En 1517, un religieux austère se révolte contre la vente des indulgences et en 1520, avec ses partisans, il brûle la bulle qui le condamne. Pourquoi Luther a-t-il réussi ?  Dieu sait si les polémiques ont flambé. Chez les catholiques, jusqu’au XXe siècle, l’Église  plaçait Luther et ses fidèles dans la longue liste des hérétiques, d’Arius à Jan Hus, qui ont mis en cause leur salut et celui des autres en quittant l’Église véritable ; les protestants accusaient l’Église romaine d’abuser les fidèles et de les éloigner du salut. Il s’agissait soit de justifier le choix de la rupture, soit d’appuyer une reprise en mains romaine. Or nous connaissons mieux les circonstances de la naissance de la Réforme depuis que les Congar, Chaunu, Delumeau… ont étudié de près les événements et les textes sans vouloir justifier leur Église.

Que disent aujourd’hui les historiens  protestants et catholiques qui ne sont plus empêtrés dans les nécessités de la controverse ?

Ils savent que celle-ci a construit des mythologies de part et d’autre. Ils disent, à partir de la documentation originale que l’aspiration aux réformes est une caractéristique du début du XVIe siècle. Ils réfléchissent enfin au sens du succès de Luther et de la radicalisation pour notre monde actuel.

1- Abandonner une mythologie construite par la controverse

Longtemps pour les protestants, la Réformation fut l’étincelle qui a fait exploser le système décadent de l’Église catholique et provoqué l’ouverture au monde moderne. Or aujourd’hui, les historiens et théologiens de confessions diverses comme Heinz Schilling, Wolfgang Reinhard, Thomas Kaufmann le disent : il y a bien eu une réforme en continuité, commencée avant Luther et poursuivie par le concile de Trente.

Qu’est-ce alors que la Réformation luthérienne? Une « mutation » qui répondrait mieux aux besoins politiques et religieux de son temps ou bien l’affaire d’un homme angoissé ?

Les métaphores de l’émergence ou de la mutation n’expliquent pas tout : Luther n’allume pas le baril de poudre des abus car comment comprendre alors l’absence d’explosion réformatrice dans l’Italie des Borgia et de Jules II ?

L’historien qui, au contraire, insiste sur la continuité des réformes depuis le Moyen Âge ne dit pas pourquoi Luther a réussi.  Les meilleurs théologiens actuels, comme T. Kaufmann, estiment que Luther est l’homme d’une instabilité culturelle et politique autour de 1519 : l’humanisme critique et l’élection impériale, permettaient le déploiement d’une idée de rupture. Mais il faut ajouter le choix des princes et des laïcs qui suivirent Luther. Il faut aussi penser le rôle des villes privilégiées et des communes choisissant la religion et le théologien qui servait le mieux leur identité collective.

Si les interprétations ne sont pas unanimes, elles sont très loin de ce que l’on disait en présentant un Luther religieux débauché et une Église romaine décomposée par les abus.

2- L’aspiration commune aux réformes

En fait, nous savons, grâce aux visites pastorales des évêques et aux travaux sur les ordres religieux entre 1450 et 1545, que la Réformation a réussi là où les réformes de l’Église avaient commencé. L’Église médiévale constituait un « système ouvert » tolérant une certaine dose de divergences, incontrôlables mais peu gênantes pour Rome tant qu’elles restaient restreintes, respectueuses de la hiérarchie et fidèles à l’Évangile. Ces quêtes de réforme seront avalisées en partie par le concile de Trente pour encadrer une réforme catholique.

Mais Luther fut le premier à dire qu’il était devenu impossible de trouver le salut dans l’Église existante si elle restait telle qu’elle était, opposée à la justification et à l’autorité de l’Écriture, un besoin vital à ce moment là.

Quand à la diète de Worms, en 1521, on lui fait remarquer que son message engendre scission et discorde, Luther répond qu’il est nécessaire de lutter contre les préjugés, qu’il est dans la nature de l’Évangile de diviser (Mt10,34ss) et qu’il faut obéir à Dieu et non aux hommes. Cette radicalisation est dévastatrice chez les humanistes habitués à discuter de tout et pour l’Église romaine qui choisit le concile de Trente et le Saint-Office.

3. Des conditions politiques et culturelles particulières

Devant Charles Quint, dont le pouvoir se déploie après le vide du pouvoir impérial entre 1516 et 1519, convoqué à la Diète de Worms pour s'expliquer Luther ose dire en 1521: « Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu; je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il est accablant, funeste et dangereux d’agir contre sa propre conscience. Je ne puis autrement, me voici, que Dieu me soit en aide. » Une conscience de croyant, qui s’en remet à la miséricorde divine a fait oublier qu’il est déjà instrumentalisé par Charles Quint qui fait ainsi primer la Diète et le droit impérial sur la Curie  romaine et le droit canon. C'est pourquoi Luther, protégé par ses amis et l'électeur de Saxe, n'a pas été arrêté.

Les villes de tout l'isthme européen, de la Suisse aux Flandres et à la Baltique, en organisant des joutes théologiques en langue vernaculaire, en profitent pour affirmer leur pouvoir politique en contexte anticlérical. C’est ainsi que Zwingli arrive au pouvoir à Zurich ou même Bucer à Strasbourg.

En ville, le développement fulgurant des médias donne un écho retentissant aux nouvelles idées de réforme. L'imprimerie, relayée par les cantiques, le théâtre, la caricature… a tendu un peu plus les opinions et provoqué une fuite en avant des points de vue car on revient difficilement sur ce qui est écrit.

Mais imprévue fut l’entrée dans le jeu de l’homme « du commun » urbain puis surtout paysan, désireux de contrôler son église locale en élisant son curé et refusant de payer les dîmes à des pouvoirs lointains, avide de voir enfin advenir le Royaume des derniers temps.

En l’espace de dix ans, la rupture est faite ; l’Église romaine n’a pas su se mobiliser, faute d’avoir pris au sérieux ces quêtes spirituelles et politiques. Des forces politiques nouvelles s’emparent alors des structures ecclésiastiques parce que le primat de l’Écriture et de la conscience personnelle sont refusés par le Magistère.

Si le concile de Trente a placé l'Écriture à la base de tout dogme et défini la justification catholique, ce n'est qu'en 1546 et 1547; les catholiques n'ont réexaminé l'homme Luther et son action qu'au XXe siècle, de Congar au concile de Vatican II: comme l'affirmait le théologien Jésuite Karl Rahner en 1961 :

 «  malgré le ‘non’ que l’Église lui oppose, nous voulons nous aussi, catholiques, entendre sa parole, dans la mesure où elle est un témoignage en faveur de l’Évangile, afin que nous soyons enflammés nous aussi de l’amour de Dieu qui brûlait en lui »

Luther est un chef charismatique (Max Weber), un témoin des effets du choix religieux en situation de crise : son destin montre que le radicalisme appelle le radicalisme quand on ne sait pas analyser des quêtes spirituelles exprimées. Le face à face et l'émulation qui construisent les Églises catholique et protestantes engendrent aussi bien l'espérance et l'engagement que la radicalisation mortifère qui enferme les fidèles et lamine les minorités.

Souhaitons que la nouvelle mondialisation que nous vivons et ses révolutions potentielles retrouvent des ressorts spirituels avant que de nouvelles guerres de religion, qui sont des guerres du désespoir, ne nous emportent de nouveau dans un enfer. Nous sommes là pour y être attentifs.

Nicole LEMAÎTRE

 

Après une période de persécutions sous Dioclétien, l’Empereur Constantin (de 306 à 337) ramène le calme dans l’Empire et donne des garanties aux chrétiens quant à la pratique de leur culte. Politiquement c’est aussi l’époque de la tétrarchie – cette division en 2 fois 2 de l’Empire – que Dioclétien, empereur de 284 à 305, avait instaurée ; tétrarchie remplacée par la diarchie en 324. Le contexte politique est favorable aux chrétiens depuis 311. C’est en effet le 30 Avril que Galère, empereur d’Orient et persécuteur de chrétiens, promulgue à Nicomédie un édit de tolérance reconnaissant la liberté religieuse aux chrétiens. Puis le 28 Avril 312 Constantin bat au Pont Milvius son concurrent Maxence qui continuait à persécuter les chrétiens. Les ordonnances impériales des deux Augustes, Constantin et Licinius, datées de 312, ont une portée extraordinaire. Elles font en effet sortir pour l’ensemble de l’Empire le christianisme de l’illégalité, au moins de la confidentialité, et le reconnaissent comme religion au même titre que les autres. Mais elles vont plus loin encore: par ces ordonnances les deux Augustes ont accordé la liberté des cultes dans l’Empire (I), mais ont aussi adopté un dispositif spécifique en faveur du christianisme (II).

I. La liberté des cultes

Plus ou moins toléré dans l’Empire, le christianisme a souvent servi de bouc émissaire aux empereurs successifs, notamment en période difficile. Même toléré c’était à la condition que le culte à l’empereur –seul facteur de cohésion dans cet immense empire – soit observé, et qu’il n’y ait pas de troubles à l’ordre public. Les ordonnances sont l’occasion pour Constantin – premier Auguste et nous ne retiendrons que lui ici – de reconsidérer totalement le problème en accordant une

liberté religieuse générale dans l’empire concernant aussi bien la religion chrétienne que les autres cultes (B), ceci pour des raisons très politiques (A).

A – Les objectifs politiques de Constantin

L’Empereur est convaincu depuis longtemps déjà de la nécessité de reconnaître la liberté de religion. Or cette liberté n’est reconnue officiellement, pour ce qui est du christianisme et pour partie de l’empire seulement, que depuis l’édit de Galère promulgué à Nicomédie le 30 Avril 311 qui concède aux chrétiens leur pratique religieuse. Le christianisme devenait pour la première fois de son histoire une religion autorisée, licite. Constantin est empereur depuis 306 et il ne semblait pas s’être préoccupé plus que cela avant 312 du sort réservé aux chrétiens. Certes il y eut auparavant de nombreuses périodes sans persécutions, notamment la période dite de la petite paix de l’Eglise suite à l’édit de tolérance de Gallien en 260 et jusqu’à 303. Mais il faut reconnaitre que la persécution, certes non systématique – sauf sous Dèce (249-250) et Dioclétien (303-312) – était le régime de droit commun, avec une rigueur sur le terrain qui dépendait des Césars et des responsables locaux (des populations aussi). Constantin ne peut donc pas s’appuyer sur une longue tradition de tolérance envers les chrétiens ; alors que celle-ci était déjà établie pour les juifs qui avaient le droit de pratiquer leur culte, d’user de leur justice et même de refuser de servir dans l’armée. Constantin était-il un empereur moderne et libéral, soucieux du bien-être de l’ensemble de ses sujets, citoyens et non-citoyens ? En tous les cas il est pragmatique et constate qu’accorder aux chrétiens la liberté de culte est convenable – et facteur de tranquillité sociale. Le texte des ordonnances est aussi consensuel vis-à-vis des non-chrétiens. D’abord, et cela est assez subtil, l’Empereur continue de considérer les chrétiens comme une secte. Certes il reconnaît que les chrétiens pratiquent une religion, mais à organisation sectaire. Pourquoi Constantin ne s’est-il pas contenté de considérer les chrétiens sous le seul angle de leur religion mais les a-t-il aussi

considérés sous celui de leur organisation ? L’usage du mot « secte » signifie deux choses : d’abord que les chrétiens n’étaient pas en nombre important et que leurs rites étaient encore obscurs pour le pouvoir impérial. Ensuite que considéré comme secte le christianisme, finalement, n’était guère différent d’autres cultes païens dans l’Empire. Constantin pouvait par conséquent toujours être considéré Pontifex Maximus, c’est-à-dire chef de la religion païenne dans l’Empire. L’équilibre imaginé par Constantin était donc délicat : ayant observé que malgré des périodes de persécutions dures (pas toujours efficaces il faut bien l’avouer) le christianisme n’avait pas été éradiqué, il fallait l’admettre et le rendre licite au même titre que les autres cultes pratiqués, sans cependant le faire de façon trop abrupte afin de ne pas heurter ceux qui pratiquaient depuis longtemps déjà et souvent avec loyalisme envers l’Empereur le culte officiel ; d’autant que le sénat de Rome était encore très fortement marqué par le paganisme. Et c’est probablement pour ce motif que l’ordonnance impériale reprend des termes du registre païen comme assurer le respect et l’honneur de la divinité… ; de telle sorte que la divinité puisse nous procurer en toutes occasions sa providence habituelle et sa bienveillance… ; Ta dévotion… ; …ton ordre… À noter ici que l’usage du singulier pour le terme divinité laisse penser que Constantin ne serait pas très éloigné de la position monothéiste du christianisme.

B- La portée de la mesure : liberté générale de culte accordée à toutes les religions

Ces ordonnances constituent une remise à plat des positions romaines sur les religions. Il ne s’agit pas d’établir une liste de celles autorisées, ou une liste de celles proscrites. Il s’agit ici de l’affirmation d’un principe général et absolu de liberté de croyance et de culte. Il est vrai que l’Empire romain a toujours été une structure politique à intégrer les peuples conquis en leur accordant la liberté de s’organiser politiquement, culturellement et religieusement. Ceci confirme le principe romain de permettre aux nouveaux conquis de participer à la

vie de l’Empire, surtout après l’octroi de la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’Empire par Caracalla en 212. En retour, et pour toutes les croyances religieuses, le pouvoir impérial avait la possibilité, à tout moment et en s’appuyant sur la loi de majesté, d’interdire une pratique religieuse considérée comme hostile au culte impérial, surtout si elle était facteur de trouble à l’ordre social, ce qu’exécraient particulièrement les autorités politiques. Le principe général et absolu de liberté religieuse est tout de même tempéré par Constantin qui reconnaît la liberté de donner son adhésion réfléchie à la religion qu’il estime lui être utile. On peut supposer que cela implique dans un premier temps que le choix religieux doit être exécuté en toute conscience, ce qui écarterait de fait les pratiques et mythes mystérieux et ensorcelants. On peut supposer dans un deuxième temps que Constantin cherche à protéger toute religion utile à la puissance de l’Empire et lui donner énergie et protection contre ses ennemis, ou bien, autre interprétation, que seule est considérée comme religion celle qui constitue pour un individu un élément de progression matérielle ou morale. Pour ma part j’aurais tendance à penser que la seule utilité visée par Constantin est de renforcer la cohésion sociale et la force morale de l’Empire. La deuxième interprétation, très subjective, implique des éléments impossibles à démontrer.

II- Les mesures spécifiques en faveur du christianisme

Les ordonnances de Constantin et Licinius peuvent être qualifiées de « bombes ». Préparées par l’Édit de tolérance de Galère en 311, elles officialisent le christianisme et lui reconnaissent sans réserve le caractère de religion licite en le plaçant sur le même plan que les autres religions dans l’Empire. Mais elles vont plus loin encore en prescrivant une mesure inédite : la restitution des lieux de culte chrétiens ayant fait l’objet d’une spoliation.

A-La reconnaissance spécifique des chrétiens

Ces ordonnances sont un véritable retournement de position vis-à-vis du christianisme. Le christianisme a connu des périodes noires liées à des persécutions très tôt commencées (Néron en 64). Il faut admettre que celles-ci n’ont jamais été totales, et que la plupart avaient pour objectif de ramener à la raison les chrétiens plutôt que les exterminer (jurisprudence Trajan des années 112-113). À tel point que le christianisme n’a jamais été éradiqué et qu’il s’est même développé grâce à des réseaux familiaux et professionnels. Les persécutions ont tout de même conduit à la mort de milliers de personnes. Les survivants ont dû s’organiser pour échapper aux législations de crime de « lèse-majesté » ou de « lèse-religion », ou à la règlementation sur les associations. Jamais licite, tout juste toléré hors périodes de persécution, le christianisme a souffert et la population chrétienne n’a jamais été supérieure à 10% de celle de l’Empire, mais répartie sur tout le territoire de l’Empire. Il est vrai que seul le christianisme y faisait exception au principe d’assimilation évoqué ci-dessus parce que les chrétiens n’ont jamais formé de peuple sur un territoire donné. Ils étaient répandus dans tout le monde romain en raison de leur prosélytisme et n’ont jamais fait d’efforts pour s’intégrer, dans les débuts tout au moins. Au contraire même ils se marginalisaient en refusant de servir dans l’armée ou dans la magistrature par exemple, et surtout ils refusaient de sacrifier au culte impérial, élément de cohésion de cet immense empire.

Il apparaît donc que, en reconnaissant la liberté religieuse et en visant expressément les chrétiens, seuls pratiquants nommément désignés dans les ordonnances, Constantin distingue notablement le christianisme car c’est bien cette religion qui fait l’objet de persécutions répétées et qui a besoin de soutien, c’est bien cette religion qui a déjà un caractère universel, et c’est bien cette religion – Constantin l’empereur politique le pressent – qui pourra épauler le pouvoir impérial dans une ère nouvelle. Il soutient donc une coexistence pacifique entre

les religions, n’ayant aucun problème à reconnaître le christianisme qui prônait désormais l’obéissance à l’Empereur. Il est donc prêt à faire un geste supplémentaire en faveur des chrétiens.

B- La restitution des biens immobiliers de culte aux chrétiens

Il s’agit d’un geste sans précédent, pas même imaginable quelques années plus tôt, et susceptible de remettre en cause le subtil équilibre des ordonnances entre les cultes religieux, véritable « coup de pouce » donné au christianisme en imposant la restitution des biens immobiliers servant au culte qui ont pu être saisis ou spoliés. Il est vrai que le christianisme était la seule religion ayant pu souffrir de la saisie de ses locaux religieux, souvent des maisonnées d’ailleurs mais pas exclusivement. Dioclétien avait même entrepris une destruction des lieux de culte, ainsi que des livres religieux. La seule comparaison d’importance possible est à faire avec le judaïsme : le Temple a été rasé par Titus en 70 et Jérusalem détruite par les Romains puis reconstruite avant d’être interdite aux juifs en 135. Il n’y eut bien évidemment aucune indemnisation et le peuple juif fut contraint à se disperser en une vaste diaspora. Les ordonnances prévoient donc la restitution de tous les biens immobiliers chrétiens confisqués lors des persécutions, sans paiement en contrepartie de leur part et sans indemnisations des détenteurs qu’ils soient publics ou privés, que les biens aient été acquis à titre onéreux ou gratuit. Ce geste politique fondamental constitue une mesure tout à fait exceptionnelle. Il démontre l’intention de l’Empereur de s’attacher les faveurs des chrétiens, quitte à s’opposer les propriétaires actuels des biens fonciers en question. C’est dire la confiance placée en la communauté chrétienne par Constantin, empereur païen qui, en véritable homme politique, sent que cette religion universelle a un avenir certain, et qu’il pourra compter sur cette force pour réorganiser l’Empire et lui redonner une autorité morale. Nous savons par ailleurs que Constantin a établi une collaboration entre pouvoirs publics et autorités épiscopales, s’appuyant sur elles pour servir de relais avec les populations locales. C’est une intervention notable du politique dans les affaires religieuses internes. Constantin est devenu « le bras séculier et le protecteur de l’Eglise ».

Constantin reste un Empereur très païen, même s’il se convertit au christianisme en 337 sur son lit de mort, ce qui n’était pas exceptionnel à cette époque il faut le noter. Un empereur très pragmatique également, qui cherche à satisfaire non seulement les populations de l’Empire mais aussi à ménager le Sénat romain (et aussi le maîtriser politiquement), ainsi que la religion de la cité, quelle qu’elle soit, pour le protéger lui et aussi tous ceux qui vivent sous son autorité. Constantin sent bien que la religion est facteur de division entre les sujets de l’Empire et donc source de division de l’Empire lui-même. Ce n’est donc pas un hasard s’il est l’empereur qui a christianisé l’Empire mais aussi cherché à faire en sorte qu’il y ait concorde entre les païens et les chrétiens. Ce n’est pas un hasard non plus s’il a convoqué le premier concile œcuménique à Nicée en 325, pour tenter de mettre un terme à l’hérésie arienne qui risque de rompre l’unité de l’Empire. Mais encore et surtout, le contenu des ordonnances fait sentir le dessein de Constantin de se poser en « super » Pontifex Maximus, garant de tous les cultes, païens et chrétien. Les textes de ces ordonnances contiennent en germe le césaro-papisme qui connaitra un grand avenir politique en Orient, où Constantin restera adulé. Aussi les développements logiques ne tardent pas, et quelques 80 ans plus tard le christianisme deviendra, avec l’Empereur Théodose – qui renonça cependant au titre de Pontifex Maximus – religion officielle de l’Empire romain.

Armand LEDER [Nouvelle Calédonie]

ancien Secrétaire général adjoint du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, juriste, poursuit des études en théologie catholique.

 

On peut définir la stratégie militaire comme l’art d’utiliser la force avec intelligence pour accomplir les fins de la politique, en imposant à l’adversaire notre volonté et en l’amenant à accepter une paix juste et durable, qui préserve les intérêts vitaux de chacune des parties en présence. Mais au-dessus de la stratégie militaire, et englobant celle-ci, l’on trouve ce que Hitler nomme la stratégie élargie, Liddell Hart la grande stratégie, les Américains la stratégie nationale, le général Beaufre la stratégie totale et le général Poirier la stratégie intégrale. Ces différentes appellations recouvrent-elles exactement le même concept ? Quelle est la place du politique par rapport à la grande stratégie et à ses avatars ? Et quelle est la relation  de la grande stratégie avec le temps de guerre et le temps de paix ?

                        I. Aux origines du concept : Hitler et la stratégie élargie

            Dès novembre 1940, Stanislas Szymanczyk[1], le critique militaire de la revue La France Libre, éditée à Londres, attribuait à Hitler l’application, sinon l’invention, du concept de stratégie élargie, qui serait l’annonce de la stratégie globale, totale ou intégrale, ou encore de la grande stratégie :

                « Quelle est  la cause fondamentale des victoires allemandes ? L’opinion publique, des spécialistes même, se sont surtout attachés à l’emploi de telle ou telle arme en quantités massives ou selon une méthode originale.

            […] Hitler a déclaré, dans l’un de ses discours, qu’il doit ses succès à un renouvellement dans l’art de la guerre qu’il désigne sous le nom de stratégie élargie (erweiterte Strategie). Politique, technique et tactique de la guerre-éclair sont un aspect de cette stratégie élargie.

            En quoi consiste cette stratégie ? Nous la définirons provisoirement comme la mobilisation permanente et la coordination de toutes les ressources dont dispose un peuple en vue de la lutte contre les autres peuples, comme l’usage systématique de tous les moyens matériels et psychiques[2] que la science met au service de la volonté de puissance, comme l’unité, sous une direction unique, des tâches politiques et militaires. La stratégie est élargie parce qu’elle recourt à des procédés originaux : guerre des nerfs, propagande, armes psychiques, parce qu’elle est politique, au fond, d’inspiration et d’intention. Elle pousse donc à son terme logique la pensée de Clausewitz : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Il convient seulement d’ajouter : en temps de paix, la guerre continue sous d’autres formes, puisqu’elle se confond avec la vie des nations.

            […] Hitler s’est toujours vanté de réaliser, par son action politique et diplomatique et par sa propagande, les conditions initiales les plus favorables au déclenchement d’un conflit. Les victoires pacifiques, l’absorption de l’Autriche, puis de la Tchécoslovaquie, le pacte avec la Russie, ont consacré le succès de la tactique que l’on a appelée celle de l’artichaut épluché feuille à feuille. Tactique qui, en elle-même, est de tous les temps : la sagesse des nations recommande aux conquérants de détruire un à un les ennemis qui seraient capables, unis, d’offrir une défense victorieuse.

            La méthode qui permit d’atteindre ce but n’en est pas moins originale. Le but de la guerre, selon les propres termes de Hitler, ce n’est pas de détruire l’adversaire, c’est de l’obliger à se soumettre, sans combats de préférence, après une campagne foudroyante en cas de besoin. Cette conception de l’action offensive avec le maximum de brutalité et de rendement a caractérisé tous les aspects de la préparation guerrière de l’Allemagne. Le spectacle généreusement étalé des armements a servi dans une première phase (jusqu’en 1936) à couvrir la faiblesse de l’armée en voie d’organisation ; dans une deuxième, à décourager toute volonté de résistance, chez les petits peuples condamnés à recevoir le premier choc, chez les grandes nations convaincues qu’au bout de quelques semaines l’objet du conflit aurait matériellement cessé d’exister.

            À l’efficacité psychique des armes non employées s’ajouta l’action dite de propagande, élargie en une vaste entreprise politique visant à la désagrégation du moral de l’adversaire. Dans la classe dirigeante, on suscitait le défaitisme en agitant le spectre de la révolution ; dans les classes populaires, on répandait l’esprit de révolte et le pacifisme en accusant les ploutocrates et les Juifs. “ Confusion mentale, sentiments contradictoires, indécision, panique, telles sont nos armes ˮ, a dit Hitler lui-même. Tel fut en effet le climat dans lequel la diplomatie française, particulièrement vulnérable, a subi, jusqu’en 1939, la volonté de l’adversaire.

            En même temps, la menace perpétuellement suspendue sur la tête des victimes, usait les nerfs des peuples pacifiques. En temps de paix, comme après le déclenchement des hostilités, les périodes d’action effective se composaient, en un jeu diabolique, avec les périodes de préparation industrielle et militaire. Mais la guerre des nerfs durait sans interruption. Les Français ont éprouvé eux-mêmes l’intention et l’efficacité du calme entre deux tempêtes. La drôle de guerre a pour objet, cependant que les militaires accumulent les armes et mettent en place les armées, de miner les forces morales de l’adversaire. En même temps, elle restitue la possibilité de la surprise : “ À force d’attendre, on finissait par ne plus y croire. ˮ Dans la paix comme dans la guerre, les temps d’arrêt ressortissent donc à la technique de la surprise en même temps qu’à la technique militaire. Ou, plus précisément, on a transformé en une arme psychique une servitude de la technique militaire. »[3]

            Ainsi, pour Hitler, la stratégie élargie mobilise et coordonne, en temps de paix comme en temps de guerre, toutes les ressources d’une nation sous la direction unique du pouvoir politique qui contrôle même les opérations militaires. Hitler en était convaincu, lui qui aurait avoué à Rauschning en août 1932 : « La guerre c’est moi qui la conduirai. » Et il ajoutait : «  On a voulu faire de la guerre une science hermétique, […] Comme si la guerre n’était pas la chose la plus naturelle du monde. Elle est de tous les temps et de tous les lieux, elle est quotidienne, elle n’a pas de commencement, pas plus qu’il n’y a jamais de paix. »[4] On retrouve ce continuum entre paix et guerre dans la stratégie nationale américaine comme dans les concepts français de stratégie totale ou intégrale. Mais qu’en est-il pour Liddell Hart ?

                        II. Les concepts anglo-saxons

            1° Liddell Hart (1895-1970) et la grande stratégie

            Dans son livre Strategy, publié chez Frederick A. Praeger à New York en 1954, traduit en français par Lucien Poirier en 1962, chez Plon, et réédité en 1998 chez Perrin, avec une substantielle introduction de 57 pages du même Lucien Poirier, Sir Basil Henry Liddell Hart définit ainsi la grande stratégie :

            « De même que la tactique est une application de la stratégie à un niveau inférieur, la stratégie est une application de la “ grande stratégie ˮ à un niveau moins élevé. Pratiquement synonyme de la politique qui guide la conduite de la guerre, mais distincte de la politique plus fondamentale qui doit déterminer son objet, l’expression “ grande stratégie ˮ sert à exprimer l’idée de “ politique en cours d’exécution ˮ. Le rôle de la grande stratégie consiste en effet à coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d’une coalition afin d’atteindre l’objet politique de la guerre, but défini par la politique fondamentale.

            La grande stratégie doit simultanément calculer et développer les ressources économiques et humaines des nations afin de soutenir les unités combattantes. De même, pour les ressources morales, car fortifier le caractère et la volonté des hommes est souvent aussi important que de posséder les formes plus concrètes de la puissance. La grande stratégie doit aussi organiser et répartir les rôles et la puissance entre les diverses Forces Armées, et entre celles-ci et l’industrie. Toutefois, la puissance de combat ne constitue que l’un des instruments de la grande stratégie qui doit tenir compte de la force des pressions financières, des pressions diplomatiques, des pressions commerciales et des pressions morales (qui ne sont pas les moindres) et s’en servir pour affaiblir la volonté adverse. Une bonne cause est une épée aussi bien qu’une armure. Et l’attitude chevaleresque peut constituer l’une des armes les plus efficaces pour affaiblir la volonté de résistance adverse, aussi bien qu’un moyen pour accroître nos forces morales.

            Mieux encore : si l’horizon de la stratégie est borné par la guerre, la grande stratégie regarde au-delà de la guerre, vers la paix qui doit lui succéder. Elle ne doit pas se contenter de combiner les divers instruments de guerre, mais en réglementer l’emploi afin d’éviter ce qui pourrait porter préjudice à la future paix qui doit être solide et prospère. Le déplorable état de paix, dont pâtissent les deux partis à la suite de la plupart des guerres, peut être dû au fait que, contrairement à la stratégie, l’aire de la grande stratégie demeure, pour sa plus grande part, terra incognita qui attend d’être explorée et comprise. »[5]  

            La grande stratégie, selon Liddell Hart, englobe donc l’emploi des forces armées, des forces économiques (industrie, commerce, finances) et des forces morales, auxquelles il accorde une grande importance, sans oublier le rôle traditionnel de la diplomatie. Il annonce ainsi la stratégie générale tripartite, économique, militaire et culturelle, du général Poirier. De plus, en affirmant que la grande stratégie est la politique en cours d’exécution, Liddell Hart esquisse la formule de Lucien Poirier pour qui la stratégie est la politique en acte. Le Britannique défend aussi l’idée, déjà proclamée par Clausewitz, que la grande stratégie, si elle conduit la guerre, doit également préparer la paix, une paix « solide et prospère », en respectant le jus in bello. Mais là s’arrêterait l’apport novateur de Liddell Hart sur la grande stratégie. Lucien Poirier remarque en effet que « Liddell Hart ne précise pas si ses définitions s’appliquent au temps de paix comme au temps de guerre. […] il n’évoque que la guerre à propos de la grande stratégie et lorsqu’il définit le but (aim) de la stratégie militaire ; […] »[6] Cependant pour Liddell Hart la grande stratégie « regarde au-delà de la guerre vers la paix » et réglemente l’emploi des forces.

            2° La stratégie nationale américaine

            À partir du modèle défini par Liddell Hart, qui n’aurait peut-être pas entrevu  le continuum du temps de paix comme du temps de guerre, les Américains ont élaboré le concept de stratégie nationale, « subdivisée en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire. »[7] C’est « l’art et la science de développer et d’employer les forces politiques, économiques, culturelles et militaires de la nation, en paix et en guerre, pour assurer le soutien maximum à la politique nationale en vue d’accroître les probabilités et les conséquences favorables de la victoire et de diminuer les probabilités de la défaite. »[8]  La définition américaine affirme, comme Clausewitz, le primat du politique ; de plus, elle englobe explicitement le temps de paix et le temps de guerre. Elle dépasse ainsi la conception étroite de la stratégie militaire. Elle comprend également les forces culturelles, qui concernent non seulement les arts au sens classique du terme, mais encore les corpus et les courants idéologiques, les églises diverses et les croyances religieuses, dont le retour en force est une des caractéristiques du paysage culturel du XXIe siècle.

            Cette stratégie nationale « reflète des décisions politiques au plus haut niveau couvrant toutes les activités de l’État. Elle gère, coordonne et, si c’est nécessaire, crée des instruments appropriés pour mettre en œuvre la politique de l’État, en drainant tous les éléments de la puissance nationale, incluant la pression diplomatique, la force militaire, les ressources industrielles, la position commerciale, la base technologique, les données du renseignement, l’attrait idéologique et la cohésion politique. Alors que la stratégie militaire s’occupe d’abord de l’utilisation de la puissance militaire dans la guerre, la grande stratégie guide l’emploi de toute la gamme des instruments de la politique dans la paix comme dans la guerre. La “ grande stratégie ˮ fait donc référence au développement et à l’application coordonnée des instruments politiques, économiques et militaires de la puissance pour défendre les intérêts et les objectifs nationaux dans toutes les circonstances. »[9]   

            Il est inutile d’insister de nouveau sur l’importance de la politique d’État qui caractérise la stratégie nationale américaine. Citons simplement un exemple de politique culturelle. On connaît l’importance du volet cinématographique des accords économiques Blum-Byrnes du 28 mai 1946, favorisant la diffusion des films américains en France, après la période de blocus de l’Occupation. Exporter le rêve hollywoodien, après les drames de la Seconde Guerre mondiale, faisait partie de la stratégie nationale américaine lancée à la conquête des cœurs et des esprits européens.

                        III. Les concepts français

            1° André Beaufre (1902-1975) et le concept de stratégie totale

            Pour le général Beaufre, « il était nécessaire d’élargir encore la conception allemande de “ stratégie élargie ˮ jusqu’à la conception d’une stratégie totale où se combinent toutes les formes de confrontation : psychologique, économique, diplomatique et, naturellement, militaire. »[10] Il a donc lancé ce concept de stratégie totale pour rendre compte de l’avènement de la guerre totale théorisée par Ludendorff en 1935 : « aujourd’hui la guerre est devenue ouvertement totale, c’est-à-dire menée simultanément dans tous les domaines, politique, économique, diplomatique et militaire, […] Il ne peut donc y avoir de stratégie que totale. »[11] Pour mettre en œuvre cette stratégie totale, André Beaufre se rallie à la science de l’action, à cette praxéologie définie par Raymond Aron : « Dans cette science, la stratégie peut et doit jouer un rôle capital  pour conférer un caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique. C’est le but vers lequel doit tendre toute étude de la stratégie. »[12]

            Puis Beaufre rappelle la hiérarchie classique qui soumet la stratégie totale au politique et la stratégie militaire à la stratégie totale : « Au sommet des stratégies, immédiatement subordonnée au gouvernement – donc à la politique – règne la “ stratégie totale ˮ chargée de concevoir la conduite de la guerre totale. Son rôle est de définir la mission propre et la combinaison des diverses stratégies générales, politique, économique, diplomatique et militaire. »[13] On notera une fois de plus dans cette énumération l’absence significative de toute référence à la stratégie culturelle et à la défense et illustration de la francophonie, qui devraient être une composante fondamentale de la politique générale de la France, et en particulier de son influence en Afrique.

            La stratégie totale imprègne, selon Beaufre, cinq modèles stratégiques, qui tous se situent à son niveau : 1. La menace directe. 2. La pression indirecte (Beaufre est un ami et un lecteur de Liddell Hart). 3. L’emploi d’actions successives, à la manière d’Hitler de 1936 à 1939, comme le rappelait Szymanczyk. 4. La lutte totale prolongée de faible intensité militaire, selon le modèle de Mao Zedong. 5. Le conflit violent visant la victoire militaire, de type napoléonien. « Cette stratégie est essentiellement celle des chefs de gouvernement assistés de leur chef d’état-major de la Défense nationale et de leurs conseils ou comités supérieurs de la Défense. […] Le domaine militaire n’est vraiment prépondérant que dans l’un des modèles, le cinquième. Dans chacun des domaines subordonnés, une stratégie générale (militaire, politique, économique ou diplomatique) a pour fonction de répartir et de combiner les tâches des actions menées dans les différentes branches d’activité du domaine considéré. »[14] 

            Enfin, le général Beaufre conclut son Introduction à la stratégie en affirmant que « la stratégie devient généralement inintelligible si on la limite au domaine militaire[15], car trop de facteurs décisifs lui échappent. Même dans les circonstances les plus favorables (cas de la stratégie napoléonienne) une explication purement militaire demeure incomplète, et par là trompeuse. »[16]

            Dans la stratégie totale, à l’ère de la dissuasion nucléaire, la guerre a perdu sa place dominante : « Ce ne serait plus un moyen de la politique, “ la poursuite de la politique par d’autres moyens ˮ selon le mot de Clausewitz, mais un véritable suicide. »[17] Le phénomène guerre perdure toujours, mais le pouvoir politique devient, s’il est possible, plus calculateur grâce à « la vertu rationalisante de l’atome » (L. Poirier) ; il devient même plus souverain et « jupitérien » grâce à cette puissance thermonucléaire ; cette dernière freine en effet la montée aux extrêmes, qui fascinait Clausewitz. Le pouvoir politique, contrairement à ce que prétendaient les militaires des années 1871-1914, contrôle donc étroitement les forces armées et leurs états-majors en temps de guerre comme en temps de paix :

            « De ce fait, la guerre militaire n’est généralement plus décisive au sens propre du mot. La décision politique, toujours nécessaire, ne peut plus être obtenue que par une combinaison de l’action militaire limitée avec des actions convenables menées dans les domaines psychologique, économique et diplomatique. La stratégie de la guerre, autrefois gouvernée par la stratégie militaire, ce qui donnait pour un temps la prééminence aux chefs militaires, relève maintenant d’une stratégie totale menée par les chefs de gouvernements, et où la stratégie militaire ne joue plus qu’un rôle subordonné. »[18]

            Il s’agit enfin pour le général Beaufre, avec le concept de stratégie totale, d’apporter sa contribution à la méthodologie stratégique : «  Le concept de stratégie totale […] représente une hypothèse de travail qu’il y a intérêt à pousser jusqu’à ses conséquences extrêmes, afin de voir dans quelle mesure les méthodes d’analyse stratégique se prêtent à l’étude des problèmes en cause. »[19]  

            2° Lucien Poirier (1918-2013) et la stratégie intégrale

            Le général Lucien Poirier trouve quant à lui que la notion de stratégie totale n’est pas assez englobante. Il réfléchit donc à cette question dès 1971 et enrichit ses réflexions au cours du temps pour aboutir à leur publication en 1987. Il expose ainsi son dessein en avant-propos de Stratégie théorique II : « l’introduction du concept fondamental de stratégie intégrale – distincte de la stratégie totale – devrait permettre une analyse plus fine et plus rigoureuse des statuts respectifs de la politique et de la stratégie, et de l’articulation entre ces deux instances. Concept central et unificateur, mais conservant les différences de nature entre ses trois composantes économique, culturelle et militaire, la stratégie intégrale traduit le fait que la politique utilise constamment, et nécessairement, pour ses fins fixées ou contingentes, toutes les forces manifestant l’activité collective. Elle est LA stratégie, dans le sens plein du terme : elle opère en permanence, en variant les combinaisons de ses composantes et le dosage de leurs forces spécifiques, pour servir la politique. Elle s’identifie à la politique-en-acte. »[20]

            De la stratégie intégrale, le général Poirier donne ensuite la subtile définition suivante : « Théorie et pratique de la manœuvre de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’ensemble des fins définies par la politique générale. […] La stratégie intégrale d’un État quelconque est donc permanente et ubiquiste. Elle accompagne la politique générale partout et en tout instant […] La fonction stratégie intégrale n’est donc pas suscitée par le passage d’un état de paix à un état de guerre, paix et guerre étant pris dans leur sens banal ; mais elle est constamment liée à la fonction politique, et ne saurait dépérir qu’avec elle. »[21]

            Certes, pour Lucien Poirier, le concept de stratégie totale d’André Beaufre constitue un progrès, mais il est trop restrictif, car il reste trop lié au concept de guerre totale tel que le définissait Ludendorff. Et surtout, il néglige la dimension culturelle qui englobe les idéologies et les religions au nom desquelles les hommes se battent souvent et rêvent parfois. « Je fais mes plans de bataille avec les rêves de mes soldats endormis », disait Napoléon. C’est pourquoi le concept de stratégie intégrale, qui unit fortement la pensée et l’action, « paraît plus opératoire, écrit Poirier : il correspond à l’exécution de la politique dans l’intégralité de son champ, intérieur et extérieur, et pour toutes les nuances du spectre de la dialectique conflictuelle. En outre, l’épithète “ intégrale ˮ souligne le fait que cette stratégie complexe ne se borne pas à totaliser les résultats des trois stratégies économique, culturelle et militaire : sa manœuvre n’est pas la simple somme des trois manœuvres juxtaposées, conduites parallèlement, mais leur intégration dans une unité de pensée et d’action qui combine et leurs buts et leurs voies-et-moyens. »[22]

            Selon la formule célèbre du général Poirier, la stratégie est donc la politique en acte ; cette définition concerne plus précisément la stratégie intégrale, qui abolit la frontière si ténue entre la paix et la guerre. Dans cette perspective holistique, on songe ici au fameux «  si vis pacem, para bellum »  des Romains. La paix et la guerre, éléments indissociables de la dialectique conflictuelle, sont en effet « deux modes de la stratégie intégrale », qui utilisent « la manœuvre des forces ordinaires, économiques et culturelles. » Le concept de manœuvre englobe, « outre l’emploi effectif des forces armées en temps de guerre, la conception, la réalisation, le déploiement des forces en temps de paix, préalablement à l’ouverture des hostilités. »[23]

            En temps de paix, le politique utilise la stratégie déclaratoire, qui consiste, grâce au discours, à montrer sa force pour n’avoir pas à s’en servir, car : « il est clair que la stratégie intégrale comporte une manœuvre des forces de violence physique en temps de paix mais sans emploi, au sens de production d’effets physiques. Manœuvre combinée avec celle des forces économiques et culturelles, en paix comme en guerre ; et cela depuis les origines de la pratique politique, même si cette relation n’était pas pensée, non théorisée. »[24]

            La stratégie intégrale se structure en trois stratégies générales : les stratégies générales économique, culturelle et militaire, qui répondent aux politiques de ces trois domaines respectifs. Chacune, avec ses buts et ses manœuvres, travaille à la réalisation de la politique générale du pouvoir souverain. À la différence de Liddell Hart et de Beaufre, Lucien Poirier insiste sur l’importance des stratégies culturelles, dont l’émergence de l’islamisme politique radical montre bien toute la pertinence : « Par leur souci de cohérence et leur prétention à une vision totaliste et irréfutable de la réalité, des systèmes idéologiques ont nourri des forces capables d’emporter l’adhésion. Ce sont bien là des forces culturelles, engagées avec une détermination et une efficacité variables, et dont les promoteurs attendent qu’elles entraînent la conversion des esprits et, à travers une croyance, qu’elles suscitent la participation des individus et des groupes à l’avènement de la Cité idéale. Aussi, […] nous devons reconnaître nos vulnérabilités devant les politiques et stratégies culturelles [qui menacent nos libertés et nos valeurs]. »[25]

            Et le général Poirier conclut en soulignant l’interaction organique qui caractérise les trois composantes de la stratégie intégrale, et la permanence de leur nécessaire ajustement :

            « Manœuvre combinée de toutes les forces du sujet politique, la stratégie intégrale compose donc trois manœuvres de forces qui ne sont distinctes qu’en apparence. Elles ne sont pas conduites parallèlement, isolément, mais elles se croisent sans cesse. Leur composition doit être calculée en fonction de la contribution que peuvent apporter les buts spécifiques des trois stratégies générales, et les opérations correspondantes avec leurs forces propres, au succès de la politique générale. Mais, si chaque contribution doit respecter, d’une part, l’économie d’ensemble du projet et, d’autre part, celle qui accorde les buts de chaque stratégie générale avec ses voies-et-moyens, chacune est constamment affectée par les deux autres. Chacune peut servir aussi les buts de l’autre, ou soumettre celle-ci à des contraintes opérationnelles obligeant à réviser ses buts propres en cours d’action. Les combinaisons de manœuvres ne cessent de varier par l’effet de leurs résultats. Elles sont tributaires des aléas de la conjoncture et des révisions intervenant dans les buts et les voies-et-moyens de chaque stratégie générale, quand le politique, stratège intégral, constate que sa contribution n’est plus accordée au projet d’ensemble. Elles sont soumises aux incertitudes sur les adversaires spécifiques de chaque stratégie et sur l’inertie de ses propres échelons d’exécution. En bref, […] cette stratégie intégrale doit constamment opérer des transferts et des substitutions d’axes d’efforts de l’une à l’autre de ses composantes ; ce qui la conduit à corriger les buts initiaux de ses stratégies générales et à intervenir dans le choix de leurs voies-et-moyens. » [26]

Conclusion

            « Que l’on dise grande stratégie, ou stratégie nationale, ou totale ou intégrale […] il s’agit toujours de reconnaître et de consacrer l’existence d’une pensée et d’une pratique stratégiques plus complexes que la “ pure stratégie militaire ˮ et incorporant celle-ci. »[27] La grande stratégie affirme en effet d’abord, de manière très clausewitzienne, la prépondérance du pouvoir politique, qui décide de la préparation et de la conduite de la guerre. Il suffit de rappeler le rôle d’Hitler et de Staline, de Churchill et de Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’importance capitale des grandes conférences entre Alliés. Mais le champ d’intervention de cette grande stratégie varie selon les auteurs. Pour Liddell Hart, la grande stratégie concerne essentiellement la conduite de la guerre, même si elle regarde aussi vers la paix. Beaufre englobe dans la stratégie totale, à côté des aspects militaires, les domaines psychologique, économique et diplomatique. Il cherche à élaborer une science de l’action au service du pouvoir politique. Quant à Poirier, il fait de la stratégie intégrale LA stratégie, la politique en acte, qui domine les trois stratégies générales, économique, culturelle et militaire. Il donne d’ailleurs à la stratégie culturelle une place de choix, comme le font les stratégistes américains, à la différence de Liddell Hart et de Beaufre. Enfin, la plupart de ces stratégistes tendent à effacer la frontière entre le temps de paix et le temps de guerre, la paix devenant la guerre continuée par d’autres moyens. Dans l’histoire de l’humanité, comme dans celle de Rome, les portes du temple de Janus sont plus souvent ouvertes que fermées. 

Bernard PENISSON                                  

 

 


[1] Le colonel polonais Stanislas Szymanczyk, dit Staro, ancien combattant de la Grande Guerre, est un remarquable connaisseur de Clausewitz, qu’il cite abondamment au cours de ses conversations. Depuis 1940, il travaille à Londres avec Raymond Aron, qu’il initie à la stratégie.

 

[2] Le vocabulaire est daté ; on parle, au moins depuis la guerre d’Algérie, de guerre psychologique.

 

[3] La Guerre des Cinq Continents, Londres, Hamish Hamilton, 1943, pp. 12-15.

 

[4] Hermann, Rauschning, Hitler m’a dit, 1e éd. 1939, Le Livre de Poche, 1979, p. 41.

 

[5] Basil H. Liddell Hart, Stratégie, Perrin, 1998, pp. 394-395.

 

[6] L. Poirier, « Introduction » à Stratégie de B. Liddell Hart, Perrin, 1998, pp. 58-59.

 

[7] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Economica, 6e édition, 2008, p. 501.

 

[8] Cité par Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 115.

 

[9] Article de Comparative Strategy, vol. 14, 1995, pp. 362-363, cité par Bruno Colson, dans La stratégie américaine et l’Europe, Economica, 1997, pp. 112-113.

 

[10] Revue Stratégie, n° 29, 1er trimestre 1972, cité par Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 114.

 

[11] André Beaufre, Introduction à la stratégie, 1e édition 1963, Hachette Littératures, 1998, p. 24.

 

[12] Ibid., p. 26.

 

[13] Ibid., p. 45-46.

 

[14] Ibid., p. 46.

 

[15] C’est ce qui est arrivé à ceux qui dénonçaient l’histoire-bataille, réduite aux opérations militaires, sans essayer de l’étudier  dans le contexte global du phénomène guerre et de la grande stratégie.

 

[16] Ibid., p. 182.

 

[17] André Beaufre, Stratégie pour demain : les problèmes militaires de la guerre moderne, Plon, 1972, p. 18.

 

[18] Ibid., p. 21.

 

[19] A. Beaufre, Stratégie de l’action, A. Colin, 1966, p. 50.

 

[20] L. Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 6.

 

[21] Ibid., p. 113.

 

[22] Ibid., p. 114.

 

[23] Ibid., pp.115-116.

 

[24] Ibid., p. 116.

 

[25] Ibid., pp. 116-117.

 

[26] Ibid., pp. 117-118. 

 

[27] L. Poirier, « Introduction » à Stratégie de B. Liddell Hart, Perrin, 1998, p. 58.

 

 

Les peintures murales découvertes dans la chapelle des Apôtres de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers  ont été dévoilées en mai  2016.

 Le décor peint est d’une remarquable richesse iconographique et stylistique 

 Il pose à nouveaux frais la question de la couleur dans les églises dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l’époque à laquelle le vitrail connaît un grand essor.

            Les badigeons du XVIIIe siècle cachent d’autres décors qui seront sans doute restaurés un jour, restituant l’ambiance colorée de l’espace introduisant le fidèle dans la «Jérusalem céleste ».

 

 

 

 

Infamante frontière imposée dès juillet 1940 par l armistice franco-allemand du 22 juin 1940, la ligne de démarcation a partagé la France en zone occupée par les nazis et zone non occupée gouvernée par le régime politique dictatorial du maréchal Pétain. Pratiquement figé fin 1940 après des modifications, le tracé de la ligne dans la Vienne a pu être précisé commune par commune, pratiquement village par village, grâce à plusieurs cartes établies entre 1940 et 1943, et grâce à de nombreux témoignages, ainsi que par plusieurs lots d archives peu connus ou inexploités jusqu à présent. La surveillance du côté non occupé fut assurée par l armée française et par la gendarmerie nationale. La sous-préfecture de Montmorillon, dotée d un service de police nationale avec deux commissariats à Chauvigny et Lhommaizé, fit de nombreux et intéressants rapports de police. Les postes de contrôle permanents allemands étaient en zone occupée aux croisements de la ligne avec les routes nationales ou départementales, une « Kommandantur » étant installée dans chaque chef-lieu de commune occupée. Un système de laissez-passer (« Ausweis ») fut mis en place. Une typologie des « Ausweis » dans la Vienne a pu être établie selon les périodes d occupation et les populations concernées : non frontalière ou frontalière. La ligne est évoquée au travers des passeurs ayant permis des milliers de passages clandestins dans la Vienne. L existence de passeurs « professionnels » ou de passeurs « profiteurs » est abordée ici sans tabou. Leur nombre restreint ne doit pas occulter l action de très nombreux passeurs désintéressés. Des témoignages sont présentés, souvent inédits, qui apportent un éclairage nouveau. Le passage consistait également à transmettre clandestinement du courrier, activité très réprimée par l occupant. Des récits inédits illustrent cette activité.