Nul n’est prophète en son pays. David Galula, le plus grand stratégiste français de la contre-insurrection, a été ignoré en France jusqu’à ce que le général américain David Petraeus mette sa théorie en pratique en Irak et en Afghanistan. Voici une brève biographie de Galula.

            I. De l’Afrique française du Nord à la Libération

            David Galula est un stratégiste français, né à Sfax, Tunisie, le 10 janvier 1919, fils d’Albert Galula et de Julie Cohen. Le 28 octobre 1924, la famille Galula obtient la nationalité française en vertu du décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui accordait la citoyenneté française aux Israélites d’Algérie. En 1926, la famille Galula émigre au Maroc. Le jeune David intègre le lycée Lyautey à Casablanca en 1930. Il prépare Saint-Cyr à Paris en 1938.

            En octobre 1939, il intègre l’École militaire de Saint-Cyr, promotion 126, Amitié franco-britannique,  1939-1940. La guerre réduit sa scolarité à six mois.

            Il est rappelé à Aix-en-Provence après l’armistice du 22 juin 1940. En avril 1941, il commence une scolarité complémentaire de quatre mois à Aix-en-Provence, pour achever sa formation de saint-cyrien. Il est radié des cadres de l’armée le 2 septembre 1941 en vertu de la loi antisémite de Vichy.

            Il part en mission spéciale à Tanger en 1942. Il rejoint donc l’Afrique du Nord et l’armée d’Afrique ; il est réintégré par le général Giraud comme lieutenant en juillet 1943. Il combat avec la 9e Division d’Infanterie Coloniale de la 1e Armée française pour libérer l’île d’Elbe (17-19 juin 1944). C’est l’opération Brassard. Il reçoit une citation pour sa bravoure sous le feu ennemi et il est promu lieutenant le 19 juin 1944 avec effet rétroactif au 20 mars 1942. Il participe ensuite à l’opération Dragoon (débarquement en Provence) et combat pour la libération de Toulon. Il participe à  la libération de la France.

            II. Le soleil se lève à l’Est

            En octobre 1945, il part en Chine comme assistant-attaché du général Jacques Guillermaz (1911-1998), sinologue réputé. De 1946 à 1949, il est en poste à l’ambassade de France à Pékin. En avril 1948, envoyé en mission à l’intérieur de la Chine, il est capturé par les communistes ; il observe et étudie leurs méthodes de contrôle et d’endoctrinement des populations. Il est promu capitaine en juillet 1948. Lors d’une réception diplomatique à l’ambassade de France, en septembre 1948, David Galula rencontre une jeune Américaine, diplômée de l’université du Minnesota et employée du département d’État américain, Ruth Morgan. La jeune femme tombe éperdument amoureuse du militaire français et, malgré les conseils de ses amies, qui se méfient de la réputation de légèreté des Français, elle l’épouse le 14 août 1949. Galula parle anglais et Ruth se met à étudier le français.

            Au printemps 1949 et en septembre 1950, Galula fait partie de la commission spéciale des Nations Unies sur les Balkans (UNSCOB) et il est envoyé comme observateur de l’ONU à la fin de la guerre civile en Grèce.

            De 1951 à 1956, il est attaché militaire à Hong Kong, où il rencontre le général William C. Westmoreland, qui fut commandant en chef américain au Vietnam du Sud de 1965 à 1968. Hong Kong est un véritable observatoire des révolutions du Sud-Est asiatique, avec la guerre d’Indochine et les insurrections en Malaisie et aux Philippines. En avril 1955 se tient la fameuse conférence de Bandung, en Indonésie, où 29 pays du Tiers Monde entrent en scène pour condamner le colonialisme en général et la politique française en Tunisie, en Algérie et au Maroc en particulier.

            En septembre 1955, Galula participe à la conférence de Manille aux Philippines sur la contre-insurrection. Il quitte Hong Kong en février 1956 et rentre alors en France. Après quelques mois de congé, il demande à servir en Algérie, où il compte mettre en application ses connaissances sur la contre-insurrection acquises en Asie.

            III. De l’Algérie à la théorie de la contre-insurrection

            Galula arrive en Algérie le 1er août 1956. De 1956 à 1958, il participe aux opérations de pacification. Il commande d’abord la 3e compagnie du 45e  Bataillon d’Infanterie coloniale (BIC), puis il est promu commandant en second du 45e  BIC, le 2 avril 1958. Il applique ses méthodes de contre-insurrection en Grande Kabylie, dans le Djebel Mimoun.

            Le 1er août 1958, il est affecté à l’État-Major de la Défense nationale en qualité de lieutenant-colonel. Le 21 avril 1959, c’est la naissance de Daniel, le fils adoptif de David et de Ruth.

            En février 1960, Galula est envoyé pour six mois à Norfolk, Virginie, pour suivre les cours de l’Armed Forces Staff College. Il soutient sa thèse sur On the Conduct of Counter-Revolutionary War, prolégomènes à Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice.  

            Le 30 septembre 1961, le Harvard Center for International Affairs s’intéresse à Galula qui demande à être détaché comme visiting fellow à Harvard. La hiérarchie militaire refuse  et le 27 décembre Galula demande un congé sabbatique sans solde de 3 ans pour rejoindre Harvard comme Research Associate, à partir d’avril 1962. Le 29 décembre 1961, Galula reçoit la Légion d’honneur. Ses supérieurs le notent ainsi : « un esprit vif et bouillonnant, parfois un peu brouillon mais toujours efficace. Ne manquant ni d’initiative, ni d’originalité, Galula gagne à ne pas être bridé. [Il] est à ne pas perdre de vue dans l’intérêt de l’armée. »[1]

             Car les offres étrangères arrivent. En 1962, la compagnie pétrolière BP lui propose un emploi, à condition de prendre la citoyenneté américaine. Galula refuse : « Plutôt être pauvre que de renoncer à ma citoyenneté française », déclare-t-il. À l’initiative de Westmoreland, du 16 au 20 avril 1962, il est conférencier invité, par la RAND Corporation à un symposium sur la contre-insurrection au Center for International Affairs à Harvard. Il se met alors à écrire Counterinsurgency à Harvard, où il reste deux ans. À la demande d’un des membres de la RAND, Stephen Hosmer, qui l’avait remarqué au symposium sur la contre-insurrection, il commence à écrire le 1er octobre 1962 un rapport intitulé Pacification in Algeria, 1956-1958, rapport tenu secret jusqu’en 2004, et publié par la RAND en 2006.  Le 2 juillet 1963, il termine Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice. Il soumet le manuscrit à l’attaché militaire français à Washington. Le 31 août le contrat de Galula avec Harvard prend fin. Et le 30 septembre 1963, c’est aussi la fin de son contrat avec la RAND. Galula soumet alors à la RAND Pacification in Algeria comme mémorandum classifié. Il retourne en France en octobre.

            En janvier 1964, Counterinsurgency est imprimé par Praeger Security International, à Westport, Connecticut. En avril, Galula signe un contrat avec La Compagnie Française Thomson Houston ; il achète alors la maison familiale à La Norville, près d’Arpajon. Du 18 au 21 septembre 1964, il donne une série de leçons à l’Institute of Strategic Studies Conference, sur le thème : « Conflict and Co-existence in Asia ». Le 1er octobre 1964, le service actif de Galula prend fin. Il est transféré dans la réserve avec le grade de lieutenant-colonel à partir de 1965. Cette même année 1965, il publie, sous le pseudonyme de Jean Caran, un roman en français chez Flammarion, Les Moustaches du tigre, « récit caustique sur la puissance britannique à Hong Kong. »

             David Galula est mort le 11 mai 1967 à Arpajon, Essonne, d’un cancer du foie, à 48 ans. « Ce soldat intellectuel eut une vie brève mais extraordinaire », écrit son biographe, le colonel Alain Cohen. Son épouse Ruth lui survécut jusqu’en avril 2011.   

            En 2005, Praeger autorise une nouvelle édition de Counterinsurgency. La même année, la RAND autorise la publication de Pacification in Algeria pour le grand public, édition qui paraît en 2006, avec une préface de Bruce Hoffman.

            Counterinsurgency Warfare a été traduit et publié en français en 2008, aux Editions Economica, sous le titre : Contre-insurrection : Théorie et pratique, 218 p. Le général David Petraeus, qui a commandé l’École de guerre de Fort Leavenworth, avait rendu la lecture de ce livre de Galula obligatoire pour les stagiaires du Command and General Staff College. Le général Petraeus écrit dans la Préface, intitulée  David Galula, le Clausewitz de la contre-insurrection : « on peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle. […] Galula présente donc, comme Clausewitz, la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques du type de conflit dont il avait été témoin. […] tout comme le De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. […] Galula a reçu jusqu’ici un hommage plus appuyé de notre côté de l’Atlantique que dans son propre pays. La publication du présent ouvrage en français est donc une reconnaissance tardive de son importance. » Cette initiative américaine a favorisé la traduction française du livre par Philippe de Montenon. Voici la table des matières du livre :

            1. Nature et traits généraux de la guerre révolutionnaire.

            2. Conditions de la victoire de l’insurrection.

            3. Doctrine de l’insurgé.

            4. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « froide ».

            5. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « chaude ».

            6. De la stratégie à la tactique.

            7. Opérations.

            En avril 2016, les éditions Les Belles Lettres ont publié en traduction française Pacification en Algérie 1956-1958, 365 pages. La traduction est due à Julia Malye. Dans sa Préface, Julia Malye livre le précieux témoignage de Daniel Galula sur ses parents. L’ouvrage comporte quatre parties, qui forment un programme d’action :

             I. La scène.

            II. La lutte pour le contrôle de la population.

            III. La lutte pour le soutien de la population.

            IV. La guerre dans le secteur de Bordj Menaïel.   

 

Bibliographie

            GALULA, David, Contre-insurrection. Théorie et pratique, Préface du Général d’armée David H. Petraeus, Economica, 2008, 213 pages.

            GALULA, David, Pacification en Algérie, 1956-1958, Les Belles Lettres, 2016, 365 pages.

            COHEN, Alain A., colonel canadien, Galula : The Life and Writings of the French Officer Who Defined the Art of Counterinsurgency, Praeger, 2012, 347 pages, préface du lieutenant-colonel John A. Nagl.

            MATHIAS, Gregor, David Galula. Combattant, espion, maître à penser de la guerre contre-révolutionnaire, Economica, 2012, 191 pages.

 

                                                                                                         Bernard Pénisson

Vice président de Jacques Cartier, spécialiste de géostratégie, auteur d'une  Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.


[1] Cité par Philippe de Montenon, dans la Présentation de Contre-insurrection : Théorie et pratique, Economica, 2008, p. XX.