islamistes

 

Avec l’éviction du pouvoir  en Egypte du Président Morsi et des Frères Musulmans, la révolution égyptienne est entrée dans une troisième phase qui dépasse les seuls enjeux égyptiens pour conduire vers une nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient. 

Jusqu’à présent, les révolutions arabes ont chassé du pouvoir le dictateur en place [Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte] ou ont échoué au Yémen, à Bahreïn et en Syrie pour des raisons spécifiques. Lorsque des élections libres ont pu être organisées, constituant ainsi une deuxième phase, ce sont les Frères Musulmans qui ont raflé la mise : Ennahda en Tunisie, le Parti de la Liberté et de la Justice (créé en juin 2011) affilié aux Frères Musulmans, en Egypte. Seule force politique organisée avec un appareil de parti solidement structuré depuis de longues années, soit dans la clandestinité, soit partiellement associée au jeu politique[1] comme membre de la confrérie reconnue et non comme membre d’un parti politique islamiste qui lui, était alors refusé. Ces partis islamistes qui avaient accepté la démocratie, au sens où la majorité l’emporte, semblaient devoir occuper le pouvoir un certain temps dans cette phase de transition, à tel point que les démocraties occidentales, Etats-Unis en tête[2], avaient misé sur eux. L’AKP turque avec son succès économique semblait être le modèle à suivre. Les Frères devenaient fréquentables aux yeux de l’occident.

 Le Président Morsi élu démocratiquement semble un temps jouer le jeu souhaité par les Américains dans leur souci sécuritaire à l’égard d’Israël : Morsi et le général Sissi procèdent à la fermeture des tunnels qui ravitaillent le Hamas de la bande de Gaza en armes iraniennes.

C’était sans compter avec l’évolution de l’opinion d’une grande partie de la société égyptienne. Le Président Morsi élu en juin 2012 par une diversité de voix au-delà de celles des Frères, dont des voix de libéraux, croit qu’ enfin l’heure des Frères Musulmans est arrivée et qu’il peut sans crainte mettre en œuvre le programme politico-religieux où l’islam et le Coran sont au centre. Il n’a pas compris qu’une partie de ses électeurs avaient voté pour lui seulement par hostilité au dictateur Moubarak et aucunement en faveur de son programme politico-religieux. Dès la fin de l’année 2012, face à ses intentions d’user de pleins pouvoirs, la société égyptienne se cabre de plus en plus, toute une partie de son électorat le lâche, les libéraux comme certains Frères déçus par une absence d’efficacité de sa politique économique.

Le 3 juillet 2013, suite à des manifestations  de rue d’une très grande ampleur, l’armée destitue le président Morsi, président  issu des Frères Musulmans et élu en juin 2012. Face aux réactions des Frères qui n’entendent pas se laisser voler leur victoire, l’armée dirigée par le général Sissi, qui se retourne contre ses anciens amis, réprime par le sang les pro-Morsi. L’Organisation des Frères Musulmans est décapitée, puis interdite d'expression, elle retourne à la clandestinité qu’elle a déjà connue, entre autres sous Nasser dans les années 50. La question d’une similitude avec la situation de l’Algérie des années 90 se pose : en 1992 le parti islamiste algérien, le FIS[3], qui allait remporter les élections, dissout par décret (et avec l’accord de la France), se réfugie dans la lutte clandestine entraînant de ce fait une terrible guerre civile de  dix ans.

Cette forte opposition d’une importante[4] partie de la population aux islamistes au pouvoir divise désormais la société égyptienne de manière durable. Le clivage passe parfois au sein d’une même famille. Jamais les haines n’ont été aussi manifestes. Cependant, les populations qui soutiennent le « coup d’Etat » militaire ne sont pas homogènes : le spectre est large, des anciens communistes jusqu’aux salafistes bien contents de voir éliminer les concurrents islamistes, en passant par les libéraux qui préfèrent mettre leur  idéal de démocratie en veille par peur d’un régime islamique dur imposé.

Cette opposition de plus en plus nette contre les islamistes au pouvoir, se rencontre dans d’autres pays musulmans : en Tunisie contre le parti Ennahda[5], en Turquie contre le parti AKP d’Erdogan[6] au pouvoir. La société civile qui dans un premier temps a surtout exprimé un besoin de justice, de reconnaissance, exprime désormais de plus en plus son aspiration démocratique. Assad en Syrie applaudit des deux mains le renversement de Morsi, et souligne ainsi qu’il est dans le vrai en luttant contre ceux qu’il nomme terroristes islamistes (les rebelles pour les occidentaux).

Un clivage nouveau apparaît ainsi au sein du monde sunnite : pour ou contre l’islam politique. Partout les islamistes semblent affaiblis par ces vagues de protestations, mais également divisés sur la question de l’exercice du pouvoir. Auparavant, le monde sunnite semblait soudé, soit dans son hostilité à Israël jadis, ou plus récemment à l’égard du monde chiite. La dénonciation des dangers issus d’un arc chiite actif au Proche-Orient était encore tout récemment le thème unitaire favori. Avant les printemps arabes, deux faits majeurs, la révolution iranienne de 79 et le renversement de Saddam Hussein en Irak en 93, ont déstabilisé toute la région en faisant émerger un pouvoir chiite longtemps réprimé par les sunnites. Depuis, certains voient à l’œuvre un arc chiite allant de l’Iran à la Syrie (Alaouites) et au Liban (Hezbollah) avec l’Irak au centre, sans oublier le Hamas à Gaza.

Cet arc chiite résulte essentiellement d’un regard sunnite. L’appellation même vient d’une entente entre le roi de Jordanie et l’ex-président égyptien Moubarak qui pensaient ainsi attirer l’attention de leur allié américain sur un danger commun. La réalité est toute autre. Le mouvement islamiste Hamas à Gaza est sunnite, son entente, désormais terminée, avec les chiites du Hezbollah libanais et les Iraniens n’étaient qu’une tactique anti israélienne et non une entente idéologique. Les Alaouites en Syrie dont est issu Assad n’ont rien de chiites, on est même en droit de se demander s’ils sont véritablement musulmans.[7]Lors de la terrible guerre de 10 ans entre l’Irak et l’Iran, les chiites irakiens (des Arabes persécutés par Saddam Hussein) restèrent fidèles à leur pays et ne rejoignirent pas les chiites iraniens (qui sont  Perses et non pas arabes). De même l’Iran chiite délaisse l’Azerbaïdjan chiite voisin au profit de bonnes relations avec l’Arménie chrétienne. Les intérêts nationaux l’emportent sur d’éventuelles affinités religieuses : L’Iran craint pour l’intégrité de son territoire face au voisin Azerbaïdjan qui pourrait être tenté par l’aventure d’un «grand Azerbaïdjan » incluant le nord-ouest de l’Iran où vit une forte minorité d’Azéris (dont est issu le guide suprême Ali Khamenei). Le chiisme n’a pas d’unité sur le plan ethnique, on y retrouve bien entendu des Perses, mais aussi des Arabes et des Turcs. Certes de nombreuses monarchies du Golfe, dont l’Arabie, qui ont sur leur territoire des minorités chiites, soupçonnent constamment l’Iran de vouloir les déstabiliser. Un arc chiite manipulé par l’Iran est un fantasme utilisé parfois pour réprimer une révolte comme lors du « printemps » de Bahreïn à 70% chiite mais dirigé par un pouvoir sunnite. La contestation chiite fut sévèrement réprimée par l’armée aidée par les Saoudiens et de troupes des pays du Golfe. Le seul cas de véritable manipulation par l’Iran est le Hezbollah libanais.

 Le conflit syrien est aussi l’occasion de tensions dans la région, entre, d’une part l’Iran qui soutient le régime d’Assad, et d’autre part, l’Arabie et le Qatar qui rivalisent dans leur aide aux rebelles.

L’Arabie saoudite qui déteste les islamistes Frères Musulmans par peur d’une contagion de rébellion dans le royaume[8], soutient les salafistes qui, sauf exception  récente, s’abstiennent de politique, préférant prêcher un islam plus pur de retour aux sources. L’éviction des FM du pouvoir en Egypte est inespérée pour l’Arabie qui aussitôt a proposé une très grosse aide financière à l’armée égyptienne, bien plus importante que la somme versée annuellement par les Etats-Unis. A l’inverse, le petit Qatar, turbulent concurrent de l’Arabie connaît lui un sérieux revers. Le Qatar a dès le début aidé au processus d’arrivée au pouvoir des islamistes dont les FM en qui ils voient une classe moyenne plutôt conservatrice et donc sans danger. Pour le Qatar, l’élimination des FM en Egypte est un sérieux échec dont ils essaient actuellement de se remettre en achetant littéralement le Hamas comme on achèterait un club de foot grâce à la manne des revenus de l’exportation du gaz. Depuis 2012, de fait le Hamas qui n’est plus dans le camp de l’ « arc chiite » appelle le Hezbollah libanais à préférer la lutte contre l’ennemi israélien à l’aide militaire apportée à Assad.

Dans le conflit syrien c’est tout l’intérêt du régime d’Assad que de favoriser les divisions parmi les opposants en « salafisant » au maximum l’opposition, ce qui lui permet de se montrer comme le protecteur des minorités entre autres chrétiennes effrayées d’une éventuelle victoire des islamistes. Au contraire, la Turquie avec le parti islamiste AKP au pouvoir, souhaite cette victoire islamiste et appelle de tous ses vœux une intervention militaire internationale qui renverserait Assad.

Les pays du Golfe, sunnites, craignent le succès chiite- Iran,Syrie-, aussi financent-ils abondamment les combattants salafistes y compris contre l’Armée Libre de Syrie démocratique.

« La Syrie devient le cadre dramatique dans lequel les pays du Golfe projettent leur volonté d'éjecter l'Iran de la scène politique régionale. Car la Syrie est la clef de voûte de tout le système moyen-oriental et s'articule aux deux enjeux essentiels qui caractérisent l'inscription du monde arabe dans l'univers : le conflit israélo-arabe et le pétrole » rappelle Gilles Keppel[9]. Le conflit syrien exprime les nouvelles lignes de faille au Proche-Orient où « la coalition "salafistesioniste" – de l'Arabie saoudite et du Qatar ou de la Turquie à Israël et l'Occident -, qui soutient les rebelles, a fort à faire face à la coalition "soviéto-chiite" – de Moscou à Téhéran en passant par le Hezbollah et Bagdad  qui soutient Bachar[10] ».

Le petit Liban proche de la Syrie est de plus en plus concerné par la guerre syrienne, l’afflux de réfugiés atteint ici un niveau record et représente environ 20% de sa population, ce qui est énorme et vient déséquilibrer  un pays constitué de 18 communautés religieuses différentes. Les rivalités entre sunnites et chiites/alaouites s’y traduisent par des attentats et un risque très élevé d’implosion du pays.

La Turquie proche qui soutient les « rebelles » syriens, craint un éventuel démantèlement de la Syrie où déjà les Kurdes au nord organisent leur autonomie (comme en Irak), ce qui pourrait relancer l’idée d’un kurdistan concernant également l’est de la Turquie. Les Turcs sont les plus fervents partisans d’une chute du régime d’Assad par la force.

Si ce régime est mis à bat se posera alors la question du devenir des minorités, alaouites, chrétiennes, kurdes, chiites…que deviendront-ils dans un Etat dominé par des sunnites plus radicaux ? C’est cette crainte qui les pousse à soutenir Assad, ce qui représente environ le tiers de la population.Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires d'Irak, et de ce fait, se sentent incompris par l'occident. Allons-nous assister à la quasi disparition des chrétiens d'orient, communautés installées ici depuis vingt siècles?

Israël est prise entre deux conflits, égyptien et syrien. Si la paix avec l’Egypte est toujours en vigueur, les agissements de jihadistes dans le Sinaï de moins en moins contrôlés par l’armée égyptienne, inquiète. Israël a besoin d’une armée égyptienne forte sur son flanc sud pour éviter que cette péninsule désertique ne devienne un nouveau territoire terroriste en lien avec la bande de Gaza et le Hamas. Sur sa frontière nord le danger peut venir  à la fois du Hezbollah libanais et de l’armée d’Assad, sans négliger une riposte venue d’Iran malgré le nouveau cours politique iranien plus modéré depuis l’élection de Hassan Rohani. Ce dernier doit avant tout améliorer l'état de l'économie de son pays étouffée par les sanctions internationales, pour ce faire il donne des signes et des gages de bonnes intentions, tant sur le dossier nucléaire, qu'à l'égard du monde sunnite (meilleures relations avec l'Arabie par exemple). Mais tout de même l' environnement général reste dangereux, c'est peut-être ce qui pousse Israël à reprendre les pourparlers avec les Palestiniens.

A ces repositionnements des acteurs régionaux, il faut ajouter celui des acteurs extérieurs comme la Russie et les Etats-Unis. Ces derniers sont en perte de vitesse dans la région, leur soutien aux Frères Musulmans égyptiens est sévèrement critiqué, leur aide financière [11]largement distanciée par celle de l’Arabie. La Russie de Poutine semble marquer des points[12], va-t-on assister à son grand retour dans la région dont elle avait été évincée en 1973 sous  la présidence de Carter ? Des actuels alliés américains trop déçus pourraient  être tentés de  se choisir un autre pays protecteur. La Russie fait d'une pierre deux coups, elle apparait comme l'acteur principal de la diplomatie régionale, sans que cela n'arrête pour autant la guerre civile syrienne, laquelle continue à faire monter le prix des hydrocarbures, ce qui favorise grandement l'économie russe.

Sur ces différentes questions, le conflit syrien comme  l’hypothétique armement nucléaire iranien, l’acteur russe devient incontournable dans les négociations à venir. Car en fin de compte, quelque soit  la tentation de l’épreuve de force, in fine la négociation politique est indispensable pour sortir d’un conflit.
 

Christian BERNARD


[1] Comme ce fut le cas dans l’Egypte de Moubarak en 2005 où ils participèrent  alors aux élections à titre personnel.

 

 

 

[2] Dans les années 50, en pleine guerre froide, les US s’intéressent aux FM pour contrecarrer l’influence de Nasser et de son allié soviétique : soutenir les FM pour pratiquer l’endiguement communiste au Proche-Orient.

 

 

[3] Front Islamique de Salut

 

 

 

[4]  L’armée égyptienne parle de 15 millions de manifestants dans le pays (du jamais vu), chiffre plus important que lors des protestations contre Moubarak, ou que les 13 millions d’électeurs du président Morsi.

 

 

[5] Mais ici ce parti au pouvoir l’est au sein d’une Troïka. Ennahda est soupçonné de complaisance envers les milices islamistes radicales et jihadistes. L’assassinat de Chokri Belaid en février 2013 fut le point de départ de ces protestations. Chokri Belaid était le défenseur des droits de l’homme le plus en vue, c’est lui qui avait soutenu la diffusion du film Persépolis qui avait été censuré par les islamistes. Derrière son cas personnel se profile tout un choix de société qui rejette l’imposition d’un régime islamiste. Une différence essentielle avec les FM égyptiens se trouve dans l’attitude de compromis politique. Ghannouchi est un politique alors que Morsi et les FM demeuraient dans la pure idéologie.

 

 

[6] Les manifestants de la place Taksim dans l’été 2013 n’étaient pas ici uniquement pour s’opposer à un projet immobilier, mais bien pour dire non à la nouvelle attitude plus islamiste d’Erdogan : déconstruction du kémalisme et volonté de retour au temps de la domination ottomane  califale sur la région.

 

 

[7] Deux fatwa, politique de circonstance, décrètent qu’ils sont bien musulmans -1936 par le Grand Moufti de Jérusalem-, et qu’ils sont chiites – et 1973 1973, la fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr.

Sur la question alaouite voire l’article sur ce site

 http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=alaouites&searchsubmit=

 

 

 

[8] Contrairement au wahhabisme qui règne ici depuis deux siècles, qui consiste en un contrat d’accord entre religion et politique.

 

 

 

[9] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/gilles-kepel-dans-les-pays-arabes-les-islamistes-sont-a-leur-tour-confrontes-a-l-epreuve-du-reel_1233710.html

 

 

 

[10] Gilles Keppel,  op.cit.

 

 

 

[11] Conservée afin de garder le contact malgré le « coup d’Etat » qui aurait dû être une raison de suspension, d’où la prudence américaine d’éviter de qualifier la destitution de Morsi de coup d’Etat.

 

 

 

[12] Sur l’aide de la Russie à la Syrie voir sur ce site : http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=russie+syrie&searchsubmit=

 

 

 

Personne ne contestera le fait que le Printemps arabe a été l'événement majeur de 2011. Mais qu’en est-il aujourd’hui, début 2013 ?  Les avis sont partagés, à ce propos. Dans de nombreuses capitales arabes on parle d'un hiver islamiste et d'une régression sociétale. Une chose est certaine: le monde arabe va continuer à faire parler de lui durant l'année qui s'annonce.

L’évolution de nombreux pays comme L’Égypte, La Libye ou bien encore la Syrie… Tout comme sera suivie l'évolution de la Tunisie où la polarisation de la vie politique entre partisans et adversaires de La Troïka[1] au pouvoir – c'est d'ailleurs ce que recherche ce parti depuis février 2011 – peut mener au pire.

Instabilité à l’assemblée Constituante

Premier parti à l’issue du scrutin à l’assemblée constituante du 23 octobre 2011, mais minoritaire dans l’absolu, Ennahdha qui a obtenu 89  sièges sur 217 fut contraint de constituer une coalition avec deux partis   considérés avant 2011  de « centre gauche ».

Le poids de la troïka au sein de l'Assemblée passe progressivement de 63,59 % des sièges à 56,68 % après l'enregistrement de plusieurs démissions / défections chez les deux partis satellites des islamistes :

  • Ennahdha compte 89 députés et seize ministres ;
  • Ettakatol compte initialement vingt députés (sept ont quitté le parti) et cinq ministres ;
  • Le  Congrès pour la République compte initialement 29 députés (quatorze ont quitté le parti) et quatre ministres.

« Le doute  caractérisant le paysage politique en Tunisie s’est transposé à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) avec, notamment, une défection de 23 députés parmi les 49 que possèdent les alliés d’Ennahdha au sein de la Troïka gouvernante, d’où une recomposition des équilibres entre les blocs politiques. Les équilibres établis à la sortie des urnes le 23 octobre 2011 ont été chambardés, à la suite des multiples migrations des constituants entraînant, entre autres, l’affaiblissement des deux alliés d’Ennahdha, le CPR et Ettakatol, …Le CPR, deuxième force électorale le soir du 23 octobre avec 29 sièges, ne dispose plus que de 15 constituants. La scission du groupe Wafa d’Abderraouf Ayadi lui a fait perdre 14 membres. Pour sa part, Ettakatol n’a désormais plus que 12 sièges alors qu’il en avait 20 au départ.
Ebranlée par ces secousses, la Troïka gouvernante qui avait 138 élus lors de sa constitution, soit près des deux tiers des 217 membres, ne dispose plus que de 115 voix potentielles. Pire encore, il lui est arrivé de ne pas parvenir à réunir les 109 voix nécessaires à la majorité absolue, comme ce fut le cas lors du vote sur l’instance provisoire de la magistrature». [2]

Bipolarisation à la Tunisienne 

Les observateurs de la situation tunisienne  constatent que le paysage politique est en passe de se bipolariser entre le parti islamiste Ennahdha et ses satellites salafistes voire fondamentalistes  d'un côté, et Nida Tounes, le conglomérat politique résultant de  la fusion de plusieurs partis  et de  fait la machine à absoudre les intellectuels et les politiques jadis entichés du régime fort de Ben Ali, de l'autre côté.

De ce fait , aujourd’hui en Tunisie, chacun est donc prié de choisir son camp: l'islamisme soft à la sauce Ennahdha ou la nostalgie du régime fort et des hommes d'Etat à l'ancienne que laisse miroiter Nida Tounes. Souvent le choix se porte par la négative, les détracteurs de l'islamisme se rallient à Nida Tounes et ceux qui sont vigilants face la refondation  politique se jettent dans les bras d'Ennahdha espérant que les islamistes fassent le nettoyage qu'ils ont promis de la scène politique.

Situation sociale explosive :

Deux ans se sont écoulés suite à la fuite du président déchu Ben Ali. Le constat est sans appel : le  gouvernement issu de la constituante a été et est encore incapable de répondre aux espoirs et aux attentes  populaires suscitées par la «  révolution » ! Le pays navigue à vue. Les objectifs de recouvrement de la dignité et de la liberté individuelle sont loin d’être atteints. La violence politique est légion, la division règne dans le pays …

Après le départ forcé  du président  déchu ben Ali, la « révolution  » n’ayant résolu aucun des maux du pays, l’euphorie fut donc de courte durée : la corruption n’a pas disparu, Le nombre de chômeurs a quasiment doublé  (les 490 000 chômeurs de 2010 sont plus de 800 000). Fin décembre 2012, le chômage  touche presque  20% de la population active-, pire encore le  chômage des jeunes, atteint le chiffre de 42%. Les plus pauvres subissent cet état de fait encore plus que les autres, or, un Tunisien sur cinq vit dans la grande précarité, d’où, dans de nombreuses localités comme à Siliana, des contestations et des manifestations voire des  affrontements de grande intensité avec les forces de l’ordre.

 Dans la vie de tous les jours tout semble s’être détérioré depuis la prise de contrôle par les islamistes des services fondamentaux de l’Etat : les poubelles ne sont plus ramassées régulièrement, les coupures d’eau, d’électricité et de gaz sont de plus en plus fréquentes. Comme si un but conscient ou inconscient était recherché : faire disparaitre l’Etat en montrant son incompétence voire son«  inutilité » [3].

Le climat social est également marqué  par les grèves sauvages.  Ce qui a  eu pour conséquences le départ de nombreuses entreprises étrangères pourvoyeuses d’emplois : En 2011, la baisse Investissements étrangers directs (IED)  est énorme autour de 30 %, alors que jusqu’à 2010  les IED  permettaient de créer annuellement 25% de tous les nouveaux emplois.

La Tunisie deviendra-t-elle le premier exemple arabe de la «démocratie islamiste» ?

Aujourd’hui, fragilisés par les énormes difficultés  économiques et sociales de la Tunisie, les islamistes essaient de  faire passer en force leurs principes afin d’empêcher tout retour en arrière et d’instaurer une République islamique…voire un Califat ! Le combat qu’ils espèrent gagner se situe aujourd’hui sur des sujets insensés pour nous en Europe : rétablissement de la polygamie ou de la nécessité de l’excision clitoridienne, fin de la mixité dans le système éducatif…Mais la société civile veille à préserver les acquis de la Tunisie moderne : C’est le combat quotidien mené  aussi bien par les intellectuels, les artistes, les femmes et surtout la puissante centrale syndicale l’UGTT.[4]

 Les islamistes qui sont au pouvoir tout en étant minoritaires, ont un objectif politique très clair : faire adopter une constitution ayant la charia pour norme et comme source unique du droit. Alors, la Tunisie sera-t-elle ce premier laboratoire arabe de la «démocratie islamiste»? Pour cela, un seul impératif : gagner les prochaines élections,  élections dont les dates ont été maintes fois repoussées…finalement annoncées pour fin  juin 2013. Dossier à suivre…

 

Abderrazak HALLOUMI

enseignant à Poitiers, membre associé de l'Institut Jacques Cartier

 

 


[1] La troïka est une coalition rassemblant trois partis représentés à l'assemblée constituante tunisienne dans le but de former une majorité stable : Ennahdha,  Ettakatol b et Le  Congrès pour la République .

 

 

 

[2] Tunisie – Le véritable nouveau poids de la Troïka à l’Assemblée constituante, http://www.businessnews.com.tn/  (23/11/2012 )

 

 

[3] cf. «L'affaire de la Zitouna: quand l'Etat capitule devant la société», http://www.businessnews.com.tn/ , 11 mai 2012.

 Pour  Samy Ghorbal, «Ennahdha n'a en réalité qu'un seul adversaire: l'Etat, l'Etat moderne, centralisé, envahissant, détourné de ses finalités véritables. L'Etat moderne bourguibien est un Etat réformateur, qui agit sur la société pour la transformer. Or, aux yeux des islamistes, l'Etat n'a pas vocation à transformer ou à réformer la société. Il a, au contraire, vocation à conserver. C'est un Etat conservateur, un Etat gardien. Gardien de l'identité et de la religion. Gardien de l'ordre moral et de la tradition»

 

 

 

[4] Lire l'article sur www. Jeuneafrique.com :  L'UGTT fait de la résistance ( 25/12/2012)

Lire également http://www.kapitalis.com/ Tunisie : L'Etat, l'Ugtt et la violence ou la triple erreur d'Ennahdha!  ( 25/12/2012)