contraire à approfondir les autonomies juridiques, des sunnites, des Druzes, des chiites. Pour ces derniers la loi 72/76 du 19 décembre 1967 est lourde de conséquences en introduisant la référence à une autorité chiite hors du Liban « conformément aux fatwas émanant de l’autorité suprême de la communauté dans le monde ».

Avec ce Pacte national de 1943, le Liban se présente donc à la fois comme une Etat unitaire en droit constitutionnel classique et comme une sorte de fédération de communautés confessionnelles, mais à titre provisoire.

La dernière étape en date de la consolidation du confessionnalisme est celle de la sortie de guerre civile (1975-1990) qui vit se déchirer les communautés avec au moins 120 000 morts, et des ingérences étrangères. Ce sont les accords de Taëf du 22 octobre 1989 qui vont à la fois mettre fin à la guerre (certes les combats dureront encore quelques temps) et redistribuer les pouvoirs politiques sur de nouvelles bases. Cet accord est signé à l’étranger, Taëf est en Arabie, sous le patronage direct de l’Arabie saoudite, du Maroc, et de l’Algérie, la partie libanaise est représentée par certains députés, précisément 58 sur les 99 élus en 1972 ! Il est bien évident que ces députés ne représentaient plus personne, avaient perdu toute légitimité surtout pour un accord d’une telle importance. Cependant, il servira de base à la réforme constitutionnelle du 21 septembre 1990 qui inaugure la IIe République libanaise. Ces accords de Taëf ont pourtant été mal reçus par des chrétiens comme des musulmans. Les chrétiens finissent par accepter en échange du retrait des troupes syriennes (effectif seulement en 2005 !).

La nouvelle constitution qui en est issue entérine un nouveau rapport de forces entre communautés, c’est la fin de la suprématie maronite face à l’évidence de la montée démographique des musulmans. Le Président de la République perd des pouvoirs au profit du Président du Conseil sunnite, l’égalité en nombre de députés chrétiens et musulmans est acquise. Les milices doivent être dissoutes, mais force est de constater qu’aujourd’hui, le Hezbollah est toujours bien présent avec une véritable armée.

Avec ces accords de Taëf, il s’agit donc d’une consécration des logiques communautaires qui ont abouti à l’éclatement du Liban et à sa disparition de facto, sinon de jure, comme Etat souverain et indépendant[43].

Ce que nous retiendront surtout c’est la volonté affichée par l’article 95, dans sa nouvelle mouture, de sortir du confessionnalisme : La Chambre des députés élue sur une base égalitaire entre les musulmans et les chrétiens doit prendre les dispositions adéquates en vue d’assurer la suppression du confessionnalisme politique, suivant un plan par étapes.

 Un comité national sera constitué et présidé par le Président de la République, comprenant en plus du Président de la Chambre des députés et du Président du Conseil des ministres, des personnalités politiques, intellectuelles et sociales. La mission de ce comité consiste à étudier et à proposer les moyens permettant de supprimer le confessionnalisme et à les présenter à la Chambre des députés et au Conseil des ministres ainsi qu’à poursuivre l’exécution du plan par étapes.                      

Conclusion : Ce confessionnalisme libanais, nous l’avons dit, trouve ses premières manifestations à la fin de la période ottomane, mi XIXe siècle, au moment des premières interventions occidentales au Mont-Liban. Avec le Mandat français et l’indépendance de l’après guerre, le système est régulièrement reconduit, voire développé, quitte à annoncer la nécessité de le supprimer à terme. Comment demander à ceux mêmes qui profitent du système de proposer sa disparition ? Les pressions françaises de l’automne 2020 suite à la catastrophe du port de Beyrouth, ajoutées aux revendications des manifestants depuis 2019, ont certes donné lieu à quelques promesses des responsables politiques, mais ne sont pas, jusqu’à présent, suivies d’effets.

Vu de France, nous serions tentés d’affirmer que, La Solution, c’est la laïcité, telle que nous l’entendons, au sens d’une neutralité de l’Etat, et une véritable liberté de conscience qui permette, d’avoir ou non, une appartenance religieuse. C’est oublier un peu vite que l’idée même de laïcité est fort mal vue dans le monde arabe en général, presque synonyme d’irreligion, que le Liban affirme son arabité dans la constitution (pays arabe d’appartenance et d’identité, affirme le texte du préambule).

Une autre dimension, intimement liée aux pratiques du confessionnalisme, sur laquelle on n’insiste pas assez en France, ce sont les survivances féodales. Il y a toujours une féodalité avec les clans et les grandes familles qui se succèdent au pouvoir, certes la féodalité actuelle n’est plus terrienne, mais politique, administrative et judiciaire[44]. C’est toute une culture qui structure la société, au-delà des appartenances confessionnelles, qui est imprégnée de ce confessionnalisme. Certes, ces différentes communautés, davantage que des blocs de croyances, sont en fait des appartenances identitaires culturelles et clientélistes, non monolithiques, chacune est traversée par des oppositions politiques. Ce qui peut se concevoir comme richesse culturelle à préserver est devenu facteur de blocage, d’immobilisme par crainte du chaos.

 Comment faire émerger une nouvelle classe politique capable de se dégager des pratiques de corruption et de clientélisme ?

 Le Liban est au bord du gouffre selon de nombreux observateurs, ce pays pourrait-il disparaître dans un nouveau tumulte de guerre civile où ne manqueraient pas de s’immiscer les intérêts des puissances régionales ?

 Liban, qu’as-tu fait de ton indépendance ? La question serait certainement pertinente si derrière celle-ci, ne s’en cachait pas une autre, plus fondamentale encore, le Liban est-il vraiment indépendant ?

Christian Bernard

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cette date n’est pas celle la fête nationale libanaise, on lui préfère le 22 novembre pour marquer l’indépendance effective. Ce 22 novembre 1943, suite à un ultimatum anglais, les dirigeants français liés à de Gaulle et à la France Libre, libèrent les hommes politiques emprisonnés quelques jours plus tôt pour avoir voulu, de manière unilatérale, supprimer dans la Constitution toute référence au Mandat. Cf Xavier Baron, le Liban en 100 questions, Tallendier, 2020.

[2] « La République libanaise, située en bordure de la Méditerranée, entre l’Etat d’Israël au sud et la République syrienne au nord, s’étend sur 10 452 Km2. La géographie du territoire est fortement montagneuse. La plaine côtière, d’environ deux cents km de long, est très étroite (sauf à l’extrême nord du pays) et les sommets de la chaîne montagneuse côtière atteignent plus de 2500 m en certains endroits. Derrière cette chaîne, se trouve la plaine fertile de la Bekaa, à 800 m d’altitude, bordée à l’est tout au long de la frontière avec la Syrie par la chaîne aride de l’Anti-Liban ». Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, p.9

Pour une carte des différentes entités libanaises successives cf.  Xavier Baron, Le Liban, une exception menacée, en 100 questions,355 p., 2020.

[3] Le nom vient certainement du prédicateur al-Darazi qui avait accepté de reconnaître le calife fatimide chiite ismaélien d’Egypte, Al-Hakim (996-1021) comme « incarnation divine ». – c’est ce même calife chiite qui avait fait détruire le tombeau du Christ à Jérusalem en 1009- Cette posture, au carrefour d’influences manichéenne, mazdéenne, voire bouddhiste..,  suscita l’indignation du courant chiite ismaélien, aussi, Darazi et ses partisans durent fuir l’Egypte et se réfugier dans le Mont-Liban.

De nos jours on les retrouve également en Syrie et en Israël, ils se disent vrais dépositaires de la tradition monothéiste. Non seulement ils ne font pas de prosélytisme, mais les connaissances religieuses sont réservées à quelques sages. Le groupe est fermé, vit replié sur lui-même au point de former une ethnie à part. Il nous semble être abusif de les classer parmi les musulmans comme certains le font. Pour comprendre comment ils sont passés d’une situation de reclus à une reconnaissance comme musulmans, puis chiites, cf Christian Bernard, Les Alaouites dans le piège syrien https://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/ Avant le milieu XIX e s., ils vécurent en bonne entente avec les maronites.

[4] Du nom de leur fondateur, Saint Maron qui vivait fin IVe s. en mystique ermite le long du fleuve Oronte loin de toutes les querelles dogmatiques qui divisèrent les Eglises d’occident et de Byzance. Au VIIe siècle, persécutés par les chrétiens monophysites – ceux qui ne reconnaissent que la nature divine du Christ et nient sa nature humaine-ils se réfugièrent dans le Mont-Liban. Avec les croisades, les Maronites s’ouvrent aux occidentaux, ce qui leur vaut souvent cette accusation d’être à la solde des Italiens et des Français. Ce sont de loin les plus occidentalisés, de nos jours beaucoup ont migré vers l’Europe, l’Amérique et l’Afrique. Certains seraient tentés de se dire les seuls vrais libanais, voire les descendants des Phéniciens de l’antiquité !

 Cette église catholique d’orient est rattachée à Rome, son rite s’exprime en langues syriaque et arabe. Le siège de cette communauté, très influente au Liban, est à Bkerké, et depuis 2011, le patriarche titulaire est Bechara Boutros Rahi, avec le titre de 77e patriarche maronite d’Antioche et de tout l’orient – tous portent le nom de Boutros –Pierre- pour souligner leur ancienneté et leur arrimage aux origines.

Pour chacune des communautés confessionnelles cf  Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf, ainsi que Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, pp. 13-16.

[5] Georges Corm, op.cit., p. 78

[6] N’oublions pas que c’est à Antioche, ville grecque de Syrie, aujourd’hui en territoire turc, qu’apparut pour la première fois le vocable de chrétien, vers l’an 44.

[7] Les deux autres sont les Ethiopiens et les coptes-orthodoxes.

[8] On la retrouve également en Syrie, ces Eglises évangéliques syriaques, très proches des Eglises évangéliques arméniennes, sont membres de l’Union des Eglises évangéliques arméniennes du Proche-Orient.

[9]Groupe minoritaire mais qui suscite un intérêt récent avec le conflit en Syrie. Cf Carine Lahoud Tatar « Les alaouites au Liban : entre appartenance nationale et allégeance au régime syrien » in Confluences Méditerranée 2018/2 (N° 105), pages 79 à 96. https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2018-2-page-79.htm?contenu=article

[10] https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/les-juifs-du-liban-une-communaute-et-un-patrimoine-en-voie-de-disparition

[11] Beyrouth n’a plus que deux circonscriptions, B1 à l’est, à majorité chrétienne et B2 à l’ouest, à majorité musulmane –où se trouve le port-. Etait-ce bien judicieux que de re-découper la capitale selon l’ancienne ligne de fracture durant la guerre civile ?

[12] Elias Abou Mrad, membre du Mouvement de citoyenneté, une formation politique indépendante qui ne se présente pas aux élections de 2018.

[13] Quel est le nombre d’habitants au Liban ? Faute de recensement depuis 1932, c’est un mystère savamment entretenu, on l’estime à environ 3 millions, par contre il est encore plus difficile d’estimer la présence de réfugiés, Palestiniens (250 000 ?) et Syriens entre 500 et 700 000 ?). Les étrangers représentent donc au moins le quart de la population vivant sur ce petit territoire, personne ne souhaite leur intégration de peur de voir bouleverser l’équilibre confessionnel, et donc politique.

[14] Sur le lien entre les confessions et l’armée, cf.  https://www.unige.ch/gsi/files/3315/6032/5151/Fares.pdf

[15] Chef du Parti socialiste progressiste, assez ouvert sur les autres communautés. Après 40 ans à la tête de la communauté, c’est son fils on fils Teymour qui lui succède. De nos jours c’est ce clan Joumblatt qui domine la communauté druze.

[16] Ce parti est en cours de normalisation, il participe au gouvernement depuis 2006 suite à un accord avec le Courant Patriotique Libre (CPL) du chrétien maronite Michel Aoun. Cet accord inattendu, baptisé Accord d’entente mutuelle, prône une démocratie consensuelle afin d’écarter la crainte de voir un jour imposer un système politique fondé sur la majorité démographique, désormais musulmane. (cf Xavier Baron, op.cit.). Le général-président Michel Aoun, approuve l’existence de la force armée du Hezbollah., lui qui fut le héros libanais contre la Syrie, le voici lié à un puissant mouvement chiite à la fois pro-iranien et pro-syrien, au sein de l’arc chiite qui effraie tant les pays sunnites, Arabie saoudite en tête !

[17] http://www.charbelnahas.org/textes/These/CONFESSIONNALISME_AU_LIBAN.pdf

 

[18] Article 9 : l’État « garantit… aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux »

[19] https://iedja.org/lorganisation-juridictionnelle-du-liban/. En vertu de l’article 4 de l’arrêté 60 L.R36 qui précise les confessions juridiquement reconnues, chacune d’entre elles doit rédiger l’ensemble des dispositions qui déterminent le statut personnel de ses membres. La Cour de cassation a reconnu que les dispositions insérées dans ces codes constituent une transcription des coutumes, usages et traditions des dites confessions et en tant que telles, les tribunaux ecclésiastiques peuvent les appliquer dès lors qu’elles respectent les règles d’ordre public et les lois fondamentales de l’État et des confessions.

[20] Rania Massoud du grand quotidien libanais L’Orient-le-Jour. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1726754/regime-liban-explosions-beyrouth-systeme-confessionnel-explications

[21] Voir un bel exemple de témoignage de ces pratiques dans L’Orient-le-Jour « Si je suis devenue chiite, ce n’est pas par conviction. » Cela concerne environ 350 personnes par an. https://www.lorientlejour.com/article/575237/Au_Liban%252C_devenir_chiiteest_parfois_une_question_d%2527interet_.html

[22] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.30.

[23] Le mot turc d’époque ottomane, millet, désigne une communauté religieuse protégée, il est issu de l’arabe milla au féminin (et devrait se dire la millet, mais nous suivons l’usage courant du masculin), et millet au pluriel.

[24] Michel Touma, « Aux origines du système communautaire libanais », L’Orient-le-Jour 1 juin 2020.

[25] Jean-Pierre Alem, Patrick Bourrat, Le Liban, QSJ ? 1081, 1994, p.33.

[26] Sur proposition de l’Autriche, pays qui n’a aucun intérêt stratégique dans la région, mais encore auréolée de ses victoires à Vienne sur les Turcs.

[27] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.81.

[28] En quelques jours 6000 chrétiens furent massacrés au Mont-Liban et 5000 à Damas (les chrétiens sont alors environ 4 fois plus nombreux que les Druzes). Certains historiens avancent des chiffres bien plus élevés. Un épisode insuffisamment inscrit dans la mémoire française est l’action de l’émir algérien Abdelkader exilé par la France à Damas, pensionné par l’Etat français, qui sauva du massacre de très nombreux chrétiens libanais. Il fut fait grand-croix de la Légion d’honneur par Napoléon III, il reçut également une belle reconnaissance du pape et du Tsar, signes d’une perception essentiellement religieuse du conflit.

[29] Les Français ravitaillent les Libanais maronites, relancent les œuvres hospitalières, scolaires. L’actualité de 2020 n’est donc pas une première !

[30] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.119.

[31] Durant la première guerre mondiale cette région du Liban fut particulièrement maltraitée par les Turcs, la répression fut atroce d’autant plus que de nombreux leaders du nationalisme arabe naissant étaient des chrétiens du Mont-Liban. Les Turcs ont sciemment organisé la famine, d’où l’insistance du patriarche maronite d’élargir à la plaine céréalière de la Bekaa, même au prix d’un affaiblissement de la majorité maronite en faisant entrer dans l’entité d’autres groupes religieux.

[32] De nos jours on affirme un peu vite que le général Gouraud n’était qu’un catho qui a fait le jeu de maronites intrigants en créant ainsi ce Grand Liban. La chercheuse Julie d’Andurain qui a beaucoup travaillé sur les archives du haut Commissariat rapatriées à Nantes, dément catégoriquement en soulignant qu’il s’agissait alors d’un raisonnement d’ordre stratégique tout militaire : s’accrocher à un territoire favorable à la France à une époque où la France en concurrence avec la Grande-Bretagne, n’est pas encore assurée de sa présence en Syrie.

[33] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.85

[34] Sur les 15 communautés relevées, 11 sont chrétiennes avec une prééminence maronite, 3 sont musulmanes avec une prééminence sunnite, 1 est israélite.

31-Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité http://www.mafhoum.com/press8/244S28.pdf édité in numéro spécial de La Pensée intitulé « Laïcité », n° 342, avril-mai-juin 2005.

[36] Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

[37] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.373.

[38] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.92.

[39] Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité.

[40] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.97.

[41] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.2012, p.98

[42] Sur le chéhabisme et le dépassement manqué du Pacte national, cf  Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 102.

[43] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 143.

 

[44] Dani Ghoussoub, Le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, thèse soutenue en 2007 à Lyon, en ligne , https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

 

 

« Le mouvement est la loi de la stratégie », dit le maréchal Foch. Je vais donc vous entraîner dans un vaste mouvement géopolitique et géostratégique. « La politique de toutes les puissances est dans leur géographie », écrivait Napoléon. Voilà qui éclaire le principe général de la géopolitique : le voisinage d’États imposé par la géographie. « Qui tient Noirmoutier, tient l’embouchure de la Loire ; le commodore Warren ne l’ignore point ; de ce poste, il épiera facilement le mouvement de la navigation vers Bordeaux [et vers Nantes]. » écrit Émile Gabory, dans Napoléon et la Vendée. Tout est dit ici sur la position géostratégique de l’île de Noirmoutier au sud de la Loire.

            Quel est le but de cette conférence ? C’est de renouveler le regard du public de Noirmoutier sur l’histoire bien connue de notre île.        Nous étudierons d’abord l’émergence d’une éventuelle stratégie offensive de l’île, fondée sur une flotte ; puis le passage à une stratégie défensive, basée sur la présence du château ; nous verrons enfin si l’histoire globale de Noirmoutier fait de celle-ci un pivot géostratégique.

I- Une stratégie offensive, fondée sur une flotte

  1. L’île d’Her face à César dans la Confédération vénète (56 av. J.-C.)  

            Nous sommes dans le domaine de l’hypothèse. Je m’appuie sur la thèse de l’ingénieur Henri Pineau, soutenue en 1970 à l’École Pratique des Hautes Études. [La côte atlantique de la Bidassoa à Quiberon dans l’Antiquité, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970, 92 p.] Les Vénètes forment une confédération dont le domaine s’étend du Morbihan à l’embouchure de la Loire.  L’île d’Her appartient à la tribu des Ambiliates, qui correspond à l’Ouest de la Vendée et au Pays de Retz. Elle ne fait pas partie du territoire des Pictons, alliés de César. Selon Henri Pineau, d’après Pline, les îles vénétiques « s’échelonnent de Noirmoutier à Quiberon, […] Pour justifier l’appartenance de Noirmoutier au groupe des îles vénétiques, il est permis de penser  que cette île devait constituer un observatoire avancé en plein Océan, que les Vénètes devaient occuper pour avoir dans ces parages la maîtrise de la navigation maritime. » (H. Pineau, 1970, p. 43) Et j’ajouterai : pour contrôler toute menace maritime venant du sud.

            Quant aux Vénètes : « Ce peuple, écrit César, est de beaucoup le plus puissant de toute cette côte maritime : c’est lui qui possède le plus grand nombre de navires, flotte qui fait le trafic avec la Bretagne ; il est supérieur aux autres par sa science et son expérience de la navigation ; enfin, comme la mer est violente et bat librement une côte où il n’y a que quelques ports, dont ils sont les maîtres, presque tous ceux qui naviguent habituellement dans ces eaux sont leurs tributaires. » (B.G., Livre III, 8, Les Belles Lettres, 1958, p. 78-79) L’île d’Her fait donc partie, selon toute vraisemblance, de cette confédération vénète qui menace César.

            Les Vénètes, en effet, sont les premiers à se révolter contre l’occupation romaine en 56 av. J.-C. Ils prennent donc l’initiative et mobilisent leur redoutable flotte de haute mer, formée de solides navires de chêne aux voiles de cuir. « Leur exemple entraîne les peuples voisins, écrit César – car les décisions des Gaulois sont soudaines et impulsives – […] ils pressent les autres cités de garder l’indépendance que les ancêtres leur ont transmise plutôt que de subir le joug des Romains. Toute la côte est promptement gagnée à leur avis, […] » (B.G., III, 8, p. 79) « Les Vénètes s’assurent pour cette guerre l’alliance des Osismes [région du Finistère], des Lexovii [pays de Lisieux], des Namnètes [région de Nantes], des Ambiliates, […] ; ils demandent du secours à la Bretagne, qui est située en face de ces contrées. » (B.G., III, 9, p. 80) Comme toute la côte et les Ambiliates sont soulevés, l’île d’Her peut de ce fait participer à la révolte.

            César fait alors construire des navires de guerre sur la Loire à Ancenis. Il fait lever des rameurs dans la province romaine et se procure des matelots et des pilotes. Il se fait aider par des vaisseaux gaulois fournis par les Pictons et les Santons. Cette armada n’était pas suffisante. L’historien romain Dion Cassius (155-235) écrit : « César était dans le plus grand embarras jusqu’au moment où Decimus Brutus, venant de la Méditerranée, le rejoignit avec des vaisseaux rapides. » (Histoire romaine, Livre 39, § 40) Le point de ralliement des flottes romaines aurait pu être le mystérieux Portus Secor, identifié à Pornic, selon Henri Pineau. Pourquoi ce nom de Pornic ? César aurait changé le nom de Portus Secor en celui de Portus Niceus, en souvenir de sa victoire contre les Vénètes. (J. Rousseau, 1968, p. 127)  

            Toujours selon Henri Pineau, la bataille navale se déroula dans la baie de Guérande-Le Croisic, beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. La capitale des Vénètes était Corbilo, dans la baie du Croisic. Selon Yannik Chauvin, le combat naval se déroula le 21 août 56. Le récit de la bataille diffère entre celui de César et celui de Dion Cassius.

             Pour César, les bateaux vénètes à voiles sont mis à mal par les galères. Ils s’enfuient, mais le vent tombe lors de leur fuite et les livre à la fureur des Romains, qui les poursuivent à force de rames.  Pour Dion Cassius, les Vénètes passent à l’offensive et sont sur le point de remporter la victoire, lorsque le vent tombe lors de leur attaque et les met alors à la merci des galères romaines. De toute façon, le résultat est le même : les Vénètes sont défaits.

            César fit mettre à mort les sénateurs vénètes et réduisit en esclavage le reste de la population. Il fit raser la ville de Corbilo, dont il ne reste aucune trace et qui pourrait avoir été à l’emplacement du Croisic. Comme le disait un chef breton à ses troupes avant le combat contre les légions : « Enlever, massacrer, piller, voilà ce que les Romains nomment, avec leurs mots trompeurs, empire, et là où ils créent un désert, ils appellent cela pacification. » (Tacite, Vie d’Agricola, XXX, 6-7, Les Belles Lettres, 2002, p. 55) C’est l’application d’une stratégie d’anéantissement, une montée aux extrêmes de type clausewitzien. C’est une guerre à but absolu où l’on ne négocie pas la paix avec un ennemi qui doit être exterminé.

            Quel fut le sort de l’île d’Her et de la tribu des Ambiliates ? Peut-on imaginer que quelques navires de l’île d’Her aient pu regagner leur havre ? César a-t-il fait là aussi exterminer les élites locales, selon sa façon habituelle de faire face à une guerre insurrectionnelle ? Questions sans réponse. Quant aux Ambiliates, l’empereur Auguste donna leur territoire littoral aux Pictons vers 27-25 av. J.-C., pour les récompenser de l’aide fournie à César. (C. Bouhier, 1998, p. 15-16) Les Santons, pour prix de leur collaboration, obtinrent « la prépondérance dans l’organisation et l’exploitation des relations commerciales avec les pays méditerranéens et la Bretagne. » (H. Pineau, 1970, p. 46)

2-Philbert et la géopolitique des estuaires   

            Saint Philbert (vers 616-vers 690) eut un grand dessein géoéconomique : le contrôle des estuaires de la Seine et de la Loire et de leurs relations commerciales.   

            En 654, Philbert obtient du roi Clovis II (639-657) et de la reine Bathilde la concession d’un domaine à Jumièges, sur la rive droite de la Seine, en aval de Rouen. Le monastère développe ainsi des liens commerciaux avec les royaumes anglo-saxons. La reine Bathilde est d’ailleurs d’origine anglo-saxonne.

            Après sa rupture avec le maire du palais Ébroïn, Philbert se réfugia auprès de l’évêque de Poitiers, Ansoald. Il fonda un monastère, vers 676, dans l’île d’Herio, largement ouverte sur l’Océan. Le port de l’île, appelé La Conche, était en effet en relations suivies avec Nantes et Bordeaux, la Bretagne anglo-saxonne et l’Irlande celte, en particulier avec le port de Galway. Noirmoutier exportait du sel en échange de blé, d’huile, de bovins, de plomb et de vêtements. (C. Bouhier, 1998, p. 26)

            Par sa donation du 1er juillet 677, l’évêque de Poitiers Ansoald offre au monastère de Noirmoutier un domaine continental : la villa de l’Ampan [Beauvoir-sur-Mer], avec ses maisons, champs, vignes, salines, colons ; la villa de Deas [Saint-Philbert-de-Grandlieu], avec tous ses biens, et encore trois autres villae.   

            La villa de Beauvoir, avec le port de La Fourche, permet de compléter l’encerclement de la baie de Bourgneuf.  La villa de Deas assure la surveillance de l’estuaire de la Loire et l’arrêt de l’expansion de l’évêché de Nantes. Les monastères de Luçon et de Saint-Michel-en-l’Herm, fondés vers 682, contrôlent la côte sud du Poitou.    

            Ainsi, vers 685, Jumièges domine l’embouchure de la Seine et Noirmoutier dirige Jumièges. Noirmoutier contrôle aussi l’estuaire de la Loire. Comme l’écrit Claude Bouhier, avec Philbert : « Pour la première fois – et presque la dernière – Noirmoutier était en partie maître de son destin et dirigeait le destin d’autres collectivités sur le continent. » (C. Bouhier, 1998, p. 22)

            Après un séjour à Jumièges en 684, Philbert revient à Noirmoutier pour gouverner l’ensemble de ses fondations. C’est là qu’il mourut, un 20 août, peut-être vers 690.  Partant de rien, il avait fait de Noirmoutier la tête d’un empire monastique, maritime et commercial. Mais les empires survivent rarement à leur fondateur.

            Bientôt, dans toutes les églises et les monastères de l’Empire carolingien, on allait chanter, lors de la procession des Rogations, les trois jours précédant l’Ascension :

            « A furore Normannorum, libera nos Domine. De la furie des hommes du Nord, libère-nous Seigneur. » 

 3- Une base viking à l’embouchure de la Loire

            La position géostratégique de Noirmoutier n’a pas échappé à ces grands navigateurs que furent les Vikings. Or les incursions des Vikings furent une catastrophe pour l’empire carolingien en général et pour l’île de Noirmoutier en particulier. Reprenant à leur compte la vision géopolitique grandiose de saint Philbert pour Noirmoutier, les Vikings transformèrent l’île d’Herio en une simple mais dangereuse base géostratégique.   

            a- La menace norvégienne

            A partir de l’île d’Herio, les Vikings contrôlèrent l’estuaire de la Loire, son cours et ses affluents. De là, ils ravagèrent en effet Nantes, Angers, Tours, Poitiers et bien d’autres cités.

             Les pirates qui rançonnent Noirmoutier sont des Vikings de Vestfold (Vestfaldinges), venus de la rive occidentale du fjord d’Oslo. Leurs chefs appartiennent à la prestigieuse dynastie des Ynglingar. Au cours de leurs raids, ils pillent des abbayes et capturent des otages qu’ils vendent comme esclaves ou libèrent contre rançon.  

            L’arme absolue des Vikings, c’est leur bateau léger, le knörr. Long de 23,30 mètres, large de 5,25 mètres, haut de 1,95 mètre, il pèse 9 tonnes et embarque 70 hommes. Son tirant d’eau est de 90 à 95 centimètres. Il remonte donc facilement les rivières. La tactique des Normands est fondée sur la surprise et la rapidité.   

            Ermentaire (800-862-867), dans la célèbre Préface du Livre II des Miracles, décrit cet affolement qui gagne l’empire, à partir, entre autres bases, de Noirmoutier : « Le nombre des navires [normands] augmente. […] Des villes sont prises sans résistance : Bordeaux, Périgueux, Saintes, Angoulême et Toulouse ; les cités d’Angers, de Tours et aussi d’Orléans sont anéanties. Les reliques de nombreux saints sont emportées. […] tous les habitants prennent la fuite. Rares sont ceux qui disent : Restez, restez, résistez, battez-vous pour la patrie, les enfants et le pays. »   

            Les attaques normandes contre Noirmoutier ont peut-être commencé en 799. D’abord épisodiques, elles deviennent saisonnières. Dès 819, les moines de Noirmoutier déménagent chaque été à Deas. La situation devient difficile. Que faire ?

            b° L’essai de stratégie défensive

            L’abbé Hilbod (825-862) est un militaire énergique et un politique avisé tout autant qu’un abbé religieux. Il demande à l’empereur Louis le Pieux (778-814-840) l’autorisation de construire une fortification autour du monastère. C’est un castrum, entouré de murailles et de fossés alimentés par l’eau de la mer. L’autorisation est accordée par le diplôme impérial du 2 août 830. En réalité, les habitants et leur seigneur ecclésiastique « ont déjà effectué ce travail comme ils ont pu », donc avant de recevoir la permission impériale. En échange de leur service de garde, les habitants sont exemptés de corvées.

            Cette stratégie défensive de l’abbé Hilbod, appuyée sur la force matérielle d’un castrum et sur la force morale des reliques de saint Philbert, était-elle viable ?

            Il semble que oui. Le castrum fut en effet témoin d’une victoire franque contre les Vikings, le 20 août 835, jour de la fête de saint Philbert. Neuf navires normands, montés par environ 630 hommes, débarquèrent au port de La Conche, devant le castrum. Les Normands remontèrent la rue du Château pour surprendre les moines. Mais un messager avait averti la garnison de l’arrivée de la flottille viking. Les défenseurs étaient des cavaliers, conduits par leur chef Renaud, comte d’Herbauges depuis 826. L’épée à la main, ils sortirent par la porte occidentale de la forteresse pour se heurter aux envahisseurs. Pour cette fois, la surprise jouait en faveur des Francs. Ermentaire, qui semble bien renseigné, écrit au Livre II des Miracles de saint Philbert:

             « Le jour même de la fête du saint, à neuf heures, la bataille s’engagea contre les neuf navires pour ne se terminer que le soir. Quatre cent quatre-vingt-quatre Normands furent tués. Un seul des nôtres succomba, mais beaucoup de chevaux furent tués et un certain nombre de cavaliers blessés. Celui qui a été témoin de ces faits a cru bon de les raconter. » (Ermentaire, Miracula, Livre II, XI, 1999, p. 137-138)

            Dans le combat du 20 août 835, les Francs ont donc perdu beaucoup de chevaux, ce qui affaiblit l’outil militaire du comte Renaud et l’incite à se dégager de la défense de l’île. D’autre part, les attaques répétées des Vikings contre Noirmoutier indiquent qu’ils sont à la recherche d’une base navale permanente pour contrôler l’estuaire de la Loire. Tenaces et volontaires, ils vont revenir jusqu’au succès de leur entreprise. Seraient-ils restés dans leur base navale de l’île d’Herio jusqu’en 882 ? Ce n’est pas prouvé, mais ce n’est pas impossible.

            La guerre est la lutte de deux volontés, disait le maréchal Foch. Or c’est la volonté et les moyens qui ont manqué au responsable politique et militaire du royaume d’Aquitaine, dont dépendait Noirmoutier. L’abbé Hilbod avait demandé au roi Pépin d’Aquitaine (803-817-838), 2e fils de Louis le Pieux, son aide contre les Vikings. Pépin refusa. Tout prétexte lui fut bon. La mer baisse-t-elle ?   Les basses mers interdisent aux navires transportant ses troupes de passer dans l’île. La mer monte-t-elle ? Les marées hautes rendent le passage à gué impraticable aux soldats du roi.

             Hilbod prend alors la décision de transférer les reliques de saint Philbert à Deas. Le départ du sarcophage de saint Philbert de Noirmoutier pour Beauvoir eut lieu le 7 juin 836. Cette initiative est grave. En effet, pour les gens de cette époque, le contact avec les reliques procurait aux populations un sentiment de puissance, voire d’invulnérabilité. Les ossements des saints possédaient un fort pouvoir thaumaturgique et protecteur. Les deux Livres des Miracles de saint Philbert sont écrits par Ermentaire pour le démontrer. Le départ des reliques démoralise la population et les défenseurs de l’île.

            c° La base viking d’Herio et sa stratégie offensive   

            Sur le plan de la géostratégie, abandonner l’île de Noirmoutier allait s’avérer être une grave erreur. Car « la liberté d’action constitue l’essence même de la stratégie », selon le général Vincent Desportes. Or, en abandonnant Noirmoutier aux Vikings, en leur laissant la liberté d’action et de mouvement, le pouvoir carolingien leur donnait une base navale, centre à la fois d’attaque et de repli. Cette base permettait de remonter la Loire et ses affluents, comme l’avait vu saint Philbert. Elle contribuait à désorganiser l’économie et la sûreté de l’Empire carolingien, dont elle allait précipiter la ruine.

            Quelques faits viennent à l’appui de ce constat. Les Vikings ont ruiné l’œuvre grandiose de saint Philbert.  

            Et cette ruine a été totale, puisque les Vikings ont détruit le centre culturel, religieux et économique de Philbert à l’embouchure de la Seine, et pour que rien ne lui soit épargné, ils ont également détruit ce qui faisait la grandeur de Noirmoutier au sud de l’estuaire de la Loire, sa vitalité culturelle et sa quasi autonomie stratégique : le monastère et le castrum.

            Le 13 mai 841, les Vikings mettent à sac la ville de Rouen. Pour faire bonne mesure, le 24 mai 841, ils brûlent l’abbaye de Jumièges et sa riche bibliothèque.

            Les Norvégiens vestfaldinges installent alors leur base navale à Noirmoutier. À partir de cette île, la ville de Nantes est prise d’assaut par une attaque combinée des Norvégiens et des Danois le 24 juin 843, jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Les Normands brûlent la ville de Saintes en 845.

            Puis les Vestfaldinges détruisent le monastère de Noirmoutier en juillet 846. Sortant de cette base, ils ruinent le monastère de Deas le 29 mars 847. En 853, ils incendient le monastère de Luçon et celui de Saint-Michel-en-L’Herm. L’œuvre monastique de saint Philbert en Bas-Poitou est alors entièrement réduite en cendres. De nouveau, à partir de Noirmoutier, le 8 novembre 853, les Vikings incendient Tours et sa basilique, peu avant la fête de saint Martin. Ils attaquent Poitiers par la Loire, la Vienne et le Clain en 855. Ils reviennent à Poitiers en 863 et brûlent l’église Saint-Hilaire. Ils récidivent encore à Poitiers en 865, puis en 868, mais cette fois-ci, ils sont enfin battus par les Poitevins.  

            Comme l’écrit l’historien Pierre Bauduin : « Les expéditions engagées par les vikings contre la péninsule ibérique ou en Méditerranée en 844 et 858-862 suggèrent qu’ils disposaient de bases […] pour rassembler leurs navires en vue de raids importants : dans les deux cas, le point de départ semble avoir été l’embouchure de la Loire. » (Histoire des Vikings, Tallandier, 2019, p. 83) Cette base de départ pourrait fort bien être Noirmoutier. Ainsi, pendant près d’un demi-siècle, l’île a été le centre incontesté d’une stratégie offensive, fondée sur une redoutable flotte de guerre à la mobilité déconcertante.

            Mais, au cours de sa longue histoire, Noirmoutier a surtout adopté une stratégie défensive, plus adaptée à la faiblesse de ses moyens économiques et militaires.

II- Une stratégie défensive, appuyée sur le château  

            A partir du moment où les vicomtes de Thouars et les seigneurs de La Garnache dominent Noirmoutier, sa géostratégie devient résolument défensive. Elle s’appuie sur le château, héritier solide du castrum carolingien. Les seigneurs de La Garnache sont probablement d’origine normande. Une colonie viking s’était implantée à Nantes en 919.

  1. Du castrum au donjon   

            Les premiers seigneurs de La Garnache connus remontent à 1020 environ, avec Gautier et son frère Goscelin (vers 1020-1060). Leurs descendants s’appellent tous Pierre. Il est possible que ce soit au temps de Pierre II (1075-1128/1130) que le donjon roman de Noirmoutier, ou du moins sa première version, ait été construit par les vicomtes de Thouars. Peut-on déceler un rapport entre l’édification du donjon et la participation de Pierre 1er de La Garnache (1060-1075) à l’expédition de Barbastro en Espagne contre les Sarrasins (1064), et celle de Pierre II à la première croisade (1097-1099), tous deux sous les ordres des vicomtes de Thouars ? « Cette construction a pu intervenir dès le XIe siècle, écrit Marie-Pierre Baudry. Noirmoutier était très tôt une place stratégique, en raison de son port de commerce qu’il fallait contrôler. » (M.-P. Baudry, 2019, p. 104)

            La construction du donjon et son achèvement progressif montrent que, faute de marine militaire efficace, c’est une stratégie résolument défensive qui a été adoptée pour l’île de Noirmoutier. Stratégie des puissants vicomtes de Thouars ou des plus humbles seigneurs de La Garnache ? C’était un retour à la géostratégie prévoyante et défensive de l’abbé Hilbod, première manière, face aux Vikings.

            Cette stratégie défensive a bien réussi à Noirmoutier contre les descentes anglaises puis espagnoles, grâce à la résistance d’un château relativement bien préparé à toute attaque. Par contre, la défensive a échoué devant l’invasion hollandaise, menée avec des forces considérables qui ont submergé les défenses de l’île et fait tomber le château. L’île en effet, n’a pas de profondeur stratégique. Cette dernière ne peut lui être procurée que par une marine de guerre puissante, capable d’assurer la supériorité maritime, ou par une série de batteries côtières, ou enfin par des secours terrestres importants venus du continent voisin. A chaque fois que des troupes françaises ont approché des côtes de Noirmoutier, l’adversaire a lâché prise et mis à la voile.       

  1. La descente anglaise de 1388

            Lors de la guerre de Cent Ans, l’amiral d’Angleterre Richard FitzAlan (1344-1397), 4e comte d’Arundel, se présente devant Noirmoutier en juillet 1388 avec une flotte de 140 navires. Ce bouillant seigneur de 42 ans a imposé au faible roi Richard II (1367-1400), francophile (il épouse Isabelle de France, fille de Charles VI), la reprise de la guerre contre la France et l’attaque contre Noirmoutier, autrefois possession anglaise et porte d’entrée dans le Poitou.

            Les Noirmoutrins, peu nombreux sans doute parce que décimés par la peste noire de 1348, se réfugient derrière les murailles du château et résistent à l’envahisseur. L’enceinte qui abrita les habitants englobait alors le prieuré Saint-Philbert et l’église, et peut-être une partie du bourg, en suivant la rue actuelle du Vieil Hôpital et celle de la Maduère. (M.-P. Baudry, 2019, p. 100)  Pour se venger, les Anglais « se retirèrent après avoir brûlé presque toutes les maisons, détruit les vignes, les moissons, et emporté autant de butin que le pillage put leur en fournir. » (F. Piet, 1982, p. 484)

            On a dit aussi que les Anglais détruisirent l’église paroissiale ou la chapelle Saint-Michel, sise à l’emplacement du vieux cimetière actuel. Or la charte de Charles VI ne signale aucune destruction d’église ou de chapelle. En effet, devant la misère des habitants, le roi Charles VI (1368-1380-1422) accorde aux Noirmoutrins l’exemption du paiement des aides pour fait de guerre, par une charte donnée à Paris le 25 octobre 1392. L’octroi de la charte est lié à « la supplication » des seigneurs de l’île, Marie de Craon et de Sully (1364-1409) et Guy VI de La Trémoille (1346-1397).

            La charte royale souligne bien la position géostratégique de l’île « tout environnée de mer et en frontière de nos ennemis », qui peuvent l’envahir par voie maritime de jour et de nuit, façon indirecte de noter la faiblesse de la marine française. Selon la charte, le château de Noirmoutier « est l’un des plus forts, spacieux, notables et anciens de toute la contrée et du pays d’environ, et où il convient d’avoir très grand garde. » Si les ennemis prenaient le château, ce « serait la destruction de tout le pays de Poitou et de Saintonge, […] et dont, pour occasion de ce, très grands dommages et inconvénients se pourraient ensuivre en notre royaume et à la chose publique d’icelui. » Noirmoutier, porte d’entrée du Poitou : donc pivot géostratégique.

            Signe positif, le château a tenu bon et ce malgré plusieurs assauts, dont l’échec explique la rage des envahisseurs contre les habitations et les cultures de l’île. Les Noirmoutrins, dit le roi, se « défendirent de tout leur pouvoir à l’encontre » des Anglais. Le roi signale de plus les calamités naturelles, les tempêtes et les submersions, cette « fortune et orage de temps » et cette « élévation de la mer », qui a « tellement surmonté les terres et les marais de ladite île ».

            Quant à Richard d’Arundel, le conquérant malchanceux, il fut arrêté le 12 juillet 1397 pour complot contre le roi Richard II, condamné à mort et exécuté le 21 septembre suivant.

            En février 1458, ce fut la dernière grande descente anglaise à Noirmoutier. L’île fut encore une fois entièrement ravagée, le Bois de La Chaise brûlé. Le quartier du château fut incendié, ainsi que l’hôtel Hilleret Seigneuret, fief Boucharde. Mais le château résista de nouveau aux Anglais. Le danger  pour Noirmoutier allait maintenant venir de la puissance montante, celle qui avait découvert l’Amérique et ses richesses, l’Espagne. Danger d’autant plus grand que l’Espagne était devenue une puissance maritime, riche du commerce des Amériques, et qu’elle possédait les Pays-Bas, chers au cœur de Charles-Quint.     

2. La descente espagnole de 1524

            L’île est donc de nouveau dans une situation dangereuse, car elle se trouve sur la route maritime qui relie l’Espagne aux Pays-Bas espagnols. Peut-elle couper la route des Flandres ? Il n’en est rien. Par contre, les interventions ibériques sont d’autant plus faciles que le roi de France n’a toujours pas de flotte océane digne de ce nom à leur opposer. Or, des corsaires de Dieppe attaquent les navires de commerce espagnols jusque dans la baie de Bourgneuf. En riposte, les Espagnols entrent dans la Baie le 1er mai 1524, brûlent le bateau du corsaire dieppois Jehan Furon et se préparent à débarquer à La Fosse. La menace se rapproche.

            1° Les mesures défensives de Louis II de La Trémoille

            Mais le seigneur de Noirmoutier, Louis II de La Trémoille (1460-1492-1525), vicomte de Thouars, gouverneur de Bourgogne et amiral de Guyenne, était un personnage énergique et un militaire averti. Dès 1522, il avait mis en garde les insulaires à qui il offrait son appui : « Ne faillez de faire bon guet et fortifiez vos côtes et de ma part vous y aiderai. » Le 12 juin 1523, il avait nommé le capitaine Colinet de Verdigny pour diriger la défense de l’île.  

            François Piet écrit dans ses Mémoires : « En avril 1524, les Espagnols se présentèrent devant Noirmoutier et y effectuèrent un débarquement. [Celui-ci eut lieu le 1er mai à La Fosse. (C. Bouhier, 1998, p. 39)] Plusieurs insulaires furent tués, d’autres blessés. L’île entière fut livrée au pillage. Les habitations furent brûlées, les champs dévastés ; […]. » (F. Piet, 1982, p. 497) Louis II de La Trémoille écrit en effet de Dijon, le 8 mai 1524 : « les ennemis du roy […] ont pillé notre isle, dont n’ont eu résistance que de nostre chasteau. » (C. Bouhier, 1969)

            Louis II accorda, dès juin 1524, une somme de 1.200 livres pour doter l’île d’un parc d’artillerie de 15 canons de divers calibres, avec un capitaine et douze soldats, dont un canonnier de Dieppe. Il ordonna à son vice-amiral Regnault de Moussy de vérifier les défenses de la côte atlantique et le vice-amiral vint en tournée d’inspection à Noirmoutier le 28 juillet 1524, preuve que l’alerte de mai avait été prise au sérieux. Malheureusement pour Noirmoutier, Louis II de la Trémoille fut tué à la bataille de Pavie le 24 février 1525.

            a° Louise Borgia défend Noirmoutier          

            Tenaces, les Espagnols tentèrent encore une descente, justement en février 1525, comme le signale Louise Borgia, la jeune épouse de Louis II, qui combat alors à Pavie. Louise Borgia est la fille du très machiavélien Prince César Borgia et de Charlotte d’Albret.  Elle avait épousé à 17 ans Louis II de La Trémoille, qui en avait alors 57. Dans une lettre donnée à Thouars, le 10 février 1525, Louise Borgia, la jeune vicomtesse de 25 ans, écrit à son receveur de Noirmoutier, afin de préparer la défense de son île :

            « Receveur de Noirmoutier, nous avons été avertie de quelque entreprise faite par les galions d’Espagne de prendre et envahir notre ysle et, pour y obvier, avons ordonné et commis Thomas de Chargé, sieur de Bessay, lequel y envoyons avec quelques gens qu’il mène avec lui pour avoir l’œil et mettre en ordre nostre chastel du dit lieu et y faire en la dite île ce qu’il verra être convenable et nécessaire pour la sûreté et tuition [protection] d’icelle et des gens y habitant et de leurs biens. » (L. Troussier, 1942, p. 29)

            D’autres alertes à la menace espagnole surgirent : en 1528, 1537, 1540, 1542 et 1543, mais sans revêtir la gravité de celle de 1524. Elles permirent de faire réparer le château et de développer son parc d’artillerie, en partie grâce à des prises faites sur des galions espagnols. La milice est organisée solidement. Elle est composée de cinq dizaines d’hommes, commandées chacune par un capitaine. Les hommes valides doivent aussi faire le guet au château.

            b° Vers une défense en profondeur

            Mais face à une menace maritime, il est nécessaire de prévoir une défense avancée de l’île et de son château. Ce dernier constitue certes l’ultime rempart de la défense, il importe cependant de tenir tout débarquement à distance. C’est pourquoi, en 1547, sous Claude de La Trémoille-Noirmoutier (1534 ?-1560-1566), un canon est installé au bois de la Chaise pour protéger la rade ouverte. C’est le début de la mise en place d’un système de batteries côtières, pour donner au château un peu de cette profondeur stratégique qui manque tant à Noirmoutier. Ce système côtier fut développé au XVIIIe siècle et connut son apogée au temps de la Révolution.    

            Cependant, la menace espagnole va être bientôt relayée par la réalité batave, qui marqua l’île d’une empreinte indélébile : la destruction totale des deux tours sud du château.    

3- La stratégie indirecte des Hollandais (1674)  

            Dans cette circonstance, Noirmoutier fut victime de la stratégie indirecte des Hollandais, qui prirent un chemin détourné pour atteindre leur but.

            Comment faire lâcher prise à Louis XIV qui vient de déclarer la guerre à la Hollande, avec la complicité du roi Charles II d’Angleterre, le 6 avril 1672 ? D’abord en nouant une vaste coalition anti-française, puis en portant une attaque sur des possessions françaises accessibles par mer (Antilles, îles côtières de l’Atlantique). C’est l’exemple même d’une stratégie indirecte.

            Les Provinces-Unies du prince Guillaume d’Orange, populaire en Angleterre, obtiennent l’alliance du Saint-Empire et de l’Espagne le 30 août 1673, puis une paix séparée avec l’Angleterre (19 février 1674). Privée du concours de la flotte anglaise, la France laisse donc la redoutable flotte hollandaise, avec ses grands amiraux, Ruyter et Tromp, dominer la mer du Nord, la Manche et l’océan Atlantique.   

            La flotte française, sous l’amiral Abraham Duquesne, se replie sur la Méditerranée. Or, le 10 janvier 1678, l’Angleterre s’allie avec les Provinces-Unies. Isolé, Louis XIV doit signer la paix de Nimègue, le 10 août 1678.

            C’est dans ce contexte international que se situe l’expédition hollandaise contre Noirmoutier. Comment a-t-elle été conçue ?

            L’entourage du prince Guillaume d’Orange, Stathouder des Provinces-Unies, compte des huguenots français, dont Jean-François de Paule, seigneur de Sardan. Ces huguenots conseillent un débarquement hollandais entre Nantes et Bordeaux pour favoriser un soulèvement des protestants du Sud-Ouest contre Louis XIV. Les troupes françaises lâcheraient alors prise sur la Hollande.

             Sardan s’est réfugié à Londres en 1673. Il y rencontre l’ambassadeur des Provinces-Unies et celui d’Espagne. Il signe un traité d’alliance entre les protestants français et Guillaume d’Orange le 21 avril 1674 et avec l’Espagne en juillet suivant. Le traité prévoit « la mise en place d’une confédération de provinces réunissant Guyenne, Languedoc, Provence et Dauphiné. » (C.-É. Levillain, 2012) L’accord stipule aussi que la Hollande portera « secours aux provinces confédérées au moyen d’une flotte de soixante navires de guerre sur lesquels seraient embarqués pas moins de 10.000 hommes. Sardan fournit des conseils pour des projets de destruction des arsenaux de Brest et de Rochefort, et d’occupation des îles de Noirmoutier, Ré et Oléron. » (Idem)    

            Cette machination politique est un exemple type de ce que les stratégistes nomment une manœuvre d’approche indirecte. L’approche stratégique indirecte ayant été réalisée par voie maritime, la mer permettant de choisir librement la cible, l’attaque peut être directe sur le plan de la tactique, comme le montre le débarquement hollandais sur la côte du Vieil. Déjà, vers 424-415 avant J.-C., le Pseudo-Xénophon décrivait cette stratégie d’approche indirecte et de liberté d’action que procure la maîtrise de la mer :

            « 4. Les maîtres de la mer peuvent […] ravager à l’occasion les terres d’ennemis plus forts qu’eux. Ils sont libres en effet d’aborder sur des côtes où il n’y a que peu ou point d’ennemis, sauf à se rembarquer et à prendre le large, si l’ennemi paraît. » (La République des Athéniens, II, 4, Garnier-Flammarion, 1967, p. 479)

            L’arrivée des troupes françaises sur la côte du Bas-Poitou, près de Fromentine, fit en effet prendre le large à la flotte hollandaise.     

III. Un pivot géopolitique ou géostratégique?  

            Au cours de son histoire bimillénaire, l’île de Noirmoutier a-t-elle joué le rôle de pivot géopolitique ou géostratégique ? Selon le géopoliticien américain Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le grand échiquier, paru en 1997 : « La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l’importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions […]. Il arrive aussi qu’un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance. » p. 68.         

            Les raids vikings, la descente hollandaise, ont montré que Noirmoutier peut jouer, pour des adversaires de la France, le rôle de pivot géopolitique. Et c’est pendant les guerres de la Révolution que l’Angleterre aurait pu utiliser à fond la carte de Noirmoutier, grâce à sa supériorité maritime, pour ne pas dire sa maîtrise de la mer. Or l’Angleterre a laissé passer le moment favorable d’un débarquement et d’une aide décisive à l’insurrection vendéenne. Pour la sauvegarde des intérêts vitaux de la France, ce fut une chance.     

            Dans le tome V de ses Théories stratégiques (1935), l’amiral Raoul Castex, fondateur de l’IHEDN, explique comment la Royal Navy n’a pas su tirer parti de sa supériorité maritime dans les années 1793-1795. La flotte anglaise dispose de 115 vaisseaux de ligne contre 76 à la France. L’Espagne et la Hollande, qui avaient soutenu la France lors de la guerre d’Indépendance américaine, sont maintenant aux côtés de l’Angleterre. L’alliance de l’Espagne ouvre la Méditerranée à la Navy. Et c’est précisément la Méditerranée qui attire les Anglais. La flotte anglaise tente de s’emparer de Toulon et de la Corse, mais sans succès durable. Une autre partie de la flotte anglaise se porte à la conquête des Antilles françaises. Ces opérations détournent l’Angleterre des côtes vendéennes.

            Or, après l’échec de Toulon (19 décembre 1793), l’Angleterre a besoin d’une tête de pont dans la France de l’Ouest ; d’autre part, depuis leur échec de Cholet (17 octobre 1793), les Vendéens ne peuvent tenir face aux Mayençais de Kléber sans un secours extérieur. L’Angleterre dispose de la maîtrise des communications maritimes. L’ouverture d’un front anglo-vendéen sur la côte atlantique obligera la Convention à diviser ses forces, disposées sur les fronts de l’Est, des Alpes et des Pyrénées. Des difficultés en résulteront pour les manœuvres et la logistique françaises. Par contre, les communications anglaises sont faciles entre Portsmouth et le golfe de Gascogne. L’Angleterre a le choix entre une opération majeure (Bretagne-Vendée) et une opération limitée à la Vendée. Elle ne choisira ni l’une ni l’autre. « Attendre et voir » semble avoir été sa ligne d’inaction. 

            De leur côté les Vendéens commettent une grave erreur stratégique. Après Cholet, ils quittent la base de leur puissance, leur centre de gravité dirait Clausewitz, c’est-à-dire le Bocage vendéen, pour entreprendre la désastreuse Virée de Galerne à la recherche d’un port normand qu’ils ne prendront jamais, alors que Charette vient leur offrir le port de Noirmoutier le 12 octobre 1793. De Noirmoutier, d’Elbée et Charette lancent un appel à l’Angleterre le 4 décembre 1793. Ils demandaient l’envoi de 10.000 hommes de troupes, 200.000 livres de poudre, 50 canons avec des canonniers, 6.000 boulets et 6.000 fusils. Mais les Anglais ne réagissent pas et Haxo reprend Noirmoutier le 4 janvier 1794. Le moment favorable, le kairos, était passé. Il ne reviendrait plus.   

                                                           Conclusion    

            Peut-on résumer l’histoire extérieure si variée de Noirmoutier en la ramenant à quelques thèmes dominants comme ceux de stratégie offensive et de stratégie défensive ? Notre parcours semble suggérer que la défensive l’emporte de loin dans l’existence de notre île. Mais si nous tenons à lui conférer une unité satisfaisante pour des esprits méthodiques, la notion de pivot géopolitique ou géostratégique peut sans doute nous conduire à accepter ce principe fédérateur.

            En effet, la situation géographique sensible de Noirmoutier à l’embouchure de la Loire constitue une constante dominante de son histoire. D’autre part la vulnérabilité potentielle de l’île aux agressions extérieures, en raison justement de sa position géographique et de son absence de profondeur stratégique, est une autre constante du destin de Noirmoutier. Cette constante a influencé le comportement des acteurs géostratégiques extérieurs, aussi bien les Vikings, que les Anglais, les Espagnols, les Hollandais ou les Républicains de 1793/1794. Ainsi, au temps des Vikings ou lors de la Révolution, l’antique île d’Her a joué un rôle clé pour accéder à la vallée de la Loire et à l’hinterland continental. Plus récemment, en 1918, les Américains y ont installé une base d’hydravions et en 1942/1944, les Allemands l’ont intégrée dans le Mur de l’Atlantique, dans les deux cas toujours pour contrôler l’estuaire de la Loire.

            L’histoire d’une île serait-elle déterminée par les conditions géographiques ? En grande partie, certes, mais pas uniquement. De nos jours encore, un marin de l’île de Noirmoutier, Michel Adrien, a su bâtir un empire transocéanique à partir de ce pivot géostratégique. La présence de l’océan offre en effet aux habitants de multiples échappées et, comme le dit Baudelaire, car les poètes ont toujours le dernier mot :

                                               Homme libre, toujours tu chériras la mer !   

                                                                                                        Bernard Pénisson

(Conférence donnée le 22 octobre 2020 devant l’assemblée générale des Amis de l’île de Noirmoutier)

                                                           Bibliographie

Sources :

César, Guerre des Gaules, Les Belles Lettres, tome I, 1958, Livres I-IV, XXXIII-124 p.

Dion Cassius, Histoire romaine, Livres 38, 39 et 40, Les Belles Lettres, 2011, 243 p.

Ermentaire, Vie et Miracles de saint Philbert, traduction et étude par l’abbé Louis Delhommeau et Claude Bouhier, Noirmoutier, Les Amis de l’Île de Noirmoutier, 1999, 145 p.

Pastoret, Marquis de, Ordonnances des rois de France, volume XVIII, Paris, Imprimerie royale, 1828, charte du 25 octobre 1392, p. 459-461.

Articles :

Bon, François, « Vir Domini Filibertus », Lettre aux Amis, n° 63, 3e trimestre 1986, p. 5-16.

Bouhier, Claude, « Les guerres franco-espagnoles de la première moitié du XVIe siècle et leurs répercussions à Noirmoutier », Bulletin philologique et historique du Comité des Travaux historiques et scientifiques, 1969, fascicule 1, p. 271-281.

Levillain, Charles-Édouard, « Une guerre souterraine contre Louis XIV. L’Espagne, la Hollande et les projets de révolte de 1674 », Mélanges de la Casa de Velasquez, Nouvelle série, 42-2, 2012, p. 201-223.

Troussier, Louis, « Les La Trémoille. La fin de la Guerre de Cent Ans », Annuaire de la Société d’Émulation de la Vendée, 1942-1949, p. 11-32.

Études :

Baudry, Marie-Pierre, Le château de Noirmoutier, Parthenay, Atemporelle, 2019, 174 p.

Bauduin, Pierre, Histoire des Vikings. Des invasions à la diaspora, Tallandier, 2019, 667 p.

Bouhier, Claude, Noirmoutier à travers les siècles, Beauvoir-sur-Mer, Éditions de l’Étrave, 1998, 100 p.

Brzezinski, Zbigniew, Le grand échiquier, Bayard, 1997, 281 p.

Castex, amiral Raoul, Théories stratégiques, tome 5, 1e édition 1935, Economica, 1996, 664 p.

Chauvin, Yannik, Le Roman de la guerre des Gaules. Livre IV. Tempête sur l’Atlantique, Saint-Malo, Pascal Galodé, éditeurs, 2012, 365 p.   

Clausewitz, Carl von, De la guerre, Éditions de Minuit, 1955, 765 p.

Foch, maréchal Ferdinand, Des principes de la guerre, 1903, Economica, 2007, 323 p.

Gabory, Émile, Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, 2009, 1.481 p.

Liddell Hart, sir Basil H., Stratégie, Perrin, 1998, 439 p.

Marmin, André, Incursions et invasions, Édition « Les Amis de l’Île de Noirmoutier, 1997, 104 p., collection « L’Île de Noirmoutier à travers l’Histoire ».

Pénisson, Bernard, Histoire de la pensée stratégique. De Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 447 p.

Piet, François, Mémoires sur l’île de Noirmoutier, Marseille, Laffitte Reprints, 1982, 726 p.

Pineau, Henri, La côte atlantique de la Bidassoa à Quiberon dans l’Antiquité, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970, 92 p.

Rousseau, Julien, A travers le marais breton-vendéen, Saint-Céneré, Éditions Saint-Michel, 1968, 328 p.

Déc 262020
 

A l’heure où la France s’interroge sur la forte consommation de stupéfiants par sa jeunesse et où certains vont jusqu’à prôner la dépénalisation de quelques drogues, il nous a semblé utile de faire un petit rappel historique de la question, et en particulier, d’éclairer l’argument d’ancienneté, selon lequel consommer de tels produits s’est toujours fait et s’inscrit dans une tradition ancestrale. L’Amérique latine, berceau de la coca, nous servira de référence.

La première élection d’Evo Morales à la présidence de la République de Bolivie, en 2005, a représenté un changement profond, car elle a été vue par beaucoup comme le triomphe des Indiens sur les Blancs. Elle signifiait qu’enfin les traditions indigènes accédaient à la respectabilité et que, pour la première fois depuis la Conquête espagnole du Nouveau Monde au début du xvie siècle, les vaincus d’hier allaient pouvoir reprendre en main leur destin. Il faut dire, cependant, que cette marche en avant se ferait souvent… avec un rétroviseur, car tous étaient en permanence préoccupés par le souci de retrouver leurs racines, ce qu’ils voyaient comme un ressourcement positif. On célébra donc avec enthousiasme le passé ou, plus exactement, le passé incaïque, et l’un des marqueurs les plus forts de ce mouvement fut la place de choix accordée à la coca.

Certains, peu nombreux, ont bien essayé de suggérer que tout cela n’était pas étranger au fait que le nouveau président était, avant son élection, le principal dirigeant du syndicat des cocaleros, les producteurs de coca, mais l’immense majorité des gens intéressés et des commentateurs, surtout en Europe, ne voulaient voir dans la reconnaissance officielle accordée à cette plante que les retrouvailles du pays avec son glorieux passé, puisque, écrit-on depuis à longueur de journaux et clame-t-on à longueur de discours, mâcher de la coca est une tradition ancestrale.

Ouais ! mais cela dépend de ce qu’étaient les ancêtres. Dans l’esprit de tous ces beaux parleurs ou écrivailleurs, il s’agit clairement des ancêtres lointains, les Incas, fondateurs de cette brillante civilisation que tout le monde connaît… si mal. En réalité, lorsqu’on regarde de près ce qu’elle a été, on observe que la consommation de coca ne se généralisa dans son territoire qu’après la chute de cet empire, avec l’arrivée de la colonisation espagnole. En revanche, elle n’était pas du tout commune au temps des Incas, contrairement à ce qu’écrivent ou claironnent tous les profiteurs de cette drogue : ceux qui, bien sûr, la produisent et la vendent (en Amérique latine et ailleurs), mais aussi ceux qui la consomment dans les pays développés et qui trouvent là un superbe justificatif à leur addiction, un prétexte culturel, qui élève leur pourtant bien peu noble pratique à un rang infiniment supérieur, celui, suprême, du dialogue avec le divin.

Ce point est essentiel. En effet, la production de coca en Amérique est encouragée par le fait que la bourgeoisie occidentale – et la française n’est pas la dernière –, par le fait que tous les bobos du monde développé expliquent que leur usage de la cocaïne n’est que la résurrection et la perpétuation moderne d’une coutume magnifiée par son ancienneté. Comme si toutes les coutumes anciennes étaient bonnes ! Rappelons simplement l’esclavage, le droit de cuissage, l’excision, le cannibalisme rituel, etc., etc. Surtout, ils ne veulent pas reconnaître que, quoi qu’ils en disent, cette consommation est éminemment préjudiciable à l’homme. D’autant plus que la référence aux Amérindiens est foncièrement malhonnête, car si eux mâchent des feuilles de coca (avec de la chaux ou une cendre alcaline ou du bicarbonate), la dose de cocaïne qu’ils ingèrent est infinitésimale, alors que la prise, en Europe, de cette drogue, concentrée et traitée dans des laboratoires clandestins (avec, parfois, l’utilisation de soude caustique !), est hautement dangereuse, comme le prouvent toutes les études médicales, sa consommation pouvant entraîner des complications cardio-vasculaires, des lésions de la peau et des cavités nasales, des syndromes respiratoires, des pathologies mentales (anxiété, dépression, suicide), etc. Ce qui fait dire à l’historien péruvien Enrique Meyer que comparer la coca “traditionnelle” et la cocaïne, c’est comme comparer « les ânes et les avions supersoniques comme moyens de transport » !

Mais revenons à la consommation précolombienne de coca, et rappelons quelques faits historiques. A l’époque incaïque, cette plante était, croyait-on, le moyen d’entrer en contact avec les divinités. Son usage était un privilège dévolu à l’Empereur, l’Inca suprême, qui, rappelons-le, était tenu pour un être d’essence, de nature divine (et non un simple humain en relation privilégiée avec les dieux), Dans les premiers siècles de cette civilisation, lui seul avait droit à cette pratique, et avec lui quelques personnages de tout premier rang, comme le Grand Prêtre (qui était généralement un frère ou un demi-frère du souverain) et la haute noblesse (elle aussi apparentée à l’Inca). Par la suite, l’utilisation de cette feuille magique s’est élargie aux devins, augures, sacrificateurs, guérisseurs et autres prêtres ; elle était alors essentiellement utilisée dans certaines cérémonies religieuses, lors des sacrifices et dans les pratiques curatives exercées par les prêtres. Insistons enfin sur le fait que, d’une façon générale, mâcher des feuilles de coca était toujours réservé à la (toute petite) fraction la plus élevée de la hiérarchie ; dans la plupart des cérémonies, même religieuses, et dans les emplois médicinaux, elles n’étaient pas mâchées, mais, dans un usage assez comparable à l’encens chez les catholiques, jetées dans un brasero : c’était la fumée qui s’en dégageait qui établissait alors le contact avec le dieu que l’on invoquait.

Ainsi donc, à l’époque du “glorieux” empire inca, en dehors d’un très léger et partiel relâchement vers la fin de cette période, jamais l’extension de l’usage de la coca n’a été jusqu’à toucher l’ensemble de la population. Très loin de là. Et dire, comme le font nos bonnes âmes des pays développés, qu’ils se situent dans une longue lignée humaine et que mâcher de la coca est une tradition ancestrale andine, traduit donc soit une ignorance de ce qu’était le monde inca, soit une mauvaise foi caractérisée.

Cet aveuglement, volontaire ou non, empêche en outre de voir un autre aspect très important de la question, à savoir ce qui s’est passé après la période précolombienne, c’est-à-dire à partir de la Conquête du pays par les Espagnols (1532-1541). Alors, la société incaïque s’est effondrée. Les Indiens, perdus, car désormais privés des repères et des appuis que leur fournissait un système à la fois très directif et très protecteur, ont cherché à gagner ou à conserver la bienveillance de leurs dieux : les feuilles de coca étaient le lien dont ils avaient besoin pour établir le contact avec eux. C’est à partir de ce moment-là que la consommation de cette plante commença à se répandre dans le peuple, à se généraliser véritablement à l’ensemble des indigènes ; d’autant qu’aucun tabou ne les retenait plus, quasiment toutes les structures sociales et politiques anciennes ayant volé en éclats.

D’autre part, les Espagnols, qui savaient encore bien peu de choses du monde qu’ils venaient de conquérir, n’avaient aucune idée du changement qui était en train de s’opérer sous leurs yeux. Certes, ils comprirent que les vaincus, qui mâchaient de la coca essayaient d’entrer en contact avec leurs dieux, mais ils ne perçurent pas le bouleversement de société qu’impliquait le fait que chaque Indien franchisse une barrière en se comportant comme pouvaient le faire l’Inca suprême, les hauts dignitaires et les prêtres. Grâce à cette consommation, les humbles, qui pourtant étaient en train de tomber en servitude, avaient l’impression de s’élever. Illusion des rites !

Jusque-là, en bons chrétiens, les colons espagnols jugeaient cette coutume, qu’ils croyaient générale, comme “démoniaque”, d’autant plus qu’elle laisse, disaient-ils, les dents vertes, le vert étant, au moins depuis le xiiie siècle, la couleur du diable (comme le montrent les merveilleux travaux de Michel Pastoureau sur les couleurs). En réalité, elles tirent plutôt sur le jaunâtre. Toutefois, sans savoir ce qu’était la cocaïne, qui ne sera découverte qu’en 1859 par l’Autrichien Niemann, ces Espagnols saisirent très vite tout l’intérêt que cette coutume nouvelle présentait pour eux, lorsqu’ils en observèrent les deux principaux effets.

D’abord, la cocaïne, que faisait naître la mastication des feuilles, est un tonique cardiaque ; or, la population vivait alors majoritairement entre 2 500 et 3 500 m., et dans ce milieu andin de haute altitude, à chaque inspiration, le corps se recharge moins en oxygène qu’au niveau de la mer ; faire battre le cœur plus vite fait que, si le sang en reçoit bien entre 20 et 30 % de moins en arrivant aux poumons, grâce à la cocaïne il revient plus souvent se recharger, ce qui constitue pour lui une légère compensation. Les Indiens, que les Espagnols faisaient durement travailler, en particulier dans les mines d’argent, résistaient ainsi un peu mieux à la fatigue. De nos jours encore, pour combattre le “mal des montagnes”,  les touristes qui visitent ces régions se voient offrir des infusions de coca.

L’autre aspect positif que les colons trouvèrent à la coca était que la cocaïne est aussi un anesthésiant, qui, en quelque sorte, endort les parois du tube digestif, lorsque le masticateur avale sa salive. Ce qui fait qu’aux heures où l’organisme se met habituellement et spontanément en marche (mouvements de l’estomac, sécrétions gastriques et autres, etc.) et fait naître chez l’homme la sensation de faim, le consommateur de coca, lui, ne la ressent pas. Le minero, c’est-à-dire le colon exploitant de mines, pouvait donc donner moins à manger à ses mineurs, voire pas du tout, comme cela arrivait plus que fréquemment, …et lui permettait de bien laides économies.

Autrement dit, la pratique généralisée de la mastication de la coca est non seulement récente (relativement à l’Histoire), mais elle est en même temps néfaste pour la santé des Indiens (et le fait de laisser les dents vertes n’est pas la chose la plus grave). C’est pourquoi on peut affirmer – et ce n’est pas là le moindre des reproches – qu’elle a très fortement favorisé, pendant des siècles, l’exploitation des indigènes et leur ravalement au rang de semi-esclaves. Comme toute drogue, la coca mène à la dépendance. Vanter la consommation de coca ou de toute autre drogue, revient donc à soutenir l’asservissement de l’homme.

Le gouvernement militaire “fort”, populiste et nationaliste du général Velasco Alvarado, qui a pris le pouvoir par un coup d’État et fermement tenu le Pérou de 1968 à 1979, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Parmi les mesures favorables aux Indiens – réforme agraire, officialisation des langues indigènes (quechua et aymara), droit de vote pour les analphabètes, etc. –, il glissa une campagne contre l’usage de la coca : des affiches, placardées dans tous les villages du pays, démontraient, dessins très explicites à l’appui, qu’à l’inverse du xxe siècle, « au temps des Incas, on vivait heureux », parce qu’« au temps des Incas, on ne mâchait pas de coca ».

Bref, ces militaires avaient compris, eux, que c’était la coca qui était le véritable « opium du peuple ».

Jean-Pierre CLÉMENT

Professeur émérite de Sorbonne Université

Vice-Président de l’Institut Jacques-Cartier