Les niveaux d’énergie dégagés par les armes nucléaires sont comparables à ceux de catastrophes naturelles qui se sont déroulés à des époques préhistorique et historique sans que la vie ait été éradiquée sur Terre. La comparaison a cependant des limites, puisqu’un affrontement nucléaire entre les deux superpuissances de la Guerre froide aurait généré des frappes multiples alors que les forces de la nature, lorsqu’elles se déchaînent, le font généralement en un seul lieu. Plutôt que d’apocalypse nucléaire généralisée, c’est plutôt la destruction mutuelle des forces vives des belligérants qui en aurait résulté, épargnant les continents non alignés. Cette constatation a imposé une véritable paix nucléaire qui a protégé les pays développés, une exception dans un monde où se sont multipliées des guerres périphériques particulièrement meurtrières. De plus, les énormes moyens financiers dévolus à la course aux armements ont permis de développer des systèmes de haute technologie dont les  applications civiles n’auraient probablement pas pu exister autrement.

Un nouveau risque est apparu après la chute de l’Union soviétique. La détente qui lui a succédé s’est accompagnée d’une prolifération d’armes nucléaires de faible puissance au profit de puissances régionales, rendant possible leur acquisition par des groupes terroristes, ce qui augmente paradoxalement la probabilité de leur emploi.

1.      Une bombe nucléaire, qu’est-ce que c’est ? Quelle est son énergie?

C’est un engin explosif utilisant l'énergie nucléaire qui est associée à la force de cohésion des protons et neutrons au sein du noyau des atomes. C’est ce mécanisme qui produit au cœur du soleil, par fusion des noyaux d’hydrogène en noyau d’hélium, la chaleur qui sera ensuite rayonnée et qui nous manque tellement quand le ciel est nuageux. Il y a deux types de réactions nucléaires : la fission des noyaux lourds (uranium ou de plutonium) et la fusion d’éléments légers comme dans le cas du soleil. Les bombes à fission sont aussi appelées bombes A et les bombes à fusion aussi appelée bombes H ou bombes thermonucléaires.

L’énergie dégagée lors de l'explosion d'une arme nucléaire est exprimée en masse de TNT (trinitrotoluène) qu'il faut réunir pour obtenir une énergie équivalente. Une mégatonne correspond à l'explosion d'un million de tonnes de TNT, ou encore 1000 kilotonnes. La plus grosse des bombes nucléaires testées avait une puissance de 50Mt.

Les effets d’une explosion nucléaire apparaissent en deux temps. Aux effets physiques instantanés (flux thermiques, onde de choc et rayonnements nucléaires) succèdent des risques de contamination et d’irradiation prolongés dans les zones couvertes par les retombées de produits radioactifs.

2.      Quelques exemples de phénomènes naturels comparables en terme d’énergie libérée

On peut effectivement trouver dans l’Histoire de la Terre des catastrophes naturelles ayant développé des énergies comparables – et même très largement supérieures — à des charges nucléaires.

§         Il y a 65 millions d’années, un astéroïde entre en collision avec la Terre au niveau de la presqu’île du Yucatan. Le choc dégage une puissance comparable à celle de 500 millions à 1 milliard de bombes H. Plus de 50 % des espèces animales et végétales peuplant la Terre (dont les dinosaures) disparaissent, mais la vie persiste sur Terre.

§         Une autre catastrophe, préhistorique cette fois, se serait déroulée il y a environ 74 000 ans, quand le volcan où se trouve actuellement le lac Toba dans l'île de Sumatra entre en éruption. L’énergie développée pendant la durée de l’événement aurait été de l’ordre d’un million de mégatonnes.

§         L’éruption du Krakatau, un volcan situé devant le détroit de la Sonde sous contrôle néerlandais est bien documentée. Elle s’est déroulée les 26 et 27 août 1883 et fait « seulement » 36 417 victimes. La seule éruption du deuxième jour développe une énergie correspondant à 13 000 bombes d’Hiroshima (soit 200 Mt).

§         L’éruption du mont St Helens en 1980, dans l’État de Washington, libère au total une quantité d'énergie équivalente à 27 000 fois la puissance dégagée par la bombe d'Hiroshima (soit approximativement 350 Mt. Elle cause la mort de 57 personnes.

3.      La guerre froide

Revenons à présent aux moments où la menace a été la plus importante pour essayer d’expliquer un paradoxe. L’homme a toujours largement utilisé les armes nouvelles qu’il conçoit. Par quel « miracle », les gouvernants des puissances nucléaires ont-ils su faire preuve de suffisamment de retenue pour n’avoir pas utilisé celle-ci après 1945 ?

Une réponse se trouve dans le premier livre du traité « De la guerre » de Clausewitz dans lequel il analyse la nature de la guerre et rappelle qu’elle n’est qu’une simple continuation de la politique par d’autres moyens. Il y précise que « …l’intention politique est la fin cherchée, la guerre en est le moyen, et le moyen ne peut être conçu sans la fin. » Autrement dit, on ne fait pas la guerre sans intention politique.

Les destructions attendues en cas de guerre nucléaire généralisée deviennent telles que le jeu n’en vaut plus la chandelle : ne m’attaque pas, car, même si tu me bats, tes pertes seront supérieures à tes gains. Faute de pouvoir espérer atteindre un objectif politique avec une, la guerre devient inutile.

C’est la doctrine de la dissuasion nucléaire qui s’instaure. Elle est fondée sur le concept de l’équilibre de la terreur, dont l’acronyme anglais, MAD pour Mutual Assured Destruction, est particulièrement évocateur. Les armes se perfectionnent, deviennent plus puissantes, se diversifient et se multiplient. Des triades sont constituées. Elles comprennent des missiles basés dans des silos à terre ; des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins navigant discrètement dans les océans et capables de survivre à une frappe en premier en raison de l’ignorance par l’ennemi de leur position, et une force aérienne stratégique dont les avions assuraient une permanence en vol pour être capable de mener à bien leur mission au cas où leur base serait détruite. Ce dernier point est bien illustré par le film bien connu « docteur Folamour ».

    En conclusion

Non seulement l’homme n’a plus utilisé l’arme nucléaire après la Seconde Guerre mondiale, mais il cherche à en limiter le nombre et à arrêter la prolifération des États en disposant.

L’analyse des guerres du XXe siècle conduit à faire deux constats :

–         Bien que ce siècle soit celui qui a connu les conflits les plus meurtriers de l’Histoire (de 160 à 250 millions selon les sources), la majorité des tués l’ont été par des armes souvent rudimentaires, machettes, couteaux…. Et non par le feu nucléaire.

–         Paradoxalement, après une première utilisation au Japon en 1945 qui a fait découvrir au monde sa puissance, l’armement nucléaire a empêché un conflit direct entre l’Occident et le Pacte de Varsovie en dissuadant chaque camp de se combattre directement et poursuivre ainsi le suicide collectif des nations développées que représentent les deux guerres mondiales qui les ont opposés.

–         Leur rivalité s’est exprimée pendant la guerre froide dans une course technologique qui s’est révélée vertueuse puisque les retombées profitent aujourd’hui au développement de la société : internet, le transport aérien, l’exploration spatiale et maritime, les transports maritimes, les systèmes de positionnement par satellite GPS et bientôt Galileo… Et, indirectement, à l’effondrement sans violence de l’Union soviétique.

C’est en grande partie cette « paix nucléaire » qui attire les nouvelles puissances régionales qui cherchent à l’obtenir pour se prémunir d’éventuelles agressions de leurs voisins.

Faut-il les y encourager ? Non, bien sûr, car si des dirigeants ont su faire preuve de sagesse et éviter la guerre nucléaire, rien ne dit que d’autres, ailleurs, agiront de même. Un contre-pouvoir politique réel est indispensable et une telle arme aux mains d’un illuminé pourrait conduire à son emploi. Cependant, disposant d’un armement réduit, les effets de son action le seraient tout autant, mais les conséquences pour son pays pourraient être dévastatrices.

Reste la question qui taraude tous les esprits : mais si… mais si une guerre nucléaire généralisée s’était déclenchée au plus fort de la Guerre froide, aurait-ce été l’apocalypse ? La fin de l’espèce humaine ?

La réponse est probablement non, car seules les villes, les infrastructures et les concentrations militaires des pays développés auraient été détruites, laissant intacte les continents de l’hémisphère sud. Dans le nord, les destructions auraient été ponctuelles et aucun effet cumulatif n’aurait atteint la puissance de l’événement qui a fait disparaître les dinosaures. Ce n’aurait pas été la fin du monde, mais la fin d’un monde et l’échec d’une forme de développement qui privilégie la science au spirituel. D’autres formes de civilisations se seraient développées à partir des survivants du nord et des pays du sud. Auraient-ils été plus sages dans l’utilisation des armes, même plus rudimentaires dont ils auraient disposé ?

Hugues EUDELINE Membre de Jacques Cartier, Capitaine de Vaisseau (er)

Lire également un important article sur la piraterie:

"Contenir la piraterie: des réponses complexes face à une menace persistante"

Focus stratégique n° 40, novembre 2012 

IFRI Institut Français des Relations Internationales

http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=7436&id_provenance=97

 

I – Aux origines.

                    C'est le berceau de la civilisation : c'est ici que sont nés l'écriture et l'alphabet, prodigieuses avancées dans l'histoire des hommes. C'est ici que sont apparues les trois grandes religions monothéistes à partir de l'Ancien Testament. C'est encore ici qu'on a inventé le péché, inconnu des Grecs et des Romains !

C'est le pays des Sémites, ces peuples remarquables que l'on distingue par les langues qu’ils parlent, issues d'une même souche : hébreu, arabe, araméen, éthiopien, akkadien et non par la légende biblique qui est à la base d'une interprétation clivante comme on dit aujourd'hui.

Une grande partie de cet espace fut occupé pendant 1000 ans par les Grecs et les Romains et, après eux, par les Perses. S'est formé ainsi, un creuset fertile en de nombreux et divers ferments civilisateurs dont nous sommes aujourd'hui les héritiers et les tributaires.

II – Des fractures historiques.

Il existe entre tous ces peuples des oppositions historiques très fortes qu'il faut prendre en compte lorsqu'on veut se pencher sur leurs destinées : les sunnites s’opposent aux chiites, les Arabes aux Perses (= Iraniens chiites) et tous aux Turcs conquérants détestés (du milieu du XVe siècle à 1920). De l'éclatement de l'empire ottoman après la guerre 14-18 surgiront des Etats nouveaux que l'on retrouvera vite au coeur des problèmes contemporains : Liban, Syrie, Irak, Jordanie, puis Israël et l'hypothétique État palestinien. Quand on veut étudier l'histoire de cette région il ne faut pas négliger l'impact très fort des interventions (souvent intempestives) de l'Occident dans ses affaires : Croisades, Colonisation, Décolonisation.

III -Les fractures actuelles qui pourraient engendrer un cataclysme.

*Israël/Palestine  – Le problème central qui domine tous les autres : une minorité religieuse érigée en un Etat politique au milieu d'une majorité écrasante d’         Arabes musulmans [vers 1900 en Palestine on comptait 600 000 Arabes (500 000 musulmans et 100 000 chrétiens) contre à peu près 30 000 Juifs] cette majorité  se considère donc comme la victime d'une immense injustice, commise en dépit du principe imposé  par les occidentaux après la guerre 14-18 : « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », principe devenu l'un des piliers des relations internationales mais qui n’a pas été appliqué ici. Pour le reste il faut juste rappeler que jusqu'en 1988, l'État d'Israël avait pour lui une légitimité qui découlait de la résolution 181 de 1947. Après 1988 cette légitimité passe du côté des Palestiniens qui ont reconnu l'État d'Israël, ont signé avec lui des traités que celui-ci s'efforce de ne pas honorer en cherchant par tous les moyens à éviter la création de l'État palestinien prévu par ces traités. De graves problèmes devront être résolus si l'on veut pourtant y parvenir : les réfugiés, les frontières, le statut de Jérusalem, l'eau, et surtout les colonies (on pourrait maintenant et ajouter le Mur)

* Le face-à-face des Etats pétroliers du Golfe et de l'Iran chiite, tout préoccupé d'affirmer son hégémonie sur la région. Les sanctions prises contre sa politique d'armement nucléaire et la très mauvaise posture de son allié stratégique, le Syrien Bachar-al-Assad, portent un coup très dur à ses ambitions et certainement pour longtemps. Dans cette course à l'hégémonie il se heurte à  une Turquie émancipée, très occidentalisée, économiquement bien plus avancée que lui et promise à un brillant avenir. NB : zone très hautement nucléarisée (Chine, Inde, Pakistan, Israël)

*Aux confins de la région, l’AFPAK (Afghanistan + Pakistan) le problème de ces deux pays sont difficilement dissociables. L'Afghanistan constitue une zone historiquement hostile à l'Occident responsable de sa création. Le conflit qui s'y déroule a, pour cette raison, des causes qui sont d'abord ethniques avant d'être religieuses. S'y retrouvent encore des problèmes liés aux relations régionales entre l'Inde, le Pakistan et l’ Iran sous l'œil vigilant d'une Chine intéressée.

*La quatrième fracture est d'ordre politique et transnational : les Révolutions arabes. Les vainqueurs en seront inéluctablement,  dans un premier temps, les religieux. Mais ce sera, pour eux une victoire à la Pyrrhus, car dans ces sociétés des forces sont à l'œuvre qu'il leur sera difficile de maîtriser : l'éducation et notamment l'éducation des femmes (fantastique progrès de la contraception ; une transition démographique moderne s'installe progressivement dans ces pays), recul du système tribal (éducation + urbanisme), triomphe de l'Internet et des réseaux sociaux.                 

Conclusion :

Une solution rapide au conflit palestinien permettrait d'envisager l'avenir sous de meilleurs auspices. Tous les conflits n'en seraient pas pour autant résolus mais la virulence de chacun d’eux en serait infiniment atténuée.

 Les difficultés de cette région ne doivent pas être appréhendées, ni traitées comme les éléments d'un soi-disant « choc des civilisations », conception réductrice et fausse dont les fruits sont la haine, la violence,  l’affrontement et ses conséquences qui risquent de tout emporter. Il faut donc parier sur l'intelligence des hommes, négocier avec fermeté, mais toujours avec la main tendue et l'esprit ouvert.

 

                          Jean Henri Calmon

 

Le 20 octobre dernier, une manifestation anti islamiste menée par le groupe extrémiste « Génération identitaire » venu de différentes régions de France, se réclamait, sur le toit de la mosquée de la ville, de la victoire remportée à Poitiers en 732 par Charles Martel, qui selon leur propos « à l’issue d’une bataille héroïque sauva notre pays de l’invasion musulmane : c’était le 25 octobre 732 ».

Pour réagir à de tels actes et propos inacceptables, nous avons demandé à Elisabeth Carpentier, professeur honoraire à l’Université de Poitiers en Histoire médiévale, de bien vouloir faire le point de nos connaissances et ignorances concernant cette fameuse bataille de Poitiers .

Mais qu’en est-il vraiment de cette bataille, célébrée par les uns, minimisée ou même récemment niée par d’autres, fantasmée de toutes parts ? Quelques mises au point s’avèrent nécessaires.

D’abord c’est une bataille très mal connue.

Les sources contemporaines sont très laconiques du côté des Francs, inexistantes du côté des Arabes. On n’est sûr ni du lieu ni de la date ni de l’importance des effectifs en présence. On sait seulement que Charles Martel a remporté quelque part entre Poitiers et Tours, sur le territoire de Poitiers, un combat sur les « Sarrasins » dont le chef, l’émir Abd-al-Rahman, a été tué ; c’était un samedi d’octobre, en 732 ou peut-être en 733… Notons que l’absence de certitudes est un terrain favorable au développement des mythes.

Ensuite nous ne voyons aucune connotation religieuse dans les sources franques contemporaines :

il s’agit d’une campagne militaire menée contre un envahisseur qui, venu d’Espagne et déjà implanté dans la région de Narbonne, voulait, pour des motifs qui eux aussi nous échappent (pillage ? conquête ?)  pénétrer au coeur de la Gaule. Ils n’y reviendront pas. Mais il faudra des siècles pour que cet obscur combat devienne le symbole d’un affrontement entre deux religions et deux civilisations.

Car ce combat, quelle qu’ait été sa réelle importance, ne se comprend que replacé dans son contexte.

Un siècle après la mort du Prophète (632), les Arabes avaient conquis, au nom de l’Islam, un immense empire qui s’étendait de l’Atlantique aux frontières de l’Inde et de la Chine. Un empire démesuré qui, dirigé depuis Damas par les califes de la dynastie des Omeyyades, donnait des signes de faiblesse se traduisant par des divisions internes (entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes…) et par un essoufflement de la conquête.  Pour s’en tenir à nos régions de l’ouest, la bataille de Poitiers s’inscrit dans une liste plus large. En Espagne, la résistance ibérique se signale dès 718 à la bataille de Covadonga. En Gaule, le duc des Aquitains Eudes arrête les Arabes à Toulouse en 722 ; en 737, Charles Martel les battra une nouvelle fois dans la région de Narbonne d’où ils seront définitivement chassés par son fils Pépin le Bref.

Reste à savoir pourquoi cet obscur combat a acquis une telle célébrité.

Les historiens arabes n’ont longtemps accordé qu’une faible importance à une escarmouche survenue aux marges de leur vaste monde : des musulmans y étaient morts au « Champ des martyrs »…  Il n’en est pas de même de l’autre côté. Les noms de Poitiers, une cité prestigieuse, et de Charles Martel, l’ancêtre des Carolingiens, y ont probablement contribué. Mais c’est tardivement, lors de la Reconquista espagnole, des Croisades et ensuite de l’affrontement séculaire avec les Turcs en Europe que les chrétiens d’Occident ont progressivement reconnu dans les musulmans non pas des païens comme les autres, susceptibles d’être convertis, mais les adeptes d’une religion inassimilable et concurrente. L’affrontement de  732 prend alors une nouvelle importance, comme en témoignent Bossuet, Voltaire ou Chateaubriand. L’intérêt s’accroît encore au XIXe siècle, le temps des nationalismes, de la suprématie européenne et des empires coloniaux. La conquête de l’Algérie et plus largement la pénétration française au Maghreb rappellent aux Français que les Berbères formaient le gros des troupes autrefois vaincues par Charles Martel.  La fin du XIXe siècle est la grande époque de la formule définitive : « Charles Martel a vaincu les Arabes à Poitiers en 732 ». Avec son corollaire : et ils ne sont jamais revenus.

Mise en sommeil au cours du XXe siècle par les grands conflits mondiaux et la décolonisation, la question de la bataille de Poitiers réapparaît depuis une génération dans un contexte nouveau et souvent passionnel qui n’a plus grand’chose à voir avec la réalité des faits. Célébrée, niée ou appelant vengeance, elle est passée des mains des historiens à celles des extrémistes de tout bord. La vérité n’y trouvera assurément pas son compte.

Elisabeth CARPENTIER,

professeur honoraire en Histoire Médiévale, Université de Poitiers

 

Avec la création du Défenseur des droits (29 Mars 2011), le Parlement a fondé une nouvelle institution de la République, à caractère constitutionnel, indépendante, accessible à l’ensemble des concitoyens, notamment les plus vulnérables.

                        Ses compétences sont celles précédemment exercées par le Médiateur de la République, le Défenseur des enfants, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) et  la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS).

90.000 réclamations lui ont été adressées pour l’année 2011 au titre de :

–         la mission de médiation avec les services publics (régimes spéciaux de retraites, fausses plaques d’immatriculation, infractions au code de la route….)

–         La mission de défense des enfants (maintien du lien parents/enfants, mineurs étrangers isolés ou en famille…)

–         La mission de lutte contre les discriminations (discriminations liées à l’origine du demandeur, à l’état de santé, au handicap…discriminations en raison de la grossesse, de la situation de famille, du sexe…)

–         La mission de déontologie de la sécurité publique (« le Défenseur peut être saisi par toute personne qui a été victime ou témoin de faits dont elle est estime qu’ils constituent un manquement aux règles de déontologie… »             

                        Le Défenseur des droits dispose de prérogatives importantes

–         Il peut se saisir d’office, en toutes circonstances, d’un cas entrant dans le champ de ses compétences,

–         Il peut intervenir devant toutes les juridictions,

–         Il bénéficie d’un droit de suite en cas d’absence de réaction (pouvoir d’injonction…..)

                              –         Il dispose de pouvoirs d’investigation importants (auditionner, se déplacer…)

La saisine peut être faite par toute personne physique ou morale, y  compris par un mineur

soit :

 par courrier adressé au siège, (Le Défenseur des droits, 7 Rue St Florentin  75409 Paris cedex 08),                                                                                                         –  par mail (www.defenseurdesdroits.fr)                                                                          

ou directement auprès de l’un des trois délégués départementaux de la Vienne (près de 500 sur l’ensemble du territoire) :                                                                                                                                                       gerard.beraud@defenseurdesdroits.fr                                                                         brigitte.couree@defenseurdesdroits.fr

                                                                      pierre.metais@defenseurdesdroits.fr

  Pour de plus amples renseignements, ne pas hésiter à consulter le site du Défenseur des droits (www.defenseurdesdroits.fr) ou appeler le 09 69 39 00 00.

 

Gérard BERAUD

 

 

Qu’est-ce qu’un mythe ? C’est un récit fabuleux qui peut mettre en scène aussi bien les origines obscures du monde que sa fin cataclysmique. On parle ainsi de mythes cosmogoniques ou de mythes eschatologiques. Un mythe est aussi une « image simplifiée, souvent illusoire » que les hommes acceptent à propos d’un homme ou d’un événement, passé, présent ou à venir, et qui influence «  leur comportement ou leur appréciation » (Dictionnaire Robert). Quant à l’Apocalypse, c’est le dernier livre de la Bible. Ce mot signifie « révélation » sur ce qui doit arriver à la fin des temps, c’est-à-dire la destruction des forces du Mal et le triomphe de la Jérusalem céleste, la Cité de Dieu. Or, les 6 et 9 août 1945, la destruction des villes d’Hiroshima et de Nagasaki par des armes atomiques faisait dire à l’empereur du Japon que « ces bombes des plus cruelles, à la puissance dévastatrice incalculable, pourraient entraîner la disparition de la nation japonaise et l’extinction totale de la civilisation humaine. » Le mythe de l’apocalypse nucléaire était né dans le feu, le sang et les larmes. Depuis cette date, penseurs et philosophes, théologiens et athées, stratèges et citoyens de base, ont contribué à forger le mythe d’une destruction possible de l’humanité par le feu nucléaire. En voici quelques exemples.    

                  I. Athées et croyants interpellés

A.     Jean-Paul Sartre (1905-1980)

            Dès le 20 août 1945, le philosophe existentialiste athée Jean-Paul Sartre, chantre d’un monde absurde, évoque le suicide atomique possible de l’humanité, suicide qui viendrait confirmer ses intuitions philosophiques :

            « Cette petite bombe, écrit-il, qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine guerre, la terre peut sauter : fin absurde. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps. Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. » Temps Modernes, octobre 1945. 

                    B. Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

            De son côté, le catholique Pierre Teilhard de Chardin, un savant jésuite, estime que l’on ne peut pas désinventer la bombe. Mais, à la différence de Sartre, il fait preuve quant à lui d’optimisme et croit à la dissuasion nucléaire. L’énergie libérée de l’atome a certes donné à l’homme « un nouveau sentiment de puissance » en lui faisant capter l’énergie des étoiles. « On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être définitivement tuée. Tuée d’abord par excès même des forces de destruction  qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de la science, batailles et guerres ne sembleraient bientôt que choses fastidieuses et périmées. » Études, septembre 1946.

C. Jürgen Moltmann (1926-

            Plus de quarante ans après, le théologien protestant Jürgen Moltmann, qui fut professeur à l’université de Tübingen, reflète encore la crainte apocalyptique qui parcourt tout un courant de pensée chrétienne. Alors que la guerre froide touche à sa fin, il  s’inquiète de l’esprit de destruction qui anime une humanité en quête de toute puissance et devenue à elle-même son propre dieu. Moltmann écrit en effet en 1989: «  Le système de la dissuasion nucléaire est une “religion masquée” dans la mesure où il donne aux craintes des hommes une profondeur sans fond, et qu’il exploite sans limites leur besoin de sécurité. Il s’agit de la religion du nihilisme, du terminisme, du blasphème parfait, de l’apocalypse autoproduite de l’humanité. »

             (Jésus le Messie de Dieu, trad. fr. 1993).

                        II. Les cavaliers de l’Apocalypse

            Le mythe de l’apocalypse nucléaire a été en effet volontairement entretenu par les chefs politiques et militaires des deux camps, Est et Ouest, durant la guerre froide. Il s’agissait de paralyser la volonté d’action de l’adversaire en le menaçant de représailles massives et inéluctables en cas d’agression. C’était surtout une posture stratégique pour frapper l’opinion et rendre raisonnables les gouvernements opposés en les empêchant de passer à l’action.

A.     URSS (Khrouchtchev, 1894-1971)          

            Le Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev (1894- 1971), proclame le 14 janvier 1960:

            « Le territoire de notre pays est immense et nous pouvons disperser nos missiles et les camoufler parfaitement. Nous possédons déjà suffisamment d’armes nucléaires, A et H, le nombre correspondant de missiles, pour littéralement effacer de la terre les pays qui nous auraient attaqués. »

            Quant au maréchal Vassili Sokolovski (1897-1968), chef d’état-major général russe, il confirme la position de Khrouchtchev en 1962 : « Une troisième guerre mondiale sera avant tout une guerre de fusées nucléaires. L’emploi massif des armes thermonucléaires causera des désastres sans précédent et des pays entiers seront effacés de la carte. » (Stratégie militaire soviétique, 1962)

B.     États-Unis  (Kennedy, 1917-1963)

             Mais Khrouchtchev  et Sokolovski sont ramenés à la raison par Kennedy. Le 22 octobre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, le président Kennedy s’adresse en effet à la nation américaine par un discours télévisé. Le monde semble alors proche d’une guerre thermonucléaire :

            « Nous ne risquerons pas prématurément ou sans nécessité le coût d’une guerre nucléaire mondiale dans laquelle les fruits de la victoire seraient cendres dans notre bouche, mais nous ne reculerons pas face à ce risque à tout moment où il faudra l’envisager.

            La politique de notre pays sera de considérer tout lancement de missile nucléaire depuis Cuba contre toute nation de l’Hémisphère occidental comme une attaque de l’Union soviétique contre les États-Unis, appelant des représailles massives contre l’Union soviétique. »

C.     Chine et France : des perturbateurs ?

            1° Mao Zedong (1893-1976)

            Après le recul de Khrouchtchev dans la crise de Cuba, Mao Zedong l’accuse d’avoir cédé devant un tigre de papier. Khrouchtchev lui réplique le 12 décembre 1962 : « Le tigre de papier américain a des dents atomiques. » Mao persiste le 15 juin 1963: « Malgré les armes nucléaires, les théories léninistes sur la guerre inévitable contre les pays capitalistes ne sont pas périmées. » Lors d’une rencontre avec Mao, Khrouchtchev témoigne : « J’essayai de lui faire comprendre qu’un seul missile pouvait réduire en poussière toutes les divisions de la Chine. Mais il ne voulait même pas prêter l’oreille à mes arguments. »  Or, devenue puissance nucléaire en 1964, la Chine est restée sage.

            2° Charles de Gaulle (1890-1970)

            Lors de sa conférence de presse du 14 janvier 1963, le général de Gaulle affirme le choix de la France en faveur d’une dissuasion du faible au fort :

            « Nous sommes à l’ère atomique et nous sommes un pays qui peut être détruit à tout instant, à moins que l’agresseur ne soit détourné de l’entreprise par la certitude qu’il subira, lui aussi, des destructions épouvantables. La force atomique française aura la sombre et terrible capacité de détruire en quelques instants des millions et des millions d’hommes. Ce fait ne peut pas manquer d’influer, au moins quelque peu, sur les intentions de tel agresseur éventuel. »

            Mais depuis 1993, la France a réduit de moitié son arsenal nucléaire.

III. Apocalypse nucléaire et fin de l’Histoire humaine ?  

A. Jean Guitton et la métastratégie (1901-1999)

            Devant l’importance des arsenaux atomiques, le philosophe catholique Jean Guitton, qui fut ami du pape Paul VI et professeur à l’École de Guerre, a compris que l’acte stratégique nucléaire peut désormais porter sur les fins ultimes de l’humanité. Cet acte stratégique devient ainsi un acte philosophique, voire théologique : il propose donc de l’appeler métastratégie dans son livre, La pensée et la guerre, publié en 1969 :

            « Je pense, écrit-il, comme jadis Albert Camus, que le problème du suicide est le plus grave problème qui se pose à l’homme. Le suicide est un acte métaphysique, sorte de réponse ironique et désespérée à l’absence divine, solution noire et simple du problème de l’existence. Or, à notre époque, le problème du suicide passe du plan individuel au plan collectif : et, pour la première fois dans l’histoire, l’espèce humaine est librement capable d’un suicide réciproque.

            « Que se passerait-il si l’humanité avait la certitude qu’elle pourrait périr d’un instant à l’autre ? Cela serait-il longtemps supportable ? Et ne verrait-on pas germer l’idée qu’il vaudrait mieux en finir une bonne fois, une fois pour toutes ?

            Il est désormais important de savoir si l’humanité peut songer à se suicider ; elle en a les moyens. »

B.     René Girard et la théostratégie (1923-   

            L’anthropologue René Girard est résolument pessimiste. Dans son essai Achever Clausewitz, paru en 2007, il reprend l’expression du juriste allemand Carl Schmitt sur la  théologisation de la guerre, où l’ennemi représente le Mal à éradiquer.

             Dans la montée aux extrêmes vers toujours plus de violence entre les deux camps ennemis, Girard voit l’aboutissement de la stratégie à l’ère de la dissuasion nucléaire. Il constate « la possibilité d’une fin du monde dans son ensemble. » Il ajoute que « ce possible est aujourd’hui devenu réel ». La montée aux extrêmes « nous conduira droit à l’extinction de toute vie sur la planète ». Cette fin apocalyptique est d’autant plus inévitable que « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. » 

            « Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. Les hommes sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. »

                                                           Conclusion

            Le mythe de l’apocalypse nucléaire place donc l’homme en face de sa liberté et de sa responsabilité envers ses semblables et envers sa planète. La peur des autres peut en effet l’entraîner à vouloir supprimer les autres. Mais cet anéantissement est-il inévitable ? La sagesse des gouvernants, depuis 1945, nous invite à un optimisme prudent et mesuré. D’autre part, si la catastrophe nucléaire se produit, la destruction de l’humanité sera-t-elle totale ou seulement partielle ? Trouvera-t-on encore quelques témoins du jour d’après pour affronter l’hiver nucléaire? Ne restera-t-il pas quelque part, sur un haut plateau des Andes ou du Tibet, ou encore sous les mers d’où aurait surgi l’apocalypse, une arche de Noé capable de recueillir quelques survivants, qui auraient la lourde tâche de faire le deuil de notre civilisation et de recommencer l’histoire humaine ?

            Mais l’humanité détiendrait-elle seule le pouvoir d’être responsable de sa propre fin ? Affirmer cette certitude serait faire preuve d’une orgueilleuse présomption et de la prétention au blasphème parfait. Les forces de la nature, volcans, astéroïdes, géante rouge ou trou noir, ne sont-elles pas infiniment plus capables de mettre un terme à l’aventure humaine ? Les savants peuvent-ils en vérité interroger le Sphinx et ce dernier daignera-t-il leur répondre autrement que par une nouvelle énigme ?

 

                                               Bernard Pénisson