paix

 

Compte rendu de l'ouvrage de Bernard Pénisson, Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.

 publié dans la revue  Stratégique, n° 107, novembre 2014, pp. 158-159, par Olivier ZAJEC

Bernard Pénisson ouvre en épigraphe son manuel d’histoire de la pensée stratégique par une citation de Saint Augustin : “ La paix des hommes, c’est la concorde bien ordonnée ; […] La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre ˮ. (La Cité de Dieu, XIX, 13). Belle manière, et pédagogique, de signifier que la stratégie, “ si elle sert à faire la guerre ˮ, pour reprendre en la décalant la célèbre formule d’Yves Lacoste, n’en reste pas moins prioritairement gouvernée par un souci d’équilibre et de hiérarchie. Équilibre des voies-et-moyens, hiérarchie des priorités : la dialectique stratégique introduit l’action de l’intelligence dans le combat, en reliant ce dernier aux intentions de long terme du décideur politique, qui recherche la concorde et l’ordre de la paix.

Le lecteur ne trouvera pas ici de longs développements sur la théorie stratégique : le premier chapitre, consacré aux “ définitions, principes et modèles ˮ, est volontairement cursif. Il ne dispense pas de la lecture du Traité de stratégie d’Hervé Coutau-Bégarie, dont l’influence et les exemples constituent par ailleurs, et de loin, la première des inspirations de Bernard Pénisson. Dans la longue galerie de portraits qui forme la substance de cet ouvrage, ce sont bien les stratèges et les stratégistes qui dévident le fil d’un récit pour le moins passionnant, lequel nous emmène de Sun Zi aux derniers livres blancs français de 2008 et 2013. 2500 ans d’intelligence, de pensée et de batailles : une telle ambition pourrait paraître démesurée, ou ne devoir être concrétisée qu’au prix d’impasses majeures. Le résultat est néanmoins une réussite. L’auteur parvient à dominer l’immense corpus qu’il a consulté en ordonnant avec bonheur l’aventure stratégique en deux parties principales. La première traite de la pensée stratégique chinoise, de la stratégie occidentale ancienne et médiévale et de la pensée stratégique européenne moderne, avant de se clore sur un chapitre entièrement consacré à Clausewitz. Un choix en forme de “ déséquilibre maîtrisé ˮ que l’on ne peut qu’approuver, et qui permet à l’auteur de rendre compte avec didactisme des grands pans de l’œuvre du Prussien, mais également, assez rapidement, des controverses récentes sur la notion de “ guerre absolue ˮ chez l’auteur de Vom Kriege : les interprétations d’Emmanuel Terray et de René Girard ne manquent pas à l’appel. La deuxième partie de cette Histoire de la pensée stratégique s’ouvre sur les “ nationalismes et impérialismes ˮ, formule qui englobe l’héritage de Napoléon, avant de mettre en regard deux écoles de stratégie continentale, celle de Moltke, et celle de l’École supérieure de guerre française. On trouvera, à propos de cette dernière, un développement bienvenu sur Jean Colin, auteur important que l’on gagnerait à mieux étudier. La stratégie maritime au temps des empires, les guerres totales et la stratégie nucléaire complètent l’ouvrage.

Il est évident que les manuels d’histoire de la pensée stratégique font toujours l’objet de critiques de forme : pourquoi privilégier tel auteur ou telle période ? Faut-il refaire le tour de la riche pensée européenne, ou s’ouvrir davantage à des horizons plus lointains ? Dans le cas présent, ce type de disputatio puriste tomberait à plat. L’ensemble de ce manuel est équilibré, et Bernard Pénisson, membre de l’Institut de Stratégie Comparée, fait œuvre utile avec ce compendium simple et clair, qui doit figurer dans la bibliothèque du stratégiste honnête homme, qu’il soit amateur ou professionnel.

Olivier ZAJEC

[Maître de conférence en science politique, Université Jean Moulin-Lyon III ; chargé de recherches à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), Paris ; professeur à l’École de Guerre]

 

Dans le vif de la géopolitique. Toute question géopolitique renvoie à un équilibre de forces, équilibre non pas à proprement parler instable, mais de tous temps remis en cause. Leurs différences et non un principe d’égalité poussent les pays à se rapprocher, et la tentation hégémonique subsiste au sein de ces groupements, parfois accrue par la menace de l’adversaire commun. C’est donc un jeu plutôt qu’un rapport de forces que révèle partout le géopolitique car elles peuvent se faire et se défaire selon que les oppositions le commandent. En ce domaine, nécessité fait loi. Mais la nécessité, c’est aussi, pour les pays qui voudraient pouvoir se libérer de ce lien – et lequel n’y tend pas, sauf à en faire l’instrument de sa mainmise sur les autres ? – de devoir l’accepter. La disparition du nationalisme est-elle la réponse à cette perpétuation du mode du conflit ?

Il importe de considérer que ce sont les Etats qui ont à établir le droit sur la puissance et ceci donne tout son sens à l’idée géopolitique. La réflexion de Nietzsche s’applique notamment à eux : « La puissance donne le premier droit, et il n’y a pas de droit qui ne soit en son fond appropriation, usurpation, puissance ». Chaque Etat tente de l’assurer d’abord contre le voisin. Leur souveraineté est en droit sans partage mais ils ont toujours été tenus de faire avec les puissances étrangères et d’affirmer la leur propre au besoin par des alliances. Les Etats assurent la paix à l’intérieur par les lois, à l’extérieur par les guerres, écrivait Thomas Hobbes. Ils ont toujours été en guerre perpétuelle, sachant que toute guerre connaît des trêves. La guerre est le plus grand facteur de cohésion nationale si elle est crue juste. Toute intervention par la force en matière internationale doit prendre les caractères, même apparents, du droit. Ces justifications fussent-elles légères au point de nier l’évidence, l’essentiel est de pouvoir les produire, d’en faire la propagande ou de désinformer. Elles empruntent en cela tous les caractères des passions politiques. Tout Etat, sous peine d’affaiblissement ou de désorganisation complète se voit tenu d’appliquer la fine maxime de Hobbes : « Covenants, without the Sword, are but Words ». Les guerres civiles, intestines, soutenues par l’étranger, contrarient l’action militaire et l’unité nationale et le sentiment d’appartenance idéologique, religieuse, bref transnationale, concourt aux conflits entre Etats.

 Les institutions internationales ne présentent une solution qu’au prix de la fiction d’une volonté commune de paix. Car ces institutions tirent leur sens des antagonismes subsistant entre nations. Aussi, l’artifice employé pour leur permettre d’agir effectivement est celui de la justice ; il n’est souvent qu’un instrument de pression politique. En un sens, rien de très nouveau ici : le jus gentium, le respect de l’étranger, ce possible ennemi, quoique, dans le principe, distinct de leurs relations politiques, relevait du respect entre les nations. Certes, des hommes sont morts d’être nés de l’autre côté de la rivière. Mais, suite à l’extension des génocides, la justice est devenue un artifice nécessaire du droit international et non plus seulement un prétexte politique. Cette correction répond à la nécessité de donner un cadre universel au droit par des institutions supranationales. La multiplication des échanges a ouvert une ère de possibles « guerres civiles » entre les peuples perpétrées par les Etats ! La paix est donc une convention indispensable plutôt qu’un idéal moral. Force ne fait pas droit. Mais ce principe peut-il s’appliquer sans fatale contradiction pour les Etats ? Que vaut leur droit devant la menace permanente des adversaires s’ils ne peuvent traiter et se maintenir que par la puissance et la ruse, moyen de regagner ou de déguiser la première ?

A quoi tient la force du droit ? Telle est toujours la question. L’Etat est dans l’obligation d’imposer avec les lois sa puissance sur celle des individus. Les lois sont les règles qui permettent de vivre durablement ensemble. Un droit doit être par essence durable, ce qui fait dire à Rousseau qu’il n’y a pas de droit du plus fort : il peut être défait à tout moment, il suffit que le plus fort n’ait plus la force pour lui.  On sait que Rousseau avait en vue l’idée que tout droit repose sur le contrat social et la libre adhésion des citoyens. Toutefois, sa critique est une bonne représentation du jeu indéfini des forces en géopolitique : ne voir dans le fait de la force rien qui puisse l’instituer irrévocablement en droit concorde avec la réalité transitoire des circonstances géopolitiques. En effet, cet état n’est qu’une conjoncture qui ne résulte jamais entièrement de règles de droit. Au contraire, ces dernières ne sont que des principes permettant d’acter publiquement l’accord trouvé en lui donnant forme d’engagement moral, appuyé par des motifs acceptables ou raisonnés.

On ne saurait en effet trop accorder au droit : comme l’a dit Pascal, en l’espèce, la force se pare du droit, elle dit que c’est elle qui est juste. En géopolitique, nous avons affaire non à des contrats mais à des conventions : ce qu’il a été convenu d’accorder et qui rend les traités diplomatiques toujours révocables. En effet, il n’y a jamais de transferts de droits en ce qui concerne la souveraineté même d’un Etat (avoir transposé ceci aux individus dans la sphère politique a été l’erreur de Rousseau, géniale peut-être, mais catastrophique pour la puissance des démocraties ou révélatrice de sa faille essentielle : l’idéalisation du peuple, la « volonté générale » !). Aussi, les pactes et traités internationaux ne peuvent être à proprement parler des contrats même s’ils stipulent en leurs dispositions certains transferts de droits. Chaque Etat peut donc les dénoncer autant qu’il est en son pouvoir et de son intérêt. Le tout est de savoir mesurer les risques de ce qui peut toujours être accusé de manque de foi, violation de la parole donnée ; que ce risque soit pris ou non, qu’un pays puisse se défaire ou non de ses engagements de fait et en accepte les conséquences, force fait droit. La géopolitique ne relève d’aucun contrat social. La mondialisation pousse cette logique à se défaire des règles sociales élaborées au sein des nations ; en fait, le développement de la puissance économique et industrielle des sociétés modernes commande d’autres formes d’emprise territoriale, le bénéfice qui en est escompté étant appuyé au besoin sur l’influence idéologique incarnée par religions, Internationales et… revendications autochtones, du droit pour tous à profiter des ressources existantes.

Si la théorie géopolitique est une théorie moderne, sa pratique est aussi ancienne que l’exercice du jugement politique, forme première du sens historique dans les sociétés humaines. Les discours de Thucydide nous en donnent la lumineuse démonstration. Le principe géopolitique est que tout Etat porte un danger potentiel pour la souveraineté et l’intégrité de ses voisins. L’existence de tout autre Etat introduit de fait une scission à l’intérieur du droit souverain d’un Etat, qui ne peut faire abstraction de la puissance d’un ennemi virtuel. Cela expliquait les tentations impérialistes ; mais aussi pourquoi, dans l’histoire moderne, au rebours du repliement autarcique des utopies, les Etats tendent de plus en plus à s’allier en des unions ouvertes économiquement et pacifiées sur la base du droit.

Comme l’histoire sans laquelle elle ne peut se comprendre, la géopolitique est sans fin. La raison en est qu’aucun jeu de forces ne peut se figer, mais que la puissance ne peut faire droit qu’en se réglant sur le jugement et l’art de savoir tirer parti des circonstances. « Savez-vous ce que j’admire le plus au monde ? C’est l’impuissance de la force pour organiser quelque chose… A la longue, le sabre est toujours battu par l’esprit. » L’admirable de ce propos de Napoléon, c’est qu’il présente l’esprit dans lequel se comprend toute géopolitique : habiller la force par le droit c’est finir par devoir céder à l’intelligence de bâtir sur ce que la force a conquis ou perdu. C’est nécessité. Nous ne pouvons pas poser le droit dans l’absolu : rien ne peut se faire qu’avec l’appui de la puissance mais jamais sans que des institutions n’en inspirent durablement le respect.

Une « grande politique », enfin, peut-elle émerger de la géopolitique, et sous quelle forme, ou est-elle condamnée à servir les avantages immédiats que le réalisme politique fait valoir. On pourrait croire que, parce qu’elle est la géopolitique, celle-ci a de grandes vues. La question est : pouvons-nous mettre de la raison dans l’histoire politique, quand les prétextes moraux y dissimulent mal une absence totale de vision et une agitation subalterne, comme l’indique ce texte de Musil ? « Je ne m’étais jamais intéressé jusqu’ici à la politique. L’homme politique, député ou ministre, m’apparaissait comme le domestique qui a le soin, dans la maison, des choses insignifiantes  de la vie : qui veille à ce que la couche de poussière ne soit pas trop épaisse et à ce que les repas soient prêts à l’heure. Bien entendu, il s’acquitte de ces devoirs aussi mal que tous les domestiques, mais tant que ça peut aller, on se garde d’intervenir. Le programme d’un parti ou les interventions des députés au Parlement me tombaient-ils sous les yeux, cela ne faisait que me confirmer dans l’idée qu’il s’agissait là d’une activité humaine tout à fait subalterne et parfaitement indigne de nous concerner intérieurement. »

Claude GIBOIN,

professeur de philosophie à Nouméa, correspondant de l'Institut Jacques Cartier