Qu’est-ce qu’un mythe ? C’est un récit fabuleux qui peut mettre en scène aussi bien les origines obscures du monde que sa fin cataclysmique. On parle ainsi de mythes cosmogoniques ou de mythes eschatologiques. Un mythe est aussi une « image simplifiée, souvent illusoire » que les hommes acceptent à propos d’un homme ou d’un événement, passé, présent ou à venir, et qui influence «  leur comportement ou leur appréciation » (Dictionnaire Robert). Quant à l’Apocalypse, c’est le dernier livre de la Bible. Ce mot signifie « révélation » sur ce qui doit arriver à la fin des temps, c’est-à-dire la destruction des forces du Mal et le triomphe de la Jérusalem céleste, la Cité de Dieu. Or, les 6 et 9 août 1945, la destruction des villes d’Hiroshima et de Nagasaki par des armes atomiques faisait dire à l’empereur du Japon que « ces bombes des plus cruelles, à la puissance dévastatrice incalculable, pourraient entraîner la disparition de la nation japonaise et l’extinction totale de la civilisation humaine. » Le mythe de l’apocalypse nucléaire était né dans le feu, le sang et les larmes. Depuis cette date, penseurs et philosophes, théologiens et athées, stratèges et citoyens de base, ont contribué à forger le mythe d’une destruction possible de l’humanité par le feu nucléaire. En voici quelques exemples.    

                  I. Athées et croyants interpellés

A.     Jean-Paul Sartre (1905-1980)

            Dès le 20 août 1945, le philosophe existentialiste athée Jean-Paul Sartre, chantre d’un monde absurde, évoque le suicide atomique possible de l’humanité, suicide qui viendrait confirmer ses intuitions philosophiques :

            « Cette petite bombe, écrit-il, qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine guerre, la terre peut sauter : fin absurde. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps. Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. » Temps Modernes, octobre 1945. 

                    B. Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

            De son côté, le catholique Pierre Teilhard de Chardin, un savant jésuite, estime que l’on ne peut pas désinventer la bombe. Mais, à la différence de Sartre, il fait preuve quant à lui d’optimisme et croit à la dissuasion nucléaire. L’énergie libérée de l’atome a certes donné à l’homme « un nouveau sentiment de puissance » en lui faisant capter l’énergie des étoiles. « On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être définitivement tuée. Tuée d’abord par excès même des forces de destruction  qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de la science, batailles et guerres ne sembleraient bientôt que choses fastidieuses et périmées. » Études, septembre 1946.

C. Jürgen Moltmann (1926-

            Plus de quarante ans après, le théologien protestant Jürgen Moltmann, qui fut professeur à l’université de Tübingen, reflète encore la crainte apocalyptique qui parcourt tout un courant de pensée chrétienne. Alors que la guerre froide touche à sa fin, il  s’inquiète de l’esprit de destruction qui anime une humanité en quête de toute puissance et devenue à elle-même son propre dieu. Moltmann écrit en effet en 1989: «  Le système de la dissuasion nucléaire est une “religion masquée” dans la mesure où il donne aux craintes des hommes une profondeur sans fond, et qu’il exploite sans limites leur besoin de sécurité. Il s’agit de la religion du nihilisme, du terminisme, du blasphème parfait, de l’apocalypse autoproduite de l’humanité. »

             (Jésus le Messie de Dieu, trad. fr. 1993).

                        II. Les cavaliers de l’Apocalypse

            Le mythe de l’apocalypse nucléaire a été en effet volontairement entretenu par les chefs politiques et militaires des deux camps, Est et Ouest, durant la guerre froide. Il s’agissait de paralyser la volonté d’action de l’adversaire en le menaçant de représailles massives et inéluctables en cas d’agression. C’était surtout une posture stratégique pour frapper l’opinion et rendre raisonnables les gouvernements opposés en les empêchant de passer à l’action.

A.     URSS (Khrouchtchev, 1894-1971)          

            Le Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev (1894- 1971), proclame le 14 janvier 1960:

            « Le territoire de notre pays est immense et nous pouvons disperser nos missiles et les camoufler parfaitement. Nous possédons déjà suffisamment d’armes nucléaires, A et H, le nombre correspondant de missiles, pour littéralement effacer de la terre les pays qui nous auraient attaqués. »

            Quant au maréchal Vassili Sokolovski (1897-1968), chef d’état-major général russe, il confirme la position de Khrouchtchev en 1962 : « Une troisième guerre mondiale sera avant tout une guerre de fusées nucléaires. L’emploi massif des armes thermonucléaires causera des désastres sans précédent et des pays entiers seront effacés de la carte. » (Stratégie militaire soviétique, 1962)

B.     États-Unis  (Kennedy, 1917-1963)

             Mais Khrouchtchev  et Sokolovski sont ramenés à la raison par Kennedy. Le 22 octobre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, le président Kennedy s’adresse en effet à la nation américaine par un discours télévisé. Le monde semble alors proche d’une guerre thermonucléaire :

            « Nous ne risquerons pas prématurément ou sans nécessité le coût d’une guerre nucléaire mondiale dans laquelle les fruits de la victoire seraient cendres dans notre bouche, mais nous ne reculerons pas face à ce risque à tout moment où il faudra l’envisager.

            La politique de notre pays sera de considérer tout lancement de missile nucléaire depuis Cuba contre toute nation de l’Hémisphère occidental comme une attaque de l’Union soviétique contre les États-Unis, appelant des représailles massives contre l’Union soviétique. »

C.     Chine et France : des perturbateurs ?

            1° Mao Zedong (1893-1976)

            Après le recul de Khrouchtchev dans la crise de Cuba, Mao Zedong l’accuse d’avoir cédé devant un tigre de papier. Khrouchtchev lui réplique le 12 décembre 1962 : « Le tigre de papier américain a des dents atomiques. » Mao persiste le 15 juin 1963: « Malgré les armes nucléaires, les théories léninistes sur la guerre inévitable contre les pays capitalistes ne sont pas périmées. » Lors d’une rencontre avec Mao, Khrouchtchev témoigne : « J’essayai de lui faire comprendre qu’un seul missile pouvait réduire en poussière toutes les divisions de la Chine. Mais il ne voulait même pas prêter l’oreille à mes arguments. »  Or, devenue puissance nucléaire en 1964, la Chine est restée sage.

            2° Charles de Gaulle (1890-1970)

            Lors de sa conférence de presse du 14 janvier 1963, le général de Gaulle affirme le choix de la France en faveur d’une dissuasion du faible au fort :

            « Nous sommes à l’ère atomique et nous sommes un pays qui peut être détruit à tout instant, à moins que l’agresseur ne soit détourné de l’entreprise par la certitude qu’il subira, lui aussi, des destructions épouvantables. La force atomique française aura la sombre et terrible capacité de détruire en quelques instants des millions et des millions d’hommes. Ce fait ne peut pas manquer d’influer, au moins quelque peu, sur les intentions de tel agresseur éventuel. »

            Mais depuis 1993, la France a réduit de moitié son arsenal nucléaire.

III. Apocalypse nucléaire et fin de l’Histoire humaine ?  

A. Jean Guitton et la métastratégie (1901-1999)

            Devant l’importance des arsenaux atomiques, le philosophe catholique Jean Guitton, qui fut ami du pape Paul VI et professeur à l’École de Guerre, a compris que l’acte stratégique nucléaire peut désormais porter sur les fins ultimes de l’humanité. Cet acte stratégique devient ainsi un acte philosophique, voire théologique : il propose donc de l’appeler métastratégie dans son livre, La pensée et la guerre, publié en 1969 :

            « Je pense, écrit-il, comme jadis Albert Camus, que le problème du suicide est le plus grave problème qui se pose à l’homme. Le suicide est un acte métaphysique, sorte de réponse ironique et désespérée à l’absence divine, solution noire et simple du problème de l’existence. Or, à notre époque, le problème du suicide passe du plan individuel au plan collectif : et, pour la première fois dans l’histoire, l’espèce humaine est librement capable d’un suicide réciproque.

            « Que se passerait-il si l’humanité avait la certitude qu’elle pourrait périr d’un instant à l’autre ? Cela serait-il longtemps supportable ? Et ne verrait-on pas germer l’idée qu’il vaudrait mieux en finir une bonne fois, une fois pour toutes ?

            Il est désormais important de savoir si l’humanité peut songer à se suicider ; elle en a les moyens. »

B.     René Girard et la théostratégie (1923-   

            L’anthropologue René Girard est résolument pessimiste. Dans son essai Achever Clausewitz, paru en 2007, il reprend l’expression du juriste allemand Carl Schmitt sur la  théologisation de la guerre, où l’ennemi représente le Mal à éradiquer.

             Dans la montée aux extrêmes vers toujours plus de violence entre les deux camps ennemis, Girard voit l’aboutissement de la stratégie à l’ère de la dissuasion nucléaire. Il constate « la possibilité d’une fin du monde dans son ensemble. » Il ajoute que « ce possible est aujourd’hui devenu réel ». La montée aux extrêmes « nous conduira droit à l’extinction de toute vie sur la planète ». Cette fin apocalyptique est d’autant plus inévitable que « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. » 

            « Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. Les hommes sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. »

                                                           Conclusion

            Le mythe de l’apocalypse nucléaire place donc l’homme en face de sa liberté et de sa responsabilité envers ses semblables et envers sa planète. La peur des autres peut en effet l’entraîner à vouloir supprimer les autres. Mais cet anéantissement est-il inévitable ? La sagesse des gouvernants, depuis 1945, nous invite à un optimisme prudent et mesuré. D’autre part, si la catastrophe nucléaire se produit, la destruction de l’humanité sera-t-elle totale ou seulement partielle ? Trouvera-t-on encore quelques témoins du jour d’après pour affronter l’hiver nucléaire? Ne restera-t-il pas quelque part, sur un haut plateau des Andes ou du Tibet, ou encore sous les mers d’où aurait surgi l’apocalypse, une arche de Noé capable de recueillir quelques survivants, qui auraient la lourde tâche de faire le deuil de notre civilisation et de recommencer l’histoire humaine ?

            Mais l’humanité détiendrait-elle seule le pouvoir d’être responsable de sa propre fin ? Affirmer cette certitude serait faire preuve d’une orgueilleuse présomption et de la prétention au blasphème parfait. Les forces de la nature, volcans, astéroïdes, géante rouge ou trou noir, ne sont-elles pas infiniment plus capables de mettre un terme à l’aventure humaine ? Les savants peuvent-ils en vérité interroger le Sphinx et ce dernier daignera-t-il leur répondre autrement que par une nouvelle énigme ?

 

                                               Bernard Pénisson