Spinoza

 

 

Pas facile de penser avec Spinoza que « la puissance fait le droit ». Pas facile, mais tellement réaliste et pas du tout cynique quand du moins on a su se débarrasser de certains préjugés, de certaines  illusions ou encore de certaines affirmations de mauvaise foi.

Spinoza est un penseur systématique. Pour toute problématique qu’il construit et déploie le fondement en est l’équation métaphysique qu’il lui valut tant de haine : « DIEU OU LA NATURE ». Entendons bien : Dieu est TOUT, et tout est nature. Si tout est nature, alors tout, dans la Nature, « obéit » à des lois (relations nécessaires). Pour nous, individus-hommes, NOTRE nature se caractérise par une puissance de comprendre qui, même réformée et donc accrue, n’est pas suffisante pour que nous puissions connaître toutes les lois de la NATURE et pas même toutes les lois de Notre nature, laquelle n’est d’ailleurs qu’un « fragment minuscule » de la NATURE tout entière. Un entendement spinoziste sait qu’il ne sait pas tout mais sait aussi qu’il en sait suffisamment pour comprendre que le concept de NATURE n’enveloppe aucune détermination par une quelconque puissance extérieure (parce que cette cause extérieure serait nécessairement elle aussi, nature, donc enveloppée dans le concept de NATURE). N’étant limitée ou empêchée par aucune puissance extérieure (Dieu n’est pas transcendant et rien ne transcende Dieu !) il est clair que la puissance de la NATURE tout entière consacre la NATURE comme absolument LIBRE, i.e. absolument INDEPENDANTE, i.e. n’agissant que selon ses propres lois auxquelles elle ne peut pas se soustraire. Spinoza affirmera sans relâche que la liberté « ne supprime pas mais pose au contraire la nécessité de l’action » (Traité Politique. Chap. II §11).

Affirmer l’absolue liberté de la NATURE c’est affirmer que le DROIT de la NATURE tout entière se confond avec la PUISSANCE de la NATURE tout entière. La puissance fait le droit. Le droit est un fait. Très exactement un  fait de puissance. Et puisque toute puissance est naturelle, alors le droit est lui aussi naturel. Par où l’on voit que Spinoza fait figure, certes à sa manière propre, de théoricien du droit naturel si l’on veut bien admettre (et il le faut !) que c’est dans sa conception de la nature que se trouve le fondement qu’il reconnait au droit, à toute forme de droit.

Si la question du droit est bien entendue, donc entendue à partir de la question du droit de Dieu (ou de la Nature), il importe de considérer ce qu’il en est du droit des individus humains sachant que ces derniers doivent être étudiés en ce qu’ils sont des éléments de la nature déterminés à la fois par les lois de la Nature, par leurs propres lois de fonctionnement, par les « lois » des groupements sociaux dans lesquels et par lesquels ils manifestent leur puissance d’être. Et voilà que Spinoza reprend clairement la formule d’Aristote stipulant que « l’homme est un animal politique ».

La reprise par Spinoza de cette proposition peut paraitre surprenante voire paradoxale. Comment articuler l’idée de sociabilité naturelle avec celle d’une inimitié généralisée donnant le spectacle très hobbesien d’une « guerre de tous contre tous » ? Seule une analyse du problème classique, mais toujours embarrassant, du passage de « l’état de nature » à « l’état de société civile », peut permettre de lever le paradoxe.

Je rappelle d’abord qu’il serait aventureux de tenir la conception spinoziste de l’état de nature pour la préfiguration du modèle théorique que Rousseau élaborera plus tard. Mieux vaut repérer quelques différences majeures. Par son ambitieux projet d’une critique sans concession des institutions existantes qu’il considérait assisses sur des principes hautement contestables Rousseau a été, pour ainsi dire « condamné » à concevoir l’état de nature originel comme un état où les hommes sont « bons » (non poussés par des calculs d’intérêts individuels qui supposent des capacités de raisonner !) mais stupides et bornés, vivant dispersés et nomades, n’ayant entre eux d’autres formes de relations que des rencontres fortuites et somme toute fugaces. Avec Spinoza le concept d’état de nature signifie avant tout un état de non société civile ou, plus exactement un état de société non civile, donc un état (mode d’existence) où règne seul le droit naturel brut des individus, qu’ils soient séparés ou agrégés par les circonstances. Dans un tel état les rapports interindividuels ou inter-groupements sont foncièrement anarchiques, fluctuants, déterminés par le jeu des passions primitives qu’on sait indestructibles (Désir, Espoir, Crainte). La question est de savoir si les individus humains peuvent être comblés d’aise dans un état déterminé par le droit naturel exclusif et brut, droit dont Spinoza aime à rappeler qu’il n’interdit rien, « sinon ce que nul n’a le désir ou le pouvoir de faire ».

J’insiste sur la question : un tel état correspond-il à un véritable bien-être ? Certes chacun a le droit de faire ce qu’il veut mais ce droit étant mesuré par la puissance, mieux vaudrait tenir l’idée que chacun a le droit de faire ce qu’il peut. Il convient même de dramatiser cette proposition en faisant remarquer que chacun possédant un tel droit éprouve cette crainte d’être empêché de faire ce qu’il « veut ». Spinoza avertit d’ailleurs que les hommes sont d’autant plus dépendants que leurs motifs de crainte sont plus nombreux, plus constants, plus forts. Or l'état de nature généralise ce type de crainte. Donnant trop à craindre, donnant à craindre trop, l'état de nature porte à son comble le sentiment d'insécurité. Étant insupportable un tel état conduit naturellement les hommes (naturellement veut dire conformément aux lois de leur nature) à rechercher des conditions d'existence plus favorables. Par la dynamique de la mécanique des passions l'état de droit naturel brut va ouvrir à la nécessité de l'état de société civile (réglée par des lois communes, formulées, connues).

Cette inévitable sortie du régime du droit naturel brut représente-t'elle pour les hommes une énorme perte? La réponse de Spinoza est complexe. Première remarque: chacun devant se garder de tous il est clair que la défense du droit naturel est dans un tel état, beaucoup trop coûteuse, beaucoup trop épuisante. Deuxième remarque: Spinoza estime que le droit naturel est, d'une certaine façon, purement théorique tant que les hommes vivent dans l'état de nature. Certes il s'agit d'un droit réel puisque tout individu humain vivant possède toujours quelques puissances, mais il s'agit d'un droit en quelque sorte illusoire puisque nul n'est assuré de le conserver et ce aussi bien pour des causes qui tiennent à l'individu lui-même que pour des causes qui tiennent aux rapports déterminés par les autres individus. Au fond la question mérite donc d'être reformulée: le passage de l'état de nature à l'état de société civile entraine-t'il la disparition du droit naturel? Spinoza répond fermement par la négative.

La sortie de l'état de nature est caractérisée par l'apparition d'un nouveau type de droit naturel ou, plus exactement, le droit naturel brut va se manifester d'autre manière et prendre une autre valeur. Impuissant à supprimer les passions le nouvel état pourra en revanche les réorienter et les réorganiser. La condition commune définie par des craintes fluctuantes et anarchiques, le plus souvent individuelles, va céder la place à une forme nouvelle d'existence caractérisée par les mêmes craintes et les mêmes espoirs pour tous. Dans cette condition nouvelle chacun craint avant tout (pas exclusivement) la puissance la plus puissante, i.e.  la puissance née du rassemblement d'un maximum de puissances. Chacun espère aussi que son salut individuel sera assuré par cette puissance la plus puissante. On pourrait même aller jusqu'à dire que chacun espère dans un tel état que tous craindront les mêmes choses et que chacun craint que tous n'espèreront pas les mêmes choses. Ainsi ce nouvel état, en réorientant les passions fondamentales de tout homme, réoriente le droit naturel de chacun mais ne le supprime pas.

Spinoza nous enseigne donc qu'il est impossible de prétendre que les hommes quittent le régime du droit naturel puisque ceci reviendrait à croire que les hommes pourraient cesser d'être hommes (i.e.  cesser d'agir selon les lois qui les enveloppent en déterminant celles qui les constituent dans leur particularité d'espèce et d'individus). Pour autant la destinée humaine n'est pas figée. Spinoza voit en effet dans l'État une puissance capable de rendre effectifs (plus ou moins!) les droits naturels de tous et notamment le droit qu'a chacun de développer sa puissance de comprendre, augmentant ainsi son degré de liberté personnelle. On saisit ici la figure d'un philosophe rationaliste confiant à la raison nombre de missions dont celle de développer par l'éducation au sein de l'État les conditions du meilleur accord possible des intelligences et des cœurs. Il revient à la Raison de déclarer avec force que le droit « de » l'État et « selon » l'État est toujours relatif. C'est poser que le droit constitué, de quelque autorité qu'il soit, n'a pas le droit de se donner tous les droits. D'où il découle que si un Peuple est asservi, tenu de mille façons au plus loin de sa liberté naturelle, non seulement il possède le droit mais a le devoir de s'élever, par tous les moyens, contre les Autorités défaillantes, responsables, coupables, voire criminelles. Nul doute que pour Spinoza les individus ne disent oui à l'État que parce qu'ils disent non à la servitude. Ce NON d'intelligence et de cœur opposé coûte que coûte aux oppresseurs signale clairement la valeur normative du droit naturel humain. Oui, c'est toujours la puissance qui « fait » le droit mais c'est toujours aussi la puissance qui le défait. Le monde du droit est assurément un monde de conflits de puissances…