1- Hommage rendu lors des funérailles ( Claude Chancel)

Monsieur l’Inspecteur Général Jean Carpentier.

Vos amis de l’Institut géopolitique et culturel Jacques Cartier, de Poitiers, qui vous ont choisi comme Président d’honneur, tiennent à exprimer ceci :

Professeur, chercheur et auteur, vous êtes devenu, il y a longtemps, leur supérieur hiérarchique. Vos collègues veulent vous dire combien vous avez gagné leur respect et leur totale confiance. Chacun, toujours à sa juste place, au fil des années et sur le chemin de la rencontre, est devenu votre ami.

Car, deux préoccupations vous ont toujours animé : l’exigence et la bienveillance.

L’exigence d’abord, dans l’intérêt prioritaire des enfants que la République, dans toutes ses écoles, de la sixième aux « prépas », leur a fait l’honneur de leur confier. Vous donniez aussi le droit d’essayer, dès lors que l’objectif était d’améliorer et d’avancer.

La bienveillance, ensuite, pour les maîtres dont vous connaissiez le plus grand dévouement. Vous avez exercé, avec mesure, votre « devoir de conseil », à la façon d’un noble seigneur des temps jadis.

Enfin, vos amis n’étaient pas tous des enseignants, soucieux que vous étiez de l’ouverture en direction de ce que nous appelons la société civile, société au sein de laquelle nos élèves sont appelés à gagner un jour leur vie.

Pour votre dévouement, pour votre capacité d’empathie, pour votre droiture, nous vous disons, Jean, notre affection pour toujours.

2- Hommage rendu lors de la conférence de Christian Lochon sur les chrétiens d'Orient [par Jean-Henri Calmon]

L'Inspecteur général Jean Carpentier, qui était notre président d'honneur, est décédé la semaine passée. Il a été inhumé samedi dernier à La Villedieu-du-Clain. Vous avez tous conservé le souvenir de ce grand monsieur, très distingué et toujours plein d'attention pour les uns et pour les autres qui ne manquait aucune de nos conférences ; il avait lui-même présenté Mme Nicole Lemaître, professeur honoraire à la Sorbonne qui était venue, à sa demande, nous parler, en septembre dernier, de Luther et du luthéranisme.                                                                          

Homme de très grande culture, éminent historien et professeur, très remarquable pédagogue, et reconnu comme tel, il était devenu Inspecteur général de l'éducation nationale, fonction où il s'appliquait à servir au mieux les intérêts d’une jeunesse à laquelle il a consacré toute sa vie. Il considérait en effet que la destinée de notre démocratie résidait, pour une large part, dans l'éducation et la formation des jeunes, et que le devoir de chacun de ceux qui en avaient la charge, à commencer par les maîtres, était bien d'être en permanence à leur écoute, non pour céder aux caprices des modes ou aux facilités du temps, mais pour comprendre en profondeur ce qu’étaient leurs préoccupations, leurs aspirations, ce qui les motivait au fond, et ce qui était susceptible de les émouvoir. Comprendre la jeunesse donc, pour la guider utilement dans les voies où elle pourrait s'épanouir et apporter, à son tour, sa pierre à l'édification jamais achevée de la République, la République ce cocon de nos libertés les plus chères et de notre art de vivre. Comprendre la jeunesse, c'était avant tout, pour ce grand intellectuel, saisir l'évolution d'une société en mouvement, qui ne saurait se laisser enfermer dans des dogmes figés, des vérités de circonstance et des jugements définitifs. Et pour que cet idéal soit poursuivi sans relâche, il recommandait que l'on se tienne toujours à l'écoute du monde, et en état de le questionner sans cesse. C'est pourquoi il s'était intéressé de très près, et très tôt, à ce que nous faisions ici et qu'il avait accepté, le moment venu, la présidence d'honneur de notre association

Il était la bienveillance même, observant le monde avec beaucoup d'humilité,  de bonté et d’indulgence, mais toujours avec infiniment de perspicacité. C'est avec une peine immense que nous ressentons sa disparition qui fait de nous des orphelins de l'esprit.   

3- Hommage d'Alain Bondeelle ( Ex président de l'Arelc) : Jean Carpentier et l’ARELC.

    L’Association Religions Laïcité Citoyenneté (A.R.E.L.C.), qu’il a fondée et dont il a été le premier Président, a été l’un parmi les nombreux engagements et travaux de Jean Carpentier ; mais comme son épouse me l’a rappelé ces jours-ci, l’ARELC représentait un de ceux auxquels il tenait le plus. Après le colloque de Besançon organisé par Philippe Joutard en 1991, sur l’enseignement des religions comme faits anthropologiques, Jean Carpentier et son collègue Pierre Biard organisent dans le plan de formation du M.E.N., un certain nombre d’Universités d’été sur les grandes religions : le Christianisme primitif, l’Islam, la Réforme et le protestantisme à Saint-Jean d'Angély, le Judaïsme au Centre Rachi de Troyes, le Bouddhisme au monastère bouddhiste de La Boulaye en Bourgogne. Les participantes et les participants dont beaucoup reviennent l’année suivante, découvrent qu’ils s’apprécient et ont envie de poursuivre et d’aller plus loin. Et décident, sous son impulsion, de créer en 1997-98 une association afin d’approfondir et étendre le travail, l’ARELC : Association-Religions-Laïcité-Citoyenneté.

            L’ARELC publie un bulletin ; invite des intervenants à plusieurs de ses réunions ; organise avec d’autres associations des colloques :

 – à Marseille avec Marseille-Espérance,

 – à Lyon le 26 janvier 2002 avec le Cercle Montségur « Le fait religieux dans l’enseignement aujourd’hui »,

– à Lille les 9 et 10 novembre 2002 avec l’APHG « Enseigner le fait religieux à l’école laïque »,

 – à Paris avec la Fraternité d’Abraham le 9 mars 2003 « Regards juifs, chrétiens, musulmans et laïques sur la laïcité en France »,

 – puis avec la Ligue de l'Enseignement les 24, 25, 26 octobre 2005 « Les conditions d’un enseignement du fait religieux dans l’école française ».

            Il s’agit de creuser plus largement les expériences de terrain sans renoncer à l'exigence critique propre à la science historique ; l’objectif visé est de permettre aux élèves de saisir, au-delà des représentations, des textes, des pratiques et des dogmes ce que signifient pour un croyant sa religion et le rôle central qu'elle peut jouer dans sa vie en tant que ressource spirituelle, sans lui accorder l’exclusivité.

            L'association a une vie riche et intense ; elle organise aussi des voyages sur des sites centraux pour l’histoire des religions, à Ravenne, Palerme, sur l'ile de Chypre, voyages qui développent aussi la convivialité entre ses membres.

            Quand, après la publication du rapport Debray, est créé l'Institut Européen des Sciences Religieuses (I.E.S.R), institution liée à la V° Section des Hautes Études et destinée au sein du M.E.N. à la formation à l'enseignement des religions comme faits anthropologiques, l'association qui estime avoir mené des années durant avec ses moyens un travail analogue, décide son auto- dissolution.

             Jean Carpentier laisse à toutes celles et ceux qui l'ont approché par l'ARELC la trace d'un historien savant, rigoureux, modeste, capable de mobiliser les meilleurs intervenants ; et, doué d’une sensibilité attentive, capable surtout de mobiliser en chacun ce qu'il avait de meilleur.

 

Nous avons perdu encore, voilà bientôt deux mois, notre grand ami Robert Guilloux qui nous accompagnait ici depuis la fondation de notre société. Notre pensée va également vers ce très cher ami, maître lumineux et artiste accompli, que nous aimions beaucoup et que nous n'oublierons pas.

Professeur de grec mais aussi de latin et de littérature, en classe de Khâgne et à la faculté des lettres, il était au surplus un musicien aux multiples talents. Il pratiquait le piano et l'orgue avec l’aisance d'un professionnel. Mais il était aussi un musicographe averti. Il avait ainsi tiré de l’anonymat, protégé et aidé un grand musicien de notre temps, Maxime Dumoulin, né à Lille et réfugié en 1940 à Châtellerault où il est mort en 1972. Il lui avait consacré une excellente biographie qu’il publia et présenta ici au cours d'une mémorable soirée. Il a, de même, dressé le catalogue de ses œuvres et déposé aux Archives départementales de la Vienne de très nombreux manuscrits et documents appartenant à ce musicien d'exception. De sorte que cette précieuse institution possède désormais, et grâce à lui, un rayonnage consacré à la musique.

Nous reproduisons ici l'homélie prononcée  par le père Bernard Mercier de la Fraternité de la Transfiguration, lors des Obsèques de Monsieur Robert Guilloux, le Mardi 13 février 2018, en la Chapelle de l’Immaculée Conception – Poitiers

Mes biens chers frères,

Le grand évêque Saint-Augustin a écrit : « bene cantare, bis orare ». A Monsieur Robert Guilloux, je n’aurais pas fait l’affront de traduire cette citation latine, mais pour quelques uns, voici : « bien chanter, c’est prier deux fois ».

De tout temps, et dans tous les peuples, il y a eu des liens très étroits entre la religion et la musique.

Il semble bien, d’abord, que la musique soit par excellence l’art religieux, au sens plein du mot « religare », c’est-à-dire « relier ». Relier premièrement Dieu avec les hommes, puis les hommes entre eux. On a souvent nommé la musique l’art social, nous l’appellerons plutôt l’art charitable et fraternel.

Aucun art mieux que celui-là ne sait agir sur la multitude et la rassembler, créer entre les êtres non seulement l’union, mais l’unanimité. L’architecture elle-même, à cet égard, possède une moindre puissance : asile de la foule, une cathédrale en est pour ainsi dire l’expression également, mais immobile et muette. La musique en est l’âme, et une âme en mouvement et qui chante.

Rapprochés les uns des autres par la musique, par elle également, nous sommes rapprochés de Dieu. On se souvient du vers du poète : « Dieu parle, il faut qu’on lui réponde ». La musique est la forme la plus pure de ce dialogue nécessaire et mystérieux.

La question des origines de l’art musical est fort difficile et sans doute insoluble à jamais, mais l’hypothèse de l’origine religieuse apparaît comme très plausible. Et surtout, entre la religion et la musique, des liens naturels apparaissent. Quel art peut nous conduire à la catégorie supérieure de l’idéal, si ce n’est la musique, dont la matière, affinée et subtile, a le moins de consistance, le moins de persistance aussi, puisque, à peine formée en quelque sorte, elle se dissipe et s’évanouit.

Chateaubriand a écrit de belles pages sur la musique et la religion, dans « Le génie du Christianisme » : « toute institution qui sert à purifier l’âme, à en écarter le trouble et les dissonances, à y faire naître la vertu, est, par cette qualité même, propice à la plus belle musique, ou à l’imitation la plus parfaite du beau. Mais si cette institution est en outre de nature religieuse, elle possède alors les deux qualités essentielles à l’harmonie : le beau et le mystérieux. »

Un autre exemple nous montre que la musique se rapproche plus que les autres arts de la vérité religieuse : la peinture, la sculpture, ne représentent de Dieu que l’apparence sensible, l’humanité et la mortalité qu’il a prise comme nous et pour nous.

Mais la musique se lie – bien plus étroitement – à la parole, au verbe même, « Verbum Dei », notre Seigneur Jésus-Christ, qui était dès le commencement, qui était en Dieu, qui était Dieu.

La musique d’église, la musique à l’église, n’accompagne et ne traduit pas seulement la prière, ou ce que nous disons à Dieu, mais ce que Dieu nous a dit et continue de nous dire : la musique est la servante de la liturgie ; la mélodie fait corps avec les paroles sacrées ; elle les inspire et les anime.

Saint Thomas d’Aquin, docteur de l’église, a bien expliqué l’éminente dignité de la musique sacrée : « la louange vocale, dit-il, est nécessaire pour élever les cœurs vers Dieu. Tout ce qui peut contribuer à cet heureux effet, aura sa place dans le royaume de Dieu ».

Et Saint Thomas souligne encore que la musique augmente la piété des saints et la contrition des pécheurs. Elle soulage ceux qui sont accablés, elle nous fortifie dans le combat de la sainteté, et nous relève après la chute.

La Sainte Ecriture nous montre les choristes des fils d’Israël dans le désert chantant au départ de l’Arche d’Alliance, et dans le livre de l’Exode, chantant le cantique d’actions de grâce de Moïse.

Et bien sûr le saint roi, prophète et musicien, David chante les louanges de Dieu, dans ses Psaumes, qui font toujours partie de la Sainte Liturgie de l’église catholique.

Mes biens chers frères,

Monsieur Robert Guilloux a servi la sainte église en mettant ses talents d’organiste à la disposition du clergé de la cathédrale d’Angoulême pendant de nombreuses années. Il a aidé et conseillé les organistes de notre Fraternité de la Transfiguration lors de l’installation et l’inauguration des grandes orgues de notre maison mère à Mérigny.

Et il faut souligner l’œuvre de Monsieur Guilloux de ranimer le souvenir d’un compositeur du XXe siècle, Monsieur Maxime Dumoulin, né à Lille le 2 mars 1893, arrivé à Châtellerault en 1940, professeur au conservatoire de Poitiers pendant une vingtaine d’années et mort le 15 mai 1972. Compositeur prolixe, il a composé de nombreuses œuvres religieuses, pour orgue seul, pour voix et orgue, des chants pour les Messes et les Saluts du Très Saint Sacrement… Et Monsieur Robert Guilloux a eu à cœur de faire connaître ses œuvres dans la région et au-delà, et d’écrire sa biographie.

Le Saint Sacrifice de la messe va être offert pour le repos de l’âme de Monsieur Guilloux. Prions pour que le bon Dieu considère sa vie et ses œuvres. Implorons la miséricorde de notre Père du ciel, pour qu’il lui pardonne les fautes dues à l’humaine faiblesse, qu’il abrège pour lui les peines du Purgatoire (car rien d’imparfait ne peut paraître devant Dieu) et qu’il l’introduise dans le Paradis, sa patrie. Saint Thomas écrit : « après la résurrection, les saints chantaient ‘’les louanges de Dieu’’. Pour les musiciens, il n’y a pas de plus douce espérance. Le Verbe de Dieu, qui s’est fait chair ici-bas, sera loué là-haut par des lèvres de chair, et seule de tous les arts, la musique au ciel survivra. Que dire ? Elle revivra plus pure et plus belle. Elle se dépouillera de ce qui est humain et passager en elle, et elle épanouira ce qu’elle contient de divin et d’impérissable.

Comme les autres créatures, la musique trouvera près de Dieu la plénitude, la perfection de son être, et l’alliance de la musique et de la foi catholique, commencée ici-bas, se consommera pour l’éternité.

 

Jeudi 15 mars à 18 heures, amphi gaston Morin, 62 rue Jean Jaurès Poitiers ( campus de l'ESCEM), 3e étage

Conférence de Christian LOCHON

Rôle et culture des chrétiens au Proche-Orient

Présentation Christian Bernard

 

           L’Institut géopolitique et culturel Jacques Cartier a noué depuis longtemps des liens étroits avec la Défense. On ne compte plus les conférences données par plusieurs de ses membres, comme le Capitaine de vaisseau Hugues Eudeline, spécialiste du terrorisme maritime, et Claude Chancel, grand connaisseur de la Chine, sur des sujets géopolitiques et stratégiques. De plus, l’Institut a invité à de nombreuses reprises des personnalités éminentes des Armées. Pour ne citer que quelques exemples, le 25 septembre 2007, l’amiral Chantal Desbordes venait nous entretenir de son autobiographie, Une femme amiral.  Le 26 novembre 2009, le colonel François Labuze, chef de corps du RICM, donnait une conférence sur L’armée de Terre en mouvement. Le 8 février 2011, le général Éric Bonnemaison, ancien chef de corps du RICM de 2002 à 2004, directeur des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, nous parlait de La formation de l’officier français. Le 27 mars 2012, le général François Lecointre, commandant la 9e BIMA à Poitiers, faisait un exposé intitulé De la guerre à la gestion de crise. Le 10 avril 2014, le général Vincent Guionie, commandant la 9e BIMA, et Christian Bernard, vice-président de L’Institut, organisaient une conférence-débat à la faculté de droit du campus universitaire, sous la présidence du doyen Philippe Lagrange, sur le thème : Le Mali, un an après. Le 22 janvier 2015, de nouveau, le général Guionie et Christian Bernard abordaient un autre sujet géopolitique, Le conflit en Irak et en Syrie : la course au leadership.  Le 13 décembre 2016, le général Jean Elie posait la question suivante, 1914-1918 : l’échec de la stratégie ? Le 24 avril 2017, le professeur Jean-Vincent Holeindre, directeur scientifique de l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire), exposait les grands thèmes de son livre, La ruse et la force. Une autre histoire de la stratégie.

            Depuis 2013, une équipe formée en grande partie de membres de l’Institut Jacques Cartier, a contribué à la préparation au concours de l’École de Guerre de plusieurs officiers de l’Armée de Terre et de la Gendarmerie nationale. Cette équipe comprend le Capitaine de vaisseau Hugues Eudeline, ingénieur nucléaire, les professeurs agrégés d’histoire Christian Bernard, Claude Chancel et Bernard Pénisson, le proviseur agrégé d’anglais Charles Thomas et le journaliste auditeur de l’IHEDN Henri Sciara. Il s’agissait de dispenser des cours de culture générale (initiation au fait nucléaire, à la géopolitique de l’Islam et de la Chine, à la question de la laïcité, aux caractères originaux de la civilisation européenne et à l’évolution des idées politiques depuis Machiavel). Une préparation à l’oral a également été dispensée dans le cadre du Quartier Aboville. Plusieurs officiers ont été admis au concours. Notre équipe a également assuré avec succès la préparation au concours des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan de plusieurs étudiants. Il va sans dire que tout ce travail a été fait bénévolement, pour contribuer à affermir le lien armée-nation.

            En 2012, l’Institut a donc fait une rencontre exceptionnelle, celle du général Lecointre, qui fut nommé le 19 juillet 2017 Chef d’état-major des Armées. C’est en effet une initiative du général Lecointre qui inaugure les premiers contacts avec l’Institut. Le 9 novembre 2011, François Lecointre invitait les membres de l’Institut à un exposé sur la mission des soldats français en Afghanistan, dans le cadre des salons de Blossac. L’événement comportait une exposition photographique, une ouverture par le général Lecointre, qui insistait sur le lien armée-nation, un peu distendu depuis la suspension du service national : « Notre volonté est de faire comprendre que les soldats ne sont pas des mercenaires de la République. Ils sont mandatés par leurs concitoyens. Chacun décide de la politique menée en matière de défense lorsqu’il se rend aux urnes. Il ne faut pas l’oublier. »  Avec un tel commandant d’armes, Poitiers ne risquait pas de l’oublier. Venait ensuite une présentation de l’état-major de la 9e BIMA par son chef, le colonel Henry de Medlege, qui revenait d’une mission en Afghanistan avec 2.500 hommes de la Brigade, dont 200 du RICM ; il prolongea donc son exposé par un développement tactique et opératique sur la guerre en cours. Puis le colonel Michel Goya, stratégiste chevronné, et alors chercheur à l’IRSEM, faisait une intervention remarquée avec ses réflexions stratégiques. Sensible à l’appel du général au renforcement du lien armée-nation, je lui écrivais dès le lendemain pour lui proposer de faire, au nom de l’Institut Jacques Cartier, une conférence devant l’état-major d’Aboville sur le thème suivant : « Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? » Ce que le général Lecointre accepta bien volontiers. La conférence eut lieu le 24 février 2012. Ce fut le début d’une fructueuse collaboration entre l’Institut et la 9e BIMA. D’ailleurs, à la suite de la conférence, le chef d’état-major du général Lecointre, le colonel Henry de Medlege, me demanda : « Et maintenant, pourquoi pas une conférence sur Jomini ? » À partir de cet amical défi, je commençai à travailler sur ce projet, qui se transforma bientôt en un nouveau livre, consacré à la triade Guibert, Jomini et Clausewitz.

            Fidèle à la mission qu’il s’était assignée de renforcer le lien armée-nation, le général Lecointre donna en 2012 une série de conférences au public poitevin, particulièrement aux étudiants. Le 6 février, il s’adressait aux étudiants en droit, à l’amphi Savatier, 43, place Charles de Gaulle, sur le thème : De la guerre à la gestion de crise. Il partait du poème de l’évêque Adalbéron de Laon adressé au roi Robert le Pieux (970-996-1031), fils et successeur d’Hugues Capet, sur la tripartition de la société féodale : « les uns prient [oratores], les autres combattent [bellatores], les autres enfin travaillent [laboratores]. Ces trois parties qui coexistent ne souffrent pas d’être disjointes ; les services rendus par l’une sont la condition des œuvres des deux autres ; […] » Le général y voyait la formulation médiévale du lien armée-nation. Il se fondait par là-même sur les analyses de Georges Dumézil à propos des trois fonctions des sociétés indo-européennes, puis sur les études de polémologie de Gaston Bouthoul. Il retraçait  ensuite le passage du modèle westphalien à celui des guerres actuelles, irrégulières, asymétriques ou hybrides. Il notait l’exigence pour les soldats de se battre sous le contrôle permanent des médias, d’où le surgissement du « caporal stratégique », cher au général américain Charles Krulak. En effet, l’action intempestive d’un simple soldat, transmise et amplifiée par les médias, pouvait infléchir le cours d’une opération extérieure. Le général Lecointre s’inquiétait aussi de la réduction des budgets, des formats, des niveaux, jusqu’au point de rupture. Il se demandait en conclusion comment réinventer  un  service de la nation qui soit adéquat, face à la violence et à la barbarie, éternels revenants.

            Puis ce fut la conférence officielle du général Lecointre devant le public attentif de l’Institut Jacques Cartier le 27 mars 2012. Le 2 avril suivant, c’est aux étudiants de Sciences-Po Poitiers que le général s’adressa, en présence de plusieurs vice-présidents de l’Institut, dont il remarqua la présence.  Le 28 juin, à l’occasion de l’installation du nouvel Hôtel de commandement, au 19, rue de Blossac, le général et Madame François Lecointre invitèrent les responsables de l’Institut à participer au coquetel d’inauguration. Le président Michel Richard suggéra alors au général de venir faire une conférence devant les étudiants en philosophie et en stratégie de l’ESCEM de Poitiers. Le thème retenu était toujours d’actualité : De la guerre à la gestion de crise : évolutions de notre rapport à la violence et du modèle de défense français. Le 5 octobre 2012, Michel Richard m’a laissé l’honneur de présenter le général devant les étudiants, venus en grand nombre, dans l’amphi Gaston Morin. Peu auparavant, le 13 septembre, les responsables de l’Institut avaient de nouveau été invités à l’Hôtel de commandement par le général Lecointre, qui voyait en eux un relais utile en direction du grand public et des étudiants. Enfin, le 11 octobre 2012, en partenariat avec le Conseil Général de la Vienne, le général Lecointre organisait un forum d’information sur les enjeux de la Défense, forum où l’Institut était invité. En janvier 2013, nommé chef de mission de formation de l’Union européenne au Mali, le général Lecointre quitte Poitiers pour l’Afrique sahélienne. Son trop court passage dans notre ville, avec ses nombreuses interventions devant les civils, a fortement contribué à renforcer le lien armée-nation. Wikipédia, dans la notice consacrée au général Lecointre, cite cinq articles qu’il a donnés au Bulletin de l’Institut du 2 avril 2012 au 8 septembre 2014 [Pour une culture armée, 2 avril 2012 ; L’action militaire aujourd’hui : un sens à partager, 21 avril 2012 ; De la fin de la guerre à la fin de l’armée, 5 septembre 2012 ; Le courage du soldat, 15 janvier 2013 ; Mourir pour la France, 8 septembre 2014]. Ainsi, l’Institut Jacques Cartier peut se féliciter d’avoir été l’un des rouages modestes de cette politique d’ouverture de l’armée vers la nation en secondant avec le plus grand intérêt, de sa place et à sa manière, l’activité inlassable et remarquable de François Lecointre.

            Lorsque je demandai au général Lecointre, Chef d’état-major des Armées, une préface pour mon livre, en octobre 2017, il me fit l’honneur de répondre favorablement à cette démarche, au nom du travail réalisé en son temps avec l’Institut Jacques Cartier. « Lorsqu’il y a quelques années, écrit-il, l’Institut Jacques Cartier sollicita le commandant de la place d’armes de Poitiers pour un cycle de conférences, il s’agissait […] de créer les conditions d’un échange direct et naturel entre un chef militaire et un auditoire composé d’étudiants et de membres de la société civile locale, désireux de mieux connaître leurs armées. Immédiatement séduit par cette idée, j’acceptais bien volontiers. » Et il soulignait : « Il arrive que certaines rencontres, qui ne devaient être que passagères, se prolongent à travers les projets auxquels elles ont donné corps. » Que l’Institut Jacques Cartier poursuive donc sa mission de passeur de culture, y compris stratégique, devant un public de qualité, à la fois exigeant et bienveillant.   

                                               Poitiers, le 25 janvier 2018.

                                               Bernard Pénisson, vice-président de l’Institut Jacques Cartier      

 


 

 

Comment un simple employé de banque suisse a-t-il pu devenir chef d’état-major du maréchal Ney, puis être attaché au Quartier-Général de Napoléon, avant de se retrouver général de division dans l’état-major d’Alexandre 1er, tsar de toutes les Russies ?

            Ce Vaudois, volontaire au Camp de Boulogne, a fait la campagne d’Ulm, puis d’Iéna, a participé à la bataille d’Eylau, à la guerre d’Espagne, à la campagne de Russie, à la campagne de Saxe en 1813, à la campagne de France en 1814.

            Mais cet homme de terrain est surtout un stratégiste de première grandeur, dont le Précis de l’art de la guerre (1838) a inspiré les états-majors européens et surtout américains jusqu’à nos jours. Ses principes sont toujours présents dans le manuel de Tactique générale de l’Armée de Terre française (2014). Alors, qui est-il vraiment ?     

Lire l'article de Bernard Penisson sur les relations entre l'Institut Jacques Cartier et l'armée.