terrorisme

 

1-  L’accès à la mer de l’État islamique  [Hugues Eudeline].

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[1] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[2] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

La première cible qui vient à l’esprit du fait de l’environnement géographique est le canal de Suez, principal pourvoyeur de devises de l’État égyptien honni. Pourtant, même s’il est régulièrement l’objet de menaces, toute action d’envergure est très difficile du fait de la protection dont il fait l’objet. Son maintien en activité est en effet vital pour l’économie égyptienne. Quand bien même une attaque de très grande ampleur pourrait le couper, ce ne serait que pendant une durée limitée. En effet, son importance pour le commerce mondial est telle que le soutien militaire de la communauté internationale est plus que probable. A découvert du fait de l’environnement désertique, les forces terroristes regroupées seraient des cibles faciles pour des frappes aériennes et des opérations terrestres limitées. Les dommages matériels faits à l’ouvrage lui-même pourraient être réparés rapidement[3]. Les quelques bateaux éventuellement sabordés pour l’embouteiller pourraient être renfloués facilement.

D’autres types d’opérations sont possibles. Il est probable qu’elle va vouloir accentuer la pratique sur mer d’actions de même type que celles qu’elle mène habituellement sur terre. Il faut donc s’attendre à ce qu’elle instrumentalise le trafic d’êtres humains et cherche à faire des massacres de masse en Méditerranée. Les effets seront potentiellement bien plus graves encore qu’à terre en raison du confinement des personnes à bord des navires ; le transport maritime induit un changement d’échelle très important.

Plan de l'article:

* Les accès à la mer de l’État islamique

*Les menaces nouvelles dans le domaine maritime (Le trafic d’êtres humains, réalité ou désinformation?, les croisières)

*Les opérations menées jusqu’à présent

Hugues EUDELINE

Pour lire l'article dans son entier, consulter la revue 

Outre-Terre  N° 44 d’Outre – terre « la revue de l’Académie européenne de géopolitique", 2015/3 (N° 44), Daech : Menace sur les civilisations  Page 141 à 145

Accessible sur internet à l'adresse http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2015-3.htm

 

2-  Autre article : CV (H) Hugues Eudeline, docteur en histoire, Vice président de TETHYS :

  Les opérations maritimes de l’Etat islamique , évolution des modes d’action et de la menace.  http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

 

Addendum — 15 novembre 2015:

 

Depuis que l’article a été écrit, deux événements tragiques se sont produits, qui apportent un complément de consistance — si besoin était, à cette thèse. Aucun ne concerne le domaine maritime, mais tous deux suggèrent une évolution de la stratégie ISIS – en cohérence avec l’article – qui pourrait également concerner des actions maritimes à court terme.

Le premier, plus d’une inflexion, est une augmentation des objectifs de l’organisation qui peut s’expliquer par le vide laissé par Al-Qaïda dans la péninsule arabique en raison de la double menace à laquelle il est confronté au Yémen (l’offensive Houthis et l’intervention de la coalition menée par l’Arabie Saoudite au Yémen). Aussi, AQPA est forcée de retarder ses opérations à l’étranger pour le moment. Néanmoins, il a effectué récemment une attaque ciblée très réussie [1] en tuant 12 personnes au journal satirique Charlie Hebdo à Paris le 7 janvier 2015.

La seconde est que la pression opérationnelle sur les forces ISIS en Syrie — en raison de l’importance de l’appui aérien rapproché fourni par la force aérienne russe aux forces terrestres syriennes régulières – la contraint à adopter une posture défensive qui pourrait se révéler mortelle à court terme. Pour desserrer l’étau, il diversifie son modus operandi et ouvre de nouveaux théâtres d’opérations.

– Le 21 août 2015, l’attentat dans un train à grande vitesse Thalys entre Paris et Amsterdam était la première alerte.

– Le 31 octobre 2015, le groupe Province du Sinaï a abattu un Russe Airbus A-321 au-dessus de la péninsule du Sinaï, tuant 224 personnes.

– Le 13 novembre 2015, plusieurs attaques coordonnées combinant une série d’explosions, des fusillades, et une prise d’otages en masse au cœur de Paris ont tué plus de 128 personnes et blessé 300 autres. L’EI en a revendiqué la responsabilité.
Ces actions sont la preuve d’une modification des tactiques du groupe, qui évoluent vers attaques destinées à infliger des pertes civiles massives en dehors de sa base territoriale.

Autres articles récents sur le même thème d’Hugues Eudeline:

* « Renewed Threats From The Islamic State on the Cruise Industry ». Journal de la Société Royale Suédoise des Sciences navales Tidskrift i Sjöväsendet  N:r 4 2015. December 2015, pp. 346-348.

* « Les opérations maritimes de l’État islamique » Site Marine et océans22 septembre 2015, 13 pages. Accessible sur http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

« Threats on the cruise industry – Interview of an expert » Interview réalisée par Philippe Waquet le 11 septembre 2015. Accessible surhttps://www.linkedin.com/pulse/threats-cruise-industry-experts-interview-philippe-waquet

3- Christian Bernard :

*  dans un contexte de fortes tensions entre l'Arabie sunnite et l'Iran chiite, la question des condamnations à mort avec crucifixion.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

* Conférence sur le théme "religions et vivre ensemble"  UIA 3 décembre 2015

http://uptv.univ-poitiers.fr/program/laicites-savoirs-et-libertes/video/4987/religions-et-vivre-ensemble/index.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[2] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[3] Ce n’est pas le cas du canal de Panama en raison de sa configuration. C’est par le biais de trois jeux d’écluses situées de chaque côté de l’isthme que les navires peuvent accéder au lac en eaux douces de Gatún qu’il leur faut traverser avant de redescendre vers l’autre océan. Si les écluses d’un des côtés étaient détruites, le lac se viderait et il faudrait environ un an pour le remplir à nouveau et alimenter à nouveau les écluses une fois réparées.

 

 

 

 

 

 

 

 

Terrorisme urbain, aérien, maritime, terrestre, du « cyberespace »… Pratiqué par des loups solitaires, des terroristes-suicides, des cellules, des katiba… Le terrorisme contemporain nous est malheureusement familier et prend des formes multiples et souvent incompréhensibles. Pourtant, il est une démarche profondément rationnelle qui, comme toute activité humaine, est parfois accompagnée de comportements irrationnels.

Hugues Eudeline analyse le phénomène du terrorisme contemporain à travers le monde. Il en fait une radioscopie minutieuse, permettant d’en dégager les objectifs ainsi que les stratégies et les modes d‘action mis en œuvre pour les atteindre. Loin des clichés reçus, il donne au lecteur une grille d’analyse et de connaissances totalement inédite permettant d’appréhender le terrorisme dans sa globalité. Elle a pour seule ambition de chercher à comprendre une logique du terrorisme contemporain, un préalable indispensable à l’établissement de toute politique destinée à le combattre. Car, comme l’écrivait Sun Tzu dans LArt de la guerre : « Connaissez votre ennemi et connaissez-vous vous-même; en cent batailles vous ne courrez jamais aucun danger. »

Hugues Eudeline est un ancien officier de Marine dont la carrière a été entièrement consacrée aux opérations. Capitaine de vaisseau (er), il a commandé deux sous-marins d’attaque dont un à propulsion nucléaire, dirigé l'état-major de l'amiral commandant les sous-marins d’attaque et celui du Groupe école d'application des officiers de Marine. Il est diplômé de l’U.S. Naval War College, breveté de l’enseignement militaire supérieur français et docteur en Histoire,.

Devenu consultant international, Hugues Eudeline se consacre depuis de nombreuses années à des recherches sur la géopolitique et la géostratégie. Vice-président du think-tank maritime Téthys, il est membre correspondant de l’Académie Royale de Marine suédoise et l’auteur de nombreux articles sur la sûreté maritime et en particulier d’une étude stratégique intitulée Piraterie et violences maritimes connexes.

Prix France : 21,00 €                                       

ISBN : 978-2-84795-294-0

"Le dossier noir du terrorisme. La guerre moderne selon Sun Tzu. C’est un livre hors du commun qui, en 280 pages, présente à la fois une synthèse du terrorisme global et une grille d’analyse de cet inquiétant phénomène. Je vais vous faire un aveu : pour préparer mon cours sur la stratégie militaire à l’ESCEM de Poitiers, j’ai lu plus de 350 ouvrages. Le livre d’Hugues Eudeline se situe indiscutablement parmi les dix meilleurs. Ce n’est pas un manuel de contre-terrorisme, c’est beaucoup mieux. C’est à la fois un ouvrage de réflexion géostratégique et une mine de renseignements sur les différents types d’activités terroristes et leurs finalités. Toute guerre a une finalité politique, la guerre terroriste n’échappe pas à cette règle clausewitzienne. Alors qu’un Obélix gaulois se contenterait de dire : « Ils sont fous, ces terroristes ! », l’apport du livre d’Hugues Eudeline  est de montrer que le terrorisme est en réalité une démarche rationnelle, même s’il utilise parfois des comportements irrationnels. C’est une synthèse de la guerre totale et de la Terreur, toutes deux héritées de la Révolution française. Dans une substantielle introduction, l’auteur fournit d’ailleurs une définition globale du terrorisme, ce que l’ONU n’a pas réussi à faire depuis 1945. Un des apports les plus originaux du livre est celui qui démontre que le terrorisme est au fond une forme régulière de la guerre.

            Le livre s’ouvre et se termine par une citation du grand stratège chinois Sun Tzu, formant inclusion, comme diraient les exégètes. C’est donc aussi une relecture du phénomène terroriste à la lumière des enseignements stratégiques de Sun Tzu, dont j’ai relevé pas moins de dix-huit citations, toutes pertinentes, en particulier au début des grandes articulations de l’ouvrage dont elles donnent comme le fil d’Ariane. Hugues Eudeline fait dialoguer en quelque sorte les aphorismes de Sun Tzu avec la réalité géopolitique du XXIe siècle. Le sous-titre La guerre moderne est aussi, je pense, une allusion au livre du colonel Roger Trinquier paru en 1961, peu avant la fin de la guerre d’Algérie. Le manuel synthétique d’Hugues Eudeline fait donc le tour de cette question terroriste, qui reste terriblement d’actualité, alors que la France, avec ses moyens militaires efficaces mais limités, est engagée sur plusieurs théâtres d’opérations, aussi bien au Sahel et en Centre-Afrique qu’en Irak, dans le Golfe de Guinée et dans l’Océan Indien et, qui sait, peut-être un jour dans le ciel de l’Ukraine, oubliant ce vieux précepte du Sénat romain : « Il ne faut pas conduire deux guerres en même temps ». 

Présentation par Bernard Pénisson faite lors de la conférence

 

 

Il en rêvait depuis longtemps, la question faisait débat, mais finalement en octobre 2013, le Sultan de Brunei, monarque de ce richissime petit Etat au nord de l’île de Bornéo, vient d’annoncer la promulgation d’un nouveau code pénal fondé sur la charia qui entrera progressivement en vigueur dans les années à venir : tout y est, de l’amputation de la main du voleur à la lapidation pour adultère en passant par une  flagellation savamment codifiée en cas d’avortement ou de consommation d’alcool. C’est une première en Asie du Sud-est, fièrement affichée, comme un retour aux sources islamiques du sultanat de Brunei, tout en étant  compatible avec la modernité revendiquée et l’impératif d’ouverture au monde pour raisons économiques.

Cette posture nouvelle de l’islam de Brunei est-elle atypique ou exemplaire en Asie du Sud-est ?  Comment évolue l’islam dans les pays voisins, dans cet espace culturel malais ethniquement dominant,  sont-ce des agendas nationaux particuliers ou bien y a-t-il un mouvement régional islamique, voire islamiste,  global ?

1-  La mise en place  d’espaces musulmans en Asie du Sud-est.

Dans l’esprit de beaucoup de Français, l’espace musulman mondial est essentiellement celui du Maghreb  et du Proche-Orient, quant il n’est pas purement et simplement assimilé au monde arabe. Au mieux, la perception de cet espace islamique va du Sahel malien aux montagnes d’Afghanistan où l’armée française est intervenue récemment. Pourtant, la réalité de cet espace islamique est bien différente, les plus importants pays musulmans sur le plan démographique sont en Asie : le Pakistan  (180 millions de musulmans), le Bengladesh (155) l’Inde (une minorité musulmane de 13,5% soit environ 135 millions), et surtout l’Indonésie, le géant de l’Asie du Sud-est avec 200 millions de fidèles, le plus grand pays musulman au monde. A l’heure des soubresauts du monde arabe à l’ouest, il  est légitime de s’interroger sur l’évolution de l’islam dans cette partie du monde la plus peuplée. Et si cet islam du Sud-est asiatique, perçu longtemps comme périphérique, était demain l’un des moteurs de l’ensemble de l’espace islamique ?

Le domaine spatial de notre regard recouvre outre l’Indonésie déjà citée, la Malaisie,  Singapour, Brunei, le sud de la  Thaïlande, et le sud des Philippines.

Cet espace est le résultat de  deux vagues d’islamisation : la première aux XIIIe-XVe siècles, la seconde, de nos jours.

* Pendant un siècle après la mort du Prophète Mohammad, l’expansion de l’islam fut fulgurante jusqu’aux coups d’arrêt bien connus : à l’ouest 732 – Poitiers-, à l’est en 751 face au monde chinois lors de la bataille de Talas –actuellement au Kirghizstan-. Eu égard à cette expansion initiale rapide, l’introduction de l’islam en Asie du Sud-est fut tardive, progressive, et, dans l’ensemble pacifique. La nouvelle religion arrive dans les bagages du commerce international le long de la route maritime de la soie. Commerçants arabes mais aussi chinois et indiens proposent l’islam dans les Etats-villes-ports de la région du détroit de Malacca. Adopter l’islam était alors un atout pour s’intégrer dans la mondialisation du moment. Ce mécanisme de conversion nous permet de comprendre pourquoi ces régions devenues musulmanes conservèrent jusqu’à nos jours des pans entiers de leurs cultures ancestrales. La charia devait composer et s’effacer devant le droit coutumier local. Ceci a produit des situations de syncrétisme qui ont poussé l’occident à déclarer qu’ici, en Asie du Sud-est, l’islam était tolérant et modéré.

* La seconde vague d’islamisation est en cours, elle a débuté fin des années 70, début des années 80 selon le pays. C’est une islamisation plus profonde qui touche tous les aspects de la vie quotidienne, plus radicale, interprétée en occident comme un « réveil » de l’islam local, du coup, moins modéré, moins tolérant. Si nous prenons l’exemple de la Malaisie, Ce « raidissement » de l’islam est datable[1] : En 1974, lors de la mort du sultan Abu Bakar du Pahang, télévisions et radios diffusent de la musique classique européenne, en 1975, et cela n’a pas cessé depuis, lors du décès du roi du Kelantan (un Etat fédéré considéré comme le berceau de la culture malaise), les mêmes medias diffusent des versets du Coran. Si la première vague d’islamisation était due aux commerçants, à qui imputer l’actuelle ?

* Les raisons sont nombreuses et complexes, mais globalement elles font écho aux évolutions constatées aux Proche et Moyen Orient, qui changent de paradigme à cette époque : l’on passe du paradigme nationaliste au paradigme religieux, l’exemple le plus net se rencontre dans le monde arabe, qui face à l’échec flagrant du pan arabisme, cherche son identité dans le religieux. Cela va se traduire par une montée en puissance de l’islamisme, entendu au sens d’une posture politique qui instrumentalise le religieux. Dans cet ordre d’idée, il est manifeste que la révolution islamiste iranienne de 1979 a suscité des vocations dans des mouvements islamistes d’Asie du Sud-est, le modèle iranien de gouvernance devenait la voie à imiter. Ceci dit, concrètement, l’Iran n’a réussi à exporter son modèle qu’au seul Liban avec la création du Hezbollah. N’oublions pas non plus qu’à partir de 1974 le choc pétrolier va promouvoir brutalement sur la scène internationale l’Arabie Saoudite et son modèle musulman  wahhabite. La manne des pétrodollars arrose même ce monde musulman « périphérique », nombre d’étudiants de ces pays vont se ressourcer dans les universités d’Arabie, découvrent le jihad, partent en Afghanistan se battre contre les Soviétiques. Tout gouvernement musulman à l’époque craignait des soulèvements à l’imitation de l’Iran chiite, aussi, l’influence sunnite wahhabite d’Arabie fut-elle la bienvenue. Les bénéficiaires[2] de cette manne saoudienne furent nombreux, en Malaisie (l’Assemblée de la Jeunesse Malaisienne), en Indonésie (le Conseil indonésien islamique de prédication, l’Union Islamique..). L’aide financière concerna également les écoles religieuses (madrasas), les universités, des bourses pour étudier au Proche Orient.

* Les données de cette seconde vague d’islamisation permettent de comprendre certains comportements musulmans actuels en Asie du Sud-est. Quelques exemples suffiront pour en comprendre la portée : Les héritages culturels locaux qui avaient subsisté au sein de l’islam régional depuis des siècles sont progressivement bannis dans un souci de purification des pratiques musulmanes, de retour aux sources. C’est ainsi qu’en Malaise la fête populaire de Mandi Safar qui se déroulait sur les plages au nord de Malacca est désormais interdite. Une fatwa (un avis juridique avisé) du Comité des Affaires Islamiques de Malaisie vient de proscrire l’alcool dans les mess des officiers de la police et de l’armée. Les femmes portent presque toutes le voile, ce qui n’était pas le cas auparavant, et les élites prennent régulièrement le chemin de la Mecque pour effectuer le pèlerinage. Le nouveau cours de l’islam traque les comportements vestimentaires et alimentaires. Tous les fournisseurs de viande sont sommés de fournir du hallal[3]. L’ensemble donne une impression non pas de réveil mais de radicalisation, qui peut prendre plusieurs formes, de la rigidité traditionaliste, aux mouvements islamistes actifs. L’annonce de la mise en œuvre de la charia au sultanat de Brunei doit être comprise dans cette perspective globale régionale d’une seconde vague d’islamisation.

2-  Les réalités musulmanes nationales en Asie du Sud-est.

·        En Malaisie, Etat indépendant depuis 1957, les musulmans représentent environ 60% des 30 millions d’habitants. L’Etat est laïque au sens où l’on accepte l’existence des autres religions, bouddhiste, hindouiste, chrétienne[4] qui avaient été favorisées lors de la période coloniale anglaise, mais cependant, l’islam est la religion officielle du pays car majoritaire. Le pays fut longtemps très accueillant y compris à l’égard d’islamistes exclus de leur pays d’origine.  C’est un islam sunnite de rite chaféite[5] actuellement très « contaminé » par le wahhabisme d’Arabie Saoudite. Depuis une trentaine d’années, cet islam s’est rigidifié, il est devenu omniprésent dans la vie quotidienne et dans les discours officiels. Depuis les années 80, deux systèmes juridiques ont cours en Malaisie, un système islamique durci, qui ne s’applique qu’aux seuls musulmans, nettement favorable aux hommes au détriment des femmes (polygamie, facilité de divorce..), et un droit civil traditionnel pour les autres minorités. Pour l’heure, la constitution « séculière » est toujours la loi suprême de l’Etat malaisien, ce qui protège la liberté religieuse, mais des voix se font régulièrement entendre pour instaurer la charia. On assiste à un mouvement de « purification » de toutes influences non islamiques, n’a-t-on pas récemment interdit le yoga sous prétexte qu’il véhiculait une influence hindoue qui pouvait concurrencer l’islam ! Par ailleurs, l’on distingue de plus en plus les Malais (l’appartenance à l’islam devient le critère premier et essentiel pour définir l’identité ethnique) des Malaisiens (les habitants issus des minorités religieuses, et ce indépendamment, pour les uns et les autres de leur véritable appartenance ethnique au sens  classique du terme). Pointe ici la forte tentation d’une identité ethno-religieuse lourde de conséquences graves dans l’avenir[6]. La volonté de protéger la majorité musulmane peut aller très loin et prendre des formes fondamentalistes étonnantes de notre point de vue : par exemple  en octobre 2013 la Cour d’Appel du pays vient de valider l’interdiction faite aux non musulmans d’utiliser- à l’oral comme à l’écrit- le mot « Allah » .

·        Singapour, Cité-Etat peuplée à 77% par des Chinois, a de ce fait pris très tôt en 1965 son indépendance d’avec la fédération malaise. Dans cet Etat multiculturel, la population malaise originelle ne représente plus que 14% de la population mais l’essentiel de la composante musulmane de l’Etat. Ainsi, les 15% de musulmans à Singapour sont donc Malais pour les ¾, et Indiens pour le reste. Cette minorité musulmane, sunnite, de rite chaféite[7] comme en Malaisie, est particulièrement choyée par l’Etat qui souhaite maintenir le pluralisme religieux, la tolérance, voire une laïcité d’Etat. Cette posture officielle vient certainement du fait de la domination de l’ethnie chinoise traditionnellement indifférente aux questions religieuses dogmatiques. C’est une politique très pragmatique, la laïcité est ici plus dans les actes que dans les textes et discours. Singapour se place dans la suite de la politique coloniale britannique qui avait crée en 1915 un Conseil Consultatif Musulman[8]. Actuellement le Conseil Islamique de Singapour,  très lié à l’Etat, avec à sa tête un coordinateur –le Majlis– gère de manière non conflictuelle toutes les affaires musulmanes. Les musulmans, mais de fait, les Malais, se trouvent ainsi favorisés par l’Etat[9], il s’agit d’entretenir de bons rapports avec les Etats voisins de Malaisie et d’Indonésie où l’ethnie malaise domine. Est-ce à dire que tout se passe bien entre musulmans et autres religions et ethnies ? Pas vraiment si l’on en croit ce que dit et écrit  Lee Kuan Yew Premier ministre de Singapour  de 1959 à 1990 qui dénonce dans un ouvrage édité en 2011 Hard Truths to Keep Singapore Going » (des vérités difficiles pour permettre à Singapour d’aller de l’avant) la difficile intégration des musulmans (rappelons qu’ils sont surtout Malais dans un Etat dominé par des Chinois). « Je pense que nous progressions très bien jusqu'à la poussée de l'islam, et si vous me demandez mon opinion, les autres communautés s’intègrent plus facilement – les amis, les mariages mixtes, etc. Je pense que les musulmans ne causent pas de problèmes au plan social, mais ils sont distincts et séparés [10]». Il appelle les musulmans à « être moins stricts dans l’observance religieuse islamique ». Le débat sur le voile qui agite la communauté musulmane et les partis politiques est symptomatique de cet état de fait. L’islamisation en profondeur en cours en Malaisie voisine trouve un écho à Singapour. Le Parti de la solidarité nationale (PSN) souhaite que les femmes musulmanes puissent porter le voile dans le cadre de leur métier tant à l’hôpital qu’à l école. Dans un communiqué, le parti, qui ne souhaite pas voir les débats sur le hijab se « politiser », « observe qu'au fil des ans, les Singapouriens ont pris l'habitude de voir travailler des femmes musulmanes voilées dans les bureaux gouvernementaux, dans certains hôpitaux privés en tant qu'infirmières, dans les écoles en tant qu'enseignantes et même en tant que participantes au défilé de la fête nationale [11]». Le ministre en charge des affaires musulmanes cherche à calmer le jeu et demande aux musulmans d « ’être patients ». Cette question du voile, comme dans d’autres pays est significative d’un souhait de plus grande visibilité de l’islam, ici la réponse est relativement ambiguë car d’un côté il y a refus par exemple du port du Hijab pour les femmes policières, et de l’autre, dans certaines circonstances, au parlement par exemple, le port du voile est toléré.

Les autorités singapouriennes sont très vigilantes quant au risque terroriste mais les évènements du passé montrent, qu’ici comme ailleurs, le danger n’est jamais exclu[12]. « Il est de notoriété publique que Singapour demeure une cible de choix pour les terroristes, en raison de sa proximité et de ses relations historiques avec Israël et les Etats-Unis -les fameux « juifs » et « croisés » cloués au pilori par la propagande d’Al Qaida et de la Jemaah Islamiyah » explique Kumar Ramakrishna, directeur du Centre d’Excellence pour la Sécurité Nationale basé à Singapour[13] Si les musulmans singapouriens sont opposés au terrorisme, ils n’approuvent pas pour autant l’alignement sur les Etats-Unis (ils étaient opposés à la guerre d’Irak). Singapour pratique une politique d’accords de défense bilatéraux avec ses « voisins à risque ».

·        L’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde avec 87% de musulmans sur une population de 250 millions. Les autres religions reconnues sont le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme (Bali), le bouddhisme et récemment le confucianisme.

Régulièrement depuis 1945 se pose la question de la nature de l’Etat, de ses rapports avec les religions et surtout avec la religion majoritaire, l’islam. Lors de l’adoption de la constitution en août 1945, la question fut tranchée en n’adoptant pas le compromis signé quelques mois auparavant, la charte de Jakarta, qui faisait obligation pour les musulmans de suivre la charia. L’article 29 de la constitution affirme la croyance en un Dieu unique[14], sans référence à une religion précise, garantit la liberté de culte pour les six religions reconnues[15], chaque indonésien doit en choisir une sur sa carte d’identité. Les Indonésiens sont libres d’être ou non pratiquants, mais l’athéisme est proscrit car assimilé au communisme. Au-delà de l’affichage d’une religion officielle, chaque indonésien en fait adopte les croyances ancestrales de la  javanaéité.

Cette dernière tend à s’estomper avec l’entrée de la société dans la vie moderne. Le décollage économique du pays dans les années 70, 80 entraîna une urbanisation rapide, la création d’une classe moyenne urbaine qui se reconnaît de moins en moins dans la tradition ancestrale. La place est désormais occupée par un approfondissement de l’islam, certains diraient raidissement. Cette nouvelle posture religieuse apparaît dès la fin des années Soekarno –Président de 1966 à 1998- Dès 1991 le Président lui-même prend le chemin de la Mecque pour effectuer le Pèlerinage pour la première fois. Désormais l’accomplissement des différentes obligations de l’islam est le fait du plus grand nombre, les élites en tête. Comme ailleurs, cette nouvelle phase d’islamisation, plus profonde est fille de la modernité, elle s’accompagne à la fois d’un affichage plus ostentatoire et d’une perte rapide des vieilles habitudes syncrétiques.  Dans ce nouveau contexte, la question de la nature de l’Etat et de l’islamisation du droit revient dans l’actualité à la demande des islamistes de plus en plus nombreux.

La province d’Aceh à la pointe nord de l’île de Sumatra, région mondialement connue depuis la catastrophe du 26 décembre 2004 (tremblement de terre et tsunami) bénéficie d’un statut spécial depuis 1999. A cette date espérant mettre fin à un dur et sanglant conflit mené par les indépendantistes depuis 1976, le Président indonésien Habibie accorda  à la province le droit d’appliquer toute la charia. Aceh fait ainsi figure  d’avant-garde pour les islamistes du pays. Dans cette province de 4 millions d’habitants, la police de la charia interpelle les gens sur l’espace public, dans les bars, à l’université,  la promiscuité filles-garçons n’est pas tolérée dans la rue. Des punitions par coups de bâtons en nombre savamment programmé sont administrées sur la place devant la mosquée  à la sortie de la prière. La lapidation est envisagée en cas d’adultère. Il en est de même pour l’alcool, le voile des femmes, les vêtements moulants[16] etc. Avec l’arrivée massive de l’aide occidentale après le tsunami, on a assisté à un relâchement des mœurs au contact d’un autre mode de vie. Néanmoins, la police de la charia est toujours là et veille.

* Le sultanat de Brunei [Negara Brunei Darussalam en malais], petit Etat de 400 000 habitants indépendant des Britanniques depuis 1984. Le Sultan, chef politique et religieux, gouverne seul par décret. La population , aux ¾ musulmane[17], est la plus pratiquante d’Asie –la prière du vendredi est une obligation-. La récente mise en place de la charia ne s’applique qu’à eux, et non aux minorités religieuses.

* le sud des Philippines  est actuellement peuplé par des musulmans et ce depuis la fin du XIVe siècle. L’ensemble de l’archipel philippin fut musulman jusqu’à l’arrivée des Espagnols  et du catholicisme au XVIe siècle. Ce sud musulman est en lutte contre le gouvernement central pour l’indépendance Ce conflit est à la fois de nature  religieuse et indépendantiste. Plusieurs groupes s’opposent au  gouvernement :

Le Front Moro de Libération Nationale [FMLN]. Cette organisation politico-religieuse  déclare vouloir protéger l’ethnie  musulmane Moro Depuis sa création en 1969, le mouvement lutte pour l’indépendance des provinces musulmanes du sud des Philippines. Aidée par la Malaisie, le bras armé du parti lutte contre le gouvernement central. Avec l’accord signé en 1996, le Front se contente d’une simple autonomie de ces provinces sud. Cette situation n’étant pas du goût de tous les membres, une scission se produisit en 1978 et donna naissance au Front Moro Islamique de Libération (FMIL) qui se lança à son tour dans la guérilla. En septembre 2013, le FMLN reprend le combat, en opposition à son tour aux négociations entre le gouvernement et le FMIL. La bataille de Zamboanga fit de nombreux morts pour tenter de libérer les centaines d’otages retenus[18]. Sous l’égide de la Malaisie, un accord a été signé en décembre 2013 entre le gouvernement philippin et le Front Moro Islamique de Libération. C’est la voie vers une « autonomie véritable et viable » du Bangsamoro, à savoir l’ensemble des provinces musulmanes du sud. L’accord prévoit un partage des richesses du territoire. Ce n’est qu’une étape d’un long processus de paix qui doit être entériné par un référendum aux Philippines.

le groupe Abu Sayyaf, mouvement séparatiste islamiste armé, installé sur les îles de Jolo [19], Basilan et Mindanao, est combattu à la fois par le gouvernement philippin et par les Américains en raison de sa proximité avec al-Qaïda. Les accrochages sont souvent extrêmement violents. C’est un petit groupe[20] mais actif qui étend son activité en direction de la Malaisie[21] et de l’Indonésie proche. Le groupe rêve d’un Etat islamique régional, ses actions consistent en attentats, enlèvements, violences sexuelles, trafic de drogue. Une partie des membres a été formée en Arabie Saoudite pour les études,  ainsi qu’au combat en Afghanistan. Des liens existent également avec la Jemmah Islamiya, groupe terroriste indonésien responsable entre autres des attentats de Bali en octobre 2002.

* Les provinces sud de la Thaïlande constituent une minorité musulmane, de 5 à 8%,  dans un pays majoritairement bouddhiste. Ce sont des sunnites pour la plupart d’origine malaise[22]. La foi musulmane est ici, comme ailleurs dans la région, mélangée avec diverses croyances  régionales ancestrales (animistes). Cet islam  bénéficie d’une représentation officielle avec un représentant nommé par le Roi – le Chularatchamontri–  et un Conseil religieux musulman. Depuis 10 ans un conflit, à la fois de nature religieuse et territoriale ensanglante le sud. Cette insurrection se protège contre une politique d’assimilation forcée à la culture thaï, revendique une islamité plus visible avec liberté de port du voile, création d’écoles islamiques. L’insurrection n’est pas purement idéologique, elle baigne également dans divers trafics dont la drogue. Ce sud thaïlandais  a souvenir d’avoir été rattaché à la Malaisie musulmane jusqu’au début XXe siècle. Le conflit qui a fait près de 6000 morts depuis 10 ans touche peut être à sa fin avec les discussions actuellement en cours sous les bons auspices de la Malaisie.

3-  Ce réveil islamique de l’Asie du Sud–est peut-il conduire à la création d’un vaste Etat islamique, l’Etat nousantarien ?

Cette idée fait brutalement son apparition médiatique en décembre 2001 à Singapour lorsqu’à l’occasion d’une arrestation d’une dizaine de suspects préparant des attentats contre les intérêts occidentaux et israéliens, fut mis à jour une organisation islamiste clandestine du nom de Jemaah Islamiyah prétendant avoir pour objectif la création d’un Etat islamique nousantarien (Daulah Islamiyah Nusantura). Cet Etat devrait comprendre l’essentiel des territoires musulmans malais, au sens ethnique du terme, à savoir, les provinces sud de Malaisie, Singapour, le Sultanat de Brunei, l’Indonésie, des provinces sud des Philippines. Les renseignements obtenus par cette arrestation vont connaître immédiatement une grande ampleur médiatique grâce aux services de sécurité de Singapour relayés par l’occident alors en pleine recherche de l’identité de l’hydre al-Qaïda : nous sommes trois mois après les attentats du 11 septembre en pleine psychose « choc des civilisations » chère à Samuel Huntington. C’est ainsi que ces renseignements évoquant l’objectif d’une sorte de Califat oriental ne sont pas vraiment analysés sereinement, pris comme tels, et annoncés comme une sorte de chaînon manquant dans le puzzle al-Qaïda.

Quelle analyse peut-on en faire aujourd’hui ?

* La Jemaah Islamiyah est le nom donné par les media et magistrats indonésiens aux réseaux islamistes impliqués dans divers attentats antichrétiens et anti-occidentaux : Noël 2000 à Djakarta, octobre 2002 à Bali – attentat le plus meurtrier de l’histoire de l’Indonésie faisant 202 morts parmi des touristes principalement australiens-, août 2003 à l’Hôtel Marriot de Djakarta..

Ses propos nettement anti-occidentaux, essentiellement anti américains, relèvent de la rhétorique classique de type salafiste jihadiste en lutte contre la « domination impérialiste  des croisés et sionistes ». L’ONU l’a inscrite sur ses listes des organisations terroristes. Il semble que la source idéologique provienne de l’école coranique Ngruki[23] au centre de l’île de Java. Le maître à penser est Abu Bakar Bashir qui dut s’exiler 17 ans en Malaisie à l’époque du Président dictateur Suharto, et ce jusqu’à sa chute en 1998. Il enseigne alors librement en Malaisie et à Singapour un islam anti moderniste et anti occidental.[24]Il soutient le combat de Ben Laden, critique les Américains engagés dans des conflits contre les musulmans, répand la thèse d’un complot américano-israélien dans les différents attentats attribués à la Jemaah Islamiyah, préconise la charia pour un futur Etat islamique d’Indonésie. En 2011 il est condamné à des années de prison après de nombreuses et complexes péripéties en justice.

L’autre acteur clef de la Jemaah Islamiyah, certains disent  le cerveau, est Hambali[25], islamiste passé par la même école, lié à al-Qaïda et aux groupes Moros des Philippines,  ancien du jihad afghan contre les Soviétiques, exilé un temps en Malaise, arrêté en 2003 en Thaïlande par les services secrets américains qui depuis le détiennent au secret.

Globalement, depuis la  reformasi , à savoir la tentative de démocratisation post Soekarno en Indonésie, à partir de 2000, les groupes islamistes s’engouffrent dans l’espace de libertés accordées, désormais ils quittent l’histoire purement nationale pour intégrer la dimension du jihad international. C’est le cas entre autres du Front des défenseurs de l’islam (FPI Front Pembela Islam) né à Djakarta au sein d’une communauté d’origine yéménite émigrée ici au XIXe siècle. Imprégnée de néo-wahhabisme –la doctrine officielle de l’Arabie Saoudite-, ses membres veulent, par la force, faire régner la vertu et combattre le vice dans la banlieue de Djakarta.

·        Cette nouvelle tendance internationaliste conduit-elle pour autant à un objectif de création d’Etat islamique supranational en Asie du Sud-est dans le cadre d’une entité malaise?

Cet Etat, qualifié de Nousantarien[26] (nom donné par les Indonésiens à leur archipel, mais par extension pour certains, à l’ensemble du monde malais !) ne semble pas avoir de fondement historique. « C’est un espace chimérique, fruit d’une relecture du passé et de phantasmes» affirme le chercheur Rémy Madinier[27]. L’identité malaise assimilée à l’islam est récente même s’il est vrai que l’islam a joué un rôle important dès le XIIIe siècle. A la veille des indépendances après la seconde guerre mondiale, il n’apparaît pas de communauté de destin malaise. Certes il a existé des solidarités régionales mais pas au nom de l’islam. Les éléments d’un monde malais[28] linguistiquement parlant – l’indonésien et le malais péninsulaire ont 80% de vocabulaire commun- sont restés dans leurs cadres nationaux issus de la colonisation. Aux Philippines du sud, c’est le terme portugais de Moro[29] qui fut repris et non le qualificatif de malais. « L’émergence d’une identité malaise moderne se fit donc partout au détriment de son caractère supranational[30] ».

Comment se manifestent les solidarités régionales dans le cadre de cet espace asiatique du Sud-est ?

 Ce sont des courants migratoires, essentiellement de nature économique, arrêtés après la crise de 1929, réactivés dès la fin des années 60 avec le boom économique de la Malaisie, récemment empruntés  par des membres de l’islam radical. Les deux grands courants migratoires vont du sud Philippines vers les Etat malais de Bornéo d’une part, et de part et d’autre du détroit de Malacca, d’autre part. Durant de nombreuses années la Malaisie constituait un havre de quiétude pour tous ceux qui étaient inquiétés dans leur pays. La parole jihadiste s’est ainsi répandue dans tout l’espace « malais », l’influence de l’Arabie entre autres, est rendue possible par l’essor de l’Internet et des traductions de l’arabe.

Le parcours classique de ces extrémistes, avant le 11 septembre passe par des études en milieu wahhabite et/ou Frères Musulmans au Proche Orient, par le jihad en Afghanistan et le retour comme activiste au pays.

Depuis le 11 septembre, les visages de l’islamisme régional ont changé. Les arrestations se sont multipliées, avec ou sans pression américaine, la Jemaah Islamiyah est certes affaiblie mais conserve encore une capacité de nuisance. La nouveauté de ces dernières années c’est à la fois la multiplication de petits groupes difficiles à détecter et donc à appréhender, et le passage à l’acte terroriste d’islamistes qui se radicalisent seuls (influence de l’Internet et de prédicateurs radicaux comme Halawi Makmun)[31]. "La destruction des réseaux organisés issus de la Jemaah Islamiyah a laissé la place à de petits groupes sans contact les uns avec les autres, voire à des individus isolés qui versent dans l'auto radicalisation et se caractérisent par leur inexpérience technique : la quasi-totalité de leurs attentats bricolés à partir de connaissances acquises via Internet a échoué", explique Rémy Madinier.  Ces nouveaux terroristes n’appartiennent pas aux grandes organisations, ils cherchent à imposer ce qu’ils croient être un islam pur. Face à celle nouvelle donne, l’action anti-terroriste devrait s’adapter et viser d’abord le problème à la source, à savoir mieux contrôler voire interdire les prédications trop extrémistes.

Sont-ils d’une moindre dangerosité ? « Ils ne perturbent pas le tourisme, ni les liens d'affaires avec les pays occidentaux , ils sont, en revanche, le reflet de la difficulté qu'a l'Indonésie à imposer sur le devant de la scène un islam modéré, pourtant solidement ancré dans la société"( Rémy Madinier). Lors des attentats, certes les groupes islamistes violents sont montrés du doigt mais également les autorités locales accusées de laxisme et d’inefficacité quand ce n’est pas de complaisance. Après des années de dictature, le pays apprécie la liberté de parole obtenue et hésite donc à censurer ces extrémistes.

L’islam est perçu comme le seul lien entre des populations éloignées à la fois spatialement et culturellement, et, ainsi l’identité musulmane se sent-elle menacée par une hypothétique christianisation. Lors de la dictature de Suharto alors qu’il fallait choisir officiellement d’afficher une religion, certains musulmans[32] de Java attachés aux anciennes croyances choisirent de devenir  chrétiens. Le discours mondialisé d’opposition au monde occidental chrétien trouve ici un large écho même si le fond de la population est modéré.

Enfin, le facteur économique ne doit pas être négligé. En effet la grave crise financière de 1998, la montée du chômage massif des jeunes, le désarroi provoqué par la paupérisation de pans entiers de la société indonésienne, permet de comprendre en partie cette radicalisation de l’islam indonésien. Les remèdes passent donc par une meilleure gouvernance politique et économique et non par la seule politique sécuritaire.

Ainsi, Aujourd'hui, le rejet de l'Occident et l'antisionisme les animent beaucoup plus que la formation  d'un réel califat ou d'un Etat islamique, vision de toute façon utopiste, dans la mesure où la population  indonésienne est fortement nationaliste", analyse Andrée Feillard.[33] Cet Etat islamique régional est le produit d’une idéologie salafiste étrangère aux traditions locales.

L’islam des pays de tradition malaise, longtemps considéré comme périphérique dans un monde musulman centré sur le Proche-Orient, est de nos jours fortement influencé par les doctrines conservatrices et fondamentalistes issues d’Arabie et du Golfe, mondialisation oblige. La région connaît actuellement une vague d’islamisation en profondeur qui touche les comportements et le droit. Si le fond musulman est encore syncrétiste et modéré, il s’insère dans la vague musulmane mondiale d’un discours anti occidental de choc des civilisations.

Au-delà des propos incantatoires d’un islam victimisé par l’occident, l’essentiel des revendications islamistes s’exprime toujours dans le cadre  des frontières d’Etats issus de la décolonisation, quitte à revendiquer une autonomie locale. Cela demeure vrai dans tous les cas de figure, que ce soit une volonté d’islamisation par le haut– création d’un Etat islamique- ou par le bas – changement de comportement par le prêche-.

L’Asie du Sud-est étant une région très hétérogène, il est logique qu’ici l’islam soit multiforme dans ses expressions : le plus souvent libéral, il sert alors de rempart contre les excès, mais aussi parfois combattant, que ce soit dans la logique mondialisée d’al-Qaïda, ou au sein de revendications autonomistes régionales , elles-mêmes fortement liées aux trafics locaux en tous genres.

 

Christian BERNARD


[1] Laurent Metzger,  Stratégie islamiste en Malaisie , 1975-95 http://books.google.fr/books?id=qZ34gCOE0FIC&pg=PA16&lpg=PA16&dq=metzger+islam+indon%C3%A9sie+malaisie&source=bl&ots=78UuVAkcKC&sig=t-dBq1VR_ulbvbCx7jU06OvNXvU&hl=fr&sa=X&ei=4W2xUszeBMWd0QX7rIAY&ved=0CDEQ6AEwAA#v=onepage&q=metzger%20islam%20indon%C3%A9sie%20malaisie&f=false

 

 

 

 

[2]  Mohamed Nawab Bin Mohamed Osman  “Transnational islamism and its impact in Malaysia and Indonesia “ aout 2011. http://www.gloria-center.org/author/mnbmo/

 

 

 

 

[3] Même Mac Do, volonté d’afficher la modernité oblige, se met au hallal.

 

 

 

 

[4] La « race » malaise, chinoise (25% de la population), tamoule est indiquée sur la carte d’identité.

 

 

 

 

[5] Le chaféisme est l’une des 4 écoles juridiques sunnites qui fonde son point de vue sur l’enseignement de l’imâm ach-Châfi’i (820). Ce même courant juridique se retrouve au Brunei, en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines, est fréquent dans la péninsule arabique, en Afrique de l’Est, Djibouti, Egypte. Parmi les particularités on retrouve la pratique de l’excision.

 

 

 

 

[6] Nous retrouvons cette tentation dans bien d’autres pays, en Inde par exemple, il y a une volonté d’identifier l’indianité avec l’hindouisme.

 

 

 

 

[7] Etant donné la diversité ethnique d’origine des musulmans de Singapour, on y rencontre également le rite Hanéfite (les Chinois)  et quelques groupes chiites.

 

 

 

 

[8] Consulter le site Internet de ce Conseil pour en découvrir le fonctionnement, les dernières fatwas.. http://www.muis.gov.sg/cms/index.aspx

 

 

 

 

[9] L’article 13 de la constitution dit expressément que ces autochtones doivent être protégés.

 

 

 

 

[10] http://www.postedeveille.ca/2011/02/singapour-les-musulmans-ne-sintegrent-pas.html

 

 

 

 

[11] http://tousensemblepouravancer.blogspot.fr/2013/11/singapour-un-parti-politique-en-faveur.html

 

 

 

 

[12] En février 2012, les services de sécurité ont déjoué un projet d’attentat contre le ministre israélien de la Défense en visite à Singapour, et s’interrogent sur les liens possibles entre ces terroristes locaux et le Hezbollah libanais.

 

 

 

 

[13] http://www.lepetitjournal.com/singapour/accueil-singapour/actualite/85253-securite-singapour-une-cible-pour-les-terroristes-

 

 

 

 

[14]  Système de la Pancasila (5 principes)

 

 

 

 

[15] Cette mention obligatoire sur la carte d’identité a été récemment levée.Le recensement officiel de 2010 « oublie » le bouddhisme.

 

 

 

 

[16] Imaginez la réaction face à l’annonce du concours de Miss monde dans l’île voisine de Bali !

 

 

 

 

[17] Bouddhistes, chrétiens et animistes sont à peu près à égalité de nombre.

 

 

 

 

[18] Au bout d’un mois  les combats ont tués au moins 166 insurgés ainsi que 23 soldats et 12 civils. 238 insurgés ont été arrêtés.[

 

 

 

 

[19] Le mouvement Abu Sayyaf a vu le jour en 1991, lors d’une scission avec le Front Moro de Libération Nationale (MNLF). Il s’est surtout fait connaître lors de l’affaire des otages de Jolo, qui avait été réglée, à l’époque, grâce à une médiation du colonel Kadhafi en mal de reconnaissance internationale.

 

 

 

 

[20] On parle de 2000 membres dont 200 très actifs.

 

 

 

 

[21] Voir également le conflit de Sabah en février 2013 avec la Malaisie : des Philippins accostent dans la région malaisienne de Sabah. Sous la dictature de Marcos en 68, les Philippines tentent d’annexer Sabah.

 

 

 

 

[22] Dans le nord du pays existe également un autre groupe de musulmans parlant le Thaï qui représente environ 20% des musulmans de Thaïlande.

 

 

 

 

[23] Des membres arrêtés ainsi que les morts des attentats-suicides, sont tous passés par cette école.

 

 

 

 

[24] Souvent emprisonné sous Suharto pour incitation à l’application de la charia et refus de saluer le drapeau indonésien à savoir le refus de reconnaître l’Etat laïque.

 

 

 

 

[25] Ce surnom lui vient du célèbre savant fondamentaliste musulman du  IXe siècle Ahmad ibn Hanbal. Le hanbalisme est l’école la plus conservatrice de l’islam sunnite.

 

 

 

 

[26] Les savants occidentaux parlaient jadis de  « malayo-polynésien », cette expression semble revenir en usage. , ou encore, « austronésien » , expression toujours usitée.

 

 

 

 

[27] Chercheur au CNRS/EHESS : « Asie du Sud-est : les chimères de l'islam radical », Outre-Terre 1/2004 (no 6), p. 109-114.
 

 

 

 

 

[28] On désigne par « monde malais » un ensemble de langues  en apparence proches du sud Thaïlande aux Philippines en passant par la Malaisie et Singapour, mais différentes selon les linguistes actuels. Cependant ces populations se désignent comme malaises.

 

 

 

 

[29] Nom donné par les Espagnols aux musulmans du sud philippin en souvenir des Maures rencontrés jadis en Espagne.

 

 

 

 

[30] In « Figures d’islam après le 11 septembre » Karthala, 2006,315 p., Les espaces mythiques de l’islam radical en Asie du Sud-est  pp .123- 146

 

 

 

 

[31] Dans un rapport publié ce 26 janvier, International Crisis Group (ICG) s’interroge sur les frontières qui séparent en Indonésie les terroristes islamistes des tenants d’un islam radical. Selon l’organisation internationale basée à Bruxelles, ces frontières sont devenues floues au point que des militants de l’islam radical sont passés des opérations coup de poing dont ils étaient coutumiers à des attentats à la bombe ou à l’arme à feu.

 

 

 

 

[32] Java est d’abord animiste, puis adopte l’hindouisme au Ve siècle, 10 siècles plus tard arrive l’islam avec des marchands indiens. Cet islam teinté de mysticisme hindou est syncrétiste. Quelques siècles plus tard, avec la venue de marchands arabes, l’influence de l’orthodoxie du Proche Orient créa une rupture et la création d’un clan musulman puriste, les Santri. Le Président actuel est Abangan.

 

 

 

 

[33] Andrée Feillard et Rémy Madinier, La fin de l'innocence ? L'islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours.

 

 

 

 

 

 

Le temps n’est plus aux clichés romantiques de l’époque coloniale où l’ homme bleu  du désert faisait rêver l’occidental en mal d’exotisme, désuète l’image du chevalier du désert dont la silhouette se découpe sur fond de dunes de sable à perte de vue ou de couchers de soleil éblouissants. Même si ces images fortes du passé restent encore bien ancrées dans l’esprit des Français, force est aujourd’hui d’avoir sur ces nomades un regard plus réaliste. Si les diverses révoltes touarègues n’ont guère fait la une de nos journaux, par contre, avec la découverte stupéfiante des actions terroristes d’AQMI, chacun se demande s’il n’y a pas un risque de contagion avec les groupes touaregs disséminés dans de vastes espaces désertiques et inaccessibles, pour nous comme pour les États régionaux, Mauritanie, Mali, et Niger.

Qui sont ces touaregs, pourquoi se révoltent-ils fréquemment, quel est le risque de les voir « s’accoquiner » avec les jihadistes d’Aqmi ?

  1. Qui sont-ils ?

C’est un peuple peu nombreux, environ 1,3 million, réparti sur 5 États (Le Burkina Faso, l’Algérie, la Libye, le Niger et le Mali), dont plus de la moitié vit au Niger et environ 400 000 au Mali. Outre ce cœur touareg, Niger-Mali1, les autres États n’ont que de petites minorités : Algérie et Burkina Faso, chacun 30 000, la Libye, 20 000. Au Niger et au Mali ils sont surtout dans le nord. (55% dans la région d’Agadès).

Le nom touareg est d’origine arabe (tawarek qui signifie « oubliés de Dieu »), eux-mêmes se désignent comme les « Kel-tamasheq », à savoir, ceux qui parlent la langue touarègue (le tamasheq). Toutefois, les touaregs ont des difficultés à se comprendre à cause des différences dialectales au sein de leur langue. Les touaregs ont une écriture (caractères tifinagh) autrefois gravée sur les rochers, et encore utilisée par messages écrits sur papier. Cette écriture est transmise par la famille.

C’est un peuple d’origine berbère installé sur d’immenses espaces, intermédiaires entre le Maghreb et l’Afrique noire. Traditionnellement nomades, les touaregs ont toujours pratiqué les rezzous2 aux dépens des populations sédentaires. Certes leur territoire correspond au désert saharien, mais les massifs montagneux tels le Tassili des Ajjer, l’Adrar des Ifoghas…, fournissent l’eau indispensable à la vie, et l’altitude qui corrige globalement l’effet de la latitude permet la végétation et donc quelques cultures.

La société touarègue est une société très hiérarchisée en sortes de catégories socio-professionnelles ou « castes » :

  • Les Imajeren, guerriers aristocrates assurent seuls cette fonction guerrière.
  • Les Imrad, tribus non-aristocratiques, paient un tribut aux premiers, mais participent parfois aux expéditions guerrières si besoin. Tribus pastorales, ils veillent aux troupeaux des Imajeren.
  • Les Inaden , artisans, ils produisent tout ce dont a besoin la population (armes, bijoux, poterie). Cette « caste » pratique l’endogamie, aussi est-elle repliée sur elle-même.
  • Le quatrième groupe, les Iklans, est constitué de noirs employés comme esclaves domestiques.

Ainsi donc, le peuple touareg est plus un concept linguistique qu’ethnique3. Être touareg c’est se comporter en touareg, selon son appartenance de groupe. Les touaregs sont musulmans (ce qui n’exclut pas de nombreuses pratiques magiques et superstitieuses, formules magiques accrochées au bras ou au cou à l’intérieur de petites bourses de cuir), mais monogames. La femme joue un grand rôle dans la société, dans la culture. Le domaine de l’art, de la poésie notamment est en partie le domaine des femmes. Les rapports hommes femmes sont beaucoup plus souples que dans le monde arabe. La filiation se fait par la mère c’est ce qui détermine l’appartenance à telle « caste » touarègue. La femme peut choisir son époux, elle dispose de sa fortune personnelle. La tente lui appartient, elle peut en chasser l’homme.

L’homme traditionnellement porte un voile 4de tête, autrefois on ne l’enlevait jamais même pour boire ou manger, de nos jours un touareg accepte de se dévoiler devant un ami. Par-dessus les vêtements une vaste gandoura de couleur bleu indigo flotte au vent et colore la peau (les hommes bleus du désert !). Des sandales de cuir leur permettent de marcher longuement dans le sable. Le partage du thé entre hommes est un rituel majeur accompagné de longues discussions.

Répartis sur de vastes espaces, ils ne peuvent vivre partout de la même manière. Ceux du nord élèvent chameaux et chèvres, ceux du sud (Adrar des Ifoghas) ont des troupeaux plus diversifiés (vers le sud le chameau est plus rare, et cède la place aux vaches), ceux de l’Aïr cultivent dans les jardins irrigués des vallées, et commercent également. La cohabitation avec d’autres éleveurs, comme les Peulhs, peut poser parfois problèmes.

2-  De nombreuses révoltes touarègues.

a- Les touaregs se sont opposés à l’arrivée des colonisateurs européens. En 1916-17, leurs révoltes5 contre les Français ont connu quelques succès. Déjà l’expédition militaro-scientifique dirigée par le Lcl Paul Flatters est décimée par les touaregs le 16 février 1881 à Bir el-Garama dans le Sahara. Ce sont les frontières dessinées par les Européens qui vont mettre fin à ces révoltes. Globalement, c’est le congrès de Berlin [nov. 1884- février 1885] qui trace les frontières africaines dans le seul but d’éviter les conflits entre puissances européennes concurrentes, mais sans tenir compte de quelque manière que ce soit, des populations locales6, superbement ignorées.

Lors des indépendances en 1960, les touaregs ne sont pas préparés à la nouvelle donne par manque d’élite intellectuelle. Marginalisés dans les zones les plus désertiques, ils ont le sentiment d’être abandonnés, d’être considérés comme citoyens de second rang. De ce fait, la révolte sera désormais récurrente.

b- La première révolte contre l’État malien en 1963-64 est menée par les moyens traditionnels touaregs, chameaux et épées. La répression de l’armée malienne qui utilise des armes modernes, dont les chars, fut terrible7. Les guerriers touaregs vont découvrir les techniques guerrières modernes lors de leur incorporation dans l’armée libyenne du colonel Kadhafi. Dans les années 70-80, Kadhafi utilise les touaregs pour réaliser son rêve de création des « Etats-unis saharo-sahéliens 8». Des centaines de jeunes touaregs répondirent à son appel et entrèrent alors dans la légion islamique libyenne. Ils furent envoyés sur différents théâtres guerriers, comme le Liban ou le Tchad. La Libye de Kadhafi se présente comme le pays protecteur des touaregs, aussi, lors des grandes sécheresses maliennes et nigériennes des années 70 et 80, de nombreux touaregs y trouveront refuge. Cette légion islamique libyenne a servi de matrice à de nombreuses révoltes touarègues dans le Sahel. Les guerriers touaregs découvrent le 4X4 et la kalachnikov qui remplacent désormais le chameau et la traditionnelle épée.

La Libye poursuit une politique ambigüe à l’égard du Niger et des touaregs. Si actuellement, la préoccupation sécuritaire semble l’emporter [accord signé entre les deux États en janvier 2008 pour sécuriser leur frontière face au trafic de drogue, à l’immigration clandestine, au terrorisme trans-frontalier], le colonel Kadhafi continue de souffler sur les braises des révoltes touarègues [avril 2006, idée d’une fédération touarègue 9du « fleuve Sénégal à l’Euphrate », en 2007, il a été fait Amenokal –chef suprême- par les touaregs du Niger]. Les touaregs sont instrumentalisés par une Libye qui cherche à conserver une influence régionale.

carte de l’espace touareg issue du site :http://www.sahara-anmilale.org/

 

c- Les deux vagues de révoltes récentes, années 90 et fin des années 2000.

  • Le massacre de Tchin-Tabaraden10 en mai 1990 déclenche la révolte touarègue au Niger. Après cinq années d’affrontements sanglants, des accords de paix sont signés en 1995 entre la capitale Niamey et les rebelles. Ces accords locaux du 24 avril 1995 sont confirmés par l’accord additionnel d’Alger de 1997. Cet accord prévoyait, outre une dissolution des fronts d’opposition, une intégration progressive des ex-rebelles dans les services publics (administration, armée..) et un début de processus de décentralisation. Le Niger depuis a mis partiellement en œuvre cet accord de paix, mais de manière trop lente et trop partielle11 aux yeux des touaregs qui reprennent la lutte armée en février 2007.
  • Février 2007, des membres du nouveau front de révolte, le « mouvement nigérien pour la justice » (MNJ), attaque la caserne d’un poste avancé de l’armée nigérienne à Tazeraït. Le nouveau front tente, sans succès, de fédérer à sa cause les Toubous et les Arabes, mais réussit depuis mars 2010, sa coopération avec le Front Patriotique Nigérien (FPN) créé en 2009. Les rebellions touarègues au Mali12 et au Niger sont indépendantes, même si elles ont des causes communes tenant aux conditions de vie des touaregs. Ces dernières rebellions sont semble t-il arrêtées13, à la fois grâce à des accords mais aussi du fait de la corruption (ex-rebelles achetés par les pétro dollars de Kadhafi).

Les revendications sont toujours portées par un sentiment de frustration, d’exclusions sociale et citoyenne des touaregs, d’injustice et d’inégale répartition des richesses. Avec la multiplication des concessions d’exploitation d’uranium par exemples, accordées non seulement aux Français mais aussi aux Canadiens, aux Australiens et récemment aux Chinois, les touaregs ont le sentiment d’être de plus en plus exclus de leurs terres. Or, si les touaregs sont traditionnellement nomades, il leur faut toujours un « territoire d’attache » sans lequel ils ne peuvent vivre. Dans la région d’Arlit où œuvre Areva, les touaregs souhaitent une embauche prioritaire (mais ont-ils les compétences pour exercer des métiers autres que de simples tâches subalternes?)

Dans une étude récente sur les causes de la rébellion touarègue14, Chekou Koré Lawel distingue les raisons endogènes et les raisons exogènes de la persistance du conflit.

  • les causes endogènes relèvent, de la rébellion elle-même, et de raisons objectives :
  • causes dérivant de la rébellion :
  • le combat des leaders évolue d’un caractère idéologique à des ambitions personnelles15
  • Les maquisards se comportent en bandits armés face aux populations locales, le conflit devient un fond de commerce. Trafic et enlèvements deviennent alors la seule source de revenu.
  • La nature nomade du conflit dans des zones désertiques contigües avec des pays possédant des minorités touarègues, favorise le conflit par l’existence de bases arrières.
  • Le souvenir historique de l’idée française d’OCRS 16entretient le conflit.
  • L’émiettement des factions touarègues rend difficile toute médiation.17 Les accords signés par les uns aujourd’hui sont mis en cause par les autres demain.

* Les causes objectives

  • le caractère artificiel et « fragmenteur » des frontières héritées de la période coloniale.
  • La région de l’Aïr où se déroulent les combats est très difficile d’accès18
  • rejet dans son ensemble de la cause touarègue par le reste de la population nigérienne19.

 

  • les causes exogènes trouvent leur origine dans le voisinage de l’État libyen et l’activisme des sociétés minières étrangères.

 

3- Que peut-on dire d’un lien éventuel entre AQMI et les touaregs ?

Il est actuellement difficile d’avoir une réponse claire et précise sur cette question, à la fois faute d’études sur le sujet, seuls des reportages journalistiques nous éclairent ponctuellement, et à la fois, à cause de l’aspect récent de la présence d’Aqmi au Sahara-Sahel.

a- Des indices ou faits de rapprochements.

  • Les zones d’influence d’Aqmi et l’espace traditionnel des touaregs se chevauchent grandement, notamment au nord du Mali et du Niger, rendant ainsi physiquement possible les rencontres. Pour Pierre Boilley du Cemaf20 : « Ce sont des relations de voisinage, puisque Aqmi s’est installée au fil des ans dans des massifs montagneux proches des zones touareg, et des relations d’affaires  – notamment dans les trafics en tous genres : drogue, clandestins… 21». Plusieurs observateurs ont noté des mariages entre des membres d’Aqmi et des jeunes filles touarègues22, ce qui faciliterait une certaine protection. Il est cependant difficile de dire s’il s’agit d’une stratégie d’intégration locale de la part d’Aqmi ou d’actions ponctuelles et de circonstances de la part de jeunes jihadistes.
  • Des témoignages lors de l’enlèvement des otages d’Arlit à l’automne 2010 affirment que certains terroristes parlaient la langue touarègue. Par ailleurs, cette action menée dans une zone sécurisée n’a pas pu être montée sans complicité locale, dont celle de touaregs.
  • Les difficultés de vie dues à la crise économique, aux sécheresse à répétition dans le Sahel, au sentiment récurrent d’injustice, rendent de nombreux jeunes touaregs sensibles aux actions menées par Aqmi ainsi qu’à son discours anti-occidental. D’anciens rebelles désormais désœuvrés peuvent être tentés de se laisser « embaucher » localement par des membres d’Aqmi. Cette collaboration peut aller d’un simple coup de main ponctuel (chauffeur de 4X4, du renseignement par exemples) à la participation armée directe.« Les collusions entre Touareg et islamistes, quand elles existent, sont d’ordre matériel, pour l’argent, plus que militantes » affirme Pierre Boilley. Cependant, des touaregs eux-mêmes notent que la jeune génération actuelle est moins respectueuse des conseils des chefs, plus indépendante voire plus insoumise, plus inquiète d’un avenir qu’elle voit de moins en moins dans les conditions de vie traditionnelles. La tentation de la désobéissance, de l’argent facile est parfois grande.

b- Mais, pour l’essentiel, il n’y a pas de connivence globale entre Aqmi et des révoltés touaregs.

  • Au Mali par exemple, il semble que la présence d’Aqmi dans le nord indispose de plus en plus les nomades touaregs, à tel point qu’il sont prêts à collaborer avec les forces gouvernementales contre eux. Au début de la présence d’Aqmi sur ce territoire, ,il y a eu des accrochages sanglants avec les touaregs dans la région de Kidal (nord-est Mali). C’est aussi pour les touaregs une façon de demander au gouvernement la mise en œuvre des accords qui prévoyaient la création d’unités spéciales dans la zone désertique nord. Ces unités spéciales sont composées essentiellement d’anciens rebelles touaregs recyclés dans l’administration du pays et utilisés ici pour leur parfaite connaissance du terrain. Ceci était prévu par les accords d’Alger de juillet 2006 signés entre le gouvernement malien et l’ADC [Alliance pour la Démocratie et le Changement] sous l’égide de l’Algérie souvent appelée à arbitrer. L’attitude algérienne obéit à deux motivations : étendre son influence dans les États au sud et éviter un risque de contagion au sein de sa propre communauté touarègue.

La création de ces unités spéciales qui doivent être formées par l’Algérie est urgente si on ne veut pas que ces désœuvrés versent dans l’insurrection « qaïdienne »ou tout simplement dans les nombreuse bandes armées locales. « Si nous sommes armés, nous pouvons rapidement leur régler leur compte » déclare Ahmada Ag Bibi porte-parole des anciens rebelles et député du Mali. Les gens d’Aqmi, dit-il sont des « voyous » dont les touaregs veulent se débarrasser.

C’est ce que fait le nouveau pouvoir du Président Amadou Toumani Touré en nommant début janvier 2011 le colonel Ba Moussa, ex-rebelle touareg en 2006, à la tête de ces unités spéciales qui doivent agir dans le nord du pays. avec et sous commandement de l’armée régulière. Cependant, beaucoup s’inquiètent du départ du colonel El Hadj Gamou évincé et promu chef d’Etat Major adjoint auprès de la Présidence. Cet ancien chef de la rébellion touarègue, fidèle à son pays depuis le pacte national de 2002, était reconnu de tous pour son action sécuritaire au nord.

  • On ne peut certes pas nier des connivences locales et ponctuelles entre des touaregs et des membres d’Aqmi, mais globalement, il n’y a pas de lien idéologique entre les deux mouvements. La société touarègue n’est pas, dans son islam, assez religieuse pour se diriger vers des actions de jihad international, même si, ponctuellement cette idéologie peut avoir prise auprès de jeunes désœuvrés. Le risque actuel est un lien par la corruption, par l’appât de l’argent auprès de populations extrêmement pauvres. La chute récente du tourisme international dans ces espaces fortement déconseillés va encore accentuer la misère. Il est urgent que les États régionaux, aidés par une aide internationale, mettent en place des politiques réelles d’intégration et de développement, à commencer par une meilleure scolarisation.

 

Ainsi donc, dans ces immensités sahariennes et sahéliennes, pour l’heure peu contrôlées par aucune autorité étatique, règnent le banditisme, les trafics de toutes sortes, sur fond de misère et de frustration profondes. Aux révoltes touarègues récurrentes se superpose récemment l’activité à la fois idéologique et mafieuse de quelques centaines de combattants d’Aqmi, qui par leur richesse issue des récentes rançons, sont capables ponctuellement de soudoyer nombre de nomades et à terme de les embrigader, tout au moins pour les plus fragiles. Ces zones désertiques n’ont jamais été aussi fréquentées et dangereuses pour la paix locale voire internationale. Les solutions passent par des actions à la fois régionales mais aussi de coopération durable sur le plan international. Que peut être le rôle de la France, ex-puissance colonisatrice? La France ne peut être absente bien entendu, ne serait-ce qu’au nom de ses propres intérêts, mais ses actions doivent être discrètes afin de ne pas se mettre à dos des populations jalouses de leur indépendance, cela se voit très nettement au Mali par exemple.

Christian BERNARD le 20 janvier 2011.

1 Ils sont cependant très minoritaires dans ces deux États : respectivement 10 et 6% de la population de ces deux États).

2Razzia ou rezzou chez les touaregs : incursion rapide en territoire « ennemi » dans le but d’y faire du butin.

3 Il en est de même pour le peuple arabe qui désigne tous ceux qui parlent cette langue avec une grande diversité ethnique.

4 Bande d’étoffe bleue de plusieurs mètres de long et nouée en turban sur la tête et le visage.

5 L’insurrection des touaregs du Gourma et des Iwellemmeden. La répression française sera très sévère. En décembre 1916, le père Charles de Foucauld, qui renseignait l’armée coloniale française sur les mouvements touaregs, est assassiné dans l’Ahaggar.

6 Les touaregs ont dû s’insérer dans ce cadre, et sont donc ainsi dispersés entre plusieurs États, comme les Toubous, les Haoussas, les Peulhs, les Lobi, les Dagaris. Avec les indépendances, une certaine sagesse a consisté à conserver ces frontières pour éviter les conflits. La charte de l’OUA de mai 1963 reconnaît le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce qui entraîne de facto la problématique de l’État- Nation, concept vraiment étranger à la tradition africaine.

7 Après un an et demi de révoltes, les Kel Adar se retrouvent très appauvris, une grande partie de leur troupeau ayant été décimée par la répression.

8 La Libye abrite une petite communauté touarègue dans le Fezzan, celle-ci avait en 1916 chassé les Italiens de la région.

9 Jusqu’à présent, les révoltes touarègues se sont faites à l’intérieur de chaque État, il y a eu peu de tentative pour construire une nation touarègue.

10 De jeunes touaregs de retour de Libye se retrouvant dans leur pays au chômage effrayent les autorités. En réponse aux nombreuses arrestations, des jeunes attaquent et pillent les armes d’une gendarmerie. La répression est féroce tant dans la ville que dans les campements aux alentours.

11 Le manque de moyens en est la raison principale.

12 La révolte au Mali déclenchée un an plus tôt par l’Alliance touareg du nord Mali pour le changement (ATNMC) n’est pas traitée par une option militaire comme au Niger, mais par le dialogue.

13 Ces révoltes récentes laissent plus de traces que les traditionnelles du fait de l’usage par exemple de mines anti-personnel. Celles-ci, interdites depuis 1997 par le traité d’Ottawa signé par 154 pays (5 ont refusé : Chine, USA, Russie, Finlande, Australie) sont faciles et peu onéreuses à poser, mais par contre, elles blessent et tuent des innocents, ferment pendant des années des espaces, sont très longues à démanteler, surtout dans ces zones désertiques où, sous l’effet des vents, les dunes se déplacent, rendant illisible les plans de pose – quand ils existent.

14Colonel Chekou Koré Lawel, la rébellion touareg au Niger, affaires stratégiques, l’Harmattan, 2010, 150 p.

15 Souvent des leaders de la révolte touarègue arrêtent le combat dès qu’ils obtiennent un peu de pouvoir politique. C’est le cas par exemple du leader du FLAA [Front de Libération de l’Aïr et de l’Azaoual », Mohamed Ag Boula qui obtint le poste de ministre du tourisme de 1999 à 2004 sous la Présidence de Mamadou Tandja. Par contre, lorsqu’en 2004, il a été limogé et arrêté pour une affaire criminelle, son frère a repris les armes pour le libérer. Cette libération est intervenue en 2005 grâce aux bons offices des Libyens toujours prêts à instrumentaliser la cause touarègue. Le Président Manadou Tandja renversé par un coup d’État en janvier 2010, est incarcéré début janvier 2011.

16 Projet français des années 50 d’ « Organisation Commune des Régions Sahariennes ». C’était un projet d’un espace unique réservé aux seuls nomades. Cette idée a été récemment revisitée par le Président libyen dans un appel à « un Sahara libre ».

17 En cas de prise d’otages, les médiations sont très difficiles, car à qui faire confiance ?, et très longues et couteuses, tout en étant très incertaines. Dans quelles mesure peut-on faire confiance aux bérabiches par exemple ? Des télégrammes américains, révélés par Wikileaks le montrent bien.

18 L’Aïr, est un massif montagneux situé au nord-ouest du Niger, en milieu saharien. C’est un vaste plateau, entre 600 et 900 m, hérissé de quelques pointes granitiques et volcaniques. Le nord Mali, où seraient retenus les otages d’Aqmi, est également une grande région désertique d’accès difficile :« Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al-Qaida, par intérêt ou à cause de relations familiales.

Ces régions, et notamment le massif de Timerine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, sont des escarpements rocheux, des blocs de rochers délités, très découpés, traversés d’Est en Ouest par une grande bande sableuse qui sert de lieu de passage à tous les trafics. Il y a des puits ancestraux, des micro-climats locaux pour les troupeaux, comme de petits jardins préservés pour les tribus berabiches, avec lesquelles les gars d’AQMI ont noué des liens familiaux. Là, ils sont tranquilles. Si quoi que ce soit bouge, ils sont prévenus . » Selon l’explorateur français, Régis Belleville ( propos rapportés par l’AFP 21 septembre 2010.

19 Dans le découpages en États, les touaregs se retrouvent en situation de minorité mal acceptée, cela relève en partie de l’opposition classique entre nomades et sédentaires.

20 Centre d’Étude des Mondes Africains (CNRS).

21 Journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 21/09/2010

22 Il est également difficile d’être renseigné sur cet aspect, la plupart des mariages se font-ils réellement avec des touarègues ou avec des femmes de la minorité bérabiches, ces arabes de l’Azawad (nord Mali) ?