732

 

Le 20 octobre dernier, une manifestation anti islamiste menée par le groupe extrémiste « Génération identitaire » venu de différentes régions de France, se réclamait, sur le toit de la mosquée de la ville, de la victoire remportée à Poitiers en 732 par Charles Martel, qui selon leur propos « à l’issue d’une bataille héroïque sauva notre pays de l’invasion musulmane : c’était le 25 octobre 732 ».

Pour réagir à de tels actes et propos inacceptables, nous avons demandé à Elisabeth Carpentier, professeur honoraire à l’Université de Poitiers en Histoire médiévale, de bien vouloir faire le point de nos connaissances et ignorances concernant cette fameuse bataille de Poitiers .

Mais qu’en est-il vraiment de cette bataille, célébrée par les uns, minimisée ou même récemment niée par d’autres, fantasmée de toutes parts ? Quelques mises au point s’avèrent nécessaires.

D’abord c’est une bataille très mal connue.

Les sources contemporaines sont très laconiques du côté des Francs, inexistantes du côté des Arabes. On n’est sûr ni du lieu ni de la date ni de l’importance des effectifs en présence. On sait seulement que Charles Martel a remporté quelque part entre Poitiers et Tours, sur le territoire de Poitiers, un combat sur les « Sarrasins » dont le chef, l’émir Abd-al-Rahman, a été tué ; c’était un samedi d’octobre, en 732 ou peut-être en 733… Notons que l’absence de certitudes est un terrain favorable au développement des mythes.

Ensuite nous ne voyons aucune connotation religieuse dans les sources franques contemporaines :

il s’agit d’une campagne militaire menée contre un envahisseur qui, venu d’Espagne et déjà implanté dans la région de Narbonne, voulait, pour des motifs qui eux aussi nous échappent (pillage ? conquête ?)  pénétrer au coeur de la Gaule. Ils n’y reviendront pas. Mais il faudra des siècles pour que cet obscur combat devienne le symbole d’un affrontement entre deux religions et deux civilisations.

Car ce combat, quelle qu’ait été sa réelle importance, ne se comprend que replacé dans son contexte.

Un siècle après la mort du Prophète (632), les Arabes avaient conquis, au nom de l’Islam, un immense empire qui s’étendait de l’Atlantique aux frontières de l’Inde et de la Chine. Un empire démesuré qui, dirigé depuis Damas par les califes de la dynastie des Omeyyades, donnait des signes de faiblesse se traduisant par des divisions internes (entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes…) et par un essoufflement de la conquête.  Pour s’en tenir à nos régions de l’ouest, la bataille de Poitiers s’inscrit dans une liste plus large. En Espagne, la résistance ibérique se signale dès 718 à la bataille de Covadonga. En Gaule, le duc des Aquitains Eudes arrête les Arabes à Toulouse en 722 ; en 737, Charles Martel les battra une nouvelle fois dans la région de Narbonne d’où ils seront définitivement chassés par son fils Pépin le Bref.

Reste à savoir pourquoi cet obscur combat a acquis une telle célébrité.

Les historiens arabes n’ont longtemps accordé qu’une faible importance à une escarmouche survenue aux marges de leur vaste monde : des musulmans y étaient morts au « Champ des martyrs »…  Il n’en est pas de même de l’autre côté. Les noms de Poitiers, une cité prestigieuse, et de Charles Martel, l’ancêtre des Carolingiens, y ont probablement contribué. Mais c’est tardivement, lors de la Reconquista espagnole, des Croisades et ensuite de l’affrontement séculaire avec les Turcs en Europe que les chrétiens d’Occident ont progressivement reconnu dans les musulmans non pas des païens comme les autres, susceptibles d’être convertis, mais les adeptes d’une religion inassimilable et concurrente. L’affrontement de  732 prend alors une nouvelle importance, comme en témoignent Bossuet, Voltaire ou Chateaubriand. L’intérêt s’accroît encore au XIXe siècle, le temps des nationalismes, de la suprématie européenne et des empires coloniaux. La conquête de l’Algérie et plus largement la pénétration française au Maghreb rappellent aux Français que les Berbères formaient le gros des troupes autrefois vaincues par Charles Martel.  La fin du XIXe siècle est la grande époque de la formule définitive : « Charles Martel a vaincu les Arabes à Poitiers en 732 ». Avec son corollaire : et ils ne sont jamais revenus.

Mise en sommeil au cours du XXe siècle par les grands conflits mondiaux et la décolonisation, la question de la bataille de Poitiers réapparaît depuis une génération dans un contexte nouveau et souvent passionnel qui n’a plus grand’chose à voir avec la réalité des faits. Célébrée, niée ou appelant vengeance, elle est passée des mains des historiens à celles des extrémistes de tout bord. La vérité n’y trouvera assurément pas son compte.

Elisabeth CARPENTIER,

professeur honoraire en Histoire Médiévale, Université de Poitiers