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Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ? article précédent : le christianisme au japon

 

 

Assez peu présent dans les ouvrages généraux consacrés aux grandes religions [ ], le shintoïsme est méconnu …

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2019, année exceptionnelle de changement d’empereur (tennô) et de changement d’ère. En effet, l’empereur Akihito âgé de 85 ans démissionnera le 31 avril au profit de son fils aîné Naruhito, 59 ans. L’événement va être rythmé, du printemps à l’automne, par une trentaine de cérémonies. Ce sera l’occasion d’observer de plus près ce qu’il en est de la nature de ces rituels traditionnels, de la conception de la monarchie dans un Japon démocratisé de force en 1946. Le précédent de 1989-90[1] – mort d’Hirohito et avènement de son fils Akihito-, qui avait déjà vu se mêler le politique et le religieux, le public et le privé, était alors révélateur des ambiguïtés de cette monarchie « démocratisée », dont la tradition affirme qu’elle est la plus ancienne au monde. De plus, avec le nouvel empereur advient une ère nouvelle, un nouveau départ dans le comput du temps. Comment comprendre le sens de cette série d’événements que va vivre le Japon cette année 2019 ?

1- l’abdication d’un empereur : une première à l’époque contemporaine.

Outre l’ancienne tradition des empereurs retirés devenus moines bouddhistes, et en 1817 à l’époque Edo (la démission de l’empereur Kokaku) dans de tout autres contextes politico-religieux, jamais un empereur n’avait demandé à démissionner à l’époque contemporaine. Selon la norme, l’empereur assure ses fonctions jusqu’à sa mort, mais le 8 août 2016, lors d’un exceptionnel discours télévisé, l’empereur Akihito avait justifié sa demande par des problèmes de santé (prostate, cœur, voire perte de mémoire). Je m’inquiète a-t-il dit, de la difficulté à remplir mes fonctions en tant que symbole de l’Etat. Certes il avait déjà réduit ses activités protocolaires – définies par l’art.7 de la constitution imposée par les vainqueurs américains en 1946 – mais il ne semble pas tolérer quelques manquements aux rituels shintô, religion dont il est le grand prêtre. Une autre réponse à ses difficultés à assumer ses charges aurait été une régence de son fils aîné, mais il a préféré demander l’autorisation d’une démission. L’article 5 de la constitution stipule que Lorsqu’en application de la loi sur la famille Impériale est instituée une régence, le Régent agit en matière de représentation de l’État en tant que représentant de l’Empereur.

L’empereur, sorte de prisonnier sacré, ne peut démissionner de son propre chef, il a fallu pour cela l’accord du gouvernement de Abe Shinzô, suivi d’une loi exceptionnelle propre à cette situation particulière. La constitution ne prévoit pas cette éventualité, il s’agissait alors de ne pas poser la question d’une éventuelle démission de l’empereur Hirohito impliqué dans la guerre. Cette demande, inédite depuis le nouveau cadre constitutionnel, a semble t-il, le soutien de l’opinion publique très fière de son empereur, sympathique, proche des gens comme lors de la catastrophe de Fukushima. Fin décembre 2018 pour ses 83 ans, l’empereur s’est félicité d’un long règne de paix pour le Japon, en contraste avec celui de son père Hirohito dont il critique assez ouvertement les morts inutiles lors de la guerre. Face à lui, le Premier ministre Abe Shinzô, aux accents « révisionnistes » – son grand père était ministre pendant la guerre-, est partisan d’une révision constitutionnelle en faveur d’un renouveau de puissance militaire. L’empereur aurait donc préféré la voie de la démission plutôt que de risquer de cautionner contre son gré cette nouvelle politique militaire souhaitée par Abe.

En effet, selon la constitution de 1946- art.4-, l’empereur n’intervient pas dans le cours de la politique : il n’a pas de pouvoirs de gouvernement, mais il est le chef d’Etat.

L’article premier déclare que L’Empereur est le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; Il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain. Tous les actes de l’Empereur, accomplis en matière de représentation de l’État, requièrent l’avis et l’approbation du cabinet, qui en est responsable.

Nous serions donc dans une situation d’abdication de remontrance, façon détournée de poser un geste politique ?[2]

à gauche le nouvel empereur Naruhito et son père Akihito

  • 2- Certaines cérémonies relancent le débat sur la laïcité.

 

L’empereur remplit deux types de fonctions, certaines relèvent de son rôle de chef d’Etat et sont donc prévues par la constitution, mais d’autres, de nature religieuse à la tête du shintoïsme ne relèvent pas de ce domaine public. Aussi, les cérémonies d’intronisation du futur empereur relèvent-elles de ces deux registres, public et privé. Dans le cadre constitutionnel laïque depuis 1946[3], avec une séparation de l’Etat et des religions, certains pensent (dont le frère du futur empereur) que toute la cérémonie n’a pas à être financée par des fonds publics. L’empereur n’est que partiellement une figure sécularisée, en privé au palais impérial, en costume traditionnel, il célèbre quotidiennement, des rituels selon le culte shintô ; Mais pour autant, la laïcité de séparation imposée par les Américains s’applique-t-elle au Shintô, que beaucoup considèrent encore comme l’expression de l’identité profonde japonaise, et non pas comme une religion ?

Les cérémonies de démission de l’empereur Akihito ont débuté en mars avec une annonce, par l’empereur en personne, à la déesse Amaterasu, puis au premier empereur de la dynastie, Jimmu (神武天皇, Jimmu Tennō, fondateur mythique du Japon). A partir du 1er mai, l’empereur et l’impératrice auront le titre d’émérite.

L’empereur en habit de grand prêtre shintô va annoncer son abdication à la déesse Amaterasu

Si le nouvel empereur prend ses fonctions à partir du 1er mai 2019, la cérémonie d’intronisation n’est prévue que pour le 22 octobre.

 

L’installation du nouvel empereur doit se dérouler en trois temps :

  • Le 1er mai, la cérémonie d’accession au trône (senso).

Le matin, lors d’une cérémonie ultra confidentielle, deux des trois insignes impériaux (regalia en français) seront présentés au nouvel empereur.

Ces regalia –appelées au Japon les trois joyaux sacrés : le miroir d’Amaterasu Yata no Kagami 八咫鏡, conservé au grand sanctuaire d’Ise, il représente la sagesse, puis une épée Kusanagi 草薙剣conservée au temple Atsuta à Nagoya, elle représente la valeur, et enfin un pendentif, le magatama 曲玉, (perles de pierres en forme de virgule) conservé au palais impérial de Tokyo, qui représente la bienveillance.

« Il est clair qu’il ne s’agit plus de marques de souveraineté comme c’était le cas sous l’ancien régime avant 1945 » rappelle Eric Seizelet [4], tout en soulignant l’ambiguïté de leur nature juridique, publique ou privée ? En effet, en liant cette remise d’insignes impériaux issus de la mythologie fondatrice du Japon, à la cérémonie d’accession au trône, nous avons là une tension totale avec le renoncement par l’empereur à son statut de divinité tel qu’affirmé lors du célèbre discours d’Humanité du 1er janvier 1946[5].

Très peu de personnes peuvent assister à cette cérémonie et voir ces insignes impériaux ultra précieux pour le système impérial. En 1945, la grande crainte était qu’ils ne tombent aux mains des Soviétiques, ce qui, aux dires de certains, aurait signifié la fin non seulement du système impérial, mais du Japon.  Ils ont été soigneusement cachés, on n’en connaît que des reproductions. Ce fut la grande sagesse de Mac Arthur que de préserver l’empereur et ces regalia, afin de rétablir l’ordre dans un pays totalement déboussolé par la défaite. Seuls l’épée et le pendentif, soigneusement dissimulés dans des coffrets, sont présentés à l’empereur .

* L’après midi, le nouvel empereur et l’impératrice rencontreront les représentants du peuple, l’annonce de son règne sera proclamée avec une salutation de trois banzaï (万歳, longue vie).

Le 22 octobre ce sera la cérémonie d’intronisation elle-même, Sokui-rei.  A cette occasion, le Takamikura, sorte d’énorme baldaquin/pavillon (8 tonnes, 6,5 m de haut) au sein duquel se trouve le trône impérial, va être ramené de Kyoto –ancienne capitale- au palais impérial de Tokyo – dans la salle d’apparat SeidenMatsunoMa. Il a conservé des décors de l’ancien temps où l’empereur était une divinité. De somptueuses laques et sculptures représentent la venue sur terre de Ninigi[6], petit-fils de la grande déesse solaire shintô Amaterasu, et arrière grand père du légendaire fondateur de la dynastie en 660 av. J.-C, l’empereur Jinmu. Déjà en 1990 lors de l’intronisation de l’empereur Akihito, des radicaux s’étaient violemment manifestés contre cette réminiscence de la condition divine de l’empereur, abandonnée officiellement en 1946. Cette journée sera celle de l’annonce officielle au monde, 2500 personnes sont attendues. Une parade est prévue pour la population locale.

 

– La dernière cérémonie se déroulera dans la nuit du 14 au 15 novembre, ce sera une cérémonie rituelle shintô très privée nommée daijôsai qui peut se traduire par « Grande Gustation des Prémices ». Cette cérémonie nocturne, associée à l’intronisation, solennise un vieux rite agraire annuel, le Niinamesai, rite automnal de gustation des prémices.

 Dans les jardins impériaux à Tokyo, sont installés pour l’occasion, trois petits sanctuaires de bois, l’un à l’est (le Yuki-den), l’autre à l’ouest (le Suki-den), et enfin un troisième pour abriter l’empereur (le Kairyu-den). La nuit venue, après avoir pris un bain rituel dans une baignoire en bois, l’empereur offre aux divinités (kami) dont Amaterasu, une bouillie de riz issus de différents endroits du pays, et dans la seconde partie de nuit, dans le pavillon occidental, il renouvelle cette sorte de communion. Le sens précis de cette cérémonie est incertain, mais globalement ce lien avec la déesse ancestrale Amaterasu réaffirme pour tout le pays une identité et une filiation. [7]

Ambiguïté donc que ces cérémonies d’intronisation où l’officiel et le religieux –privé ? public, – se mêlent. Cette cérémonie pose à nouveau la question de la nature du shintô, religion comme une autre, ou coutume ancestrale identitaire, sorte de religion civile, reliquat du shintô d’Etat interdit pourtant dès 1946 ?

3- Nouvel empereur, nouvelle ère !

Changer d’empereur n’est pas sans incidence sur le cadre de vie officiel des Japonais. En effet, si le calendrier occidental est adopté dans le monde entier pour les échanges internationaux, il n’en va pas de même dans les manières de mesurer le temps à l’intérieur de certains Etats. La Thaïlande, la Corée du Nord, la Chine, Taiwan..,ont eux aussi leur propre manière de compter. Le Japon a conservé le système gengô 元号ou nengô年号 d’une suite d’ères selon les règnes d’empereurs[8]. Contesté après la guerre, le système s’est tout de même maintenu et a retrouvé un statut légal avec une nouvelle législation en 1979 mise en place par les conservateurs. Chaque nom d’ère, choisi désormais depuis la constitution de 1946, par le gouvernement et non par l’empereur lui-même, formé par deux kanji (idéogramme) puisés traditionnellement dans la littérature chinoise classique, souligne à la fois l’origine chinoise de ce concept, et l’idée que l’empereur exerce son contrôle sur le temps, cadre de la vie. Y aurait-il encore des éléments de la conception divine de la monarchie japonaise ?

Un récent sondage montre cependant que les Japonais sont de moins en moins attachés à cette manière de compter le temps, comme d’ailleurs, ils ne se préoccupent guère de l’empereur au quotidien.

L’ère actuelle s’appelle Heisei 平成 depuis le 8 janvier 1989, date à laquelle l’empereur Akihito a succédé à son père Hirohito (ère Shôwa). Ainsi l’année 2018 se dit Heisei 30- H.30-, ou 30e année de l’ère Heisei. Cela s’applique dans tout le pays pour tous les documents officiels hormis les documents internationaux pour des raisons pratiques.

Depuis l’époque Meiji (célébration des 150 ans en 2018) le Japon a connu les ères suivantes :

  • Meiji 明治 : « politique éclairée » du 23/10/1868 au 29 (ou 30) /7/1912
  • Taishô 大正 : « période de grande justice » du 30/7/1912 au 24 (ou 25) /12/1926
  • Shôwa 昭和 : « ère de paix éclairée » du 25/12/1926 au 7/1/1989
  • Heisei 平成 : « accomplissement de la paix » du 8/1/1989 au 30/04/2019

Après sa mort l’empereur portera ce nom d’ère, Heisei. Il sera nommé Heisei Tennô 平成天皇. De son vivant on ne l’appelle jamais par son prénom, Akihito, comme nous le faisons en occident, ce serait un manque de respect total, impensable. Les Japonais emploient soit la formule, sa Majesté l’empereur Tennô Heika 天皇陛下ou sa Majesté Présente Kinjô Heika 今上陛下pour le désigner.

Contrairement à la tradition, l’empereur ne souhaite pas être enterré comme d’autres empereurs au Cimetière impérial Musashi à l’ouest de Tokyo, mais sera incinéré à sa demande, acceptée par l’Agence impériale. Souci de rompre avec une tradition trop liée au système de monarchie divine ? Souci d’être en harmonie avec la pratique la plus répandue de son peuple ? Souci d’être en harmonie avec une pratique bouddhiste classique ? Ne dit-on pas que cet empereur, qui semble populaire, compatissant pour son peuple dans le malheur, comme lors de la catastrophe de Fukushima, aurait une foi bouddhiste !

l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko

Cette passation du pouvoir impérial assez exceptionnelle marque certainement une transition, entre un passé de monarchie divine qui a du mal à passer, tant il est soutenu par les conservateurs au pouvoir, et une monarchie plus moderne, plus humaine.

De ce fait, le soutien de la gauche japonaise à la famille impériale, contraste avec l’attitude contrariée des conservateurs au pouvoir, désireux au contraire d’accroître le rôle de l’empereur, et de conserver des aspects de l’ancien shintô d’Etat. C’est l’un des paradoxes du Japon actuel.

Le nom des la nouvelle ère a été dévoilée le 1er avril, : Reiwa, un mois avant son application à partir du 1er mai, date à laquelle Naruhito accédera au trône impérial. Ce sera la 251e ère pour le 126e empereur du Japon. Jadis, il était fréquent de changer le nom de l’ère après un grand événement marquant, une guerre, une catastrophe (ce qui aurait vraisemblablement été le cas après Fukushima !), depuis le Meiji, le changement d’ère est lié à l’intronisation du nouvel empereur.

annonce de la nouvelle ère par le gouvernement

Quelle signification donner à ce nouveau nom, Reiwa constitué de deux kanji, Reiet Wa  ?

Choisi parmi plusieurs propositions par le premier ministre Abe Shinzô, on se doute que ce choix n’est pas vraiment neutre, et qu’il reflète ses idéaux politiques nettement nationalistes. En effet, pour la première fois, ces deux kanjis ne proviennent pas de la littérature classique chinoise, mais des plus anciens poèmes japonais connus, une compilation de poèmes des 7e et 8e siècles intitulées Manyoshu (le recueil des Dix Milles Feuilles). Nous sommes au 8e siècle, l’époque Nara, une brillante époque politique et culturelle au Japon, l’un des grands foyers culturels de la planète (La France est alors sous les rois mérovingiens, avant la renaissance carolingienne). Il y a donc dans ce choix d’un nom et d’une période, un message politique clair de retour de la tradition culturelle japonaise.

 Quelle interprétation faire de ces deux kanji ? Reirenvoie aussi bien à la beauté, à un avenir porteur d’espérance, qu’à la notion d’ordre, de loi…, et Wa  à une notion traditionnelle d’harmonie, voire de culture japonaise. Le petit poème du Manyoshu d’où est tiré le nom Reiwa, n’utilise pas ce mot, qui est une création, mais seulement ces deux kanji dans une même phrase : En ce mois propice (Rei) du début de printemps, il fait beau et la brise est douce (Wa ). Les pruniers épanouissent leurs fleurs blanches, comme de la poudre d’une belle femme devant son miroir, tandis que les orchidées dégagent comme d’un sachet de parfum, une odeur suave. Traduire Reiwa en français consiste à faire le choix d’une interprétation, pour le moment, l’expression la plus fréquente est « harmonie ordonnée ». Abe Shinzô a tenu lors d’une conférence de presse, à indiquer le sens de ce choix de nouvelle ère : le renvoi à cet ancien poème sur la nature, désire transmettre la beauté éternelle de cette nature et de la culture traditionnelle du Japon. Abe établit une analogie entre les fleurs de pruniers qui refleurissent fièrement après la froidure de l’hiver, et les Japonais qui font face au futur avec espérance.  Un symbole d’espoir donc ! Mais a contrario, faut-il comprendre que l’ère Heisei finissante serait à comparer avec l’hiver ? Cela signifie, a-t-il ajouté, la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres. Le choix du sens de chacun des deux kanji sélectionnés s’éclaire avec le sens général donné à ce court poème.

le nouveau couple impérial, l’empereur Naruhito et l’impératrice Masako

Avec ce choix d’une harmonie ordonnée, nous avons bien une décision politique, ainsi, ce changement d’empereur et d’ère, d’une certaine manière, a bien une signification politique.

Cette année de succession est une excellente occasion de constater certaines ambiguïtés de la démocratie japonaise capable de séculariser des rituels originellement liés « à l’affirmation du caractère transcendant et divin de la monarchie [9]» au nom d’une certaine conception nationaliste de la culture, n’est-ce pas l’une des significations du choix du kanji Wa ?

 

Christian Bernard   le 15 avril 2019 (H-31)

[1] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

[2] Pierre Souyri, l’abdication de l’empereur : https://www.liberation.fr/planete/2017/01/13/pourquoi-le-japon-va-t-il-changer-d-empereur_1541232

[3] Sur la laïcité au Japon : Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, QSJ ? p.100 ; Date Kiyonobu Laïcisation et droits de l’Homme au Japon : https://www.academia.edu/35372705/DATE_2011_laicisation_et_droits_de_lhomme_au_japon_CROISEMENTS.pdf. Date Kiyonobu, Kishimoto Hideo et la laïcité du japon in Mélanges offerts à Jean Baubérot « Croire, s’engager, chercher, Bibliothèque de l’EPHE, 174, 2016, pp.407-423.

[4] Éric Seizelet, « Les trois Trésors sacrés et la symbolique impériale au Japon », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne],  | 2005, mis en ligne le 05 juin 2008, consulté le 16 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/crcv/408

 

[5] Déclaration d’Humanité (Ningen 人間宣言) http://japon.canalblog.com/archives/2009/03/16/13000198.html « Les liens entre Nous et vous, le peuple, ont toujours reposé sur la confiance et l’estime mutuelles. Ils ne dépendent pas de simples mythes ou légendes. Ils ne sont pas fondés sur le concept fictif que l’Empereur serait une divinité vivante, et que le peuple japonais serait supérieur aux autres races et destiné à régner sur le monde. »

[6] Alain Rocher, Ninigi, petit fils du Soleil Amaterasu, in la Mythologie asiatique, Hors-série Mythologies n°24, 2018.

[7] Pour une description de ce rituel complexe cf l’Encyclopédie du Japon (en japonais et en anglais) : http://www.translatetheweb.com/?ref=SERP&br=ro&mkt=fr-FR&dl=fr&lp=EN_FR&a=http%3a%2f%2fself.gutenberg.org%2farticles%2fEnthronement_of_the_Japanese_Emperor

 

[8] Kawashima Shin, historique du choix des noms d’ère au Japon, https://www.nippon.com/fr/in-depth/a05403/

[9] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

 

Il y a 70 ans, le Président américain Truman décida d’utiliser à deux reprises la toute nouvelle arme nucléaire, le 6 août 1945 sur Hiroshima et le 9 août sur Nagasaki, espérant ainsi, selon la thèse officielle, éviter un éventuel débarquement sur le territoire japonais qui aurait causé la mort d’au moins 500 000 Américains. Ces explosions atomiques sur deux villes dotées d’ une forte population civile, doivent être pensées non seulement dans le temps immédiat de la fin de la guerre, mais également selon un temps long, jusqu’à aujourd’hui, tant furent importants les effets directs et indirects de la contamination nucléaire et des traumatismes de toutes sortes. Ce double bombardement nucléaire est, de ce fait, un événement singulier qui tranche avec les bombardements classiques subis par toutes les grandes villes japonaises, et qui firent globalement bien plus de morts[1]. Seules les villes d’Hiroshima et de Nagasaki ont gardé la mémoire d’un lieu précis du bombardement.

Comment en 70 ans, s’est construite et a évolué la mémoire de cet événement inouï, tant côté japonais qu’américain ?

Une bombe atomique à uranium baptisée Little Boy explosa à 8h15 au-dessus d’Hiroshima [340 000 habitants],  à 600 mètres d’altitude, causant instantanément 70 000 morts par brûlure et souffle, 70 000 autres personnes moururent  de leurs blessures dans les heures et jours qui suivirent, soit à l’automne 1945, la moitié de la population de la ville, avec 140 000 victimes. Le 9, c’est une bombe atomique  différente, au plutonium, plus puissante que la première, qui est larguée au-dessus de Nagasaki[2] [195 000 habitants] à 11h02, causant le décès immédiat de 40 000 personnes [ 80 000  fin 45]. Le relief accidenté « protégea » quelque peu la ville qui ne fut détruite qu’à moitié. L’imprécision des bilans s’explique par l’état de sidération et de catastrophe dans lequel le Japon a été plongé immédiatement après ces bombardements et la fin de la guerre[3].

Dès le premier jour, et durant tout le temps de l’occupation américaine qui prit fin en 1952, une censure implacable fut imposée sur toutes les données concernant les effets des bombes sur les corps et la santé humaine. Les autorités japonaises lors des bombardements parlent vaguement d’ « un nouveau type de bombe » sans en donner la nature, autant par ignorance que par décision politique. Ceci explique que de nombreuses personnes ignorant tout des dangers de l’atome, se rendirent sur place, soit comme sauveteurs, soit pour visiter leur famille et amis. Personne, tant côté américain que japonais, n’était en mesure d’apporter des soins appropriés, on vit alors des gestes dérisoires comme l’administration de fortifiants ou de lavement à l’eau de mer. Les hôpitaux régionaux encore debout étaient dépassés par l’ampleur de la tâche.

Dès l’automne 1945 une commission de médecins et de savants américains vint sur place à Hiroshima étudier les séquelles des rescapés (les Hibakushas), mais sans les soigner. Leurs rapports restèrent confidentiels jusqu’aux années 1980. L’occupation américaine imposa une forte censure, sur toutes les informations ,livres et journaux, pouvant provenir des deux villes « nucléarisées », ainsi, les Japonais eux-mêmes s’auto censurèrent. Les deux espaces détruits furent déclarés zone militaire interdite. Rares sont les journalistes qui purent y accéder[4].

Trois raisons majeures permettent de comprendre cette attitude de censure américaine. Cacher l’information permettait d’éviter une explosion de mécontentement dans un Japon désorganisé et anéanti,  ne pas renseigner les Soviétiques, nouvel ennemi numéro un dans la guerre froide qui commence, et enfin, continuer à justifier l’usage positif de l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique américaine à qui l’on déclare que la bombe, non seulement a mis fin à la guerre, mais qu’elle est « un outil de paix et un garant de la démocratie au Japon [5]».

Les autorités japonaises, l’empereur lui-même, épargné par la justice américaine, contribuent à renforcer cette version d’une bombe perçue comme un mal nécessaire : les victimes sont sacrifiées, les survivants abandonnés à leur sort- ils ont le tort de symboliser la défaite-. Se pose alors, de 1945 à nos jours, la question des survivants, les Hibakusha.

Cette expression japonaise, 被爆者, forgée pour l’occasion, signifie littéralement « gens touchés par l’explosion », et désigne généralement les survivants du bombardement nucléaire, mais le flou de la formule permet d’y incorporer différentes catégories de situations. Sont déclarés Hibakusha, les survivants présents à Hiroshima ou Nagasaki lors de l’explosion, les personnes présentes sur les lieux pour des motifs divers, durant les deux semaines qui suivirent, les personnes irradiées in utero, ainsi que les enfants de parents, irradiés ou non, mais présents dans ces premiers temps après l’explosion. – ce qui constitue donc une deuxième génération-,  d’où un chiffre longtemps en constante augmentation, d’environ 200 000 personnes de nos jours, alors que les seuls survivants directs, âgés de plus de 80 ans, sont de moins en moins nombreux[6]. Le mot Hibakusha désigne également les personnes irradiées décédées[7]. L’ensemble des Hibakusha, pris dans son sens le plus large, morts et survivants, représente environ 450 000 personnes [65% pour Hiroshima et 35% pour Nagasaki à cause du relief accidenté malgré la plus forte puissance de la bombe].

Parmi les personnes présentes le jour du bombardement, surtout à Hiroshima, figuraient des milliers de travailleurs forcés coréens arrivés à l’époque où la Corée était une colonie japonaise. 30 000 sont morts sur les 48 000 qui vivaient à Hiroshima en 1945[8] . Les survivants coréens ont été très longtemps ignorés tant par le Japon que par la Corée, récemment seuls 4300 ont obtenus le statut d’Hibakusha qui leur donne droit à la gratuité des soins.[9]

Dans l’après guerre, parmi les Hibakusha,  la discrimination frappa encore plus durement les femmes, victimes d’une croyance, fort répandue alors, d’un danger de contamination[10]par les maladies des irradiés. La femme, facteur de risque de contamination de la lignée ! De nombreuses femmes cachèrent leur présence sur les lieux, voire même leur lien avec des personnes irradiées, de peur de ne pouvoir se marier, de même, les enfants d’Hibakusha furent victimes d’ostracisme. Dans « pluie noire », le célèbre roman d’Ibuse Masuji publié en 1966,  l’héroïne Yasuko rencontre des difficultés insurmontables pour se marier[11]. Longtemps, les « atomisés » du Japon n’eurent pas de légitimité dans la société d’après guerre, à leurs souffrances physiques s’ajoutèrent des souffrances sociales. Rejetés de la société, souvent sans travail, ils survécurent dans la misère. C’est ainsi que beaucoup d’ Hibakusha gardèrent le silence. La société n’avait pas envie de les entendre, ce qui n’est pas sans rappeler la situation des rescapés des camps en occident lors de leur retour. Cette autocensure des Hibakusha n’a rien à voir avec la censure imposée par l’occupant américain, tellement discrète, qu’elle fut alors ignorée totalement de la plupart des Japonais. Après quelques années d’abandon des victimes, les autorités japonaises élaborèrent enfin un statut officiel d’Hibakusha. La reconnaissance de leurs symptômes et la gratuité des soins médicaux ne datent que de 1957 (cela coïncide avec l’inauguration du parc de la paix à Hiroshima).

Hiroshima  ruines Figaro

Hiroshima dévastée ( photo publiée dans le Figaro)

Depuis quelques années, des survivants changent d’attitude, se sentant investis d’une mission auprès des générations actuelles, ils cherchent à témoigner de leurs souffrances, de leur expérience unique. Certains se font connaître du grand public par différents moyens, films, mangas, conférences, simples rencontres. Chaque année, des milliers d’écoliers japonais peuvent ainsi rencontrer soit à Hiroshima soit à Nagasaki, quelques uns de ces rescapés, qui bien qu’âgés, témoignent d’un discours pacifique, de haine de la guerre et non de l’ennemi. Ces passeurs de mémoire viennent en partie combler le vide des manuels scolaires assez indigents sur la question. Ils sont, au-delà du Japon, devenus la voix des mouvements antinucléaires.

dome pour news letter

Le Dôme (seule ruine conservée à Hiroshima)

Un peu à contre-courant, certains avaient dès le début rédigés leurs souvenirs[12] mais avec la censure et le rejet  des « atomisés » par une société marquée par la pureté, la parution de ces écrits fut tardive. C’est entre autres le cas du Journal d’Hiroshima rédigé par le docteur Michihiko Hachiya, entre le 6 août et le 30 septembre 1945[13]. Ce document qui constitue une source essentielle à notre connaissance des premières semaines, a été publié par morceau dans une revue confidentielle d’hôpital, entre 1950 et 52, et il faudra attendre 1955 pour qu’un médecin américain le fasse publier sous forme de livre aux Etats-Unis. A la même époque, les Editions Albin Michel en firent une traduction française, vite épuisée, vite oubliée, il fallut attendre 2015 pour en avoir une réédition française en poche. Traduit assez tard en japonais, il permit de combler un peu la grande ignorance qu’en avaient les Japonais. Par ailleurs, tout japonais connaît l’histoire pathétique de la petite Sadako Sasaki âgée de seulement deux ans à Hiroshima, qui survécu une dizaine d’années. Pour survivre à sa leucémie déclenchée tardivement, elle crut bon de tenter de réaliser 1000 grues en papier (origamis)  afin de voir son voeu de guérison se réaliser, comme le veut une tradition, mais la mort l’emporta le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans, après n’avoir confectionné que 644 grues. La statue  de Sadako, une grue en or dans les mains, se dresse depuis dans le parc de la paix à Hiroshima, avec cette inscription : Ceci est notre cri.  Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde. Des millions de petites grues en papier sont confectionnées par tous les écoliers de passage sur le site, visité au moins une fois dans la scolarité.

Nagasaki statue de la paix

Statue de la paix à Nagasaki

Qu’en est-il de nos jours de la mémoire officielle de ces deux bombardements nucléaires ? Cette question doit être resituée dans la problématique générale de la mémoire globale de la guerre. Le Japon a bien du mal a assumer son passé militariste, les épouvantables exactions commises à l’égard des Chinois et des Coréens, entre autres. Les massacres de Nankin sont rapidement abordés dans les manuels scolaires comme dans les musées. Le passé d’agresseur est occulté le plus souvent, au profit d’une posture victimaire avec les bombardements atomiques. Ces derniers sont déconnectés de l’ensemble de la guerre et présentés comme une atrocité singulière. L’empereur est disculpé, les fautes rejetées sur les militaires, la paix est exaltée. Dans les deux villes, les sites se nomment parcs de la paix, le monument commémoratif principal à Nagasaki est la statue de la paix[14]. La solution mémorielle adoptée à Nagasaki, de nature plutôt spirituelle reliant la douleur (les morts) à l’espérance (la paix), diffère grandement avec celle d’Hiroshima, plus connue, plus touristique, plus cognitive,  avec son musée mémorial.

 

C’est tout le Japon qui cherche à se présenter comme le pays de la paix. Même si l’imprégnation religieuse du shinto[15] est actuellement moindre qu’à l’époque de la guerre, la conception culturelle de la paix japonaise est une affaire de prière. Les vivants doivent se protéger des défunts, de leurs âmes irritées, notamment de ceux ayant péri de mort violente, par des cérémonies d’apaisement des âmes (chinkon sai). La paix des défunts comme préalable à la paix du monde ![16] Si culturellement il en est ainsi, l’approche juridique officielle est différente : l’article 9 de la Constitution du 3 mai 1947 qui se donne la paix comme objectif, stipule : il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. Ce sont en fait les lois qui fondent la paix. La paix ainsi exprimée n’est rien d’autre que ce refus d’un retour possible des drames liés à la guerre. Sur les deux lieux de la bombe, la paix est associée systématiquement au souvenir des morts, elle n’est pas dissociée du travail de mémoire.

La mémoire japonaise est complexe, difficile à saisir pour les occidentaux.  Beaucoup de Japonais aujourd’hui sont à la fois parfaitement conscients du caractère violent et agressif des armées impériales entre 1937 et 1945, et persuadés que le pays est ressorti victime de la guerre. Il y a un côté Janus dans la mémoire nippone. Le risque pour un Occidental est de n’en voir qu’une seule face. Et, quand on perçoit les deux, il est tentant de les interpréter comme un signe de duplicité. Or il faut accepter telle quelle l’existence de cette complexité, car elle est au fondement du sentiment pacifiste qui anime la majorité des Japonais .. [17]. Les Japonais pensent qu’ils ont plus souffert que fait souffrir[18]

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Les bombardements de mars 44 sur Tokyo firent plus de 100 000 morts.

 

 

 

 

[2] En raison du mauvais temps sur la ville de Kokura ( actuelle Kita Kyûshû),  en tête de liste, ce fut la ville de Nagasaki qui fut choisie au matin même du 9 aout. Déviée par le vent, la bombe au plutonim tomba sur le quartier chrétien  d’Urakami et non sur les usines Mitsubishi, objectif stratégique. Se trouvaient là, de nombreux étrangers dont des milliers de prisonniers coréens et quelques cent aines de Chi

 

 

 

 

[3] Nous ne disposons que d’estimations, notamment celles du Département de l’Energie des Etats Unis (DOE Department of Energy)

 

 

 

 

[4]  Ce fut le cas exceptionnel de Georges Weller qui écrit sur Nagasaki pour le Chicago Daily News. Confisqué, son article ne réapparaîtra qu’en 2006. Un article de John Hersey pour le New Yorker en date du 31 août 1945, décrit la situation à Hiroshima. L’Australien Wilfred Burchett réussit à publier un papier sur Hiroshima pour son journal Daily Express du 6 septembre. Ses photographies sont par contre confisquées. James de Coquet se rend à Hiroshima et  écrit un article pour le Figaro un mois après le bombardement, de même Robert Guillain correspondant de l’Agence Havas (future AFP) se rend à Hiroshima avant de devenir journaliste au Monde.

 

 

 

 

[5] Pour connaître les réflexions en contexte américain, lire l’article de Maya Todeschini « Le destin des survivants », in L’Histoire n° 413-14 juillet- août 2015, p104.

 

 

 

 

[6] Le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales publie les statistiques concernant les détenteurs du livret de santé des victimes de la bombe atomique. Il donne le chiffre de 183 519 en mars 2015 contre 372 264 pour mars 1981.

 

 

 

 

[7]  Le mémorial de la paix à Hiroshima comporte  221 000 noms de morts des conséquences directes et indirectes. L’estimation « finale » est de l’ordre de 260 000 morts pour Hiroshima.

 

 

 

 

[8] Le contingents d’irradiés coréens constitue au moins 10% des victimes.

 

 

 

 

[9] En 2005, un collectif d’hibakusha coréens a obtenu gain de cause suite à un procès contre l’Etat japonais.

 

 

 

 

[10] Cette idée reçue vient s’ancrer dans tout un arrière plan culturel lié à l’idée de pureté

 

 

 

 

[11] Porter à l’écran en 1980, cela montre qu’à l époque le sujet était encore très sensible.

 

 

 

 

[2] Lire quelques extraits traduits en français dans Barthélémy Courmont, Le Japon de Hiroshima, l’abîme et la résilience, éditions Vendémiaire, 2015, 284 p.

 

 

 

 

[13] Michihiko Hachiya, Journal d’Hiroshima, collection texto, 2015, 300 p.

 

 

 

 

[14] Pour un commentaire du rôle de cénotaphe de cette statue-monument, cf Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.307. Cette grande statue de bronze, haute de 10 m, œuvre de kitamura Seibo, figure un homme assis, un bras pointé vers le ciel, d’où est venue la bombe, l’autre tendu à l’horizontale diffuse l’esprit de paix, les yeux sont fermés pour une prière en souvenir des victimes, la jambe fléchie signifie la méditation (bouddhisme, svastika) et la réflexion pour l'avenir, la jambe avec le pied sur le sol montre la nécessité de se lever et d'agir contre l’armé atomique. Inaugurée en 1955 pour le 10e anniversaire de l’évènement., elle trône au fond d’une immense esplanade de façon à n’être vue que de face, pour de grandioses cérémonies commémoratives. Chaque 9 août ,la cérémonie organisée de manière immuable, fait vivre cette œuvre monumentale comme un objet de culte majeur pour la démocratie japonaise. Nous sommes un peu dans le cadre d’une religion civile. De nombreux écoliers en uniforme, dos à la statue, font corps avec elle face à la foule sur l’esplanade, représentant ainsi le présent dans sa promesse de paix, la statue, elle, représente la catastrophe du 9 août « ainsi qu’un certain ordre nécessaire pour que jamais un tel évènement ne se reproduise » [Michael Lucken op.cit.] .La foule qui fait face, y compris les autorités politiques,  constitue les « fidèles » de la cérémonie, symbolise la nation japonaise dans son unité. Le monument ainsi, concilie passé et avenir, de manière totalement déconnectée de l’ensemble de la guerre.

 

 

 

 

[15] Sur le shinto voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/2010/10/le-shintoisme-%E7%A5%9E%E9%81%93-une-specificite-japonaise/

 

 

 

 

[16] Sur cette problématique voir notre article Yasukuni : le sanctuaire de la discorde ,sur le site Jacques Cartier. http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=yasukuni&searchsubmit=

 

 

 

 

[17] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.330.

 

 

 

 

[18] Jean-Marie Bouissou Directeur de recherche à Sciences-Po, spécialiste du Japon. In La Croix 13 août 2015.

 

 

 

 

 

 

 

Il est bon tout d’abord de rappeler ce qu’est ce sanctuaire Yasukuni et ce qu’il représente à la fois pour le Japon et  pour les pays proches durablement marqués par les exactions japonaises lors de la seconde guerre mondiale.

1-  Le sanctuaire Yasukuni (靖国神社, Yasukuni-jinja), est un grand sanctuaire shinto[1]  construit à Tôkyô (arrondissement de Chiyoda- ku)  en 1869 au moment même où le Japon entre dans l’ère moderne avec la restauration du pouvoir impérial (go ishin).

Cette révolution, « marche vers les lumières de la civilisation » ouvre l’ère Meiji (明治時代)[2]– gouvernance éclairée qui pratique l’ouverture au monde, c’est-à-dire à cette époque, une occidentalisation-. 

« La décision de faire correspondre l’ère du calendrier au règne de l’empereur doit être comprise comme une accentuation du caractère « spécial » de la personne impériale » souligne Pierre-François Souyri[3]. Ce nouveau cours se dote d’un nouveau décor ; le gouvernement quitte Kyôto pour Edo rebaptisé Tôkyô, l’empereur s’y installe dans l’ancien palais du Shôgun. L’une des premières mesures, de ce nouvel Etat désormais centralisé, fut de rétablir un ministère des Cultes et des Rites en charge des affaires religieuses, qui installe une séparation entre les deux « religions », shinto et bouddhiste, système où le shinto, lié à l’empereur, se retrouve au premier plan.

C’est dans ce contexte qu’en 1869, un  sanctuaire  officiel shinto est inauguré à Tôkyô, [Tōkyō Shōkonsha 東京招魂社, Tōkyō Shōkonsha] à faible distance du palais impérial,  avec l’objectif de vénérer la mémoire des hommes morts au combat pour l’empereur lors de la « guerre civile »qui opposa les partisans de l’ancien régime (avec le Shôgun) à ceux du nouveau (restauration du pouvoir impérial). Dix ans plus tard, cette sorte de premier monument aux morts japonais prendra le nom de Yasukuni jinja, à savoir, le «  sanctuaire du pays apaisé[4] ».

Par la suite, bien au-delà de l’ère Meiji, le sanctuaire abrita la mémoire de tous ceux qui sont morts dans les différentes guerres, au nom de l’empereur, et cela jusqu’à l’extrême fin de la seconde guerre  mondiale en 1951. Il faut bien comprendre l’idéologie de l’époque du shinto d’Etat, tout mort au nom de l’empereur a droit à des égards, peu importe les actes commis, la référence est le nationalisme et non les Droits de l’Homme. Ce monument ne dit pas « plus jamais ça ! » comme le ferait un monument aux morts français après 1818, mais, « soyez fiers, votre tour viendra [5]! »

Avec la réforme imposée par les Américains, le shintoïsme n’est plus religion d’Etat, il y a une séparation du politique et du religieux, et de plus, le sanctuaire Yasukuni est sorti de l’Association des sanctuaires shinto (神社本庁, Jinja Honchō), organisme religieux chargé de superviser environ 80 000 sanctuaires shinto du pays. Yasukuni est indépendant, tant des structures religieuses que politiques, ses prêtres sont donc libres de leurs choix de défunts à honorer. C’est ainsi qu’ils  ont admis près  de deux millions et demi  de soldats et civils[6] morts « pour l’empereur », à savoir pour le pays, entre 1868 et 1951. Divinisés (kami) leur nom figure sur le « livre des âmes » de Yasukuni jinja. L’inscription est décidée par le sanctuaire sans consultation des familles, certaines, dont des familles taiwanaises ont intenté en vain un procès contre le sanctuaire et souhaitent que leurs parents soit désinscrits, ce qui ne peut se faire au dire des responsables du Yasukuni. Pour le dire autrement, les individus sont dépossédés du moindre droit, comme pendant la période impérialiste. Le principe de fonctionnement reste l’empereur, pas le peuple japonais. Les archives avec fichiers sur chaque personne vénérée sont entreposées dans un petit bâtiment adjacent, le Reijibo Hoan-den[7]. Il arrive que des familles viennent questionner les responsables du sanctuaire pour savoir si tel ou tel membre tué aux combats jadis est inscrit sur les registres, car il n’y a pas vraiment de publicité faite au fur et à mesure des inscriptions. Récemment, 12 nouveaux cas ont subi le rituel d’apothéose prévu pour devenir kami.

L’enceinte du sanctuaire comprend également deux autres lieux :

–         un sanctuaire adjacent, le Chinreisha (鎮霊社 : « sanctuaire apaisant l’esprit ») avec une double  vocation élargie, d’une part  à tous les morts japonais lors des guerres, non inscrits au Yasukuni jinja, y compris à ceux qui furent contre l’empereur à l’époque Meiji,[8] et d’autre part, aux morts ennemis du Japon lors de la seconde guerre mondiale. Ce lieu est assez peu connu y compris des nombreux pèlerins qui viennent honore un membre de leur famille au Yasukuni jinja.

–         Un musée de la guerre, le Yushukan,( 遊就館)qui retrace les activités guerrières japonaises depuis le Meiji. On privilégie les aspects techniques, héroïques et l’on passe sous silence la plupart des atrocités commises.[9] Un lieu de mémoire quelque peu sélectif voire révisionniste.

2- Pourquoi ce sanctuaire est-il objet de polémiques internes  et de tensions internationales ? Les raisons en sont diverses et de registres différents.

·       a-  Le principal problème vient de la présence sur les listes du Yasukuni jinja de criminels de guerre.

Au-delà des réactions émotionnelles habituelles, comment rendre compte de cela ? C’est un fait avéré, le Japon a commis de nombreuses exactions et atrocités dans les territoires occupés lors de la guerre[10]. Il est nécessaire pour tenter de comprendre, de se remémorer à grands traits les circonstances à la fois de l’épuration et des procès pour crimes de guerre.

–         l’épuration a surtout concerné les cadres de l’armée, de la police et des partis politiques.  Au total cela concerna 220 000 personnes. Mais, faute de nouveaux viviers et notamment face à la nécessité de contrer la montée du communisme régional, la plupart sont progressivement réhabilités au début des années 50. Kishi Nobusuke, ex criminel de guerre, soustrait à la justice par la volonté américaine, sera même Premier ministre en 57-58.

–         L’exemplarité n’est pas meilleure si l’on s’intéresse aux procès des criminels de guerre. Les « Américains ont incarcéré 250 criminels de guerre présumés dans la prison de Sugamo, à Tôkyô, et 5700 autres dans les pays libérés du joug japonais. Parmi ces derniers, 920 seront exécutés. A Tôkyô, 18 généraux, 4 anciens Premiers ministres et 6 diplomates comparaissent devant 11 juges délégués par les nations victorieuses, sous l’inculpation d’avoir  conspiré pour déclencher une guerre d’agression  dont ont découlé divers crimes de guerre et contre l’humanité. Leur procès s’ouvre le 3 mai 1946 et dure 30 mois »[11].Une partie seulement des prisonniers de Sugamo sera jugée et condamnée dont le général Tôjô Hideki commandant en chef des forces armées et chef du gouvernement. Une grande partie des prisonniers ne sera pas jugée. L’empereur et toute sa famille, de la volonté des Américains, ne seront pas inquiétés. L’empereur Hirohito fait preuve d’une soumission exemplaire. C’est le général Matsui Iwane qui est exécuté pour les massacres de Nankin en 1937, massacre commis par l’armée que commandait le prince Asaka Yasuhiko, oncle de l’empereur. « La thèse de l’irresponsabilité de Hirohito, bien que contredite par les mémoires de plusieurs hauts dignitaires de la cour, reste encore une vérité officielle que les groupes d’extrême droite japonais n’hésitent pas à faire respecter, au besoin par la violence . Cette manipulation rendra un bien mauvais service au japon. Le procès bâclé de Tôkyô, en nourrissant l’idée que le mal et le bien sont difficiles à démêler dans ce que l’impérialisme japonais a perpétré en Asie, empêchera le Japon de regarder son passé en face et de se réconcilier avec ses plus proches voisins, la Chine et la Corée.[12]»

–         Les criminels de guerre emprisonnés, de classe A – les dirigeants directement responsables- et de classes B et C –meurtres de civils et exactions commises à l’égard des prisonniers-, ont été libérés en 1956-58[13] suite à diverses pressions notamment d’associations de familles. Le mouvement d’opinion publique en leur faveur commence dès l’entrée en vigueur du traité de paix de San Francisco de 1952 (pétition de 40 millions de signatures en vue de leur libération). En 1959 le sanctuaire a commencé à consacrer un millier de personnes issues des catégories B et C. Quelques années plus tard, une liste élaborée par le Ministère de la santé et des Affaires Sociales, comprenant des victimes militaires de la guerre ainsi que des criminels de guerre, est envoyée au sanctuaire pour déification, chose faite par le nouveau Grand prêtre, Nagayoshi Matsudaira[14] dès son entrée en fonction en 1978. Dans cette liste figurent 14 criminels de guerre de classe A. D’un point de vue shinto, le fait d’être ainsi déifié et inscrit au  Yakusuni entraîne de facto le pardon de toutes les fautes, mais en fait, ce pardon n’avait-il pas déjà été accordé par les différentes démarches d’une partie de  l’opinion publique ? Cette décision prise le 31 janvier 1969 est volontairement tenue secrète à l’époque, elle ne sera effective que le 17 octobre 1978 : 14 criminels de guerre de classe A dont Hideki Tojo sont consacrés comme Martyrs de Showa (昭和殉難者, Shōwa junnansha ).Nous connaissons depuis peu cet agenda grâce à des documents officiels publiés le 28 mars 2007 par la Bibliothèque nationale de la Diète (Parlement)[15]

–         Depuis 1978 précisément, l’empereur Hirohito refuse d’aller se recueillir au Yakusuni, nous n’en connaissons la raison que depuis 2006 lorsqu’après le décès du Grand prêtre, le journal Nihon Keizai Shimbun publie un extrait du carnet de notes de Tomohiko Tomita, conseiller de l’empereur dans lequel il rapporte qu’Hirohito en privé avait exprimé son grand mécontentement face à la présence de ces criminels de guerre au sanctuaire. Etait-ce pour respecter le nouveau cours pacifiste du Japon promis au Américains ? Comme souvent, l’attitude de l’empereur peut nous sembler ambiguë, car lors des grandes cérémonies de printemps et d’automne, l’empereur envoie au sanctuaire un émissaire spécial, en costume de cour Heian[16], chargé d’apporter les offrandes impériales aux morts déifiés pour les réconforter . Ce rituel shinto est essentiel afin d’obtenir la propitiation des kami par crainte de leur pouvoir maléfique. L’argument est souvent repris par les partisans de la présence de ces criminels au sanctuaire. L’empereur actuel suit la même voie.

–         Les symboles impériaux sont omni présents au Yasukuni : la fleur de chrysanthème à 16 pétales, sur la porte d’entrée, sur les rideaux de la salle de culte, jusqu’au miroir à l’intérieur[17] (cadeau personnel de l’empereur Meiji).

–         Dans une partie de l’opinion publique japonaise un fort doute subsiste sur la partialité des juges de Tôkyô après la guerre depuis que le juge indien Radhabinod Pal en ait posé la critique lui-même. Une justice de vainqueurs appliquée au Japon, alors que personne n’a jamais jugé les crimes commis par les Américains soit à Tôkyô par bombardements classiques, soit à Hiroshima et Nagasaki. Cet argumentaire fait comprendre les libérations de 1958, voir même les introductions au sanctuaire.

·        b- Une deuxième série de raisons de polémiques est d’ordre juridique.

Depuis la réforme imposée par les Américains suite à la défaite, le Japon connaît un régime de séparation du religieux et du politique. Selon la constitution proclamée le 3 mai 1947 l’article 20 est ainsi rédigé : La liberté de religion est garantie à tous. Aucune organisation religieuse ne peut recevoir de privilèges quelconques de l’État, pas plus qu’elle ne peut exercer une autorité politique. Nul ne peut être contraint de prendre part à un acte, service, rite ou cérémonial religieux. .
En effet, en 1946, au terme de leur victoire inconditionnelle, les Alliés ont contraint le Japon à supprimer toute référence constitutionnelle à la religion d’État qu’était le shintoïsme, ainsi qu’au culte rendu à l’empereur du Japon
[18].

–          Les visites au sanctuaire effectuées soit par un Premier ministre ou par des parlementaires suscitent toujours une vive polémique tant au Japon qu’à l’extérieur, notamment en Chine et en Corée à qui ce geste rappelle de forts mauvais souvenirs liés au nationalisme guerrier du Japon. Qin Gang, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinoises, a déclaré que les provocations de ce dirigeant japonais à l’encontre de la justice et de la tendance historique avaient donné des motifs de préoccupation suffisants à ses voisins asiatiques et à la communauté internationale pour qu’ils restent extrêmement vigilants quant à la voie que choisira le Japon dans l’avenir[19]. Toute la question est de savoir si ces visites sont effectuées à titre privé ou officiel, cela est parfois ambigu. Lors de la signature du registre du sanctuaire, l’homme politique indique sa fonction,  soit de personne privée (shijin (私人), soit de ministre (shushō (首相), ce qui est toujours rapporté par la presse. La cour suprême du Japon a récemment  fait savoir que les visites du Premier ministre et de l’empereur étaient constitutionnelles. Cela n’empêche pas l’opinion publique d’être divisée sur le sujet. Certains ont émis l’hypothèse de construire un autre sanctuaire, officiel celui-la et laïque pour rendre hommage aux morts des guerres, mais les spécialistes du rite shinto s’y opposent, on ne peut transférer disent-ils les personnes consacrées dans un autre lieu[20], même pas dans le petit sanctuaire annexe le Chinreisha. Le shinto n’est plus officiellement la religion d’Etat depuis 1945, mais on respecte encore son idéologie affirmant que toute personne ayant combattu pour l’empereur doit être considéré comme esprit héroïque (un eirei 英霊) et de droit trouve sa place au Yasukuni.

·      c-  Enfin, les raisons d’ordre politique placent nettement le sanctuaire Yasukuni du côté des traditionalistes, de l’extrême droite, du nationalisme.

L’exemple de l’association Izokukai (遺族会) est à cet égard significatif. A sa création en 1947 la Izoku Kōsei Renmei (遺族厚生連盟), Union du bien-être des familles des morts à la guerre a pour objectif « d’aider les veuves, les orphelins et les parents âgés de ceux qui sont morts en Asie et dans le Pacifique ainsi que de faire pression sur le gouvernement dans l’intérêt des familles [21]». En 1953 l’organisation prend le nom d’ Izokukai [遺族会] avec comme  nouveaux objectifs de prier les eirei (esprits héroïques), pour apporter le bien-être aux familles des morts à la guerre. Ceci est considéré comme un virage nationaliste en lien avec les valeurs du parti libéral démocrate dont la volonté de restaurer le culte shinto et le pouvoir de l’empereur comme chef d’Etat est parfois affichée. En 1962  Okinori Kaya,[22] un ex criminel de guerre de classe A devient le Président de l’Association. Le lien est donc assez net entre le pouvoir (accaparé par le PLD), l’association Izokukai (qui joue le rôle d’interface) et le sanctuaire Yasukuni.

3- Avec ces données en arrière-plan, comment comprendre la décision récente en décembre 2013 de Shinzo Abe de visiter le sanctuaire Yasukuni ?

C’est la seconde fois qu’il exerce la charge de Premier ministre. Après un premier exercice court, de septembre 2006 à septembre 2007, il retrouve son poste en décembre 2012. Sa visite au Yasukuni marque l’anniversaire d’un an de pouvoir et coïncide avec le jour anniversaire de Mao en Chine (pure coïncidence bien entendu !) Lors de son premier passage il s’était abstenu d’une visite officielle. Il y a donc dans ce geste de 2013 une volonté politique affichée, laquelle ?

Pour en comprendre les ressorts, il est essentiel de rappeler qu’il appartient au PLD (il en fut même à plusieurs reprises le dirigeant), parti conservateur, qui depuis sa création en 1955, a pratiquement toujours été au pouvoir. Certes ce parti conservateur est traversé par de nombreux courants, mais quelques lignes de fond se dégagent notamment avec Shinzo Abe. Il s’agit globalement de vouloir tourner la page de l’après-guerre imposé par les Américains et affirmer que le Japon est de retour comme puissance à part entière. Cette posture implique une volonté de modifier la constitution pour en gommer « les aspects inadaptés à l’esprit japonais ». [Trop de droits, pas assez de devoirs] Pouvoir réarmer le pays, redonner du pouvoir à l’empereur, reconsidérer le shintoïsme comme élément clef culturel du pays, redonner de la fierté (mettre fin par exemple au « sentiment de culpabilité » à propos des guerres menées par le Japon que véhiculent les manuels scolaires[23], « écrits par des gauchistes » dit-on au PLD, une grande réforme morale scolaire est souhaitée… [Lire la note 22 qui renvoie à un important travail sur les manuels scolaires japonais].

Shinzo Abe, un faucon du parti, prend son grand père maternel, Nobusuke Kishi, comme modèle en politique, ce dernier fut certes Premier ministre de 1957 à 60, mais aussi, auparavant, emprisonné de 1945 à 48 comme suspect de crime de guerre de classe A pour ses activités en Mandchourie occupée. En 1941 il est nommé par Tojo Ministre du commerce et de l’industrie et, à ce titre, il organisa le travail forcé jusqu’en 1945.

« La politique au Japon fonctionne en clans liés entre eux par des liens familiaux très forts. Il (Abe) tient son pouvoir de ses ancêtres… Dans ce cadre familial japonais on se doit d’être fidèle à sa famille, on ne peut pas la trahir, d’autant que Shinzo Abe  doit son poste à ses illustres parents…..Le message destiné à ses voisins, chinois surtout, est clair : le Japon ne se laissera pas faire dans la crise territoriale qui l’oppose à la Chine », affirme Jean-François Sabouret, spécialiste du Japon[24].

Pour l’heure, le Premier ministre Abe a la majorité dans les deux chambres, mais l’opinion ne semble pas prête pour un changement de constitution, sauf si… la Chine allait trop loin dans sa nouvelle volonté de puissance en Mer de Chine.

In fine, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que ce sanctuaire Yasukuni dont le nom signifie « sanctuaire du pays apaisé », soit devenu une pomme de discorde, non seulement avec les pays voisins, mais également à l’intérieur du pays.

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 


[2]  Cette appellation est officialisée en octobre 1868, le jeune empereur Mutsuhito deviendra à sa mort Meiji.

[3] François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 628 p., 2010, p.446.

[4] Ce n’est pas un monument pour toutes les victimes de la guerre, seuls les soldats du « bon côté » y sont présents, contrairement à ce qu’aurait voulu réaliser Franco en Espagne après la guerre civile avec El Valle de los Caídos (La Vallée de ceux qui sont tombés). La guerre « civile » japonaise (1868-69) ou plutôt une guerre de clans [La guerre de Boshin [戊辰戦争, Boshin sensō ] fit environ 3500 morts. Notons que la diplomatie française ne se trouvait pas du bon côté !

[5] Takahashi Tetsuya, Morts pour l’empereur, la question du Yasukuni, 2011. Belle analyse du sujet mais qui n’ose jamais aller au fond des interrogations, on sent que le texte a été écrit en japonais vers 2005 à une époque où le japon s’engage avec les Américains au Proche-Orient et projette pour la première fois des militaires hors du pays.

[6] Il y a des femmes (par exemple les infirmières de l’escadron Himeyuri enrôlées de force à Okinawa en 45), des enfants (les 800 écoliers qui se trouvaient sur le Tsushima-maru coulé en 44 par un sous-marin américain), des Coréens et Taiwanais qui avaient obtenu la nationalité japonaise lors de l’occupation, et quelques personnalités.

[7] Construit en 1972, les registres sont en papier de riz  spécial fait main.

[8] Ce petit sanctuaire en bois construit en 1965 comporte deux « sièges » pour Kami , pour les deux catégories.

[9] Par exemple le moteur de locomotive de 1936 exposé à l’entrée est prétexte à rappeler que la ligne de chemin de fer sur laquelle elle circulait en  Birmanie fut difficile mais sans rappeler les 90 000 morts que cela a occasionné (prisonniers de guerre, ouvriers locaux, Japonais réquisitionnés).

[10] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_de_guerre_japonais

[11] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.31

[12] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.32

[13] Sur cette histoire complexe cf Yomiuri Shimbun “Yasukuni: Behind the Torii: From government-run shrine for war heroes to bone of contention” in The Asian-Pacific Journal: Japan Focus, 15 juin 2005 http://www.japanfocus.org/-Yomiuri-Shimbun/1967

[14] Matsudaira est le nom d’une grande famille traditionnelle japonaise,  Nagayoshi Matsudaira est le fils de Yoshitami Matsudaira, qui était le grand intendant de la maison impériale dans l’immédiat après guerre. L’empereur aurait dit « le fils a ignoré l’esprit du père qui tenait beaucoup à la paix ».

[15] Ce dossier constitué de documents déclassifiés est actuellement à la Bibliothèque du Congrès améric

[16] Epoque de l’histoire japonaise de 794 à 1185. Les offrandes impériales consistent en tissus de soie de 5 couleurs, elles s’ajoutent à celles des prêtres : vin de riz (saké), bière, cigarettes..

[17] Le miroir fait allusion au mythe de la déesse Amaterasu, déesse du soleil, ancêtre des empereurs.

[18] Cf en français le texte de la constitution japonaise http://mjp.univ-perp.fr/constit/jp1946.ht

[19] Un fait passé inaperçu en France à l’époque est la visite  au Yasukuni le 7 juin 2007 de l’ancien Président de la République chinoise, Lee Teng-Hui, venu  honorer son frère mort au combat côté japonais alors que Taiwan était colonisé. Le geste n’a pas vraiment plu à Pékin.

[20] Un autre lieu possible, tout proche, pourrait être le cimetière national Chidorigafuchi qui accueille plus de 350 000 tombes de morts de la dernière guerre non identifiés, essentiellement des soldats.

[21] http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverses_sur_le_sanctuaire_Yasukuni

[22] Il fut ministre des finances de 1941 à 44, condamné en 1948 à 20 ans d'emprisonnement. Libéré sous contrôle judiciaire en 1955, il devient ministre de la Justice de 1957 à 1960.

[23] Daniel Sneider Les manuels d’histoire et la guerre en Asie : des interprétations divergentes

http://www.nippon.com/fr/in-depth/a00703/

« Cela fait trente ans que les livres d’histoire japonais et la façon dont ils présentent la période de la guerre  sont au cœur d’une polémique internationale de façon pratiquement constante. Leurs détracteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du Japon, leur reprochent de faire preuve d’une volonté délibérée de ne pas assumer la responsabilité du déclenchement de la Guerre en Asie-Pacifique et de ne reconnaître ni les souffrances que les armées japonaises ont infligées aux populations des pays qu’elles ont conquis en Asie ni les crimes qu’elles ont commis aux cours des combats qui les ont opposées aux Alliés. La décision des responsables du système éducatif japonais d’approuver certains manuels ou de revoir et de reformuler leur contenu est considérée comme une preuve des tendances nationalistes japonaises. Et chose beaucoup plus grave, on va même jusqu’à accuser les livres d’histoire japonais de ne pas éduquer correctement les nouvelles générations à propos de leur passé.

Ces critiques ne sont certes pas totalement dépourvues de fondement. Les manuels d’histoire japonais ne donnent pas beaucoup de détails sur la période où le Japon a colonisé une partie de l’Asie, et en particulier sur ce qui s’est passé en Corée. Ils omettent ou minimisent certains des aspects les plus critiqués de l’époque de la guerre, notamment le recrutement forcé de femmes dites « de réconfort » contraintes de se prostituer pour les soldats de l’armée impériale japonaise. On a même vu à diverses reprises la Commission de vérification des manuels scolaires du ministère de l’Education nationale japonais tenter d’édulcorer la description de l’agression japonaise, à la suite de pressions exercées par des conservateurs révisionnistes et leurs partisans.

Mais les résultats des travaux du  projet « Divided Memories and Reconciliation » du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (APARC) de l’Université Stanford remettent en cause les préjugés largement répandus sur les manuels d’histoire japonais. Ce programme de recherches que j’ai dirigé avec le professeur Gi-Wook Shin a pris la forme d’une étude sur plusieurs années dont l’objectif était de comprendre comment la mémoire historique de la période de la guerre s’est constituée. Nous avons d’abord étudié les manuels d’histoire, puis le rôle de la culture populaire, et en particulier du cinéma et de l’opinion des élites, dans la formation des interprétations historiques de la période de la guerre. Nous avons adopté une approche comparative en mettant le Japon en parallèle avec certains des principaux pays engagés dans la guerre du Pacifique entre autres la Chine, la Corée du Sud et, bien entendu, les Etats-Unis ».

[24] In La Croix, 27 décembre 2013 ; J.-F. Sabouret, est l’auteur de « Japon, la fabrique des futurs » CNRS éditions, 78 p.2011. Ceci n’apparaît pas dans les commentaires volontiers apaisants formulés par Abe après sa visite « Aujourd’hui, j’ai rendu visite au sanctuaireYasukuni et exprimé mes sincères condoléances, mes respects et j’ai prié pour les âmes de tous ceux qui avaient combattu pour le Japon et fait le sacrifice ultime. J’ai également visité Chinreisha, un monument de prière et de commémoration des âmes de toutes les personnes, indépendamment de leurs nationalités qui ont perdu leur vie durant la guerre, mais qui ne sont pas enchâssés dans le sanctuaire de Yasukuni… En priant pour les âmes des morts de la guerre, le caractère précieux de la paix dont jouit aujourd’hui le japon m’a intimement touché. La paix et la prospérité actuelles du Japon n’ont pas été établies seulement par ceux qui vivent aujourd’hui. La paix et la prospérité dont nous jouissons aujourd’hui se sont construites sur les précieux sacrifices de nombreuses personnes qui ont péri sur le champ de bataille en souhaitant le bonheur de leurs très chères épouses et enfants, et en pensant à leurs pères et leurs mères qui les ont élevé » http://www.itinerarium.fr/visite-au-temple-yasukuni-declaration-du-premier-ministre-japonais-shinzo-abe/

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra