Voici un article de François Laburthe-Tolra, grand connaisseur de La Fontaine, sur cette fable, difficile et peu connue. Outre son contenu culturel évident, cet article éclaire également la question de l’enseignement des faits religieux.

La fable et sa morale
Aux deux bouts de la chaîne du temps, il y a un insecte, l’escarbot ou scarabée. Sa bizarre obstination, ses mœurs, sa mystérieuse reproduction ont frappé les anciens Egyptiens et … quatre mille ans plus tard ! … La Fontaine dans sa fable : « L’Aigle et l’escarbot ». Mais -voir ci-dessous- lisons tout d’abord cette fable (La Fontaine II 8), publiée en 1668 et inspirée par Esope (fable 2 dans la traduction La Carrière, Albin Michel, rééd. 2003). Elle nous conte la vengeance implacable d’un scarabée, dont un aigle (« une aigle », La Fontaine utilise le féminin) a dévoré le compagnon et que seul Jupiter paraît pouvoir arrêter dans son entreprise.

La fable de La Fontaine, contrairement à celle d’Esope, n’a pas de morale. Mais il en est une, implicite, qui se dégage pourtant – surtout si l’on se reporte à d’autres fables (« Le Lion et le Moucheron », II 9, »Le Lion et le Rat », II 11, « La Colombe et la Fourmi », II 12). C’est que les faibles ne sont faibles qu’en apparence, car, dans certaines circonstances, ils sont capables de l’emporter sur les plus forts.

Mais derrière le récit et sa morale implicite, une idée plus générale se dégage : dans l’ordre social, et même dans l’ordre cosmique, la violence est perturbatrice. Elle nous est souvent donnée comme telle (aigles, lions, renards et hommes ! – rois, guerriers, seigneurs, magistrats – engendrent la jungle) ; pourtant, il peut exister une harmonie supérieure ( c’est le cas dans « Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire », XII 25) et celle-ci peut être imposée par des faibles aux capacités compensatrices : douceur, solidarité, éloquence, voire, comme notre escarbot, obstination.

C’est sur l’arrière-plan culturel et spirituel de cet apologue que nous voudrions insister ici.

L’apologue comme message religieux et politique
Selon la « Vie d’Esope », racontée au 14ème siècle par le moine Planude, la fable « L’Aigle et le Scarabée » est un apologue. Celui-ci conclut le récit du conflit qu’Esope eut avec les Delphiens et qui le conduisit à appeler sur eux le châtiment céleste, comme le fait le scarabée lorsqu’il contraint Jupiter à intervenir.

Dans le même registre, « La Fontaine-Esope » devient ainsi messager des dieux et prophète. Déjà, les prophètes de l’Ancien Testament usaient de la fable : la fable des arbres cherchant un roi, que raconte Yotam face à Abimelek (Juges 9, 7-15), ou celle du rapt de la brebis du pauvre, que le prophète Natân raconte à David après que celui-ci ait pris auprès de lui Bethsabée, la femme d’Uri (II Samuel 12, 1-4). Et La Fontaine lui-même, dans la préface du premier recueil, s’en explique : « … Qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit qui ne se rencontre dans l’apologue ? C’est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l’antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant … parmi les mortels, celui qui avait le plus de communication avec les dieux… (Et) s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et plus familier ? ».

La Fontaine d’ailleurs, n’est pas le seul à placer ainsi aussi haut l’apologue. Luther célèbre Esope comme un prophète. Et en 1692, dans la préface de ses fables, le fabuliste anglais Robert Lestrange dit qu’on peut conseiller les princes, mais à condition qu’on utilise la médiation « des habitants des bois et celle des contes » ; et il cite en exemple, Esope et le prophète Natân.

Prophète donc, mais aussi avertisseur solennel : derrière l’anecdote célébrant la justice et l’égalité, La Fontaine pense au procès Fouquet et au pouvoir de Louis XIV dans cette affaire.

L’escarbot-scarabée comme symbole
Passons vite sur le piètre zoologue qu’est (ou que n’hésite pas à être ?) La Fontaine. Quel trou de scarabée (« escarbot » vient du latin scarabaeus, scarabée ; on peut aussi parler de « bousier », qui vient de « boue ») accueillerait un lièvre ? Que vaut le remède final de Jupiter, quand on sait que l’aigle couve six semaines ses œufs au printemps, donnant ainsi au scarabée tout le temps de sortir de son hibernation ?

Mais, retenons surtout que deux propriétés sont données à l’escarbot : il roule lui-même perpétuellement sa boule d’excrément et il se féconde lui-même. A cause d’elles, il est présent dans toute l’Antiquité. Les auteurs anciens (Aristote, Pline l’Ancien, Plutarque) ont souligné son obstination à rouler sa boue. Dans l’ancienne Egypte, le mot khepri, le scarabée-bousier, est rapproché du verbe k.p.r, venir à l’existence ; et le scarabée devient messager du printemps et du renouvellement de la nature. On peut d’ailleurs se risquer à aller plus loin et retenir que le début de la saison chaude, sous le signe du scarabée-cancer, se prolonge par le temps de la crue sous le règne du soleil, règne dont la déesse Nekhabit, vautour femelle assimilable à l’aigle, est la protectrice : et le temps du scarabée apparaît alors comme devant être aboli par le temps du vautour.

Ces symboles, le 17ème siècle les a connus. Il les a connus par l’entremise des Pères du désert, par Clément d’Alexandrie et par Eusèbe de Césarée, qui célèbrent les allégories égyptiennes. Un contresens de la Septante (d’ailleurs corrigé par saint Jérôme) conduit même saint Ambroise a un étonnant élan mystique. La phrase d’Habacuc (2, 11) : « la pierre criera contre vous du milieu de la muraille » étant devenue « le scarabée criera contre vous du milieu de la muraille », saint Ambroise médite ainsi : « Le Christ était ver sur la croix (extrapolation à partir du Psaume 22,7), scarabée sur la croix… En vrai scarabée, il remuait par les traces de ses vertus, la boue de notre corps… en bon scarabée, il relève le pauvre du fumier, il a relevé Paul qui se considérait comme une ordure ».

Et au 17ème siècle, le savant père Kirscher, qui attribue à tort à saint Augustin l’assimilation du Christ au scarabée, en fait la justification ainsi : « le fils de Dieu s’est roulé dans notre fange, d’où il a voulu naître homme » ; cette idée courra tout au long du siècle.

Le combat des Aigles-tyrans et de Socrate-scarabée, vu par Erasme au 16ème siècle.
Erasme, au 16ème siècle, synthétisant les valeurs gréco-latines et judéo-chrétiennes, critique vigoureusement l’immoralité des souverains de son temps : leurs actes, en effet, contrastent avec les modèles proposés par l’Antiquité et le premier christianisme.

L’adage 2601 (on peut lire plusieurs adages d’Erasme dans le « Erasme » de la collection Bouquins, Robert Laffont, 1992) « Le scarabée au pourchas de l’Aigle » nous donne un profond commentaire de la fable d’Esope, reprise plus tard par La Fontaine. Il s’ouvre par un réquisitoire implacable contre les Aigles, images de guerriers fanatiques (que sont Henri VIII, François 1er, Charles-Quint). Le maintien de la paix, la protection de la vie de leurs sujets devraient être le premier souci des monarques chrétiens. Or ils mènent sans cesse des combats grotesques, des combats de rats et de grenouilles (cf. la « Batrachomyomachie », satire attribuée à Homère).

Les Aigles sont des tyrans décrits par Aristote, dévoreurs des peuples, ni rois – philosophes, ni rois – chrétiens, accompagnés de scélérats. « Que de becs de gouverneurs ! D’yeux d’espions ! De crocs d’officiers ! ». L’Aigle est une peste universelle aux capacités de nuire infinies. Et il fut choisi par le despote Jupiter pour être le bourreau de Prométhée, le bienfaiteur de l’humanité.

Au premier abord, le scarabée suscite le dégoût, mais son travail incessant, sa force de caractère doivent au contraire entraîner notre admiration. Il ne faut pas juger sur l’apparence. Socrate avait un physique de Silène (cf. l’Adage 2201 « Les Silènes d’Alcibiade »), mais son « contenu » était infiniment précieux (en effet, on appelait « silènes d’Alcibiade » des petites boîtes contrefaites dans lesquelles on conservait des drogues et des choses précieuses). Dans le prologue de « Gargantua », Rabelais traduit : « La laideur de Socrate, le ridicule de son maintien, la rusticité de son vêtement, vous n’en eussiez point donné un copeau d’oignon … Et si on avait « ouvert » Socrate, on aurait découvert une divinité plus qu’un homme, … un dépassement incroyable de tout ce pour quoi les hommes veillent, courent, travaillent, naviguent, bataillent. »

Dans le même Adage, Erasme donne d’autres exemples de contrastes entre l’apparence et la réalité : Adam tiré du limon, Osée marié avec une prostituée, Saint Jean Baptiste et Jésus-Christ lui-même.

Dans l’Adage 2601, Erasme célèbre le scarabée : « La sphère de son corps rejoint la beauté des sphères célestes ; sa carapace brillante, la force de son caractère lui donnent les qualités d’un guerrier invincible ; ce que pressentaient les Egyptiens, administrateurs équitables ».

Erasme reprend le récit d’Esope et la comparaison du Scarabée et de Socrate. Il achève, avec son humour habituel, par une citation de « la Paix » d’Aristophane : pour aller jusqu’aux Cieux demander la paix, le principal personnage de la pièce décide d’enfourcher un scarabée, se justifiant en ces termes : « C’est bien dans les fables d’Esope que j’ai découvert que seul de la gent volatile, le scarabée est allé jusqu’aux dieux. »

Conclusion : La Fontaine, le scarabée obstiné
Et La Fontaine dans tout cela ?
On peut certes voir dans cette fable une « colbertinade », comme on parlait auparavant de « mazarinade », et dire que, dans le cadre de l’affaire Fouquet, le lièvre représente Fouquet, l’aigle, les magistrats, Jupiter, Louis XIV … et le scarabée, La Fontaine.

Mais on peut aussi penser à une portée philosophique plus vaste. La Fontaine a dit la haute idée qu’il se fait de l’apologue. Ici, entraînant avec lui les courants de pensée les plus anciens comme les plus récents (on a montré l’importance de la tradition humaniste chez La Fontaine, « poète du crépuscule de la Renaissance », influencé par Marot, Rabelais, Montaigne et aussi Boccace et Erasme…), il manifeste une visée égalitariste, qui critique une échelle des êtres trop figée, une hiérarchie des valeurs apparentes trop rigide et réclame plus d’équilibre et d’harmonie entre les créatures et, singulièrement, entre les hommes : car, en effet, quand les dieux regardent les hommes
« les petits et les grands sont égaux à leurs yeux »
L’éléphant et le singe de Jupiter (XII, 21).

Pour (re)lire la fable « L’aigle et l’escarbot » de Jean de La Fontaine : http://www.lafontaine.net/.

 

Accueillir égalitairement dans une société ou une nation plusieurs religions ou plusieurs philosophies est déjà une attitude remarquable par ses présupposés de tolérance et d’ouverture aux autres ; mais cette attitude devient un véritable engagement d’éthique sociale, lorsqu’on s’efforce de dégager l’originalité de chacune de ces religions ou de ces options philosophiques et lorsqu’on montre comment elles peuvent contribuer à construire une société de citoyens libres et adultes.

I- Les précurseurs médiévaux

1- Introduction 

Cette attitude s’est déjà rencontrée dans l’Antiquité chez certains philosophes d’inspiration platonicienne ou stoïcienne (par exemple dans le « De Natura Deorum » de Cicéron, ou les « Œuvres morales et mêlées « de Plutarque ) ; mais elle se développera aussi chez certains pères alexandrins ( cf. : les « Stromates « de Clément d’Alexandrie , ou la « Préparation Évangélique » d’Eusèbe de Césarée). Certains mystiques musulmans, entre autres Ibn Arabi et les Grands Mogols, cultiveront cet esprit d’ouverture.

Sous la première Renaissance européenne, naîtra un courant de « paix de religions » qui se traduisit par des institutions, hélas, peu durables. Citons :1559, Elisabeth d’Angleterre et l’organisation de l’Église anglicane ; 1573, la loi de confédération de Varsovie ; 1598, l’Édit de Nantes ; 1609, la « Lettre de Majesté » de Rodolphe II.

Laissant aux historiens de métiers l’exposé détaillé de ces fragiles compromis, nous voudrions simplement ici nous pencher sur trois écrits animés de cet esprit de tolérance : d’abord celui d’un précurseur : le catalan Ramon Lulle ( XIII ème siècle ), puis ceux du cardinal Nicolas de Kues ( XV ème siècle), enfin le « Colloque des Sept Sages » de Jean Bodin publié l’année de sa mort en 1596. On notera bien entendu qu’étant donné le lieu et la date de leurs écrits, nos auteurs partent de l’affirmation de l’existence de Dieu ; mais ils posent tous trois les questions : quel est ce dieu et quel rôle joue cet infini devant le développement de la Raison ?

2- « Le livre du Gentil et des trois Sages » de Ramon Lulle

. Le franciscain Ramon Lulle en 1274 publie « Le Livre du Gentil et des Trois Sages ». Résumons le : – Un « gentil » (un « païen ») attristé par la pensée de la mort et du néant qui l’y attend se réfugie dans une forêt où la vue des arbres, des oiseaux et des autres bêtes ne fait qu’accentuer sa douleur. « Pourquoi es-tu venu au monde, soupire-t-il, si personne ne peut alléger tes souffrances ? ». Il rencontre alors près d’une fontaine trois « sages » et une très belle femme qui abreuve son cheval. Celle-ci alors explique le sens de cinq arbres, arrosés par la fontaine et dont les feuilles portent en nombre constant (cinq ou sept) les noms des vertus et des vices : « O Dieu ! s’exclame alors l’un des sages, quel bonheur si par la vertu de ces arbres nous puissions être, nous tous les hommes, sous la même croyance et la même loi ! ». A ces mots, avec l’accord des quatre hommes présents, la dame Intelligence –car tel est son nom-, démontre dans un premier entretien l’existence nécessaire de l’Infini, condition de l’existence de degrés dans le bien et dans l’être.
 Or la présence en l’homme de l’Être et de la Perfection prouve l’existence d’un Dieu en qui le non-être et le « défaut » ne sont pas. A l’annonce de ces principes (qui rappellent Saint Anselme et annoncent Descartes), le « gentil » est rempli de joie. Mais voilà que les trois sages déclarent que leurs croyances divergent profondément et que chacun considère sa religion comme la seule vraie, car l’un est juif, le second chrétien et le troisième sarrasin (c’est-à-dire musulman). Derechef, le « gentil » plonge dans la douleur. Dame Intelligence décide de faire démontrer « rationnellement » par chacun des sages pourquoi ses lois sont les véritables. « Mais, pendant les exposés, règle-t-elle, aucune contestation ne sera ne sera autorisée de la part des deux autres sages, car la contestation engendre la malveillance, laquelle empêche l’intelligence de comprendre ». Seul le « gentil » pourra soulever des objections ou même s’interposer en cas d’indiscipline chez les sages. – Suivent alors trois exposés aussi rigoureux que possible des trois dogmes.   (Lulle à Majorque récemment reconquise a appris l’arabe et fréquenté les communautés juives et sarrasines). Lorsqu’une proposition émise par l’un des sages paraîtra intolérable aux deux autres, le gentil devra imposer le silence. – On n’entrera pas ici dans tous les raisonnements subtiles et parfois « datés » par lesquels les trois sages, le juif, le chrétien et le sarrasin s’efforcent de convaincre le gentil. On retiendra seulement la méthode qui consiste à l’aide des feuilles des cinq arbres portant le nom des vertus et des vices à montrer que les « lois » communes à ces trois religions correspondent à l’excellence des vertus.

Et donc on énumérera ici seulement les « articles » de la « Loi » dont chacun s ‘efforce de démontrer la vérité. (Cela constitue par ailleurs un document pertinent sur les mentalités de l’époque). – Pour le juif, huit articles sont à démontrer :

 1° Dieu est unique.

 2° Il est le créateur de tout.

 3° Il a donné sa loi à Moïse.

4° Il enverra un messie pour nous délivrer.

5° Nous ressusciterons

.6° Nous serons jugés.

7° Il y aura une gloire céleste.

8° Il y a un enfer.

Pour le chrétien quatorze articles devront être retenus, sept concernent la nature divine, sept la nature humaine de Jésus-Christ. Le premier article : « Dieu est unique » est commun à la Loi juive. Les trois suivants traitent du Père, du Fils et du Saint-Esprit (la Trinité). Le cinquième (la création) est semblable à la loi juive. Le sixième concerne la « recréation » du monde par la venue de Jésus-Christ. Le septième est la glorification finale de ce dernier. Les sept autres, sur la vie humaine de Jésus-Christ, rappellent 8° qu’il a été conçu du Saint-Esprit, 9° qu’il est né d’une vierge, 10° qu’il a été crucifié et qu’il est mort, 11° qu’il est descendu aux enfers, 12° qu’il est ressuscité, 13° qu’il est monté aux cieux, 14° qu’il jugera les vivants et les morts. – Pour le sarrasin, quatre articles de sa foi sont déjà démontrés : 1° le Dieu unique, 2° le Créateur, 3° la résurrection des morts, 4° le ciel et l’enfer. Restent huit articles spécifiques : 5° Mahomet est le prophète, 6° le Coran est la loi donnée par Dieu, 7° Au mourant sera demandée l’affirmation de la mission prophétique de Mahomet, 8° Rien n’est durable sauf Dieu, 9° Mahomet sera exaucé à la fin des temps, 10° Nous devrons rendre compte de notre vie le jour du jugement, 11° Nos mérites et nos fautes seront pesés, 12° Longue et étroite est la route du paradis. Le sarrasin s’étend sur les plaisirs sensuels vécus au paradis, mais il note l’existence, en dehors de l’interprétation littérale destinée aux « sots », d’une interprétation spirituelle par les clercs.

A la fin des exposés, le gentil exulte et célèbre dans une prière les sept vertus communes aux trois religions : la foi, l’espérance, la charité, la justice, la prudence, le courage, la tempérance ; il rejette les sept vices écartés par les trois sages : la gloutonnerie, la luxure, l’avarice, la paresse, la « superbe »,l’envie, la colère. Les trois sages quittent alors le gentil, en refusant de lui montrer quelle « Loi » il devra choisir : il devra se conformer au pouvoir de sa seule raison. Et ceci est d’une importance capitale : car l’autorité seule de la Révélation semble écartée…Avant de se séparer, les trois sages se demandent pardon de ce qu’ils auraient pu dire d’injurieux pour la foi de l’autre et conviennent de se revoir quotidiennement pour parvenir à une seule foi « selon les normes que nous a données Dame Intelligence ». Voici donc exposé aussi objectivement que possible, ( mais je vous ai fait grâce de la plupart des allégories si caractéristiques de l’époque) ce texte étonnant du XIII ème siècle, où la Raison et l’Intelligence sont constamment appelées en renfort pour jouer leurs rôles de conciliatrices dans la compréhension de l’autre. On notera pour finir que ce qui convertit le païen à une « Loi » unique est l’identité des vertus prônées par les trois religions ; et par conséquent leur unité morale.

3-L’œuvre de Nicolas de Kues (ou de Cuse).

Nous rencontrerons, dans un climat intellectuel plus subtile, une semblable tolérance au XV ème siècle, chez le cardinal Nicolas de Kues.
 Notre exposé sera plus court, et devra faire intervenir quelques présupposés philosophiques indispensables dont l’abstraction pourra rebuter le lecteur pressé. Leur exégèse a occupé pendant soixante ans le philosophe Maurice de Gandillac, récemment disparu. J’utiliserai ici les études et les extraits publiés par ce dernier.
 Le cardinal a reçu une formation poussée en philosophie grecque : le pythagorisme, Platon, Plotin lui sont familiers. C’est pourquoi il attribue une première place à l’intelligence qui permet de « tout lier » et de « tout lire », donc d’ « intelliger ». Il glorifie « l’Intellect-Roi ».
 Le nom le moins inadéquat de Dieu est donné par le néologisme « Pos-est », qu’on peut traduire par : le « pouvoir-est », autrement dit une puissance totale instantanée. De cette définition découle la caractéristique principale de Dieu que Kues appelle l’ « Uni Trinité ». : Dieu de qui procède toute réalité est forcément un et trine, car si Dieu est constamment créateur, en lui l’Un se duplique constamment en son égal ; et les deux se rassemblent en une synthèse : ce que le christianisme a appelé le Père, le Fils et le Saint Esprit. Mais il faut entrer plus avant dans les deux œuvres où se formule l’éthique du Cardinal : « La Paix de la Foi »(1453) et « l’examen critique du Coran ».(1461)
 En 1433, dans la « Concordia Catholica », Kues affirme que tout pacte social valable doit être fondé sur l’égalité et la liberté. Ce premier principe inspire les deux œuvres citées que nous allons examiner . Au début de « la Paix de la Foi » un homme témoin des atrocités commises par les Turcs à Constantinople est enlevé au Ciel. Là, le Roi des Cieux convoque à sa demande tous les prophètes et tous les médiateurs. Alors l’homme s’adresse ainsi au souverain du Ciel : « Une grande multitude ne peut subsister que par la diversité. Or seuls quelques « prud’hommes » (les autres hommes accablés par leur travail en sont les esclaves), ont des loisirs suffisants pour exercer leur liberté, et ainsi acquérir toutes les connaissances. C’est pourquoi, Roi des Cieux, tu leur envoies de multiples « voyants », les prophètes. Ainsi les hommes pratiquent une infinité de rites et te nomment de multiples façons. Mais tu leur restes invisible. Or il n’y a évidemment qu’une seule religion ».
 Le Roi du Ciel répond que non seulement il a envoyé tous ces voyants, mais qu’il a même envoyé son Fils, dans lequel chaque homme reconnaîtra la Raison (le « Logos ») devenue homme. Après ces déclarations en apparence très chrétiennes, le « Verbe » (le Logos) lui-même présent prend la parole : « La vérité ne peut échapper à un entendement réellement libre. La diversité des religions doit céder la place à une seule « foi droite ». Mais comme les religions doivent être réunifiées harmonieusement, aucun changement de foi n’est nécessaire, car la même foi est partout présente, et cette foi présupposée est la Sagesse, Une et Unifiante, Verbe-Eternité. Même les polythéismes sont implicitement des monothéismes. Et le Verbe définit une fois de plus le rythme ternaire qui fonde toute réalité : l’Un (le Père) se duplique en son Égal (le Fils) ; et les deux forment une synthèse (l’Esprit Saint). Plus loin, face à un chaldéen, puis à un juif, le Roi des Cieux rejette comme impropre le mot d’ « engendrement », et préfère le mot de « fécondité », fécondité permanente, production perpétuelle sans lesquelles le monde n’existerait pas. Dieu est puissance absolue, répète-t-il.
 Le Verbe alors convoque des représentants de toute la terre, et leur répond assisté de Saint Pierre et de Saint Paul. Nous n’entrerons pas dans ces détails : sont convoqués successivement un Grec, un Arabe, un hindouiste , un Chaldéen, un Scythe, un Espagnol, un Syrien, un Turc, un Allemand, un Tartare, un Bohémien, un Anglais. Chacun reçoit une réponse appropriée, et les formules abstraites du Cusain semblent les rallier tous. Une application précise de cette formule sera détaillée dans une autre œuvre plus courte :« l’Examen critique du Coran », qui débute aussi par des principes philosophiques : chacun recherche le Bien, commence le Cusain, mais la nature de celui-ci reste inconnue . On s’accorde néanmoins sur son unité et son infinité. Pour guide dans cette recherche, il faut trouver un « être maximum ». Ce sera le Verbe de Dieu, qui ne peut être que Dieu lui-même.

Dans l’Islam lui-même, on découvrira la confirmation du Rythme Ternaire, fondement de la Réalité : on procédera à l’analyse suivante : l’Esprit de Dieu a composé le Coran, dit lui-même le Coran. Il y a donc Dieu et le Coran, et il y a le lien entre les deux. On retrouve « l’Un Trine », formule cusaine développée plus haut. Mais Mahomet n’a pu enseigné cela aux Arabes incrédules, car ceux-ci l’auraient rejeté. Cette interprétation ouverte du Coran ( qu’on a appelée « la pia interprétatio ») choquera certainement les musulmans orthodoxes. Mais ce qui frappe chez notre Cusain, c’est qu’à travers une formule abstraite (qu’on peut juger un simple tour de passe-passe) s’affirme toujours une exigence de compréhension bienveillante. Au fond ce qui triomphe dans sa tentative de concilier toutes les religions, c’est finalement la philosophie grecque issue de Plotin synthétisée avec un christianisme ouvert. Car c’est la Raison qui en dernière instance triomphe. Hegel se souviendra de tout cela en faisant du rythme ternaire la clef même de l’Histoire. Diversité affirmée et étudiée des religions, mais espoir rationnel d’une possible unité, laquelle entraîne forcément une tolérance entre les nations, c’est bien déjà un projet éthique de citoyenneté mondiale qui s’affirme chez ces deux auteurs.

L’autonomie de la raison, traduction philosophique de la réalité politique et juridique que constitue la laïcité, sera encore plus développée chez des auteurs postérieurs comme Jean Bodin et Leïbniz. On s’efforcera d’étudier cette évolution dans un prochain bulletin

Orientation bibliographique :
 Sur Ramon Lulle : « L’Arbre d’amour et autres œuvres », (extraits), traduction et notes de Lou Sala Molins. (Paris, Aubier-Montaigne 1967). « Le Livre du Gentil et des sept sages » a été traduit intégralement par Dominique de Courcelles (Paris, éditions del’Eclat.1992).
 Sur Nicolas de Cuse (né à Kues, près de Trêves en 1401) : « les Œuvres choisies » par Maurice de Gandillac. (Paris, Aubier-Montaigne, 1942).

II- Bodin et Leibniz, précurseurs modernes

Dans l’article précédent, nous avons noté le rôle important joué par Dame Intelligence chez Ramon Lulle et par le « Logos » (la Raison) chez Nicolas de Cuse dans l’effort pour définir les autres religions et éventuellement pour les concilier entre elles. Nous allons retrouver cet effort de compréhension rationnelle chez deux auteurs des Temps Modernes Jean Bodin et G. W. Leibniz.

Bien entendu le premier précurseur de l’étude des faits religieux à l’aube des Temps Modernes est Guillaume Postel. (cf. : les recherches de H. Busson et de Pierre Mesnard). Fou de génie, grand voyageur en Orient, hébraïsant et arabisant, critique du faux universalisme de Rome, confiant (en vain) au roi de France puis aux Allemands, avec l’aide des Turcs et de l’Islam, le soin de réunifier la terre (« De orbis terrae concordia » en 1544), il célébra la Raison en ces termes : « Dieu a décidé de toute éternité que la droite raison serait pour nous la loi éternelle ». Malheureusement ses œuvres sont difficilement accessibles ; et me donnant pour règle d’analyser une œuvre et non un auteur, j’étudierai ici un texte de Jean Bodin récemment publié, tout en notant que sans Postel, bien des idées de Bodin ne seraient pas nées.

1 -« Le Colloque des Secrets cachés des Choses sublimes entre sept savants qui sont de sentiments différents »

a été publié en latin l’année même de la mort de son auteur (1596), Jean Bodin, sous le titre : « Colloquium heptaplomeres de abditis rerum sublimum arcanis ». Il sera traduit assez fidèlement par un anonyme au début du 17ème siècle sous le titre cité plus haut et transcrit dans le manuscrit 1923 de la Bibliothèque Nationale.
 >Ce manuscrit a été édité récemment par François Bériot (Droz, Genève, 1984) avec un soin et une érudition exemplaires. Nous nous appuierons ici sur ce travail, précédé d’une remarquable introduction (LXVIII + 591 pages) et d’un appareil critique. Cet ouvrage est un labyrinthe dont les méandres à la fois cachent et dévoilent une pensée audacieuse : je vais essayer ici de donner un aperçu des tours et des détours par lesquels, par l’intermédiaire de ses sept personnages, Jean Bodin nous mène à une sorte de « Minotaure » qui tranquillement vide de leur sang les trois chrétiens présents … et le christianisme.
 >Ce livre, que le célèbre évêque d’Avranches Daniel Huet qualifiera d’infâme, sera lu très attentivement par les libertins du XVII ème siècle, et sa publication sera finalement interdite en 1727 . Ces condamnations ne tiennent aucun compte ni de l’époque ni des motivations de J. Bodin, lequel, après avoir dans sa « République » célébré les vertus de la monarchie absolue, à la fin du « colloque » penche pour un monothéisme rigoureux, l’enjeu étant, dans les deux cas, d’éviter à tout prix le retour des guerres de religions qui ensanglantèrent la France ( et continuèrent d’ensanglanter l’Europe ) : le but des « sages » est de retrouver la religion simple des origines, l’adoration par tous du même Dieu unique « tel qu’il était célébré par l’humanité sortant de la Nature ».
 *   Ajoutons que Bodin reste un homme de la Renaissance par son écrasante érudition et sa croyance à l’action d’êtres « intermédiaires », anges ou démons, auteurs des « prodiges ». Mais venons au colloque.

Sept savants se réunissent à Venise pour discuter des plus hauts problèmes de la philosophie et de la théologie : ce sont le juif Salomon, le catholique Coroni, le luthérien Frédéric, le calviniste Curce, Octave récemment converti à l’Islam, Toralbe partisan de la religion originelle (appelons -le le « naturaliste ») et Sénamy, historien-ethnologue, sceptique au nom de la diversité des croyances et des pratiques. Je proposerai ici un court résumé du livre II, pour montrer la sinuosité de la démarche de Bodin, puis un sommaire des quatre livres suivants. L’introductif livre I s’est achevé par un cantique du musulman Octave au Dieu unique. Le livre II s’ouvre sur des récits de prodiges empruntés à plus de vingt auteurs : hommes changés en bêtes, tempêtes inopinées, etc…Le pouvoir absolu de Dieu serait-il un leurre ? Entre les hommes et Dieu agissent des puissances intermédiaires : les « démons »(au sens grec) et les anges dont on discute longuement la nature à partir de faits indiscutables. Mais le « naturaliste » Toralbe et le musulman Octave réaffirment la liberté sans partage de Dieu, capable d’anéantir immédiatement le monde s’il le décide. Ces démons et ces anges sont-ils dotés de corps ? A Toralbe, qui cite Aristote, Curce le calviniste oppose Apulée, Porphyre, Augustin, Hésiode…Les anges et les démons sont-ils une parcelle de Dieu ? La perplexité à son comble amène une citation du Psaume 25 adressé à Dieu : « Le silence est pour vous une louange ». ->Cette absence de réponse ne clôt pas le livre ; s’ensuit une interrogation logique : qu’est-ce que l’âme ? De nouveau sont énumérés tous les prodiges de la Nature inexpliqués au XVI ème siècle : pullulements brusques de poissons et d’oiseaux, propriétés bizarres de métaux, intempéries subites. De guerre lasse, on demande à Salomon si la « cabale » pourrait résoudre ces problèmes. Il se tait et les causes demeurent mystérieuses.
*   Au cours des quatre livres suivants on voit prédominer, à travers bien des détours, des thèses communes à Salomon le juif, Octave le musulman et le « naturaliste » Toralbe.
 *  Le livre III poursuit l’interrogation sur la définition des esprits et, conséquemment, sur le sort des âmes après la mort. Toutes les théories sont énumérées, y compris la métempsychose. Mais brusquement tous s’inquiètent : peut-on licitement discuter de religion ?
 *   Le livre IV s’ouvre par l’éloge de l’harmonie musicale, cosmique, politique. Sénamy loue la tolérance religieuse ; il fait l’unanimité, vite tempérée par le rappel du danger de discuter publiquement religion. Deux principes sont alors admis comme nécessaires : celui d’une autorité, mais aussi celui d’une tolérance pour pouvoir travailler ensemble et exprimer éventuellement des doutes. Foi et science s’opposent, s’exclame le naturaliste Toralbe, et, rejoint par Salomon et le sceptique Sénamy, il conteste la théologie des églises chrétiennes. La vraie religion, dit Toralbe, est celle d’Adam, celle du début de la Genèse. Salomon ne supporte pas la mise en cause de la célébration du Sabat, au point de choquer le catholique Coroni. Octave alors conte sereinement sa conversion au Dieu unique, éternel et incompréhensible de l’Islam. C’est la religion première, affirme Toralbe Au début du livre V, le sceptique Sénamy distingue sept religions et quatre athéïsmes. Pour lui, la concordance et la véracité des évangiles sont incertaines. Jésus-Christ ne peut être Dieu, prétend le Juif Salomon , scandalisant le catholique Coroni. Toralbe fait l’éloge de la Raison et rejette l’autorité des Livres Saints : » la chose doit marcher avec la chose, la cause avec la cause, la raison avec la raison », conclut-il.
 * La personne de Jésus-Christ occupe la première partie du livre VI. Pour Salomon, Toralbe et Sénamy, la présence en lui de deux natures n’est pas admissible, car Dieu ne peut se diviser. Et que signifie la Rédemption ? Pour eux, on a du falsifier les Ecritures. Pour Salomon le péché d’Adam n’est qu’une allégorie de la vie quotidienne du pécheur. Octave le musulman converti célèbre la liberté et la responsabilité de chaque homme. A coups d’autorités, les trois chrétiens défendent leurs croyances, puis s’affrontent sur la Présence Réelle. Toralbe voudrait conclure le colloque : c’est clair : seule la religion première, celle d’un Dieu unique et simple, est valable. Pour Salomon, le judaïsme en est la plus proche. Sénamy préfère approuver toutes les religions plutôt que d’en condamner une seule :« la concorde qui règne en ce temps à Jérusalem est un exemple à suivre ». Salomon reproche aux chrétiens leurs persécutions. Ceux-ci répliquent par d’autres exemples d’intolérance. Le calviniste Curce cite l’empereur Jovinien : « Il ne faut point de contrainte en religion ». Le catholique achèvera le colloque par le rappel d’un verset du psaume 133 : « Qu’il est bon et agréable de cohabiter en frères dans l’unité ». Et Bodin affirme religieusement : « Désormais, tous vécurent ensemble dans une unité et une piété admirables » ; ce qui confirme son projet pacifique et unitaire.
 *  Au cours du colloque , présenté ici d’une façon bien réductrice, se sont constitués petit à petit deux clans : l’un comprenant les trois chrétiens, l’autre composé du juif Salomon, du musulman Octave, du sceptique Sénamy et du « naturaliste » Toralbe. Et on s’aperçoit en parcourant tous les méandres du labyrinthe que irrésistiblement ce dernier groupe l’emporte : or il est porteur d’une philosophie « achristique » et judéo-naturaliste, mais pourtant religieuse.
*   Ce « minotaure » suscita comme je le mentionnais au début la violence des prêtres, témoin entre autres l’ouvrage du père Garasse, récemment réédité( « La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ») ; et en revanche il retint l’attention des libertins (La Mothe-Le Vayer, Patin, Naudé).
 *  Mais était-ce bien un minotaure ? Il fut lu aussi des philosophes comme Leibniz. Celui-ci l’étudia longuement, admira son érudition théologique, linguistique, juridique, patristique, en souhaita l’édition en 1716. Mais profondément chrétien , projetant « l’organisation religieuse de la terre » , il dut utiliser un autre fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe. C’est ce que nous allons examiner maintenant.

2-. Si on peut à la rigueur résumer le livre de Bodin, il n’en est pas de même de l’œuvre immense de Leibniz

. En conséquence il nous a fallu choisir, et notre ouvrage de référence sera ici l’ouvrage de Jean Baruzi : « Leibniz et l’organisation religieuse de la terre » publié en 1907 et réédité en 1975 .
 >Leibniz, luthérien convaincu, est non seulement un théoricien, mais aussi un chrétien « engagé » qui va s’acharner à réaliser des rêves d’unions pacifistes entre toutes les nations de la terre, son fil d’Ariane étant une intense intuition de la bonté de Dieu et de l’harmonie du monde voulue et réalisée partiellement par Lui. ->Examinons d’abord les projets politiques précis et successifs de notre philosophe qui, tout au long de sa vie, fut également auprès des familles régnantes un diplomate particulièrement écouté, puis rejeté. En 1672, le souverain qui s’impose à toute l’Europe est Louis XIV. Il faut, propose Leibniz à ses ministres, que celui-ci mette définitivement une limite aux conquêtes des Turcs et à l’expansion de l’Islam. Or le centre de l’Empire ottoman est à l’époque l’Égypte. C’est par la conquête de celle-ci que Louis XIV devra commencer : elle est peu éloignée des côtes de France, et cette conquête par ailleurs permettra de commercer avec tout l’Orient…Mais Louis XIV s’intéresse bien vite à d’autres conquêtes…  Leibniz se tourne alors vers les Jésuites qu’il rencontre à Paris entre 1672 et 1675. (Leurs missions seront encouragées officiellement en 1685). Il trouve en eux des anticartésiens, comme lui, et encore aristotéliciens : évidemment Leibniz souhaite faire évoluer leur philosophie vers la sienne propre, car, dit-il, Descartes prône une physique imaginaire, ignore la chimie, les expériences, les observations scientifiques ; même sa morale est une simplification abstraite due entre autres à son ignorance du fonctionnement du corps humain. ( Nous saisissons ici un caractère essentiel de l’esprit de Leibniz qui unifie alors que celui de Descartes sépare).
 > En lutte contre les jansénistes, partisans du salut du petit nombre, les jésuites veulent le salut de tous. En conséquence Leibniz suit de près leurs missions en Chine ; et, puisque son empereur apprend les éléments d’Euclide, il faut leur envoyer des « missionnaires géomètres » ! La pensée chinoise synthèse de l’être et du néant, expression chez Fohi ( Bouddha ) du processus de création du monde ne constitue-t-elle pas une pensée analogue à l’arithmétique dyadique (1-0) inventée par Leibniz ? Et l’écriture chinoise, même si elle n’est pas la plus ancienne, n’est-elle pas une langue universelle idéale car ses caractères correspondent à des choses et non à des sons ? Et Leibniz se lance dans une ébauche de linguistique historique comparée… (Qu’Étiemble, tout en saluant l’ouverture de son esprit, jugera illusoire dans son « Europe Chinoise »en 1988) .
 > Leibniz n’achèvera pas sa « Théologie naturelle des Chinois », et les jésuites s’intéresseront beaucoup plus à sa conversion qu’à ses idées, malgré ses citations répétées, y compris devant le janséniste Arnaud, de la parole de saint Paul : « Dieu sera tout en tous ». A la fin du siècle, Leibniz est séduit par les entreprises de Pierre le Grand, empereur de Russie en qui il pense trouver un souverain « empiriste » qui s’intéresse comme lui au concret : par exemple, l’empereur, pour connaître les détails de la construction des navires, a travaillé sur un chantier naval. A son ambassadeur Lefort il fait parvenir un projet sur l’enseignement des sciences et des arts comprenant des sections de cartographie, de commerce, de constructions des canaux…Il faut donc, suggère-t-il, créer des écoles, tenant compte de l’unité fondamentale qui existe entre la matière et la pensée. Pierre le Grand finira par s’attacher officiellement Leibniz en le nommant conseiller (1er Novembre 1712), lequel voit dans la Russie une porte s’ouvrant sur l’Extrême Orient. Mais celui-ci vieillit, est abandonné peu à peu par tous ses interlocuteurs (dont certains meurent) y compris par les jésuites et mourra solitaire en 1716 à Hanovre sans avoir pu réaliser aucun de ses rêves.

Sur quels principes philosophique cette volonté mystique d’unifier la terre repose-t-elle ? Il me semble qu’on peut en mettre trois en parallèle. 1-Au sommet de l’univers règne une Raison Divine animée de la volonté de faire le bien. Son entendement est constitué d’une infinité d’essences non contradictoires dont il n’est pas le maître (les « possibles »), mais qui ne peuvent pas être toutes menées en même temps à l’existence en raison de leur incompatibilité. Dieu devra choisir, et ce choix sera menée par deux règles : leur compatibilité et sa bonté : et ainsi ce monde sera « le meilleur des mondes possibles ». Il y a au centre de la création un plan rationnel et une bonté. 2- L’homme peut en un certain sens comprendre ce plan de Dieu, car il est capable d’acquérir des sciences, d’en faire la synthèse, en particulier grâce à certains outils mathématiques ou logiques : « ars combinatoria », « caractéristique universelle », calcul infinitésimal même. Et puis il y a sa foi.

3- Si l’homme sur le plan théorique est capable de pénétrer en partie le dessein de Dieu, il doit être capable dans les domaines pratique et politique d’en appliquer les principes rationnels et justes issus de Dieu lui-même

. Ce sont ici les fondements du projet d’organisation religieuse de la terre, projet d’unifier toutes les nations dans la paix et dans la tolérance de toutes les religions. (Évidemment pour le chrétien Leibniz le christianisme reste la seule religion susceptible de donner un sens à toutes les autres, et si, dans la correspondance de ce courtisan diplomate, d’apparentes contradictions ont été relevées selon ses interlocuteurs, sa foi n’a jamais été mise en doute, comme le démontre sa quête passionnée jusqu’à sa mort d’un règne sur toutes les nations du « Monarque de la Cité Divine »)
 >Significatifs sont les obstacles théoriques rencontrés par Leibniz dans sa correspondance avec Bossuet : contre l’évêque de Meaux, qui soutient l’immutabilité des dogmes de l’Église, l’érudit Leibniz rappelle certaines variations de ceux-ci : seules les points fondamentaux, c’est-à-dire nécessaires au salut sont immuables. Bien, plus ajoute notre philosophe, la formule « Hors de l’Eglise, point de salut » ne concerne pas seulement l’Église catholique romaine mais tous les disciples du Christ. Enfin, il faut distinguer deux aspects dans l’hérésie : l’hérésie matérielle et l’hérésie formelle. C’est l’opiniâtreté qui constitue la faute des hérétiques, non l’erreur, car elle rompt l’unité et est absence d’amour…Bossuet préféra interrompre la correspondance. Nous n’irons pas plus avant dans l’exposé plus que réduit de cette philosophie complexe qu’on pourra approfondir dans les ouvrages d’Yvon Belaval.

Que conclure de ces rapides esquisses ? Partant de divers présupposés inhérents à leur époque, nos auteurs se sont efforcés avec la plus grande neutralité possible (dirai-je la plus grande objectivité ?) de comprendre la diversité des mentalités religieuses. Ils ont utilisé tous les savoirs et les expériences dont ils disposaient de leur temps, et ont essayé d’en tirer parti avec toute leur intelligence, qui était chez certains exceptionnelle (évidemment je pense à celle de Leibniz). Ne furent-ils des précurseurs de tous ceux d’entre nous qui cherchons à étudier le fait religieux en citoyens libres de toute attache confessionnelle ? Et puisque Leibniz est unanimement reconnu par sa valorisation des sciences comme un précurseur des « Lumières », je ne pourrai pas mieux finir qu’en citant le texte de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » : « Les « Lumières », dit Kant, c’est la sortie de l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable par manque de courage .., et dont la devise est « Sapere audi », c’est-à-dire : Ose te servir de ton propre entendement » .

François LABURTHE-TOLRA