II. D e la colonisation à la décolonisation

L’extrême complexité de l’entreprise de décolonisation se concrétise dans des contextes tout à fait différents en Algérie et en Nouvelle-Calédonie.

A. La religion

Une différence fondamentale distingue nos deux pays : la religion.

Arrivant en Algérie, les Français ont trouvé des musulmans qui les ont combattus au nom de leur foi et la conquête coloniale a évolué en guerre sainte. Religion contre religion, le christianisme de la puissance coloniale a fini par prendre place – mais sans s’implanter chez les populations colonisées alors même que parmi ces populations, les Berbères avaient été chrétiens pendant des siècles. C’est ainsi que lorsqu’on en arriva à la guerre d’indépendance, celle-ci prit des allures de djihad (de guerre sainte), et que si ses combattants se sont livrés aux pires atrocités, c’est en invoquant leur Dieu. C’est tout le contraire en Nouvelle-Calédonie. En 1843, les premiers missionnaires catholiques venus d’Auvergne y débarquèrent à Noël et dès  lors procédèrent avec succès à l’évangélisation des populations autochtones. L’Église a eu le champ libre pour conduire l’éducation des jeunes Kanak. Ce n’est que dix ans plus tard, en 1853, que l’État français prit possession de l’archipel et y imposa sa souveraineté. Il y trouva une population christianisée et jamais la religion ne fut en Nouvelle-Calédonie un élément clivant. Aucune guerre sainte ne se conçoit en Nouvelle-Calédonie, terre consensuellement chrétienne. La décolonisation dans la paix en est très largement favorisée 5.

B. Le peuple premier 

Les questions de revendication indépendantiste se posent en des termes très différents en Algérie et en Nouvelle-Calédonie si l’on se demande qui peut faire valoir une telle revendication, forte de la qualité de peuple premier. En Nouvelle-Calédonie, la situation est claire : les indépendantistes font partie du peuple premier, les Kanak, Mélanésiens arrivés il y a quatre mille ans. Les autres populations se sont installées il y a moins de deux siècles.

Tandis qu’en Algérie, l’indépendance a été revendiquée par les Arabes : une population implantée avant les Européens, mais qui est loin d’y être la première arrivée. Dans la protohistoire (entre 8 000 et 2 000 ans avant Jésus- Christ) l’Algérie était peuplée de Capsiens, ancêtres des Berbères. Ceux-ci apparaissent bien ainsi comme le peuple premier du pays. Les Berbères étaient présents en Algérie plusieurs siècles avant Jésus-Christ, et ont activement adhéré à la foi chrétienne (un des pères de la doctrine chrétienne, Saint Augustin, était un Berbère) puis ils furent vaincus et islamisés de force par les Arabes arrivés quant à eux seulement au viie siècle. Il est vrai que les Berbères ont alors gardé leur spécificité, réfugiés dans les montagnes (notamment les Kabyles du Djurdjura et les Chaouïas des Aurès) ; nous avons indiqué qu’ils ont conservé leur langue, le tamazight. Mais leur passage du christianisme à l’islam est sans retour. Et leur participation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie se fit quand bien même celle-ci se rangea sous la proclamation emblématique du cheik Ben Badis, de l’association
des Oulémas : « l’arabe est ma langue, l’Algérie est mon pays, l’islam est ma religion ».
Les Juifs étaient en Algérie depuis le début de notre ère. Avant les Arabes, l’Algérie a été phénicienne, numide, elle a été romaine (et christianisée) pendant plus de quatre siècles, de moins 25 à 430, puis c’est l’invasion vandale. Elle a été turque pendant trois siècles (1516-1830). C’est ainsi que le million d’Européens enracinés à leur tour en Algérie n’avaient pas moins de titres que les Arabes à se considérer, ainsi que l’exprimait Albert Camus, comme des « indigènes, au sens fort du terme »6 participant
à ce pays dont ils ont été les serviteurs, qu’ils ont développé et qui déterminait leur identité.
La question de l’autochtonie est ainsi infiniment plus complexe en Algérie qu’en Nouvelle-Calédonie.
Arrivons maintenant au coeur de la décolonisation : au processus adopté dans cette entreprise par chacun des deux pays.

C. Le processus de décolonisation

Le processus de décolonisation de l’Algérie et celui de la Nouvelle- Calédonie7, colonies si différentes, sont complètement inverses l’un de l’autre : tant mieux pour la Nouvelle-Calédonie, qui ne prend pas la voie catastrophique dans laquelle l’Algérie s’est enfoncée.
1. D’une décolonisation conflictuelle dans un chaos sanglant à une décolonisation consensuelle pour un destin commun
On peut qualifier d’« algérianisation » d’un conflit le stade où les deux camps opposés en viennent à des atrocités telles que la lutte est désormais sans pardon, n’épargnant pas les innocents, où la répression répond à la terreur dans une spirale infernale ne faisant qu’attiser sans fin la vengeance et la violence. Il est vrai que la Nouvelle-Calédonie a commencé, dans les années quatre-vingt, à connaître le meurtre des innocents. On observe aussi la troublante transformation du sigle du mouvement indépendantiste kanak, le Front Indépendantiste, qui, en 1984, a adopté l’appellation de Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) en osant se réclamer d’une inspiration du FLN algérien (Front de libération nationale). On est perplexe devant le fait que ceux qui se sont montrés disposés à dialoguer au nom de l’ouverture et de l’accueil, à Nainville-les-Roches en 1983, aient adopté l’année suivante un sigle inspiré d’un mouvement terroriste sectaire pratiquant la cruauté aveugle. Mais lorsqu’elle est arrivée au bord du phénomène désastreux de guerre civile, lors de la tragédie d’Ouvéa en 1988, la Nouvelle-Calédonie a renoncé à s’enfoncer davantage. Elle doit cela aux deux hommes d’État courageux, Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, qui ont alors décidé de se serrer la main, de faire cesser les armes et de donner désormais toute son expression au dialogue, à la négociation, à la recherche persévérante d’accords.
En Algérie, la politique de la main tendue de part et d’autre, de dialogue et d’ouverture, si elle avait de rares avocats tel Albert Camus, n’a jamais connu de début de mise en oeuvre, notamment avec l’arrivée au pouvoir de De Gaulle. Celui-ci, d’une part, choisit de privilégier une seule force indépendantiste, le FLN, et éconduit tout autre contact. Il ignora l’autre principale force indépendantiste, le MNA (Mouvement national algérien), auquel le FLN menait une guerre terroriste sans pitié alors même que le chef du MNA, Messali Hadj, était le père fondateur du nationalisme algérien, défendant l’indépendance dès le début des années 1920.
D’autre part, De Gaulle exclut résolument toute représentation des partisans de la France aux pourparlers qu’il esquissait. Cet abandon programmé des Français d’Algérie est si caricatural et choquant qu’on a peine à l’imaginer aujourd’hui. C’est qu’on a à l’esprit le cas de la Nouvelle-Calédonie, concernant pourtant des populations bien moins nombreuses, qui est à cet égard à l’exact inverse de celui de l’Algérie. Ici, le gouvernement français apporte un soin méticuleux à donner la parole à tous, ce qui est symbolisé par l’emblématique « mission du dialogue » de 1988, pluraliste tant politiquement, philosophiquement qu’administrativement et oecuménique dans la foi chrétienne.
Rien n’est plus opposé que le processus des Accords d’Évian du 19 mars 1962 et celui des Accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998)8. Les premiers sont élaborés en excluant toute participation de représentants des Européens comme des musulmans fidèles à la France. Et cet ostracisme a été systématisé avec l’exclusion pure et simple du corps électoral d’Algérie, du référendum national d’approbation ou non des Accords d’Évian. Ainsi plus d’un million de personnes ont dû fuir leur pays en deux mois comme des naufragés.
On ne peut qu’être bouleversé notamment par les conditions dans lesquelles la France, trahissant sa parole, a, sur ordre de l’Élysée, abandonné des dizaines de milliers de Harkis, ces musulmans qui lui avaient fait confiance, à qui même la fuite fût refusée, en les laissant subir le massacre par familles entières perpétré par les nouveaux maîtres du pays.
Les millions d’Algériens de toutes ethnies ont vécu une indépendancecatastrophe. Européens et musulmans fidèles à la France massacrés ou fuyant le chaos tant du départ d’Algérie que de l’arrivée en France totalement inorganisée ; Algériens accédant à l’indépendance dans l’anarchie de l’été 1962 qui prit fin en septembre avec l’entrée à Alger des chars du colonel Boumédiene et la chape de plomb du régime de dictature du parti unique qui verrouillait désormais le pays et procédait aux épurations. Les Accords d’Évian de mars 1962 ont été immédiatement dénoncés comme néo-colonialistes par un État souverain qui en avait donc parfaitement le droit et plus précisément par une équipe dirigeante qui ne les avait pas négociés, ne s’y était pas engagée. Ce groupe avait même clairement exposé son projet révolutionnaire marxiste dès juin 1962 dans la Charte de Tripoli. Tandis que les accords réalisés en Nouvelle-Calédonie veillent, dans la progressivité et la recherche du consensus, à un échange résolument
tripartite entre les différents indépendantistes, les différents non-indépendantistes et l’État impartial. Aussi n’y a-t-il pas de nouvelle guerre d’Algérie en Nouvelle-Calédonie. La démocratie est ici respectée notamment dans l’évolution de cet organe de veille qu’est le comité des signataires de l’Accord de Nouméa, devenu comité des représentants de toutes les forces élues légitimes de Nouvelle-Calédonie. Ce que disait Albert Camus des Européens d’Algérie est parfaitement vrai des non-Kanak de Nouvelle-Calédonie : « par leur nombre et l’ancienneté de leur implantation, ils constituent eux aussi un peuple, qui ne peut disposer de personne, mais dont on ne peut disposer non plus sans son assentiment »9. Cette parole, qui fût balayée en Algérie, se concrétise – espérons- le – en Nouvelle-Calédonie.
On peut encore évoquer une autre différence de ces deux processus de décolonisation. En Algérie, De Gaulle avait fait de ce problème un domaine tellement réservé qu’il n’était pas question pour lui de tolérer le moindre intérêt de l’ONU à ce sujet, immédiatement qualifié d’ingérence dans les affaires intérieures de la France. Tandis que la Nouvelle-Calédonie (dont l’Accord de Nouméa prévoit que son évolution est portée à la connaissance de l’ONU) fait l’objet du suivi du comité de décolonisation de l’ONU. Cela s’opère maintenant harmonieusement, le comité ayant été invité à siéger sur place à Nouméa
en 2010, et des délégations des différents partis politiques de Nouvelle-Calédonie s’étant rendues à New York au siège de l’ONU pour faire état chacune de leurs observations.
Notons enfin un élément de géopolitique : la stratégie nucléaire de De Gaulle. On sait à quel point il y était attaché. C’est au désert du Sahara qu’ont eu lieu les premiers essais indispensables. Puis De Gaulle fut persuadé que l’océan Pacifique, plus lointain et plus vaste, convenait bien mieux à cette entreprise. L’Algérie à cet égard posait de multiples problèmes pour De Gaulle : c’était une charge dont il préférait cyniquement se débarrasser.
A priori, la Nouvelle-Calédonie d’aujourd’hui ne connaît pas une telle disgrâce, et garde des intérêts stratégiques de nature à s’opposer à une politique de largage…
2. La Nouvelle-Calédonie riche de l’expérience de l’anti-modèle de l’Algérie
Il apparaît d’évidence aujourd’hui qu’une différence entre la décolonisation de l’Algérie et celle de la Nouvelle-Calédonie est que celle-ci bénéficie de l’expérience des drames algériens : un homme politique calédonien originaire d’Algérie, Pierre Maresca, pouvait évoquer son « discutable privilège d’avoir une indépendance d’avance ! »10. L’Algérie a donné une leçon claire : il n’y a aucune garantie qui vaille à l’égard d’un État indépendant ; dès lors que celui-ci est souverain, il est maître de ses engagements : c’est précisément cela, sa souveraineté. Le luxe de détails peaufinés dans les garanties exhaustives contenues dans les Accords d’Évian très élaborés ne leur a pas permis de résister davantage qu’un fétu de paille à l’affirmation immédiate de politiques diamétralement opposées décidées souverainement par la nouvelle République algérienne démocratique et populaire (qui notamment se hâta de procéder aux nationalisations explicitement interdites par les Accords d’Évian).
Les leaders qui prônent une indépendance de la Nouvelle-Calédonie en assurant aujourd’hui que toutes les garanties souhaitables seront accordées par le nouvel État et mettent en avant leur intégrale et réelle sincérité, sont confondus par l’exemple de l’aventure algérienne. Il n’y a en effet aucune garantie permettant d’exclure le scénario algérien dans lequel le lendemain
de l’indépendance se caractériserait par diverses épurations souveraines qui commenceraient par les mettre eux-mêmes en prison ou les feraientdisparaître…
La leçon est retenue en Nouvelle-Calédonie. C’est ce problème (comment des garanties authentiques peuvent-elles être assurées pour le lendemain de l’indépendance ?) qui explique par exemple tant le caractère alambiqué du plan Pisani d’indépendance – association de la Nouvelle-Calédonie (s’il y a indépendance, l’association ne saurait être garantie) que son échec11.
Il est très éclairant d’observer la similitude de la question posée au référendum d’autodétermination en Algérie le 1er juillet 1962 et celle proposée par M. Pisani le 7 janvier 1985 pour l’autodétermination calédonienne qu’il avait conçue.
Question posée en Algérie en 1962 : « Voulez-vous que l’Algérie devienne un État indépendant, coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ? »
Question proposée en Nouvelle-Calédonie en 1985 : « Approuvez-vous la constitution de la Nouvelle-Calédonie en État indépendant associé à la France dans les conditions prévues par l’article 88 de la Constitution et par la déclaration du Gouvernement de la République ? »
Cette similitude d’approche laissait deviner qu’on ne pourrait pas s’entêter dans une voie ayant déjà montré qu’elle mène à l’aventure incontrôlée.
Le plan Pisani est mort-né.
Ce problème des garanties dans le processus de décolonisation est toujours à la croisée des chemins des indépendantistes et des partisans de la France dans leurs discussions d’aujourd’hui.

La petite Nouvelle-Calédonie en voie de décolonisation fait quant à elle l’objet de mille précautions. À partir du moment où, en 1988, les deux camps opposés ont convenu de travailler ensemble dans le dialogue et le débat pacifique, les décennies se sont succédé dans le souci de progressivité et de sérieux.
Progressivité : aux dix ans du régime des Accords Matignon succèdent les vingt ans de l’Accord de Nouméa. L’idée-phare est bien celle de la progressivité des transferts de compétences tout au long de ces années. Cette politique des petits pas transférant peu à peu les compétences de l’État à la Nouvelle-Calédonie jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’à trancher qui détiendra les compétences suprêmes de souveraineté, fait que même si, au final, une indépendance advenait, ce ne serait que par l’effet d’un dernier pas, et ainsi de la manière la plus atténuée possible. Ce schéma est exactement à l’opposé du processus algérien,
de basculement total du jour au lendemain.
Le sérieux en appelant à l’imagination juridique caractérise encore le processus calédonien qui fait l’objet d’une profusion de rapports et de commissions, d’hypothèses comme de réalisations originales : la constitution du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie à la représentation proportionnelle des groupes d’élus du congrès, la compétence législative de celui-ci, le partage du pays de manière fédérale en trois provinces permettant aux indépendantistes, minoritaires au niveau du pays d’être majoritaires dans deux provinces…
Si l’Algérie apparaît rétrospectivement comme ayant été poussée dans la chronique d’une indépendance annoncée, on citera d’autant plus le projet imaginatif d’évolution institutionnelle propre à explorer une solution médiane conçu par Marc Lauriol en 1957. Il prévoyait l’organisation fédérale de la France et de l’Algérie, avec ce qu’il appelait fédéralisme non pas territorial
mais personnel12. La même année, Jean-Louis Quermonne13 distinguant trois perspectives : l’intégration, la sécession et l’association fédérative14, nous fait penser aujourd’hui à la méthode décrite 57 ans plus tard par Jean Courtial et Ferdinand Mélin-Soucramanien dans leur rapport Réflexions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie15, retenant les hypothèses d’accès pur et simple à la pleine souveraineté, la pleine souveraineté avec partenariat, l’autonomie étendue et l’autonomie pérennisée.
En Nouvelle-Calédonie, même si elle n’est pas toujours couronnée de succès, la politique de « rééquilibrage » est à l’oeuvre. Il est vrai qu’on avait en Algérie commencé à procéder à un tel programme de développement économique et social d’envergure : le «plan de Constantine » (1958) avec ses grands travaux et ses promotions sociales accélérées pour les musulmans (notamment
dans la magistrature). La même logique est à l’oeuvre en Nouvelle-Calédonie avec la dynamique de la technopole VKP (Voh-Koné-Pouembout) et les programmes « 400 cadres » et « Cadres avenir » pour accorder une deuxième chance à des candidats locaux.
Non seulement en Nouvelle-Calédonie tous participent aux débats et à la négociation permanente mais encore l’Accord de Nouméa a eu la grande sagesse (comme l’avaient initié les Accords Matignon) de prévoir que pourraient naturellement survenir des désaccords ultérieurs, et qu’un organe commun de veille s’y consacrerait : le comité des signataires. Ce type de dispositif
a été extrêmement utile et le suivi par l’ensemble de la représentation élue au congrès est assuré alors même qu’au fil des années, les signataires historiques ont vu leurs rangs s’éclaircir.
Le comité des signataires dit le droit comme une sorte de Conseil constitutionnel spécialisé dans le statut de la Nouvelle-Calédonie : sa parole n’est pas contestée. Et il est le lieu de la recherche du consensus politique,
moderne réalisation du palabre océanien.
La brutalité et la sauvagerie du processus de l’indépendance algérienne, avec l’écrasante responsabilité de l’État français, sont l’antithèse du cas de la Nouvelle-Calédonie.
 

D. L’époque

Pour terminer, rappelons aussi une différence qui n’est pas la moindre : celle de l’époque concernée et des contextes respectifs. On ne peut pas raisonnablement comparer un cas datant de la moitié du xxe siècle et l’autre de notre
début du xxie siècle. Les mentalités ont évolué. Cela interdit de condamner trop vite les Français d’Algérie réputés avoir pratiqué une « mentalité colonialiste» alors que les Européens de Calédonie aujourd’hui ne sont pas racistes : ils l’étaient probablement dans les temps coloniaux ni plus ni moins que ceux d’Algérie, mais ils ont eu, quant à eux, le temps d’évoluer. La question calédonienne se pose à une époque où l’égalité ethnique, les droits aux différences, le pluralisme sont largement considérés comme des évidences. Si la question de la décolonisation algérienne se posait aujourd’hui, à l’heure du droit des minorités, du respect de la dignité de tous, et de la célébration de l’oeuvre de Nelson Mandela, elle ferait probablement place à des solutions fraternelles. Mais l’Histoire et son calendrier sont têtus.

5 Cf. Jean-Yves Faberon, « Nouvelle-Calédonie et consensus : le rôle de la religion », in Florence
Faberon (dir.), Liberté religieuse et cohésion sociale : la diversité française, Aix-en-Provence,
Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015, p. 315-321

6 Albert Camus, Chroniques algériennes : 1939-1958, Paris, Gallimard, Folio, rééd. 2002,
p. 202

7 À l’égard de l’Algérie, en dépit du règne du terrorisme dans la guerre civile, l’imagination juridique avait tracé différentes hypothèses statutaires, cf. notamment Jean-Louis Quermonne, « Les perspectives institutionnelles de décolonisation en Algérie », Revue française de science politique, 1957, p. 531-572. Sur la Nouvelle-Calédonie, voir Jean-Yves Faberon, Des institutions pour un pays. La Nouvelle-Calédonie en devenir, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2012, 291 p.

8 V. Jean-Yves Faberon, « La protection de la minorité française dans les Accords d’Évian sur
l’indépendance de l’Algérie. Réflexions comparées avec le cas de la Nouvelle-Calédonie », in
Mélanges en l’honneur de Jean-Claude Douence, La profondeur du droit local, Paris, Dalloz,
2006, p. 123-154

9 Albert Camus, op. cit. (n. 6), p. 161.
10 Pierre Maresca, L’exception calédonienne, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 160.

11 V. Jean-Yves Faberon, art. cit. (n. 8), p. 123-154.

12 Dans ce projet, l’assemblée nationale serait organisée en deux sections : la « section
métropolitaine », comprenant les représentants de tous les Français de statut personnel de
droit commun, de métropole comme d’outre-mer ; et la « section musulmane » comprenant
les représentants de tous les Français musulmans de statut personnel coranique. L’élection à
ces deux sections étant proportionnelle, la section métropolitaine compterait 600 députés
dont une petite vingtaine d’Algérie ; la section musulmane en aurait une centaine. La
section musulmane serait compétente pour légiférer dans toutes les matières intéressant les
musulmans (statut personnel, organisation des douars, biens religieux…). Toutes les matières
intéressant l’ensemble de l’Algérie seraient de la compétence des deux sections réunies, ainsi
que les matières de souveraineté. Les autres matières seraient de la compétence exclusive de la
section métropolitaine. Cf. Marc Lauriol, Perspectives institutionnelles en Algérie, Paris, Monde
nouveau, 1957, 31 p. et Le fédéralisme et l’Algérie, Paris, La Fédération, 1957, 40 p.
13 Jean-Louis Quermonne, art. cit. (n. 7), p. 531-572.

14 Jean-Louis Quermone avait bien vu l’immense intérêt comme la complexité du fédéralisme
en matière de décolonisation ; il écrivait : « Le drame de la solution fédérale réside dans le fait
qu’étant une solution intermédiaire, elle ne peut bien entendu satisfaire pleinement aucun des
partenaires. Sa chance est néanmoins de n’être pas un compromis mais une technique éprouvée
d’équilibre institutionnel qui puisse tenir compte des revendications essentielles de chacun sans
pour autant réaliser une formule instable de rapports politiques. Comme le régime parlementaire
et avec les mêmes limites, le fédéralisme institue un régime de contrepoids ; encore faut-il, pour qu’il
fonctionne, que les parties acceptent la règle du jeu » (ibid., p. 553). Pour des développements
complets à ce sujet, voir Florence Faberon, « Le fédéralisme, solution française de
décolonisation », Revue française de droit constitutionnel, no 101, 2015, p. 53 et s.
15 Paris, La Documentation française, 2014, 88 p.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017 reproduit ici avec leur aimable autorisation

 

Dernier des monothéismes a émerger dans l’histoire, l’islam n’en est pas pour autant monolithique, il a toujours été pluriel, et cela dès les origines que certains imaginent idéales de pureté et d’unité. L’actualité déverse son lot quotidien d’expressions musulmanes bien souvent incomprises : sunnites, chiites, ibadites, alaouites, salafistes, islamistes, jihadistes, soufis…autant de termes pour dire la diversité de l’islam, des branches comme des postures quelles soient religieuses, spirituelles, juridiques ou politiques.

L’analyse de la pluralité de l’islam par les sciences humaines, contrairement au discours théologique,  n’a pas à décréter que tel courant est orthodoxe, qu’il est le « vrai » islam et que tel autre n’est qu’une secte. Elle se contente de rendre compte d’une pluralité de fait, d’en exposer la genèse et les logiques, en cela, elle ne vise qu’à donner des clefs pour comprendre. 

 

Christian Bernard

Vice président de Jacques Cartier

correspondant régional de l'IESR.EPHE

Conférence à suivre sur le site de l'Université de Poitiers mise en ligne prévue après les vacances de printemps, première quinzaine de mai

http://uptv.univ-poitiers.fr/

 

La souffrance profonde de tous les exilés est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
Albert Camus, La peste, 1947,
rééd. Paris, Gallimard Folio, 2001, p. 85.

1ere partie : la colonisation

Il suffit de regarder une carte pour constater que l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie s’opposent par leur distance géographique : elles sont aux antipodes l’une de l’autre. Pourtant elles ont toutes deux été colonisées par la France, à partir de 1830 pour l’Algérie, 1853 pour la Nouvelle-Calédonie. Elles sont aussi décolonisées par elle, l’Algérie aboutissant à l’indépendance en 1962, et la Nouvelle-Calédonie étant engagée depuis 1988 dans un processus de décolonisation progressif, consensuel et encore non achevé. Il est vrai que la distance physique est un élément essentiel, régulateur des relations entre les êtres et entre les peuples. Même au xxe ou au xxie siècle, et a fortiori au xixe siècle, la distance change considérablement le type de rapports entre métropole et pays en dépendant. On avait connu le slogan « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris… » alors que le Pacifique est incontestablement un autre monde, à l’autre bout de la terre. Colonisation et décolonisation sont des phénomènes universels, dont les différents cas sont largement dotés de caractères communs. S’agissant de deux exemples relatifs à la même puissance coloniale, la tentation est grande de s’appliquer au comparatisme. Les enseignements de cet exercice sont limpides : entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, il n’y a pratiquement que des différences. On s’en rendra compte en examinant tant leurs conditions de colonisation (I) que celles menant de la colonisation à la décolonisation (II).

I. L a colonisation

L’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, les deux colonies de peuplement françaises, relèvent cependant de deux entreprises coloniales complètement différentes par leurs buts, leurs peuplements, les rapports internes de ceux-ci entre eux, ainsi que par leurs langues2.

A. Deux colonies de peuplement mais l’une foncière, l’autre pénitentiaire

Il y a certes un point commun entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie : ce sont les seules colonies de peuplement de la France. La conquête peut s’expliquer, dans les deux cas, par des considérations géopolitiques, par des rivalités de grandes puissances. Tout un contexte s’inscrit en perspective : dans un cas, celui de l’insécurité devenue insupportable en mer Méditerranée, avec Alger comme repaire de pirates ; dans l’autre cas, celui de la rivalité francobritannique à l’égard des terres nouvellement découvertes de l’océan Pacifique. Ce n’est que bien plus tard que les données géopolitiques enrichirent d’intérêts économiques les intérêts stratégiques en jeu, l’Algérie étant dotée de considérables réserves de pétrole et la Nouvelle-Calédonie, de nickel.
Mais dès la conquête, les différences de type de colonisation apparaissent. L’Algérie va être une colonie foncière (le maréchal Bugeaud a pour devise « Par l’épée et par la charrue ») ; la lointaine Calédonie va d’abord servir de colonie pénitentiaire (c’est l’époque du « robinet d’eau sale »)3.
Il est vrai que l’Algérie, sans avoir jamais été pourvue d’un bagne, a été un lieu de déportation politique comme la Nouvelle-Calédonie et a reçu comme elle des déportés notamment suite à la Commune de Paris de 1871.
Il faut aussi évoquer un trait d’union entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie : la révolte kabyle de 1871 a fourni nombre de déportés politiques en Nouvelle-Calédonie, dont les descendants affirment aujourd’hui leur
communauté au sein des populations calédoniennes.
Mais les deux colonies connaissent un peuplement colonial sensiblement différent.
Celui de l’Algérie a un caractère composite limité par son origine européenne, certes diverse, de l’Allemagne à l’Espagne, mais cependant assez homogène pour constituer une population unifiée, bientôt assemblée dans la même nationalité française et dotée d’une conscience identitaire commune de plus en plus authentique. Ce qu’on appellera bien plus tard, après l’indépendance, « le peuple Pieds-Noirs » n’est pas un mythe et a inspiré notamment de remarquables pages de témoignage d’Albert Camus.
La Nouvelle-Calédonie a accueilli quant à elle des effectifs humains d’une part plus minces, et pourtant aussi plus diversifiés. Les Français eux-mêmes y étaient séparés en catégories très différentes : les agents de la métropole, les bagnards (eux-mêmes très distincts selon qu’ils étaient des déportés politiques, des transportés de droit commun ou des relégués récidivistes : condamnés à rester à vie en Nouvelle-Calédonie), les « colons libres » qui tentaient de gagner leur vie à la terre ou dans le commerce, auxquels se sont ensuite assemblés les anciens bagnards ayant accompli leur peine, à qui l’on proposait une terre s’ils restaient à la travailler, sans oublier les gens d’Église, qui avaient quant à eux commencé à s’établir avant même la prise de possession par la France. Ces Français furent rejoints par des gens de nationalité et d’ethnies différentes, ouvriers engagés sur contrat, notamment à la mine : Indochinois, Indonésiens, Japonais… Nombre d’entre eux restèrent en Nouvelle-Calédonie après expiration de leur contrat.

B. Les quantités et proportions du peuplement
Dans ces deux terres devenues colonies de peuplement, celui-ci ne présente pas du tout les même quantités ni les mêmes proportions dans les deux cas. En Algérie, le peuplement européen a été considérable puisque, au moment de l’indépendance, il dépassait le million de personnes ; mais il est en même temps resté très minoritaire puisqu’à cette même époque, les musulmans étaient neuf fois plus nombreux. Quand les Français débarquèrent en Algérie en 1830, les indigènes étaient deux millions et demi. Quand les Français la quittèrent en 1962, les indigènes dépassaient les neuf millions. Voilà pour l’exclamation indécente de « génocide » français en Algérie, d’ailleurs véritable insulte aux peuples qui, eux, historiquement, en ont été réellement les malheureuses victimes.
En Nouvelle-Calédonie au contraire, la démographie indigène4 effectua une forte chute après l’arrivée des Français au milieu du xixe siècle. De 42 000 aux débuts de la colonisation, les Kanak passèrent à moins de 28 000 dans les années 1920. Dans l’entre-deux-guerres, on en vint à exprimer la théorie d’une prochaine extinction de l’ethnie kanak. Puis grâce notamment à l’aide de la
médecine française moderne, des progrès de l’hygiène et du développement, la courbe démographique des autochtones se releva et n’interrompit plus sa croissance.
Quant aux non-Kanak, ils étaient d’abord peu nombreux. Mais après un peu plus d’un siècle de souveraineté française, la période dite du « boom du nickel » (1969-1972) d’expansion économique de la Nouvelle-Calédonie y a amené de nombreuses populations extérieures. Les Mélanésiens sont alors devenus minoritaires dans leur propre pays et c’est toujours le cas aujourd’hui, malgré une sensible augmentation de leur proportion due à un taux de fécondité supérieur à celui des autres ethnies. Au recensement de 2014, ils représentent 40,3 % des populations de Nouvelle-Calédonie, les autres ethnies constituant 59,7 % : Européens 29,2 % ; Wallisiens-Futuniens 8,7 % ; Tahitiens 2 % ; Indonésiens 1,6 % ; Vietnamiens 1 % ; autres et non-déclarés :
3,9 % ; 8,3 % se disent métis et 5 % refusent de choisir et se qualifient de « Calédoniens ».
Cette différence de proportion démographique du peuple colonisé et des populations coloniales est fondamentale car elle évalue d’avance, par l’effet de la démocratie majoritaire, les résultats des référendums d’autodétermination et explique en partie qu’en conséquence l’Algérie est indépendante et la Nouvelle-Calédonie ne l’est pas.
En tout état de cause, il est difficile de comparer deux pays représentant des masses aussi différentes. On a indiqué que le nombre d’habitants de l’Algérie sous souveraineté française s’élevait à plus de 10 millions ; celui de la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui dépasse à peine 268 000. La superficie de la première est de plus de 2 830 000 km2 ; la Calédonie couvre 18 575 km2. C’est ainsi qu’on pourrait dire en effet que ces deux pays sont tout le contraire l’un de l’autre : d’un côté un million de Français tout près de la France métropolitaine… et pourtant balayés par l’Histoire parce que sensiblement minoritaires ; de l’autre, le seul exemple de colonie de peuplement française réussissant à s’imposer… mais concernant un nombre d’intéressés modeste, très différent des hypothèses voisines d’implantation des Britanniques
en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

C. Le métissage
On vient de constater que, devant les classifications ethniques proposées dans le cadre du recensement de 2014, 8,3 % des Calédoniens se déclarent métis (sans compter qu’une partie des 5 % qui refusent de choisir en se qualifiant
de « Calédoniens » sont des métis). Cette quantité est considérable et constitue une autre très importante différence entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie. Si toutes deux ont connu un affrontement ethnique, le caractère
radical de cet élément en Algérie a pu être accusé par l’étanchéité des deux ethnies. Rien de tel en Nouvelle-Calédonie, où en conséquence on peut croire en un destin commun.
Plusieurs facteurs expliquent cela, et le plus évident est la différence de religion caractérisant les ethnies en Algérie. Nous reparlerons plus loin de ce fait lourd de conséquences : en Algérie, les colonisateurs sont chrétiens, les
colonisés sont musulmans. Lorsqu’on est croyant d’une même foi, on peut se lier par le mariage car peu importe dès lors la différence de couleur de la peau et celle des origines. C’est ce qui se passe par exemple en Nouvelle-Calédonie,
tandis qu’en Algérie, les mariages dits « mixtes » ont été exceptionnels.
On peut signaler de rares cas individuels de musulmans des classes sociales supérieures prenant femme chrétienne (et voulant montrer ainsi qu’ils sont bien de classe supérieure…), et presque jamais de musulmane ayant un époux chrétien. C’est une question de culture relative au statut de la femme. Si l’on peut évoquer la réelle empathie dans laquelle les deux communautés vivaient en Algérie, il reste qu’un mur était extrêmement difficile à franchir : celui des relations interethniques avec les femmes. Les hommes musulmans et chrétiens (Arabes et Européens) étaient d’accord pour se dire avec le sourire et réciproquement
: « je te considère comme mon frère, mais ne touche pas ma soeur »…
Les choses se sont passées différemment en Nouvelle-Calédonie du fait que le premier ensemble d’Européens installés était constitué d’anciens bagnards sans femmes de leur race, et qui ont naturellement pris femme parmi les autochtones. La religion commune facilita ce processus. Cela fait dire aujourd’hui que bien des Calédoniens européens ont une aïeule kanak.
Comme les temps ont heureusement changé, cet aspect des généalogies qui était jadis occulté dans le non-dit est au contraire maintenant revendiqué, au temps de l’invocation du destin commun.

D. Les langues
La situation des langues parlées par les indigènes présente une autre différence de la situation des deux pays.
La masse des musulmans en Algérie parle la langue de l’islam : l’arabe ; c’est le cas y compris des Berbères, qui ont été islamisés et arabisés par la force, même s’ils conservent chez eux l’usage de leur langue propre, le tamazight. Il
existe donc une unité linguistique algérienne imposée, par l’arabe. On note que les Français se sont trop peu efforcés, comme ils auraient eu intérêt à le faire, de pratiquer cette langue unique de leurs colonisés, alors que ceux-ci ont
appris le français.
En Nouvelle-Calédonie, alors qu’il s’agit de groupes humains infiniment moins nombreux qu’en Algérie, les autochtones sont pourtant divisés en vingt-huit langues ! Ce phénomène se double du fait que c’est finalement la langue française qui est pratiquée par tous. La langue du colonisateur est leur moyen de communication indispensable.
Il est vrai que la petite Nouvelle-Calédonie est composée de huit aires coutumières (et linguistiques) aux traditions propres parfois très affirmées : Ajië-Aro ; Djubéa-Kaponé ; Drehu ; Hoot ma Waap ; Iaai ; Nengone ; Paici- Camuci ; Xaracuu. « Faire la coutume », chose si essentielle dans le monde mélanésien, ne se pratique pas de manière identique selon l’aire dans laquelle on se trouve. Et les différences sont particulièrement accusées entre la Grande Terre et les îles Loyauté (elles y sont parfois même d’ordre ethnique).
Sur des bases si différenciées de leur colonisation respective, l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie allaient appréhender très différemment le processus de décolonisation.

1 Citons en ce sens d’excellents connaisseurs des deux pays : v. dans Alexandre Rosada,
« Mémoires d’Algérie. Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent… », Paris, L’Harmattan, 2014,
206 p., les témoignages d’Yves Tissandier (p. 53), Pierre Maresca (p. 68), Pierre Alla (p. 152),
Yves Magnon (p. 179), etc.
2 Sur la singularité de l’Algérie dans les outre-mer français, voir Pierre Lampué, « Le statut
de l’Algérie », Revue juridique et politique de l’Union française, 1947, p. 477-525. Cet article
ne procède pas seulement au commentaire de la loi du 20 septembre 1947, mais contient
aussi d’intéressants développements initiaux sur les caractères spécifiques que revêtait cette
collectivité.

3 Le bagne de Nouvelle-Calédonie a été ouvert en 1864, il a reçu des forçats jusqu’en 1897 et
a été désaffecté en 1931. Il a reçu 20 000 transportés de droit commun, près de 5 000 déportés
politiques (à la suite de deux événements de 1871 : la Commune de Paris et le soulèvement de
Kabylie) et près de 4 000 relégués (récidivistes de droit commun, condamnés à résider à vie en
Nouvelle-Calédonie). L’Algérie, quant à elle, n’a jamais été pourvue d’un bagne, mais a connu
à une échelle bien moindre, qui fait cependant partie de la mémoire des Français d’Algérie,
trois vagues de déportations : lors de l’échec des barricades de juin 1848, du coup d’État du
2 décembre 1852 et de la Commune de 1871.

4 Cf. les contributions de Christophe Sand (p. 107 et s) et de Louis-José Barbançon (p. 115
et s.), in Paul de Deckker et Jean-Yves Faberon (dir.), La Nouvelle-Calédonie pour l’intégration
mélanésienne, Paris, L’Harmattan, 2008, 284 p.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017, reproduit ici avec leur aimable autorisation

 

C’est le 3 décembre 1791 que Louis XVI écrit cette lettre au Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II.

Parlons clair : Louis XVI, roi des Français, demande à la Prusse de former une alliance armée pour envahir la France et mettre fin à la Révolution. Cette lettre est conservée à Berlin, aux Geheimes Staastsarchiv Preuβischer Kultur Besitz. Il s’agit probablement du document le plus important de cette époque puisqu’il va faire basculer l’Europe dans la guerre, et cela jusqu’en 1815, si l’on considère que l’onde de choc de la Révolution française s’est arrêtée à Waterloo, voire jusqu’à une époque plus proche, si l’on considère que les conflits plus récents ont aussi des racines qui remontent à la Révolution.

En voici le texte:

Monsieur mon Frère,

J’ai appris par M. du Moustier l’intérêt que Votre Majesté avoit témoigné non-seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon Royaume. Les dispositions de Votre Majesté à m’en donner des témoignages, dans tous les cas où cet intérêt pourroit être utile pour le bien de mon peuple, ont excité vivement ma sensibilité. Je le réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l’acceptation que j’ai faite de la nouvelle Constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire entièrement les restes de la Monarchie. Je viens de m’adresser à l’Empereur, à l’Impératrice de Russie, aux Rois d’Espagne et de Suède, et je leur présente l’idée d’un congrès des principales Puissances de l’Europe, appuyé d’une force armée, comme la meilleure manière pour arrêter ici les factieux, donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe. J’espère que Votre Majesté approuvera Mes idées, et qu’Elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d’Elle. Elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m’obligent à la plus grande circonspection. C’est ce qui fait qu’il n’y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mes projets, et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu’Elle voudra. Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, et je goûte une véritable satisfaction de donner à Votre Majesté les assurances d’estime et d’affection avec lesquelles je suis,

Monsieur mon Frère,

de Votre Majesté,

Bon Frère.

LOUIS

 

Après un rappel du contexte historique, on se posera la question de savoir si cette lettre est authentique ou si c’est un faux.

1. Contexte historique

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI et la famille royale s’enfuient des Tuileries. Louis XVI laisse un manifeste dans lequel il déclare notamment que c’est sous la contrainte qu’il a accepté de sanctionner (d’approuver) les décrets votés par l’Assemblée et les premiers articles de la Constitution en cours d’élaboration qui lui avaient été soumis. Il les rejette donc en totalité.

Il est arrêté à Varennes et ramené sous escorte à Paris. L’Assemblée nationale le suspend. Après d’intenses tractations, un arrangement est trouvé. Les prérogatives royales sont quelque peu renforcées dans le projet de Constitution et une amnistie pour tous les faits en relation avec les événements politiques antérieurs est votée. Louis XVI prête serment à la Constitution le 14 septembre. Il est dorénavant non plus Roy de France, tenant son pouvoir directement de Dieu, mais roi des Français, premier fonctionnaire de l’État, tenant son pouvoir du consentement des citoyens. Un replâtrage, car le peuple considère que Louis XVI a trahi tous ses serments, que l’on ne peut lui faire confiance. L’idée de République est dorénavant portée par de nombreux radicaux.

Fin septembre, il écrit aux souverains étrangers qu’il a accepté librement la Constitution. Cela met fin à la crise diplomatique née de son arrestation à Varennes et qui avait notamment donné lieu à la Déclaration de Pillnitz dans laquelle l’Empereur et le Roi de Prusse avaient manifesté leur préoccupation. Le spectre de la guerre, dont ne veulent ni l’Autriche ni la Prusse, est définitivement écarté.

Le 1er octobre 1791, l’Assemblée nationale législative, qui vient d’être élue, se réunit. Rapidement, les députés radicaux attaquent le gouvernement et remettent en cause la dignité et la légitimité de Louis XVI, d’autant plus qu’il est soupçonné d’entretenir des relations secrètes avec ses deux frères émigrés et l’Autriche. Les interventions à l’Assemblée deviennent de plus en plus violentes et les députés girondins s’en prennent aux tyrans.

C’est dans ce contexte que Louis XVI aurait écrit cette lettre et des lettres analogues aux principaux souverains d’Europe. Une haute trahison si l’on considère que Louis XVI est roi des Français, un effort désespéré de la part du Roy de France pour ramener son peuple dans le chemin de l’obéissance voulue par Dieu, si l’on considère qu’il tient son Royaume de la seule grâce divine.

2. La lettre de Louis XVI est-elle authentique ?

La lettre est conservée dans un dossier « Secretissima » dans les archives prussiennes, ainsi que l’enveloppe cachetée aux armes de France dans laquelle elle était enfermée. Ce dossier est le seul à porter cette mention Secretissima au sein de tous les dossiers que j’ai examinés dans les « Archives secrètes d’État de Prusse ». Ce dossier comporte tous les éléments de traitement « administratif » du dossier et en particulier la minute de la réponse de Frédéric-Guillaume II qui donne son accord de principe avec une réserve : la Prusse devra être remboursée des frais qu’elle engagera.

Elle fut publiée, apparemment pour la première fois en 1838, par le comte d’Allonville dans les Mémoires tirés des papiers d’un homme d’État. Il la date à tort du 3 décembre 1790, ce qui est manifestement une erreur puisque Louis XVI indique qu’il a accepté la Constitution. Michelet reprend la même date dans le passage consacré au procès de Louis XVI. Louis Blanc la reproduit avec la date exacte dans son Histoire de la Révolution française. Il faut ensuite attendre Philippe Sagnac, professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d’Études de la Révolution, pour qu’elle réapparaisse dans on ouvrage monumental, La Révolution de 1789, publié en 1934. Elle sera ensuite publiée à nouveau par deux historiens royalistes, Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui la retranscriront dans leur ouvrage Enquête sur le procès du roi Louis XVI, publié en 1982. Mais là, il y a un fait nouveau : ces deux auteurs ont retrouvé l’original en Allemagne de l’Est, à Merseburg près de Leipzig. Je pense que ces archives n’avaient pas été accessibles au moins jusqu’à la fin de l’Empire allemand (en 1918). La République de Weimar, les troubles constants, le régime nazi furent peu propices aux recherches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les archives de Prusse durent être évacuées de Berlin pour ne pas être exposées aux bombardements. Le rideau de fer qui s’abattit ensuite sur l’Europe les mit hors d’atteinte des chercheurs. Quoi qu’il en soit, il fallut beaucoup de courage et de persévérance aux Girault de Coursac pour retrouver l’original en Allemagne de l’Est. Ils furent certainement les premiers Français après Louis XVI à la tenir entre leurs mains. Leur conclusion est sans appel : cette lettre, dont l’écriture est quasi-identique à celle de Louis XVI, est un faux très habile.

À l’appui de leur thèse, des considérations sur d’autres correspondances de Louis XVI, auxquelles il fait référence dans sa lettre du 3 décembre, qui seraient des faux et surtout le fait que Louis XVI attribue le genre féminin à ordre (donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe), ce qui est un germanisme puisque Ordnung est féminin. Jamais le Roy n’aurait fait une telle faute. Ils en déduisirent que c’était un faux habile, ce qui du coup exonérait Louis XVI du crime de haute trahison. On notera que la mère de Louis XVI était allemande, qu’il écrivait à un Prussien et que, sous le coup de l’émotion qu’il devait ressentir en écrivant une telle lettre, il est possible qu’il ait fait cette erreur. Mais d’autres éléments permettent d’être assuré du caractère authentique de cette lettre. Les voici.

Munro Price, professeur à l’Université de Bradford, fit procéder en juillet 2001 à une expertise graphologique, sur photo, de cette lettre par M. Bruno Galland, Conservateur en chef, chargé de la Section Ancienne, aux Archives Nationales et le Dr Susan Wharton, Director in the Depatment of Printed Books and Manuscripts de Sotheby’s. Le compte-rendu en est donné en annexe de son ouvrage The road from Versailles. Ils indiquent que, même s’il leur était impossible d’émettre un jugement définitif puisqu’ils n’avaient eu entre les mains qu’une photographie, ils n’avaient noté aucune caractéristique qui aurait permis d’estimer que cette lettre n’était pas une lettre autographe de Louis XVI. En clair, ils estimaient que c’était bien un original, mais que pour en être assurés, il leur faudrait expertiser le document lui-même.

Aucun des auteurs mentionnés ci-dessus n’a soulevé un point : dans cette lettre qui va décider de la guerre, la lettre la plus importante qu’il aurait écrite, Louis XVI écrit : « Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, etc. » Cette mention d'un parfait inconnu pourrait-elle permettre de confirmer ou d'infirmer l'authenticité de cette lettre ?

Qui est ce Heyman qui apparaît ainsi ? Il se trouve que c’est pour moi un oncle à la mode de Bretagne et que ma famille a conservé la correspondance qui lui fut adressée. Cet homme fut général, diplomate et maître-espion de Louis XVI et du Roi de Prusse. Il fut au cœur du pouvoir en France puis en Prusse de 1786 à 1801 et fut mêlé aux plus grands événements de la politique européenne. J’ai reconstitué sa carrière extraordinaire dans une biographie légèrement romancée, Le dernier des Morthemer. En particulier, j’ai pu reconstituer le processus qui a amené Louis XVI à remercier le Roi de Prusse des bontés qu’il avait eues pour Heymann (THOMIN de HEYMANN de son vrai nom). Le tout est détaillé avec toutes les cotes et références dans mon ouvrage et s’appuie sur des originaux consultables aux Archives nationales, aux Archives des Affaires étrangères, aux Archives prussiennes, dans les Archives de Heymann détenues par ma famille, et dans des recueils de correspondance de Marie-Antoinette et de Fersen.

En voici le résumé.

21 juillet 1791 : Heymann arrive à Berlin. Il s’y est réfugié après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il a pris part en sa qualité de second de Bouillé, commandant des troupes de la Sambre jusqu’à la Franche-Comté. Le Roi de Prusse le convie à Potsdam où il l’accueille à dîner et souper cinq jours de suite. Il va le nommer général-major. Cette situation provoque l’ire des émigrés de haut rang qui vivent dans la misère. Ils ne peuvent supporter que Heymann, ancien orléaniste notoire, jouisse d'une telle faveur. Ils entament une campagne de dénigrement.

 Début août 1791 : Heymann écrit à Louis XVI pour protester de son innocence. Cette lettre sera retrouvée dans l’armoire de fer des Tuileries, annotée de la main de Louis XVI qui indique la date à laquelle il l’a reçue : le 12 août 1791.

12 octobre 1791 : le ministre le plus influent de Prusse, Bischoffswerder, dit à Heymann qu’une cabale s’est formée contre lui et qu’il est impératif que Heymann obtienne un témoignage de Louis XVI certifiant sa loyauté. Heymann se rend alors auprès du chargé d’affaires français à Berlin et exige, je dis bien exige, que Louis XVI adresse une lettre manuscrite au Roi de Prusse attestant sa loyauté. Louis XVI recourant systématiquement à des secrétaires, une lettre autographe marquera la considération qu’il porte à Heymann. Il stipule en outre que cette lettre doit arriver à Berlin alors qu’il sera l’hôte du Roi de Pologne, Stanislas Poniatowski.

Fin novembre 1791 : Louis XVI d’une part, son frère, Monsieur, le comte de Provence écrivent des lettres personnelles à Heymann. Heymann les montre au Roi de Pologne qui les conserve. Ces lettres seront interceptées par des espions lorsque Stanislas Poniatowski les renverra à Heymann.

3 décembre 1791 : Louis XVI écrit la lettre au Roi de Prusse.

7 décembre 1791 : Marie-Antoinette écrit à Fersen pour lui enjoindre de faire en sorte que cet intrigant de Heymann n’ait pas connaissance de la lettre de son mari.

2 janvier 1792 : M. de Carisien, ministre (ambassadeur) de Suède à Berlin indique à Fersen qu’il a bien reçu ses instructions en ce qui concerne Heymann et qu’il ferait en sorte qu’il soit tenu à l’écart.

Ce processus explique comment le nom de Heymann en est venu à figurer dans la lettre de Louis XVI. On imagine mal qu’un faussaire l’y aurait introduit. Cela conforte à mon sens l'authenticité de la lettre de Louis XVI datée du 3 décembre 1791 appelant la Prusse à former avec les autres Puissances européennes une alliance armée pour détruire le nouveau régime.

3. Qui était Heymann ?

Pourquoi Louis XVI s’exécute-t-il, petit doigt sur la couture de la culotte, et obéit-il à Heymann ?

Et plus encore, pourquoi Louis XVI décide-t-il de recommander Heymann au Roi de Prusse, le seul émigré pour lequel il fera ce geste, et, ce faisant, pourquoi en accepte-t-il la conséquence inévitable, encourir les foudres de son épouse, Marie-Antoinette ?

En bref, qui était ce Général de Heymann qui commandait ainsi au Roy de France ?

Un article prochain racontera la carrière extraordinaire de cet homme. Ceux qui sont pressés, ou veulent voir cette mécanique en action, pourront consulter mon ouvrage :

Le dernier des Morthemer par Adalbert Guégan — e-book chez Amazon — 3 euros

Téléchargeable sur Kindle, iPad, Galaxy Samsung, smart-phones, ordinateurs

François (Adalbert) GUEGAN

Ingénieur en chef de l'Armement – Passionné d'histoire

 

Cette conférence du professeur Holeindre se tiendra à l'occasion de la publication de son dernier ouvrage intitulé La ruse et la force
528 pages chez Perrin

Voici le texte de la 4e de couverture

Pour en finir avec le « modèle occidental de la guerre », une nouvelle histoire de la stratégie décrassée des préjugés culturels et ethniques.

 

Au VIIIe siècle avant J.-C., Homère expose de manière frappante la dualité qui fonde la stratégie. Dans l'Iliade et l'Odyssée, le poète grec met en scène la guerre à travers deux personnages phares. Achille, héros de la force, est un soldat : son honneur est au-dessus de tout. Ulysse, héros de la ruse, est un stratège : seule la victoire compte. Cette opposition de la force et de la ruse structure dès l'origine l'histoire de la stratégie dans le monde occidental.
Jusqu'à présent, la force a davantage attiré l'attention des historiens. La ruse apparaît rarement comme un élément majeur de la stratégie. Au contraire, elle fait figure de repoussoir et se présente comme l'apanage du faible ou de l'étranger. Cet « orientalisme » militaire et stratégique n'est pas recevable, parce qu'il ne reflète pas la réalité historique et se fait l'écho d'un discours idéologique. Il s'agit donc d'en finir avec cette lecture stéréotypée afin de comprendre ce que la stratégie, dans le monde occidental, doit à la ruse, en identifiant les moments clés de son histoire, des guerres antiques aux mouvements terroristes du XXIe siècle. Se déploie ainsi une histoire longue de la stratégie, dégagée des préjugés culturels et ethniques, qui met en scène, pour la première fois et de manière systématique, le dialogue ininterrompu de la ruse et de la force