Les pratiques religieuses japonaises sont difficiles à cerner pour l’occidental trop habitué aux grands débats idéologiques entre monothéismes et laïcité, ou aux affrontements doctrinaux sources de bien des divisions.

Au Japon, le mot religion – Shûkyô -, est de création récente, il n’apparaît dans son sens actuel qu’à l’ère du Meiji ( 1868-1912) copié alors sur le christianisme, religion au cœur de l’ouverture sur l’occident. Shûkyô désigne de ce fait la croyance, la foi personnelle, registres non encore conceptualisés au Japon auparavant.

1 – Ce point de vocabulaire précisé va nous permettre de mieux comprendre l’apparente contradiction entres diverses données statistiques religieuses japonaises.

Tous les ans l’ Annuaire des religions (Shûkyô nenkan) publié par le bureau des affaires culturelles du Ministère de l’Education quantifie le paysage religieux, les groupements religieux y sont répartis en 4 catégories :

Religion Nombre d’adhérents (en millions)
Shintô 106
Bouddhisme 96
Christianisme 1,5
Autres 14
Il n’échappera à personne que cela fait beaucoup pour un pays de 127 millions d’habitants ! L’addition du nombre des pratiquants donne presque le double de la population ! Peuple hyper religieux ? ou absurdité statistique ?

Que disent les sondages lorsque l’on demande aux Japonais s’ils ont une religion, et laquelle ?

Pas d’appartenance bouddhisme shintoïsme christianisme
71% 13% 1% 2%

Si nous avons gardé en mémoire le sens actuel du mot religion pour les Japonais, nous comprenons que les seules réponses concernant le christianisme ont un sens, le petit 1 % d’appartenance au Shintoïsme est surprenant dans un pays où pratiquement tout le monde observe précisément le rituel shintô.

Les rituels quasi quotidiens pratiqués par l’immense majorité des Japonais n’apparaissent donc pas à leurs yeux relever du religieux. On ne se pose pas la question du croire, de la foi, de l’adhésion à des dogmes…, on pratique simplement parce que c’est la coutume. Cette forte religiosité implicite est intimement liée à la question de l’identité nipponne, et de fait, on a pu dire qu’il s’agit globalement d’une « religion de l’être japonais ».

2 – Le paysage religieux japonais résulte de nombreux apports extérieurs, essentiellement de Chine

- Seul le Shintô est originaire de l’archipel, mais son organisation actuelle est une construction récente, en réaction précisément aux apports extérieurs.
- De Chine sont venus le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme.
- D’occident (Portugal, Espagne, Hollande et Etats Unis), le christianisme est venu à deux reprises.

La toile de fond religieuse est organisée essentiellement par le shintoïsme et le bouddhisme. Le confucianisme et le taoïsme ne sont pas ici institutionnalisés, ce qui n’exclut pas une forte influence exercée sur la société japonaise, sur l’éthique pour le premier et sur le calendrier avec ses jours fastes ou néfastes pour le second.

Dans la vie de tous les jours, shintoïsme et bouddhisme se mêlent sans conflit, posture difficile à comprendre pour un occidental habitué à considérer des monothéismes exclusifs. Il n’est donc pas question de foi, d’une croyance simultanée dans le Shintô ou dans le bouddhisme, il s’agit de pratiques , non de doctrines. Visiter un temple, un sanctuaire1, formuler un vœu, adresser une prière, faire des offrandes… tout cela n’apparaît pas comme religieux, mais seulement comme la voie de la tradition.

Différentes formules ou métaphores ont été proposées pour rendre compte de cette situation originale. Selon la plus célèbre, un Japonais naît et se marie selon le shintô mais meurt dans le rituel bouddhique. La formule n’est pas inexacte à condition de ne pas commettre de contresens : il ne s’agit pas de deux adhésions successives, les Japonais pratiquent à la fois des rites shintôs et bouddhiques. Or, il se trouve que le Shintô est plus orienté sur la vie alors que le bouddhisme lui s’intéresse à la mort et à l’au-delà.

On utilise aussi parfois la métaphore plus exotique du bonsaï pour dire cette symbiose religieuse vécue au quotidien : le Shintô correspond à la racine solidement ancrée dans le terreau culturel ancien, le bouddhisme en est le tronc et toutes les autres religions constituent les différents rameaux.

3 – Le religieux au Japon est également un domaine très évolutif.

Outre les bases shintôs et bouddhiques, ou mieux, greffées sur elles, se crée une multitude de nouvelles religions : c’est la catégorie « autres » des statistiques officielles d’un pays qui a inscrit dans sa constitution de 1947 une séparation de la religion et de l’Etat.

Ces nouvelles religions sont classées selon leur ancienneté, depuis l’ère Mieji, l’on distingue :

- les anciennes nouvelles religions ( fin XIXe siècle)
- les nouvelles religions (entre les deux-guerres)
- les neo-nouvelles religions ( de nos jours)

Pour répondre à chaque traumatisme national, de nouveaux groupes religieux se sont créés, l’actuelle société, de plus en plus citadine a des besoins différents du Japon traditionnel, ce qui n’empêche nullement de conserver de vieux rituels qui n’avaient de sens que dans leur campagne natale.

Le retour du religieux, pour reprendre une expression polémique occidentale, a ici un sens différent, il ne s’agit pas d’un signe de faillite de la laïcité ou d’un besoin de retour à l’authentique, mais simplement d’un ajustement aux traumatismes vécus qui poussent à créer de nouvelles formes religieuses syncrétiques à partir des traditions.

Ainsi donc, nous le constatons, au Japon le fait religieux est omniprésent mais c’est plus une affaire de pratique, de culture identitaire que de croyance, d’où l’apparente contradiction entre une conscience de non appartenance et des pratiques quotidiennes relevant de toutes ces religions.

Ce propos introductif sur les religions au Japon sera suivi de 4 articles venant développer les principales orientations :
1 – Le christianisme au Japon
2 – Le Shintô
3 – Le bouddhisme japonais
4 – Les nouvelles religions

Lectures conseillées :
- BERTON Jean-Pierre, Religiosité et religions contemporaines, in Le Japon contemporain sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 2007, pp. 393- 413.
- FREDERIC Louis, Le Japon, dictionnaire et civilisation, Bouquins, Robert Laffont, 1114 p., 1996.
- GIRA Dennis, Les religions du Japon, in Encyclopédie des religions, Bayard Editions, 1997., pp. 1125-1145.
- HERBERT Jean, Les dieux nationaux du Japon, édition Albin Michel, , 343p. 1965.
- NAKAGAWA Hisayasu, Introduction à la culture japonaise, Libelles, Puf, 100p., 2007.
- PEREZ Teresa, BOGNAR Tibor, Japon, visages de la métamorphose, collection Mémoires du Monde, Vilo, 284 p., 2006.
- SABOURET Jean-François ( dir.) Japon, peuple et civilisation, La Découverte, 231p ., 2008.
- TESTOT Laurent ( dir.), La religion, unité et diversité, Editions Sciences Humaines, , 360p. 2005.
- VALLET Odon, Les religions extrêmes orientales, collection « une autre histoire des religions », T IV, découverte Gallimard, 127 p. 1999.