La souffrance profonde de tous les exilés est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
Albert Camus, La peste, 1947,
rééd. Paris, Gallimard Folio, 2001, p. 85.

1ere partie : la colonisation

Il suffit de regarder une carte pour constater que l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie s’opposent par leur distance géographique : elles sont aux antipodes l’une de l’autre. Pourtant elles ont toutes deux été colonisées par la France, à partir de 1830 pour l’Algérie, 1853 pour la Nouvelle-Calédonie. Elles sont aussi décolonisées par elle, l’Algérie aboutissant à l’indépendance en 1962, et la Nouvelle-Calédonie étant engagée depuis 1988 dans un processus de décolonisation progressif, consensuel et encore non achevé. Il est vrai que la distance physique est un élément essentiel, régulateur des relations entre les êtres et entre les peuples. Même au xxe ou au xxie siècle, et a fortiori au xixe siècle, la distance change considérablement le type de rapports entre métropole et pays en dépendant. On avait connu le slogan « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris… » alors que le Pacifique est incontestablement un autre monde, à l’autre bout de la terre. Colonisation et décolonisation sont des phénomènes universels, dont les différents cas sont largement dotés de caractères communs. S’agissant de deux exemples relatifs à la même puissance coloniale, la tentation est grande de s’appliquer au comparatisme. Les enseignements de cet exercice sont limpides : entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, il n’y a pratiquement que des différences. On s’en rendra compte en examinant tant leurs conditions de colonisation (I) que celles menant de la colonisation à la décolonisation (II).

I. L a colonisation

L’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, les deux colonies de peuplement françaises, relèvent cependant de deux entreprises coloniales complètement différentes par leurs buts, leurs peuplements, les rapports internes de ceux-ci entre eux, ainsi que par leurs langues2.

A. Deux colonies de peuplement mais l’une foncière, l’autre pénitentiaire

Il y a certes un point commun entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie : ce sont les seules colonies de peuplement de la France. La conquête peut s’expliquer, dans les deux cas, par des considérations géopolitiques, par des rivalités de grandes puissances. Tout un contexte s’inscrit en perspective : dans un cas, celui de l’insécurité devenue insupportable en mer Méditerranée, avec Alger comme repaire de pirates ; dans l’autre cas, celui de la rivalité francobritannique à l’égard des terres nouvellement découvertes de l’océan Pacifique. Ce n’est que bien plus tard que les données géopolitiques enrichirent d’intérêts économiques les intérêts stratégiques en jeu, l’Algérie étant dotée de considérables réserves de pétrole et la Nouvelle-Calédonie, de nickel.
Mais dès la conquête, les différences de type de colonisation apparaissent. L’Algérie va être une colonie foncière (le maréchal Bugeaud a pour devise « Par l’épée et par la charrue ») ; la lointaine Calédonie va d’abord servir de colonie pénitentiaire (c’est l’époque du « robinet d’eau sale »)3.
Il est vrai que l’Algérie, sans avoir jamais été pourvue d’un bagne, a été un lieu de déportation politique comme la Nouvelle-Calédonie et a reçu comme elle des déportés notamment suite à la Commune de Paris de 1871.
Il faut aussi évoquer un trait d’union entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie : la révolte kabyle de 1871 a fourni nombre de déportés politiques en Nouvelle-Calédonie, dont les descendants affirment aujourd’hui leur
communauté au sein des populations calédoniennes.
Mais les deux colonies connaissent un peuplement colonial sensiblement différent.
Celui de l’Algérie a un caractère composite limité par son origine européenne, certes diverse, de l’Allemagne à l’Espagne, mais cependant assez homogène pour constituer une population unifiée, bientôt assemblée dans la même nationalité française et dotée d’une conscience identitaire commune de plus en plus authentique. Ce qu’on appellera bien plus tard, après l’indépendance, « le peuple Pieds-Noirs » n’est pas un mythe et a inspiré notamment de remarquables pages de témoignage d’Albert Camus.
La Nouvelle-Calédonie a accueilli quant à elle des effectifs humains d’une part plus minces, et pourtant aussi plus diversifiés. Les Français eux-mêmes y étaient séparés en catégories très différentes : les agents de la métropole, les bagnards (eux-mêmes très distincts selon qu’ils étaient des déportés politiques, des transportés de droit commun ou des relégués récidivistes : condamnés à rester à vie en Nouvelle-Calédonie), les « colons libres » qui tentaient de gagner leur vie à la terre ou dans le commerce, auxquels se sont ensuite assemblés les anciens bagnards ayant accompli leur peine, à qui l’on proposait une terre s’ils restaient à la travailler, sans oublier les gens d’Église, qui avaient quant à eux commencé à s’établir avant même la prise de possession par la France. Ces Français furent rejoints par des gens de nationalité et d’ethnies différentes, ouvriers engagés sur contrat, notamment à la mine : Indochinois, Indonésiens, Japonais… Nombre d’entre eux restèrent en Nouvelle-Calédonie après expiration de leur contrat.

B. Les quantités et proportions du peuplement
Dans ces deux terres devenues colonies de peuplement, celui-ci ne présente pas du tout les même quantités ni les mêmes proportions dans les deux cas. En Algérie, le peuplement européen a été considérable puisque, au moment de l’indépendance, il dépassait le million de personnes ; mais il est en même temps resté très minoritaire puisqu’à cette même époque, les musulmans étaient neuf fois plus nombreux. Quand les Français débarquèrent en Algérie en 1830, les indigènes étaient deux millions et demi. Quand les Français la quittèrent en 1962, les indigènes dépassaient les neuf millions. Voilà pour l’exclamation indécente de « génocide » français en Algérie, d’ailleurs véritable insulte aux peuples qui, eux, historiquement, en ont été réellement les malheureuses victimes.
En Nouvelle-Calédonie au contraire, la démographie indigène4 effectua une forte chute après l’arrivée des Français au milieu du xixe siècle. De 42 000 aux débuts de la colonisation, les Kanak passèrent à moins de 28 000 dans les années 1920. Dans l’entre-deux-guerres, on en vint à exprimer la théorie d’une prochaine extinction de l’ethnie kanak. Puis grâce notamment à l’aide de la
médecine française moderne, des progrès de l’hygiène et du développement, la courbe démographique des autochtones se releva et n’interrompit plus sa croissance.
Quant aux non-Kanak, ils étaient d’abord peu nombreux. Mais après un peu plus d’un siècle de souveraineté française, la période dite du « boom du nickel » (1969-1972) d’expansion économique de la Nouvelle-Calédonie y a amené de nombreuses populations extérieures. Les Mélanésiens sont alors devenus minoritaires dans leur propre pays et c’est toujours le cas aujourd’hui, malgré une sensible augmentation de leur proportion due à un taux de fécondité supérieur à celui des autres ethnies. Au recensement de 2014, ils représentent 40,3 % des populations de Nouvelle-Calédonie, les autres ethnies constituant 59,7 % : Européens 29,2 % ; Wallisiens-Futuniens 8,7 % ; Tahitiens 2 % ; Indonésiens 1,6 % ; Vietnamiens 1 % ; autres et non-déclarés :
3,9 % ; 8,3 % se disent métis et 5 % refusent de choisir et se qualifient de « Calédoniens ».
Cette différence de proportion démographique du peuple colonisé et des populations coloniales est fondamentale car elle évalue d’avance, par l’effet de la démocratie majoritaire, les résultats des référendums d’autodétermination et explique en partie qu’en conséquence l’Algérie est indépendante et la Nouvelle-Calédonie ne l’est pas.
En tout état de cause, il est difficile de comparer deux pays représentant des masses aussi différentes. On a indiqué que le nombre d’habitants de l’Algérie sous souveraineté française s’élevait à plus de 10 millions ; celui de la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui dépasse à peine 268 000. La superficie de la première est de plus de 2 830 000 km2 ; la Calédonie couvre 18 575 km2. C’est ainsi qu’on pourrait dire en effet que ces deux pays sont tout le contraire l’un de l’autre : d’un côté un million de Français tout près de la France métropolitaine… et pourtant balayés par l’Histoire parce que sensiblement minoritaires ; de l’autre, le seul exemple de colonie de peuplement française réussissant à s’imposer… mais concernant un nombre d’intéressés modeste, très différent des hypothèses voisines d’implantation des Britanniques
en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

C. Le métissage
On vient de constater que, devant les classifications ethniques proposées dans le cadre du recensement de 2014, 8,3 % des Calédoniens se déclarent métis (sans compter qu’une partie des 5 % qui refusent de choisir en se qualifiant
de « Calédoniens » sont des métis). Cette quantité est considérable et constitue une autre très importante différence entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie. Si toutes deux ont connu un affrontement ethnique, le caractère
radical de cet élément en Algérie a pu être accusé par l’étanchéité des deux ethnies. Rien de tel en Nouvelle-Calédonie, où en conséquence on peut croire en un destin commun.
Plusieurs facteurs expliquent cela, et le plus évident est la différence de religion caractérisant les ethnies en Algérie. Nous reparlerons plus loin de ce fait lourd de conséquences : en Algérie, les colonisateurs sont chrétiens, les
colonisés sont musulmans. Lorsqu’on est croyant d’une même foi, on peut se lier par le mariage car peu importe dès lors la différence de couleur de la peau et celle des origines. C’est ce qui se passe par exemple en Nouvelle-Calédonie,
tandis qu’en Algérie, les mariages dits « mixtes » ont été exceptionnels.
On peut signaler de rares cas individuels de musulmans des classes sociales supérieures prenant femme chrétienne (et voulant montrer ainsi qu’ils sont bien de classe supérieure…), et presque jamais de musulmane ayant un époux chrétien. C’est une question de culture relative au statut de la femme. Si l’on peut évoquer la réelle empathie dans laquelle les deux communautés vivaient en Algérie, il reste qu’un mur était extrêmement difficile à franchir : celui des relations interethniques avec les femmes. Les hommes musulmans et chrétiens (Arabes et Européens) étaient d’accord pour se dire avec le sourire et réciproquement
: « je te considère comme mon frère, mais ne touche pas ma soeur »…
Les choses se sont passées différemment en Nouvelle-Calédonie du fait que le premier ensemble d’Européens installés était constitué d’anciens bagnards sans femmes de leur race, et qui ont naturellement pris femme parmi les autochtones. La religion commune facilita ce processus. Cela fait dire aujourd’hui que bien des Calédoniens européens ont une aïeule kanak.
Comme les temps ont heureusement changé, cet aspect des généalogies qui était jadis occulté dans le non-dit est au contraire maintenant revendiqué, au temps de l’invocation du destin commun.

D. Les langues
La situation des langues parlées par les indigènes présente une autre différence de la situation des deux pays.
La masse des musulmans en Algérie parle la langue de l’islam : l’arabe ; c’est le cas y compris des Berbères, qui ont été islamisés et arabisés par la force, même s’ils conservent chez eux l’usage de leur langue propre, le tamazight. Il
existe donc une unité linguistique algérienne imposée, par l’arabe. On note que les Français se sont trop peu efforcés, comme ils auraient eu intérêt à le faire, de pratiquer cette langue unique de leurs colonisés, alors que ceux-ci ont
appris le français.
En Nouvelle-Calédonie, alors qu’il s’agit de groupes humains infiniment moins nombreux qu’en Algérie, les autochtones sont pourtant divisés en vingt-huit langues ! Ce phénomène se double du fait que c’est finalement la langue française qui est pratiquée par tous. La langue du colonisateur est leur moyen de communication indispensable.
Il est vrai que la petite Nouvelle-Calédonie est composée de huit aires coutumières (et linguistiques) aux traditions propres parfois très affirmées : Ajië-Aro ; Djubéa-Kaponé ; Drehu ; Hoot ma Waap ; Iaai ; Nengone ; Paici- Camuci ; Xaracuu. « Faire la coutume », chose si essentielle dans le monde mélanésien, ne se pratique pas de manière identique selon l’aire dans laquelle on se trouve. Et les différences sont particulièrement accusées entre la Grande Terre et les îles Loyauté (elles y sont parfois même d’ordre ethnique).
Sur des bases si différenciées de leur colonisation respective, l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie allaient appréhender très différemment le processus de décolonisation.

1 Citons en ce sens d’excellents connaisseurs des deux pays : v. dans Alexandre Rosada,
« Mémoires d’Algérie. Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent… », Paris, L’Harmattan, 2014,
206 p., les témoignages d’Yves Tissandier (p. 53), Pierre Maresca (p. 68), Pierre Alla (p. 152),
Yves Magnon (p. 179), etc.
2 Sur la singularité de l’Algérie dans les outre-mer français, voir Pierre Lampué, « Le statut
de l’Algérie », Revue juridique et politique de l’Union française, 1947, p. 477-525. Cet article
ne procède pas seulement au commentaire de la loi du 20 septembre 1947, mais contient
aussi d’intéressants développements initiaux sur les caractères spécifiques que revêtait cette
collectivité.

3 Le bagne de Nouvelle-Calédonie a été ouvert en 1864, il a reçu des forçats jusqu’en 1897 et
a été désaffecté en 1931. Il a reçu 20 000 transportés de droit commun, près de 5 000 déportés
politiques (à la suite de deux événements de 1871 : la Commune de Paris et le soulèvement de
Kabylie) et près de 4 000 relégués (récidivistes de droit commun, condamnés à résider à vie en
Nouvelle-Calédonie). L’Algérie, quant à elle, n’a jamais été pourvue d’un bagne, mais a connu
à une échelle bien moindre, qui fait cependant partie de la mémoire des Français d’Algérie,
trois vagues de déportations : lors de l’échec des barricades de juin 1848, du coup d’État du
2 décembre 1852 et de la Commune de 1871.

4 Cf. les contributions de Christophe Sand (p. 107 et s) et de Louis-José Barbançon (p. 115
et s.), in Paul de Deckker et Jean-Yves Faberon (dir.), La Nouvelle-Calédonie pour l’intégration
mélanésienne, Paris, L’Harmattan, 2008, 284 p.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017, reproduit ici avec leur aimable autorisation