Daesh

 

Si l’idéologie jihadiste est de création récente, ainsi d’ailleurs que le terme pour la désigner, elle s’ancre dans une longue série d’innovations conceptuelles qui remontent pour certaines au Moyen-âge.

1- La notion de takfir au cœur de l’idéologie jihadiste.

Si le jihad est devenu l’effort guerrier pour défendre la communauté musulmane en danger, le takfir est une autre source de violence au sein de l’islam. Cette violence est dirigée contre d’autres musulmans accusés de mécréance. Ceux-ci sont excommuniés, c’est le sens du mot takfir. Il s’agit bien d’une innovation (bida), et à ce titre condamnable par la grande majorité des musulmans sunnites, car au nom de quoi un croyant peut-il en juger un autre ? l’islam n’a pas d’instance dirigeante, pas d’équivalent de la papauté !  Il n’y a pas de magistère, l’on peut prendre avis auprès de n’importe quelle personne à qui un groupe, si minime soit-il, a reconnu une autorité spirituelle, le seul rocher inébranlable consiste dans les textes fondateurs…tout dépendra de la réception de ces textes fondateurs [1].

 Al-Kufr désigne le fait de couvrir, de cacher et donc par extension, la dissimulation des bienfaits de Dieu (par exemple Sourate XVI,57), puis l’ingrat, l’incroyant, l’infidèle. La première occurrence désigne les gens de la Mecque qui refusent le message prophétique. Le kafir (pluriel kuffar) est celui qui refuse de voir la vérité. C’est un peu comme dans la notion occidentale d’athéisme, il y a dans kafir une volonté active de nier. En islam, la négation de Dieu est le péché impardonnable par excellence[2].

La première mise en œuvre dans l’histoire de l’islam de ces concepts de kafir (mécréant) et de takfir (excommunication) le fut par le mouvement (secte ?) Kharijite. Au sens littéral, les sortants, les sécessionnistes, sont ceux qui refusèrent l’arbitrage humain lors de la bataille de Siffin (37H/657) qui opposa les forces du calife Ali à celles du futur calife Muawiyah fondateur de la dynastie des Omeyyades. Les kharijites, nostalgiques du deuxième calife, Omar, sont un peu les « vieux croyants », les puritains de l’islam primitif. Ali cessa le combat suite à un arbitrage défavorable. Les Kharidjites lui reprochent alors d’avoir substitué un arbitrage humain à la décision de Dieu, et donc affirment le droit de s’insurger contre le calife coupable devant Dieu[3]. Cela ouvre la voie à une légitimité de combat contre le pouvoir en place accusé d’être en état de péché, c’est-à-dire finalement, infidèle, mécréant.

Ces notions de kafir et de takfir furent fortement réactivées fin XIIIe-début XIVe siècles par le théologien IbnTaymiyya (1263-1328) dans le contexte précis du jihad anti mongol. Ces derniers déferlent alors sur le Proche Orient mettant fin à la dynastie des Abbassides par la prise de Bagdad en 1258, puis, ne cessent de commettre des incursions dévastatrices en terre musulmane, et ce, malgré leur conversion récente à l’islam. C’est dans ce contexte tourmenté que le juriste théologien Ibn Taymiyya s’engage dans un jihad contre eux, et émet à cette occasion des fatwas légitimant le combat contre ces kuffar. La quasi-totalité des groupes islamistes contemporains font un parallèle entre la menace mongole sous laquelle a vécu Ibn Taymiyya et la pression occidentale sous laquelle eux-mêmes vivent. Ils estiment par conséquent, que des fatwas émises à l’époque d’Ibn Taymiyya demeurent valables aujourd’hui sur toutes sortes de sujets et, en particulier, les fatwas sur l’obligation de djihad contre les « mécréants » (kuffar) et contre les chiites[4] (râfida), mais aussi ses fatwas concernant la destruction des mausolées et des tombes de saints[5]. Ainsi donc, nous retrouvons de manière récurrente cette idée que les vrais musulmans (les jihadistes) doivent impérativement mener le jihad contre ces mécréants (non seulement les non-musulmans, mais également et peut-être avant tout, les dirigeants prétendument musulmans).

Au-delà de l’univers sunnite, seul pris ici en considération, il faut rappeler que dans la tradition chiite – de formation postérieure à celle du sunnisme, après le XIe siècle-, nous assistons à une identité de vision, puisque la guerre contre les « égarés » (sunnites) qui ne reconnaissent pas l’imamat de la postérité d’Ali est, pour Ibn Babawyh (juriste chiite mort en 991) placée avant le combat contre les infidèles[6].

2-  1991, année de rupture.

D’une certaine manière le jihad afghan (1979-89) contre les troupes soviétiques est encore un jihad traditionnel, mené d’ailleurs plus par les mujahidin du pays, tel le célèbre commandant Massoud, que par les jihadistes venus de toute l’Oumma à l’appel Abdallah Azzam (1941-1989), précurseur du jihad mondialisé. En effet, les musulmans venus combattre en Afghanistan sont encore encadrés par des organisations étatiques, directement ou indirectement. Al Qaïda, fondée en 1988 par Ben Laden (1957-2011) et Zawahiri est encore dans le giron de l’Arabie saoudite et des Etats Unis[7]. Ben Laden lors du départ des troupes soviétiques (février 89) est encore très proche des salafistes d’Arabie. L’appui saoudien au jihad afghan vise également à contrecarrer l’influence de la révolution Khomeyniste iranienne dans le monde sunnite, afin de se présenter comme les défenseurs de l’islam attaqué par des impies. De son côté, la propagande américaine nomme ces guerriers, non pas jihadistes, mais Freedom Fighters.

En 1991, tout bascule dans le contexte des guerres du Golfe. C’est l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, le 2 août 1990, qui en fut l’élément déclencheur. Le roi Fahd d’Arabie, pris de panique, préféra solliciter d’urgence l’aide américaine plutôt que d’accepter celle des combattants de Ben Laden. Aux yeux de ce dernier, le roi Fahd, responsable de cette présence insupportable d’infidèles sur le sol sacré de l’Arabie saoudite, va être accusé d’apostasie. C’est dès lors la fissure dans le camp salafiste, Ben Laden s’oppose désormais à l’Arabie, le pays salafiste par excellence. Ainsi prend fin le jihadisme cheikhiste, c’est-à-dire, cette posture d’allégeance à l’Arabie, qui consiste à solliciter des cheikhs (sage, guide) saoudiens, par internet, afin d’obtenir d’eux des conseils de vie quotidienne, de « bonne interprétation des textes, voire de nécessité d’engagement dans un jihad, au profit du salafisme jihadiste tel qu’il sera développé désormais par Ben Laden.

Cette rupture dans l’univers salafiste permet de lever les ambiguïtés de la période afghane où le jihad était co financé en partie par des infidèles. Les deux parrains d’hier, Arabie et Etats-Unis, deviennent les deux nouveaux ennemis.

Dès lors, l’objectif premier d’al Qaïda est la « libération » du territoire sacré d’Arabie. Le jihad ne vise plus comme en Afghanistan, à reconquérir un espace musulman envahi, mais à éliminer de pseudo pouvoirs musulmans, l’ennemi proche. Ce dernier ne peut être vaincu qu’en éliminant ses appuis extérieurs, l’occident et entre autres les Etats-unis, l’ennemi lointain. Les attaques contre cet ennemi lointain ne sont pas un jihad offensif pour convertir la planète, elles cherchent à l’affaiblir pour le dissuader de poursuivre son soutien aux « dirigeants musulmans infidèles ». Les deux premières actions dans le cadre de cette nouvelle posture furent le jihad en Somalie contre l’opération américaine Restore Hope en 1993, qui se solda en effet par un repli américain victime du syndrome vietnamien, et le premier attentat contre le World Trade Center en février 1993, prélude à celui du 11 septembre 2001.

Avec cette nouvelle stratégie, le jihad est mondialisé, le mot d’ordre ne vient plus d’une puissance publique étatique, qui jusqu’à présent encadrait cet « effort » guerrier afin d’éviter toute anarchie. Le jihad autonomisé, au bon vouloir d’une organisation non-étatique, devient une idéologie de restauration d’un ordre islamique rêvé, fantasmé, à partir d’un petit noyau de vrais musulmans, d’une base (c’est le sens du mot al Qaïda). La finalité ultime étant la restauration du califat, la réunion des musulmans dans une seule Umma, l’imposition de la charia à la planète…en somme, le règne de Dieu !

Un nouveau mode de guerre asymétrique avait été inventé contre l’occident : s’il reprenait certains des dispositifs mis en œuvre par l’Iran et le Hezbollah au Liban, comme l’attaque des ambassades et les attentats suicides, il en transformait la finalité. Ce type-ci de terrorisme ne relevait pas in fine d’un Etat cherchant à obtenir des résultats quantifiables et circonstanciés- en l’occurrence desserrer l’étau militaire contre son territoire durant le conflit avec l’Irak. Les commanditaires constituaient une nébuleuse que l’on ne savait ni identifier précisément ni nommer avec certitude, dont les contours étaient flous, les objectifs maximalistes et non négociables[8].

3- Au cœur des idéologies du jihadisme, le jihad comme « nouveau mythe unificateur[9] »

L’objectif final est la domination de l’islam sur le monde, la loi de Dieu doit se substituer à la loi des hommes par la restauration du califat, par une application stricte de la charia (personne ne précise de quelle conception de la charia il s’agit). Le moyen est la violence armée, le jihad unificateur de l’Oumma.

En rester à cette grille d’analyse générale, à cette approche essentialisante, serait méconnaître la réalité diversifiée, non monolithique du jihadisme actuel, traversé par de nombreuses lignes de fractures. Au-delà du mythe unificateur annoncé, la réalité est celle de conflits entre groupes, comme ceux auxquels nous avons assisté entre Daesh et al Qaïda en Syrie et Irak, d’oppositions doctrinales, d’enjeux immédiats différents, de diversités de tactiques…

Alors que certains groupes inscrivent leur action militante à une échelle nationale (Afghanistan, Tchétchénie, Palestine, Irak, Algérie…), d’autres suivent au contraire une stratégie mondiale. Cette tension entre tendances nationalistes et globalistes du jihadisme est particulièrement prononcée dans des pays comme l’Irak et la Syrie, où les tenants du jihad global s’opposent à leurs concurrents « irakistes » et « syrianistes ». L’insurrection qui lutte contre Bachar al-Assad est à ce titre-là plus divisée de toutes[10].

Néanmoins, les actions sur le terrain, le bruit médiatique des deux côtés rivaux, font surnager quelques idées majeures, quelques constructions idéologiques plus ou moins élaborées. Les grandes organisations jihadistes comme al Qaïda ou Daesh les mettent en œuvre sur bien des points, sans que pour cela ces idéologies soient exclusivement liées à telle ou telle organisation.  Ces idéologies sont à disposition de qui souhaite les mettre en œuvre. Nous en citerons ici quelques-unes.

Abdallah AZZAM (1941-1989).

 Cet intellectuel et religieux palestinien, proche un temps des Frères Musulmans, acteur du jihad palestinien à la fin des années 60, puis, considérant ce jihad comme trop nationaliste, il se rend en 1981 en Afghanistan où il jouera un rôle majeur comme « cœur et cerveau » de ce jihad pensé comme mondialisé. Mobilisant ses connaissances religieuses, il développe de nouvelles directives au service du jihad afghan. Le recours aux fatwas d’Ibn Taymiyya lui permet de faire appel aux volontaires du monde entier pour un jihad conçu comme obligation individuelle dans lequel le martyre en devient l’essence même. Il va reprendre, et ainsi installer durablement l’innovation majeure de l’Egyptien Faraj, le jihad comme 6e pilier de l’islam, qui intime le devoir de renverser tout dirigeant « impie » (taghout, tyran).  Aidé de quatre membres de commandos, l’idéologue Abd al-Salam Farj, assassina le président Sadate en octobre 1981. Abdallah Azzam était lu par les frères Kouachi (affaire Charlie Hebdo).

Abou Moussab al-SOURI (le Syrien).

Né en 1957 dans la région d’Alep, Frère Musulman, jihadiste en Afghanistan, séjour en Europe dans les années 90 (très actif dans le Londonistan), épouse une espagnole et en prend la nationalité, rejoint ben Laden en Afghanistan, capturé par les Américains en 2005, livré à Bachar al-Assad…sa trace se perd avec la révolution de 2011.

Son ouvrage majeur mis en ligne en 2005, Appel à la Résistance islamique mondiale, a été traduit en analysé par Gilles Kepel dans son ouvrage « Terreur sur l’Hexagone ».

Al-Souri tire les leçons de l’échec des deux premières vagues de jihad récents :

les années 1980 et 1990 : jihad contre les pouvoirs musulmans locaux

– 2eme vague :  jihad spectaculaire mené contre l’Occident par al Qaïda – 11 septembre 2001

L’ennemi lointain est toujours debout, les masses musulmanes certes se sont enthousiasmées, mais n’ont pas suivi le mouvement. Aussi, à la stratégie par le haut de ben Laden, il faut substituer une stratégie par le bas, et privilégier un jihad de proximité en prenant appui sur les éléments les plus radicalisés en Europe (forte présence de musulmans, proximité du théâtre syrien). Les attentats doivent être commis sans gros moyens (contrairement au 11 septembre) avec un véhicule-bélier ou unsimple couteau, afin de susciter une répression qui radicalisera encore plus les musulmans, jusqu’à provoquer une guerre civile. L’attentat de Nice le 14 juillet 2016 s’inscrit parfaitement dans cette logique.

Abou Moussab al-Souri est donc le théoricien du jihad de troisième génération, il a inspiré aussi bien les nouveaux groupes al Qaïda que Daesh, même s’il est vrai, comme le souligne Olivier Roy, que la plupart des jihadistes entendus par les services occidentaux ne l’ont jamais lu. Ces doctrines stratégiques s’adressent essentiellement aux dirigeants jihadistes.

Abu Bakr NAJI (nom d’emprunt ? un Egyptien ? ou un collectif au service d’al Qaïda ?)

L’ouvrage intitulé en français en 2007 [11]« Gestion de la barbarie », fut traduit en anglais et analysé par des spécialistes de West Point aux Etats Unis en 2004[12].

Cet écrit en arabe – certainement des années 2002-2004- propose de nouvelles voies pour toujours le même objectif, renverser les régimes musulmans en place afin d’instaurer un ou des Etats islamiques. La stratégie repose sur la certitude de battre le soutien américain des régimes musulmans, comme les jihadistes avaient battu l’armée rouge en Afghanistan. Les attentats visent à l’affaiblir au maximum. Pour cela, il est nécessaire de re territorialiser l’action par une stratégie glocale : une capacité à penser globalement et en même temps à agir localement.

Une autre nouveauté ici exprimée, réside dans l’importance accrue à la communication, à la propagande, grâce à tous les outils de la modernité : vidéo, Internet, réseaux sociaux…afin de justifier « religieusement «  les actions, et d’attirer le plus possible de jihadistes. Le premier essai de mise en œuvre de cette stratégie est certainement l’action menée par le jordanien Zarqawi (tué en 2006) en Irak, comme préfiguration de ce que sera Daesh. La violence prônée et mise en œuvre par Zarqawi puis par Daesh, sera même critiquée par al Qaïda, comme excessive ! Elle vise à créer un chaos, de façon à retrouver un état de pré civilisation, de barbarie, de sauvagerie, condition nécessaire pour installer un nouveau mode de vie, de société, celui du califat, avec la mise en œuvre de la charia.

Ainsi, l’idéologie jihadiste actuelle dispose de tous les outils conceptuels, de toutes les références religieuses possibles pour se justifier et agir, aujourd’hui comme demain, au-delà d’une absence d’emprise territoriale. Un territoire peut être repris, des jihadistes vaincus par les armées occidentales puissantes, mais les idéologies demeurent. Toute action terroriste locale est immanquablement saluée par ce qui reste de Daesh comme l’acte « d’un soldat du califat ».

Christian Bernard


[1] Marie-Thérèse URVOY, in préface du livre de Johan Bourlard, le Jihâd, les textes fondateurs de l’islam face à la modernité, éditions de paris, 190p.2008

 

[2] Le mot kafir a donné l’espagnol caffre et le français cafard (cafarder dans le sens de dénoncer)

 

[3] Jacques Huntzinger, Initiation à l’islam, éditions du Cerf, 359 p., 2017, p.101.

 

[4] Bien avant lui, al-Mawardi (972-1058) dans son ouvrage les statuts gouvernementaux, installe l’idée d’un jihad possible contre d’autres musulmans, les chiites schismatiques.  Cette posture sera reprise par Abu Moussab al-Zarqawi fondateur du mouvement Unité et Jihad en 2004, et précurseur de Daesh, l’ennemi, c’est le chiite !

 

[5] Mathieu Guidère, la guerre des islamistes, Folio, 263 p., p.61.

 

[6] Makram Abbès, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une « théorie » », Mots. Les langages du politique [En ligne], 73 | 2003, mis en ligne le 09 octobre 2008, consulté le 15 décembre 2018.

 

[7] Le financement par la CIA des dix années de jihad afghan est estimé à 4 milliards de dollars, à quoi s’ajoutait l’équivalent (matching funds) en pétrodollars saoudiens Gilles KEPEL, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 510 p.,2018, p. 53.

 

[8] Gilles KEPEL, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 510p.,2018, p. 113

 

[9] Expression empruntée à Catherine Golliau in Le Point, références, Islam, dogmes et rites, septembre-octobre 2016, p.74. Catherine Golliau est journaliste au Point.

 

[10] Myriam BENRAAD, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie, éditions Le cavalier Bleu, 210 p., 2017, p.56

 

[11] Ce livre de 245 pages édité aux éditions de Paris a parfois été surnommé le Mein Kampf du jihadisme pour souligner que cette réflexion stratégique était peut-être la plus aboutie. Face à une polémique, la Fnac et Amazon ont décidé de retirer ce livre de leur catalogue de vente. La même question s’était posée jadis, fallait-il ou non lire Mein Kampf ?

 

[12] On trouvera sur le net plusieurs analyses de cet ouvrage, par exemple https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/les-jihadistes-et-le-management-de-la-sauvagerie_965381.html

 

 
  1. Le jihad actuel remonte t-il aux origines coraniques ?

Si l’expression jihadisme est un néologisme récent, le mot jihad appartient bien au vocabulaire arabe de la péninsule de l’époque du Prophète.

La langue arabe, comme toutes les langues sémitiques, distingue bien les consonnes et les voyelles (ajoutées tardivement), les squelettes des mots, verbes et noms, constituent les racines de la langue, racines la plupart du temps trilitères. C’est ainsi que le mot jihad vient de la racine J-H-D qui commence par la lettre جـ dzim, 5e de l’alphabet, parfois transcrite par dj, ce qui donne en français l’écriture djihad , renvoie à la notion d’effort…faire effort pour surmonter une difficulté, quelle qu’en soit la nature.

 Sous ses formes verbale et nominale, il apparaît 42 fois dans le texte coranique, mais toute la question est de savoir comment il faut l’interpréter. Le Prophète Mahomet -Muhammad- qui a participé à une trentaine de combats, fut-il le premier jihadiste au sens où nous l’entendons actuellement ?  Pour les jihadistes actuels, comme pour les détracteurs de l’islam, qui, dans une lecture essentialiste, affirment la violence congénitale de cette religion, le terme jihad renvoie sans l’ombre d’un doute à des actions violentes inscrites dans la nature même de l’islam avec la caution et du Prophète et du divin !

Comment comprendre cette notion de jihad au temps du Prophète et de ses compagnons ? La réponse est difficile, à la fois par manque de sources précises et non partisanes, mais aussi, en raison de points de vue consciemment ou inconsciemment tendancieux même chez certains chercheurs. Nous suivrons ici les analyses de l’anthropologue Jacqueline Chabbi qui nous invite à dé-islamiser la vie de Mahomet[1] ainsi que la plupart des événements contemporains rapportés par le Coran. Pour comprendre le sens originel des mots, il faut se replonger dans le contexte culturel de l’époque qui est celui de l’Arabie tribale. Durant cette phase de l’islam tribal, avant la constitution des grands empires dont l’empire abbasside, le jihad est plus lié aux codes tribaux qu’à la nouvelle religion.

Le sens premier, rappelons-le, consiste à faire un effort exceptionnel pour surmonter une difficulté, et par extension, faire effort en faveur de ou contre quelqu’un[2]. Les premiers « musulmans » qui ont suivi le Prophète dans son exode (Hijra) de la Mecque à Médine, sont invités à s’engager -à faire cet effort- dans toutes les actions qu’il entreprend, qu’elles soient ou non guerrières. Cet appel au jihad ne vaut que pour l’action en cours qui, tout en étant collective, n’engage que des volontaires. En effet, dans cette société tribale, la solidarité s’exerce certes au sein d’un groupe clanique, la parentèle, mais cela n’a rien d’obligatoire au niveau d’un ensemble plus large, de clans ou de tribus. Il faut alors une forte motivation telle l’assurance d’un bon butin, pour s’engager. Les rappels incessants du Coran à mener le jihad dans la voie de Dieu, montrent bien la difficulté à mobiliser, et, que l’on ne s’y trompe pas, les menaces d’un mauvais sort dans l’au-delà sont seulement de l’ordre d’un discours autojustifiant et tenu a posteriori[3], l’idée d’un au-delà étant totalement étrangère à la culture bédouine d’alors. Etre musulman dans cette première période bédouine où la société est régie par un système d’alliances et de solidarités pour survivre, signifie seulement entrer dans l’alliance d’Allah. La razzia qui vise à faire du butin est une nécessité pour la survie du groupe dans un univers de rareté. Lorsqu’il faut aller au combat, c’est un autre terme qui est employé, Qitâl, dont la racine QTL renvoie en effet à l’idée de tuer, mais pas d’une manière systématique comme le pensent les jihadistes actuels, mais simplement d’affirmer ce risque de tuer ou d’être tué. Le combat ne peut être prescrit –aux volontaires- que si l’on justifie son utilité collective. Le combat qui vise à massacrer gratuitement comme dans l’actualité jihadiste est impensable (cf Sourate II, 190). Penser que le Coran incite à mourir dans un attentat suicide est un contresens absolu, dans cette société tribale fragile, tout homme tué manque cruellement à son groupe, ce n’est pas alors une question morale ou religieuse, mais purement socio-économique. Le Coran cherche à modérer les actions de combat (qitâl) car l’engrenage de la vendetta serait terrible pour tous, et en même temps, à lever la crainte du risque de mourir, par de nombreuses promesses paradisiaques.

Finalement, la seule grande innovation de Mahomet quant à la notion tribale de jihad, fut dans les faits, de l’avoir confisquée à son profit, à celui de l’alliance nouvelle proposée, celle d’Allah. A sa mort, certaines tribus qui ne voyant plus leur intérêt, sortent tout simplement de l’alliance, sans aucune conscience de trahir une religion, ce n’était pas dans leur mentalité.

Ainsi, l’association étroite dans le Coran entre jihad et qitâl, ne vient pas d’une injonction divine, mais de la simple nécessité de trouver des volontaires à chaque action nouvelle

L’islamisation de la compréhension du texte coranique est tardive, environ deux siècles plus tard, à un moment de l’empire abbasside où tout contact avec l’esprit bédouin des origines est perdu.

2-La doctrine théologique classique du jihad.

Cet islam bédouin durera deux siècles, période des premiers compagnons immédiats du Prophète et de la dynastie des Omeyyades de Damas. Ces premières conquêtes –qui ne sont pas une guerre sainte, mais le prolongement d’une politique de razzias-, assez foudroyantes doivent davantage aux faiblesses des deux empires voisins, perse et byzantin, qu’à un élan missionnaire musulman. D’ailleurs, les premiers conquérants ne cherchent pas à convertir. Etre musulman est encore réservé aux seuls Arabes de la péninsule (S.XIV,4). Devenir musulman nécessite d’être adopté par une tribu pour rentrer dans cette alliance avec Dieu.

Tout change avec l’apogée de l’empire abbasside, qui du fait de son caractère multiculturel, rompt avec l’univers tribal des origines. Nous ne sommes plus dans un islam bédouin, mais de convertis, souvent d’origine chrétienne dans les nouveaux territoires conquis. S’installe une logique d’empire qui a un fort besoin d’harmoniser les différents courants religieux par l’institution de dogmes nouveaux, par une islamisation de la compréhension des origines. C’est ainsi que la vieille notion de jihad va être totalement islamisée, et donc revêtir de nouveaux sens. C’est dans ce nouveau contexte fort éloigné des origines, que se construit l’islam traditionnel, souvent appelé islam des empires.

Ainsi, c’est seulement au IX-Xe siècles, sous les Abbassides, que des savants religieux élaborent la théologie du jihad comme guerre sainte[4], avec tous ses corollaires que nous connaissons de nos jours, la notion de martyre dans la mort au combat, de rétribution au paradis…

Après deux siècles d’expansion fulgurante, un Etat islamique se constitue politiquement, juridiquement et religieusement. Ce changement historique modifie considérablement la question de la guerre et du jihad en général.

Récemment sensibilisés à la notion de frontière étatique, les savants religieux au service du pouvoir politique, émettent une représentation binaire du monde en Dar al-islam (demeure de l’islam) et Dar al-harb (demeure de la guerre). Ces deux notions sont nouvelles, n’en déplaise à ceux qui les justifient par un hadith du Prophète.

L’appréciation de ces deux domaines connaît quelques variantes d’un érudit juriste à l’autre. Se situent dans le Dar al-islam, a minima, les musulmans qui peuvent librement pratiquer leur culte, ou plus pleinement, lorsque les gouvernants appliquent la charia. Dans cet espace peuvent demeurer les gens du livre, comme les Juifs, les chrétiens etc, qui, moyennant paiement de la djizîa pouvaient espérer une protection. Ce statut de Dhimmi n’est plus en cours à l’époque moderne, hormis la tentative récente de Daesh de le réhabiliter.

Le domaine de la guerre concerne tous les espaces insoumis, à l’extérieur comme à l’intérieur du Dar al-islam, en direction desquels un jihad offensif annuel est attendu de la part du calife. Ce jihad dans les faits, va être extrêmement encadré, contrôlé, limité. Non seulement les guerres coûtent chers, mais des considérations de realpolitik, poussent aux compromis. Il est bien souvent plus avantageux à tous points de vue de traiter avec l’ennemi  que de lui faire une guerre inconsidérée. Très vite la théorie du jihad offensif va devenir une fiction juridique destinée à motiver une communauté fatiguée par les dissensions internes[5].

A l’époque ottomane par exemple, une troisième catégorie est créée, un espace de trêve avec les Etats voisins. Les relations internationales depuis la fin de la première guerre mondiale ont rendu désuet cette vision binaire, l’Etat Islamique relance le concept en 2014, d’ailleurs l’une de ses revues de propagande porte le nom de Dar al-islam.

* Une autre théorie de l’époque abbasside, elle aussi inspirée par le pouvoir politique dans le but de maîtriser le jihad, consiste à distinguer deux types de jihad : le jihad majeur, l’effort à mener sur soi-même, contre ses mauvais penchants, et le jihad mineur dans le sens du combat, de la guerre. On voit bien l’intention de minimiser ce dernier, de l’encadrer pour éviter les désordres. Désormais, le jihad guerrier est de seule compétence du pouvoir politique, du calife donc, et c’est un devoir collectif et non pas individuel.  L’Etat pouvait, bien sur, toujours appeler au jihad si nécessaire, mais la plupart temps les abbassides n’exprimèrent nullement leur intention de l’invoquer. L’époque était au commerce florissant entre le monde musulman et les empires byzantin et indien, et ils ne voulaient pas voir ces échanges interrompus par n’importe quel écervelé qui aurait lancé : je fais le jihad parce que ce sont des infidèles [6].

  3-  Quelques exemples de jihads traditionnels menés par la puissance politique musulmane.

– Les longues luttes des Ottomans contre les Byzantins de 1299 à la prise de Constantinople (future Istanbul), voire au premier siège de Vienne en 1529, sont des guerres affichées dans le cadre du jihad. Les démentis de certains révisionnistes turcs actuels soucieux de présenter à l’Union Européenne, un passé honorable, n’y changent rien. Une fois l’empire turc ottoman bien installé, le principal souci de ces sunnites fut du côté de la Perse dirigée par la dynastie Séfévides chiites.

Le dernier appel au jihad lancé par la puissance ottomane date du 14 novembre 1914. Aussi, le Serviteur des deux Villes Saintes, Khalife des Musulmans et Commandeur des Croyants, a-t-il considéré comme le plus grand des devoirs du Kalifat mahométan d’appeler à la Guerre Sainte musulmane les peuples musulmans, conformément aux dispositions des fetvas sacrés, afin de recourir à toutes les mesures et à toutes les vaillances de la foi pour préserver des atteintes immondes, avec l’aide divine, le tombeau du Prophète, prunelle des yeux des vrais croyants, Jérusalem, Nedjef, Kerbela, le siège du Khalifat, enfin toutes les localités musulmanes où se trouvent des lieux prophétiques ainsi que des sépultures de saints et de martyrs et de supplier le Dieu Tout Puissant d’accorder son concours vengeur pour l’anéantissement des ennemis de l’Islam.

Le Khalifat a appelé sous les armes, sans exception, tous les sujets de vingt à quarante-cinq ans vivant sous son sceptre…. il a donné à tous les croyants l’ordre de prendre part à la Guerre Sainte et d’y apporter le concours de leurs personnes et de leurs biens.

-Il n’y eut aucun soulèvement pan islamique d’envergure ; Beaucoup de musulmans eux-mêmes trouvaient assez curieux ce revirement religieux des Jeunes Turcs qui avaient d’une certaine manière désacralisé le Sultan-Calife

-A l’époque coloniale, côté français, le meilleur exemple de jihad est celui de l’Emir Abd el Kader (1808-1883) de 1832 à 1847. Dès 1832, au début de la conquête française, il remplace dans l’ouest et le centre algériens le retrait de l’empire ottoman. Son projet de constitution d’un Etat islamique arabe allait se heurter aux débuts de la colonisation française. Ce grand mystique –soufi- fut un grand chef de guerre, il sut tenir tête de nombreuses années à l’armée française. A sa demande des Oulémas (savants en religion) de Fès édictent deux fatwas en 1837 et en 1840 qui appellent à un effort de solidarité dans le jihad contre les chrétiens français.

-L’un des derniers appels au jihad par la puissance publique dans le droit fil de la tradition, est certainement celui de la guerre de 1973 entre d’un côté Israël et de l’autre, l’Egypte et la Syrie. Guerre appelée guerre de Kippour par les premiers et guerre du Ramadan par les autres. Entre la guerre des 6 jours perdue par les Arabes en conséquence de l’ impiété du régime de Nasser, et le début victorieux de la guerre du ramadan grâce au retour du religieux dans l’espace public, le monde arabe change de paradigme, à l’échec du nationalisme arabe laïque, succède une islamisation de l’ordre politique.[7] C’est ainsi que les « oulémas égyptiens et syriens ont donc, pour que les soldats consomment leurs rations, proclamé, à l’instigation du pouvoir politique, que la guerre du ramadan était un jihad [8]»

-Avec la guerre d’Afghanistan contre l’occupant soviétique, le jihad va changer de nature et bientôt échapper au monopole de la puissance publique.

Christian Bernard


[1] La démarche est la même si l’on veut avoir une chance d’accéder au Jésus de l’histoire, il est nécessaire de dé christianiser l’image que l’on en a, de replonger Jésus dans son humanité, à savoir le pluralisme juif de son temps.

[2] Jacqueline Chabbi, Les trois piliers de l’islam, lecture anthropologique du Coran, Points Seuil Essais, 466p.2016, p. 237.

[3] Jacqueline Chabbi , p.241.

[4] Le qualificatif de sainte – muqaddas en arabe- n’a jamais été appliqué à l’activité guerrière.

[5]  Makram ABBÈS, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une « théorie » », Mots. Les langages du politique [En ligne], 73 | 2003, mis en ligne le 09 octobre 2008, consulté le 03 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/mots/15792 ; DOI : 10.4000/mots.15792

[6] Suleiman Mourad, La mosaïque de l’islam, entretien sur le Coran et le djihadisme avec Perry Anderson, Fayard, 180 p., 2016, p.62.

[7] Gilles Kepel, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 513 p., 2018, p.31.

[8] op.cit. p.31