Pourquoi ces quelques lignes? Parce qu’au détour d’une conversation informelle entre amis de «Jacques Cartier», notre cher Président, qui nous a si soudainement quittés, avait envisagé d’enrichir la newsletter de l’Institut. Il songeait à en appeler à des contributions relevant de différents types d' approches tant par leurs sources que par leurs horizons, qui seraient autant de petites études portant dans des domaines variés sur ce qu’on appelle couramment des «idées reçues». Loin d’être abandonnée la perspective a été confirmée à la fois en hommage amical et par conviction éditoriale. De là nous sommes convenus qu’une sorte de préambule, pourquoi pas philosophique, pourrait  ouvrir cette  rubrique ajoutée.

En rien tenté d'établir arbitrairement, et vainement, un texte trop serrant quant à la forme et au fond il s’agit ici d’une amorce, avec certes ses partis pris, pour  ce qui pourra, au fil des parutions des newsletters, constituer comme un essai pluriel, sans cesse augmenté, libre de ses formes nouvelles tout autant  que de ses thèmes et intérêts. Ainsi, comme l’exige l’exercice de la réflexion  philosophique, c'est bien sous le signe de la liberté que je livre ces premières pistes de  réflexion.

Que l'idée d'idée-reçue soit ou ne soit pas elle-même une idée-reçue je  rappellerai d’abord que l’expression qui nous intéresse a trouvé sa pleine notoriété dans le «Dictionnaire des idées reçues», auquel Flaubert s’est visiblement longtemps amusé mais auquel il a non moins aussi visiblement  voulu donner, sinon de la gravité du moins du sérieux. Car l'humour et l'ironie parfois portée jusqu'au sarcasme, ont été pour Flaubert un moyen très sérieux dans la dénonciation sans relâche de la bêtise en général, plus particulièrement de ses formes provinciales et parisiennes dans une  époque qui avait beau être la sienne mais qu’il ne se privait guère pour autant de tenir en bien piètre estime! Peut-être Flaubert a-t-il voulu trouver dans ce divertissement, disons  acidulé, la promesse d'un remède apportant de l'apaisement à son esprit menacé par un pessimisme qui a semblé le ronger depuis assez tôt dans sa jeunesse. 

Ouvrant maintenant l'analyse proprement dite mais avec une image clin d'œil un tantinet flaubertienne, toute normande et rustique à souhait, je propose une petite «charrette», sans ordre ni prétention à l'exhaustivité, de mots et expressions non synonymes mais plus ou moins intensément liés à l'idée d'idée-reçue. On y trouve en vrac référence à des avis, des opinions, des jugements, des propositions, des stéréotypes, des dits et redits, des idées données, reprises, courantes, relancées, répétées, colportées, propagées, repassées, refilées, faciles, flottant dans l'air du temps, en vogue,  à la mode du jour, de bon ton, et même chic voire très chic (comme dirait Flaubert!) ou très tendance (comme on dit aujourd'hui), bienvenues, convenues ou presque… Le tout pouvant s'entendre dans les conversations de famille, sur le lieu du travail, entre voisins, sur la place du marché, mais aussi dans les lieux de culte, sur les fameux plateaux de télé, dans les salons spécialisés, chez les galeristes à l'occasion de vernissages parfois bavards, et même les peut-on entendre sous les doctes coupoles ou dans les enceintes prestigieuses là où se débat, à coup d'escrimes oratoires, le destin des républiques!… Autant admettre qu'on en peut rencontrer chez tous, donc en soi-même, en toutes circonstances et en tous lieux! Y compris dans les écrits les plus réfléchis de nos meilleurs philosophes!

 

Parlons maintenant de ce que les idées-reçues ont avant tout une charge de présent. D'un présent, ne serait-ce  que  par la première vertu de parole, qui est de « dire » le présent dans lequel elle se dit. Or ce présent est essentiellement  celui de qui en fait usage, pour et dans le champ de sa vie réelle globale du moment. Et quand bien même un tel usage a t-il l'air de ne pas y toucher, avec  assez souvent des apparences de gratuité, ce ne sont bien qu'apparences, fort trompeuses. Or il ne faut pas se laisser abuser. Car être repreneur-receveur-relanceur, par exemple de l'idée que Napoléon Bonaparte était physiquement  petit, indique la énième reprise de la énième  « redite »  destinée pour son auteur (même si c'est la première fois qu'il l'utilise), à affirmer une position de recherche d'un effet tactique, d'un gain tactique d'argumentation. Que le «parleur» (parfois  si  beau merle!) n'en ait que très peu ou pas du tout conscience ne change évidemment guère à l'affaire. Le recours à ce moment précis prouve qu'il peut, lui personnellement, lui  précisément, en tant que sujet parleur, à cette époque déterminée, se croire être efficace, se croire être réellement cru efficace, en «replaçant» telle idée-reçue, emporté par le mouvement de sa manière de raisonner. Soit dit en passant la dite idée peut déjà avoir été réduite à néant par d'irrécusables démentis, il suffit que le « parleur », lui, y lise peu ou prou la promesse d'un quelconque avantage « personnel » pour ne pas résister à la tentation du banal! Pour autant n'exagérons pas le trait : il n'est pas douteux qu'à force d'être démentie une idée-reçue finit par être obsolète, « démonétisée », par  n'avoir plus de  valeur d'usage , pratique, tactique.

En fait, parler d'une charge de présent de l'idée-reçue c'est donc relever à la fois  sa dimension de subjectivité immédiate ainsi que sa compatibilité avec «les temps qui courent», avec « l'air du temps », avec une actualité, au sens large.  Cette seconde dimension lui assure une sorte de laisser-passer, un droit d'être exprimée (droit d'exister),  lui confère la garantie d'un certain crédit dont elle va jouir dans la société. Reconnaissance sociale donc, du moins de telle(s) ou telle(s) composante(s) d'une collectivité, mais non de la société tout entière telle que définie ordinairement. A fortiori idée encore  plus difficilement reconnue au-delà des frontières, même s'il faut admettre les nouvelles donnes de la dite «globalisation» sur les modes du penser collectif, ici comme ailleurs! Que je sache  la première « idée-reçue-universelle » n'est pas encore née! Et ne naîtra jamais! Car sa possibilité est tout simplement inconcevable, pour aujourd'hui comme pour demain.

Ceci posé et restant curieux d'éventuels chiffres relatifs à l'extension géopolitique de certaines idées-reçues typiques je me contenterai de remarquer sommairement que leurs usagers familiers peuvent sans doute être assez  aisément identifiés selon toute sorte d'appartenances à des «milieux», des «conditions» sociales et culturelles caractéristiques. Mais n'allons surtout pas imaginer des ensembles compacts comme des blocs de béton, et de surcroît, gardons à l'esprit les écarts ou autres échappées fuyardes vers une ou plusieurs strates du dessus ou du dessous, voire strates d'à côté. Même les sphères du religieux, avec leurs  réseaux d'institutions qui les autorisent et les monuments qui  en permettent la pratique, ne sont pas à ce point étanches  comme d'aucuns s'évertuent à faire semblant de le croire. Tous les fidèles n'y recevront certainement pas les mêmes idées (reçues) et ne les relanceront pas pareillement.

Et  quant à l'importance des zones  géographiques physiques et climatiques ,dans leurs dominantes majeures (plaines, fleuves, lacs, marais, montagnes, plateaux, vastes déserts, littoraux… etc… moussons, sècheresses, cyclones… etc), elle a été suffisamment démontrée depuis longtemps. Ceci dit assez la complexité des choses et avertit des mésaventures et dangers de la précipitation dès lors qu'est en jeu la question de la nature de  l'esprit, donc des types d'idées dont cet esprit se montre capable et malheureusement aussi coupable, de fait! Mais au demeurant il s'agit  de complexité somme toute fascinante puisqu'elle nous invite à pénétrer dans le tréfonds de si  vastes ensembles d'imaginaires inlassablement actifs de toutes leurs forces symboliques. Qu'il soit bien entendu, donc, que les idées-reçues ne nous éloignent en rien de la totalité si variée des forces agissantes, conscientes et inconscientes. Les unes rivées au réel, d'autres plutôt tentées de s'en détacher par les délices ou les supplices d'imaginaires induits, en même temps que traduits subjectivement.  Bien malin donc  celui qui, par exemple, voudrait expliquer par le simplisme de je ne sais quelle vulgate (sociologique?) pourquoi les bretons sont, comme les «définit» plaisamment  Flaubert «Tous de braves gens. Mais  entêtés». Mais le sont-ils? Et si oui, par  bravoure? Par entêtement??? A cause de leurs lointains ancêtres, mais lesquels? Les Celtes, ou « les » autres? A cause des embruns, du granit, de la bruine?… A moins que?… A moins que?… Allez donc savoir!     

Après cette cordiale fantaisie je reviens très sérieusement à la question essentielle du rapport à la vérité tel qu'il s'exprime dans l'idée-reçue. Au  risque de surprendre je propose d'en signaler des liens avec un certain type de rapport au nombre et, pour mettre la puce à l'oreille j'évoquerai F.Nietzsche.  Confirmant son ambition d'être le type de philosophe « inactuel » par excellence, jusqu'à s'annoncer visionnaire, Nietzsche a déclaré dans une formule sibylline, inédite,  apposée en sous-titre à son « Ainsi parlait Zarathoustra »,  que cet ouvrage était « un livre pour tous et pour personne ». Qu'est-ce à dire : « pour » tous et « pour » personne »? Quel est ce « tous »? Quelle est cette « personne »? Et que comprendre si personne n'est personne? Vraiment pour personne? Serait-ce à  tout le moins peut-être « pour » lui, lui-même, Nietzsche en personne? Les questions seraient « sans nombre » mais  je m'arrête,  non sans préciser que l'enjeu n'est pas mince car  la question du nombre, dans la tête de Nietzsche, pose celle de la qualité de ses lecteurs. Seront-ils oui ou non  capables d'entendre les « discours » de « son » Zarathoustra délivrant ses « pensées » les plus « renversantes » à propos de la maladie des valeurs de l'Occident. C'est bien la question du sens qui se trouve posée et c'est justement cette même question qui doit être posée à propos des idées-reçues. La formulation nietzschéenne constitue donc  à sa façon un possible chemin pour  mieux cerner des traits de n' importe quelle idée reçue.

Ainsi aucune, à l'évidence, ne peut jamais ni l'être pour tous ni l'être pour personne! Aucune, de même évidence, ne peut venir de tous! Une idée-reçue peut-elle ne venir de personne? C'est en tout cas son lot ordinaire de naître et voyager dans l'anonymat, comme noyée dans ce « on » dont traitent volontiers nos philosophes. Ainsi l'idée-reçue est communément reçue comme n'ayant pas d'auteur particulier, encore que dans certains cas il paraisse judicieux, ne serait-ce que par intérêt tactique, de l'attribuer à une source flatteuse, par exemple grand homme d'état, écrivain célèbre… Et d'autre manière notre Gustave Flaubert aurait -il cherché quelque motif de gloire en ordonnant des idées-reçues selon l'alphabet et en y glissant, sans en avoir l'air, quelques idées bien à lui? C'est loin d'être improbable! Mais ceci nous installe dans l'exception et je propose de revenir,  sinon à des règles du  moins à ce qui apparaît régulièrement,    en interrogeant maintenant l'idée-reçue à la lumière du couple vérité/fausseté.

Entièrement vraie? Allons donc, l'usage de la formulation le nie immédiatement, avec raison. Entièrement fausse? Ce serait trop simple! Mais ce qui serait fâcheusement trop simple ce serait de s'enliser dans une conception binaire croyant dur comme fer à une antinomie totale ,à une opposition radicale  du vrai « contre » le faux. Afin d'échapper à cette interprétation qui ne permet pas de  saisir les tenants et les aboutissants de l'idée-reçue, même relativisée en étant attentif à la part de vérité repérable, (objectivement l'alcool procure une sensation de réchauffement, par dilatation des vaisseaux, mais  de courte durée, d'ailleurs suivie de réel refroidissement!) tournons nous donc vers  ce qui en fait la « nature » ou, comme je préfèrerais le dire, vers ce qui en fait la  « qualité », la texture, et qui n'interdit pas des échelles de nuances.

Ainsi se trouve t-il qu'une idée-reçue peut certes être composite mais qu'elle ne saurait atteindre un état de complexité. Rarement extravagante, encore plus rarement aberrante l'idée-reçue ne se porte donc guère aux extrêmes, et ceci n'est pas sans conséquences. Pour autant la mollesse n'est nullement sa caractéristique et pas davantage la neutralité puisque, à l'instar de toute autre idée, pour ainsi dire par définition, l'idée-reçue engage, elle aussi, une position d'affirmation ou de  négation. Mais comment appréhender ces protections contre les excès et les insuffisances de contenu objectif de vérité? Ce n'est ni par sagesse ni faute d'intelligence!

Alors? Alors le moment est venu d'observer que l'idée-reçue se signale par un manque d'énergie, plus précisément qu'elle manque de corps. D'une certaine manière ce défaut de corps, ce «faute de corps» évite à l'idée-reçue de céder aux sirènes de l'extrême; il la préserve aussi de verser et de s'enkyster dans «l'idée fixe», laquelle signale son origine dans un corps en quelque sorte durablement  défaillant, en proie à des tensions déséquilibrées; un corps pour ainsi dire mal orienté, en difficulté pour affronter les processus d'adaptation qui exigent de la souplesse, de l'élasticité. Continuant de porter ce regard bien particulier disons qu'il faudrait développer une « physiologie » de l'idée reçue typique.  On la reconnaîtrait dans l'expression d'un type de corps (individuel au sens strict ou métaphoriquement « collectif » par de banals mimétismes) grevé par de l'insuffisance vitale, marqué, entravé par la disharmonie de forces qui, chez l'individu humain en « bonne santé », sont dominées et tendues par l'avidité d'avenir, par la volonté de comprendre, source de jouissance de soi. Abîmée  dans la répétition par relances l'idée-reçue se révèle et se stigmatise finalement dans l'impossibilité d'être une idée impensable; d'être une idée propre  à faire craquer (exploser) certains des cadres ordinaires de la pensée. A titre d'exemple intempestif je dirai que la sentence nietzschéenne, «Dieu est mort», a tout de la pensée impensable et rien de l'idée reçue, et que c'est le type d'idée qui précisément requiert les énergies d'un corps stupéfiant, inlassablement commenté par Nietzsche lui-même dans l'ensemble de son œuvre et de sa correspondance.

S'agissant de l'idée-reçue l'essentiel est donc à chercher au-delà de ses parts de vérité objective. La grande vérité de l'idée-reçue tient à ce qu'elle exprime de sa  faiblesse et de son impuissance à être une «idée vraie», une «idée en vérité». A l'idée-reçue constituée, à l'opinion reçue et partagée pour sa simplicité, il manque les ressorts du courage opiniâtre. Croyance de sentiment et d'émotion diffuse plutôt que idée aboutie (d'où le possible glissement dans le préjugé, lui  visiblement en proie à du sentiment qui ne répugne guère à l'agressivité ouverte, au mépris) elle n'affiche pas de renvoi expressif à ces forces de santé qui, même blessées, témoignent encore et encore d'une volonté de transfiguration et de fécondité. Incapable d'être solitaire (son penchant à la grégarité n'est jamais éteint) l'idée-reçue ne se lasse pas de se relancer pour se trouver compagnie et réconfort. Mais la voici alors bien loin des signes patents d'une santé créatrice prête à  payer le prix de ce que coûte vraiment la naissance et la défense d'une idée.

Que retenir comme pistes ? D'abord de marquer le précieux intérêt qu'il peut y avoir à méditer sur les idées-reçues car elles ne peuvent que nous pousser, par contraste, à rechercher viscéralement  l'exercice rigoureux, sans complaisance ni faux -fuyants, d'une réflexion authentique. D'une réflexion authentique qui affirme sa volonté de comprendre en cherchant ses modèles ailleurs que dans les mécaniques de pensée et les pensées mécaniques qui viennent et s'imposent à l'esprit lorsque le corps manifeste ses défaillances. D'une réflexion authentique qui s'honore de trouver par devoir son inspiration dans les élans de transfiguration dont l'univers de la création artistique ne cesse de nous prodiguer l'exemple en nous prodiguant ses fruits. Devoir de vérité, devoir de création. Devoir d'interprétation!

 

Car  on l'aura compris : reçue parce que recevable par un sujet caractérisé par tel « fond de corps » une idée-reçue est, en cela pareille à toute autre,  une interprétation. Cette interprétation (non examinée de façon critique par son repreneur-relanceur , mais pressentie avantageuse dans le moment de son usage) peut être prise pour objet de commentaire, général ou particulier, qui sera lui même bien évidemment  une interprétation, mais voulue comme telle. Comme  toujours lorsqu'il est question de telle « chose » du  monde des « choses de l'esprit » il ne peut s'agir à chaque fois que d'une interprétation d'interprétation(s), voire d'interprétations d'interprétations!

Ce dont, par l'exemple, je m'efforcerai d'attester prochainement en traitant de  

quelques idées-reçues anciennes ou récentes portant sur le thème du «progrès».

 

Jean-yves Mézerette

Vice-président  de l'Institut  Jacques Cartier