amérindiens

Déc 262020
 

A l’heure où la France s’interroge sur la forte consommation de stupéfiants par sa jeunesse et où certains vont jusqu’à prôner la dépénalisation de quelques drogues, il nous a semblé utile de faire un petit rappel historique de la question, et en particulier, d’éclairer l’argument d’ancienneté, selon lequel consommer de tels produits s’est toujours fait et s’inscrit dans une tradition ancestrale. L’Amérique latine, berceau de la coca, nous servira de référence.

La première élection d’Evo Morales à la présidence de la République de Bolivie, en 2005, a représenté un changement profond, car elle a été vue par beaucoup comme le triomphe des Indiens sur les Blancs. Elle signifiait qu’enfin les traditions indigènes accédaient à la respectabilité et que, pour la première fois depuis la Conquête espagnole du Nouveau Monde au début du xvie siècle, les vaincus d’hier allaient pouvoir reprendre en main leur destin. Il faut dire, cependant, que cette marche en avant se ferait souvent… avec un rétroviseur, car tous étaient en permanence préoccupés par le souci de retrouver leurs racines, ce qu’ils voyaient comme un ressourcement positif. On célébra donc avec enthousiasme le passé ou, plus exactement, le passé incaïque, et l’un des marqueurs les plus forts de ce mouvement fut la place de choix accordée à la coca.

Certains, peu nombreux, ont bien essayé de suggérer que tout cela n’était pas étranger au fait que le nouveau président était, avant son élection, le principal dirigeant du syndicat des cocaleros, les producteurs de coca, mais l’immense majorité des gens intéressés et des commentateurs, surtout en Europe, ne voulaient voir dans la reconnaissance officielle accordée à cette plante que les retrouvailles du pays avec son glorieux passé, puisque, écrit-on depuis à longueur de journaux et clame-t-on à longueur de discours, mâcher de la coca est une tradition ancestrale.

Ouais ! mais cela dépend de ce qu’étaient les ancêtres. Dans l’esprit de tous ces beaux parleurs ou écrivailleurs, il s’agit clairement des ancêtres lointains, les Incas, fondateurs de cette brillante civilisation que tout le monde connaît… si mal. En réalité, lorsqu’on regarde de près ce qu’elle a été, on observe que la consommation de coca ne se généralisa dans son territoire qu’après la chute de cet empire, avec l’arrivée de la colonisation espagnole. En revanche, elle n’était pas du tout commune au temps des Incas, contrairement à ce qu’écrivent ou claironnent tous les profiteurs de cette drogue : ceux qui, bien sûr, la produisent et la vendent (en Amérique latine et ailleurs), mais aussi ceux qui la consomment dans les pays développés et qui trouvent là un superbe justificatif à leur addiction, un prétexte culturel, qui élève leur pourtant bien peu noble pratique à un rang infiniment supérieur, celui, suprême, du dialogue avec le divin.

Ce point est essentiel. En effet, la production de coca en Amérique est encouragée par le fait que la bourgeoisie occidentale – et la française n’est pas la dernière –, par le fait que tous les bobos du monde développé expliquent que leur usage de la cocaïne n’est que la résurrection et la perpétuation moderne d’une coutume magnifiée par son ancienneté. Comme si toutes les coutumes anciennes étaient bonnes ! Rappelons simplement l’esclavage, le droit de cuissage, l’excision, le cannibalisme rituel, etc., etc. Surtout, ils ne veulent pas reconnaître que, quoi qu’ils en disent, cette consommation est éminemment préjudiciable à l’homme. D’autant plus que la référence aux Amérindiens est foncièrement malhonnête, car si eux mâchent des feuilles de coca (avec de la chaux ou une cendre alcaline ou du bicarbonate), la dose de cocaïne qu’ils ingèrent est infinitésimale, alors que la prise, en Europe, de cette drogue, concentrée et traitée dans des laboratoires clandestins (avec, parfois, l’utilisation de soude caustique !), est hautement dangereuse, comme le prouvent toutes les études médicales, sa consommation pouvant entraîner des complications cardio-vasculaires, des lésions de la peau et des cavités nasales, des syndromes respiratoires, des pathologies mentales (anxiété, dépression, suicide), etc. Ce qui fait dire à l’historien péruvien Enrique Meyer que comparer la coca “traditionnelle” et la cocaïne, c’est comme comparer « les ânes et les avions supersoniques comme moyens de transport » !

Mais revenons à la consommation précolombienne de coca, et rappelons quelques faits historiques. A l’époque incaïque, cette plante était, croyait-on, le moyen d’entrer en contact avec les divinités. Son usage était un privilège dévolu à l’Empereur, l’Inca suprême, qui, rappelons-le, était tenu pour un être d’essence, de nature divine (et non un simple humain en relation privilégiée avec les dieux), Dans les premiers siècles de cette civilisation, lui seul avait droit à cette pratique, et avec lui quelques personnages de tout premier rang, comme le Grand Prêtre (qui était généralement un frère ou un demi-frère du souverain) et la haute noblesse (elle aussi apparentée à l’Inca). Par la suite, l’utilisation de cette feuille magique s’est élargie aux devins, augures, sacrificateurs, guérisseurs et autres prêtres ; elle était alors essentiellement utilisée dans certaines cérémonies religieuses, lors des sacrifices et dans les pratiques curatives exercées par les prêtres. Insistons enfin sur le fait que, d’une façon générale, mâcher des feuilles de coca était toujours réservé à la (toute petite) fraction la plus élevée de la hiérarchie ; dans la plupart des cérémonies, même religieuses, et dans les emplois médicinaux, elles n’étaient pas mâchées, mais, dans un usage assez comparable à l’encens chez les catholiques, jetées dans un brasero : c’était la fumée qui s’en dégageait qui établissait alors le contact avec le dieu que l’on invoquait.

Ainsi donc, à l’époque du “glorieux” empire inca, en dehors d’un très léger et partiel relâchement vers la fin de cette période, jamais l’extension de l’usage de la coca n’a été jusqu’à toucher l’ensemble de la population. Très loin de là. Et dire, comme le font nos bonnes âmes des pays développés, qu’ils se situent dans une longue lignée humaine et que mâcher de la coca est une tradition ancestrale andine, traduit donc soit une ignorance de ce qu’était le monde inca, soit une mauvaise foi caractérisée.

Cet aveuglement, volontaire ou non, empêche en outre de voir un autre aspect très important de la question, à savoir ce qui s’est passé après la période précolombienne, c’est-à-dire à partir de la Conquête du pays par les Espagnols (1532-1541). Alors, la société incaïque s’est effondrée. Les Indiens, perdus, car désormais privés des repères et des appuis que leur fournissait un système à la fois très directif et très protecteur, ont cherché à gagner ou à conserver la bienveillance de leurs dieux : les feuilles de coca étaient le lien dont ils avaient besoin pour établir le contact avec eux. C’est à partir de ce moment-là que la consommation de cette plante commença à se répandre dans le peuple, à se généraliser véritablement à l’ensemble des indigènes ; d’autant qu’aucun tabou ne les retenait plus, quasiment toutes les structures sociales et politiques anciennes ayant volé en éclats.

D’autre part, les Espagnols, qui savaient encore bien peu de choses du monde qu’ils venaient de conquérir, n’avaient aucune idée du changement qui était en train de s’opérer sous leurs yeux. Certes, ils comprirent que les vaincus, qui mâchaient de la coca essayaient d’entrer en contact avec leurs dieux, mais ils ne perçurent pas le bouleversement de société qu’impliquait le fait que chaque Indien franchisse une barrière en se comportant comme pouvaient le faire l’Inca suprême, les hauts dignitaires et les prêtres. Grâce à cette consommation, les humbles, qui pourtant étaient en train de tomber en servitude, avaient l’impression de s’élever. Illusion des rites !

Jusque-là, en bons chrétiens, les colons espagnols jugeaient cette coutume, qu’ils croyaient générale, comme “démoniaque”, d’autant plus qu’elle laisse, disaient-ils, les dents vertes, le vert étant, au moins depuis le xiiie siècle, la couleur du diable (comme le montrent les merveilleux travaux de Michel Pastoureau sur les couleurs). En réalité, elles tirent plutôt sur le jaunâtre. Toutefois, sans savoir ce qu’était la cocaïne, qui ne sera découverte qu’en 1859 par l’Autrichien Niemann, ces Espagnols saisirent très vite tout l’intérêt que cette coutume nouvelle présentait pour eux, lorsqu’ils en observèrent les deux principaux effets.

D’abord, la cocaïne, que faisait naître la mastication des feuilles, est un tonique cardiaque ; or, la population vivait alors majoritairement entre 2 500 et 3 500 m., et dans ce milieu andin de haute altitude, à chaque inspiration, le corps se recharge moins en oxygène qu’au niveau de la mer ; faire battre le cœur plus vite fait que, si le sang en reçoit bien entre 20 et 30 % de moins en arrivant aux poumons, grâce à la cocaïne il revient plus souvent se recharger, ce qui constitue pour lui une légère compensation. Les Indiens, que les Espagnols faisaient durement travailler, en particulier dans les mines d’argent, résistaient ainsi un peu mieux à la fatigue. De nos jours encore, pour combattre le “mal des montagnes”,  les touristes qui visitent ces régions se voient offrir des infusions de coca.

L’autre aspect positif que les colons trouvèrent à la coca était que la cocaïne est aussi un anesthésiant, qui, en quelque sorte, endort les parois du tube digestif, lorsque le masticateur avale sa salive. Ce qui fait qu’aux heures où l’organisme se met habituellement et spontanément en marche (mouvements de l’estomac, sécrétions gastriques et autres, etc.) et fait naître chez l’homme la sensation de faim, le consommateur de coca, lui, ne la ressent pas. Le minero, c’est-à-dire le colon exploitant de mines, pouvait donc donner moins à manger à ses mineurs, voire pas du tout, comme cela arrivait plus que fréquemment, …et lui permettait de bien laides économies.

Autrement dit, la pratique généralisée de la mastication de la coca est non seulement récente (relativement à l’Histoire), mais elle est en même temps néfaste pour la santé des Indiens (et le fait de laisser les dents vertes n’est pas la chose la plus grave). C’est pourquoi on peut affirmer – et ce n’est pas là le moindre des reproches – qu’elle a très fortement favorisé, pendant des siècles, l’exploitation des indigènes et leur ravalement au rang de semi-esclaves. Comme toute drogue, la coca mène à la dépendance. Vanter la consommation de coca ou de toute autre drogue, revient donc à soutenir l’asservissement de l’homme.

Le gouvernement militaire “fort”, populiste et nationaliste du général Velasco Alvarado, qui a pris le pouvoir par un coup d’État et fermement tenu le Pérou de 1968 à 1979, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Parmi les mesures favorables aux Indiens – réforme agraire, officialisation des langues indigènes (quechua et aymara), droit de vote pour les analphabètes, etc. –, il glissa une campagne contre l’usage de la coca : des affiches, placardées dans tous les villages du pays, démontraient, dessins très explicites à l’appui, qu’à l’inverse du xxe siècle, « au temps des Incas, on vivait heureux », parce qu’« au temps des Incas, on ne mâchait pas de coca ».

Bref, ces militaires avaient compris, eux, que c’était la coca qui était le véritable « opium du peuple ».

Jean-Pierre CLÉMENT

Professeur émérite de Sorbonne Université

Vice-Président de l’Institut Jacques-Cartier