collaboration

 

Armand Roux, né en 1886, médecin à Latillé (86) était une figure emblématique du parti radical-socialiste de la Vienne (maire, conseiller général, président de l'Assemblée départementale de 1949 à 1951, plusieurs fois candidat aux législatives après 1945). L'homme n'était pas apprécié du préfet de Vichy qui l’avait cependant maintenu dans ses fonctions parce qu'il « possédait de l'influence et que, par sa profession, il jouissait d'une certaine considération ». Que son nom ait figuré sur la liste des sympathisants du réseau Renard n'avait évidemment pas contribué à faire changer les autorités d'avis,  non plus que son refus d'aider la Légion Tricolore (autre nom de la LVF) à recruter de jeunes Français pour combattre l'Armée rouge aux côtés des Allemands.

L'auteur ne s'attarde guère sur son action proprement dite dans la Résistance, pour se consacrer principalement à la relation de sa déportation en Allemagne. Par le truchement d'un document placé en annexe et par le contexte, on comprend qu'il était responsable d'un groupe de parachutage du SOE/Buckmaster F1 (1) pour lequel il avait réceptionné, en compagnie de quelques amis, le 14 février 1943, 4 containers d'armes immédiatement camouflés. Arrêté le 19 février 44, il découvrit avec stupeur, que l'inspecteur  de la Gestapo qui l'interrogeait savait tout, exactement informé par ses collègues de Bordeaux. À partir de là, et par certains recoupements, on peut émettre l'hypothèse que cet épisode dramatique se situe dans le prolongement de l’affaire Grandclément qui avait conduit, en septembre 1943, au démantèlement de l’OCM (2) dans tout le sud-ouest.

Ce récit vécu de la déportation est poignant, résultat d'une observation fine et intelligemment rendue. C'est un voyage au bout de la nuit que nous propose le Dr Roux où l'Apocalypse est au tournant de chaque page. Aucun répit n’est laissé au lecteur tenu en haleine par les épreuves abominables infligées aux hommes, par l'épouvante qu’on leur prête nécessairement et par la compassion dont nous sommes saisis. Du camp de regroupement de Compiègne où,  en dépit de mauvais présages, on peut encore goûter au plaisir de lire un livre, d'entendre une conférence ou de suivre un cours de mathématiques, jusqu'à l'effroyable vision de fin du monde surgie du camp en perdition de Bergen-Belsen, après l'horreur perçue à Auschwitz et pleinement vécue à Buchenwald, l'auteur-acteur fait revivre, avec un réalisme saisissant, cette horrible descente aux enfers. Et l'on ne sort pas indemne de cette lecture proprement dantesque, bouleversante de vérité et de sincérité. Cependant, le lecteur d'aujourd'hui risque d'être surpris et choqué par quelques propos inattendus, relevant non d'un antisémitisme qui n'a jamais effleuré la pensée de ce grand honnête homme, mais d'une judéophobie ordinaire, qui a très souvent pesé, comme vérité première, sur les esprits de son temps. On en retrouve d'ailleurs la trace dans le Journal de Me Maurice Garçon (son cadet de trois ans !) qui vient de paraître et dont on va beaucoup parler.

Les motifs de la déportation vers Auschwitz, le 27/4/44, de 1643 des détenus de Compiègne, ne manqueront pas d'étonner. C'est en effet au camp que le médecin poitevin reçut la confirmation qu’on les avait amenés-là, tous considérés comme «juifs» et ainsi voués à une mort certaine, à la demande du gouvernement de Vichy, désireux de venger, de cette façon, la disparition de Pucheu, l'ancien ministre de Darlan fusillé à Alger le 20 mars 1944 par les Gaullistes. Il est peu vraisemblable que Laval soit allé jusqu'à pareille ignominie. Il n'y avait aucun intérêt. En revanche, et si la chose était confirmée un jour, il y a tout lieu de penser que les ultras de la collaboration (dont certains figuraient au gouvernement !) en aient été les instigateurs. Le cas échéant, il faudrait admettre qu'ils connaissaient par avance le sort réservé aux juifs déportés. En tout cas le commandant du camp, après avoir fait part de cette « anomalie » aux autorités de Berlin, reçut de celles-ci, l'ordre de transférer tout le convoi vers un autre camp.

Les petits-enfants d'Armand Roux ont été bien avisés de publier ce précieux témoignage sur la déportation et sur la barbarie nazie mise à nu avec beaucoup de perspicacité et de vérité par leur courageux grand-père.

  1. SOE = Special Operations Executive -service secret britannique spécialement crééé pour organiser subversion et sabotage dans les territoires occupés. Sa section française (F1) est souvent désignée par le nom de son chef : Buckmaster.
  2. OCM = Organisation Civile et Militaire, un des grands mouvements de résistance, souvent proche du SOE.

 

                                                                                                     Jean Henri Calmon

DOCTEUR ARMAND ROUX

  DE POITIERS A

BERGEN-BELSEN

MEMOIRES D'UN

RESISTANT-DEPORTE

Geste éditions, histoire 422 pages, 2015

 

La collaboration est associée aux « années noires » de l’Occupation, mais elle n’est pas le résultat d’une vision globale et unanime. Plurielle et complexe, elle se décline en plusieurs mouvements qui sont étudiés dans le cadre de la Vienne, un département rural, politiquement modéré, traversé par la ligne de démarcation puis entièrement occupé à partir de novembre 1942. À côté de la collaboration d’État (administrations préfectorale et municipales, police, gendarmerie, Milice) se déploient d’autres formes d’engagement auprès des Allemands : dénonciations, collaboration sentimentale, collaboration économique. Les attitudes observées vis-à-vis du régime de Vichy et de l’occupant doivent aussi être nuancées : maréchalistes, pétainistes, collaborationnistes et parfois vichysto-résistants.

Au moment de la Libération, le terme de « collabo » s’oppose au « bon Français » ou au « patriote ». Une telle perception négative explique l’épuration spontanée qui s’est manifestée à l’encontre de certains individus. Le personnage de la femme tondue est la victime emblématique de cette violence au point de devenir le symbole des excès de l’épuration. Une cour de justice et une chambre civique sont ensuite établies à Poitiers, dans le cadre de l’épuration régularisée, pour juger les faits de collaboration. La première fonctionne d’octobre 1944 à juillet 1948 ; la seconde, de décembre 1944 à juillet 1947.

Jean-Marie Augustin, né à Poitiers en 1941, est professeur émérite de l’université de Poitiers ; il enseignait l’histoire des institutions à la faculté de droit et des sciences sociales.