Ouvrez ce livre à n'importe quelle page et vous ne le quitterez plus. C'est saisissant et passionnant à la fois. Grand et beau monument de vérité brute sur une période terriblement controversée. L'ouvrage est parcouru d'un bout à l'autre par un souffle de sincérité qui aiguise l'intérêt, même si le célèbre avocat s'y montre parfois outrecuidant, excessif ou injuste. C'est que le journal n'a jamais subi de sa part ni retouche, ni correction, ni modification. C'est un témoignage rare, délivré par un homme qui dispose d'un exceptionnel réseau de relations dans tous les milieux et d'abord dans les catégories sociales dirigeantes. Et pas seulement à Paris, mais encore en province où il se rend fréquemment et tout particulièrement à Ligugé, où il possède une propriété qui lui servira souvent de refuge pendant cette période tragique, ce qui explique que plus de 150 pages du journal ont été écrites là, aux portes de Poitiers.

Son père lui avait légué un amour profond et exclusif de la République fondé sur la croyance en  la « représentation nationale des chambres » au point de ne jamais concevoir une autre forme de gouvernement pour la France, d'où son aversion pour « les communistes et les gens de l'Action Française ». De même a-t-il fait de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, l’évangile auquel il est demeuré fidèle. C'est donc à travers le filtre de ces principes intangibles qu'il porte sur les événements un regard implacable.  Ce qui ne l'empêche pas de rester, sur certains points, prisonnier des préjugés dominants. C'est le cas pour sa relation aux juifs qui confine à l’antisémitisme le plus vulgaire, qu'il rejette pourtant avec force au nom de l'humanisme qui l'habite. Et de fait, il s'élève contre les lois antijuives du gouvernement et accepte d'être l'avocat de Mandel, l'ancien ministre, poursuivi par le gouvernement de Vichy et par la haine des antisémites. Si l'on peut prendre acte que sa judéophobie s'interdit de porter atteinte aux personnes, on ne peut s'empêcher de penser qu'elle a pu contribuer, nolens volens, à faire accepter l'inacceptable.

Passionnément républicain, Garçon rejette d'emblée le système installé par le Maréchal Pétain qui devient pour lui dès l'été 40, un « régime de terreur et de mensonge » et son fondateur une « loque » pusillanime ou bien « une fameuse guenille », souvent désigné dans le texte par un irrévérencieux « le Vieux ». Alors qu'autour de Ligugé les Allemands pillent fermes et châteaux, et que tout cela vient s'ajouter au reste tellement insupportable, il fustige une collaboration qui se confond, pour lui, avec la pire des trahisons. Dans la malheureuse affaire de Mers-el-Kébir, il ne tombe pas dans le piège du temps court dénoncé par Braudel comme la plus capricieuse et la plus trompeuse des durées, mais donne raison d'emblée à l'Angleterre qui est, sur le long terme, l’unique planche de salut pour la France. De même s'insurge-t-il contre l'ordre donné aux soldats français par Vichy, de tirer sur les alliés qui ont débarqué en AFN, le 8 novembre 1942 : « on s'y bat ferme et on s’y tue. Le double jeu du Maréchal sans doute ? », commente-t-il, sarcastique. De même : «… à Rabat on a armé les Légionnaires et les Sol[1]. C'est-à-dire les mouchards et la racaille ».

De Gaulle ne trouve pas souvent grâce à ses yeux. À l'évidence, il n'a pas perçu le sens profond du message lancé par le général le 18 juin et le compare au discours d'un « apprenti dictateur ». Il le défend pourtant contre Vichy. Toutefois, à ses yeux, il appartient d'abord à une caste militaire dont les vrais républicains ont pris l'habitude de se méfier, d’autant plus qu'il le croit lié à l'Action Française.

Il y a du Saint-Simon dans cette chronique des temps difficiles, dans la manière et le ton, mais aussi dans l'esprit, par la morgue qui s'y glisse. Et Maurice Garçon sait être parfois aussi mauvaise langue que le petit duc. La passion et la verve qui animent le récit n'épargnent rien ni personne. C'est le cas des magistrats, pour ne citer qu’eux, qui ont presque tous prêté serment au Maréchal et participé, sans rechigner, aux juridictions d'exception, et qui, à la Libération, vont se retourner, avec un zèle égal et sans honte, contre de pauvres diables qui n'avaient fait qu'obéir au pouvoir en place. Le procureur général Mornet, rappelé de sa retraite pour requérir contre Pétain, est traité là comme le plus vil des malfrats. Pour avoir prêté la main à une loi scélérate permettant de condamner à mort des communistes innocents, Joseph Barthélemy, Garde des sceaux et juriste éminent, est tout simplement présenté comme un « gros porc méprisable ». La galerie des portraits est longue, riche, pittoresque, et les événements font vite évoluer les images : c'est le cas pour Sacha Guitry,  « somptueux cabot », bien vite transfiguré en une « triste putain ». Mais il peut, dans ce registre, se montrer profondément injuste comme c'est le cas, par exemple, avec Jean Zay, l'avocat Nordmann, ou, à Poitiers, avec le professeur René Savatier.

Les déjeuners, les dîners, les rencontres qu'il rapporte sont l'occasion de mettre les projecteurs sur l'état d'esprit qui règne dans les classes dirigeantes du moment, épouvantées par la menace soviétique.  Mme Fayard, la veuve de l'éditeur, par exemple, qui reçoit avec faste la bonne société, se réjouit que l'Europe soit si bien défendue par l'Allemagne, « elle a peur, écrit Maurice Garçon, que le communisme dérange sa petite vie oisive, riche et inutile ». Ou cet important industriel, M. Stein, qui se congratule d'avoir fait arrêter trois de ses dessinateurs : « mauvais sujets et communistes », fait d'arme que l’auteur commente sèchement : « ils risquent la peine de mort, mais du moins il n'aura pas d'indemnités de licenciement à payer. »

Les Poitevins lui sont reconnaissants d'avoir, par une plaidoirie admirable devant le Tribunal d'État, sauvé la tête des cinq étudiants[2] qui avaient exécuté le docteur Guérin, collaborateur notoire, unanimement détesté de la population mais aussi du préfet. Dans le Journal il dénonce à cette occasion la veulerie du barreau de Poitiers dont les membres se sont « esbignés » à commencer par le bâtonnier et le maire également avocat. Il aurait voulu que les meilleurs d'entre eux se mobilisent pour ce procès politique exemplaire. Ce ne fut pas le cas et il en conclut, amer : « Pas beau le barreau de Poitiers ». Il se fait encore longuement l'écho de l'immense émotion suscitée par l'affaire Renard ainsi que des rumeurs les plus folles qui l'entourent et qui persisteront, pour certaines, jusqu'à nos jours[3].

La Libération le surprend à Ligugé et il se transporte à Poitiers pour l'occasion : « une grande journée au cours de laquelle j'ai vu peu de grandes choses ». Il parcourt la ville et assiste au spectacle peu glorieux d'une foule occupée à tondre des femmes soupçonnées  d'avoir fauté avec l'occupant ou à brûler des livres sur la place du palais. Personne pour modérer cette ardeur vengeresse bien compréhensible et il accuse la bourgeoisie d'être, une fois de plus, absente : « on est guindé et prudent à Poitiers. Les gens bien sont restés chez eux ». L'intendant de police, son ancien camarade de lycée, pour lequel il voudrait bien éprouver quelque indulgence, lui fait rencontrer Bourgain, le préfet. Tous deux tentent de le convaincre que sans eux, « les Allemands auraient fait bien plus de déprédations » et Garçon d'enchaîner : « décidément, c'est l'argument habituel de tous ces misérables qui depuis quatre ans servent Vichy… n'empêche qu’ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour qu'on les croit collaborateurs et que si les Allemands avaient été vainqueurs, on n'aurait jamais su qu'ils les regardaient d'un mauvais œil ». Et pour tout dire il ne pense pas que la Résistance triomphante soit à la hauteur de la situation et il craint le pire pour la suite. Il aurait tellement voulu qu'on évite les « justices rapides exemplaires et injustes », qu'on fasse l'économie des juridictions d'exception, bref il souhaitait ardemment que la démocratie se mette immédiatement en place sans attendre la fin de la guerre. En tout cas il rassemble  toute son énergie pour défendre les persécutés et se dresser une fois de plus contre les offenses faites au Droit. Ce qui l'amène à brosser à nouveau les portraits de mauvais juges, de mauvais jurés et de mauvais avocats pour leur opposer ce que devrait être une belle et bonne justice dans une vraie démocratie.

L’immense plaisir que l'on prend à la lecture de ce livre tient à son style direct, imagé, incisif et franc, qui touche les bons sentiments du lecteur, stimulés, de surcroît, par un humour froid  souvent proche du sarcasme. L'accès à l’ouvrage est, en outre, grandement facilité par le travail considérable d'annotations et d'informations, sobres mais rigoureuses, de Pascal Fouché et de Pascale Froment. C'est d’ailleurs cette dernière qui a découvert au fond d'une armoire familiale, et pour notre plus grand bonheur, les précieux cahiers de l'Académicien.

                                                                                          Jean Henri Calmon

             Maurice GARÇON,

           de l'Académie française,

                      JOURNAL

                      1939-1945   

          Fayard, les belles lettres, 2015,703 pages.

 

la libération de Poitiers, le 5 septembre 1944, vue par Maurice Garçon :

« J’ai gagné la place d'Armes où l'on commençait à voir se rassembler un peu de monde. Deux ou trois drapeaux apparaissaient.

      Un camion passa plein d'hommes armés. J'ai suivi. Il est entré dans la cour de la préfecture et j'ai vu s’aligner une trentaine de maquisards. Magnifique spectacle. Rudes, sales, mal rasés, habillés des vêtements les plus divers, armés des moyens de fortune qui allaient de la mitraillette au fusil de chasse, fatigués, ils étaient là comme devaient être les chouans à l'époque de la guerre fratricide ou les volontaires de 92 partant pour Valmy. Dans leur misère, ils acquéraient une grandeur difficilement atteignable et qui venait de leur simplicité. Tous ont risqué la fusillade qui attend le franc-tireur. Ils ont préféré le danger et la sanction impitoyable plutôt que de céder à l'ennemi cruel.

     Pendant un moment, je les ai observés en silence, frappé d'une admiration sans réserve. Le tableau était grand à force d'être dépouillé d'artifice.

     Puis la chienlit a commencé. La foule s'était grossie. On a avisé à une fenêtre de la préfecture une belle fille qui, paraît-il, était la semaine dernière encore milicienne. Elle a été saisie, giflée, bousculée, puis on lui a coupé les cheveux. La foule frémissait de joie. Les femmes, surtout, applaudissaient avec frénésie. Châtiment mérité peut-être, mais écœurant. On a parlé de pendre. Heureusement, quelques hommes armés, des francs-tireurs, se sont interposés. On l’a promenée dans les rues sous les outrages et les coups. À cette première en a succédé une autre. On était en goût. Sur toutes les places, maintenant, on tondait. J'ai vu tomber de magnifiques boucles blondes. Puis on faisait monter les patientes dans une charrette et on les conduisait au palais d’où, après un interrogatoire d'identité et une inculpation d'intelligence avec l'ennemi, on les envoyait à la prison. La joie populaire prenait une forme basse. L'enthousiasme était grossier. Sa bassesse de forme venait de la réserve des notables qui, une fois de plus, n'ont pas fait leur devoir.

     J'ai cherché en vain la bourgeoisie dans la rue. On est guindé et prudent à Poitiers. Les gens bien sont restés chez eux. Ils attendent pour sortir d'avoir calculé toutes les conséquences de leur sortie. Ils croiraient déchoir en venant chanter une Marseillaise sur la place de la mairie. Il n'y avait là ni la magistrature, ni les fonctionnaires, ni le commerce, encore moins la petite noblesse environnante, ni le clergé. Tout le monde est resté chez soi, d'où le caractère canaille que prend la fête. »

                                                                     Maurice Garçon, Journal,p. 605/606 [extraits]

 

 

 


[1] Légionnaires : les anciens combattants ont été regroupés dans la Légion française des combattants dont le service d'ordre,  le SOL deviendra la Milice en 1943.

 

 

[2] Quatre d'entre eux, repris et jugés par les Allemands, seront condamnés à mort et exécutés.

 

 

[3] Cf J.H. Calmon, « La Chute du Réseau Renard », Geste éditions, 2015.