écologie

 

 

L’oubli de la nature ? Confusion dans l’écologie ?

On commence à le savoir, notre époque est bavarde. Elle discourt si abondamment sur la nature, donnant l’illusion de parler d’un objet bien connu qu’à la fin elle ôte à cette notion toute étrangeté, comme celle, par exemple, qui conduirait à se demander, quand, où, comment avons-nous eu un rapport avec cette nature dont il est si souvent question dans les gazettes ? Et, depuis quand, à quelle occasion avons-nous entendu parler de la nature dans ce sens, et nous-mêmes, dans quelles circonstances l’avons-nous fait ?

Que disons-nous, qu’entendons-nous par ce mot « nature » ? Ne disons-nous pas, presqu’inévitablement, environnement, écologie ? Ne sommes-nous pas conduits, immédiatement à nous indigner (les sujets ne manquent pas, nous les connaissons tous : la couche d’ozone, la pollution des eaux, les mégapoles asphyxiées, etc.) ? A proclamer ce qu’il faut faire : défendre, protéger, réduire, etc. ? A nous assembler pour prescrire : des normes, des lois, des amendes, des boycottes, etc. ? A nous demander, enfin ce que chacun peut faire, rêvant d’une planète propre, sans danger pour nous, non épuisée, conservée dans ses équilibres essentiels ?

Rêvant à quoi au juste ? Craignant quoi ?

Et la « nature » ? Si on écarte la campagne, ce bout de littoral isolé, telle paroi inviolée de la montagne, ce sous-bois sans papier gras ou la rapidité avec laquelle se consolide l’anticyclone des Açores, que reste-t-il ? Suffit-il, pour faire le savant, de dire plutôt, environnement, milieu, grands équilibres écologiques, biosphère ? Malgré l’intimidation des mots, chacun sent qu’on parle alors trop vaguement, de manière trop indéterminée : tout peut être le milieu de n’importe quoi, n’importe quoi peut être considéré comme polluant le premier bout d’environnement venu, au point qu’on serait tenté d’en arriver à dire simplement : tout est dans tout, notre « milieu » est la biosphère, tout en dépend et elle dépend de tout à son tour. On s’amusera peut-être un jour de cette sagesse qui semble être la nôtre, qui consiste à feindre de (re)découvrir la nature en la baptisant de noms nouveaux. En tout cas on se demandera s’il était vrai que nous l’avions oubliée, et comment.

Les mêmes questions irritantes se posent avec ces autres maîtres-mots « écologie », « écologiste ». Pour y voir un peu plus clair, je propose de distinguer deux sens :

1 – L’Ecologie est, aujourd’hui surtout, un mouvement qui traduit une sensibilité devant des phénomènes dommageables pour les hommes et dont les causes sont imputables moins à des décisions politiques classiques, qu’aux conséquences non maîtrisées des usages du progrès scientifique et technique, et à propos desquels la politique classique semble impuissante ou complice par son imprévision. C’est pourquoi il s’incarne dans certains partis politiques (Verts, Grünen…) ou certaines pratiques individuelles et collectives visant à réduire ce que l’on tient pour les méfaits du développement aveugle des techniques les plus diverses.

2 – Mais on oublie aussi que l’écologie est avant tout une science, fondée en 1866 par E. Haeckel, ayant pour objet les rapports entre les organismes et le milieu où ils vivent. Cette science définit très précisément ses concepts : milieu, organisme, écosystème, biocénose, biotope, biosphère, etc. De nos jours, ses objets ont changé, ils sont devenus plus complexes, mais son intention reste, semble-t-il, la même : devenue science-carrefour, interdisciplinaire, elle vise à connaître les interférences (et leurs effets) entre « la nature » et les interventions humaines (principalement de type technique) motivées par des fins économiques, productives ou militaires.

De l’écologie à la philosophie ?

Cette acceptation contemporaine de l’écologie laisse entendre qu’elle serait finalement science de la relation du naturel et de l’artificiel, des métamorphoses du naturel sous l’artificiel, de la dépendance du second par rapport au premier. Autrement dit, elle aurait l’ambition de comprendre comment aujourd’hui le genre humain vit, travaille et se reproduit face à une nature profondément affectée par son savoir et son savoir-faire, selon des relations marquées historiquement et déterminées par les actuels rapports sociaux et politiques au plan de la Planète. En ce sens, il se pourrait bien que l’Ecologie ne soit que le nom nouveau (?) d’une ancienne intention, à savoir la philosophie elle-même dans sa visée la plus systématique et encyclopédique, – avec toutefois cette différence que la philosophie, surtout dans le monde moderne, s’est faite moins indignée ou prophétique que ne l’est très souvent l’Ecologie. Mais pourquoi, dira-t-on, un savoir nouveau, pourquoi la philosophie n’occupe-t-elle pas la place qu’occupe l’Ecologie dont la nouveauté et le succès tiendraient aux bénéfices qu’elle peut tirer des sciences de la nature et de l’obligation qu’on lui fait de se prononcer sur les phénomènes qui inquiètent les hommes, les citoyens d’une ville, voire l’humanité ? Plus « scientifique », plus « pratique » que la philosophie, l’Ecologie serait le savoir et l’idéologie de notre temps, capable, pense-t-on, de répondre à nos besoins. Mais il y a une autre raison à ce succès : l’Ecologie vient peut-être combler un vide, une défaillance dans trois registres de la culture.

a – par rapport à la science, elle présente l’avantage de coordonner le savoir scientifique, mais non pas sur la base d’une unification des connaissances scientifiques (on est encore très loin !), mais en fonction des domaines de la réalité (physique, sociale, économique, technique, etc.), retrouvant ainsi le point de vue du sens commun qui peut rencontrer chaque jour ces domaines de son activité.

b – par rapport à la philosophie, elle semble reprendre à son compte ce qui fut, jusqu’à Hegel, du moins dans ses intentions, le projet encyclopédique et systématique de la philosophie. Avec l’avantage de proposer une sagesse qui puisse prétendre s’appuyer sur la science, ou du moins sur l’expérience critique de ses effets, et concilier des objectifs tenus jusqu’alors comme incompatibles ou nécessairement en tension (tradition et progrès, bonheur et puissance, liberté et déterminisme, etc.).

c – sur le plan politique, l’Ecologie, comme mouvement ou comme pensée, s’installe dans la contradiction entre ce qui s’impose de plus en plus comme son véritable objet (non plus gouverner les hommes, mais peut-être administrer les choses et préserver et reconstituer ce que nous sommes pour le léguer à ceux qui nous suivent) et sa pratique réelle, marquée par sa fragmentation et son abstraction croissantes. Bref, l’Ecologie semble bien répondre à de multiples besoins, à ce qu’on appelle une demande sociale et son surgissement, et venir occuper des zones du savoir et de la politique défaillants et obsolètes. Est-ce trop à dire qu’on lui propose une tâche qui n’est pas sans rapport avec les plus constantes préoccupations de la philosophie ? S’il faut et si l’on doit juger de ce qui est le meilleur, s’il faut discriminer entre des pratiques, s’il faut faire prévaloir des décisions qui engagent le long terme sur celles qui tablent sur le temps court, il faut bien que le jugement dise au nom de quoi il se prononce (pour interdire ou encourager), qu’il exhibe ses présupposés et ses principes. Bref, il faudra bien philosopher, et, sous peine de retourner à des représentations naïves de la nature et de l’homme et de ressusciter des considérations préscientifiques de la nature, que l’Ecologie se pense elle-même.

Une philosophie de l’écologie ?

Un esprit critique ne peut qu’éprouver de la méfiance devant le consensus dont l’Ecologie est l’objet : pourquoi ce qui apparaît évident a-t-il besoin d’être infatigablement répété et décliné sur tous les modes ? Alors que demandons-nous à l’Ecologie ?

1 – De nous dire comment elle comprend ce dont elle instruit le procès, ce qu’elle récuse violemment comme la cause de nos maux, et appartient à la tradition philosophique occidentale moderne : le Progrès, la Raison, la Puissance, la Maîtrise, la Technique, la Production.

2 – De nous offrir le diagnostic de notre présent, et pas seulement la liste de nos « nuisances » quotidiennes, de mesurer la mutation historique, culturelle, intellectuelle à laquelle nous assistons sans parvenir toujours à une représentation qui fasse justice de tous les aspects de la réalité. Par exemple, qu’on sorte de l’affrontement entre les laudateurs scientistes, dévots aveugles de la science et de la technique et leurs détracteurs systématiques et hypocrites.

3 – De nous proposer un concept nouveau de la Nature correspondant à l’état actuel de nos rapports multiformes avec elle et de provoquer les changements intellectuels capables de mener cette tâche à bien.

4 – De pointer très précisément le lieu où la décision écologiste peut s’accomplir : l’Etat, l’Industrie, la Technique, la Connaissance, la Morale… ?

Michel Serres vient de publier un ouvrage, Le Contrat naturel (Ed. F. Bourin, 1990) qui est au cœur de ces interrogations. Mais il va bien au-delà, puisqu’il propose effectivement une issue à notre présent qu’il juge arrivé à un point de formidable crise : que nous passions avec la Nature, la Planète-Terre, un contrat, comme Rousseau, après d’autres, avait imaginé que les hommes avaient dû en passer un pour assurer la survie de l’espèce humaine en « sortant » de l’état de la nature.

 

Jean-Claude Bourdin

Philosophe (article écrit en 1991)