« Apparemment » rien de plus noble que ce rapport à la vérité par lequel certains se plaisent à définir l’Homme. S’agirait-il d’une part divine qui interdirait à jamais de désespérer du genre humain alors promis, comme par enchantement, aux « Trois Grâces » de la Bonté, de la Beauté et bien sûr  de la … Vérité ? Qui oserait ne pas s’éjouir de cette certitude campant l’homme, superbe et inaccessible, par-delà les destinés communes de toutes autres créatures ordinaires, trop ordinaires ? Qui oserait, avec dans la poitrine une si forte conviction, se laisser aller à un savoir triste ?

Qui oserait ? Mais on sait bien que d’aucuns n’ont pas pu s’empêcher d’oser, ne serait-ce qu’un tout petit peu, rien que pour voir… ! même si les dés étaient pipés. Après tout Blaise Pascal n’a-t-il pas, à son heure et à sa manière, plus que  subodoré  combien la pensée pouvait être le fer de la misère de l’homme aussi sûrement qu’elle en signait la grandeur. Oui, l’homme pense. Et le sait. Il sait même qu’il pense qu’il sait qu’il en sait trop quand surtout il pense qu’il n’en finit pas de savoir qu’il n’en sait et n’en saura jamais assez. Cela ne donnerait-il pas quelque occasion de tristesse ? On rétorquera que Socrate a fait merveille en sachant s’enorgueillir de ne pas savoir et que son attitude aujourd’hui encore brille des pleins feux de la séduction. Mais à quoi bon se laisser prendre dans les rets d’un enthousiasme qui n’est qu’une feinte ? Allons donc, le vieux Socrate a lui aussi connu des heures de savoir aux accents tristes. Ajoutons en passant que le très méfiant Spinoza lui même n’a peut-être  pas toujours eu l’âme emplie d’une joie éternelle et infinie… Par où l’on devine que le dit rapport à la vérité autorise peut-être à penser pouvoir saisir l’essence de l’homme mais qu’il ne garantit sans doute pas automatiquement la sérénité.

Fort de ce pressentiment il devient alors tentant de se montrer curieux de la position de Nietzsche dont le propos dissertant sur la « Vérité et mensonge au sens extra-moral » devient de plus en plus une référence décisive dans l’œuvre du héraut du « Gai Savoir ».

L’homme est faible. Cela se sait depuis longtemps et Nietzsche se contente de le répéter. La conséquence majeure de cette indigence est pareillement simplement reprise par Nietzsche : les hommes lui apparaissent alors dans l’absolue nécessité de vivre en société. Semblable mode d’existence implique la conclusion d’une sorte de traité de paix qui certes ne supprime pas la trop fameuse naturelle « guerre de tous contre tous » mais à tout le moins délivre les individus de l’aspect le plus brutal de la dite guerre. Ce traité de paix reste à comprendre comme un traité de vérité renvoyant à l’exigence de confiance autant que possible généralisée. En somme chacun demande qu’on lui fasse confiance mais demande aussi de pouvoir faire confiance à chacun au lieu de se crisper dans une inconfortable position permanente de crainte, d’intimidation etc. Chacun cherche donc une situation de calme relationnel indispensable aux activités vitales comme le sommeil, particulièrement caractéristique de la vulnérabilité naturelle de l’individu. Sous le regard de Nietzsche cette volonté-instinct de faire société constitue un « premier pas en vue de cet énigmatique instinct de vérité ». Ici en effet l’exigence de confiance s’installe avec les Mots chargés de désigner les Choses, les états, les situations, les évènements etc. Ainsi nécessaire à la survie le principe de la confiance pose une entente préalable et entretenue par l'habitude sur les mots dont le sens doit être fixé c'est-à-dire convenu. Un exemple très simplement rapporté suffira à faire entendre ce poids des mots et ce « devoir de vérité » : une sentinelle se doit de dire avec les mots tels qu’ils sont connus les choses telles qu’elles sont. A défaut la collectivité est à l’instant même exposée à des catastrophes. Le plus grave est bien que la sentinelle soit coupable non pas d’erreur mais de mensonge avéré puisque c’est par là que la règle de la confiance est brisée, appelant en riposte un châtiment possiblement impitoyable.

Mais dans tout cela, rien, à aucun moment, n’indique le moindre penchant vers la Vérité comme si une force irrépressible d’élévation conduisait les hommes à chercher autre chose que des conditions favorables d’existence. Ici la vérité est un mot dont le sens conventionnel, donc pacifique, désigne une réalité non naturelle et exclusivement humaine, en fait particulièrement efficace pour les intérêts de l’espèce et des individus. Nul doute : seul l’intérêt commande! Jusqu’à ce point qu’il commande de ne surtout pas avouer que l’intérêt, seul, commande ! Ainsi l’intellect, en « maître de la dissimulation » utilise toutes les ressources du langage afin de tenter de réussir l’exploit de faire croire à la pureté angélique du rapport à la dite vérité.

Sur ce point Nietzsche a voulu enfoncer le clou de ses préférences en définissant l’homme sous un tout autre rapport. Avec lui les hommes apparaissent simultanément condamnés  à dire qu'ils aiment la vérité et à ne pas dire qu'ils aiment par-dessus tout les apparences, les illusions, les mensonges, alors qu'en vérité c'est par instinct que les hommes sont avant tout attachés aux apparences. A partir de là Nietzsche inlassablement dressera deux figures. Dans ses traits les plus creusés le goût pour la vérité donne l'image de « l'homme rationnel » tandis que portée jusqu'à l'incandescence l'ivresse dans le jeu des apparences conduit à la figure de l'artiste chez qui l'intuition créatrice fait merveille. Cette distinction entre deux chemins trouve son origine dans la différence entre l'état de veille déterminé par les urgences des réalités vitales et l'état de sommeil marqué par le rêve : activité naturelle profonde, commune jusqu'à être universelle, dont le langage propre est l'image. Dans le rêve le flux d'apparences se présente hors de toute logique immédiate, dans l'absence de relation de cause à effet concrète, dans le décousu, dans le mélange, dans le bizarre, dans l'imprévisible ,bref dans le chaos. Or ce répit nocturne par le jeu des apparences oniriques continue d'exercer sa fascination pendant les temps de veille qui restent toutefois dominés par la nécessité vitale de ne pas être victime. Pour répondre à l'impératif vital du temps de veille rien n'est semble t- il mieux approprié que l'artifice langagier des abstractions dont le principe est le suivant : postulation de l'identité du non identique puis combinaisons réglées des éléments constitués,en d'autres termes l'oubli des différences, le refus des particularités. Mais de tels procédés se compliquant sans cesse sont à l'évidence épuisants d'où l'indispensable contre-partie dans le rapport à l'image profuse qu'il convient de saisir comme une technique naturelle de soulagement dans la dissimulation. Ce qui est dissimulé c'est l'état d'indigence, le perpétuel climat inquiétant des menaces dont s'accompagne l'existence concrète.

Dès lors, qu'il s'agisse de dissoudre sèchement les images dans un concept ou de s'accrocher aux métaphores intuitives Nietzsche, dans les deux cas, repère un même désir : « dominer la vie », résoudre le problème de la dimension tragique de l'existence humaine. Non sans tristesse mais avec réalisme il relève que la majorité des individus serrés dans le moule surprenant de la grégarité et de l'égoïsme grossier tente de dominer au pire à la force du mot usé et au mieux du concept ossifié. Mais cette fois-ci avec une joie non dissimulée ! Nietzsche relève que d'autres esprits plus imprudents et peut-être déraisonnables jusqu'à la folie savent s'enivrer de l'activité d'artiste. Sur le corps tout entier de ceux-là…., en leur âme toute entière et même « par-delà »… on peut lire les commandements de la vie, c'est à dire de la volonté de puissance. Tous ces artistes devinent vraisemblablement  ce qu'il en est de « l'instinct de vérité » mais pour autant tous ne choisissent pas d'en parler et ,s'ils en traitent ,c'est par leurs œuvres,chacun à sa manière. Nietzsche l'a dit par amour de l'art et par devoir de philosophe. Par devoir de vérité? C'est plus que probable.

Jean-Yves Mézerette Vice président.