Amérique Latine

 

L’exode.

L’image qui l’emporte aujourd’hui lorsqu’on pense au Venezuela, est celle d’une foule gigantesque faisant la queue à la frontière avec la Colombie ; tous ces gens – ils sont des milliers chaque jour – cherchent à fuir leur pays. Et pourtant celui-ci n’est pas en état de guerre, comme c’est le cas en Syrie, par exemple. Non, ces malheureux cherchent simplement à trouver de quoi manger et se soigner. Car chez eux la misère atteint un point que l’on n’imagine pas et dont les médias français – pour quelle raison ? – ne se font que très peu l’écho.

Pourtant cela concerne des centaines de milliers, voire des millions d’êtres humains. En outre, le phénomène ne cesse de s’aggraver : on estime généralement que 250 000 personnes ont cherché refuge en Colombie en 2016 ; en 2017, on a observé une augmentation de 110 %, ce qui correspond à une évasion de 550 000 personnes de plus. En deux ans, ces migrants ont donc été au moins 800 000 à quitter le pays de la faim, provoquant par contrecoup un cas de conscience à la Colombie qui, sortant à peine de 40 années de galère en raison des guérillas des FARC et de l’ELN, n’a pas les moyens d’accueillir tous ces exilés qui manquent d’absolument tout (les femmes en sont même réduites à vendre leurs cheveux pour 20 €).

Ajoutons que leur nombre total est probablement bien plus élevé, car ils sont plusieurs dizaines de milliers dans chaque pays d’Amérique latine ; on en trouve même en Espagne et aux États-Unis . Le chiffre réel de ceux qui ont émigré dans ces conditions oscille entre 2,7 millions de personnes (selon l’Observatoire de La Voz de la Diáspora Venezolana) et 4 millions (d’après l’association Consultores XXI). Certains observateurs pensent même que ce dernier chiffre est dépassé en ce début 2018.

Notre ambition ici est d’essayer de comprendre ce qui a motivé cet exode et fait de ces personnes officiellement des réfugiés (décision de l’ACNUR, Agence de l’ONU pour les Réfugiés).

Misère de misère

La première raison qui a poussé ces malheureux hors de chez eux est la très grande misère qu’il connaissent. Et qui se manifeste d’abord par une grande pénurie de tout. De l’alimentation : le riz, les pâtes les fruits et les céréales, l’huile et, surtout, le maïs blanc, dont la farine sert à confectionner les arepas, sortes de petits pains qui sont la base de l’alimentation populaire. Mais il y a aussi un manque de tout le reste : papier toilette, produits d’hygiène (savon, dentifrice, serviettes pour les femmes, couches pour bébés, etc.), bière ; et ne parlons pas des pièces de rechange pour les automobiles, les machines ou les appareils électro-ménagers.

Pour conclure ce point et permettre de mesurer le gouffre de la disette, signalons, avec le journal de Caracas Versión final du 26 mars dernier, que dans ce pays très catholique, en raison du prix très élevé de la farine, on a même une pénurie d’hosties, constatée lors des messes de Pâques où, dans certaines églises, les prêtres ont été obligés de les couper en quatre !

Bien entendu, la loi de l’offre et de la demande fait que les prix des produits de première nécessité augmentent de semaine en semaine, à mesure des arrivages, et, parfois même, d’un jour à l’autre. Mais les rayons des commerces et des supermarchés sont plus couramment vides que pleins. Et quand ils sont approvisionnés, il faut faire la queue pendant des heures… quelquefois pour rien ; patienter trois, quatre, cinq, six heures est quelque chose de fréquent.

Comme le gouvernement a imposé de maintenir des prix stables et que l’inflation est galopante, les commerçants ne parviennent pas à maintenir une adéquation entre leurs prix d’achat et leurs prix de vente. Ce qui fait que beaucoup de commerces ont tiré définitivement leur rideau ces dernières années : Víctor Maldonado, dirigeant de la Chambre de Commerce de Caracas, a déclaré que sur les 80 000 commerces que comptait la capitale il y a 15 ans, il n’en reste plus que la moitié, dont 9 sur 10 sont de petits commerces sans employés, qui vivotent tant bien que mal.

La première conséquence de cette situation est que les prix s’envolent. Un organisme vénézuélien, le Centre de Documentation et d’Analyse des Travailleurs a calculé qu’en décembre 2017 un travailleur de base devait consacrer l’équivalent de 45 salaires minimum pour s’acheter le panier de la ménagère (qui coûte 7,8 millions de bolivars). Au même moment, un bon salaire mensuel dépassait rarement 6 millions de bolivars, soit environ 60 $.

Enfin, il ne faut pas oublier que l’économie souterraine offre 60 % des emplois, emplois mal payés et peu sûrs. Il n’est donc pas étonnant que la population pauvre augmente. Une enquête d’Encovi (Encuentas Condiciones de Vida) montre que les habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté, qui étaient 48,4 % en 2014, sont aujourd’hui (2017) 87 %, et que la grande pauvreté, qui touchait 23,6 % de la population en frappe maintenant 61,2 %.

Affamés et malades

Le premier effet de cette situation est que le nombre de personnes souffrant de la faim est très élevé : un rapport du Cecodap de l’année 2016 nous apprend que, dans le Grand Caracas, 61,3 % des foyers interrogés avouent se coucher quotidiennement avec la faimr ; 82 % d’entre eux se privent de petit-déjeuner.

Le gouvernement a bien mis en place un Programme d’Alimentation Scolaire (PAE), mais une étude du même organisme montre que, contrairement à ce que disent les autorités, 69,3 % des enfants scolarisés ne reçoivent rien. Ajoutons qu’un million de jeunes ne va plus à l’école et ne peut donc recevoir cette aide alimentaire.

Conscientes, malgré tout de cet échec, elles ont lancé, pour la période 2018-2021, le “Plan de la Patrie” qui consiste à créer 20 000 potagers scolaires, transformant les établissements en “Centres Locaux de Production d’Aliments”. Les associations de parents d’élèves, comme la Fenasopadres, restent très dubitatives devant cette aventure, comme le rapporte le journal de Caracas El Nacional du 11 février dernier, car rien n’est fait pour que la mesure soit appliquée.

Pour ce qui est des adultes, le gouvernement a créé pour eux des sacs de nourriture à prix modéré ; mais ils n’arrivent qu’à un tiers de la population (12,6 millions de personnes sur un total de 31,5 millions d’habitants.

Cette cruelle pénurie alimentaire provoque un amaigrissement généralisé de la population. Déjà il y a un an, The Economist nous disait que, pour l’année 2016, les trois-quarts des Vénézuéliens avaient perdu chacun 8,7 kg en moyenne. Une enquête récente d’Encovi (Encuesta sobre Condiciones de Vida) nous apprend que 64,3 % des Vénézuéliens  adultes déclarent avoir maigri d’au moins 11 kg au cours de l’année 2017. Ce que, grâce aux moyens modernes, peuvent vérifier tous ceux qui, chez nous, ont de la famille ou des amis dans ce pays. D’autre part, la nourriture obtenue est de mauvaise qualité et déficiente en fruits et légumes, ce qui entraîne un affaiblissement et une fragilité de la santé, aggravée par la pénurie de médicaments (dont il manque souvent 80 à 90 % de ce qu’il y avait en pharmacie il y a quelques années).

Si l’on ajoute que 68 % des habitants n’ont pas d’assurance santé, on comprend que tout cela débouche, fort logiquement, sur une mortalité accrue.

Pour ce qui est des enfants, on sait qu’en 2017 la mortalité infantile a augmenté de 30 %. Le 26 janvier 2018, le porte-parole de l’Unicef, Christophe Bouliac, a révélé que 15,5 % des enfants examinés par Caritas ont un poids inférieur à celui qu’ils devraient avoir pour leur âge. Cette situation entraîne des dégâts sur leur développement physique et mental.

Autre facteur : la pénurie de médicaments est terrible et provoque une surmortalité, comme c’est le cas pour bien des malades du cancer qui pourraient être sauvés, mais ne le sont pas parce que le pays ne peut plus acheter de spécialités à l’étranger. Le gouvernement répond que le Venezuela produit des médicaments. Mais le Sefar (Servicio de Elaboraciones Farmaceúticas) n’a pu fabriquer que 714 000 unités en 2015, alors qu’il en aurait fallu 20 millions ; cette fois la pénurie est due au manque de la matière première entrant dans leur composition.

Signalons également que la malaria, qui avait quasiment disparu dans les années 40, resurgit avec 240 000 cas en 2016, le double de l’année précédente. Et l’on voit également des maladies comme la diphtérie, l’hépatite A, le zika et la tuberculose rapidement progresser.

 

[des bébés à l’Hôpital Domingo Guzmán Lander d’Anzoategui, placés dans des boîtes en carton par manque de lits.]

Tout cela est favorisé par le fait que les hôpitaux, naguère bien équipés, manquent désormais de tout : bien sûr de draps, mais surtout de médicaments, d’oxygène, d’instruments, etc. Le personnel est sous-payé : alors qu’en décembre 2017 le panier de la ménagère revenait à plus d’1, 1 million de bolivars, un interne ne gagnait que 800 000 bolivars par mois. Le résultat est que les médecins quittent le pays en grand nombre : 22 000 sont déjà partis pour des cieux plus cléments.

La grande insécurité

Par ailleurs, la pauvreté généralisée s’accompagne d’une délinquance explosive : un peu partout dans le pays, et pas seulement à Caracas, les vols, les agressions et les tentatives de pillage se multiplient, car les gens ont faim. Les commerçants – presque toujours des petits épiciers – défendent leurs boutiques comme ils peuvent. Ces attaques se soldent assez souvent par des morts et des blessés.

Un autre cas très fréquent est de se voir arracher des mains le sac des commissions à la sortie des commerces. Et le non-respect des règles essentielles s’étend à toutes les strates de la société, touchant des gens qui n’avaient encore jamais basculé dans la délinquance, comme l’indique un rapport de l’OVV (Observatoire Vénézuélien de la Violence) pour 2017, qui explique que les témoignages se multiplient de cas d’enfants qui, voyant certains camarades de classe avoir dans leur gamelle des aliments que leur estomac réclame, n’hésitent plus à se servir, parfois par la force.

Parallèlement, la délinquance ordinaire a explosé. Ce qui fait que le taux d’occupation des prisons atteint 400 %, d’après l’ONG Una Ventana a la Libertad (Une Fenêtre sur la Liberté). Elle ajoute que ces établissements pénitentiaires manquent de tout : 62 % n’ont pas de toilettes, 6 % manquent d’eau potable, 52 % de ramassage des ordures et 98 % sont sans service médical. Et la violence y règne : il y a peu, dans celle de la ville de Valencia, une émeute suivie d’un incendie a fait 68 morts.

Plus généralement, ce qui frappe et terrorise les habitants, c’est la terrible insécurité et la violence quotidienne. Déjà, pour 2016, l’OVV (Observatoire Vénézuélien de la Violence)  signalait que le nombre des homicides ne cessait d’augmenter, atteignant le chiffre de 28 479, soit un taux de 91,8 pour 100 000 habitants, plaçant ainsi le pays au second rang des pays les plus dangereux. Quant à Caracas, elle se révélait, dit le rapport, 14 fois plus violente que Sao Paulo, 10 fois plus que Bogota et 15 fois plus de la ville de Mexico. En 2017, la capitale a atteint l’indice effrayant de 130 homicides pour 100 000 habitants. Remarquons enfin que la population ne se laisse pas toujours agresser sans réagir : on a ainsi enregistré dans le pays, en 2016, quelque 120 morts par lynchage.

Une économie en ruine

La mauvaise situation que nous avons décrite jusque-là est en réalité l’une des conséquences de la très mauvaise gestion économique du pays par les présidents Hugo Chávez, puis Nicolas Maduro et leur parti, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). A leur arrivée au pouvoir, ils ont trouvé un pays dont la richesse principale était le pétrole. La population, plutôt mal traitée jusqu’alors par les gouvernements de droite ou du centre qui s’étaient succédés, réclamait une amélioration de son sort. Chávez accéda à cette exigence tout à fait justifiée. Aussi le pays connut-il dans les années qui suivirent un réel progrès social.

Mais, dans son action, le président commit plusieurs erreurs que son successeur aggrava.

La première, et probablement la plus lourde de conséquences, fut de faire comme si la manne du pétrole était inépuisable. Certes, le Venezuela en possédait et en possède toujours les plus grandes réserves du monde, ce qui lui valut alors le surnom de “Venezuela saoudi”. Cela se traduisit par la redistribution très généreuse des profits de cet or noir, au nom de la “Révolution bolivarienne”.

Dans le même temps, le gouvernement gonfla, par clientélisme populiste, le personnel de l’entreprise d’État, Petróleos de Venezuela (PDVSA), qui gérait cette ressource, dont le personnel passa de 32 000 personnes à 105 000, entre 1998 et 2011. Il est important d’ajouter qu’une grande partie de ce nouveau personnel était souvent peu compétente. Le résultat fut catastrophique, car le procédé greva lourdement l’entreprise. En effet, on observa alors assez vite que la production chutait de 3,5 millions de barils par jour en 1998 à 2,4 millions en 2012 et que, parallèlement, on n’en exportait plus que 1,6 millions au lieu de 3.

Un autre phénomène a joué un rôle dans la diminution des ressources que procurait le pétrole. Ce fut le fait que la compagnie d’État PDVSA (Petróleos de Venezuea, Société Anonyme) fut mise à sac par les hiérarques du mouvement chaviste : les profits de l’entreprises furent détournés par milliards.

La compagnie cessa alors d’investir à la fois dans de nouveaux gisements et dans l’entretien et le renouvellement du matériel existant, ce qui entraîna une baisse de la production : en 2017, elle a ainsi baissé de 300 000 barils/jour (Données d’Ecoanalítica). Rien que pour le mois d’octobre 2017, le pays a produit 1,86 million de barils par jour, soit 110 000 de moins que ceux que l’OPEP lui permettait de produire.

Ces mêmes pratiques néfastes de mauvaise gestion, d’incurie et de corruption ont également frappé Corpoelec, l’organisme d’État en charge de l’électricité. Le résultat de cela est que les coupures de courant se multiplient dans tout le pays, et même à Caracas qui en a connu 116 au cours de l’année 2017, certaines de plus d’une semaine. Ce qui n’a pas de conséquences que sur le confort des habitants, mais aussi sur leur sécurité (plus d’éclairage public favorise les agressions le soir) et sur leur santé (les réfrigérateurs ne marchant plus, bien des médicaments sont perdus… et irremplaçables en raison de la pénurie généralisée) ; et à la campagne, une coupure, même d’un journée, fait perdre la collecte de lait de ce jour.

Ce qui vient d’être dit sur le pétrole, quasi unique ressource du pays, explique que la situation ait entraîné, surtout lorsque le prix international du baril s’est affaissé jusqu’aux alentours de 40 $, une énorme dette, estimée – il n’y a pas de données statistiques fiables – entre 100 et 150 milliards.

Et l’état calamiteux des finances publiques fait que, bien que le prix du baril soit remonté jusqu’aux alentours de 60 $, le pays ne parvient pas à se redresser. Car les mauvaises habitudes persistent. En novembre 2017, trois échéances concernant certains intérêts de sa dette n’ont pas été honorées.

La situation des finances publiques est alarmante : le pays possède encore 9,7 milliards de dollars de réserves, mais il devait rembourser 1,47 milliard en décembre dernier et il doit encore rembourser environ 8 autres milliards en 2018.

Selon l’EMTA (Association des Courtiers des Marchés Émergents), les titres de la dette du Venezuela sont en situation de défaut (Rapport du 8 janvier 2018). Les agences de notation Standard & Poor’s et Fritch ont émis le même diagnostic.

Hyperinflation

Il est bien évident que, dans une telle situation, la monnaie n’est plus respectée par les marchés, et plusieurs experts peuvent parler de banqueroute. Le pays est dans un état comparable à celui qu’a connu la République allemande de Weimar dans les années 30. Il y a environ un mois, la Banque Centrale a dû faire subir à la monnaie officielle un lifting en lui enlevant trois zéros ; en même temps, elle commence à émettre les nouvelles coupures ; mais le plus gros billet, de 500 nouveaux bolivars (500 000 anciens), permet tout juste d’acheter un carton de 30 œufs.

L’inflation fin 2017 a atteint 2 616 % (et même 2 700 % pour la société Ecoanalítica). Quant aux perspectives pour 2018, elles sont très sombres : l’économiste vénézuélien Oliveros pense qu’elle s’élèvera à 7 000 % ; un autre économiste, Orlando Ochoa, envisage qu’elle puisse atteindre le double, ce que confirme le FMI qui craint un indice de 13 000 %.

Par l’intermédiaire de la Banque Centrale, le gouvernement a fixé un taux de change de 10 bolivars pour 1 dollar ; ce taux officiel est appliqué à l’argent que l’État permet, sous strict contrôle, aux entreprises d’obtenir pour acheter à l’étranger des produits indispensables et que le pays ne produit pas. Mais, dans la pratique, il faut dépenser 120 000 bolivars pour obtenir un dollar en décembre 2017, et plus de 200 000 en février 2018. Ce que le pouvoir explique par une “guerre orchestrée par Washington”, alors que la cause en est l’incroyable incurie du gouvernement en place depuis 1999.

Pris dans cette spirale infernale, les Vénézuéliens n’ont trouvé, comme parade, que l’utilisation quotidienne du dollar américain qui devient ainsi, de fait, la monnaie réelle du pays. En effet, les journalistes étrangers notent que l’on trouve de plus en plus de commerces qui affichent directement leurs prix en dollars (et non dans la monnaie nationale). Mieux même, les clients qui veulent payer en bolivars se voient appliquer une “commission” de 10 % !

Pour effacer cette image et contrer cette situation financière catastrophique, Maduro a décidé de créer une nouvelle monnaie qui ne serait pas sous le regard scrutateur de la Banque Mondiale et du FMI ; juste avant Noël dernier, il a lancé un bitcoin qu’il a baptisé le petro, car il repose sur les réserves de pétrole, d’or, de gaz et de diamants du pays. La première émission a été fixée au 20 février 2018 et le taux à 60 $.

En fait, la monnaie n’est que le reflet de l’effondrement de l’économie. En effet, l’appareil productif est tombé en ruine, comme cela transparaît dans le chiffre du PIB qui a chuté de 46 % dans les 4 dernières années : – 5 % (2014), – 8 % (2015), – 16 % (2016) et – 17 % (2017).

Oubliées, l’agriculture et l’industrie

Et, contrairement à ce que proclament les dirigeants chavistes, cette chute n’est pas due à la baisse du cours du pétrole, car celui-ci est tout de même revenu depuis quelques mois à environ 60 $ le baril.

Le plus gros problème est que le pétrole constitue quasiment la seule rentrée d’argent du pays. Or l’entreprise d’État qui en a la charge, PDVSA (Petróleos de Venezuela, Sociedad Anónima) traverse une très mauvaise passe qui rejaillit, bien évidemment, sur l’ensemble de la situation économique.

Rappelons que de 1940 à 1980 le Venezuela atteignait chaque année les plus hauts indices de croissance économique. Mais les ressources du pays étaient davantage diversifiées ; aujourd’hui, le pétrole représente 96 % des exportations.

L’une des grosses erreurs des gouvernements chavistes a été d’oublier que le Venezuela était plein de ressources. C’est vrai que, dès leur arrivée, les Espagnols furent frappés par le pétrole : Christophe Colomb, lorsqu’il découvrit le pays, fut intéressé de voir que les Indiens du lac de Maracaibo s’éclairaient avec ce liquide noir qu’ils mettaient dans de petites lampes. Mais dès la période coloniale, les colons, alors incapables de comprendre encore l’intérêt du pétrole, développèrent une agriculture (chocolat, blé) et un élevage très importants dans les grandes plaines (les Llanos) du Sud.

Encore au XXème siècle, le Venezuela occupait un rang plus que convenable dans de nombreuses productions agricoles comme le sorgho (8ème producteur mondial), le sésame (7ème), le cacao (13ème), le café (20ème), les oranges (18ème), les bananes (13ème) ou les mangues (15ème) ; il possédait également le 16ème troupeau de bovins et le 18ème de chevaux (année 1989).

Enfin conscient de cette catastrophique impasse sur l’agriculture, le gouvernement vient de décider d’un “Plan Pays” pour 2018-2021, qui prévoit de ne pas financer d’importations de maïs, de soja, de riz et autres céréales, afin d’aider ses nationaux. Mais, comme le fait remarquer le représentant de l’association des producteurs, Fedeagro, pour couvrir les besoins internes, il faudrait mettre en culture 1,9 million d’hectares de maïs blanc (pour les humains) et 1,7 million d’hectares de maïs jaune (pour les animaux) ; or le pays n’a pu en cultiver qu’à peine 500 000 de chaque catégorie l’année dernière. Il faudra donc encore bien des années pour redresser cette activité agricole, méprisée jusque-là.

Avant l’explosion du pétrole, il existait aussi une production industrielle, parfois non négligeable : le pays était, en 1989, 10ème producteur mondial de fer, 20ème de fonte, 8ème d’aluminium et 12ème de cuisinières électriques.

Mais dès l’arrivée de Chávez au pouvoir, a été appliquée une politique de nationalisation débridée : 1 400 entreprises privées ont été expropriées, d’après la Conindustria (Confédération nationales des industriels). Le plus grave est que la plupart d’entre elles n’ont pas survécu à ce coup de force, aggravant ainsi la crise de la production. Et la leçon n’a pas suffi, puisqu’en avril 2017, c’est la grande usine de General Motors, installée dans l’État de Carabobo, qui a été nationalisée ; 2 700 travailleurs ont alors été licenciés… et le pays a encore perdu un savoir faire. Maduro accuse en permanence les États-Unis de saboter l’économie du Venezuela, mais, une fois de plus, comme on le voit, c’est lui-même qui a saboté sa patrie.

Le résultat de tout cela est que les échanges commerciaux sont toujours plus réduits, car le pays a de moins en moins à exporter, en raison du délabrement des capacités de production et, ne vendant plus assez, dispose de moins en moins de devises pour acheter à l’étranger. Ainsi, les exportations de biens sont passées de 99,9 milliards de dollars en 2012 à 28 milliards en 2015, et les importations de biens de 65,9 milliards de dollars en 2012 à seulement 17,8 en 2016.

Dictature ?

Si les Vénézuéliens quittent en masse leur patrie, c’est, comme nous venons de le voir, à cause de la très cruelle situation sociale (faim, insécurité, santé, etc.) due à une très mauvaise gestion de son économie. Mais c’est aussi en raison d’une situation politique étouffante.

[pochette du disque  de rock anti-Maduro.  “Compilation de 16 groupes de rock vénézuéliens, réalisée par les ONG Provea et Redes de Ayuda et présentée à Lima à l’ouverture du Sommet des Amériques le 13 avril 2018. — Source : El País”]

 

Les accapareurs

D’abord et en rapport avec la gestion économique, ce que l’on observe, c’est l’accaparement des richesses du pays par le clan au pouvoir. Et ce, quel que soit le rang du personnage.

Ainsi, les fonctionnaires, chargés d’accorder aux entreprises les licences d’importation et par là des dollars au taux officiel, profitent de leur position politico-administrative privilégiée (ce sont toujours des personnes proches du pouvoir) pour acheter personnellement des dollars à 10 bolivars chaque, afin de les revendre ensuite au marché noir à 120 000 bolivars le dollar. Signalons que l’Armée ayant le contrôle de nombre d’entreprises nationalisées, les officiers bien placés jouent également ce sale jeu à titre personnel.

Ajoutons à ces trafics monétaires un autre facteur calamiteux pour l’approvisionnement du pays : les “coimas. Ce sont des pots-de-vin que les navires important la nourriture ou les médicaments doivent verser aux mafias officielles et/ou militaires qui sont chargées de contrôler les ports ; tant que les importateurs n’ont pas versé ce qui est réclamé (dollars ou marchandises) les cargaisons sont bloquées, au point que parfois même elles sont perdues. Le même phénomène existe dans les transports routiers : les camions, chargés de bananes, de maïs, de fromages ou d’autres produits agricole doivent laisser en route le dixième de leur cargaison aux postes de police qui les contrôlent.

Diego Salazar, chef d’entreprise et cousin de Rafael Ramírez, président de PDVSA de 2004 à 2014, a touché plus de 2 milliards de commissions illégales en servant d’intermédiaire et fournissant des hommes de paille pour tous les ministres qui trafiquaient de leur influence.

Car le plus grand pillage a été celui de la compagnie pétrolière nationale, PDVSA (Petróleos de Venezuela, Sociedad Anónima) : elle a été détroussée par tous ceux qui le pouvaient et qui étaient tous des chavistes, c’est-à-dire proches de Chávez ou, par la suite, de Maduro. Le journal espagnol El País a mené en Andorre une enquête très longue et très détaille sur la question. Profitant de la levée du secret bancaire, ses journalistes ont obtenu de très nombreux documents d’où il ressort qu’un nombre important de cadres de PDVSA ont placé des sommes énormes sur des comptes secrets à la BPA (Banca Privada d’Andorra). Ainsi en 2008, Julia van Den Brule a déposé 2,4 millions de dollars et Ingrid Sánchez González 5 millions, toutes deux occupant alors des postes importants à PDVSA. Et l’enquête du journal madrilène, qui se poursuit, révèle les faramineux dépôts faits dans cette même banque entre 2008 et 2014 par de nombreux « hiérarques chavistes » qui, eux-mêmes soudoyaient avec une partie de cet argent des policiers et des fonctionnaires au Venezuela (El País, 3 février 2018). La justice andorrane a ouvert une enquête et celle des États-Unis fait de même avec l’ancien trésorier de Chávez.

Remarquons que c’est dans ce même établissement bancaire qu’avaient déposé leurs fonds les dirigeants du géant brésilien de la construction, Odebrecht, connu pour avoir “arrosé” de nombreux dirigeants latino-américains et conduit, en particulier, Lula en prison et le président péruvien à la démission. Coïncidence ? Toujours est-il que le Tribunal Suprême de Justice (en exil à Lima) a lancé des investigations, car il semble acquis que cette entreprise a financé Chávez, puis Maduro (qui aurait reçu une aide de 50 millions de dollars pour sa campagne présidentielle de 2013).

Récemment, le député de Caracas Ismael León (opposition) a accusé publiquement le Vice-Président de la République, Diosdado Cabello, un ancien lieutenant de l’Armée, de posséder une fortune de 3,5 milliards de dollars. On comprend qu’en 2015, l’ONG Transparency International ait classé le Venezuela comme un des plus corropmu du monde : 158ème sur 166.

Et l’Armée ? Le pouvoir a toujours largement rétribué ses généraux, dont certains trempent encore, semble-t-il, dans le trafic de drogue international. L’auteur de ces lignes a reçu, il y a plus de dix ans, le témoignage d’un religieux qui lui avait expliqué que Chávez laissait le trafic de drogue aux militaires pour conserver l’appui des Forces Armées. Procédé bien connu en Amérique latine où, par exemple, le général Stroessner, dictateur du Paraguay, avait distribué entre ses généraux les différentes marques dont on pouvait faire contrebande ; ceux-ci avaient fini par être connus dans le pays sous les noms de “Général Camel”, “Général Luky Strike” ou “Général Jack Daniel’s” !

Malgré cette permissivité dont jouissent les Forces Armées, on note qu’il y a eu, ces derniers mois, deux mouvements militaires violents, qualifiés de tentatives de coups d’État, et que la DGCIM (Direction Générale du Contrespionnage Militaire) est actuellement très active, multipliant les arrestations parmi les officiers (y compris généraux), comme le révèle le journal de Caracas El Venezolano du 18 mars dernier, qui signale le lendemain que des officiers supérieurs ont été torturés.

Ceci dit peut-on parler de dictature ? Accusé par beaucoup de Vénézuéliens – qui le rejettent à 75,6 % (sondage de l’institut Venebarómetro de septembre 2017) – et même par de nombreux gouvernements étrangers d’être un dictateur, Maduro réplique que ses contempteurs sont les États-Unis qui ne cherchent qu’à s’emparer des ressources du pays et que lui est démocrate, puisqu’il a régulièrement organisé des élections à tous les niveaux.

L’opposition criminalisée

Remarquons tout de même qu’il règne sous Maduro, comme déjà sous Chávez, une atmosphère lourde qui pesait et pèse toujours sur l’opposition, comme nous l’avons montré dans un article publié dans la présente newsletter : “Le mot croisé qui tue” (n° 1 du 1er juillet 2012).

On ne peut oublier que l’un des principaux opposants, Leopoldo López a été condamné à plus de 13 ans de prison en 2014 pour des crimes qu’il n’a pas commis ; il a été libéré – mais avec arrestation domiciliaire – le 9 juillet 2017. Mais on ne peut parler de lui et du climat du pays sans rappeler que sa femme, venue le voir en prison, a été mise entièrement nue et subi par deux fois et devant témoins une sévère et dégradante fouille au corps.

L’ancienne Procureur général du Venezuela, désormais réfugiée en Espagne, a révélé qu’elle avait subi de fortes pressions du Vice-Président de la République, Diosdado Cabello, pour faire condamner Leopoldo López pour crimes. De son côté, une experte du procès a déclaré que son rapport avait été trafiqué.

Le journal espagnol ABC a publié, le 19 février dernier, l’émouvant témoignage d’une jeune Vénézuélienne, Araminta González, emprisonnée sans jugement pendant deux ans et demi et torturée à de multiples reprises. Ce texte faisait suite à un autre, publié neuf jours plus tôt qui dressait un terrible tableau des prisons maduristes, où se pratiquent toutes sortes de tortures, déjà mises en pratique au Chili sous Pinochet, telles  de les décharges d’électricité, les coups de bâton, l’étouffement à l’aide de poches en plastique, les abus sexuels, etc. Si bien que la Cour Pénale Internationale de La Haye a ouvert une enquête préliminaire portant sur 392 cas de tortures.

Les protestations contre la déplorable situation du pays ont été nombreuses et le gouvernement y a répondu avec une grande violence ; le bilan est éloquent : par exemple, entre avril et août 2017, il y a eu 120 morts et des centaines de blessés. L’ex-Procureur général Luisa Díaz Ortega a accusé auprès de la Cour Pénale Internationale Maduro et le pouvoir en général d’avoir tué, depuis son élection, quelque 8 000 opposants. Ils disposent, en effet, d’hommes de main constitués en groupes parapoliciers, connus sous le nom de “colectivos” qui sont de véritables “gardiens de la Révolution bolivarienne” et qui, sûrs de leur impunité attaquent, blessant et tuant, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, n’acceptent pas la politique du gouvernement.

Comme si cela ne suffisait pas, Maduro a fait promulguer, en décembre, une “Loi contre la Haine” qui alourdit les sanctions pénales : 10 à 20 ans de prison pour toute manifestation d’hostilité au pouvoir.

Hold-up sur les institutions

Mais Maduro et son clan cherchent, en même temps, à conserver par tous les moyens la haute main sur les institutions politiques. Depuis 2014, l’opposition politique, dominée par le centre droit, a fini par cesser ses chamailleries et s’est unie dans le MUD (Mesa de la Unidad Democrática). Les élections législatives du 6 décembre 2015 (78 % de votants) lui ont donné une très nette victoire, puisqu’elle a remporté les 3/5 des sièges de députés.

A partir de ce moment-là, Maduro, qui ne voulut pas reconnaître l’Assemblée Nationale, pourtant régulièrement élue, mais dominée par l’opposition, allaita tout faire pour contourner ce pouvoir législatif pourtant légitime. Ce fut la création, sur des bases non démocratiques, d’une Assemblée Constituante uniquement composée de députés chavistes. A peine élue, cette nouvelle assemblée s’est indûment arrogé le droit de légiférer, privant ainsi l’Assemblée Nationale, seule légitime, de son pouvoir.

Depuis, l’opposition clame que toutes les élections sont truquées : aussi bien les élections des gouverneurs (octobre 2017) que les municipales du 10 décembre de la même année (auxquelles, d’ailleurs, la MUD, Bureau de l’Unité Démocratique), qui regroupe les principaux partis d’opposition avait renoncé à participer.

Cette mauvaise opinion des élections est partagée par les autres nations latino-américaines. Ainsi les 14 pays du Groupe de Lima ont déclaré que les prochaines élections présidentielles n’offrent aucune garantie démocratique ; c’est pourquoi, alors qu’ils doivent se réunir les 13 et 14 avril prochain dans la capitale du Pérou, ils ont unanimement refusé d’inviter Nicolas Maduro et déclaré que, s’il veut s’inviter de force (comme il en a fait courir le bruit), « il ne sera pas le bienvenu». Bien évidemment, les États-Unis disent leur défiance face aux prochaines élections présidentielles, fixées au 20 mai 2018, et le président Macron a déclaré de son côté le 3 avril que les conditions prévues « ne permettraient pas un scrutin juste et libre ».

Dans une déclaration du 10 décembre 2017, Maduro dit qu’il veut faire interdire les alliances de partis politiques, ce qui vise expressément la MUD (Bureau Uni de la Démocratie), qui regroupe les trois principaux mouvements d’opposition structurée.

Séduction et bâillon

En même temps, le président fait son possible pour que séduire les citoyens les plus pauvres par des aides ciblées, comme les CLAP et le “carnet de la patria”.

Déjà sous les gouvernements successifs de Chávez, la dépense sociale avait fait un bond gigantesque, car, si elle avait pour but officiel de donner une vie meilleure aux pauvres (ce qui était vrai et nécessaire), elle servait aussi à s’attacher le vote de cette population. Ce système prit d’ailleurs sa véritable ampleur à partir de 2007, c’est-à-dire après la seconde élection de Hugo Chávez à la présidence.

Aujourd’hui, les aides, même si ce n’est pas dit ouvertement, mais suggéré, sont soumises à condition d’allégeance au mouvement politique au pouvoir, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). Il s’agit du “carnet de la patrie” qui donne droit à des bons en argent, et des CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui distribuent des aides alimentaires ; les deux organismes étant aux mains de chavistes dévoués qui, lors des périodes électorales, exercent un chantage auprès des malheureux qui, comme le dit un universitaire vénézuélien, « échangent leur vote pour de la nourriture ».

Enfin, le pouvoir cherche à préserver une certaine sous-information, car la connaissance des réalités lui serait préjudiciable. C’est pourquoi les chiffres de l’inflation sont publiés par l’Assemblée Nationale et non par la Banque Centrale, qui a cessé de le faire depuis 2015 sur ordre du gouvernement. D’une façon générale aucune étude officielle n’est rendue publique ; nous ne disposons que des enquêtes d’organismes privés, d’ONG ou d’équipes de chercheurs universitaires. Et ce silence est imposé dans tous les domaines : ainsi, par exemple, depuis avril 2014 – et pour la première fois depuis 1938 –, il n’est plus publié de bulletin épidémiologique, officiellement, selon les déclarations d’Henry Ventura, Ministre de la Santé, afin d’éviter « des interprétations politiques » des données.

De nombreux medias (journaux, radios, télévisions) ont été muselés ou carrément interdits. Le samedi 26 août 2017, une manifestation des journalistes, organisée par le SNTP (Syndicat National des Travailleurs de la Presse) a protesté contre ces atteintes à la liberté d’expression (fermeture de 49 médias).

Ajoutons à ces tracasseries administratives le manque de papier qui frappe le pays, et l’on comprend que la liberté d’expression est naturellement réduite. Surtout que le gouvernement aggrave la situation. En effet, en raison du strict contrôle des changes mis en place, les journaux doivent acheter leur papier à un organisme dépendant de l’État ; celui-ci fournit ou non, à son gré politique, les organes de presse ; bien entendu, ceux de l’opposition se voient toujours matériellement étranglés. Le Figaro du 31 août 2017 explique ainsi que le journal El Nacional, qui offrait 60 pages par jour ne peut plus en diffuser qu’une vingtaine et a dû se séparer de la moitié de ses journalistes.

Ces dernières semaines six statues de Hugo Chávez ont été dégradées dans le pays. Surtout, celle qui trônait à Sabaneta, son village natal, a été brûlée. Rien ne va plus. Les Vénézuéliens quittent leur foyer et ceux qui restent brûlent leur dieu.

Jean-Pierre Clément,

Professeur émérite

Sorbonne Université

 

 

Toute la presse occidentale a rapporté les événements récents qui ont eu lieu au Venezuela et qui ont culminé avec l’ignoble fouille dont a été victime l’épouse du leader de l’opposition, Leopoldo López. Toute la presse occidentale (anglaise, italienne, espagnole, nord-américaine et bien sûr latino-américaine)… sauf les journaux français. C’est pourquoi, lecteur régulier de la presse hispano-américaine, il me semble difficile de me taire dans de telles circonstances et de ne pas informer mes compatriotes.

Avant d’en venir aux faits précis, rappelons brièvement la situation ; elle mériterait, certes, un plus long développement, mais il est hors des possibilités que nous offre cet article. Depuis un peu plus de deux ans (avril 2013) et suite au décès du charismatique Hugo Chávez, Nicolás Maduro est président du Venezuela. La situation économique, qui avait commencé à se dégrader avant cette date, a continué à déraper jusqu’à un niveau catastrophique : chute du PIB de 10 % en 2015, inflation qui flirte avec les 250 %, déficit public à 20 % et une monnaie, le bolivar, qui vaut 120 fois moins que le taux officiel fixé par le gouvernement, etc. Quant à l’aspect social de la situation, il est tout aussi calamiteux : le taux de pauvreté – qui s’était amélioré sous Chávez – atteint désormais 70 % de la population et celui d’extrême pauvreté 50 % ; à cela il faut ajouter le manque d’aliments (poulet, riz, pâtes, etc.) ; les commerces – même les “Pdval” (épiceries d’État) – sont vides, car le pays ayant misé uniquement sur le pétrole, presque tout doit être importé : on manque donc du minimum nécessaire à la vie quotidienne, comme de savon, de papier toilette, de la pilule anticonceptionnelle, de couches pour bébés, de médicaments, etc. Et gardons-nous d’oublier encore l’épouvantable insécurité (vols, viols, agressions diverses, enlèvements crapuleux) ; le taux d’homicides est le deuxième du monde, derrière celui du Honduras, avec 82 meurtres pour 100 000 habitants (alors que la moyenne mondiale est de 4) ; les derniers chiffres montrent enfin que Caracas est la ville la plus dangereuse du monde (119 crimes).

Bien entendu, devant un tel effondrement, la population, qui soutenait Maduro à 54,4 % au début de son mandat, ne supporte plus les privations qui lui sont imposées, et qu’aggrave la corruption généralisée du régime (Pour l’année 2015, le Venezuela est classé 158ème sur 166 pays étudiés par Transparency International). L’opposition politique, dominée par le centre droit, a fini par cesser ses chamailleries et s’est unie dans le MUD (Mesa de la Unidad Democrática). Les élections législatives du 6 décembre 2015 (78 % de votants) lui ont donné une très nette victoire, puisqu’elle a remporté les 3/5 des sièges de députés.

A la veille de ces élections, le 28 novembre, Maduro avait déclaré : si l’opposition gagnait, « nous ne livrerions pas la Révolution […] et nous gouvernerions avec le peuple ». Après sa défaite il a traité le nouveau Parlement d’« Assemblée bourgeoise », puis a commencé à mettre ses menaces en exécution, d’une part en proclamant « l’état d’urgence économique », afin de gouverner par décrets en ignorant le parlement et, d’autre part, en créant un “Parlement communal” qui rend le pouvoir à la base, c’est-à-dire aux militants de son parti, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). Belle façon d’enjamber l’obstacle d’une Assemblée hostile et marque du profond mépris qu’il a du peuple et de son expression légitime.

Déjà, avant les élections, Maduro et les siens avaient tout fait pour empêcher la victoire de l’opposition. Celle-ci n’avait que très peu accès à la radio et à la télévision, et la presse écrite adverse obtenait difficilement le droit d’importer du papier pour ses journaux. Par ailleurs, des députés d’opposition ont été injustement invalidés (comme Corina Machado) ; Luis Manuel Díaz, leader régional, a été assassiné lors d’un meeting ; le maire de Caracas, Antonio Ledesma, a été assigné à résidence chez lui, étant trop malade pour être incarcéré.

Mais beaucoup d’autres opposants sont en butte aux persécutions, voire jetés en prison pour leurs idées – les ONG décomptent plus de prisonniers politiques qu’à Cuba (76 contre 60) – et, en particulier, celui qui est de plus en plus considéré comme leur principal leader, Leopoldo López. Une manifestation de protestation contre la mauvaise gestion du gouvernement ayant mal tourné – il y eut des morts, suite à l’agression de ce que l’on peut appeler les “gardiens de la Révolution bolivarienne” –, un procès fut intenté contre lui. Avec des preuves fabriquées – le procureur de cette farce judiciaire, Franklin Nieves, a réussi à s’enfuir du pays et a dénoncé dans une interview les trucages qui lui ont été imposés. Bref, Leopoldo López a été condamné à 13 ans et 4 mois d’emprisonnement.

Enfin, le 17 janvier, on est passé du ridicule, de la malveillance, de l’agression politique à l’immonde. Lilian Tintori, militante des Droits de l’Homme, épouse de Leopoldo López, est allée ce jour-là lui rendre visite dans la prison militaire de Ramo Verde où il purge sa peine. Le colonel Viloria, qui la dirige, a obligé Mme Tintori à se mettre entièrement nue, à sauter en l’air (au cas où elle aurait caché des choses dans son intimité), à s’accroupir, à écarter les jambes par deux fois et, comble de l’abjection, il a fait examiner de près par des gardiens la serviette hygiénique de la malheureuse.

Mais comme si ce traitement dégradant ne suffisait pas, le même sort fut infligé à Antonieta Mendoza, sa belle-mère, la maman de Leopoldo López qui l’accompagnait. Comble de raffinement, la scène s’est déroulée devant ses petits-enfants de 6 ans et 2 ans, qui étaient venus voir leur père et qui se trouvaient avec leur grand-mère, parce que l’on interdisait à Lilian Tintori de se trouver, en même temps, dans la cellule avec son mari et ses enfants.

Ce comportement totalement inhumain a entraîné de la part des autorités … une défense du colonel Viloria, Mme Tintori étant accusée de mensonge par les plus hautes autorités de l’État (comme Diosdado Cabello, numéro deux du régime). Remarquons simplement que quatre jours plus tard, après une brève enquête, le Tribunal 82 a accordé à Mme Tintori une décision de justice qui, en raison de cette atteinte au Droit des Femmes, lui assure une protection en interdisant au colonel Viloria d’approcher ses victimes et d’accomplir contre elles toute action de poursuite, de harcèlement et d’intimidation ; et ce, directement ou par l’intermédiaire d’autres personnes qui agissent en ses lieu et place.

La vengeance officielle est venue le lendemain avec une fouille violente de la cellule de Leopoldo López, qui a vu, pendant deux heures, toutes ses affaires, ses papiers et ses livres jetés par terre, ainsi que son repas ; puis il fut laissé dans le noir, sans nourriture et sans eau au milieu de ce capharnaüm.

On ne peut qu’être inquiet pour la suite et, en particulier, pour  la vie-même de cet opposant.

Simon Bolivar, le Libertador, n’a pas eu d’enfant, mais sa sœur Juana, oui. Curieusement, par sa mère Antonieta Mendoza, Leopoldo López est l’un de ses rares descendants. On peut donc dire (et déplorer) que, tel Saturne, la Révolution socialiste bolivarienne dévore ses propres enfants.

Jean-Pierre Clément

Professeur émérite, Université Paris-Sorbonne