La plus grande visibilité du religieux, la multiplication des attentats sur le territoire national et en Europe, ainsi que les risques de divisions sociales encourus, invitent à reconsidérer la laïcité de manière à trouver des réponses nouvelles aux problèmes actuels. Cependant, une quasi sacralisation des textes, entre autres celui de la loi de 1905, pourtant déjà modifié à plusieurs reprises, tend à privilégier les réponses d’hier aux questions d’aujourd’hui

 Or les contextes ont fortement changé, le risque d’influence du cléricalisme catholique sur les pouvoirs publics a disparu depuis longtemps, à tel point que Philippe Portier peut parler d’une laïcité de reconnaissance pour signifier le dialogue entre les pouvoirs publics et les religions : « Étudiant actuellement les grandes métropoles régionales, je suis aussi frappé par la place accordée aux religions dans la mise en place du lien social à travers les activités culturelles ou sociales ou pour répondre aux difficultés de l’État providence. Ainsi avec Marseille Espérance où l’interreligieux a explicitement pour but de contribuer à un vivre ensemble plus harmonieux. Ou à Rennes où, pour l’hébergement des personnes en difficultés et l’aide aux plus démunis, la municipalité mobilise de nombreuses associations comme le Secours catholique ou des associations musulmanes qui interviennent en véritables brancardiers de l’État providence [1]».

  • Vers une laïcité de reconnaissance .

Des instances de dialogue existent entre l’Etat et les différentes autorités dirigeantes religieuses : Lionel Jospin avait lancé l’Instance Matignon avec  les représentants de l’Eglise catholique, le dîner annuel du Crif[2] avec la communauté juive est peut-être l’instance la plus médiatisée, en juin 2015, ce fut la première instance de dialogue avec l’islam de France[3]. L’émission religieuse du dimanche matin sur une chaîne publique (France2) est un bon indicateur d’un régime des cultes médiatiquement reconnus. L’Etat coopère à la nomination des aumôniers, à l’hôpital, en prison[4]. Rappelons également que le succès (tout relatif certes) de la COP 21 doit beaucoup aux contributions des religions, celles-ci sont sollicitées également sur les questions d’éthique…bref, en France nous sommes engagés dans une voie de reconnaissance sociale des religions, de leur fonction de régulation sociale.

Cette attente d’une contribution aux réflexions nationales sur la société a été très fortement soulignée par le Président de la République dans son discours prononcé lors des vœux aux autorités religieuses  le 5 janvier 2016[5] : « De la gratitude pour ce que vous faites pour favoriser la compréhension entre nos concitoyens et pour dissuader tous ceux qui veulent entretenir un message de haine. Et en même temps je vous appelle à vous exprimer autant qu’il est possible pour faire en sorte que ceux qui doutent parfois, ceux qui s’interrogent souvent, ceux qui craignent d’être victimes puissent trouver espoir et confiance. Si nous voulons écarter les surenchères, les amalgames, les stigmatisations qui peuvent produire des discriminations, nous devons aussi rappeler à chaque fois que la religion est un message de paix et qu’elle doit contribuer à unir les hommes et non pas à entretenir la haine de l’autre……Voila pourquoi la République entretient cette relation avec les religions. Nous sommes chacun à notre place mais, tout en ayant des démarches différentes, nous participons au même objectif, unir notre pays et concourir à la paix ».

Cette posture actuelle des pouvoirs publics entre en tension avec  celle d’une grande majorité de nos concitoyens.

Selon un sondage Ifop pour le Comité national d'action laïque (Cnal) réalisé en novembre 2015, 8 Français sur 10 estiment que la laïcité est en danger : Ce danger est principalement imputé au fait que de plus en plus de personnes portent des signes religieux ostensibles (43%),  que les religions se font de plus en plus entendre sur les sujets de société (36%) et que certains veulent que l'Etat subventionne la construction de mosquées (34%, +13 points depuis 2005).

C’est également le cas pour tous ceux qui perçoivent la laïcité comme une émancipation de l’individu de toute emprise mentale et intellectuelle religieuse au nom d’une revendication d’autonomie[6], et qui souhaitent donc que les autorités religieuses se taisent, que la religion soit confinée au seul for intérieur.

** Diversité des représentations.

Le contexte perturbé actuel, le souhait que le grand nombre s’accapare  la question laïque, entraînent inévitablement un questionnement nouveau, des prises de position différentes de la conception libérale classique, à tel point qu’on est en droit de se demander si nous ne sommes pas en train de vivre une nouvelle étape dans la construction empirique de la laïcité en France.

D’autres conceptions de la laïcité sont en effet actuellement à l’œuvre,  c’est tout le mérite de Jean Baubérot que de les avoir inventoriées et analysées dans « Les 7 laïcités françaises » publié en mars 2015. Des idées qui n’avaient pas été retenues lors des débats de 1905, renaissent  et se développent actuellement, comme la laïcité antireligieuse ou la laïcité gallicane.

Pour la première, Jean Baubérot montre bien, que cette compréhension, (qu’elle vienne d’ailleurs de l’extrême gauche ou de l’extrême droite), est typique d’une « indistinction entre une option philosophique convictionnelle et la laïcité »,et, « comme il n’est plus possible de prôner, de façon socialement légitime, la disparition de la religion, toute espèce de visibilité religieuse, vestimentaire ou alimentaire, toute participation des religions au débat public sont considérés comme autant d’atteintes à la laïcité »[7].. En résumé conclut-il, la laïcité antireligieuse voit la laïcité comme un moyen d’imposer une sécularisation complète. Elle considère que la véritable liberté de conscience s’acquiert par l’affranchissement, l’émancipation, le refus de la religion.

Quant à la laïcité gallicane, elle reprend une vieille habitude politico-religieuse des rois de France qui souhaitaient gérer directement la religion. Un républicain comme Emile Combes aurait souhaité conserver le concordat plutôt que d’aboutir à la séparation, et ceci afin de mieux contrôler la religion catholique. Dans l’actuel débat sur la nécessité de réorganiser l’islam en France pour qu’il devienne enfin un islam de France, nous retrouvons parfois chez certains responsables politiques quelques accents de combisme.

*** Recherche d’argument pour interdire le port d’un habit religieux dans l’espace public

Un autre marqueur de cette tradition laïque gallicane qui rejoue de nos jours a été fort bien relevé par Jean Baubérot : une focalisation sur le vêtement dit religieux. Déjà en 1905 le député Charles Chabert voulait libérer le prêtre malgré lui, en lui retirant le droit de porter soutane dans la rue –« de cet esclave faisons un homme ! »-, le même argument de nos jours, focalisé sur le voile dit islamique, connaît un succès grandissant, et de fait,  cette plus grande visibilité de femmes musulmanes voilées vient alimenter la perception d’une laïcité en danger. L’accent est là encore, mis davantage sur le facteur émancipation que sur l’idée de liberté.

Par contre, la loi de 2010 sur le voile intégral, même si cette loi nous est « vendue » médiatiquement et politiquement comme une loi de laïcité, ce n’en est pas une , elle relève d’une autre problématique, qui interroge.

Faute de pouvoir utiliser un argument laïque qui aurait été contraire à l’esprit libéral de la loi de 1905,  les partisans de l’interdiction ont fait appel à la notion  d’ordre public dans sa conception immatérielle , suggestion faite par Patrick Billaud, vice président du GOF lors de son audition par la commission :Dans l’espace public, la liberté individuelle doit s’exprimer dans les limites culturelles de la communauté nationale à une période donnée. Ce qui signifie que les droits de la société prévalent sur les droits individuels.   La circulaire d’application émanant du Premier ministre le dit nettement « Se dissimuler le visage, c'est porter atteinte aux exigences minimales de la vie en société. Cela place en outre les personnes concernées dans une situation d'exclusion et d'infériorité incompatible avec les principes de liberté, d'égalité et de dignité humaine affirmés par la République française.
La République se vit à visage découvert [8]»

N’est-il pas dangereux de légiférer en prenant comme norme l’état culturel d’une société à un moment donné ?

**** Une laïcité « dévoyée », selon l’expression de Jean Baubérot.

Enfin, l’inventaire des diverses conceptions de la laïcité de Jean Baubérot n’oublie pas les nouvelles perceptions, stigmatisantes et exclusives, totalement contraires à la construction historique de notre laïcité toujours inclusive– chacun doit pouvoir trouver sa place dans une société tolérante pourvu que chaque croyance ne cherche pas à s’imposer- Il s’agit de la laïcité identitaire propagée essentiellement par l’extrême droite. La date charnière est récente, dans l’hiver 2010-2011 « Marine Le Pen s’approprie la laïcité, elle dénonce les prières de rue qui existent à Paris et Marseille, en les présentant comme une Occupation de la France. C’est une allusion à l’occupation nazie, mais elle précise : j’aurais pu aussi parler de l’occupation des Anglais à l’époque de Jeanne d’Arc. C’est  la même idée d’une armée ennemie qui a envahi le territoire. Face à un tel danger, elle annonce sa volonté de défendre la laïcité[1] ». La laïcité devient exclusive, elle vise l’islam rejeté au nom d’une certaine idée de l’identité française à préserver.

« L’équation symbolique qui sous-tend la laïcité identitaire doit en effet être restituée dans toute son extension : ce qu’elle pose, c’est que l’identité de la République réside dans la laïcité, et, corrélativement, que la laïcité doit servir à l’assimilation des populations d’origines étrangères (ce qui veut dire en clair : coloniale et postcoloniale), toujours encore susceptibles, de par leurs croyances religieuses, de constituer un corps étranger au sein de la nation. Obsédée par la nécessité de faire barrage au communautarisme, elle en vient donc à construire au moyen de valeurs mais aussi de normes et d’interdits culturels, un communautarisme d’Etat[2] ». Ce souhait d’assimilation, à savoir d’un gommage des différentes culturelles au profit d’un alignement sur la culture dominante du pays (slogan :ils n’ont qu’à faire comme nous !) risque en retour de générer une acculturation exploitée par la propagande jihadiste qui accuse l’occident de vouloir  occidentaliser, séculariser les populations de confession musulmane. Faut-il y voir, comme le suggère le philosophe Etienne Balibar, un lointain effet inspiré  de la pensée de Hobbes qui produirait une conception étatiste et autoritaire de la laïcité, où prime la norme de l’ordre public, ce que Régis Debray a qualifié de républicain, par opposition à une conception démocratique  qui privilégie les libertés publiques individuelles dont l’Etat se porte garant, ce qui relèverait, selon Etienne Balibar, plus des idées de  John Locke.

Christian BERNARD

 


[1] Jean Baubérot, op.cit. p. 117. Cf également Jean Baubérot, la laïcité falsifiée, la  Découverte, 212 p, 2012.

 

 

 

 

 

[2] Etienne Balibar, philosophe, in Libération mardi 30 aout 2016, p.24.

 

 

 

 

 


[1] Philippe Portier est entre autres Directeur d'études à l’EPHE, section des Sciences Religieuses où il occupe la chaire d’histoire et de sociologie des laïcités (et non plus de la laïcité comme avec Jean Baubérot). La Croix 12/03/2015,  Cf également,  Archives de Sciences sociales des religions, n° 129, janv-mars 2005 1905 et la pratique d'une laïcité de reconnaissance sociale des religions par Jean-Paul Willaime

 

 

 

 

 

 

[2] Le Conseil Représentatif des Institutions juives de France est plutôt un organisme politique qui représente toutes les tendances juives du pays,  souvent lié à la politique israélienne. L’instance religieuse légitime pour un dialogue avec l’Etat serait plutôt a priori le Consistoire Central Israélite de France.

 

 

 

 

 

[3] Réunion d’environ 150 personnes qui reflète une difficulté spécifique à l’islam, l’absence de hiérarchie et donc la question de la représentation.

 

 

 

 

 

[4] La radicalisation en prison souligne l’urgence d’une plus grande coopération, voire tout simplement d’un contrôle étatique

 

 

 

 

 

[5] http://www.elysee.fr/declarations/article/v-ux-aux-autorites-religieuses-7/  Un discours passé totalement inaperçu à l’époque et pourtant fort instructif sur cette question de la reconnaissance.

 

 

 

 

 

[6] Lire à cet égard la critique formulée par Abdennour Bidar sur cet héritage du « pense par toi-même des Lumières » in Les Tisserands, 2016  p.45.

 

 

 

 

 

[7] Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises,  édit. De la Maison des Sciences de l’homme, 2015, 175 pages, p. 35

 

 

 

 

 

[8] Circulaire du 2 mars 2011 relative à la mise en œuvre de la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000023654701

 Il en résulte une notion d'ordre public immatériel qui subvertit totalement le concept d'ordre public dans son rapport à la liberté selon l'arrêt Benjamin du 19 mai 1933(10), exactement comme l'a entraîné l'intégration de la dignité à l'ordre public dans Morsang-sur-Orge.

 

 

 

 

 

[9] Jean Baubérot, op.cit. p. 117. Cf également Jean Baubérot, la laïcité falsifiée, la  Découverte, 212 p, 2012.

 

 

 

 

 

 

3eme partie : Vers une nouvelle perception de la laïcité ?

Le contexte perturbé actuel, le souhait que le grand nombre s’accapare  la question laïque, entraînent inévitablement un questionnement nouveau, des prises de position différentes de la conception libérale classique, à tel point qu’on est en droit de se demander si nous ne sommes pas en train de vivre une nouvelle étape dans la construction empirique de la laïcité en France.

D’autres conceptions de la laïcité sont effet actuellement à l’œuvre,  c’est tout le mérite de Jean Baubérot que de les avoir inventoriées et analysées dans « Les 7 laïcités françaises » publié en mars 2015. Des idées qui n’avaient pas été retenues lors des débats de 1905, renaissent  et se développent actuellement, comme la laïcité antireligieuse ou la laïcité gallicane.

Pour la première, Jean Baubérot montre bien, que cette compréhension, qu’elle vienne d’ailleurs de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, est typique d’une « indistinction entre une option philosophique convictionnelle et la laïcité »,et, « comme il n’est plus possible de prôner, de façon socialement légitime, la disparition de la religion, toute espèce de visibilité religieuse, vestimentaire ou alimentaire, toute participation des religions au débat public sont considérés comme autant d’atteintes à la laïcité »[1].. En résumé conclut-il, la laïcité antireligieuse voit la laïcité comme un moyen d’imposer une sécularisation complète. Elle considère que la véritable liberté de conscience s’acquiert par l’affranchissement, l’émancipation, le refus de la religion.

Quant à la laïcité gallicane, elle reprend une vieille habitude politico-religieuse des rois de France qui souhaitaient gérer directement la religion. Un républicain comme Emile Combes aurait souhaité conserver le concordat plutôt que la séparation, afin de mieux contrôler la religion catholique. Dans l’actuel débat sur la nécessité de réorganiser l’islam en France pour qu’il devienne enfin un islam de France, nous retrouvons parfois chez certains responsables politiques quelques accents de combisme. Un autre marqueur de cette tradition laïque gallicane qui rejoue de nos jours a été fort bien relevé par Jean Baubérot : une focalisation sur le vêtement dit religieux. Si en 1905 l’argument de Charles Chabert  qui voulait libérer le prêtre malgré lui en lui retirant le droit de porter soutane dans la rue –« de cet esclave faisons un homme ! »-, le même argument de nos jours, focalisé sur le voile dit islamique, connaît un succès grandissant, et de fait,  cette plus grande visibilité de femmes musulmanes voilées vient alimenter la perception d’une laïcité en danger.[2] L’accent est là encore, mis davantage sur le facteur émancipation que sur l’idée de liberté.

Enfin, l’inventaire des diverses conceptions de la laïcité de Jean Baubérot n’oublie pas les nouvelles perceptions, stigmatisantes et exclusives, totalement contraires à la construction historique de notre laïcité toujours inclusive– chacun doit pouvoir trouver sa place dans une société tolérante pourvu que chaque croyance ne cherche pas à s’imposer- Il s’agit de la laïcité identitaire propagée essentiellement par l’extrême droite. La date charnière est récente, dans l’hiver 2010-2011 « Marine Le Pen s’approprie la laïcité, elle dénonce les prières de rue qui existent à Paris et Marseille, en les présentant comme une Occupation de la France. C’est une allusion à l’occupation nazie, mais elle précise : j’aurais pu aussi parler de l’occupation des Anglais à l’époque de Jeanne d’Arc. C’est  la même idée d’une armée ennemie qui a envahi le territoire. Face à un tel danger, elle annonce sa volonté de défendre la laïcité[3] ». La laïcité devient exclusive, elle vise l’islam rejeté au nom d’une certaine idée de l’identité française à préserver.

Dans ce contexte crispé, les nouveaux questionnements sont au moins de deux ordres, l’un concerne l’islam et l’autre l’ensemble de la société.

* Les attentats au nom de Daesh et les questions autour de la radicalisation incitent les politiques à se préoccuper de « la question  musulmane en France[4] », comment aboutir à un islam de France indépendant des pays musulmans d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient , aussi bien sur des questions de financement de la construction des mosquées, qu’en ce qui concerne la formation théologique des imams et d’une lecture des sources coranique et traditionnelle (hadiths) compatibles avec la modernité occidentale de façon à rompre avec les lectures salafistes qui sont à la base des mythes jihadistes voire également des cultures des pays du Golfe. En somme, il ne s’agit pas moins que de « reconstruire l’islam de France » selon l’expression employée par le Premier ministre Manuel Valls[5].L’engagement du Premier ministre mérite d’être souligné car il interroge la laïcité dans sa conception historique.

-« Il faut d’abord repenser la formation des imams et des aumôniers…L’Etat n’a pas a s’occuper de théologie, mais il peut aider à la création d’institutions de formation solides en s’appuyant sur les diplômes universitaires..Les imams et les aumôniers devront être désormais uniquement formés en France ». Avec la séparation l’Etat n’a pas à intervenir sur la question du contenu théologique, la constitution déclare que la République respecte toutes les croyances . Cette posture de l’Etat est-elle toujours tenable avec l’actuel salafisme qui ne cesse de gagner du terrain dans le monde sunnite, dans de nombreuses mosquées françaises ? Peut-on rendre le salafisme illégal s’interroge Pierre-Henri Prélot professeur de droit public, spécialiste de droit des religions[6] .« Tous les salafistes ne sont pas des djihadistes…mais presque tous les djihadistes sont des salafistes…nous devons être- et nous le sommes- implacables avec tous ceux qui professent la haine et font l’apologie de la violence » précise Manuel Valls. Au-delà des slogans politiques faciles sur cette question, [NKM] les réponses juridiques sont  plus complexes. « On ne peut pas bannir un courant en soi,  on ne peut que proscrire tel ou tel comportement qui en dérive, il n’ y a pas de délit d’opinion, il ne peut y avoir que des comportements sanctionnables [7]». Il est bon de rappeler qu’en Afrique du Nord, jamais la France n’a appliqué la laïcité à l’égard de l’islam et ce jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962, elle préférait contrôler cette religion pour des raisons de sécurité. Aujourd’hui, dans la proposition du Premier ministre n’y a-t-il pas un certain relent de combisme, de tentation concordataire ? mais face à l’inorganisation de l’islam, ce coup de main de l’Etat n’est-il pas nécessaire [8]?

Jean Baubérot, certainement le meilleur connaisseur de la dimension historique du sujet rappelle que « L'Etat emploie toujours la même méthode désastreuse qui consiste à mettre sous tutelle les instances musulmanes. Au lieu de leur faire confiance, on les délégitimise, on les instrumentalise, à rebours du reste de la loi de 1905, qui, dans son article 4, prévoit que l'Etat doit laisser une liberté d'organisation aux cultes. Le problème est d'isoler un ennemi dangereux, I'islamisme terroriste. Pour ce faire, il faut donner aux instances représentatives une autonomie, qu'elles soient fortes, afin d'exercer un pouvoir d'attraction. Il ne faut pas imposer un islam officiel, qui pour bien des musulmans aurait des allures d'islam néocolonial[9] »

La question qui fait polémique est celle du financement des mosquées, comment tarir le financement étranger, en modifiant la loi de 1905 ou en instituant une taxe spécifique, par exemple sur le hallal ? « Comme les pères de la loi du 9 décembre 1905, nous devons inventer un équilibre avec l’islam de France aux termes duquel la République lui offre la garantie du libre exercice du culte » déclare Manuel Valls. Le Président Hollande rétorque en posant une ligne rouge, pas question de toucher à la loi de 1905, loi sacralisée et pourtant maintes fois revue depuis, entre autres sur ce sujet du financement de l’entretien des édifices publics[10].

Ce nouveau et vaste chantier de l’islam de France dans le cadre de la laïcité va être prioritaire dans les mois, voire les années à venir. Il sera bon de suivre l’évolution de la Fondation pour les œuvres de l’islam de France, de l’engagement  à construire un projet d’organisation clair pris par des personnalités civiles musulmanes[11] , voire d’une charia adaptée, à la fois à la modernité européenne, et, à une situation de minorité, telle que le propose l’Imam de Bordeaux, Tareq Oubrou[12].

** L’autre grande problématique du moment concerne le champ d’extension  d’un des deux principes de la laïcité, celui de la neutralité. Si la conception historique classique a une réponse claire à cette question, la neutralité ne concerne que l’Etat, la puissance publique et ses agents, les demandes sociétales et politiques actuelles, vont dans le sens d’une extension de ce principe à l’ensemble de la société. Examinons rapidement ces différents aspects de la question.

  • Où s’arrête, dans le cadre actuel de la législation, le devoir de neutralité de la puissance publique à une époque où cette dernière a de plus en plus tendance à sous-traiter certaines activités à des personnes privées ? C’est une question juridique complexe qui divise fortement une population mal informée de ce sujet, ce qui ne l’empêche pas de formuler globalement un souhait d’extension maximale de neutralité. Pour aborder toutes les précisions juridiques nécessaires, nous renvoyons à une étude du CNCDH de 2013[13]. Pour simplifier, il est souhaitable de distinguer mission de service public,  action d’intérêt général et subvention publique accordée à une structure privée. Pour qu’une activité d’intérêt général soit reconnue comme service public, il faut, soit une mission spécifique avec contrôle, soit un faisceau d’indices montrant tout l’intérêt que porte l’administration à cette activité. Ainsi, le simple qualificatif d’action d’intérêt général ne saurait entraîner ipso facto le devoir de neutralité, il en va de même d’une subvention publique reçue par une association de droit privé.

La CNCDH estime que rien n’impose, et même qu’il n’est pas opportun, d’étendre le principe de neutralité aux personnes privées lorsqu’elles accomplissent des missions d’intérêt général. D’une part, la neutralité ne doit s’imposer qu’aux personnes, publiques ou privées, exerçant une activité de service public, ceci afin d’assurer l’égalité de tous les citoyens face au service public. D’autre part, une telle extension engendrerait de lourdes conséquences : – elle pourrait limiter l’accès à l’emploi de certaines catégories de la population, et pourrait aussi constituer une atteinte aux droits des salariés des structures de droit privé ; – se pose également la question de la viabilité des nombreuses structures qui assurent des missions d’intérêt général et viennent en renfort des services de l’Etat. Ces structures, bien souvent confessionnelles, pourraient-elles encore remplir leur mission, si leurs salariés étaient soumis au principe de neutralité ? On pense par exemple à des organismes de prise en charge ou d’accueil des personnes âgées, aux associations d’aide aux victimes, aux associations « habilitées justice » qui prennent en charge des mineurs, et aux structures habilitées par l’aide sociale à l’enfance[14]

 Cette neutralité « est demandée par la loi à l'Etat, qui se doit d'être un arbitre entre les différents cultes. Voilà qu'on veut l'étendre aux individus. Mais, paradoxalement, pour l'étendre, l'Etat n'est plus neutre, il intervient à tout propos, témoin la dernière prise de position de Manuel Valls sur le burkini, qui substitue la parole de I'Etat au débat public. L'Etat n'est plus politiquement libéral, il glisse vers une laïcité autoritaire, vers l'autoritarisme » déclare à juste titre, nous semble t-il, Jean Baubérot[15]

Cette même demande d’extension de la neutralité s’exerce actuellement dans plusieurs autres registres comme le monde de l’entreprise privée, les métiers de la petite enfance, les associations sportives. Globalement l’opinion publique y est favorable, bien souvent suivie par les hommes politiques, mais en totale contradiction avec l’état actuel du droit, droit administratif ou droit du travail en ce qui concerne l’entreprise. Lorsque l’Observatoire de la laïcité et le CNCDH  exposent le droit actuel et sa logique, ils subissent les foudres des demandeurs d’extension, au risque de faire imploser ces structures comme ce fut le cas cet été 2016 à propos d’un amendement de la loi travail sur ces questions. En cause: l’article 1er bis A, selon lequel «le règlement intérieur [d’une entreprise] peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché». De quoi créer une «insécurité juridique», tant pour les salariés que les employeurs, selon l’Observatoire de la laïcité (qui dépend de Matignon) et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui ont demandé le retrait de l’article [16]». Alors que le rapport Badinter préconisait «la liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses» en totale conformité d’ailleurs avec la réglementation en vigueur, c’est finalement Françoise Laborde, sénatrice PRG de la Haute-Garonne, qui propose un amendement visant, lui, à donner la possibilité aux entreprises d’organiser la neutralité au travail par des dispositions inscrites dans leur règlement intérieur. Un amendement qui sera quelque peu modifié, mais conservé par le gouvernement dans la version finale du texte soumis au 49.3 .Dans les rangs de l’Observatoire de la laïcité, l’analyse est loin de faire consensus. Ainsi, pour Jean Glavany, Patrick Kessel et Françoise Laborde (également rédactrice du texte au Sénat), trois membres «frondeurs» de cette institution, au sein de laquelle ils défendent une ligne dure, ont apporté leur soutien à l’article contesté. «L’obsession de la garantie de la liberté ne doit pas entraîner la faiblesse dans la lutte contre les intégrismes», expliquent-ils dans un communiqué commun[17].

C’est également Françoise Laborde et les membres du groupe du Rassemblement Démocratique et Social européen qui sont à l’origine d’une proposition de loi visant à étendre l’obligation de neutralité aux structures privées en charge de la petite enfance et à assurer le respect du principe de laïcité[18].

Les partisans de la neutralité des personnes encadrant la petite enfance souhaitent s’appuyer sur l’affaire da la crèche Baby Loup qui s’était soldée, après une très longue bataille judiciaire, par le licenciement de l’employée voilée. « L'assemblée plénière de la Cour de cassation a mis, mercredi 25 juin2014, un point final à quatre ans de procédure, et déjugé un arrêt de sa propre chambre sociale de 2013. Le licenciement de Fatima Afif, directrice adjointe de la crèche, était bel et bien justifié, pour avoir refusé d'enlever son voile » Ce jugement est un cas d’espèce, «Il n'en résulte pas pour autant, insiste la Cour, que le principe de laïcité est applicable aux salariés des employeurs de droit privé qui ne gèrent pas un service public[19] ».

Comment comprendre ce mouvement actuel que certains baptisent Nouvelle laïcité[20]?« Si les attentats perpétrés durant l’année 2015 ont sans aucun doute accéléré cette polarisation, la thématique de la laïcité en danger face au retour du religieux (en particulier de l’Islam) doit être replacée dans un processus plus long qui a conduit à ce qu’une vision particulière de la laïcité particulièrement restrictive devienne largement partagée, à droite comme à gauche »[21].

Plusieurs niveaux de réponses peuvent être apportés, sans toutefois épuiser la question posée.

Alors que la laïcité historique est une laïcité inclusive où chacun trouve sa place, la nouvelle laïcité tend à exclure, exclure les manifestations religieuses de l’espace public, exclure la visibilité du religieux perçu comme du prosélytisme, et finalement, reléguer le religieux à la sphère privée la plus intime. A propos des propositions de loi d’interdiction du port du voile à l’université ou dans les métiers de la petite enfance, les juristes Marielle Debos, Abdellali Hajjat et Stéphanie Hennette-Vauchez prétendent que « le point commun de ces propositions de loi est de vouloir renvoyer dans l’espace privé les femmes voilées qui étudient ou qui travaillent à l’extérieur de chez elles. Ces discriminations légales sont en train de construire un régime juridique d’exception, qui bafoue le droit à l’éducation et le droit au travail [22]».

Cette non acceptation de la visibilité de manifestations religieuses vise essentiellement la femme musulmane. Au nom des principes d’égalité homme-femme, de l’émancipation féminine, certaines tenues féminines musulmanes ne sont plus acceptées sous prétexte de trouble à l’ordre public. Nous avons là un glissement significatif de la laïcité. Que ce soit la loi de 2010 sur « le voile intégral » ou le débat de l’été 2016 sur l’interdiction du burkini sur les plages, l’argumentation est la même, il s’agit de préserver l’état culturel de la société à un moment donné, les droits de cette société à se protéger contre ce qui l’agresse et vient donc troubler l’ordre public dans sa conception  matérielle comme immatérielle (ce qui est nouveau). Les droits de la société prévalent sur les droits individuels[23].

Il y a là en germe, la conception d’une laïcité émancipatrice garante d’une civilité partagée « obligatoire » autour de « valeurs communes » dites républicaines, voire d’ injonctions quasi assimilationnistes, et cela en opposition à une traditionnelle culture des Droits de l’Homme qui relève d’une laïcité libérale inclusive.

Il convient de rappeler que l’espace public c’est précisément  l’agora, accessible à tous, le lieu où le peuple exprime sa liberté, un lieu de liberté d’expression garantie par l’État. Pour la première fois, en 2011, l’espace public a fait l’objet d’une définition juridique : ce sont : «  Les lieux ouverts au public dont l’accès est libre (plages, jardins publics, lieux dont l’accès est possible, même sous condition (cinéma, théâtre). Les commerces, banques, gares, aéroports, modes de transports en commun.. sont aussi des espaces publics[24] ».

Professeur à Sciences-Po Rennes, Vincent Valentin observe chez nos contemporains – acteurs de terrain, élus politiques, intellectuels –« une déception face aux promesses de la modernité, qui signifiait pour eux l’effacement progressif du religieux. Son retour signe pour eux l’échec de la sécularisation. D’où la volonté d’étendre des obligations de neutralité aux personnes privées ».  D’une laïcité comme système de régulation du religieux dans la sphère publique, certains sont tentés par une laïcité qui chercherait à «promouvoir une société vidée de toute référence religieuse ».

Il y a certainement derrière  ces nouvelles attitudes, des réminiscences des différentes conceptions de la laïcité, antireligieuse, gallicane, identitaire..que rappelait Jean Baubérot dans ses « 7 laïcités », réminiscences réactivées par la visibilité de l’islam et le climat tendu actuel.

Un autre élément de réponse, plus politique celui-là, nous est fourni par une analyse de Médiapart dans un article intitulé « Quand la gauche troque la lutte sociale contre la “nouvelle laïcité” : le déni de l’islamophobie[25] »

« Les propos d’Elisabeth Badinter ont suscité de vives réactions ces derniers jours. Que ce soit dans la presse, parmi les personnalités politiques, ou au sein de l’Observatoire de la laïcité, ils ont mis en évidence le caractère ultra-sensible de la notion de laïcité en général, et la menace particulière que l’Islam ferait peser sur elle. De l’extrême droite à la gauche radicale, sur l’ensemble de l’échiquier politique, cette question est saisie comme le principal problème public. Un consensus qui nous semble opérer comme un cache-misère, éludant la question sociale ». Sans vouloir entrer dans cette analyse politique, il est bon de rappeler cette phrase prophétique de Jean Jaurès « La République doit être laïque et sociale. Elle restera laïque si elle sait rester sociale”.

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On le constate, le moment laïcité français actuel est constitué de cette tension entre d’une part,  une volonté politique largement partagée à la fois par la gauche et la droite ainsi que par l’opinion publique, d’affirmer plus nettement notre laïcité comme outil du vivre ensemble, et d’autre part, des clivages très marqués sur ce qu’est  ou doit être précisément cette laïcité. Comment cette laïcité peut-elle relever le défi de l’union nationale, comment peut-elle être acceptée comme un au-delà des singularités des uns et des autres, si les conceptions existantes sont si divergentes ?

La laïcité a pour objectif de créer un espace commun apte à surplomber les différentes appartenances singulières. La grande difficulté actuelle est que cet espace commun n’est plus habité par un projet fédérateur…adieu Europe, Progrès, Ascension sociale, voire même projet écologique au sens large du terme, les grands mythes sont ailleurs, chez Daesh par exemple[26]. Ainsi, faute d’un projet fédérateur porteur de rêve, l’espace commun constitué par la laïcité s’auto sacralise, devient une « valeur » de la République, un en-soi qu’il est bon de brandir comme une formule incantatrice salvatrice :  Souvenons-nous du discours du Premier ministre Manuel Valls du 13 janvier 2015 face à l’AN « le seul enjeu qui importe : la laïcité ! la laïcité ! la laïcité !, parce que c’est le cœur de la République ». L’incantation n’est pas sans rappeler la formule peu amène de Gaulle sur l’Europe en 1965[27].

A l’école, dans les multiples formations sur le territoire national, quelle laïcité va être promue dans les mois et années qui viennent ? « la laïcité ne peut permettre le vivre ensemble que si elle est bien comprise et bien appréhendée » rappelle Nicolas Cadène, porte parole de l’Observatoire de la laïcité[28]. C’est tout l’enjeu de l’Observatoire de la laïcité, de l’IESR, de CNCDH,  de la Ligue de l’Enseignement,  de la Ligue des Droits de l’Homme, des référents laïcité dans chaque académie, et de bien d’autres organismes encore, que de promouvoir une juste laïcité à finalité de cohésion sociale et non d’exclusion !

Christian BERNARD


[1] Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises,  édit. De la Maison des Sciences de l’homme, 2015, 175 pages, p. 35

 

 

 

 

 

[2] Ne pas confondre avec la loi de 2010 sur le voile intégral, même si cette loi nous est « vendue » médiatiquement et politiquement comme une loi de laïcité, ce n’en est pas une ! Par contre elle relève d’une autre problématique, qui interroge. L’argument dit d’ordre public dans sa conception immatérielle avait été trouvé par Patrick Billaud, vice président du GOF lors de son audition par la commission :Dans l’espace public, la liberté individuelle doit s’exprimer dans les limites culturelles de la communauté nationale à une période donnée. Ce qui signifie que les droits de la société prévalent sur les droits individuels. N’est-il pas dangereux de légiférer en prenant comme norme l’état culturel d’une société à un moment donné ?

 

 

 

 

 

[3] Jean Baubérot, op.cit. p. 117. Cf également Jean Baubérot, la laïcité falsifiée, la  Découverte, 212 p, 2012.

 

 

 

 

 

[4] Tel est le titre de l’ouvrage de Bernard Godard, Fayard, 2015, 341 p. ancien fonctionnaire di Ministère de l’Intérieur  au Bureau des Cultes. Entre autres, un intéressant chapitre sur le salafisme en France.

 

 

 

 

 

[5] JDD, 31 juillet 2016, pp.12-13

 

 

 

 

 

[6]  In La Croix 22 juillet 2016, p.4.

 

 

 

 

 

[7] idem

 

 

 

 

 

[8] Lire la critique formulée par Jean Baubérot de ce néo-combisme, de ce retour de l’idée concordataire in Le Point n° 2294 du 25 août 2016 : « le concordat est une idée datée et mal adaptée ».

 

 

 

 

 

[9] Idem

 

 

 

 

 

[10]On lui connait au moins 9 révisions depuis 1905.

 

 

 

 

 

[11] JDD 31 juillet 2016 « Nous Français et musulmans, sommes prêts à assumer nos responsabilités ».

 

 

 

 

 

[12] Tareq Oubrou, Ce que vous ne savez pas sur l’islam, répondre aux préjugés des musulmans et des non musulmans, Fayard,, 330 p. 2016.

 

 

 

 

 

[13]  La Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme a été créée en 1947 pour éclairer la puissance publique sur toutes les questions touchant aux Droits de l’Homme et Libertés Fondamentales. L’actuelle présidente est Christine Lazerges, professeur de droit émérite, ex vice présidente de la Commission de lois à l’A.N. Le texte évoqué est l’avis sur la laïcité publié le 9 oct 2013. http://www.cncdh.fr/sites/default/files/avis_laicite-ap-26_09_2013.pdf

 

 

 

 

 

[14]  cf référence note 20.

 

 

 

 

 

[15] Cf Le Point n° 2294 du 25 août 2016 

 

 

 

 

 

[16] Libération 20 juillet 2016 http://www.liberation.fr/france/2016/07/20/l-observatoire-de-la-laicite-dit-non-a-la-neutralite-en-entreprise_1467420

 

 

 

 

 

[17] idem

 

 

 

 

 

[18] Proposition déposée en septembre 2011 et toujours au point mort.

 

 

 

 

 

[19] Le Monde 25/06/2014 http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/06/25/baby-loup-le-licenciement-de-la-salariee-voilee-confirme_4445095_3224.html

 

 

 

 

 

[20] Voir à ce sujet l’excellent petit ouvrage de deux juristes : Stéphanie Hennette VAUCHEZ et Vincent VALENTIN, L’affaire Baby Loup ou la nouvelle laïcité, éditions lextenso, 2014

 Concernant la polémique entre l’Observatoire et le Premier ministre cf http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/01/19/quel-debat-autour-de-la-laicite_4850049_4355770.html

 

 

 

 

 

[21] Cf l’excellent article de Mediapart du 31 janvier 2016 par Antoine Lévêque : Quand la gauche troque la lutte sociale contre la “nouvelle laïcité” : le déni de l’islamophobie  https://blogs.mediapart.fr/edition/le-leviathan-anthropophage/article/310116/quand-la-gauche-troque-la-lutte-sociale-contre-la-nouvelle-laicite-le-den

 

 

 

 

 

[22] Le Monde 12 mars 2015, p.20

 

 

 

 

 

[23] Même si le Conseil d’Etat n’approuve pas les arrêtés municipaux de l’été 2016, par manque de preuve sur la perturbation de l’ordre public, la question est loin d’être politiquement tranchée.

 

 

 

 

 

[24] Circulaire du 2 mars 2011 relative à la mise en œuvre de la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public .

 

 

 

 

 

[26] Voir sur ce sujet la réflexion plus large proposée par Abdennour Bidar, Les Tisserands, 2016, p.32

 

 

 

 

 

[27]  Discours du 14 décembre 1965 « il ne sert à rien de  sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe ! l'Europe ! l'Europe ! »

 

 

 

 

 

[28] http://www.andml.info/Portals/20/content/N.%20Cadene.pdf

 

 

 

 

 

 

 

Si chacun connaît la Sainte-Chapelle de Paris, il n’en va pas de même pour les autres Saintes-Chapelles disséminées sur le territoire national. Marie-Pierre Terrien, universitaire et spécialiste de Richelieu, du personnage comme de la cité du même nom- nous initie à la connaissance de ces trésors patrimoniaux insuffisamment connus. Elle est tout particulièrement compétente sur celle de Champigny-sur-Veude tout proche de la ville de Richelieu.[Institut Jacques Cartier]

Partie intégrante d’un château royal ou princier, une Sainte-Chapelle doit avoir été fondée par Saint Louis (1214-1270) ou par l’un de ses descendants. Douze Saintes-Chapelles royales et princières ont ainsi été édifiées du XIIIe au XVIe siècle. Sept d’entre elles ont subsisté : celles de Paris et de Vincennes (chapelles royales), Riom, Châteaudun, Aigueperse, Champigny-sur-Veude et Vic-le-Comte (chapelles princières). Les Saintes-Chapelles de Vivier-en-Brie, Gué-de-Maulny, Bourges et les deux chapelles de Bourbon l’Archambault ont été détruites. Claudine Billot a souligné que les Saintes-Chapelles, fondées par Saint Louis et ses descendants, étaient « le cadre d’une commémoration dynastique, d’une auto célébration lignagère ». Ces édifices sont en effet décorés à profusion de portraits de Saint Louis et des princes fondateurs, d’armoiries, d’emblèmes héraldiques et de devises.

emblème de Louis Ier de Bourbon

Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude, le « L » couronné de Louis de Bourbon

(Ó MP Terrien)

Une Sainte-Chapelle n’est pas une chapelle ordinaire. Elle est un écrin, qui abrite les reliques de la Passion. C’est sa fonction essentielle. Saint Louis acheta ces prestigieuses reliques à partir de 1239 (la couronne d’épines du Christ, la vraie croix, l’éponge et le fer de lance) et fit construire la Sainte-Chapelle de Paris, spécialement pour les abriter. Chaque Sainte-Chapelle reçut une épine de la couronne et un morceau de la Vraie Croix. Le message religieux est donc tout aussi important que le message politique. Les chanoines sont chargés de célébrer des messes pour le fondateur et ses descendants et de lire les heures canoniales « à l’usage de Paris ».

Dates de dédicace et fondateurs des Saintes-Chapelles

(d’après la classification de Claudine Billot)

Les Saintes-Chapelles royales

Les Saintes-Chapelles royales ont été fondées par les Capétiens entre 1248 et 1379 :

1248 la Sainte-Chapelle de Paris : Saint Louis (1214-1270)

1329 la Sainte-Chapelle de Gué-de-Maulny : Philippe VI de Valois (1294-1350)

1352 la Sainte-Chapelle de Vivier-en-Brie : le futur Charles V (1338-1380)

1379 la Sainte-Chapelle de Vincennes : Charles V (1338-1380)

Les Saintes-Chapelles princières

Les Saintes-Chapelles princières ont été fondées entre 1315 et 1505 :

1315 la Sainte-Chapelle n°1 de Bourbon-l’Archambault : Louis Ier duc de Bourbon (1280-1342), petit-fils de Saint Louis

1382 la Sainte-Chapelle de Riom : Jean Ier, duc de Berry (1340-1416), frère de Charles V

1405 la Sainte-Chapelle de Bourges : par le même Jean Ier

1451 la Sainte-Chapelle de Châteaudun : Jean bâtard d’Orléans (1402-1468), petit-fils de Charles V

1475 la Sainte-Chapelle d’Aigueperse : Louis Ier de Bourbon, comte de Montpensier (1405-1486)

1483 la Sainte-Chapelle n°2 de Bourbon-l’Archambault : Jean II, duc de Bourbon (1426-1488)

1498 la Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude : Louis Ier de Bourbon, comte de Montpensier (1473-1520)

1505 la Sainte-Chapelle de Vic-le-Comte : Anne de la Tour, petite-fille de Jean II de Bourbon, comtesse de Boulogne et d’Auvergne (décédée en 1536), et Jean Stuart, régent d’Ecosse et comte de la Marche (décédé en 1524).

On peut rajouter à cette liste la chapelle du Château de Thouars, construite entre 1503 et 1509 à l’initiative de Gabrielle de Bourbon-Montpensier, épouse de Louis II de la Trémoïlle. Elle reçut ultérieurement une relique de la Croix du Christ.

Un même modèle architectural

Toutes les Saintes-Chapelles ont été construites d’après le modèle parisien, dédicacé en 1248. Les murs sont ajourés d’imposantes verrières, le toit d’ardoises à forte pente terminé par une flèche accentue la verticalité de l’édifice. Le modèle parisien se compose de deux chapelles superposées : la chapelle supérieure est réservée au roi, elle communique avec le palais par une galerie. On retrouve cette bipartition à Châteaudun, où la chapelle supérieure est réservée au personnel. Les autres Saintes-Chapelles sont constituées d’une nef unique terminée par un chevet à pans. Elles sont complétées par des oratoires, réservés au propriétaire du lieu.

Sainte-Chapelle de  Vincennes

La Sainte-Chapelle de Vincennes (Ó MP Terrien)

Plusieurs espaces sont ainsi bien définis : la nef est accessible au personnel du château et aux invités, il est séparé du chœur par un jubé. Le chœur est réservé aux chanoines, qui sont les gardiens des reliques et qui les sortent lors de certaines occasions. En effet, les Saintes-Chapelles sont des édifices privés, le peuple n’a pas le droit d’y pénétrer. Depuis le milieu du XIIIe siècle, l’ostension des reliques se pratiquait à Paris le vendredi saint. Aujourd’hui, seule la couronne d’épines est conservée et exposée à la cathédrale Notre-Dame.

Le programme iconographique des vitraux est lui aussi identique pour toutes les Saintes-Chapelles. Inspiré du modèle parisien, il s’est transmis du XIIIe au XVIe siècle et doit rappeler que Saint Louis, ce roi exceptionnel à la fois homme, roi et saint, est l’ancêtre de la famille des Bourbons. Louis IX fut en effet canonisé en 1297.

Un cas particulier : La Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude

Comme toutes les Saintes-Chapelles, celle de Champigny fut édifiée à la gloire des Bourbons, descendants de saint Louis. C’est au XVe siècle que le domaine entre dans la famille des Bourbons par le mariage d’Isabelle de Beauvau et de Jean de Bourbon. Leur fils Louis Ier (1473-1520) en est l’heureux héritier. Un événement décisif va marquer sa vie : il participe aux guerres d’Italie en 1494-1495. Impressionné par la Renaissance italienne, il décide à son retour de transformer le modeste manoir en un somptueux logis. Il établit aussi une collégiale, dont la fondation est confirmée en 1499 par une bulle du pape Alexandre VI. De son mariage à Moulins en 1504 avec Louise de Bourbon-Montpensier est né un fils, Louis II (1513-1582). C’est lui qui va poursuivre les travaux décidés par son père.

La nef abrite onze verrières, hautes de plus de 8 mètres et larges de 3,50 mètres. Démontés à la Révolution et cachés, ces vitraux remarquablement bien conservés ont la réputation d’être les plus beaux vitraux Renaissance de France. Les verrières sont divisées en trois registres superposés. Dans le soubassement sont représentés les descendants de saint Louis, agenouillés sur un prie-Dieu qui porte leurs armes. Leur nom est inscrit dans un cartouche de verre blanc. Ils sont tournés en direction de la verrière centrale où sont représentés le fondateur saint Louis et son épouse Marguerite de Provence. Cette disposition est une mise en scène ostentatoire qui permet à la famille de Bourbon-Montpensier d’affirmer sa puissance et de rappeler que saint Louis est leur ancêtre.

Dans les deux autres registres, une scène unique occupe toute la baie. Elle n’est pas constituée de multiples épisodes juxtaposés et superposés comme dans les vitraux du Moyen-Âge. Elle constitue un véritable tableau et forme un espace unifié qui ne tient pas compte des meneaux de pierre. Le registre central, qui occupe l’espace le plus important, est une évocation de la vie de saint Louis, depuis son sacre à Reims le 29 novembre 1226 jusqu’à sa mort à Tunis le 25 août 1270. C’est une vie idéalisée du roi qui est évoquée dans les vitraux de Champigny-sur-Veude. Saint Louis est par ailleurs mis en parallèle avec le Christ, dont la Passion est représentée dans le tympan. Ce programme iconographique savant sera détaillé ultérieurement…

Champigny-sur-Veude Troisième verrière

Champigny-sur-Veude, troisième verrière :

la translation des reliques de la Passion à la Sainte-Chapelle de Paris (Ó MP Terrien)

Marie-Pierre TERRIEN

Universitaire et membre de l'Institut Jacques Cartier

 

Bibliographie

Claudine Billot, Les Saintes-Chapelles royales et princières, Paris, Editions du patrimoine, 1998.

Les chapelles royales. De la gloire de Dieu à la gloire du prince, Actes du colloque de Lunéville (18-20 novembre 2010), CTHS, 2015.

Marie-Pierre Terrien, Images de Sainte-Louis dans les vitraux de Champigny-sur-Veude, Cholet, Editions Pays et Terroirs, 2007.

 

Face aux dangers de division, de discorde, voire de guerre civile au sein de la société française, la laïcité est convoquée par tous les responsables politiques pour faire ou refaire société, pour sauvegarder le vivre ensemble et les «valeurs» de la République. Devenue patrimoniale, cette laïcité à la française n’en est pas pour autant bien connue de la grande majorité de nos compatriotes, la faute en incombe certainement pour partie au très long silence pendant des années à son propos. L’ignorance et l’urgence de la faire (re)vivre ont poussé à la rédaction d’un grand nombre de chartes de laïcité (école, hôpital, branche famille de la CNAF..). Les intentions sont louables, il s’agit dans un souci pédagogique de mettre à la portée de tous, notamment des plus jeunes, des textes de lois épars et éventuellement difficiles d’accès. N’y a-t-il pas dans cet acte de simplification, un risque de transformation de sens de textes juridiques au vocabulaire précis, d’une nouvelle perception de la laïcité, notion déjà fortement polysémique ?

Par ailleurs, si la laïcité est bien le produit de notre histoire, elle ne saurait demeurer figée dans ses réponses passées. Les débats, souvent passionnés, qui traversent actuellement la société française, et concernent, il faut bien le dire, essentiellement la visibilité de l’islam dans le pays, font ressurgir  des questionnements déjà présents lors des débats en 1905, mais cette fois avec plus d’échos médiatiques dans une société de l’image, une société du voir. Allons-nous assister à la mise en place d’une néo-laïcité ?

* 1ere partie : Promouvoir la laïcité : le temps des chartes

Observons tout d’abord ce qui est transmis, en commençant par quelques points de la charte de la laïcité à l’école, charte destinée non pas aux seuls élèves mais également  aux adultes de la communauté éducative.

Le premier article  rappelle d’emblée que le principe de laïcité est inscrit dans la constitution, c’est l’une des caractéristiques de notre République qui est «indivisible, laïque, démocratique et sociale», puis le second point exprime, de façon directement intelligible par tous, que «l a République laïque organise la séparation des religions et de l’Etat ». Cette expression heureuse remplace avec clarté celle du texte même de 1905 qui s’intitule Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat.

En effet, le texte de 1905 en reprenant la terminologie du sociologue Max Weber où le mot église signifie tout simplement religion, devenait  incompréhensible pour beaucoup. Dire que le culte musulman est église ne fait plus sens. Légitimes et louables clarifications pédagogiques donc.
Par contre, le point 3 déclare que « la laïcité garantit la liberté de conscience à tous ». Il y a là, nous semble t-il une différence notable par rapport au texte originel de la loi où c’est « la République qui assure la liberté de conscience». Non seulement le verbe a changé, mais surtout, la laïcité subitement remplace la République comme si elle était une chose en soi. Ce glissement d’une laïcité principe à une laïcité substance interroge, nous y reviendrons.

Un autre constat nous semble également important à souligner, c’est l’absence de la logique d’articulation entre les articles 1 et 2 de la loi de 1905.

La loi de 1905 pose en premier (art.1) la liberté de conscience (à savoir le droit d’avoir une religion, d’en changer, le droit d’avoir n’importe quelle conviction, religieuse ou non…l’individu est libre de son choix de conscience). Ensuite, et ensuite seulement, vient l’article 2 sur la « séparation » . Les deux premiers articles qui constituent l’essentiel de la loi doivent être relus dans leur enchaînement logique. Il est important de rappeler cette évidence élémentaire, mais trop souvent oubliée, que ces articles 1 et 2 ont une raison d’être dans cet ordre : la non reconnaissance des cultes –et non la séparation, mot absent du texte mais qui donne son titre à la loi- citée dans l’article 2, se conçoit comme la conséquence logique de l’article 1 qui « assure la liberté de conscience »[1]. La loi de 1905 est d’abord une loi libérale, elle accorde cette liberté de conscience tant attendue, clairement exposée, liberté plus large que ce qui était envisagé dans l’article 10 de la DDHC de 1789  (nul ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses). Il nous semble abusif de faire entrer la liberté de conscience dans ce texte qui visait alors essentiellement les protestants.

Du fait de la liberté de conscience accordée, l’Etat a face à lui des individus diversement situés quant à leurs convictions, aussi,  pour n’en privilégier aucun ni n’en discriminer aucun, il se doit d’être neutre, de se séparer des religions, de ne plus les reconnaître en droit public. La séparation en question est ici le moyen utilisé pour assurer la liberté de conscience à chacun.  Il nous semble donc que l’affirmation de la visée, pour reprendre l’expression de Jean Baubérot, doit être première, avant l’exposé du moyen. Or, cela n’apparaît pas, cette articulation essentielle entre les articles 1 et 2 de la loi de 1905 est gommée dans la rédaction de la charte de la laïcité à l’école. Il y a là, à notre avis, une perte de sens originel dommageable. Le texte donne l’impression, qu’au-delà de la séparation organisée par la République, la laïcité, dans sa générosité, accorde en plus cette liberté de conscience qu’elle garantit à tous. Telle est notre impression personnelle de lecture.

Un peu plus loin dans la charte, l’article 9  stipule que « la laïcité implique le rejet de toutes violences et de toutes discriminations, garantit l’égalité entre les filles et les garçons.. ». Si pour  les juristes, la laïcité c’est uniquement la neutralité de l’Etat, principe issu de la loi de 1905, ici, il est évident que la source de cet article 9 de la charte n’est plus la loi de 1905. Quelle en est donc la source ?

« Oui, la laïcité, c’est aussi cela: l’égalité entre filles et garçons. On a trop longtemps négligé, et on oublie aujourd’hui encore trop souvent que l’égalité entre les femmes et les hommes est une conquête, certes tardive mais essentielle, du combat laïc et républicain pour l’égalité entre les citoyens. » affirme la ministre de l’EN. Pour comprendre l’inclusion de cette égalité fille garçon dans la laïcité , il faut convoquer non plus un principe juridique, mais une philosophie politique construite sur l’étymologie du mot laïcité. L’expression apparue au début des années 1870 dérive du grec laos, le peuple, dans son acceptation de globalité indivise  par rapport à demos qui désigne la seule communauté des citoyens actifs. Cette philosophie politique, érigée en idéal, de la recherche de l’unité au-delà des singularités, est particulièrement portée par le philosophe Henri Peña-Ruiz[2]: «  Ainsi comprise, la laïcité, c’est le souci de promouvoir ce qui peut unir tous les hommes. Elle vise par conséquent à exclure tout privilège mais aussi tout facteur de dépendance ou de mise en tutelle». Cette égalité fille garçon , cette non discrimination pour le dire autrement, s’ancre donc dans cet idéal politique, la laïcité comme valeur de la République. C’est également en ce sens que s’exprimait dès 1904 Jean Jaurès dans son célèbre discours de Castres : « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques, …or la démocratie n'est autre chose que l'égalité des droits ».

Jean Baubérot aime redire à juste titre, que pendant très longtemps la question laïque n'englobait pas l'égalité filles-garçons, au contraire même, les élus républicains défenseurs de la laïcité, refusèrent jusqu'en 1940 le droit de vote aux femmes sous prétexte qu'elles étaient manipulables par l'Eglise catholique. Jusqu'en 1924 les programmes scolaires différent selon le sexe et ce n'est qu'en 1957 que la mixité à l'école fut permise, elle ne devint obligatoire que tardivement, en 1975.

Ainsi donc, la charte de la laïcité à l’école origine ses articles à la fois dans le principe juridique de laïcité et dans cette philosophie politique construite à partir d’une compréhension de l’étymologie du mot. Citons à nouveau Henri Peña-Ruiz « La laïcité est à la fois un idéal politique et le dispositif juridique qui le réalise ». Ces deux sources ont donc acquis légitimité au ministère de l’Education Nationale.

Par contre, il n’est pas certain du tout que la réalité historique de la construction très pragmatique de la laïcité juridique, ait sur le long terme le souci de réaliser un idéal politique précis, comme si une essence de la laïcité préexistait à l’élaboration du cadre juridique, lui-même de plus en plus complexe, du fait de l’essor des jurisprudences nationale et européenne.

Cette charte de la laïcité à l’école a été réécrite par la Ligue de l’enseignement, dont on connaît l’engagement et le souci pédagogique auprès des jeunes. Le nouveau texte, plus concis, plus direct, plus accessible aux enfants, est certainement fort utile pour expliquer, transmettre cette indispensable laïcité à une école  qui accueille un public de plus en plus multiculturel et multireligieux. On ne peut que s’en féliciter, et en cela la Ligue de l’Enseignement, cette vieille dame de 150 ans, toujours jeune et active,  joue bien son rôle. Sans aucunement vouloir diminuer sa valeur, qu’il nous soit tout de même permis de formuler deux remarques personnelles :

  • Le regret de l’ultra simplification de l’article 12 qui ainsi gomme une dimension qui nous est chère, la légitimité de l’enseignement des faits religieux. Voici les deux textes, celui de l’EN et celui de la Ligue :

      * 12 EN. Les enseignements sont laïques. « Afin de garantir aux élèves l'ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu'à l'étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ».

* 12L « Aucun élève ne peut refuser de suivre un enseignement ou une consigne sous prétexte que sa religion ou ses idées politiques le lui interdisent ».

La phrase qui a disparu visait bien l’enseignement des faits religieux tel qu’il ressort du commentaire même de cet article par le ministère de l’EN : «  Aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique  » : il n’y a pas de sujet tabou à l’Ecole laïque. L’enseignement des faits religieux y a toute sa place, pour deux raisons : tous « les enseignements sont laïques » et respectent donc entièrement la liberté de conscience de l’élève ; les faits religieux sont un élément important de la culture générale que l’élève doit acquérir.

  • notre deuxième critique porte sur l’insistance de l’utilisation du mot interdit, voire l’inverse, obligé. Ce mot interdit n’est utilisé qu’une seule fois dans le texte de l’EN. Or, il nous semble que si l’on veut faire adhérer il faut faire aimer. C’est ce qu’avait bien compris Abdennour Bidar lorsqu’il était chargé de la promotion de la pédagogie de cette charte, il insistait non pas sur l’interdit –comment aimer un interdit ?- mais sur le bénéfice que chacun peut tirer de cette laïcité. En faire comprendre le bénéfice nous semble plus profitable que de proclamer des interdits.

Quant à la Charte de la laïcité dans les services publics qui a été élaborée sur la base d’un texte proposé par le Haut Conseil à l’intégration, l’équilibre des deux principes majeurs de la laïcité est certes  bien affirmé,  à savoir :

  • une abstention de manifestation de croyance comme d’incroyance de la part du service public et de ses agents
  • liberté d’expression religieuse pour les usagers.

Mais par contre, il est parfois difficile de se faire une idée précise de ce qui se vit concrètement sur le terrain, entre d’un côté, l’Observatoire de la laïcité qui a tendance à relativiser les accrocs locaux aux principes énoncés, et d’autre part, certains politiques et spécialistes de la question qui eux, au contraire, ne cessent de dénoncer toutes les dérives.  C’est par exemple le cas, certainement excessif, d’Isabelle Lévy en ce qui concerne l’hôpital public. Les soupçons de laxisme dans la fonction publique sont tels chez certains, que l’Etat vient d’installer une commission « Laïcité et fonction publique » chargée de rendre son audit fin 2016[3].

Suite aux attentats de janvier 2015, le CA de la CNAF a adopté une charte de la laïcité de la branche famille avec ses partenaires[4]. Les deux principes de neutralité d’un côté et de liberté de l’autre sont clairement exprimés, voire même plusieurs fois répétés tout au long des  9 articles de la charte. Le préambule est tout particulièrement intéressant par son effort de recherche des racines historiques de la laïcité, et comme pour la charte de l’EN, la compréhension de la laïcité se réfère autant à l’idéal philosophique de non discrimination et d’universalité, qu’au principe juridique élaboré depuis 1789.

Récemment également, la SCNF et la RATP ont senti le besoin d’éditer des guides de bonne conduite laïque  à destination de leurs personnels, et cela suite à certaines révélations dans les media de non respect manifeste de la neutralité exigée de la part des agents de l’Etat.[5]

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Ces chartes de la laïcité, ainsi que les guides et rapports  publiés par l’Observatoire de la laïcité « s’attachent à rappeler le droit, à rappeler ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, et sous quelles conditions ».[6] Son rapport de 2013 adopté à l’unanimité réédite le Rappel à la loi (rappelant en des termes clairs ce que la laïcité permet et ce qu’elle interdit), ainsi que ses quatre guides pratiques très bien reçus sur le terrain (Laïcité et collectivités locales, Laïcité et gestion du fait religieux dans les structures socioéducatives, Gestion du fait religieux dans l’entreprise privée, Laïcité et gestion du fait religieux dans les établissements publics de santé). Le dernier, diffusé dans l’ensemble des hôpitaux, a été adopté en février 2016.

À l’occasion de ce rapport, l’Observatoire de la laïcité redemande aux autorités compétentes une diffusion beaucoup plus massive de ces documents partout sur le territoire  (également accessibles sur le site Internet www.laicite.gouv.fr).

Globalement les chartes, les guides de l’Observatoire, les multiples formations sur l’ensemble du territoire, exposent la laïcité dans sa « tradition historique » qui est d’inspiration libérale.  On ne peut que se féliciter de cet effort récent pour promouvoir une laïcité bien trop longtemps mise en sommeil et grandement ignorée de la plupart de nos contemporains. Au-delà des chartes, réjouissons-nous également d’une prolifération récente d’un grand nombre de petits guides explicatifs, faciles d’accès et assez bon marché, qui visent  également la promotion de la laïcité[7].

Christian BERNARD 


[1] Citons Jean-Pierre Dubois, juriste et Président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) : « La lecture de l’enchaînement logique des deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 suffit à renseigner sur le contenu pluraliste du contrat social laïque ainsi mis en forme. C’est pour assurer la liberté de conscience mais aussi pour garantir -sous la seule réserve de l’ordre public- la liberté des cultes, et pour que ces libertés vaillent également pour tous, qu’est affirmée la séparation entre ce qui relève de l’Etat, du politique, et ce qui relève des communautés religieuses ».

 

 

 

 

 

[2] Il ne fait que reprendre l’étymologie donnée par Ferdinand Buisson dans son dictionnaire de pédagogie à l’article laïcité http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/ (édition de 1911)

 

 

 

 

[3]  cf http://www.lagazettedescommunes.com/447370/une-commission-laicite-et-fonction-publique-pour-apporter-des-reponses-aux-fonctionnaires/.

La ministre de la fonction publique, Annick Girardin, a installé la commission « Laïcité et fonction publique », le mardi 7 juin 2016, afin « d’apporter des réponses cohérentes et concrètes aux agents publics et à leurs employeurs aux questions qu’ils se posent en matière de laïcité ». La ministre souhaite également que la commission soit « particulièrement attentive aux remontées du terrain », car selon cette dernière, « une grande partie des fonctionnaires souffrent du décalage entre les discours sur la République et la laïcité et les pratiques du terrain où les demandes communautaires se multiplient ». Composée de 25 membres issus de divers horizons (représentants des trois fonctions publiques, représentants syndicaux, représentants des employeurs, personnalités qualifiées, élus locaux…), la Commission est présidée par l’ancien ministre de la fonction publique, de la réforme de l’Etat et de la décentralisation, Emile Zuccarelli.

 

 

 

 

[4] https://www.caf.fr/sites/default/files/caf/351/Partenaires/Charte_Laicite.pdf

 

 

 

 

[5] Pour la SNCF, cf le guide en ligne.http://www.egale.eu/uploads/fichiers_PDF/GUIDE_LAICITE_NEUTRALITE_%202015.pdf

 

 

 

 

 

[6] Synthèse du rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité, année 2015-2016 : http://www.gouvernement.fr/documents-de-l-observatoire-de-la-laicite

 

 

 

 

[7] Parmi les derniers en dates, citons :

  • Régis Debray, Didier Leschi, La laïcité au quotidien, Guide pratique, Folio, 155 p., 2015.
  • Rokhaya Diallo, Jean Baubérot, Comment parler de laïcité aux enfants, édition Le baron perché, 77 p., 2015.
  • Jean Baubérot, et un cercle d’enseignant(es) laïques, Petit manuel pour une laïcité apaisée, à l’usage des profs des élèves et de leurs parents, La Découverte, 2016.
  • Nicolas Cadène, La laïcité pour les Nuls, 2016.
 

2eme partie :Que faire au Manitoba ?

A. Louise-Eugénie : une femme engagée

            1° Une féministe ?

            Femme divorcée, Louise-Eugénie sert de révélateur du conservatisme de la société canadienne. En cette fin de XIXe siècle, tout Français immigré est a priori suspect d’être, sinon un révolutionnaire en puissance, du moins un libre penseur agaçant. Alors que dire de ce « jupon divorcé », comme l’appelle le curé Giroux, jupon qui a entraîné au Manitoba « ce malheureux fils de bonne famille » ? (AASB, 27 décembre 1899, 21 mars 1911)

            Lassé de la vie de fermier et de bûcheron, Henri d’Hellencourt devient le rédacteur de l’hebdomadaire libéral, L’Écho de Manitoba. Cet hebdomadaire vient d’être fondé à Winnipeg en janvier 1898. Wilfrid Laurier finance chichement le journal, mais il le contrôle de près. « En politique, dit-il, il n’y a pas de force négligeable. » Or, Louise-Eugénie profite de la situation de son mari pour s’exprimer dans les colonnes de l’hebdomadaire.  Elle participe quelque temps à la page féminine de L’Écho. Dans une causerie du 30 janvier 1902, elle lance un véritable manifeste féministe :

            « Par devant nous, et pour nous plaire, un certain nombre d’hommes poussent parfois la condescendance jusqu’à nous reconnaître le droit à une instruction solide ; d’aucuns vont même jusqu’à nous louer de nos connaissances, mais, s’il faut vous dire ma pensée, j’ai bien peu de confiance en la sincérité de ceux-là même, et ainsi ne faut-il pas gratter longtemps l’homme pour retrouver le despote.

            Ce sont d’affreux potentats, chez qui l’esprit de tyrannie, le sentiment de leur supériorité sur l’autre sexe poussent avec les premiers poils de leur moustache.

            En fait tous tant qu’ils sont, et quels qu’ils soient, professent la même opinion : il suffit à la femme de savoir ravauder ses bas, torcher ses mioches, et réussir un fricot.

            Eh bien ! Ne leur en déplaise, messieurs du sexe fort commettent là une ridicule erreur. 

            La femme doit être instruite ; elle doit l’être le plus complètement possible, suivant sa condition et ses moyens ; et cela non point pour elle-même, mais dans l’intérêt même de la nation, […]. »

            À Sainte-Anne-des-Chênes comme à Winnipeg, Louise-Eugénie d’Hellencourt a été mise au ban de la bonne société. Elle profite donc du journal de son mari pour régler ses comptes avec la gent féminine, dans une causerie sur la médisance. Cette féministe sait se montrer acide, sinon lucide, à l’égard des autres femmes qui, glisse-t-elle, l’ont « persécutée ». Mais elle dépasse cet aspect très personnel en prônant encore une fois pour les femmes le droit à l’instruction, « une instruction solide, sérieuse et aussi étendue que possible » :

            « La médisance est la plaie sociale, écrit-elle, la plaie hideuse des conversations féminines et chose étrange ce ne sont pas les moins vertueuses qui se distinguent par cette abominable intempérance de langage.

            Depuis quelque temps, persécutée par cette idée fixe, je vais de salon en salon écoutant les conversations, et jamais je n’ai été tant frappée de l’acuité du mal. […]

             Et ce qui est pire, c’est que le mal est universel : des femmes chrétiennes, d’excellentes mères de famille, des épouses honorables ne peuvent se rencontrer et causer cinq minutes entre elles, sans aussitôt verser dans la médisance. […] La cause du mal ? Elle réside surtout, c’est triste à dire, dans l’insuffisance de culture intellectuelle. […] Comme femmes et comme chrétiennes, ne devrions-nous pas être deux fois à l’abri de ces disgrâces ? » (13 mars 1902)

            D’autre part, Louise-Eugénie reconnait qu’elle est bavarde, au point parfois de livrer, par mégarde, des informations aux amis politiques, c’est-à-dire aux adversaires, de son mari. Elle s’en excuse en ces termes tout à fait désarmants :

            « Donc, nous sommes bavardes…c’est un fait certain, nous devons en être convaincues à force de nous l’entendre répéter par la gent moustachue. Eh bien, soit ! le mal après tout n’est pas si grand, et le babil enjoué de votre femme, cher monsieur, n’est pas, il me semble, chose si méprisable que vous puissiez vous en plaindre, ni le regretter. » (13 mars 1902)

            Enfin, cette féministe porte fort bien la toilette. Certaines photographies familiales des années 1895 en témoignent. Louise-Eugénie y apparaît parfois en longue robe blanche serrée à la taille ; elle se protège du soleil d’été manitobain avec une élégante ombrelle, blanche comme sa robe. Elle avoue sans fausse honte :

            « On nous reproche souvent, à nous autres femmes, d’être coquettes. Vraiment oui nous le sommes autant dire toutes ; mais quel mal y a-t-il à cela ? […]       Pour moi, il me semble très légitime d’avoir de la coquetterie ; c’est une sotte et disgracieuse créature qu’une femme exempte de toute coquetterie. » (3 octobre 1901)

            Divorcée, bavarde, coquette, féministe, favorable à l’éducation des filles, et de plus journaliste à l’occasion, que de défis ne lance-t-elle pas à une société traditionaliste et patriarcale ?

            2° Une journaliste ?

            La participation de Louise-Eugénie à L’Écho de Manitoba se manifeste aussi par des tâches délicates de rédactrice intérimaire. Henri d’Hellencourt s’absente lors des campagnes électorales pour animer les meetings libéraux. C’est un tribun redouté, sachant mettre les rieurs de son côté. Il doit aussi se rendre à Ottawa pour rencontrer le Premier ministre. Il y a tellement de querelles locales à gérer, entre les membres divisés du parti libéral franco-manitobain.

            Il faut également surveiller le redoutable ministre de l’Intérieur Clifford Sifton, surnommé le Napoléon de l’Ouest. Sifton, chef des libéraux anglophones du Manitoba, veut aussi contrôler les libéraux francophones des Prairies. Pour contrer d’Hellencourt, l’homme de Laurier, Sifton utilise les services d’un Canadien-Français, Joseph Prud’homme. Ce dernier lui fournit des informations confidentielles sur Louise-Eugénie et sur L’Écho de Manitoba.

            Pendant les voyages de son mari, Louise-Eugénie assume en effet la direction de L’Écho. Elle y met ses passions personnelles, toujours vives, mais pas toujours en harmonie avec la volonté des dirigeants libéraux. Elle est décidée à faire échouer la candidature du libéral Ernest Cyr à l’élection fédérale de 1904, dans la circonscription de Provencher, qui englobe Saint-Boniface. Pourquoi ? Cyr veut contrôler L’Écho de Manitoba, s’il est élu, et en évincer d’Hellencourt. Louise –Eugénie défend donc âprement les intérêts de son mari. Elle préfère soutenir un jeune cousin du Premier ministre, l’avocat Lévis Laurier.

            Tout cela, Joseph Prud’homme le rapporte fidèlement à Sifton : « Madame d’Hellencourt offre de parier que M. Cyr sera défait et son mari a dit que M. Cyr ne serait pas élu. » (Lettre à Sifton, 25 décembre 1903)   Henri essaie de recadrer sa femme en lui câblant des télégrammes impératifs d’Ottawa : « Suis exactement mes instructions concernant la convention de Provencher. […] Le compte rendu de la convention doit être entièrement favorable à Cyr […] n’accepte aucun article ou aucune suggestion contraires de qui que ce soit. » (janvier 1904) 

            Peine perdue ! Louise-Eugénie démolit avec humour Ernest Cyr, dans un éditorial du 14 janvier 1904 : « M. Cyr dit que s’étant présenté 4 fois comme candidat il ne fut élu qu’une fois mais que […] jamais il n’avait désespéré de son parti. […] Depuis six ans, M. Cyr occupe une position importante dans les bureaux du département des Travaux Publics, à Winnipeg, où il s’est reposé des vingt dernières années de luttes incessantes dans les intérêts du parti libéral. »  Furieux, Cyr proteste aussitôt auprès de Sifton, qui ordonne une enquête. De plus, Prud’homme accuse Louise-Eugénie d’Hellencourt de ne pas publier  in extenso les rapports des réunions libérales favorables à Cyr. Sifton expose ainsi la situation à un ami :

            « Je pense connaître l’explication […] D’Hellencourt lui-même était au loin à ce moment [à Ottawa]. Je pense que sa femme contrôlait ce qui se passait dans le journal. Sa femme était brouillée avec l’Exécutif [libéral] du Manitoba et je pense pour des motifs de caractère non politique. » (ANC, Fonds Sifton, C433, Sifton à Burrows, 9 mars 1904)

            3° Louise-Eugénie d’Hellencourt et Wilfrid Laurier

            Louise-Eugénie souffre ainsi d’une véritable persécution au Manitoba. Elle a d’ailleurs l’art de se faire des ennemis. Elle cherche donc toutes les occasions de fuir la province.

            « Elle voit le Manitoba de moins en moins en rose ! », avoue d’Hellencourt à son ami Rodolphe Boudreau, le secrétaire privé de Laurier (27 octobre 1903). Depuis novembre 1903, le rédacteur devait imprimer lui-même son journal. Ce surcroît de travail déplaisait fortement à madame d’Hellencourt, dont le mari se couchait à six heures du matin pour se relever à neuf heures. « Ma femme déclare qu’elle ignore si elle a un mari. Elle ne le voit plus ! Cela ne la réconcilie guère avec le Manitoba ! » (27 novembre 1903).

            Enfin, en mars 1905, Laurier, séduit par la culture et la  loyauté de d’Hellencourt, offre à celui-ci une place de rédacteur au Soleil de Québec, un quotidien influent. D’Hellencourt aurait préféré Montréal. La ville de Québec lui paraît trop conservatrice pour accepter sa situation conjugale. D’ailleurs, écrit-il à Boudreau: « Ma femme ne veut entendre parler à aucun prix d’aller habiter Québec. Nous avons eu tant à souffrir ici, de ce que vous savez, qu’elle ne veut point s’exposer à voir recommencer à Québec la même histoire. Franchement, je n’ai pas le droit d’exiger d’elle qu’elle s’expose encore à souffrir ce long calvaire. » (31 mars 1905).

            Laurier lui fait savoir que lui et sa femme ne souffriront pas à Québec de l’exclusion qu’ils ont endurée au Manitoba : « Le sénateur Choquette [propriétaire du Soleil], la famille Langelier, et de fait les meilleures familles de Québec sont heureux de vous recevoir dans leur cercle avec madame d’Hellencourt. […] La vie pour vous à Québec sera des plus agréables. » Boudreau, comme ami personnel, joignait sa voix à celle de Laurier pour affirmer à d’Hellencourt « sa profonde conviction que dans les circonstances actuelles, madame d’Hellencourt serait heureuse d’habiter Québec. » (6 avril 1905).

            Louise-Eugénie est d’un avis différent. Elle se rend elle-même à Ottawa pour le faire savoir au Premier ministre. Elle sait que Laurier a utilisé son mari, pour assurer son influence au Manitoba français. Elle est maintenant bien décidée à demander à Sir Wilfrid de payer la note.

            À Ottawa, le 29 mai 1905, elle rencontre d’abord Rodolphe Boudreau, qui ne lui réserve pas un accueil chaleureux. Sans se démonter, elle lui écrit le soir même :

            « Il faut avouer que nous avions droit à nous attendre à être mieux traités de la part de Sir W. car je puis dire en toute sincérité que pas un Canadien de l’Ouest n’aurait fait ce que mon mari a fait depuis 8 ans pour Sir Wilfrid.

            Si Sir Wilfrid ne nous avait pas donné à entendre que mon mari pouvait espérer la position d’agent commercial à Paris, je n’aurais certainement jamais consenti à retourner dans l’Ouest il y a deux ans. » (29 mai 1905).    

            Louise-Eugénie demande donc une nouvelle entrevue à Boudreau, qui tombe fort opportunément malade. Elle attend quelques jours, puis elle s’adresse directement à Laurier le 2 juin.

            Elle consent à faire une grosse concession. Son mari accepte désormais d’aller travailler au Soleil de Québec avec un salaire annuel de 3 000,00 $, le double de ce qu’il touchait à Winnipeg. Elle écrit au Premier ministre :

            « Maintenant Sir Wilfrid […] je me permettrais de vous faire remarquer que si mon mari est resté dans l’Ouest deux ans, c’est exclusivement sur votre demande et pour le seul profit du parti libéral, il était donc de toute justice de lui payer un salaire.

            Je serais très désireuse Sir Wilfrid d’avoir votre réponse le plus tôt possible […] car mon mari a une autre affaire en vue à Montréal, et comme il m’a laissé le soin de cette affaire [celle de rédacteur du Soleil], je dois donner une réponse définitive ces jours ci.

            Vous devez comprendre Sir Wilfrid que mon mari se trouvant dans une aussi mauvaise situation, la question d’intérêt primera tout autre question de sentiment pour moi, car c’est le seul moyen de tirer mon mari du mauvais pas dans lequel les libéraux l’ont mis. » (2 juin 1905).

            Laurier promet de prendre contact avec le propriétaire du Soleil. L’affaire traîne.  Le 12 juin, Louise-Eugénie écrit à Laurier : « dans tous les cas vous pouvez croire que si je vais à Québec ce sera un très gros sacrifice pour moi. » Mais Le Soleil avait déjà trouvé un autre rédacteur. Finalement, Henri d’Hellencourt rejoint la rédaction du journal libéral Le Temps à Ottawa. Avec l’appui de Laurier, il devient enfin directeur politique du Soleil le 1er juillet 1906.

             Éprouvée par son séjour au Manitoba, Louise-Eugénie tombe malade lors de l’hiver suivant. Laurier eut alors un bon geste : il octroie une subvention à d’Hellencourt pour qu’il puisse envoyer sa femme se reposer en France au cours de l’été 1907. Par la suite, comme tous les Premiers ministres des Dominions britanniques, Laurier est invité à Londres pour la Conférence impériale de 1911 (23 mai-20 juin). Elle précède de peu le couronnement du roi Georges V, le 22 juin suivant, à l’abbaye de Westminster. Or Laurier emmène dans la délégation officielle du Canada Henri et Louise-Eugénie d’Hellencourt. Ils assistent donc au couronnement de Georges V, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, chef du Commonwealth et empereur des Indes. C’est l’apothéose de leur carrière canadienne.         

                        B. Christine : fermière ou femme de lettres ?

            1° Une écrivaine ?

            Sans la publication accidentelle de ses souvenirs conservés dans un cahier, l’aventure de Christine de La Salmonière au Manitoba n’aurait été connue que de ses descendants, dans le meilleur des cas. Christine écrit-elle pour elle-même, pour sa famille ou pour le grand public ? Sans doute pour toutes ces raisons.

            Elle rédige ses souvenirs, dès 1902, au premier abord pour sa famille. Le livre est en effet dédié à ses enfants, Henri, Antoine et Geoffroy.

             Il a donc pour but de conserver la mémoire de Christine dans sa famille : « Mes enfants chéris, écrit-elle […] souvenez-vous en lisant ce livre d’une mère qui a beaucoup aimé […] ». (p. 5) Le mot livre apparaît donc dès la dédicace. Mais c’est dès le début de son séjour à Sainte-Rose que Christine a tenu son journal : « Je recueillerai précieusement dans mon journal tous ces chers souvenirs pour les transmettre à nos enfants. » (p. 58)

             Ce journal lui permet donc de lutter contre l’ennui qui la guette dans la vastitude du Manitoba. Elle a d’abord écrit pour elle-même, dans un réflexe de survie, puis pour ses enfants et enfin peut-être pour un public plus large.

            En effet, Christine s’adresse une douzaine de fois directement à un lecteur anonyme, lecteur qui peut être le grand public tout autant qu’un membre de sa famille.

            2° Fermière, mère de famille et paroissienne

            En arrivant sur les bords de la rivière Tortue, Christine éprouve d’abord de la peur: « J’ai triomphé de la première impression, ressentie à mon arrivée, la plus dure de toutes, l’impression de terreur dont j’ai été saisie devant ces solitudes immenses, devant cet avenir inconnu. Si j’ai dompté cela, je dompterai le reste et, ce que femme veut, Dieu le veut. […] je dis ce mot de toutes mes forces : Je veux. »  (p. 124)

            Elle découvre et décrit en même temps la vie de fermière : « Nous avons acheté cinq vaches avec leurs veaux. Nous avons trois juments et un cheval, des porcs et des poules. J’allais omettre quatre gros bœufs pour le labour. » (p. 72) Lorsque son mari s’absente pour les travaux des champs, Christine doit nourrir les animaux. Elle y consacre le chapitre 23, sur un mode quasi épique et humoristique à la fois : « Le cœur battant bien fort, je me rends à l’écurie où se trouvent Jenny, Belle et Margot. […, trois juments] Quel train d’enfer là-dedans ! Tout cela piaffe, hennit, meurt de faim. Comment oser les affronter, moi qui ai toujours eu une frayeur affreuse des chevaux et des bêtes à cornes ? » (p. 273-274)

            Cette peur ne l’empêche pas de galoper à travers la Prairie : « J’avais acheté à Winnipeg, écrit-elle, une selle de cow-girl. Je m’en sers assez souvent et nous nous rendons chez nos voisins au grand galop, […] » (p. 144)

            Christine est encore plus à l’aise à la chasse : « Je vais souvent rejoindre Joseph et Charles et je les suis, le fusil en bandoulière. La chasse m’amuse et le gibier ne manque pas. » (p. 72) Elle va ainsi à la chasse aux poules d’eau et aux canards. Mais les moustiques ou maringouins ne facilitent pas l’exercice. Après avoir manqué deux canards, elle se dissimule dans un épais taillis : « Je tire mes quinze cartouches, et j’abats treize poules de prairie », écrit-elle fièrement. (p. 140)   

            La naissance des enfants n’est pas la moindre des aventures de la jeune femme dans l’isolement du Grand Ouest. Henri est né le 24 novembre 1894. « Et avec tout cela, ni médecin, ni pharmacien, ni sage-femme. […] dans toute la paroisse on m’avait condamnée d’avance, tant j’avais été malade les cinq derniers mois. » (p. 204-205) Christine a été assistée par sa voisine Isabelle Hamelin, épouse de Benjamin Neault ; mariée à quinze ans, cette femme métisse avait eu seize enfants : « Elle n’était pas sage-femme […] mais pour rendre service, elle quitte tout et se rend aussitôt, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, partout où on l’appelle, et elle ne veut jamais rien accepter sinon un simple merci. » (p. 205)

            Un mois et demi avant la naissance de son second fils Antoine, Christine très souffrante doit garder la chambre. Vendredi 27 mars 1896 : « Trente-quatre jours aujourd’hui que je suis sur le Calvaire. On ne s’entretient que de moi dans toute la paroisse. […] on me croit perdue. Mon Dieu ! mourir ici à vingt-deux ans quand j’ai un mari qui m’adore et que je chéris. » (p. 316) Le bébé naquit le 2 avril 1896 et Christine se rétablit peu à peu, avec l’aide de ses amies métisses : « Une de nos voisines, Clémence [Neault], la femme d’Alfred Normand, n’a cessé de m’entourer de ses soins pendant plus d’un mois. Elle a soigné mes bébés et moi, avec un dévouement de tous les instants.

            Je me plais ici à reconnaître le dévouement dont j’ai toujours été l’objet de la part de plusieurs femmes métisses, qui ont compris combien je me sentais isolée loin de ma mère […] ». (p. 318) Elle cite ainsi cinq femmes métisses à qui elle voue une profonde reconnaissance.

            Christine a des talents de musicienne. Elle a fait venir son piano jusqu’au fin fond du Manitoba. Elle participe aux fêtes paroissiales. Le 4 juin 1895 : « On me fit l’honneur d’organiser le concert. Je cherche mes artistes et je trouve des jeunes gens métis très doués pour la musique, […] ils jouent d’oreille le violon. […] Joseph avait transporté mon piano à la chapelle […] ». (p. 239) Christine débute « toute seule par une marche brillante aux applaudissements frénétiques des Métis français et anglais, au grand ahurissement des Sauvages venus très nombreux, […] ». (p. 240) Elle joue de l’harmonium pour la messe de minuit de 1895 (p. 97), puis pour un concert organisé à l’été 1896 par le nouveau curé de la paroisse, le sympathique Père oblat Eugène Lecoq (1865-1922), originaire du Mans, et curé de Sainte-Rose d’octobre 1895 à septembre 1909.

            3° Une vision contrastée du Manitoba

a) Les travaux et les jours

            Après avoir surmonté l’impression pénible de l’arrivée à la fonte des neiges, Christine trouve le pays « joli, gai, frais, vert ». (p. 135)

            Mais si l’hiver est glacial, l’été n’est pas sans dangers. Dès le premier été à Sainte-Rose, en 1894, Christine fait connaissance avec les feux de prairie :

            « Montez ici, sur l’échelle, me dit la femme de Vital [Neault], vous allez voir le feu.

            J’y monte… Quelle horreur ! Là-bas au large une nappe de feu que le vent pousse vers nous, avec la vitesse d’un cheval emballé, répandant des tourbillons de fumée, lançant vers le ciel des milliers d’étincelles, dévorant tout sur son passage. » (p. 99) Joseph, Charles et les Métis allument un contre-feu et, faute de combustible, l’incendie s’éteint.

            « Un soir, du haut de l’étable, nous avons pu compter vingt-trois feux et deux jours après, soixante et onze. » (p. 102)

             Ces incendies sont le plus souvent allumés par des éleveurs qui veulent favoriser la prochaine récolte de foin. Ils risquent cinq ans de prison ou mille dollars d’amende.

            Pires que les feux de prairie sont les inondations, comme celle d’avril-mai 1896. Christine note dans son journal, presque jour par jour, l’inexorable montée des eaux. Comme les rivières d’une partie du Manitoba coulent du Sud vers le Nord, l’amont de la rivière dégèle avant l’aval, et les eaux de fonte se heurtent au barrage de glace du cours inférieur. C’est le cas de la rivière Tortue, qui se jette dans le Lac Dauphin. Quand les pluies  de printemps s’en mêlent, la situation devient catastrophique. Observateur sagace, et peut-être aussi sur les conseils des Métis, Joseph de La Salmonière avait bâti sa maison sur une éminence. Christine observe par la fenêtre :

            « Il pleut. Il pleut à torrent et sans répit depuis plusieurs semaines. L’eau du lac et les deux coulées débordées menacent de ne faire bientôt qu’un. Dès le début de l’inondation, la terre n’étant pas suffisamment dégelée ne peut absorber les eaux et aujourd’hui les prairies présentent à la vue le spectacle d’un immense lac. […] » (p. 330)

b) Les groupes ethniques

            Christine décrit aussi de façon très vivante les groupes ethniques dont elle fait la connaissance au Manitoba. Si son jugement global est parfois négatif, son jugement particulier est plutôt positif. Christine semble même retrouver les accents féministes de Louise-Eugénie.   « Les Canadiens français […] sont naturellement grands et bien proportionnés, d’une grande agilité et d’un tempérament vigoureux. Ils jouissent d’une robuste santé et résistent à toutes sortes de fatigues. De plus, ils sont très industrieux. Chacun possède des données suffisantes pour exercer tous les métiers. […] Les Canadiens ont conservé avec un soin très jaloux la langue, les mœurs, les usages et la religion de leur ancienne mère-patrie. Il y a chez eux une vitalité et une énergie morale, une droiture et une franchise qui témoignent à quel point ils sont d’essence française.

            Les femmes canadiennes ne le cèdent en rien aux hommes. Elles brillent par la souplesse de leur esprit et leur ingéniosité. Aussi, leur sont-elles supérieures en bien des cas. » (p. 170)

            L’on sait déjà combien Christine apprécie l’aide que lui ont fournie les Métis. Ces derniers ont d’ailleurs sauvé la vie de Joseph lors de son premier hiver au Manitoba : « J’aime bien les Métis, écrit-elle, ce sont de braves gens. Je commence à m’habituer à leur langage, je le comprends même très bien. » (p. 144)

            Christine a également plusieurs contacts avec les Indiens. Ces derniers sont beaucoup mieux traités au Nord du 49e parallèle qu’au Sud. Christine énumère les différentes Nations qui composent cette mosaïque amérindienne si variée. Certains cultivent la terre, mais :

            « La plupart préfèrent encore la vie aventureuse de la prairie et des bois et ne vivent que de chasse et de pêche ; ils sont par caractère doux et pacifiques, mais susceptibles et vindicatifs à l’occasion. […] Ils ne sont redoutables que quand les Blancs ou les Métis les poussent à la colère ; alors, ils se défendent, […] Bien que taciturnes et imprévoyants, ils sont pleins de bravoure et méprisent tout danger.  […] ils naissent tous avec un immense amour de la liberté […] Pendant mon séjour parmi eux, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. […] je les ai reçus chez moi, et même à ma table, […] ». (p. 172-174)

            Christine brosse ainsi le portrait de l’Indien Morissot : « C’est un Sauvage qui parle cris, saulteux, anglais et français. Il a tué des centaines de bisons et il chasse maintenant l’orignal […]. Il joue aux cartes avec Joseph et nous raconte ses prouesses. J’aime à le voir aller et venir. Sa démarche légère, onduleuse, est plus perfectionnée que celle des gens de sa race car on dirait qu’il ne touche pas terre. C’est un coureur émérite qui n’a pas son égal. Vrai type sauvage, il porte les cheveux longs. » (p. 172-173)

            Et les Canadiens anglais ? Globalement, Christine ne les estime pas beaucoup. « Je ne déteste que les Anglais, sauf quelques rares exceptions, écrit-elle, […] et au reste, je remarque que ceux-ci sont en général des Écossais ! » (p. 257) Mais les individus qu’elle rencontre lui paraissent dans l’ensemble serviables et sympathiques. C’est le cas de monsieur Ross, le juge de paix de Lac Dauphin, et de sa femme. (p. 115-116) « Cette dame d’origine anglaise est, tout comme son mari, charmante et aimable. C’est l’exception ici. J’ignore s’il en est ainsi dans le reste du Canada, aussi je retiens mon jugement. » (p. 291) Plus tard, un Anglais qui fait affaire avec Joseph offre spontanément de se porter caution pour la famille de La Salmonière : « Voilà un bon cœur qui me réconcilie avec les Anglais. J’ai été fort touchée de son intervention », note Christine (p. 324).

c) Le chant du départ

            Au total, quel jugement Christine porte-t-elle sur le Canada ? Elle est influencée au début par son milieu familial, puis elle évolue sous la pression de l’expérience vécue. L’opinion de sa mère est fortement négative. Celle de ses frères, Frédéric et Charles, n’est guère plus encourageante. Pour Frédéric, le Canada est « un pays de chien » auquel Christine ne s’habituera jamais. (p.37) Charles « trouve le climat trop dur et la vie trop difficile. Il dit sans cesse qu’il faut être des crève-faim pour se fixer en pareil lieu. » (p. 57-58)

            Christine constate que les jeunes nobles français qui aiment l’agriculture « croient trouver au Canada le pays de leur rêve, […] Et un beau matin, ils prennent la mer, pleins d’espoir. Mais une fois débarqués, quel désenchantement ! » (p. 258) Ils sont souvent victimes, comme Joseph, des agents d’émigration qui présentent « le Canada comme un pays de cocagne […] un pays où règne une égalité absolue et la vraie liberté. » (p. 258)

            Et c’est justement cette liberté qui finit par séduire la jeune aristocrate. Le Manitoba en effet apprivoise peu à peu Christine, qui se découvre une mentalité de pionnière. « Qui sait si ce désert ne deviendra pas un jour une ville florissante ? Nous aurons alors l’honneur de compter parmi les fondateurs de Sainte-Rose, […] » (p. 64) On a la fierté de son aventure et, au cours de l’hiver 1894-1895, Christine écrit : « ce n’est plus un désert inhabité, c’est un commencement de village qui veut s’élancer dans la voie du progrès. Une belle église  va s’élever, des maisons confortables se construisent, des pétitions circulent déjà pour obtenir la construction d’une école et l’érection d’un presbytère. » (p. 219) À l’été de 1895, elle avoue :

            « Que le Canada a son charme ! Je n’hésite pas à croire que je m’y plairais beaucoup si nous étions logés à meilleure enseigne. Nous jetons les premières assises d’une ville, nous sommes venus planter notre tente à plus de cent milles d’aucune voie ferrée et, ma foi, nous en supportons les conséquences. Mais malgré tout, je m’y fais, j’ose presque dire que j’y suis faite. » (p. 268)

            Au moment de quitter à tout jamais le Canada, Christine chante un hymne à la liberté ; « J’admire ce peuple de travailleurs qui se passionnent d’autant plus à leur œuvre qu’ils rencontrent de plus grandes difficultés. » (p. 342) « Et puis, je n’ai pu vivre ici pendant trois ans, sans aimer ce pays de liberté et ses habitants si hospitaliers. […] Adieu, la belle liberté. Il faudra observer l’étiquette, […] Ici, c’est la liberté bien entendue, […] le vrai, le beau […] la vie heureuse, là-bas, une existence mortelle. Allons, allons, nous reviendrons peut-être. » (p. 362) Mais au dîner d’adieu Christine chante : « Je pars pour ne plus revenir… » (p. 364)

CONCLUSION

            Ainsi, par la magie de l’écriture, les documents permettent de tirer de l’oubli, et pour quelques instants, ces deux pionnières qui ont marqué de leur façon modeste l’histoire du Canada. C’est souvent à travers le regard des autres qu’apparaît Louise-Eugénie d’Hellencourt, et ce regard n’est pas forcément bienveillant. C’est pourtant une femme indomptable, passionnée et somme toute attachante. De son côté, Christine de La Salmonière a sculpté elle-même sa propre statue, parfois sans complaisance, mais c’est toujours avec sympathie, émotion et une légère ironie. L’image de ces personnes est donc fortement tributaire des sources partielles qui nous sont parvenues.

            Louise-Eugénie d’Hellencourt est victime d’une réputation libertine, dans une société extrêmement conservatrice, aussi bien en France qu’au Canada, à l’époque victorienne. Or, après une jeunesse difficile en France, où elle ne trouve pas la réalisation de son idéal romantique, elle découvre enfin la passion amoureuse dont elle rêvait, avec un brillant journaliste, à la personnalité exceptionnelle. Avec lui, elle n’hésite pas à partager la rude vie des pionniers au Manitoba. Non contente de seconder son mari dans sa tâche de journaliste, elle s’affirme avec audace comme une féministe déterminée, revendiquant pour les femmes aussi bien le droit à l’instruction que la résistance à la tyrannie tranquille de la gent masculine. 

            Christine de La Salmonière offre tout au contraire l’image lisse, mais fragile, de l’épouse chrétienne idéale, bien intégrée à la vie paroissiale du Manitoba français. Perdue au milieu des Métis canadiens, la jeune aristocrate aux goûts frivoles est allée jusqu’à se muer en véritable fermière, gérant l’exploitation d’élevage aux côtés de son mari. Mais, en raison d’une santé fragile, elle n’a d’abord laissé qu’une trace fugace dans la vaste province, où elle a été oubliée pendant un siècle. Cependant elle écrivait… et l’écriture transfigure la vie quotidienne. Elle est ainsi devenue une figure de proue de la colonisation francophone de l’Ouest, par la grâce de son autobiographie, enfin retrouvée après un long oubli. Toutes les descendantes des pionnières pourront y reconnaître une parcelle de leur saga familiale. Comme l’écrit Annette Saint-Pierre, fondatrice des Éditions des Plaines : « Peut-être aussi, enviera-t-on Christine d’avoir été immortalisée dans l’histoire du Manitoba. »

Bernard PENISSON