shinto

 

Il est bon tout d’abord de rappeler ce qu’est ce sanctuaire Yasukuni et ce qu’il représente à la fois pour le Japon et  pour les pays proches durablement marqués par les exactions japonaises lors de la seconde guerre mondiale.

1-  Le sanctuaire Yasukuni (靖国神社, Yasukuni-jinja), est un grand sanctuaire shinto[1]  construit à Tôkyô (arrondissement de Chiyoda- ku)  en 1869 au moment même où le Japon entre dans l’ère moderne avec la restauration du pouvoir impérial (go ishin).

Cette révolution, « marche vers les lumières de la civilisation » ouvre l’ère Meiji (明治時代)[2]– gouvernance éclairée qui pratique l’ouverture au monde, c’est-à-dire à cette époque, une occidentalisation-. 

« La décision de faire correspondre l’ère du calendrier au règne de l’empereur doit être comprise comme une accentuation du caractère « spécial » de la personne impériale » souligne Pierre-François Souyri[3]. Ce nouveau cours se dote d’un nouveau décor ; le gouvernement quitte Kyôto pour Edo rebaptisé Tôkyô, l’empereur s’y installe dans l’ancien palais du Shôgun. L’une des premières mesures, de ce nouvel Etat désormais centralisé, fut de rétablir un ministère des Cultes et des Rites en charge des affaires religieuses, qui installe une séparation entre les deux « religions », shinto et bouddhiste, système où le shinto, lié à l’empereur, se retrouve au premier plan.

C’est dans ce contexte qu’en 1869, un  sanctuaire  officiel shinto est inauguré à Tôkyô, [Tōkyō Shōkonsha 東京招魂社, Tōkyō Shōkonsha] à faible distance du palais impérial,  avec l’objectif de vénérer la mémoire des hommes morts au combat pour l’empereur lors de la « guerre civile »qui opposa les partisans de l’ancien régime (avec le Shôgun) à ceux du nouveau (restauration du pouvoir impérial). Dix ans plus tard, cette sorte de premier monument aux morts japonais prendra le nom de Yasukuni jinja, à savoir, le «  sanctuaire du pays apaisé[4] ».

Par la suite, bien au-delà de l’ère Meiji, le sanctuaire abrita la mémoire de tous ceux qui sont morts dans les différentes guerres, au nom de l’empereur, et cela jusqu’à l’extrême fin de la seconde guerre  mondiale en 1951. Il faut bien comprendre l’idéologie de l’époque du shinto d’Etat, tout mort au nom de l’empereur a droit à des égards, peu importe les actes commis, la référence est le nationalisme et non les Droits de l’Homme. Ce monument ne dit pas « plus jamais ça ! » comme le ferait un monument aux morts français après 1818, mais, « soyez fiers, votre tour viendra [5]! »

Avec la réforme imposée par les Américains, le shintoïsme n’est plus religion d’Etat, il y a une séparation du politique et du religieux, et de plus, le sanctuaire Yasukuni est sorti de l’Association des sanctuaires shinto (神社本庁, Jinja Honchō), organisme religieux chargé de superviser environ 80 000 sanctuaires shinto du pays. Yasukuni est indépendant, tant des structures religieuses que politiques, ses prêtres sont donc libres de leurs choix de défunts à honorer. C’est ainsi qu’ils  ont admis près  de deux millions et demi  de soldats et civils[6] morts « pour l’empereur », à savoir pour le pays, entre 1868 et 1951. Divinisés (kami) leur nom figure sur le « livre des âmes » de Yasukuni jinja. L’inscription est décidée par le sanctuaire sans consultation des familles, certaines, dont des familles taiwanaises ont intenté en vain un procès contre le sanctuaire et souhaitent que leurs parents soit désinscrits, ce qui ne peut se faire au dire des responsables du Yasukuni. Pour le dire autrement, les individus sont dépossédés du moindre droit, comme pendant la période impérialiste. Le principe de fonctionnement reste l’empereur, pas le peuple japonais. Les archives avec fichiers sur chaque personne vénérée sont entreposées dans un petit bâtiment adjacent, le Reijibo Hoan-den[7]. Il arrive que des familles viennent questionner les responsables du sanctuaire pour savoir si tel ou tel membre tué aux combats jadis est inscrit sur les registres, car il n’y a pas vraiment de publicité faite au fur et à mesure des inscriptions. Récemment, 12 nouveaux cas ont subi le rituel d’apothéose prévu pour devenir kami.

L’enceinte du sanctuaire comprend également deux autres lieux :

–         un sanctuaire adjacent, le Chinreisha (鎮霊社 : « sanctuaire apaisant l’esprit ») avec une double  vocation élargie, d’une part  à tous les morts japonais lors des guerres, non inscrits au Yasukuni jinja, y compris à ceux qui furent contre l’empereur à l’époque Meiji,[8] et d’autre part, aux morts ennemis du Japon lors de la seconde guerre mondiale. Ce lieu est assez peu connu y compris des nombreux pèlerins qui viennent honore un membre de leur famille au Yasukuni jinja.

–         Un musée de la guerre, le Yushukan,( 遊就館)qui retrace les activités guerrières japonaises depuis le Meiji. On privilégie les aspects techniques, héroïques et l’on passe sous silence la plupart des atrocités commises.[9] Un lieu de mémoire quelque peu sélectif voire révisionniste.

2- Pourquoi ce sanctuaire est-il objet de polémiques internes  et de tensions internationales ? Les raisons en sont diverses et de registres différents.

·       a-  Le principal problème vient de la présence sur les listes du Yasukuni jinja de criminels de guerre.

Au-delà des réactions émotionnelles habituelles, comment rendre compte de cela ? C’est un fait avéré, le Japon a commis de nombreuses exactions et atrocités dans les territoires occupés lors de la guerre[10]. Il est nécessaire pour tenter de comprendre, de se remémorer à grands traits les circonstances à la fois de l’épuration et des procès pour crimes de guerre.

–         l’épuration a surtout concerné les cadres de l’armée, de la police et des partis politiques.  Au total cela concerna 220 000 personnes. Mais, faute de nouveaux viviers et notamment face à la nécessité de contrer la montée du communisme régional, la plupart sont progressivement réhabilités au début des années 50. Kishi Nobusuke, ex criminel de guerre, soustrait à la justice par la volonté américaine, sera même Premier ministre en 57-58.

–         L’exemplarité n’est pas meilleure si l’on s’intéresse aux procès des criminels de guerre. Les « Américains ont incarcéré 250 criminels de guerre présumés dans la prison de Sugamo, à Tôkyô, et 5700 autres dans les pays libérés du joug japonais. Parmi ces derniers, 920 seront exécutés. A Tôkyô, 18 généraux, 4 anciens Premiers ministres et 6 diplomates comparaissent devant 11 juges délégués par les nations victorieuses, sous l’inculpation d’avoir  conspiré pour déclencher une guerre d’agression  dont ont découlé divers crimes de guerre et contre l’humanité. Leur procès s’ouvre le 3 mai 1946 et dure 30 mois »[11].Une partie seulement des prisonniers de Sugamo sera jugée et condamnée dont le général Tôjô Hideki commandant en chef des forces armées et chef du gouvernement. Une grande partie des prisonniers ne sera pas jugée. L’empereur et toute sa famille, de la volonté des Américains, ne seront pas inquiétés. L’empereur Hirohito fait preuve d’une soumission exemplaire. C’est le général Matsui Iwane qui est exécuté pour les massacres de Nankin en 1937, massacre commis par l’armée que commandait le prince Asaka Yasuhiko, oncle de l’empereur. « La thèse de l’irresponsabilité de Hirohito, bien que contredite par les mémoires de plusieurs hauts dignitaires de la cour, reste encore une vérité officielle que les groupes d’extrême droite japonais n’hésitent pas à faire respecter, au besoin par la violence . Cette manipulation rendra un bien mauvais service au japon. Le procès bâclé de Tôkyô, en nourrissant l’idée que le mal et le bien sont difficiles à démêler dans ce que l’impérialisme japonais a perpétré en Asie, empêchera le Japon de regarder son passé en face et de se réconcilier avec ses plus proches voisins, la Chine et la Corée.[12]»

–         Les criminels de guerre emprisonnés, de classe A – les dirigeants directement responsables- et de classes B et C –meurtres de civils et exactions commises à l’égard des prisonniers-, ont été libérés en 1956-58[13] suite à diverses pressions notamment d’associations de familles. Le mouvement d’opinion publique en leur faveur commence dès l’entrée en vigueur du traité de paix de San Francisco de 1952 (pétition de 40 millions de signatures en vue de leur libération). En 1959 le sanctuaire a commencé à consacrer un millier de personnes issues des catégories B et C. Quelques années plus tard, une liste élaborée par le Ministère de la santé et des Affaires Sociales, comprenant des victimes militaires de la guerre ainsi que des criminels de guerre, est envoyée au sanctuaire pour déification, chose faite par le nouveau Grand prêtre, Nagayoshi Matsudaira[14] dès son entrée en fonction en 1978. Dans cette liste figurent 14 criminels de guerre de classe A. D’un point de vue shinto, le fait d’être ainsi déifié et inscrit au  Yakusuni entraîne de facto le pardon de toutes les fautes, mais en fait, ce pardon n’avait-il pas déjà été accordé par les différentes démarches d’une partie de  l’opinion publique ? Cette décision prise le 31 janvier 1969 est volontairement tenue secrète à l’époque, elle ne sera effective que le 17 octobre 1978 : 14 criminels de guerre de classe A dont Hideki Tojo sont consacrés comme Martyrs de Showa (昭和殉難者, Shōwa junnansha ).Nous connaissons depuis peu cet agenda grâce à des documents officiels publiés le 28 mars 2007 par la Bibliothèque nationale de la Diète (Parlement)[15]

–         Depuis 1978 précisément, l’empereur Hirohito refuse d’aller se recueillir au Yakusuni, nous n’en connaissons la raison que depuis 2006 lorsqu’après le décès du Grand prêtre, le journal Nihon Keizai Shimbun publie un extrait du carnet de notes de Tomohiko Tomita, conseiller de l’empereur dans lequel il rapporte qu’Hirohito en privé avait exprimé son grand mécontentement face à la présence de ces criminels de guerre au sanctuaire. Etait-ce pour respecter le nouveau cours pacifiste du Japon promis au Américains ? Comme souvent, l’attitude de l’empereur peut nous sembler ambiguë, car lors des grandes cérémonies de printemps et d’automne, l’empereur envoie au sanctuaire un émissaire spécial, en costume de cour Heian[16], chargé d’apporter les offrandes impériales aux morts déifiés pour les réconforter . Ce rituel shinto est essentiel afin d’obtenir la propitiation des kami par crainte de leur pouvoir maléfique. L’argument est souvent repris par les partisans de la présence de ces criminels au sanctuaire. L’empereur actuel suit la même voie.

–         Les symboles impériaux sont omni présents au Yasukuni : la fleur de chrysanthème à 16 pétales, sur la porte d’entrée, sur les rideaux de la salle de culte, jusqu’au miroir à l’intérieur[17] (cadeau personnel de l’empereur Meiji).

–         Dans une partie de l’opinion publique japonaise un fort doute subsiste sur la partialité des juges de Tôkyô après la guerre depuis que le juge indien Radhabinod Pal en ait posé la critique lui-même. Une justice de vainqueurs appliquée au Japon, alors que personne n’a jamais jugé les crimes commis par les Américains soit à Tôkyô par bombardements classiques, soit à Hiroshima et Nagasaki. Cet argumentaire fait comprendre les libérations de 1958, voir même les introductions au sanctuaire.

·        b- Une deuxième série de raisons de polémiques est d’ordre juridique.

Depuis la réforme imposée par les Américains suite à la défaite, le Japon connaît un régime de séparation du religieux et du politique. Selon la constitution proclamée le 3 mai 1947 l’article 20 est ainsi rédigé : La liberté de religion est garantie à tous. Aucune organisation religieuse ne peut recevoir de privilèges quelconques de l’État, pas plus qu’elle ne peut exercer une autorité politique. Nul ne peut être contraint de prendre part à un acte, service, rite ou cérémonial religieux. .
En effet, en 1946, au terme de leur victoire inconditionnelle, les Alliés ont contraint le Japon à supprimer toute référence constitutionnelle à la religion d’État qu’était le shintoïsme, ainsi qu’au culte rendu à l’empereur du Japon
[18].

–          Les visites au sanctuaire effectuées soit par un Premier ministre ou par des parlementaires suscitent toujours une vive polémique tant au Japon qu’à l’extérieur, notamment en Chine et en Corée à qui ce geste rappelle de forts mauvais souvenirs liés au nationalisme guerrier du Japon. Qin Gang, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinoises, a déclaré que les provocations de ce dirigeant japonais à l’encontre de la justice et de la tendance historique avaient donné des motifs de préoccupation suffisants à ses voisins asiatiques et à la communauté internationale pour qu’ils restent extrêmement vigilants quant à la voie que choisira le Japon dans l’avenir[19]. Toute la question est de savoir si ces visites sont effectuées à titre privé ou officiel, cela est parfois ambigu. Lors de la signature du registre du sanctuaire, l’homme politique indique sa fonction,  soit de personne privée (shijin (私人), soit de ministre (shushō (首相), ce qui est toujours rapporté par la presse. La cour suprême du Japon a récemment  fait savoir que les visites du Premier ministre et de l’empereur étaient constitutionnelles. Cela n’empêche pas l’opinion publique d’être divisée sur le sujet. Certains ont émis l’hypothèse de construire un autre sanctuaire, officiel celui-la et laïque pour rendre hommage aux morts des guerres, mais les spécialistes du rite shinto s’y opposent, on ne peut transférer disent-ils les personnes consacrées dans un autre lieu[20], même pas dans le petit sanctuaire annexe le Chinreisha. Le shinto n’est plus officiellement la religion d’Etat depuis 1945, mais on respecte encore son idéologie affirmant que toute personne ayant combattu pour l’empereur doit être considéré comme esprit héroïque (un eirei 英霊) et de droit trouve sa place au Yasukuni.

·      c-  Enfin, les raisons d’ordre politique placent nettement le sanctuaire Yasukuni du côté des traditionalistes, de l’extrême droite, du nationalisme.

L’exemple de l’association Izokukai (遺族会) est à cet égard significatif. A sa création en 1947 la Izoku Kōsei Renmei (遺族厚生連盟), Union du bien-être des familles des morts à la guerre a pour objectif « d’aider les veuves, les orphelins et les parents âgés de ceux qui sont morts en Asie et dans le Pacifique ainsi que de faire pression sur le gouvernement dans l’intérêt des familles [21]». En 1953 l’organisation prend le nom d’ Izokukai [遺族会] avec comme  nouveaux objectifs de prier les eirei (esprits héroïques), pour apporter le bien-être aux familles des morts à la guerre. Ceci est considéré comme un virage nationaliste en lien avec les valeurs du parti libéral démocrate dont la volonté de restaurer le culte shinto et le pouvoir de l’empereur comme chef d’Etat est parfois affichée. En 1962  Okinori Kaya,[22] un ex criminel de guerre de classe A devient le Président de l’Association. Le lien est donc assez net entre le pouvoir (accaparé par le PLD), l’association Izokukai (qui joue le rôle d’interface) et le sanctuaire Yasukuni.

3- Avec ces données en arrière-plan, comment comprendre la décision récente en décembre 2013 de Shinzo Abe de visiter le sanctuaire Yasukuni ?

C’est la seconde fois qu’il exerce la charge de Premier ministre. Après un premier exercice court, de septembre 2006 à septembre 2007, il retrouve son poste en décembre 2012. Sa visite au Yasukuni marque l’anniversaire d’un an de pouvoir et coïncide avec le jour anniversaire de Mao en Chine (pure coïncidence bien entendu !) Lors de son premier passage il s’était abstenu d’une visite officielle. Il y a donc dans ce geste de 2013 une volonté politique affichée, laquelle ?

Pour en comprendre les ressorts, il est essentiel de rappeler qu’il appartient au PLD (il en fut même à plusieurs reprises le dirigeant), parti conservateur, qui depuis sa création en 1955, a pratiquement toujours été au pouvoir. Certes ce parti conservateur est traversé par de nombreux courants, mais quelques lignes de fond se dégagent notamment avec Shinzo Abe. Il s’agit globalement de vouloir tourner la page de l’après-guerre imposé par les Américains et affirmer que le Japon est de retour comme puissance à part entière. Cette posture implique une volonté de modifier la constitution pour en gommer « les aspects inadaptés à l’esprit japonais ». [Trop de droits, pas assez de devoirs] Pouvoir réarmer le pays, redonner du pouvoir à l’empereur, reconsidérer le shintoïsme comme élément clef culturel du pays, redonner de la fierté (mettre fin par exemple au « sentiment de culpabilité » à propos des guerres menées par le Japon que véhiculent les manuels scolaires[23], « écrits par des gauchistes » dit-on au PLD, une grande réforme morale scolaire est souhaitée… [Lire la note 22 qui renvoie à un important travail sur les manuels scolaires japonais].

Shinzo Abe, un faucon du parti, prend son grand père maternel, Nobusuke Kishi, comme modèle en politique, ce dernier fut certes Premier ministre de 1957 à 60, mais aussi, auparavant, emprisonné de 1945 à 48 comme suspect de crime de guerre de classe A pour ses activités en Mandchourie occupée. En 1941 il est nommé par Tojo Ministre du commerce et de l’industrie et, à ce titre, il organisa le travail forcé jusqu’en 1945.

« La politique au Japon fonctionne en clans liés entre eux par des liens familiaux très forts. Il (Abe) tient son pouvoir de ses ancêtres… Dans ce cadre familial japonais on se doit d’être fidèle à sa famille, on ne peut pas la trahir, d’autant que Shinzo Abe  doit son poste à ses illustres parents…..Le message destiné à ses voisins, chinois surtout, est clair : le Japon ne se laissera pas faire dans la crise territoriale qui l’oppose à la Chine », affirme Jean-François Sabouret, spécialiste du Japon[24].

Pour l’heure, le Premier ministre Abe a la majorité dans les deux chambres, mais l’opinion ne semble pas prête pour un changement de constitution, sauf si… la Chine allait trop loin dans sa nouvelle volonté de puissance en Mer de Chine.

In fine, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que ce sanctuaire Yasukuni dont le nom signifie « sanctuaire du pays apaisé », soit devenu une pomme de discorde, non seulement avec les pays voisins, mais également à l’intérieur du pays.

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 


[2]  Cette appellation est officialisée en octobre 1868, le jeune empereur Mutsuhito deviendra à sa mort Meiji.

[3] François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 628 p., 2010, p.446.

[4] Ce n’est pas un monument pour toutes les victimes de la guerre, seuls les soldats du « bon côté » y sont présents, contrairement à ce qu’aurait voulu réaliser Franco en Espagne après la guerre civile avec El Valle de los Caídos (La Vallée de ceux qui sont tombés). La guerre « civile » japonaise (1868-69) ou plutôt une guerre de clans [La guerre de Boshin [戊辰戦争, Boshin sensō ] fit environ 3500 morts. Notons que la diplomatie française ne se trouvait pas du bon côté !

[5] Takahashi Tetsuya, Morts pour l’empereur, la question du Yasukuni, 2011. Belle analyse du sujet mais qui n’ose jamais aller au fond des interrogations, on sent que le texte a été écrit en japonais vers 2005 à une époque où le japon s’engage avec les Américains au Proche-Orient et projette pour la première fois des militaires hors du pays.

[6] Il y a des femmes (par exemple les infirmières de l’escadron Himeyuri enrôlées de force à Okinawa en 45), des enfants (les 800 écoliers qui se trouvaient sur le Tsushima-maru coulé en 44 par un sous-marin américain), des Coréens et Taiwanais qui avaient obtenu la nationalité japonaise lors de l’occupation, et quelques personnalités.

[7] Construit en 1972, les registres sont en papier de riz  spécial fait main.

[8] Ce petit sanctuaire en bois construit en 1965 comporte deux « sièges » pour Kami , pour les deux catégories.

[9] Par exemple le moteur de locomotive de 1936 exposé à l’entrée est prétexte à rappeler que la ligne de chemin de fer sur laquelle elle circulait en  Birmanie fut difficile mais sans rappeler les 90 000 morts que cela a occasionné (prisonniers de guerre, ouvriers locaux, Japonais réquisitionnés).

[10] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_de_guerre_japonais

[11] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.31

[12] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.32

[13] Sur cette histoire complexe cf Yomiuri Shimbun “Yasukuni: Behind the Torii: From government-run shrine for war heroes to bone of contention” in The Asian-Pacific Journal: Japan Focus, 15 juin 2005 http://www.japanfocus.org/-Yomiuri-Shimbun/1967

[14] Matsudaira est le nom d’une grande famille traditionnelle japonaise,  Nagayoshi Matsudaira est le fils de Yoshitami Matsudaira, qui était le grand intendant de la maison impériale dans l’immédiat après guerre. L’empereur aurait dit « le fils a ignoré l’esprit du père qui tenait beaucoup à la paix ».

[15] Ce dossier constitué de documents déclassifiés est actuellement à la Bibliothèque du Congrès améric

[16] Epoque de l’histoire japonaise de 794 à 1185. Les offrandes impériales consistent en tissus de soie de 5 couleurs, elles s’ajoutent à celles des prêtres : vin de riz (saké), bière, cigarettes..

[17] Le miroir fait allusion au mythe de la déesse Amaterasu, déesse du soleil, ancêtre des empereurs.

[18] Cf en français le texte de la constitution japonaise http://mjp.univ-perp.fr/constit/jp1946.ht

[19] Un fait passé inaperçu en France à l’époque est la visite  au Yasukuni le 7 juin 2007 de l’ancien Président de la République chinoise, Lee Teng-Hui, venu  honorer son frère mort au combat côté japonais alors que Taiwan était colonisé. Le geste n’a pas vraiment plu à Pékin.

[20] Un autre lieu possible, tout proche, pourrait être le cimetière national Chidorigafuchi qui accueille plus de 350 000 tombes de morts de la dernière guerre non identifiés, essentiellement des soldats.

[21] http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverses_sur_le_sanctuaire_Yasukuni

[22] Il fut ministre des finances de 1941 à 44, condamné en 1948 à 20 ans d'emprisonnement. Libéré sous contrôle judiciaire en 1955, il devient ministre de la Justice de 1957 à 1960.

[23] Daniel Sneider Les manuels d’histoire et la guerre en Asie : des interprétations divergentes

http://www.nippon.com/fr/in-depth/a00703/

« Cela fait trente ans que les livres d’histoire japonais et la façon dont ils présentent la période de la guerre  sont au cœur d’une polémique internationale de façon pratiquement constante. Leurs détracteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du Japon, leur reprochent de faire preuve d’une volonté délibérée de ne pas assumer la responsabilité du déclenchement de la Guerre en Asie-Pacifique et de ne reconnaître ni les souffrances que les armées japonaises ont infligées aux populations des pays qu’elles ont conquis en Asie ni les crimes qu’elles ont commis aux cours des combats qui les ont opposées aux Alliés. La décision des responsables du système éducatif japonais d’approuver certains manuels ou de revoir et de reformuler leur contenu est considérée comme une preuve des tendances nationalistes japonaises. Et chose beaucoup plus grave, on va même jusqu’à accuser les livres d’histoire japonais de ne pas éduquer correctement les nouvelles générations à propos de leur passé.

Ces critiques ne sont certes pas totalement dépourvues de fondement. Les manuels d’histoire japonais ne donnent pas beaucoup de détails sur la période où le Japon a colonisé une partie de l’Asie, et en particulier sur ce qui s’est passé en Corée. Ils omettent ou minimisent certains des aspects les plus critiqués de l’époque de la guerre, notamment le recrutement forcé de femmes dites « de réconfort » contraintes de se prostituer pour les soldats de l’armée impériale japonaise. On a même vu à diverses reprises la Commission de vérification des manuels scolaires du ministère de l’Education nationale japonais tenter d’édulcorer la description de l’agression japonaise, à la suite de pressions exercées par des conservateurs révisionnistes et leurs partisans.

Mais les résultats des travaux du  projet « Divided Memories and Reconciliation » du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (APARC) de l’Université Stanford remettent en cause les préjugés largement répandus sur les manuels d’histoire japonais. Ce programme de recherches que j’ai dirigé avec le professeur Gi-Wook Shin a pris la forme d’une étude sur plusieurs années dont l’objectif était de comprendre comment la mémoire historique de la période de la guerre s’est constituée. Nous avons d’abord étudié les manuels d’histoire, puis le rôle de la culture populaire, et en particulier du cinéma et de l’opinion des élites, dans la formation des interprétations historiques de la période de la guerre. Nous avons adopté une approche comparative en mettant le Japon en parallèle avec certains des principaux pays engagés dans la guerre du Pacifique entre autres la Chine, la Corée du Sud et, bien entendu, les Etats-Unis ».

[24] In La Croix, 27 décembre 2013 ; J.-F. Sabouret, est l’auteur de « Japon, la fabrique des futurs » CNRS éditions, 78 p.2011. Ceci n’apparaît pas dans les commentaires volontiers apaisants formulés par Abe après sa visite « Aujourd’hui, j’ai rendu visite au sanctuaireYasukuni et exprimé mes sincères condoléances, mes respects et j’ai prié pour les âmes de tous ceux qui avaient combattu pour le Japon et fait le sacrifice ultime. J’ai également visité Chinreisha, un monument de prière et de commémoration des âmes de toutes les personnes, indépendamment de leurs nationalités qui ont perdu leur vie durant la guerre, mais qui ne sont pas enchâssés dans le sanctuaire de Yasukuni… En priant pour les âmes des morts de la guerre, le caractère précieux de la paix dont jouit aujourd’hui le japon m’a intimement touché. La paix et la prospérité actuelles du Japon n’ont pas été établies seulement par ceux qui vivent aujourd’hui. La paix et la prospérité dont nous jouissons aujourd’hui se sont construites sur les précieux sacrifices de nombreuses personnes qui ont péri sur le champ de bataille en souhaitant le bonheur de leurs très chères épouses et enfants, et en pensant à leurs pères et leurs mères qui les ont élevé » http://www.itinerarium.fr/visite-au-temple-yasukuni-declaration-du-premier-ministre-japonais-shinzo-abe/

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra

 

 

Au Japon, hormis quelques brèves périodes, bouddhisme et shintoïsme ne se sont pas opposés en de quelconques guerres de religions, mais au contraire, ont toujours constitué les deux composantes majeures d’une même culture. Des syncrétismes ont vu le jour, soit que les bouddhas apparaissent comme des Kami particulièrement bienveillants, soit que les kami sont considérés comme des avatars de Bouddha.

Ce regard porté sur le bouddhisme japonais, séparé du shintoïsme, a donc quelque chose d’un peu artificiel, mais de nécessaire à la compréhension européenne. Cette dernière s’est d’ailleurs emparée d’un vocabulaire issu du bouddhisme, zen notamment, mais avec des glissements sémantiques majeurs. L’ « être zen » tel qu’il est exprimé familièrement en France, n’a rien à voir avec la pratique de cette voie bouddhiste au Japon.

Qu’en est-il de la spécificité japonaise dans la grande famille des bouddhismes d’Asie, comment cette « religion » a-t-elle évolué, qu’elle est sa place dans un Japon contemporain qui semble plutôt voué à la consommation à outrance qu’à la méditation ?

I- Une religion importée.

Le bouddhisme au Japon est arrivé assez tardivement, au VIe siècle de notre ère, par l’intermédiaire immédiat de la Corée, mais en fait essentiellement de la Chine, qui avait déjà acculturé, inculturé et diversifié depuis longtemps cette voie de sagesse née en Inde au VIe siècle avant notre ère. Comme pour la Chine, la tradition relative à l’adoption du bouddhisme, mêle faits légendaires et historiques. De Chine arrivent aux mêmes périodes, également des traditions confucianistes et taoïstes, mais cet article se limitera au seul bouddhisme.

Selon la tradition, au milieu du VIe siècle, vers 538 ou 552, le roi du Kudara 1(Corée) fit connaître la doctrine bouddhiste au souverain du Yamato ( au Japon, près de Nara- Kyoto) lors d’un échange diplomatique. La doctrine bouddhiste, avec ses idées de cycle de morts, de réincarnation, d’éveil, était totalement étrangère aux préoccupations « religieuses » habituelles des Japonais. La nouveauté reçut le nom de Bukkyô, ou encore Butsudô (Voie du Bouddha), voire Buppô (Loi du Bouddha). Par réaction à cette nouveauté ainsi nommée, il fallut trouver une appellation pour les anciennes pratiques cultuelles, les croyances originelles de l’archipel, qui reçurent ainsi le terme générique de Shintô.

Durant une génération, partisans et adversaires de la nouveauté s’affrontèrent dans un conflit bien plus politique que religieux. Le camp des adeptes du bouddhisme l’emporta en 587. Assez vite, la cour et l’ensemble des notables adoptèrent le bouddhisme. Le peuple, lui, l’ignorera longtemps encore.

Le véritable essor du bouddhisme au Japon date de fin du VIe, début VIIe siècles, avec l’action intense du prince Shôtuku2. Considéré comme le véritable fondateur du bouddhisme au Japon, il imposa par la force le bouddhisme, fit construire les premiers temples (dont le fameux temple en bois d’ Horyu-ji à Nara3), élabora une constitution dans laquelle le bouddhisme était favorisé : ce dernier deviendra religion officielle (décision de l’empereur Shomu au VIIIe siècle). De nombreuses ambassades envoyées en Chine rapportent alors régulièrement des textes, des coutumes, des courants bouddhistes différents. Ces influences chinoises durèrent jusqu’en plein XVIIe siècle4. Pour l’essentiel, ces apports relèvent du Mahâyâna5.

Lors des premiers siècles de son introduction au Japon, le bouddhisme n’était pas considéré comme étranger aux pratiques du shinto. Ce sont ses pouvoirs magiques qui sont alors appréciés : lutte contre les maladies, lecture de sutras6 à la cour pour faire pleuvoir… nous sommes alors loin de toutes spéculations philosophiques bien étrangères à l’esprit japonais. Ainsi donc, du début jusqu’aux temps modernes, le bouddhisme japonais a toujours été vivifié par des apports chinois. L’animosité actuelle entre les deux pays ne doit pas faire oublier ce passé riche de relations. Une grande partie de la culture japonaise vient de Chine.7

– à la période de Heinan (794-1185) arrivée des sectes Shingon et Tendai

– à la période de Kamakura (1185-1333), arrivée des écoles Zen vite adoptées par les guerriers admiratifs de l’autodiscipline et de la rigueur. La pratique s’opère à la fois par la méditation en position assise ( Zazen) et par la méditation sur des énigmes irrationnelles (Koan).

Tout au long de son histoire, ce bouddhisme japonais a engendré, mais aussi éliminé, de nombreuses « sectes »8. Ce n’était que la poursuite d’un phénomène connu ailleurs, et surtout en Chine. Cela signifie que Le Bouddhisme, avec une majuscule, n’existe pas, sauf dans les manuels occidentaux, ici n’existent que des adaptations locales, qu’une diversité foisonnante. C’est la raison pour laquelle il faut éviter une approche essentialiste, cela est d’ailleurs valable pour toute religion.

Comme dans toute civilisation, se pose un moment donné la question du rapport entre « religion » et politique. Dès le départ, l’État japonais souhaite utiliser cette nouveauté bouddhiste comme religion protectrice, mais à condition de la superviser, de la contrôler. Le changement de capitale, de Nara à Heian en 794, avait entre autres, comme raison d’être, ce désir de s’éloigner des grands centres monastiques devenus de plus en plus puissants, le pouvoir politique souhaitait plus de liberté.

Il existe actuellement 11 écoles9 subdivisées en 58 branches. Les trois principales branches sont le zen, le nichiren et le jodo-shin.

II- Le bouddhisme japonais contemporain.

Au-delà des chiffres [75 % des Japonais se disent bouddhistes], il n’est pas certain que ce bouddhisme japonais institutionnel se porte bien. D’un dossier complexe, nous retiendrons trois raisons qui peuvent rendre compte, d’une certaine manière, de la crise institutionnelle du bouddhisme au Japon.

  • Lors de la restauration impériale, à l’ère du Meiji10, le Shinto fut promu « religion » d’Etat, la politique officielle chercha à le dissocier du bouddhisme (alors que de nombreuses expériences de syncrétismes étaient pratiquées depuis les origines), voire même à éradiquer le bouddhisme comme apport extérieur. Le bouddhisme japonais a donc pâti de cette politique discriminatoire.
  • Le bouddhisme fut par contre associé au pouvoir militaire durant la seconde guerre mondiale. Le Rinzai-Shû, par exemple, branche du bouddhisme zen, et notamment l’école Sôtô, ont été fortement critiqués pour leur soutien actif au nationalisme militariste japonais des années 30 et 40. »Depuis l’ère Meiji, notre école [Sôtô] a coopéré à la conduite de la guerre. » (Déclaration de Repentance de l’école Sôtô, 1992).11Le militarisme ainsi que les exactions commises ont été légitimées, au nom même du bouddhisme. Nous sommes loin de la perception occidentale actuelle du Zen, synonyme bien souvent de tranquillité et de quiétude. Les terres appartenant à ces temples ont été confisquées lors de la réforme agraire de 1946 imposée par les Américains.12
  • Le bouddhisme japonais, dans les faits, pour le plus grand nombre, est uniquement associé aux moments de la mort et des funérailles. D’où son surnom de bouddhisme funéraire. Tous les autres moments de la vie, de la naissance, du mariage, en passant par les examens, sont du ressort du shintoïsme. Le bouddhisme dans le Japon contemporain a peu de prise sur la vie quotidienne, hormis lors de la mort. Les rites funéraires sont à 95% bouddhistes et incluent une crémation suivie d’un enterrement de l’urne dans la tombe de famille.13

 

Funérailles bouddhistes. Les cimetières installés dans l’enceinte d’un temple ou, faute de place, en périphérie de ville, ont vu leur espace occupé par des tombes, d’abord réservées aux nobles, puis aux classes populaires à partir de la période d’Edo (1603-1868). La tombe classique a l’allure d’une pyramide, c’est le style Gorin-Tô. Cette « pagode à cinq cercles », est une structure verticale d’éléments géométriques qui symbolise l’univers par le biais des cinq éléments.

Le mort est exposé, revêtu d’un kimono blanc fermé, sa photographie est mise en évidence, il est muni d’argent et de riz pour le « grand voyage ». La famille proche reçoit des amis qui apportent des cadeaux (argent), ils reçoivent du sel pour se purifier de ce contact avec la mort. (Dans la vie quotidienne, il faut toujours éviter d’utiliser le chiffre 4 qui se prononce Shi comme le mot mort). On brûle de l’encens en signe d’adieu. Actuellement, l’incinération est le mode le plus courant. Les cendres sont conservées dans une urne funéraire à l’intérieur d’un petit édifice nommé nôkotsudô. Lors des funérailles présidées par un moine bouddhiste, parents et amis se réunissent, partagent un repas généralement végétarien. On purifie la tombe en versant un peu d’eau. Le moine bouddhiste écrit le nom posthume du mort sur une plaquette déposée dans l’autel bouddhiste familial (le butsudan). De nombreux rites, variables selon la secte bouddhiste, commémorent à intervalles réguliers (3e,7e,13e,25e,33e..années) le jour anniversaire de la mort du défunt.

A l’occasion de la fête des morts ( Obon) qui se pratique soit mi juillet, soit mi août, selon les régions, chaque famille se rend sur les tombes de ses ancêtres

Le coût des funérailles est le plus élevé du monde (en moyenne 4 millions de yens, soit environ 30 000€). Cela est dû à plusieurs raisons, dont la pénurie de place dans les cimetières, et le coût exorbitant des prestations prises par les officiants des temples bouddhistes. De ce fait, on constate une désaffection à l’égard du rituel bouddhiste classique lors des obsèques. Beaucoup font simplement incinérer leurs morts sans cérémonie particulière, ou en tout cas, moins onéreuse. C’est ainsi, qu’un prêtre sans temple vient de fonder une association de prêtres bouddhistes qui opèrent en free lance afin, à la fois de rendre ce service au plus grand nombre, mais aussi de freiner l’essor des maisons funèbres qui gèrent la totalité d’une cérémonie14. Avec le vieillissement de la population, le bouddhisme est face à un véritable problème de société, sa survie dépend de sa capacité d’adaptation. De grands groupes économiques possèdent leur propre cimetière sur des sites prestigieux comme le Mont Kôya, ou le Mont Hiei15.

Un autre aspect préoccupant pour le bouddhisme au Japon est le fossé qui se creuse entre les chercheurs en « théologie » et la masse des pratiquants qui se soucient peu des spéculations sur le renoncement au monde. Le bouddhisme connaît de nombreuses difficultés concrètes, comme le vieillissement du personnel desservant, et la difficulté de son renouvellement, la conciliation du service du temple avec une vie professionnelle, le statut à donner aux « femmes de moines » de plus en plus actives sur le terrain.

III- Forte influence du bouddhisme sur la culture japonaise.

Acclimatées au Japon, les différentes formes de bouddhisme contribuèrent incontestablement à engendrer des pans entiers de la culture du pays. Shintoïsme et bouddhisme ne sont pas perçus –exception faite de la période du Meiji et de la seconde guerre mondiale-, comme deux religions concurrentes, mais comme deux dimensions complémentaires d’une même « religion », d’une même pensée. Nous prendrons ici l’exemple du bouddhisme zen, à la fois parce qu’il est la forme japonaise du bouddhisme la plus connue en occident grâce notamment à l’immense activité de maître Deshimaru, mais aussi, parce qu’il a réellement façonné de nombreux aspects de la culture commune japonaise.

Comment en quelques mots, dire sans trop trahir, ce qu’est le zen ?

Le zen japonais est issu du Chan chinois, qui lui-même prétend remonter à l’expérience fondatrice de Siddhartha Gautama à Bénarès en 528 av. J.-C.. C’est vers la fin du XIIe siècle, au début de l’ère Kamakura (1185-1333), que le Zen entra au Japon, sous une double tradition : la tradition Rinzai et la tradition Soto.

Si les formes de bouddhisme sont très nombreuses dans le monde actuel, elles reposent néanmoins toutes sur un socle commun, socle que l’on ne peut baptiser credo comme dans n’importe quelle religion, car ici il y a moins à croire qu’à expérimenter. Le fondement de toute forme de bouddhisme, est constitué des célèbres « Quatre nobles vérités » énoncées par le Bouddha lui-même. Cet énoncé ignore toute transcendance, toute métaphysique, il est fondé sur une expérience d’homme, il consiste non en une imitation d’un beau modèle, mais en une invitation à reprendre à son compte l’expérience libératrice du Bouddha, en cela tout bouddhisme est un humanisme plutôt que religion ou philosophie.

Chaque maître, chaque école, va mettre l’accent plutôt sur tel ou tel aspect, l’un sur l’impermanence, la vacuité, tant du moi que des éléments du cosmos, l’autre, sur le chemin du nécessaire détachement.

Les deux voies majeures du zen japonais, Rinzai et Soto, ne sont pas vraiment opposées de nos jours, même s’il est vrai qu’elles ont connu dans le passé des périodes de fortes tensions concurrentes, chacune met l’accent sur une « technique » particulière. Le Rinzai (issu de l’école Linji chinoise) utilise surtout la technique du Koan, le Soto (issu des écoles chinoises Dongshan et Caoshan), pratique surtout le zazen. En fait, aucune des deux écoles n’exclut la pratique majeure de l’autre, mais simplement manifeste sa préférence au service d’un objectif commun : parvenir de manière fulgurante à l’illumination, l’Eveil à la conscience de la nature de Bouddha. Cet « état » se dit satori en japonais. L’obtention de l’Eveil est plus spontanée dans le Soto que dans le Rinzai où il est plus progressif.

  1. Le zen Rinzai a rencontré très vite le succès au Japon, notamment auprès de la classe guerrière des samouraïs qui trouvaient ici les mots pour exprimer leurs vertus ancestrales de courage. Les Koan sont des affirmations paradoxales, des aphorismes proposés par le maître à son disciple pour l’obliger, non seulement à réfléchir, mais surtout à aller au-delà de l’effort intellectuel, vers un dépassement de la contradiction apparente.

Exemples de Koan : « Du haut d’un mat de cent pieds, comment avancez-vous encore d’un pas ?», «Quel est le son du battement d’une seule paume ?» C’est une invitation à lâcher prise, à ne pas s’attacher par désir de sécurité à tout ce qui nous rassure, mais au contraire, à considérer l’impermanence de toute chose, y compris celle de son ego. C’est s’abandonner à l’esprit du « je ne sais pas ». Le doute doit désillusionner pour illuminer (Satori). Nous retrouvons-là le fondement majeur de l’intuition bouddhiste.

  1. Le zen Soto lui, met l’accent sur la méditation silencieuse par la pratique de zazen destinée à atteindre le satori par la maîtrise du corps et du mental.

Pour zazen, retirez-vous dans une pièce silencieuse. Mangez et buvez sobrement. Rejetez toute distraction, abandonner tout souci. Ne pensez pas ceci est bien, ceci est mal ! Ne prenez parti ni pour ni contre. Arrêtez toute agitation du mental. Ne jugez ni des pensées ni des perspectives. N’ayez aucun désir de devenir Bouddha (…).

Là où vous prenez l’habitude de vous asseoir, étendez une natte épaisse et placez dessus un coussin rond. Asseyez-vous en lotus ou en demi-lotus (…) Veillez à desserrer vos vêtements et votre ceinture. Disposez-les convenablement. Placez alors votre main droite (tournée vers le haut) sur votre jambe gauche, et votre main gauche sur votre main droite : les extrémités des pouces se touchent. Tenez le dos parfaitement droit, ni penché à gauche, ni penché à droite, ni en avant ni en arrière. Assurez-vous que vos oreilles soient dans le même plan que vos épaules et que votre nez se trouve sur la même ligne verticale que votre nombril. Placez la langue en avant contre le palais. La bouche est fermée, les dents se touchent. Les yeux restent ouverts et vous respirez doucement par le nez.

Une fois que vous avez pris la posture correcte, respirez profondément une fois, puis inspirez et expirez. Inclinez votre corps à droite et à gauche, et immobilisez-vous dans une posture stable. Pensez du tréfonds de la non-pensée(…) Le zazen dont je parle n’est pas l’apprentissage de la méditation, il n’est rien d’autre que le dharma de la paix et de la félicité, la pratique-réalisation de l’éveil parfait, la manifestation de réalité ultime. Aussi, pièges et filets ne peuvent-ils rien contre lui. Une fois que vous avez saisi votre cœur, vous êtes semblable au dragon qui va entrer dans l’eau, au tigre quand il pénètre dans la montagne sauvage.

Maître Dogen, Extrait du Fukanzazengi.

Le zen n’est pas une démarche intellectuelle, mais une pratique. S’asseoir en lotus face à un mur sans penser, n’est pas a priori une chose évidente, surtout pour nous européens. Or, le zen sans zazen n’est « que coquille vide » selon une expression courante. On mesure ainsi le charisme de maître Taisen Deshimmaru, qui, arrivé en France à 53 ans en 1967, avec pour seul bagage son zafu ( coussin de méditation), a réussi en vingt ans, à implanter le zen dans tout l’occident (le temple de la Gendronnière inauguré en 1980 est le plus important).

« Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales surgissant de l’inconscient passer comme des nuages dans le ciel, sans s’y opposer, sans s’y accrocher. Comme les ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s’évanouissent. Et l’on arrive à l’inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée, vraie pureté. Le zen est très simple et en même temps bien difficile à comprendre. C’est affaire d’effort et de répétition, comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l’attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai zen, vous saisissez la nature de Bouddha ».

Taisen Deshimaru, le Chant de l’immédiat satori, Retz, 1978, p.261.

On l’aura compris, le bouddhisme zen est d’abord une pratique, un savoir même savant sur la question, n’est pas « opérationnel »-contrairement par exemple aux gnoses dans les monothéismes-, sa réalité est au-delà des mots ! La voie se transmet de maître à disciples. Son introduction en occident est trop récente pour se prononcer sur sa durabilité dans une autre aire culturelle.

Le bouddhisme zen en général a été un puissant acteur culturel au Japon.

Parmi les domaines les plus significatifs de son influence, citons le Code d’honneur (budô) de la voie des samourais (bushidô), les arts chevaleresques : voie de l’arc,16 la plus connue en occident (Kyudô), la voie de l’épée (Kendô), la calligraphie (Shodô), le théâtre , la forme poétique (le Haiku), la voie du thé – cérémonie du thé ou Chadô, la voie des fleurs ( Kadô)17 et enfin, la voie qui nous retiendra ici, la voie des jardins secs.

Qu’est-ce qu’un jardin zen, en quoi un jardin peut-il amener à l’Eveil ?Les premiers jardins japonais datent de la période de Heian (794-1185), et s’inspirent de modèles chinois. Ces jardins reflétaient le prestige et la culture de leurs riches propriétaires, assez vastes, en partie boisés, avec un étang d’où émergeaient des rochers savamment disposés, ils étaient autant destinés à la promenade qu’à la contemplation : le palais construit à l’intérieur de cet espace était censé être à l’image du paradis du Bouddha Amida18, le Paradis de la Terre-Pure de l’Ouest, lieu qui accueille et réconforte les défunts.

Les premiers jardins zen eux, n’arrivent qu’au XIIIe siècle, et apportent une toute autre conception. Plutôt petits, disposés par les moines de manière souvent ésotériques, ces jardins diffèrent totalement de notre conception européenne, dépourvu de sentier, seul le regard s’y promène. Leur propos est de l’ordre du symbolique. Les rochers y prirent progressivement plus de place, et de manière générale, les éléments minéraux19, pour aboutir à partir du XVIe siècle aux célèbres jardins secs, les Kare-sansui (paysage sans eau). Absente physiquement, l’eau est omniprésente par son essence représentée par les ondulations d’un gravier blanc savamment ratissé par les moines.

Ces jardins intègrent assez vite les maisons de thé dans un cadre végétal sombre propice à la méditation. La cérémonie du thé est considérée comme une autre forme de zazen. A Kyoto, le jardin sec du temple Daisen-in est assez emblématique : rectangle de 30m sur 10, fermé par un mur sur 3 côtés, le 4e me ouvert sur une véranda du temple d’où l’on contemple le jardin, il est uniquement composé d’un océan de graviers blancs soigneusement ratissés d’où émergent des rocs représentant des îles. Les fines bandes de terre moussues suggèrent les rives d’un continent lointain. L’eau-gravier s’articule aux rochers-îles, c’est une circulation.

Ces jardins ont leurs règles, longtemps tenues secrètes : l’eau coule de l’est vers l’ouest, les axes des pierres ne doivent pas être dans celui des poteaux des bâtiments proches, on ne fait pas n’importe quoi, il faut respecter un espace habité d’esprits, sous peine grave de les contrarier.

L’approche de ces jardins est d’abord de l’ordre du perceptif « physique » avant d’être mental. Au-delà des symboles et des codes, c’est d’abord une vision intérieure qui s’exprime. Comme pour les Koan, le sens n’est pas évident, l’énigme n’a qu’une seule réponse: l’Eveil. C’est une certaine manière d’expérimenter la vacuité. Ces jardins sont nés de l’imagination d’un maître zen, souvent œuvre de peintres, ils se regardent comme une calligraphie,  leur beauté est celle d’une écriture à trois dimensions : la texture rugueuse de la feuille de papier devient le sable ratissé ; les rochers se distribuent avec une intensité visuelle qui fait penser aux caractères denses d’encre de Chine. La calligraphie devient paysage. Plus qu’un jardin, le Kare-sansui est une vision, claire et énigmatique, du cœur de l’homme.

Cessons de vouloir à tout prix en dire quelque chose, le zen échappe à toute approche purement descriptive ou conceptuelle, tout simplement parce cette démarche, de type occidentale, implique une distinction entre l’être qui pense et l’objet de sa pensée, distinction illusoire aux yeux du bouddhisme qui, bien au contraire, prône l’impermanence totale. Vaille que vaille, le bouddhisme institutionnel, au-delà de son immense apport culturel au cours des siècles passés, se maintient, non sans difficulté. Cette conception, du monde venue de Chine, survit, grâce à la possibilité d’une symbiose avec l’omniprésence shinto, et grâce à sa position de quasi monopole du créneau funéraire. Laissons le dernier mot à Ryoko Mori, prêtre en chef du temple de Zuikoji dans le nord du pays, temple vénérable vieux de 700 ans : «  Si le bouddhisme japonais n’agit pas maintenant, il s’éteindra, nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre, nous devons faire quelque chose ».

Christian BERNARD

1Nom japonais de l’un des 3 royaumes de la Corée d’alors. L’intention n’était pas directement religieuse. La lettre diplomatique envoyée fait savoir simplement que ces doctrines bouddhistes ne doivent pas être ignorées si l’on veut dialoguer avec la Chine, sous peine de paraître manquer de culture. Se souvenir que le Japon sort de la préhistoire aux environs de la fin IIIe siècle seulement.

2Il ne fut jamais empereur, mais seulement régent pour l’impératrice Suiko elle-même favorable au bouddhisme.

3Nara fut la première capitale du Japon dans la plaine du Yamato, de 710, date de sa construction, à 794, date à laquelle la capitale est transférée à Heian ( Kyoto). La ville fut construite selon un plan en damier sur le modèle de Chang’an, la capitale chinoise des Tang . Ce qui souligne bien la forte influence de la Chine à cette époque.

4En 1654, le moine chinois Ingen introduisit la secte Ôbaku-shû dans un temple qu’il fit construire près d’Uji. Il introduisit également la calligraphie de l’époque Ming. L’empereur le distingua.

5Il y a deux grands courants dans le bouddhisme en général, le Mahâyâna ou Grand Véhicule) et le Hînayâna ( Petit Véhicule).Voir sur ce point, par exemple Dennis GIRA, Comprendre le bouddhisme, Centurion, 200p.,1989. Le Mahâyâna est né au nord de l’Inde au début de notre ère.

6Sûtra vient du sanscrit qui signifie « fil », « chaîne ». En français, le mot a un peu le sens de « classique », « canonique » . Dans l’hindouisme et ensuite dans le bouddhisme, les sûtras sont les textes dogmatiques ou philosophiques du canon de la religion.

7La dernière phase de modernisation du Japon à l’imitation de l’occident à l’ère Meiji, ne doit pas faire oublier cette première phase à l’imitation systématique de la Chine.

8Il est préférable de nos jours d’employer le mot « école » tant le mot secte est devenu péjoratif.

9En dehors des nouvelles religions se réclamant du bouddhisme.

10Chaque souverain décrète une ère nouvelle (nengô), l’ère Meiji correspond en gros au règne de Mutsuhito ( 1867-1912).

11 Brian Victoria, Le Zen en guerre 1868-1945, Paris, Éditions du Seuil, 363 p., 2001.

12Une autre figure connue est celle de Nissho Inoue, prédicateur extrémiste du bouddhisme Nichiren, considéré comme fasciste par les Américains.

13Depuis peu, s’installe une mode de la dispersion des cendres.

14Un peu comme les sociétés de pompes funèbres en France qui, à la demande de certains clients , organisent des substituts de cérémonies religieuses. Voir à ce sujet le site internet de cette association : obohsan.com

15Situé au Nord-Est de Kyôto, le principal temple de la secte Tendai. Son nom avait été donné pendant la guerre à un croiseur!

16Pour essayer de comprendre, lire par exemple un classique : E.Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 131 p, 2009. Ce philosophe allemand fut initié à « l’art sans art » du tir à l’arc, à la manière d’un européen il expose sa difficile progression.

17Dô signifie la voie, le cheminement pour atteindre un but dans la pratique d’un art , c’est l’équivalent du chinois Dao ou Tao.

18Amida est le nom japonais du Bouddha Amitâbha ( lumière infinie). Cette dévotion est passée de la Chine au Japon avec la création ici d’une branche nouvelle du bouddhisme appelée l’Amidisme. ( axée sur la dévotion).

19Le répertoire des rocs est immense dans le bouddhisme : Bouddha assis en méditation, la triade bouddhique (Amisa et deux bodhisattvas).., cela se marie bien aux traditions confucéennes (l’ île de la tortue, rocher plat et horizontal), au goût shintoïste pour la nature.

 

 Si des syncrétismes entre bouddhisme et shintoïsme dominent toujours les attitudes religieuses majoritaires au Japon, les bouleversements socio-culturels majeurs qui ont ébranlé ce pays depuis un siècle et demi, ont conduit à l’apparition d’un nouveau paysage religieux. Pour répondre aux besoins d’une population maintes fois désorientée, une multitude de nouvelles religions a vu le jour depuis le milieu du XIX e siècle. Toute synthèse sur cette question est délicate tant l’émiettement de ces mouvements est grand, et les pulsions créatrices toujours en cours.

Néanmoins, nous proposerons ici une brève synthèse chronologique de ces religiosités nouvelles que les sociologues des religions nomment « nouvelles religions », « nouvelles-nouvelles religions » et « nouvelles cultures du monde spirituel ».

I- Les « nouvelles religions » (shinshûkyô) sont révélatrices d’une période longue qui court du XIXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

1- Le contexte est celui d’une série de bouleversements majeurs que connu le Japon : le grand ébranlement avec changement de paradigmes couramment appelé restauration Meïji, puis l’époque militaro-nationaliste des années 30 qui mena à la catastrophe finale de 1945.! Durant ce siècle, le Shintô fut érigé en unique référence officielle de l’État japonais, et toute autre voie religieuse fut condamnée avec sévérité. C’est le début d’une série de mutations traumatisantes pour une population qui passa très rapidement d’une solidarité rurale ancestrale à un monde de plus en plus urbain et industrialisé. Les nouvelles formes du religieux qui apparaissent alors, et qui vont être appelées « nouvelles religions » par les sociologues de l’après guerre, cherchent à répondre à ces nouvelles situations de pauvreté, de maladie, de solitude urbaine, situations engendrées par la disparition des anciens liens villageois dans un univers urbain non organisé.

2- Ces nouvelles religions ont une assise populaire, alors que les religions instituées, comme les bouddhismes et le shintô, étaient plutôt, à l’époque Edo (époque qui précède l’époque Meïji) le fait des classes supérieures, celles des nobles et des guerriers. En effet, les nouvelles religions se présentent non seulement comme des religions classiques de salut, mais également, comme des religions thérapeutiques ici-bas. Avant la seconde guerre mondiale, la tendance des intellectuels était plutôt au dénigrement à leur égard, elles étaient facilement taxées de « pseudo-religions » ( ryûji shûkyô), pour signifier qu’elles n’avaient que l’apparence de religions mais en fait n’en étaient pas, eu égard aux traditions bouddhiste et shintô. Actuellement, après avoir un temps hésité avec l’ expression « religions nouvellement apparues », le concept de « nouvelles religions », même s’il est critiquable, semble être admis pour désigner ces mouvements.

Quant à leurs contenus, le plus souvent, ils s’enracinent à la fois dans les croyances populaires toujours présentes et jamais vraiment « institutionnalisées » et dans le fond traditionnel bouddhiste et shintô. Ce double emprunt en fait donc, d’une certaine manière, des religions syncrétiques, d’où la tentation de les affilier soit au bouddhisme soit au shintô. Les fidèles de ces nouveaux mouvements, dans la plupart des cas, conservent également leur ancienne affiliation aux religions traditionnelles. Certaines nouvelles religions cependant, comme la Sôka Gakkai ou la Tenshô Kôtai, exigent une totale fidélité.

Les principaux traits distinctifs de ces nouvelles religions selon Jean-Pierre Berthon1, concernent:

  • la réponse à des problèmes sociaux ( pauvreté, maladie, désordres familiaux).
  • l’importance du charisme du fondateur.
  • la place des textes fondateurs (réservé aux spécialistes dans les syncrétismes bouddhisme-shintô).
  • l’enseignement et la pratique de la « transformation du cœur 2» (kokoro-naoshi).
  • l’importance des relations humaines.
  • une priorité donnée au bonheur ici-bas au détriment d’un au-delà assez vague.3
  • une conception du monde centrée sur une force nourricière ( la Grande Vie : daiseimei) à l’origine de toute l’humanité.

3- Quelques exemples de « Nouvelles Religions » 新宗教.

  1. Tenrikyo:天理教. Cette « religion de la sagesse divine » a été fondée en 1838 par Nakayama Miki, une paysanne pieuse et mystique de la région de Nara, qui, vers la quarantaine (1838) aurait reçu une révélation du Kami Tenri-ô no Mikoto venu sauver l’humanité. Ce Kami n’était rien d’autre que le créateur primordial. Miki prêchait un idéal de justice, distribuant ses bien aux plus pauvres et guérissant par imposition des mains et par des prières. Tout cela fut mis par écrit par ses soins, alors qu’elle est supposée être analphabète: (« Nés du pinceau divin », chants pour des danses sacrées »..). Ces écrits devinrent textes sacrés pour la nouvelle religion ainsi créée, le Tenri-Kyô. La fondatrice est désormais nommée, « la Vénérée parente » – Oya-sama.

Pour réaliser son salut, le fidèle doit retrouver un état originel de pureté, de sincérité. Dès la fin du XIXe siècle, ses disciples se livrent à une intense propagande non seulement au Japon, mais également aux USA, à Taïwan, en Chine.. Actuellement, cette « Nouvelle Religion » a une forte implantation mondiale, mais le centre spirituel est à Tenri, cette ville proche de Nara, bâtie autour du sanctuaire shintô Isonokami. Cette véritable entreprise multinationale, possède sur place à Tenri, un immense complexe fait de terrains de sports, d’un hôpital, d’une université, d’un musée, d’une radio.. Le Tenrikyo qui se considère comme une religion à caractère universaliste, s’est diversifié en plusieurs mouvements, faut-il dire sectes ?

  1. Le mouvement le plus célèbre est certainement la Sôka gakkai ou «Société pour l’éducation par les valeurs créatives»創価学会 (littéralement :construire, valeur, apprendre, assemblée). Fondée par un instituteur en 1930, d’inspiration bouddhiste (pensée de Nichiren, moine bouddhiste du XIIIe siècle, revue par la secte dite « Nichiren Shô-Shû » -véritable secte de Nichiren-), elle pratique l’aide mutuelle, et « entend construire, en commençant par la sphère familiale, un paradis sur terre basé sur l’harmonie des relations humaines qui sera la troisième civilisation – daisan bunmei 4». Ce mouvement religieux qui utilisa dans ses débuts des techniques de conversions forcées, pratique toujours du prosélytisme dans le monde entier. Au Japon, la Sôka gakkai se veut très présente dans la vie quotidienne, elle possède des journaux, mensuels et hebdomadaires, contrôle une université, et jusqu’en 1970, le parti politique Kômeitô (parti de la justice et de l’intégrité).

Avec le temps, les « Nouvelles Religions » issues de cette première période, soit s’essoufflent, soit s’institutionnalisent. Aussi, voit-on apparaître après guerre de nouveaux mouvements religieux.

II- Les Nouvelles-Nouvelles Religions : Les NNR : 新新宗教

1- Le contexte de l’après guerre au Japon est complétement différent. Le vainqueur américain impose de nombreuses réformes, entre autres dans le domaine religieux. Le Shintô officiel est abandonné, il est accusé, comme le bouddhisme d’ailleurs, d’avoir soutenu l’effort de guerre. Les autres mouvements religieux ne sont plus persécutés car la nouvelle constitution sépare nettement le religieux du politique. La laïcité imposée par la loi de 1951 sur les religions, n’a pas le même sens que notre loi de 1905 en France, il s’agit ici surtout, d’empêcher toute intervention du politique sur le religieux, et non l’inverse. Mais, comme toute nouveauté imposée de l’extérieur, il faut un certain temps pour qu’elle soit véritablement intériorisée par les Japonais.

Néanmoins, ce nouveau contexte juridique autorisant le pluralisme religieux, permit la création d’un grand nombre de nouvelles religions, d’autant plus, que le traumatisme de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit, laissait un grand vide spirituel parmi une population qui allait connaître assez rapidement les transformations dues à la croissance économique.

Ces nouvelles religions issues d’une seconde vague vont être distinguées des autres par cette expression de « nouvelle-nouvelle religion », expression un peu surprenante, due au sociologue japonais Nishiyama. C’est un autre sociologue des religions, Shimazono, qui propose d’en donner quelques traits distinctifs.

2- Qu’est ce qui distingue les nouvelles-nouvelles religions des « anciennes nouvelles religions », en déclin pour la plupart ?

  • Une différence quant aux motivations qui poussent certains jeunes japonais à adhérer. Aux anciennes motivations plutôt pragmatiques, se substitue désormais un fort besoin de lutter contre la solitude, voire l’anxiété dans une société très urbanisée où l’environnement d’abondance dilue tout repère.
  • Alors que les « anciennes nouvelles religions » visaient très directement le bonheur sur terre, le monde spirituel, véritable vivier de valeurs et de sens, est au centre des nouvelles préoccupations. Faut-il aller jusqu’à dire que de nouvelles religions plus éthiques viennent prendre la relève de religions thérapeutiques ?
  • L’ ingrédient de la « transformation du cœur », que nous avons évoqué pour les « anciennes nouvelles religions », est toujours présent, mais ne repose plus sur une base morale, est moins intériorisé tant il est soumis à des techniques psychiques et psychologiques. Faut-il voir ici l’influence de la « nouvelle pensée » américaine (New Thought)?
  • Alors qu’avant, l’expérience de salut dans le quotidien exigeait la médiation d’une divinité shintô ou d’une force bouddhiste, désormais, l’accent est mis sur l’expérience mystique directe . Ces expériences mystiques engendrent directement des transformations physiques et mentales chez les adeptes, leur redonnant ainsi une plus grande confiance en soi. Dans la culture contemporaine du Japon, cela se traduit par une meilleure ardeur au travail. L’absence de médiations traditionnelles explique l’atomisation de ces nouveaux mouvements.
  • Une mise en avant de la responsabilité individuelle se substitue à l’effort conjoint traditionnel de l’individu et des forces surnaturelles. La responsabilité individuelle ne se limite pas à l’existence présente, mais s’inscrit dans un continuum spirituel avec l’âme des ancêtres, de l’être humain en général. «  Se lit donc, en arrière plan, une dimension nouvelle, celle d’une conscience de la réincarnation, et d’une pensée karmique qui relient les hommes à leur passé et à leur avenir5 ».
  • Une présence de dimensions millénaristes et messianiques. Cela peut aller d’une posture apocalyptique dangereuse de la « secte » Aum, à un usage immodéré des célèbres prophéties de Nostradamus par les mouvements Agon-shû ou Kôfoku no Kagaku.

3- Quelques exemples de nouvelles-nouvelles religions.

  • L’Agon-Shû 阿含宗 est un nouveau groupe bouddhiste fondé au Japon en 1978 par Seiyu Kiriyama. Agon en japonais traduit le mot agama ou sutra en sanscrit, qui désigne des écrits sacrés, des recueils de textes, de discours des toutes premières écoles bouddhistes. En ce sens, l’Agon-shû relève du courant Mahâyâna, ou « Grand véhicule », à savoir, un bouddhisme qui se veut originel, proche de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni.

Ce mouvement enseigne6 aux laïques, non seulement les sutras (agama) anciens, mais aussi des activités plus ou moins ésotériques, comme un ensemble de mudra ( techniques gestuelles symboliques principalement des mains mais également d’autres parties du corps, afin de canaliser utilement les flux énergétiques corporels), les cérémonies du feu, les gomas ( techniques de contemplation du feu et d’identification au divin)…

Les prophéties de Nostradamus (astrologue français du XVIe siècle) qui ont commencé à être traduites au Japon à partir de 1973, sont très sollicitées par l’Agon-shû, comme par d’autres nouveaux groupes religieux d’ailleurs. Les idées de nature apocalyptique intéressent vivement les fondateurs de mouvements religieux actuels qui se veulent eux-mêmes prophètes.

La fête des étoiles (Hoshi matsuri7) organisée par l’Agon Shû «rassemble chaque année près de 500 000 personnes dans les montagnes de l’est, à Kyôto, pour un spectacle retransmis par satellite, où se mêlent bouddhisme ésotérique et culte des montagnes8». La religiosité se fait spectacle.

  • Le mouvement Aum shinri-Kyô アウム真理教crée en 1984 par Shoko Asahara d’inspiration à la fois hindouiste et bouddhiste. Shinri-Kyô signifie « enseignement de la vérité suprême » et Aum9 est un mot sanscrit bien connu dans l’hindouisme pour signifier le pouvoir de destruction (du mal) et de création (du bien) dans l’univers, c’est le son primordial symbolisant la trimurti. C’est une véritable secte dirigée par un « guru », Asahara Shôko, dont les adeptes se recrutent au Japon et en Russie après 1992. Les pratiques de lavage de cerveau sont courantes et les activités criminelles ont clairement pour but de mettre fin à la civilisation actuelle. Asahara est en harmonie avec une partie de la jeunesse japonaise qui estime que les religions instituées, et notamment le bouddhisme, sont incapables de répondre à leur demande de quête spirituelle. La secte attire une jeunesse éduquée à l’université mais insatisfaite du rationalisme scientifique ambiant, Aum leur propose une solution alternative de développement personnel. La société est identifiée au Mal, il est donc légitime de lutter et de la détruire. Le spectaculaire attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, attentat qui fit une douzaine de morts et plus de 5000 intoxiqués, surprit les services de sécurité japonais10 habitués à surveiller l’extrême gauche susceptible de commettre des attentats dans un climat de guerre froide11. Cet acte inattendu de la part d’un mouvement religieux choqua beaucoup l’opinion publique japonaise et suscita dès lors un regard largement soupçonneux à l’égard de tout ce qui est religieux. La secte regroupait alors environ 10 000 membres dont 1400 engagés dans la voie monastique. Tout avait été préparé pour que les adeptes demeurent dans le mouvement par l’annonce à l’avance d’une prophétie de persécution, de complot à l’égard d’Aum. En fait, un grand nombre quittèrent alors la secte et ce pour une raison bien précise: lors du procès, le refus du guru d’admettre publiquement la doctrine du poa.12ポア( tuer peut être considéré dans certains cas comme un acte de compassion pour éviter à une personne l’accumulation d’ un mauvais karma!)

En 2000, Aum changea de nom, le mouvement s’appelle désormais Aleph. La secte survit avec les mêmes croyances, le même guru entouré d’environ 1600 adeptes, mais tout de même étroitement surveillé par la police ! Étonnant Japon!

III- Quelques nouvelles tendances .

1- L’arrière plan socio-culturel et idéologique13 des années récentes est en grande partie semblable à celui des autres grands pays qui ont connu de profondes et rapides mutations liées à la modernité et à l’urbanisation à outrance.

  • La stupeur face aux attentats commis par la secte Aum révéla les limites d’un système éducatif où de brillants étudiants dépités par une non-reconnaissance de leurs compétences par la société, font le choix d’adhérer à ces nouveaux mouvements religieux à la recherche d’un épanouissement personnel. La société dite d’abondance ne leur offre plus de repères, parfois pas de perspectives non plus. Le phénomène de sécularisation depuis la guerre, à savoir cette déprise des institutions religieuses sur les faits et gestes du quotidien, pousse à l’individualisation de croyances librement choisies ( du moins le croit-on). Le religieux est privatisé, nous sommes loin ici des anciennes solidarités villageoises avec ses rites shintô.
  • Il y a de plus, un risque non négligeable d’une certaine collusion avec des dérives nationalistes qui considèrent le Japon (le concept Nippon au sens de pays des divinités) comme la terre d’élection d’une nouvelle civilisation apte à remplacer la civilisation occidentale jugée trop rationnelle. Une forte conscience de leur « iléité » pousse nombre de Japonais à se percevoir comme radicalement différents. C’est ainsi que ces nouveaux mouvements spirituels sont moins tournés vers les besoins de l’existence présente, comme c’était le cas des « anciennes nouvelles religions », mais plus vers l’au-delà, vers l’avenir d’une civilisation autre, plus spirituelle, pionnière pour l’humanité.
  • Est-ce l’amorce d’un rejet de l’ancrage à l’occident? Est-ce la trace d’une recherche d’un modèle propre ? Ou simplement l’expression chaotique d’une société en perte de repères ?

 

2- Les « nouveaux mouvements spirituels » (Shinreisei undô)

  • Quasi naturellement, la plupart des NNR finissent par se rapprocher des « anciennes nouvelles religions », par leurs comportements et leurs organisations. C’est alors que surgissent des «nouveaux mouvements spirituels» révélateurs de la grande aptitude japonaise à la fragmentation religieuse. Les groupes volontairement peu structurés, aux contours flous, sont en réaction au rationalisme de notre époque, à tout ordre institutionnalisé, qu’il soit religieux ou social.
  • C’est l’épanouissement individuel qui est visé dans une ambiance de réenchantement du monde qui puise ses sources tant dans les sagesses ésotériques extrêmes orientales que dans le terreau du New Age américain. L’offre de connaissance, livresque ou d’internet, est abondante, à tel point qu’un navigateur spirituel internet a été créé en 2005 : Spinavi.
  • Cette nouvelle culture spirituelle qui se veut post-moderne, réactive d’anciennes pratiques divinatoires et magiques du vieux fond chamanique et shintô. C’est une sorte de New Age revu et corrigé par les vieilles cultures japonaises. Des techniques de transformation spirituelle, dans une perception holistique, de self-spirituality, proches du concept d’ « autogestion spirituelle » cher au sociologue français Pierre Bourdieu, convergent vers cette idée qui consiste à penser que si l’on change son cœur, on contribue par là-même à changer le monde.
  • On n’adhère pas à ces nouveaux mouvements comme on le faisait aux « anciennes nouvelles religions », les jeunes adeptes, « zappeurs » là aussi, pratiquent sans complexe un « nomadisme spirituel » autorisé par une absence de doctrine, de dogmes structurés. Traverse tout cela, un sentiment de nécessaire harmonie de l’homme avec la nature : cet animisme revisité trouve une certaine résonance avec le mouvement écologique contemporain.

3- Un exemple d’adaptation du bouddhisme aux demandes de la société actuelle: l’essor des pratiques funéraires des animaux de compagnie.

Le Japon est le pays champion pour les animaux de compagnie, signe certainement d’une grande solitude des personnes vivant dans les grands espaces urbains, mais aussi, phénomène affectif compensateur d’un pays qui voit son taux de natalité diminuer de façon inquiétante. Le monde du business l’a bien compris, ces dernières années ont vu se multiplier les entreprises spécialisées pour les chiens de compagnie non seulement le toilettage, mais aussi les accessoires, la nourriture, les restaurants, les hôpitaux et de plus en plus les cimetières. C’est l’aspect funéraire qui nous retiendra ici car il incorpore du religieux.

Si les pratiques funéraires pour animaux remontent à l’époque Edo14, depuis les années 80, le phénomène a pris une grande ampleur et peut être qualifié de phénomène de masse.

Comme pour les humains, ces funérailles sont prises en charge directement par des bouddhistes ou du moins, suivent le rituel bouddhiste.

  • Au monastère Zen Reibain à Tôkyô, une tombe collective pour animaux de compagnie a été érigée à la demande des « paroissiens ». La crémation est de la responsabilité des particuliers, le monastère n’assure que l’enterrement des os et des cendres. Sur une dalle de marbre sont dessinées les effigies stylisées des animaux (chien, chat, oiseau..) aux côtés de l’inscription « tomo » – ami-, qui souligne l’affection des maîtres. Une offrande d’eau et un vase de fleur, une photo, viennent compléter le dispositif bouddhiste classique. Lors de la cérémonie de l’enterrement, le moine récite un sûtra, et assure les rites ( le 7e, le 35e, le 49e, et le 100e jours après la mort, puis le 1er, 3e et 7e anniversaires de la mort). La périodicité est plus courte que pour les humains, sinon, le principe est le même. Une seule différence tout de même, l’animal ne reçoit pas de nom posthume bouddhique.
  • Il existe aussi des cimetières animaliers privés qui présentent d’étranges similitudes avec l’ambiance des monastères bouddhiques. La plupart du temps, les maîtres assistent à la crémation de l’animal. Le crématorium est doté d’un autel bouddhique. Après un certain temps de crémation, le squelette de l’animal est présenté à la « famille » qui procède comme pour un être humain : à l’aide de longues baguettes15, on se passe des os choisis qui sont ensuite déposées dans une urne funéraire. L’urne peut soit rejoindre la maison « familiale » où elle est vénérée, soit faire l’objet d’un culte dans un cimetière spécialisé, ossuaire individuel ou casier fermé par une pierre tombale. On voit apparaître des épitaphes à l’occidentale et en anglais ( Rest in peace), mais seul est mentionné le nom familier du chien, il n’y a pas de nom posthume bouddhique, ce «qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un véritable processus d’ancestralisation».16
  • Que penser à partir de l’essor de ces phénomènes quant aux implications religieuses pour le Japon? De l’aveu même d’un moine bouddhiste : « les animaux de compagnie sont devenus des membres de la famille , mais, si le bouddhisme respecte aussi bien les animaux que les hommes, des distinctions doivent être faites ».Fabienne DUTEIL-OGATA en conclut que « la rhétorique du moine montre bien qu’il n’ a pas encore élaboré un discours définitif sur la place à accorder à l’animal de compagnie dans le dogme bouddhique 17».Nous l’avons noté, la seule différence avec les humains est l’absence d’un nom bouddhique post mortem, est ce que cela signifie que l’accès à la bouddhéité 18leur est refusée? Derrière cette anthropormophisation des pratiques funéraires pour animaux de compagnie, l’on comprend certes que le bouddhisme institutionnel cherche à conserver son quasi monopole sur le domaine de la mort, mais l’on peut aussi légitimement s’interroger sur les évolutions antropologiques sous-jacentes.

Devant de telles évolutions aussi rapides, nombreuses que complexes, il est bien évidemment impossible de conclure de façon certaine. «Il est difficile d’imaginer, disait déjà il y a quelques années un spécialiste français de ces questions, Dennis Gira,19 comment les diverses religions du Japon vont se développer à l’avenir… mais disait-il, in fine, il n’est pas déraisonnable de dire que toutes ces religions sont de vraies forces spirituelles au Japon et continueront de l’être ».

Traditionnellement centrée sur la famille ( le bouddhisme) et sur le village ( le shintô), la religion au Japon, expression culturelle et sociale, a connu de nombreux traumatismes depuis plus d’un siècle et demi. Les nouveaux mouvements religieux qui se succèdent et s’imbriquent depuis ce temps, expriment en partie les tentatives de réponses aux situations nouvelles.

Les mutations religieuses certes ont été importantes, mais néanmoins, les formes traditionnelles persistent et coexistent à l’intérieur d’une offre religieuse extrêmement large et difficile à cerner. Depuis toujours, mais surtout depuis le choc des attentats de 1995 commis par la secte Aum, c’est l’indifférence voire l’hostilité à la religion qui caractérise la grande majorité des Japonais. Les pratiques du bouddhisme et du shintô sont perçues plus comme des coutumes culturelles que comme des choix de nature religieuse.

Nous retrouvons là toute l’ambiguïté de notre mot religion, qui, depuis qu’un écrivain latin chrétien, Tertullien, en 197, lui donne avec l’assimilation au christianisme, un « contenu objectivable de pratiques et de croyances 20». Comment avec ce mot religion, forgé pour définir le christianisme, vouloir aussi appréhender d’autres systèmes ? Soit, et de ce fait, concluons avec Jean-Pierre BERTHON, à qui nous devons beaucoup pour cet article, « Coexistent au Japon, une sensibilité religieuse profonde, peu encline aux changements, et une autre, superficielle, dont les jeunes se saisissent pour fabriquer un religieux de circonstance en phase avec les mutations de la société 21».

Christian BERNARD

Consulter l’article d’introduction aux religions au Japon

1Jean-Pierre BERTON, Naoki KASHIO, « Les nouvelles voies spirituelles au Japon : état des lieux et mutations de la religiosité ». In Archives de sciences sociales des religions, N° 109: janvier-mars 2000, pp.67-85.

2Kokoro, le cœur au sens littéral mais aussi, au sens figuré, la pensée, voire même l’âme au sens français du terme. Il s’agit d’effectuer un travail sur soi, afin d’être meilleur dans ses relations aux autres, y compris les ancêtres, afin d’être dans une posture, et un agir justes, seuls aptes à donner au fidèle le bonheur ( salut) terrestre.

3Jean-Pierre BERTHON rappelle que dans l’univers mental des Japonais villageois, la frontière entre le monde visible et le monde invisible était bien plus ténue que dans notre occident . Cf son travail sur Yanagita KUNIO (1875-1962), agronome et fondateur de l’ethnographie japonaise pour qui les croyances populaires sont la source de la religion japonaise par opposition au shintô d’État qu’il connut.

4Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 625p., 2007, p.397.

5Jean-Pierre BERTHON, Les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

6Voir sur internet (http://video.google.com) une vidéo promotionnelle à destination d’un public américain. Vous y verrez et entendrez en direct, le fondateur Seiyu Kiriyama vous parler de ce bouddhisme originel.

7Taper cette expression sur un moteur de recherche et vous aurez des vues de ce grand spectacle d’hiver à Kyôtô.

8Jean-Pierre BERTHON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, note 22.

9A pour la création, U pour la continuation, M pour destruction.

10Aum avait fini par obtenir la reconnaissance officielle comme organisation religieuse en août 1989, aussi, la police, en cas d’erreur craignait d’être accusée de discrimination religieuse.

11 Le plus grand nombre de morts est enregistré à l’intérieur même du groupe à qui le guru impose des tortures ascétiques.

12« Asahara entre dans un état de méditation par l’intermédiaire duquel il guide l’esprit de l’ascète comme celui du défunt vers un monde spirituel plus élevé. Il empêche de la sorte ceux qui ont mal agi et dont le karma est mauvais, d’errer dans les enfers. Ainsi, ceux que Aum assassine ou ceux qui décèdent de punitions ascétiques trop sévères trouvent-ils le salut grâce à Asahara ». in READER Ian, Religious violence in contemporary Japan, the case of Aum Shinrikiô, Richemond, Surrey(G.-B.), Curzon Press, 2000, 304 p., p.111.

13Jean-Pierre BERTON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

14A Nagato se trouve une tombe collective de baleines

15D’où le tabou, l’interdit, qui condamne le fait de se passer de la nourriture de baguette à baguette lors d’un repas, car ce geste est éminemment lié aux funérailles.

16Fabienne DUTEIL-OGATA, les pratiques funéraires des animaux de compagnie : nouveaux traitements, nouvelles corporéités. Ce passage doit également aux expériences semblables vécues par mon fils Jean-Baptiste, lors de funérailles de chiens au Japon.

17idem

18C’est-à-dire l’accès à la nature de bouddha.

19Dennis GIRA, « Les religions au Japon », in L’Encyclopédie des religions, T 1, Bayard, 1997, p.1144.

20Maurice SACHOT, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 395 p, 2007, p.95.

21Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon, Fayard, oput.cit., p.408.

 

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ? article précédent : le christianisme au japon

 

 

Assez peu présent dans les ouvrages généraux consacrés aux grandes religions [], le shintoïsme est méconnu de la grande majorité des Français, alors que les clichés abondent sur certaines pratiques du bouddhisme zen japonais. Peu d’ouvrages en français sur le shintô vite qualifié d’animisme, voire de religion première selon la nouvelle appellation [] Avec plus de cent millions d’adeptes selon les statistiques religieuses japonaises officielles, le shintoïsme n’est donc pas la pratique d’une petite minorité archaïque, mais est bel et bien inscrit au cœur de la vie quotidienne de ce pays. Alors qu’il est usuel de reprendre la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante pour rendre compte de l’essor du capitalisme anglo-saxon, personne ou presque ne s’étonne que la seconde puissance économique mondiale puisse être le fait d’animistes ! Avec tout ce que ce terme véhicule de péjoratif dans la pensée occidentale .

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ?

1- Il apparaît bien difficile de rendre compte de ce que représente le shintoïsme au Japon , et de l’exprimer avec des concepts, des catégories de pensée qui nous sont propres et bien souvent inadaptées au sujet étudié.

a- Le shintoïsme est-il, comme on le prétend souvent, la religion nationale japonaise ? Est-il même une religion ? Ce concept de religion, que le christianisme a élaboré pour se dire lui-même à l’époque de Constantin [] , est d’introduction récente au Japon. Le mot shûkyô 宗教qui traduit notre mot religion, n’apparait qu’à l’époque Meïji 明治( 1868- 1912) sans pour autant refléter vraiment la réalité japonaise, le shintô神道 . Le choc de la rencontre d’alors , avec la civilisation occidentale, contraint le Japon à utiliser cette notion de religion car toute civilisation se doit d’en posséder une comme cœur identitaire. Le contexte nouveau déboucha sur une situation inédite, le Japon se retrouva avec deux religions traditionnelles, souvent pratiquées par les mêmes personnes : le shintoïsme dont les empereurs Meïji ont voulu faire le véritable système natif et identitaire national, et le bouddhisme, la religion venue de l’étranger, de la Chine中国 et de Corée韓国. Dans nos catégories de pensée, le shintoïsme avec ses milliers de divinités ( les kami 神), nous apparaît comme un polythéisme dénué de tout dogme, de toute foi, de toute théologie construite… nous sommes loin du contenu classique de ce que nous appelons religion .

b- Contrairement à ce qui est souvent affirmé un peu trop rapidement, le shintoïsme n’est pas la religion traditionnelle du Japon. Si certains noms de divinités remontent en effet à la nuit des temps, cela n’implique pas forcement l’existence d’une religion au sens d’un système institué. Le mot shintô qui n’apparait pour la première fois qu’en 720 dans les Annales du Japon (Nihon Shoki日本書紀 ) pour qualifier la vénération des divinités, ne renvoie aucunement à une religion organisée. Cette époque de vénération des kami est parfois abusivement qualifiée de shintô ancien au lieu de « culte des divinités ».

C’est l’arrivée du bouddhisme au Japon à partir de 522 qui vint bouleverser la donne par un double effet :

  • d’amalgame entre des pratiques anciennes et les nouveautés venues de Chine et de Corée.
  • de réaction de défense nationaliste des éléments disparates du culte des divinités, qui s’organisa progressivement en un système qui prit le nom de shintô : la voie des dieux. Cela n’est net qu’à partir du XIIIe siècle seulement.

L’expression shintô, d’origine chinoise, est constituée de deux idéogrammes : shin qui désigne la divinité et dao (écrit et prononcé tô) pour dire la voie, le chemin vers. Littéralement, le shintô est le chemin vers les divinités . Les Japonais utilisent également l’expression Kami-no-michi 神の道pour désigner cette voie vers les divinités . Le concept est donc chinois, c’est le même que dans taoïsme, l’autre voie . Historiquement, il n’y a de shintoïsme qu’après l’introduction du bouddhisme au Japon, c’est-à-dire, à l’époque médiévale. Pour être encore plus précis, ce n’est qu’à l’époque d’Edo (1603-1867), c’est-à-dire la période juste avant celle du Meïji, que le shintô s’érige vraiment en système religieux autonome.

La grande faiblesse du shintô face au bouddhisme fut pendant longtemps son mutisme sur l’au-delà. Pour y remédier, fut élaborée début XXe siècle avec Hirata Atsutani, une cérémonie spécifique – le shinsôsai-. Les habitudes étant prises, la plupart des Japonais préfèrent le rituel bouddhique pour leurs cérémonies funéraires, et cela est toujours le cas de nos jours .

2- Le shintoïsme est-il un animisme ?

a- La tentation est de répondre par l’affirmatif, et cela pour au moins deux bonnes raisons :

  • De nombreux objets naturels, tel arbre, tel rocher, tel site …, sont vénérés au point d’affirmer qu’il existe un véritable culte de la nature. Parmi les clichés assez connus, retenons cette étonnante cordelette de pailles de riz tressées qui sépare, tel arbre ou tel rocher, du monde profane. L’arbre vénérable en question ne se nomme t-il pas en japonais, l’arbre des dieux- shinmoku- ? C’est un peu comme l’arbre aux fées des forêts enchantées de notre occident .
  • Des écrivains japonais eux-mêmes ont utilisé ce terme d’animisme ( animisumu) pour bien signifier à l’Occident, que le Japon des années 60 et 70 avait retrouvé, grâce au miracle économique d’alors, toute sa fierté nationale et pouvait de ce fait, dire ainsi sa spécificité dont il n’avait plus à avoir honte . Ainsi, le shintô, la voie des dieux, installé au centre du processus identitaire japonais, se pose comme un animisme face aux religions des autres, des étrangers. Cette appellation est donc une façon de cultiver sa différence .

b-Seule une analyse plus fine peut nous amener à nous interroger sur la réelle pertinence de cette étiquette d’animisme .

  • Certes, les éléments naturels les plus souvent divinisés sont ceux dont l’homme a le plus besoin dans le quotidien, comme l’eau (penser aux rizières bien sûr), le soleil, le feu…, mais on ne peut réduire le shintô à ce seul aspect des choses, car, de fait, les trois divinités les plus célébrées dans les sanctuaires shintô ne sont pas issues de la nature . Il s’agit de :
    • Hachiman Dai-Myôjin, kami très populaire vénéré dans près de 25000 sanctuaires, honoré en fait comme un bodhisattva.
    • Inari, à l’origine dieu de la croissance du riz, tantôt masculin tantôt féminin, ce kami devint tellement populaire qu’il est le protecteur de très nombreux groupes, aussi disparates, que les commerçants, pompiers ou prostituées .. Divinité polyvalente qui emprunte autant au bouddhisme qu’au shintoïsme . Son messager, ou elle-même parfois, est représenté par un renard., C’est la divinité syncrétique par excellence. Inari Tenjin, l’un des rares hommes anciens divinisé, patron des lettrés .
  • Le concept d’animisumu qui « correspond à une vision assez angélique d’un Japon où régnerait le respect de la nature  [] », ne correspond pas exactement à ce que nous entendons par animisme. Au XIXe siècle, nous, occidentaux colonisateurs, avons classé les religions du monde, de sorte que l’animisme ne représentait que le tout premier degré d’une hiérarchie dont le sommet était occupé par les religions révélées et in fine par le christianisme. L’animisme était donc perçu comme une croyance encore primitive. A l’opposé, de nombreux anthropologues contemporains reconsidèrent l’animisme et le positionnent comme une façon particulière de voir le monde, présente à toute époque, sans aucun jugement de valeur. Ainsi conçu, l’animisme serait un mode de perception du réel où la nature est régie par des esprits analogues à la volonté humaine. La croyance, pour employer ce terme usuel, n’est pas ici article de foi ou de dogme, mais relève de l’expérience vécue . Il ne saurait non plus y avoir de transcendance .

Ainsi donc, si indéniablement dans les origines lointaines du shintoïsme, il y eut un apport animiste et chamanique venu des régions de l’Altaï par exemple, sa constitution en un système autonome résulte de syncrétismes complexes. Le shintô actuel ne peut se réduire à une catégorie convenue d’animisme, de culte de la nature, voire de culte des ancêtres . Il est en fait multiforme, spécifique au Japon, inclassable dans nos catégories que l’on voudrait universelles. La déesse Ianari est un bel exemple de ce syncrétisme .

3- Comment dans le Japon actuel est vécue cette voie vers les dieux ? On peut s’étonner, a priori, de la vitalité du shintô dans ce Japon contemporain, où le shopping débridé semble bien cacher un mal-être spirituel profond.

a- Pour tenter de comprendre, revenons un instant sur les récents traumatismes subis par le Japon .

L’époque Meïji fut celle de la rencontre brutale avec l’Occident dominateur. Le Japon comprit alors qu’il lui fallait réagir et se hisser au même plan que l’Occident s’il ne voulait pas subir le sort des autres pays d’Asie. Le choix fut fait par l’empereur d’un Shintô d’État, d’un système officiel où ces vieilles traditions seraient contraintes de soutenir la nouvelle politique du pays. Le nouvel État-Nation se servit du shintô comme d ’une religion civile. L’empereur présenté comme le descendant de la déesse soleil fit du Japon un pays divin . Que l’on se remémore la farouche résistance des soldats japonais [] lors de la défense de leur sol sacré en 1945 !, Pour la première fois, l’empereur est l’objet d’un culte dans des sanctuaires desservis alors par des fonctionnaires. Le shintô d’État est au cœur de la politique nationaliste de l’entre deux guerres.

Dès le mois de décembre 1945, le vainqueur américain mit fin à ce shintô officiel qui « innervait toute la nation via l’école et l’institution familiale [] » . La constitution de 1947 installa une séparation de la religion et de l’État. Le shintô traditionnel redevenu simple religion se réorganisa en février 46 sous forme d’une fédération, l’Association des sanctuaires shintô – Jinja honchô-. Les Américains, qui dans un premier temps pensèrent interdire le shintô afin de le punir de son soutien à l’impérialisme nippon, optèrent finalement pour une politique de liberté religieuse, et surtout pour une attitude qui n’affaiblirait pas le système impérial, seul garant de la cohésion nationale. L’empereur , d’ailleurs, ne fut pas inquiété par le tribunal allié. []

b-Le Japon contemporain demeure fortement marqué par cette époque du shintô officiel .
- De nombreuses habitudes perdurent au-delà du texte constitutionnel de séparation religion-État . Il en est ainsi d’un sujet fâcheux, mais toujours d’actualité : de nombreuses personnalités politiques japonaises, ont l’habitude depuis la fin de la guerre, d’aller se recueillir officiellement au sanctuaire de Yesukuni au nord de Tokyo, sur les stèles des soldats morts pour l’empereur lors de la seconde guerre mondiale . Or, parmi les morts pour la patrie, figurent de nombreux criminels de guerre exécutés suite à une condamnation par un tribunal américain de Tokyo. Tous ces soldats morts au combat ont été divinisés selon une pratique récente créée seulement au Meïji.
- De nombreuses pratiques actuelles du shintô sont les héritières directes du shintô officiel d’avant guerre . Ce shintô national apparaît de plus en plus comme la spécificité identitaire du pays . Par ces temps de crise actuels, l’accentuation d’une certaine xénophobie ne peut que renforcer cette tendance nationaliste . Ce shintô nationaliste, qui consiste en une vénération de la terre du Japon et de ses héros, est un peu l’équivalent aux USA du patriotisme exprimé religieusement lors de journées comme l’Independance day ou le Memorial Day .
- Ce mouvement converge également avec la nécessité récente d’apparaitre comme le pays de l’écologie, de l’harmonie avec la nature, par contraste avec d’autres pays encore largement indifférents à cette question environnementale .

c- Quelles sont les pratiques shintô actuelles les plus caractéristiques ?

Pour la grande majorité de la population, le regain actuel de pratiques shintô s’exprime essentiellement par une fréquentation soutenue des sanctuaires, petits et grands, au rythme du calendrier festif et selon les besoins personnels . Un dicton populaire affirme que l’on « sollicite les dieux uniquement en cas de difficultés » (En japonais : komattatoki kamidanomi困った時神頼み ).
- *Ces dieux, qui sont-ils exactement ? La réalité du mot Kami est difficile à rendre en français . Il s’agit d’énergies, d’esprits, de forces supérieures à l’homme . Sont déclarées kami, les forces naturelles, comme le vent, l’eau, mais aussi, tout ce qui semble mystérieux, redoutable, la mer, la montagne, le volcan, les rochers, le bois … on prétend qu’il existe huit millions de kami ! Rappelons que le chiffre huit, dans la mythologie japonaise, est symbole de la multitude . Dans la vie courante, ce sont surtout les forces tutélaires du lieu où l’on vit qui sont vénérées, dans des temples de quartiers, voire de magasins ou d’usine . Si certains clans japonais prétendent descendre d’un ancêtre kami, donc d’un humain divinisé, il ne s’agit pas pour autant d’un culte des ancêtres car tout ancêtre n’est pas forcement un kami . Il n’y a pas de divinité suprême comme dans les mythologies gréco-romaines, le ciel, contrairement à la Chine voisine, n’est pas une divinité. Certes, les kami qui sont censés résider dans le ciel, descendent régulièrement sur la terre nipponne pour rendre visite aux sanctuaires. Le kami n’est ni bon ni mauvais, mais il peut néanmoins devenir irascible ! De fait, il inspire un sentiment de crainte respectueuse . Le plus souvent, on le prie pour obtenir la réalisation d’un souhait . A cette occasion, l’on prend soin de lui présenter une offrande en frappant dans ses mains pour attirer son attention, car le kami n’est pas omniprésent .
- *Que sont les lieux de culte shintô ?

A l’origine, dans le cadre d’une civilisation rurale, le lieu de culte n’était qu’un simple espace carré délimité par des piquets de bambou entre lesquels on tendait des cordelettes de pailles de riz tressées . A l’intérieur de cet espace ainsi sacralisé, le kami était censé résider, soit dans un arbre, soit dans un rocher …

Actuellement encore, le sanctuaire shintô est délimité par une enceinte que l’on franchit par un portique ( un tori) []. constitué de deux piliers verticaux surmontés de deux poutres horizontales. Le sanctuaire est ouvert à tous, le tori n’est nullement une fermeture, même s’il assume la fonction symbolique d’une séparation entre espaces sacré et profane . Parfois le tori sert d’ex-voto offert par une famille reconnaissante et, dans ce cas, on peut avoir une série impressionnante de milliers de torii formant ainsi une sorte d’ allée couverte. Une fois le tori franchi, le chemin qui mène au sanctuaire évite d’être trop direct, on préfère des zig-zag [] ou des escaliers, car le chemin du pèlerin doit être marqué par l’effort . A la campagne comme en ville, ces silhouettes de torii se voient de loin, marquent le paysage, comme les clochers d’églises dans nos paysages occidentaux .

Le sanctuaire est surveillé par des gardiens, les komainu 狛犬, sorte de monstres de pierre ressemblant le plus souvent à des lions . Les statuettes d’animaux sont fréquentes, l’animal le plus courant est le renard Inari, divinité liée au riz. Inari 稲荷 est vénéré non seulement par des riziculteurs mais également par le grand public soucieux de réaliser de bonnes affaires .

Les antiques cordelettes de pailles de riz tressées sont toujours présentes ( les shimenawa), suspendues à un portique, ou à un arbre kami. Les quatre bandelettes de papier blanc accrochées à ces cordelettes symbolisent la purification, la sacralisation du lieu . Le sanctuaire à proprement parler sert principalement à abriter le kami du lieu, les fidèles ne pénètrent pas dans le « saint des saints », le honden 本殿. Les 79070 sanctuaires shintô recensés dans la très puissante Association des sanctuaires shintô, la plus importante organisation religieuse du Japon, reçoivent quotidiennement un flot ininterrompu de fidèles venus formuler des vœux les plus divers, de la réussite à un examen à celle des affaires financières ou commerciales. Les Japonais prient en déposant des tablettes sur des autels. On écrit son vœu sur une tablette achetée sur place et on la place, par exemple, dans un arbre, avec de nombreuses autres, pour être exaucé. Des amulettes, également achetées au sanctuaire (les omikuji御神籤 ) vous prédisent votre avenir. Des amulettes se rencontrent également hors des sanctuaires, dans une vitrine de magasin , dans le train …

Certains moments de l’année, comme le premier de l’an, sont également l’occasion de grands rassemblements pour une première visite. C’est par exemple le cas en plein Tokyo dans la petite forêt qui entoure le sanctuaire Meiji, ou encore du monastère Sensôji situé dans le quartier populaire d’Asakusa.. On adresse au kami local le vœu d’une année heureuse et réussie .Tous les événements joyeux de la vie des Japonais, de la naissance au mariage, passent par ces sanctuaires shintô. Le shintô qui ne connait pas de dogmes, de spéculations sur l’au-delà, se résume en une série de rituels où l’essentiel consiste à réaliser une harmonie entre l’homme et les forces environnantes. Cette harmonie est conçue comme une pureté intérieure et extérieure : l’entrée dans un sanctuaire est précédée d’un geste de purification avec de l’eau, les bains tiennent une grande place dans la vie quotidienne des Japonais . Lors des grandes cérémonies nationales, des processions festives sont organisée, les matsuri,x 祭り, [] au cours desquelles chacun exprime simplement ce bonheur d’être. Le parc et les jardins du sanctuaire sont le lieu de promenade privilégié des familles le dimanche.

  • La cérémonie du mariage . Elle peut se dérouler indifféremment selon des rites religieux différents : shintô, bouddhiste ou chrétien, cela indépendamment de la « religion » des mariés .( Pour le mariage chrétien , voir l’article sur le christianisme au Japon ). La cérémonie la plus populaire est celle qui relève du shintô. La célébration menée par un prêtre shintô se déroule dans une pièce spéciale – dans les grands temples- , elle commence par un rituel de purification reçu par les membres des deux familles assis de part et d’autre d’une longue table, tandis que les futurs mariés se tiennent au centre de la pièce, dos à dos . Le prêtre annonce le mariage au kami et des coupes de saké sont échangées comme serment de mariage. Ce rituel central, San-San-ku-do ( littéralement trois fois trois) est le moment fort de la cérémonie . Après lecture par le célébrant du serment de leur union, les mariés offrent au kami des branches de sakaki, s’inclinent par deux fois, frappent dans leurs mains pour attirer l’attention de la divinité, saluent une dernière fois et retournent à leur place, cette fois face à face . A son tour, l’assemblée boit le saké en trois fois, le prêtre félicite les nouveaux mariés, chacun s’incline et sort . La cérémonie est terminée .
    - Pour visionner quelques photos de la cérémonie de mariage ainsi que d’autres faits liés au shintô, voir le site internet http://jacques.prevost.free.fr/cahi…

Nous mesurons ici la part dévolue au shintô, celle qui consiste à s’occuper de la gestion des problèmes de ce bas-monde : récolte, richesse, santé … Ce créneau d’activités, si l’on peut s’exprimer ainsi, lui a été laissé par le bouddhisme qui n’a pas souhaité, ou n’a pas pu, supplanter cette influence populaire solidement enracinée des kami. Shintoïsme et bouddhisme vivent en fait dans une grande symbiose, à tel point que la plupart des fidèles ne savent plus très bien si leur offrande et prière s’adresse à tel kami ou à tel bodhisattva . Peu importe au fidèle, l’essentiel est de faire vivre des coutumes que l’on croit toutes ancestrales ( alors que certaines ne datent que du Meiji). Pour beaucoup de Japonais, ces rituels ne relèvent pas du religieux mais seulement de la tradition au sens large . Une tradition qui innerve tous les aspects de la vie quotidienne, des rituels de combats de sumo, au théâtre Nô où sont représentées des légendes épiques d’inspiration shintô. Il n’est pas rare de voir un prêtre shintô venir « bénir » telle usine ou tel chantier dans un quartier en plein centre ville. Ce shintô très populaire est un bon marqueur de paysage comme d’identité . Dans le sumo, les rites sont largement aussi importants que le sport lui-même. L’arbitre, vêtu comme un prêtre shintô (grande robe blanche et mitre noire) veille à ce que les lutteurs jettent bien la poignée de sel qui va purifier l’arène et se balancent d’un pied sur l’autre pour écarter les forces maléfiques .

La pratique du shintô, on l’aura compris, ne résulte pas d’une démarche de choix individuel, mais simplement d’une participation à la culture traditionnelle et identitaire du pays . La composante nationaliste n’est jamais loin .

Face à un interlocuteur occidental, le Japonais est surpris d’apprendre que nous classons le shintô dans le registre du religieux, il s’étonne de notre étonnement à l’égard de pratiques que nous jugeons superstitieuses, il ne répondra pas à notre demande d’explication rationnelle, tout simplement parce que cette question du pourquoi lui semble incongrue, l’essentiel étant de pratiquer …. parce qu’il en a l’habitude ! L’indifférence religieuse est une caractéristique importante de l’actuelle société japonaise, les pratiques shintô relèvent donc bien essentiellement de la tradition. Le passé récent du shintoïsme permet en partie de comprendre pourquoi il est difficile de considérer cette voie vers les dieux comme une religion . Au temps Meiji, le système du shintô d’État ( Kokka shintô国家神道 ) exclut le shintô de la liste des religions, au mépris de la liberté religieuse inscrite dans la constitution . Le culte des divinités fut érigé en devoir civil obligatoire . Ainsi, contrairement au bouddhisme devenu religion, le shintoïsme ne le devint qu’en 1946. L’habitude était prise de le percevoir sur un autre mode.

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Christian BERNARD


] C’est le cas par exemple de l’ouvrage récent, fort intéressant par ailleurs, de Jean-Christophe ATTIAS et d’Esther BENBASSA intitulé « des cultures et des dieux » chez Fayard, Or, précisément ce pays au multiples dieux et à la culture bien spécifique est bizarrement absent du chapitre sur les religions d’Asie.

[] Par un curieux hasard, la Maison de la culture du Japon à Paris, quai Branly, se trouve à deux pas du tout nouveau Musée des arts premiers.

[] C’est tout le travail original de Maurice SACHOT, L’invention du christ, genèse d’une religion, éditions Odile Jacob, 250 p., 1997

[] MACE François, le « shinto », une religion première au XXIe siècle ? Revue Sciences Humaines, Grands Dossiers n° 5 « Aux origines des religions », déc.2006-janvier-février 2007

[] Le mot kamikaze ( ou l’on retrouve ce terme de kami – littéralement « vent divin » désigne primitivement des vents considérés comme divins, car, en 1274 et 1281, ils détruisirent les flottes coréano-mongoles et ainsi sauvèrent le Japon d’une invasion étrangère. Tout naturellement en 1944, face au manque d’avions, les pilotes-suicides (2000) prirent-ils ce nom de kamikaze.

[] BERTHON Jean-Pierre, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSSOU, Fayard, 608 p., 2007, p. 394.

[] L’Empereur Hirohito s’exprima à la radio pour la première fois le 14 aout 1945 pour annoncer la fin de la guerre de sa défaite. Ce discours, enregistré la veille sur phonographe dans une langue archaïque, celle de la cour, difficilement compréhensible par le peuple japonais, est connu sous le nom de Gyokuon-hoso. ( ce qui signifie : bijou de voix radiophonique) . Le discours est disponible sur internet, notamment sur YouTube.com. Même si l’on ne comprend pas , il est émouvant d’entendre cette voix , celle d’un empereur considéré comme un dieu . C’est d’ailleurs, au cours d’un autre discours radiodiffusé, celui du 1er janvier 1946, qu’ Hirohoto annonça qu’il renonçait à sa nature « de divinité à forme humaine ». Désormais, il n’était que le « symbole de l’État » par le bon vouloir des Américains

[] Le tori serait pour certains le symbole du perchoir du coq qui annonce le lever du soleil, coq se dit en effet tori, pour d’autres, le tori figure le kanji du ciel . Les torii sont souvent en bois peint de rouge ou d’orange et noir

[] En Chine, les esprits maléfiques sont réputés être incapables d’avancer dans un chemin en zig-zag

[] Les matsuri,( rites, festivités) qui ont lieu le plus souvent aux beaux jours sont des fêtes locales avec processions joyeuses de chars, danses dans les villages, Le caractère religieux (visite de sanctuaire, vénération de divinités..) n’est pas exclusif. C’est surtout l’occasion de passer de bons moments avec ses amis