René Girard laisse derrière lui une œuvre qui, selon certains, représente une révolution de la pensée. N'a-t-il pas été surnommé le « nouveau Darwin des sciences humaines » par Michel Serres ? René Girard était membre de l'Académie française et il semble que même en s'éteignant le 4 novembre 2015, une part de lui-même va perdurer notamment à travers sa théorie mimétique que nous allons esquisser en trois temps : tout d’abord nous commencerons par présenter la question anthropologique du désir. Puis nous verrons comment apparaît le bouc émissaire et nous terminerons avec la spécificité de la Révélation chrétienne.

Le désir mimétique :

L’homme ne possède pas de désir propre : il va donc emprunter aux autres ses désirs. Un triangle mimétique apparaît puisque le sujet désire un objet qui lui est désigné par un tiers, que René Girard appelle le médiateur. Ainsi, lorsque nous cherchons à acquérir tel objet, le désir de cet objet n’émane pas de nous : nous cherchons à imiter un modèle, une célébrité par exemple, qui rend cet objet désirable. Ajoutons que nous cherchons à imiter un modèle parce que celui-ci paraît pourvu d’une plénitude d’être : rien ne semble lui manquer. Au contraire, chez celui ou celle qui imite, il y a un manque d’être, une insatisfaction profonde qui pousse à rechercher chez les autres les signes de contentement.

Or la relation avec le modèle va se compliquer sachant qu’il y a deux formes de médiation. Selon René Girard les situations où le médiateur est éloigné dans l’espace et le temps, correspondent à une médiation externe. On ne rencontre jamais le modèle imité. Mais lorsqu’il y a proximité entre le sujet et le modèle, parce qu’ils se rencontrent et se côtoient, alors René Girard évoque une médiation interne, laquelle donne lieu à la rivalité. Le sujet et le modèle entrent en compétition et ils deviennent des rivaux puisqu’ils se ressemblent de plus en plus. C’est ainsi qu’apparaît le phénomène des doubles où il n’est plus possible de distinguer le sujet et le modèle, puisqu’ils se ressemblent et attisent réciproquement leurs désirs.

Cette situation débouche forcément sur une forme de violence. Il y a donc une relation intrinsèque entre le désir humain et l’apparition d’un monde violent. C'est dans ce contexte que va apparaître le bouc émissaire et que vont naître les religions archaïques…

Le bouc émissaire

Selon René Girard, tous les groupes humains sont confrontés à cette amplification des rivalités. Le phénomène est tel qu’à un moment les uns sont en rivalité avec les autres, des partis adverses se forment. Il y a une guerre de tous contre tous qui menace de faire disparaître le groupe. Seuls les groupes qui adoptent la solution économique du bouc émissaire survivent : C’est une solution économique puisqu’en sacrifiant un individu on préserve le groupe.

En effet, les tensions vont se tourner contre un individu, la victime émissaire, qui sera exécutée pour que la paix revienne. On attribue alors au bouc émissaire un caractère sacré car il est à la fois celui qui apporte la division et la violence et celui dont le sacrifice réconcilie la société, en apportant la paix.

Le bouc émissaire est donc un pharmakos , c’est-à-dire qu’il représente à la fois ce qui sème le désordre et ce qui rétablit l’ordre, il peut empoisonner mais aussi guérir. Et c'est dans le contexte du lynchage d’un bouc émissaire que naissent les mythes et les récits de fondation, qui contiennent tous, selon René Girard, cette conception du sacré. Les religions archaïques, destinées à préserver le groupe de la violence destructrice, vont pratiquer une violence sacrificielle, régulières, à travers les rites. Des êtres humains seront sacrifiés, puis des animaux et ensuite toutes sortes d’offrande feront l’affaire.

Les religions archaïques, pour empêcher l’amplification du désir mimétique vont d’ailleurs élaborer des lois. Nous pouvons faire références au Décalogue qui contient l’interdiction formelle de désirer ce que possède le prochain « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain » (L’exode 20, 17).

Les religions archaïques prônent l’existence d’un Dieu de la rétribution qui punit les méchants et récompense les gentils. La culpabilité du bouc émissaire n’est jamais remise en cause. Pour ces sociétés archaïques, la violence n’émane pas du groupe mais du bouc émissaire. Les victimes sacrifiées ne sont donc jamais innocentes : elles méritent leur sort. Un bon bouc émissaire est celui que le groupe massacre dans l’unanimité.

La question se pose alors de savoir d’où nous vient notre lucidité. Comment savons-nous que les hommes sont prisonniers de leur désir mimétique et que le bouc émissaire est innocent ? Selon René Girard, une Révélation a eu lieu, qui a bouleversé notre rapport à la vérité.

La Révélation chrétienne

Aux yeux de René Girard, l’Ancien Testament, proche des sociétés archaïques inaugure déjà la nouveauté chrétienne comme l’illustre le livre de Job. Les trois anciens amis de Job essaient de lui faire avouer une faute pour expliquer les fléaux qui se sont abattus sur lui. Cela reviendrait à justifier son châtiment et à faire de lui un bouc émissaire. Or Job refuse de porter le chapeau : il clame son innocence et va jusqu’à proclamer que son Dieu n’est pas un Dieu de la rétribution, et que les malheurs, c’est-à-dire la violence, ne viennent pas de Dieu. Cette situation contraste avec celle d’Œdipe, dans la tragédie de Sophocle, qui se reconnaît coupable des malheurs qui s’abattent sur Thèbes, en l’occurrence la peste.

Le christianisme dévoile donc l’innocence de la victime : le Christ est l’agneau immolé. Les Evangiles insistent sur son innocence et l’on voit que le sacrifice de cet innocent est destiné à réconcilier les anciens ennemis (Hérode et Pilate, en Luc 23, 11-12) ou encore à sauvegarder la peuple puisque le grand prêtre Caïphe déclare : « C’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (Jean 11, 50).

Le fonctionnement du mécanisme victimaire est donc dévoilé dans les Evangiles : nous savons désormais que la victime est innocente, que son sacrifice est destiné à réconcilier les hommes et que les hommes sont mimétiques…

En guise de conclusion : la difficile situation du monde moderne

Dans les sociétés archaïques, le mécanisme victimaire fonctionnait bien et il permettait d’instaurer un ordre social. Mais il n’en est plus de même pour les sociétés imprégnées du christianisme. D’ailleurs, nous pourrions dire que le monde moderne, avec la mondialisation, est imprégné de cette influence chrétienne comme en témoigne l’attention aux victimes en Syrie par exemple. Que l’on soit chrétien, musulman, juif, adepte ou non d’une autre religion, nous voyons désormais qu’il y a des bourreaux, coupables, et des victimes, innocentes. Mais il ne suffit pas de déceler le mécanisme victimaire : il faut aussi percevoir que nous sommes mimétiques. Tant que nous nous croyons autonomes et que nous croyons maîtriser nos désirs, nous pouvons sombrer dans la rivalité et la violence. René Girard appelle donc les hommes à cette humble conversion, qui consiste à se donner comme médiateur un modèle parfait avec lequel il ne peut y avoir ni rivalité ni violence. René Girard insiste sur la valeur du modèle christique. Or il n’y a pas que les chrétiens qui peuvent s’approprier la personne du Christ puisque la personne de Jésus Christ est présente dans l’Islam ou encore dans des courants spirituels issus du syncrétisme du New Age.

Néanmoins, selon René Girard, le christianisme tient une place de premier ordre. Mais il doit passer par un discernement, une purification afin de se débarrasser de toutes les scories du christianisme sacrificiel. René Girard inaugure donc un nouvel humanisme : une conception originale de l’homme (qui ne décide pas de ses désirs), ainsi qu’une nouvelle apologie de la religion : il ne fait pas appel à la foi mais à la raison et à l’intelligence de ses interlocuteurs et le seul événement extraordinaire qu’il concède est celui de l’apparition du Christ, lequel devait être étranger au mimétisme pour pouvoir y échapper et le révéler, ce qui représente une tâche insurmontable pour un homme normal.

Le christianisme doit aussi endosser son rôle de pharmakos : la Révélation en détruisant l’ordre ancien a rompu un ordre cyclique et précipité l’humanité dans la situation d’instabilité qu’elle connaît. Cela explique d’ailleurs la violence qui peut s’exercer contre le christianisme. Mais si le christianisme est porteur de la destruction de l’ordre ancien, il est aussi, selon René Girard, le vecteur de l’instauration du Royaume, c'est-à-dire d'un monde commun libéré de l'emprise de la violence.

Stéphane Marcireau

Auteur de l’ouvrage  Le christianisme et l’émergence de l’individu chez René Girard ,  l’Harmattan , collection religions et spiritualité, octobre 2012.

information : En hommage à René Girard une soirée grand public sera organisée le 11 février 2016, à la Maison de la Trinité de Poitiers (maison diocésaine), amphithéâtre Venance Fortunat, 10 rue de la Trinité (Parking : 9bis rue du Jardinet). Le format : 20h30-22h30.

Les intervenants seront Stéphane Marcireau, dont la thèse a porté sur la pensée de René Girard, Jean-Claude Guillebaud auteur de l'ouvrage intitulé Le Tourment de la guerre (L'Iconoclaste), qui s'inspire de la démarche de René Girard, ainsi que Philippe Blaudeau, professeur d'histoire à l'Université qui évoquera l'apport de Girard pour les sciences humaines et notamment dans la réflexion historique