ultramontanisme

 

Un prélat dans la tourmente de l’Église.

Si Monseigneur Pie était vénéré de son vivant à l’égal d’un Père ou d’un docteur de l’Église, il fut relégué dans l’ombre, comme bien d’autres par l’institution religieuse, lorsque celle-ci estima qu’il existait un décalage par rapport à ses positions.,À Poitiers, l’influence de Mgr Pie s’est prolongée bien au-delà de son épiscopat pourtant aujourd’hui, le temps et le dénigrement ayant fait leur oeuvre, le rôle joué par cet évêque a été minimisé. Maurice Mathieu et la Société des antiquaires de l’Ouest ont décidé de remettre en lumière cet homme, sa place et son activité prépondérante dans la vie de Poitiers.

À la veille du premier conflit mondial, le souvenir de Mgr Pie, surnommé alors « L’Hilaire du XIXe siècle », reste entretenu par une littérature franchement hagiographique. Ensuite le silence commence à s’instaurer, et la mémoire du prélat n’est plus guère conservée qu’à travers des notices de qualité dans des dictionnaires de biographie ecclésiastique et qu’au sein de cercles traditionalistes.

La rupture que scelle le concile de Vatican II entre l’Église contemporaine et celle du XIXe siècle plonge dans un oubli presque complet les figures magistrales de l’Église post-révolutionnaire. L’oblitération est si bien accomplie qu’un très récent ouvrage d’histoire, concernant l’époque de Mgr Pie, omet même de citer ce dernier. À dire vrai, l’omission plus ou moins systématique de l’évêque de Poitiers ne résulte ni de l’effet du temps qui passe ni d’une dévaluation de l’intérêt scientifique qu’offre l’étude du plus long épiscopat poitevin du XIXe siècle. Cette omission volontaire et réprobatrice provient du changement de perception qu’opère un clergé pressé de se distinguer de son devancier, mobilisé à quelques exceptions près dans l’endiguement de la modernité, et suivant des orientations souvent radicalement différentes de celles d’aujourd’hui. 

Or, à n’en pas douter, l’évêque-cardinal de Poitiers est l’une des incarnations les plus réussies d’une Église sur la défensive et essayant de reconquérir des territoires perdus ou qui menacent de l’être.

·      Mais quelles que soient ses intimes déterminations, l’histoire ne saurait céder à des a priori idéologiques voire circonstanciels où se couler dans un moule façonné par les doxa à la mode, et des grilles de lecture probablement décalées par rapport à la temporalité de l’objet de son étude. L’actualisation des travaux sur Mgr Pie, dont, pour plusieurs, l’antécédence ne saurait être cause d’annulation, méritait d’être tenté en profitant des acquis cognitifs et méthodologiques réalisés et en prenant en considération les interrogations sans cesse renouvelées sur la matière historique.

v    « L’historisation » de Mgr Pie tient évidemment à la coïncidence de son épiscopat avec l’une des phases critiques de la vie de l’Église de Rome. À cause des effets de la diffusion d’un libéralisme polymorphe et de la menace d’une sécularisation à travers ses institutions sociales et morales, c’est bien à l’une de ses crises les plus pernicieuses que le catholicisme a été confronté – tant il a été ébranlé dans ses fondements – et que le monde ecclésiastique doit tenter de résister. Une crise longue puisque née, de la Réforme protestante, accentuée sous le pouvoir dissolvant du rationalisme philosophique aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis amplifiée à des dimensions imprévisibles par la Révolution, qui se prolonge, sans s’achever au XIXe siècle, portée par l’ensemble des diffluences post-révolutionnaires.

·       Face à ce séisme d’une magnitude, inégalée peut-être, Louis-Édouard Pie, tel l’athlète qui se redresse pour repousser l’adversaire qui l’a fait plier, s’engage sur un triple plan diocésain, national et international, dans un combat qui vaudra à ce « fils du peuple » (enfant d’un cordonnier rural) d’avoir place dans la galerie des acteurs majeurs de l’histoire religieuse. Son action a pour ligne directrice la restauration de l’unité catholique sous l’autorité romaine exercée à la fois dans ses modes spirituel et temporel. Ainsi le chef du diocèse de Poitiers rentre-t-il dans l’histoire comme champion de l’ultramontanisme dont René Rémond énumèrera les ingrédients :

« La référence à Rome irradie tout : pensée, piété, discipline, liturgie, culture, politique, société »[1].

Un ultramontanisme dont Taine disait qu’il était la planche de salut pour un clergé abattu par la perte de sa puissance et de ses repères.

·      La mise en œuvre du programme au niveau du diocèse consistera à accélérer une reconstruction entamée sérieusement dès après l’Empire, par les prédécesseurs de Pie, en s’appliquant à l’unification spirituelle (éradication de l’impiété, de l’hérésie protestante, de la dissidence de la Petite Église) en régulant les esprits quasi militairement, dira-t-on, (éducation religieuse, modélisation de la formation du clergé, exaltation de la vie monastique). Conformément à l’optique ultramontaine, rapprochant l’exercice de l’autorité pontificale et l’élan populaire religieux, la religion sera mobilisatrice et démonstrative d’où le désir de Mgr Pie de doter son Église d’une visibilité triomphante. À cette fin, l’évêque favorisera l’investissement religieux de l’espace public (il sera un évêque bâtisseur ou rénovateur d’édifices cultuels) en promouvant l’art religieux, en créant une « Église-spectacle » au moyen de cérémonies magnifiques et d’imposantes processions, du retour à l’ancienne liturgie et de l’investissement affectif (culte marial, dévotion aux saints locaux, pèlerinages aux sanctuaires diocésains ou extérieurs).

·       Embrassant l’ensemble de la catholicité, l’action épiscopale valorisera la romanité catholique par la prédication de ses vérités et par la stigmatisation des « erreurs du temps » au nombre desquelles sont à mettre l’anthropologie révolutionnaire qui déifie l’homme et à laquelle l’évêque de Poitiers oppose la précellence de la Révélation, le naturalisme et ses multiples dérives (déisme, panthéisme, athéisme, philosophisme, libéralisme, utopies millénaristes).

Trois circonstances permettront de mesurer le poids de Mgr Pie dans son appui à la cause doctrinale du pape Pie IX et au rehaussement de son autorité : la proclamation de l’Immaculée Conception en 1854 à laquelle le prélat de Poitiers donnera une ampleur particulière, la publication des textes de 1864 (encyclique Quanta Cura et son complément le Syllabus) qui reflèteront passablement l’influence poitevine, le dogme de l’infaillibilité pontificale au concile de Vatican I en 1870 où on pourra découvrir les efforts du futur cardinal favorablement au souvenir pontife.  

·      L’intervention de Mgr Pie sur la scène diplomatique répond à plusieurs de ses préoccupations, notamment celle de servir de « défenseur principal » au pontife de Rome enfermé dans une conjoncture qui présente des perspectives inquiétantes en posant la double problématique de l’Unité italienne et de la Question romaine. L’évêque appréhende l’interaction de ces problèmes péninsulaires. L’unification territoriale, aspiration du nationalisme italien galvanisé par le Piémont-Sardaigne avec la complicité ou la passivité des Européens aboutirait, en cas d’achèvement, à liquider le pouvoir temporel du pape, souverain des États pontificaux, et du même coup, à affaiblir son pouvoir temporel imbriqué dans le premier depuis les lointains du Moyen Âge. À terme, une réaction en chaîne ruinerait l’équilibre européen amputé de ses étais, l’Autriche-Hongrie, chassée d’Italie et la puissance politique du pape, et déstabilisé par la montée de la Prusse qui obsède Mgr Pie au regard de la sécurité de la France.

Le déroulement des événements justifiera le pessimisme épiscopal, en tant qu’il rappellera le rétrécissement d’une peau de chagrin, au fur et à mesure que la marge de résistance du pape et de ses soutiens s’amenuisera, avant d’aboutir à la réduction de la puissance pontificale aux limites quasi lilliputiennes d’un espace théoriquement sanctuarisé, et à la disparition totale de l’autorité temporelle du chef de l’Église. Entre-temps, la mobilisation suprême du prélat poitevin entraîné dans un conflit franco-français au relent de chouannerie et exposé à la vindicte gouvernementale aura la fière allure des combats pour l’honneur, perdus avant d’être engagés.

v    Généralement, les historiens plutôt sensibles à une évolution « progressiste » de l’Église jugent assez négativement le rôle de Mgr Pie. Il apparaît pourtant que plus d’un échec global, il faut parler d’un bilan contrasté compte tenu du potentiel réel d’efficacité dont il disposait. À son débit, peut-être, un certain « autisme » politique qui lui interdit de prendre en profondeur toute la mesure des choses, ses encouragements à l’intransigeance du comte de Chambord et à son renoncement de 1873 ; également le manque de résultats dans son action diocésaine (notamment pour ce qui est de l’unité confessionnelle). Mais l’impuissance des constituants de 1871 à restaurer la monarchie, la déchristianisation croissante, les difficultés des catholiques en bien des pays en voie de sécularisation et même les troubles sociaux à consonance révolutionnaire sont les symptômes de la persistance d’une crise qui affecte globalement le monde conservateur et catholique, et que ressent douloureusement l’évêque de Poitiers, atteint aussi en tant que personne après 1870, par les maux et les peines qui accompagnent, cruellement dans son cas, le vieillissement. S’il y a échec du cardinal, c’est que celui-ci, comme le dira un de ses anciens séminaristes, le républicain abbé Frémont, illustre superbement par son rejet, apparemment implacable, de 89, l’inadaptation de son Église, celle de l’ultramontanisme, au siècle[2]

·      Une fois les comptes arrêtés, prévaudrait, semble-t-il, l’image d’un prélat glorieux (promoteur de la dévotion au Sacré-Cœur, intermédiaire entre Rome et Paris, la pourpre cardinalice) et réactionnaire par son projet d’un ordre chrétien régissant le monde. Un ordre chrétien alliant le surnaturel et la réalité terrestre, soumis à la royauté sociale du Christ (Pie porte-drapeau de la doctrine du Christ-Roi), mais n’induisant pour la gestion du temporel ni théocratie ni absence de liberté. Contrairement à la conception individualiste des révolutionnaires qui selon Pie après Bonald a conduit à couvrir la France de prisons ; la vraie liberté n’existe que dans une relation de solidarité à l’intérieur d’une société hiérarchisée et assez proche de celle de l’Ancien Régime qu’on rajeunira au besoin. Intégré à l’ordre chrétien, l’hyperpatriotisme du prélat, durement éprouvé par le désastre de 1870-1871, qu’il avait pressenti, est formulé en ce qu’on peut appeler un « national-catholicisme » dont l’acte de naissance n’est autre que le pacte conclus par Clovis entre la royauté franque et l’Église. Une telle doctrine suffit pour que son doctrinaire figure au rang des auteurs nationalistes et contre-révolutionnaires.

·      À une relecture, ou simplement, à une lecture très attentive de Pie, on perçoit un aspect moins monolithique de son système de pensée. Ainsi ne discerne-t-on pas de fermeture absolue au progrès matériel et scientifique, comme il le montre avec sa métaphore du rapprochement de la voie ferrée et de la cathédrale, pour peu que la novation s’imprègne de christianisme. De même, sa prise de conscience des réalités ouvrières, modelées sous l’effet de la révolution industrielle, ses probables échanges avec Le Play en font un précurseur du catholicisme social.

Adossé à ses certitudes, nullement contempteur définitif de la modernité, il porte un regard sur l’avenir. Un avenir qui l’inquiète parce qu’il semble avoir eu la divination des bouleversements du siècle à venir, et qu’il redoute, pénétré de la fragilité et de la vulnérabilité des hommes dans une société qui en brisant leurs liens traditionnels ne constitue plus qu’une juxtaposition d’individus qui vivent isolés à côté les uns les autres. Une telle atomisation les expose à l’excès de puissance de l’État tentaculaire.

·      L’ouvrage, Mgr Pie, évêque de Poitiers, publié sous l’égide de la Société des Antiquaires de l’Ouest, en prenant la relève d’estimables prédécesseurs s’efforce de rompre le silence, signalé plus haut, au sujet d’un des plus illustres représentants de l’histoire catholique, poitevine, française et européenne, « le plus grand évêque du XIXe siècle » répétait-on à l’envi dès son vivant, et de redonner à sa stature ses réelles proportions. Surtout, l’ambition de l’auteur qui ne croit guère au qualificatif de « livre classique » donné à un ouvrage et qui considère que sa propre publication n’est qu’une mise à jour, à un moment de la recherche, est d’inciter à poursuivre l’exploration d’une œuvre dont on peut dire, comme de certaines créations de l’esprit et du talent, qu’elle a l’ampleur d’un continent.

 

M. Mathieu


[1] R. RÉmond, Religion et société en Europe. La sécularisation, Paris, Le Seuil, 2001.

 

[2] E. Perreau-Saussine, Catholicisme et démocratie, une Histoire, Paris, Cerf, 2011.