temple

 

 Ville trois fois sainte, ville disputée par les trois expressions du monothéisme, Jérusalem est au centre des représentations fantasmées du religieux, au centre de maintes tensions géopolitiques.

Cette note de synthèse a pour but de rappeler comment et pourquoi chaque monothéisme la considère comme centrale à sa foi, à son « histoire sainte ».

I- Les grandes périodes de son histoire
 

Le jubilé de 1996 fêté en Israël pour les trois mille ans de l’histoire de Jérusalem ignore ainsi la ville cananéenne pré davidique mise en évidence par les fouilles récentes.

Les premières habitations du IIIe millénaire sont celles d’un modeste village non fortifié abandonné par la suite pendant presque mille ans. Les premières mentions du nom de Jérusalem datent de la première moitié du second millénaire (âge du bronze moyen) dans des textes égyptiens, c’est alors une forteresse parmi d’autres. A l’âge du fer (1200-1000), la ville est occupée par les Jébuséens. Vers l’an 1000, David devenu roi des tribus juives conquiert la ville et crée ainsi une liaison intime entre le site, le peuple juif et leur Dieu.

1- La Jérusalem juive : dix siècles ; de David (1000 av. J.-C.) à la dynastie hérodienne (quelques décennies avant et après J.-C).
C’est alors la capitale politique et spirituelle des Juifs. La présence du Temple attire la foule des pèlerins à chaque fête. Petite ville elle ne pourra résister à la puissance des empires voisins, égyptiens et mésopotamiens. En 587, Nabuchodonosor, roi de Babylone prend Jérusalem et déporte une partie de la population. La conquête Perse avec le roi Cyrus permet le retour et la construction d’un second temple. Si la ville se laisse conquérir par Alexandre le Grand, l’hellénisme qui s’installe au IIe siècle av. J.-C. suscite la révolte des frères Maccabées. La conquête de Jérusalem par le romain Pompée en 63 av.J.-C. ne transforme pas la ville. C’est Hérode, allié de Rome qui va embellir le temple et construire une ville à allure hellénistique, celle que connaîtra Jésus, une ville brillante de 50 à 80 000 habitants , qui attire des milliers de pèlerins juifs de la diaspora méditerranéenne et mésopotamienne (cette dernière étant hors empire romain).

2- La Jérusalem romaine et byzantine : sept siècles.
  Excédés par un climat terroriste de plus en plus tendu, les Romains finissent par assiéger et prendre Jérusalem en 70 de notre ère ; le temple et la ville entière sont rasés, des Juifs déportés. Après avoir réprimé un second soulèvement, l’empereur Hadrien en 135 fait construire une ville romaine avec monuments, temples païens classiques ; Jérusalem perd son nom et devient « Aelia Capitolina ».

  En 326, l’empereur Constantin et sa mère Hélène, adoptent officiellement une nouvelle religion, le christianisme, et entreprennent la christianisation de cette ville romaine qui progressivement retrouve son nom de Jérusalem. Des églises sont construites, dont celle du Saint Sépulcre, des pèlerins chrétiens affluent, la ville retrouve vers le Ve siècle les 80 000 hab. qu’elle avait à l’époque de Jésus.

– En 614, la ville est conquise par les Perses Sassanides, ce qui interrompt les pèlerinages pour quelques années. Si l’empereur byzantin Héraclius arrive à reprendre Jérusalem et a récupérer la relique de la vraie croix, cette Jérusalem byzantine ne retrouvera pas sa gloire passée. Dès 638, elle est aux mains des musulmans qui démarrent leur conquête fulgurante (le prophète Muhammad est mort en 632 !).

 3- La Jérusalem musulmane : treize siècles : de 638 à 1918. Excepté un siècle et demi de présence chrétienne.
  L’époque des Omeyyades (661-750) sera déterminante pour Jérusalem. Sur le mont du temple (Haram el-Shérif pour les musulmans) deux importantes mosquées vont être construites, la « mosquée » du Dôme du Rocher et la mosquée El Aqsa ( la Lointaine), mosquées très importantes encore de nos jours.

  En 1099, Jérusalem est prise aux Fatimides d’Égypte par les croisés de la première croisade et devient la capitale chrétienne du Royaume latin de Jérusalem. Perdue à deux reprises par les chrétiens en 1187 et 1244, elle redevient musulmane milieu XIIIe siècle.

  De 1516 à 1918, Jérusalem est une petite ville de province dans l’immense empire turc ottoman. En 1918, avec l’effondrement de cet empire turc, la ville passe sous administration anglaise avec mandat de la SDN.

            ->  De nos jours, Jérusalem est une ville sainte revendiquée à la fois par des musulmans et par des Juifs. La réinstallation importante de juifs commence en 1917 avec l’autorisation de retour accordée par les Anglais (Lord Balfour) et s’accentue avec la création de l’État d’Israël en 1948.

Depuis le plan de partage de la Palestine par l’ONU en nov. 1917, Juifs et Palestiniens (pour la plupart musulmans) revendiquent la possession de cette ville pour en faire leur capitale politique et spirituelle. Alors que le plan de partage de 47 en faisait une ville au statut international, la première guerre israélo-arabe de 48-49, amena un partage de fait de la ville : la partie ouest conquise par Israël et la partie est demeurant arabe. En 1967, le succès israélien de la guerre dite des six jours, leur permis d’occuper toute la ville. C’est donc cette partie est de la ville qui est considérée comme territoire occupé. En 1980, Israël proclame Jérusalem réunifiée capitale de l’État hébreu.

Les négociations actuelles entre Israël et les Palestiniens achoppent sur le problème du statut de la ville. Aucun des deux États, juif et palestinien, ne peut se concevoir sans Jérusalem comme capitale.

 Ville des conquêtes et des gloires, des morts et des larmes, des inculturations historiques et des imaginaires des civilisations, Jérusalem n’en finit pas de faire parler d’elle.

II- Jérusalem, ville sainte du JudaÏsme
 

Yerouchalayim, Jérusalem en hébreu, la ville sainte des Juifs, est désignée dans la Bible par de nombreuses expressions fortes comme « Cité de la Vérité » (Za VIII-3), « Cité de la joie » (Is XXII,2), « Cité de la Fidélité » (Is I-26), « Lion de Dieu » (Is XXIX, 1), « Cité de David » (2S V-9), « Cité de Dieu » (Ps LXXXVII,2). Cette prolifération de noms à elle seule souligne l’importance que le judaïsme attache à ce lieu.

1. Ce lien étroit entre la ville de Jérusalem et la religion juive remonte à 3000 ans avec le choix du roi David d’y installer sa capitale. L’acte fondateur de la sainteté de Jérusalem pour les Juifs est double. Vers l’an 1000 av.J.-C., le roi David obéissant à Gad, prophète de Dieu, fait dresser un autel au sommet d’une colline qui est l’actuel mont du Temple, mais qui se trouvait alors hors des murs et au nord de la petite ville de Jérusalem. Le deuxième livre de Samuel nous rappelle les circonstances de cet acte fondateur : 2S XXIV-18-25  » David construisit là un autel à Yahvé et il offrit des holocaustes et des sacrifices de communion. Alors Yahvé eut pitié du pays et le fléau s’écarta d’Israël.  » (Ce fléau était la peste envoyée par Dieu pour punir David d’avoir osé dénombrer le peuple). Désormais ce lieu du sacrifice devient le lieu de la présence de Dieu ; c’est ce qu’affirme ce passage du livre Deutéronome : Dt XVI 2 : « Tu immoleras pour Yahvé ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter son Nom »             ( l’expression son Nom est une manière de désigner Dieu lui-même).

Ainsi, dès avant la construction du premier temple par son fils Salomon vers 967 av. J.-C., Dieu décide t-il d’habiter Jérusalem et d’accorder sa protection à la terre et au peuple juifs. Jérusalem devient ainsi ville sainte. Les Juifs de l’antiquité bâtirent consécutivement deux temples pour honorer cette présence de Dieu. Le premier, de loin le plus beau, selon la tradition,  faute d’être le plus grand, un édifice de plan rectangulaire de 50 m sur 25 m, de style cananéen ambiant, fut construit sous Salomon (vers 960) et détruit par le roi de Babylone, Nabuchodonosor en 587.

En 515, de retour d’exil, les Juifs sous la direction de leur roi Zorobabel, construisirent un second temple à l’emplacement du premier. Ce second temple, plus modeste, d’inspiration babylonienne, plusieurs fois profané et purifié pour retrouver sa fonction de culte, fut agrandi par le roi Hérode le Grand selon les modèles gréco-romains de son temps (Hérode meurt en 4 av.J.-C.). C’est ce Temple flambant neuf que fréquenta Jésus. Cette immense construction fut entièrement détruite (accidentellement) par les Romains lors des deux révoltes juives de 70 et de 135 ap. J.-C. Pendant tout ce millénaire, les Juifs se démarquèrent des autres peuples par leur monothéisme : à un seul Dieu devait correspondre un seul Temple : celui de Jérusalem. Plusieurs fois par an, tous les Juifs venaient, parfois de loin, pour présenter leurs offrandes d’animaux et leurs prières lors des grandes fêtes.

Depuis la destruction de leur sanctuaire, les Juifs certes ne pratiquent plus lde sacrifice d’animaux, mais considèrent toujours comme sacré l’emplacement où se trouvait le Temple. Leur possibilité d’accéder à ces lieux a beaucoup varié au cours de l’histoire. De la destruction totale en 135 à l’arrivée des Arabes en 638, pendant cinq siècles de présence romaine, païenne au début puis chrétienne, les Juifs sont interdits de séjours .Depuis le VIIe siècle, la région de Jérusalem, sous obédience musulmane, est toujours accessible aux Juifs, sauf la période de domination chrétienne lors des croisades (1099-1187).

Après la guerre dite d’indépendance (1948-49) qui suit la création de l’État d’Israël (mai1948), tous les lieux saints qui se trouvent dans la vieille ville sont en territoire arabe, plus précisément jordanien. C’est la victoire juive de la guerre des Six Jours en 1967 qui donna aux Juifs toute la ville de Jérusalem et de ce fait leur lieu saint : l’emplacement de leur Temple détruit 19 siècles plus tôt par les Romains. Ces journées de 1967 furent pour le monde juif un temps d’immense émotion.

2. Le lieu saint majeur du judaïsme actuel à Jérusalem est le mur occidental que nous appelons Mur des lamentations en souvenir du deuil exprimé jadis par les pèlerins juifs à la vue de l’emplacement du Temple. Ce mur a été longtemps la seule trace archéologique témoignant des temples juifs antiques. Il s’agit précisément d’une partie du mur ouest de soutènement de l’esplanade sur laquelle était construit le Temple- on ne sait pas très bien où exactement il se situait sur cette esplanade. Ce mur est composé de gros blocs de pierres en bossage plat d’époque hérodienne, surmontés de pierres plus petites qui rappellent les diverses restaurations allant de l’époque byzantine chrétienne à l’époque musulmane mamelouke.

Incorporé dans les lieux saints musulmans (le Haram) et géré par les musulmans jusqu’en 1967, le Mur est maintenant propriété d’Israël et administré par le ministre des cultes (la loi de 1967 assure le libre accès à l’ensemble des lieux saints). Depuis 1967, une vaste esplanade a été aménagée au pied du Mur des lamentations à la place d’un quartier populaire musulman, afin d’accueillir la foule des juifs qui y vient prier. En effet, ce lieu est pour le judaïsme hautement symbolique, il est essentiellement le signe de l’éternelle présence de Dieu en ces lieux (la shekhina) Que le Temple soit physiquement détruit, cela ne change rien aux yeux du judaïsme, Dieu un jour a décidé d’y résider et cela à jamais. Aussi, jour et nuit, y a t-il une présence de prières et de chants aux deux endroits réservés aux hommes et aux femmes. Prières pour un passé perdu et prière d’espérance envers un Dieu qui a déjà jadis sauvé son peuple ; c’est ce que rappelle le Psaume CXXX 7-8 :  » Compte Israël, Compte sur le Seigneur « .

Les temps forts au Mur Occidental sont l’entrée en sabbat le vendredi soir où de jeunes Juifs dansent pour exprimer leur joie, les lundis et jeudis matins, jours de Bar Mitzva, cérémonie à l’occasion de la majorité religieuse des garçons de 13 ans, équivalente à la communion solennelle des catholiques. Le balancement régulier du corps des fidèles rythme les prières, des petits bouts de papiers porteurs de vœux sont glissés dans les interstices des pierres (équivalent du cierge offert par les catholiques). Le soir du 9 AV (cinquième mois de calendrier religieux juif), jour de jeûne, est ici l’occasion de la commémoration annuelle de la destruction du Temple, le Lieu saint par excellence.

Certains courants juifs, certainement minoritaires, caressent toujours l’espoir de reconstruire un jour le Temple, bien entendu sur l’esplanade dite du Temple par le monde juif, dite des mosquées par le monde musulman.

3. Au-delà du Mur occidental, c’est toute la ville de Jérusalem qui est lieu saint. Les Juifs qui le peuvent viennent mourir ici pour être sûrs d’y être enterrés, car la tradition affirme que c’est ici qu’apparaîtra le Messie ou plus exactement l’ère messianique à la fin des temps, de ces temps. Précisément, c’est dans la vallée du Cédron, proche de l’esplanade du Temple, vallée identifiée avec la vallée de Josaphat de la Bible, que des Juifs, mais aussi autrefois des chrétiens et des musulmans, continuent d’enterrer leurs morts. Une croyance eschatologique (liée à la croyance d’une fin des temps) affirme qu’ici l’humanité sera rassemblée pour le jugement dernier. Jérusalem est donc lieu saint non seulement pour les seuls Juifs mais est aussi une ville religieuse à vocation universelle ; c’est toute la problématique d’un peuple qui se considère comme peuple élu par Dieu pour sauver toute l’humanité par son intermédiaire.

L’attachement très fort et très nationaliste de certains groupes juifs à des lieux saints très imbriqués avec ceux des musulmans n’est pas sans poser problèmes comme l’a montré en 2000 l’Intifada (soulèvement) Al Aqsa des Palestiniens. A l’inverse, un autre courant juif, le judaïsme libéral de tendance plus séculière, se désintéresse totalement de Jérusalem comme lieu saint afin de mieux s’intégrer dans les nations.

Lectures conseillées

 La revue  » Le monde de la Bible : histoire, art, archéologie  » n° 113, sept.-oct.1998 contient un dossier spécial sur le Temple de Jérusalem.

 Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, collection

III- La Jérusalem musulmane
 

« Al-Quds », la Sainte, tel est en arabe le nom donné par les musulmans à Jérusalem qu’ils considèrent comme leur troisième ville sainte après la Mecque et Médine. Quelles sont les raisons de cette sainteté alors que le mot même de Jérusalem est absent du Coran ?

1-     Fondements du statut religieux de Jérusalem pour les musulmans.

Le Coran se présente comme la confirmation et le rétablissement authentique des révélations antérieures accordées par Dieu aux Juifs et aux chrétiens. Mahomet (Muhammad) est ainsi le dernier des prophètes (Sourate XXXIII, 40), celui qui vient clore une longue liste allant de Moïse à Jésus. Pour cette raison, au début de l’islam et pour quelques mois seulement, la prière musulmane s’est effectuée en direction (Qibla) de Jérusalem, berceau de la prophétie. Pour la fin des temps, l’islam comme le christianisme, attend précisément à Jérusalem le retour du messie Jésus qui viendra inaugurer des temps heureux. Jérusalem a donc un intérêt fondateur et une dimension eschatologique (c’est-à-dire de fin des temps).

La raison essentielle de la sainteté de la ville pour les musulmans réside dans son lien très étroit avec un événement capital de la vie du Prophète : son voyage nocturne de la Mecque à Jérusalem. Le Coran est certes très discret et allusif sur ce point. Sourate XVII,1 :  » Gloire à Celui (Dieu) qui a transporté Son serviteur (Mohamed), la nuit, de la Mosquée Sacrée ( la Kaaba à la Mecque) à la Mosquée très Éloignée (le Temple de Jérusalem) dont nous avons béni les alentours » (les mots entre parenthèses sont des interprétations, hors texte du Coran).

La tradition par contre va développer à l’envie ce thème du voyage mystique où Mahomet transporté miraculeusement sur une monture céleste ( » a l-Buraq « , l’Éclair) va de nuit de la Mecque à Jérusalem – ce voyage se dit  » Isra « – et, à partir du rocher du mont du Temple (des Juifs de l’Antiquité), s’élève jusqu’à Dieu. Cette ascension ou  » Miraj  » est fêtée par l’islam le 27 du mois de Rajab . C’est cette tradition qui va sacraliser Jérusalem aux yeux de l’Islam.

2- Dans Jérusalem, le lieu saint musulman, « Haram Al-Sharif  » s’appelle en français, l’Esplanade des Mosquées. Dès 638, soit six ans seulement après la mort du Prophète, la ville est conquise par les Arabes. Le calife Omar et ses successeurs vont construire de splendides édifices sur l’emplacement visé par le passage du Coran évoquant le fameux voyage nocturne. Il s’agit essentiellement de la Mosquée El-Aqsa (ce qui signifie précisément la Très Éloignée) et l’édifice improprement appelé Mosquée du Dôme ou Mosquée du Rocher.

Ces deux bâtiments ont été édifiés sur une immense terrasse artificielle qui jadis avait été mise en place par les Juifs pour supporter leur Temple – détruit par les Romains en 70 et en 135 ap. J.-C. Cette vaste esplanade de forme vaguement rectangulaire environ 500 m sur 300- appelée esplanade du Temple ou Mont du Temple par les Juifs et bien souvent par les chrétiens, est l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans : le « Haram Al Sharif « .

Haram désigne le sacré, l’interdit, c’est la même origine pour le mot harem. Le terme s’applique aussi au sanctuaire des autres villes saintes- Médine et la Mecque-dont l’accès est interdit aux non-musulmans. Sharif signifie noble, auguste, le Haram Al Sharif est donc le noble lieu saint. Il est considéré tout entier comme « masdjid »-mosquée, lieu de culte. Son accès n’est libre qu’en dehors des prières musulmanes.

3- Les édifices du « Haram ». La Coupole du Rocher ( Qubbat al-Sakhra) ou Dôme du Rocher, attire le regard par son dôme doré à la feuille d’or et par sa position légèrement surélevée à laquelle on accède par des escaliers surmontés d’arcades. Ce splendide monument construit selon le plan octogonal des basiliques byzantines de l’époque, vénère la roche qui affleure et à partir de laquelle s’opéra l’ascension de Mahomet. Ce lieu est hautement chargé de mémoire ; c’est ici que la tradition juive fixa le sacrifice d’Abraham, et également, que se dressait vraisemblablement l’autel des sacrifices du Temple juif.

Ce Dôme du Rocher qui n’est pas vraiment une mosquée mais plutôt un monument commémoratif, est un chef d’oeuvre de l’art islamique de l’époque omeyyade. Les extraordinaires mosaïques intérieures de la coupole, l’harmonie des proportions, en font un des plus fabuleux monuments du monde musulman. A l’intérieur, sur les tambours de la coupole, des inscriptions en arabe glorifient Dieu et son prophète Mahomet certes, mais aussi « Jésus fils de Marie ». Cette inscription est ainsi l’occasion de rappeler que Jésus, prophète et être céleste exceptionnel, n’est pas Dieu, que Dieu est unique et qu’il ne saurait donc avoir un fils : S.IV, 171. La restauration intérieure et extérieure du Dôme est récente.

A l’extrémité sud de l’esplanade, se dresse la célèbre « Mosquée Al Aqsa », La Lointaine, terme repris du Coran. Ce vaste lieu de rassemblement pour la prière fut très souvent détruit et remanié depuis sa construction au VIIIe siècle ; le dernier événement en date est le grand incendie criminel de 1969 qui suscita beaucoup d’émotion dans l’ensemble du monde musulman.

Les sept portes de façade ouvrent sur une forêt de colonnes supportant des dômes plus austères que celui du Rocher. « El Aqsa » accueille la foule des croyants musulmans pour la grande prière hebdomadaire du vendredi midi.

Outre le Dôme du Rocher et la Mosquée El Aqsa, plusieurs petits édifices sont installés sur l’esplanade sacrée. Citons par exemple le Dôme de la Chaîne, du VIIIe siècle, qui témoigne selon une tradition musulmane d’une chaîne lancée par le roi Salomon, entre ciel et terre, entre Dieu et les musulmans, pour le jour du jugement dernier.

Ici, à Jérusalem, l’imbrication des lieux saints musulmans et juifs est très forte, rappelons que le mur ouest qui soutient cette esplanade, ce haram, n’est autre que le fameux mur des lamentations des Juifs. A Jérusalem, l’islam né au désert, se greffe sur les origines du monothéisme, et ainsi donc d’une certaine manière, sur l’universel.

Lectures complémentaires.
 Le livre de l’échelle de Mahomet est la traduction française du voyage du Prophète à Jérusalem ; Le Livre de poche, Lettres Gothiques, 377 p., 1991. Très bonnes introductions.
 Solange Ory, Marguerite Gautier-van Berchem, La Jérusalem musulmane dans l’oeuvre de Max van Berchem , éditions des trois continents, 116p.,1978, nombreuses photos en noir et blanc.

Bouquins, Cerf, 1996.

IV- La Jérusalem chrétienne
 

1. Pour le christianisme, Jérusalem est le lieu central de l’accomplissement des Écritures juives (Ancien Testament). L’essentiel des récits évangéliques retrace cette grande « montée » vers Jérusalem où Jésus, malgré son entrée messianique triomphante (fête des rameaux), est rejeté par les autorités juives d’alors, livré aux occupants romains (le gouverneur Ponce Pilate) pour être crucifié (calvaire ou Golgotha) et enseveli dans un tombeau à proximité. La foi centrale du christianisme est l’affirmation que ce Christ Jésus (Messie), humilié par le supplice infâmant de la croix, a été ressuscité par Dieu au troisième jour (Pâques) et élevé dans la gloire auprès de lui (Ascension). Dans l’attente d’un retour glorieux (la parousie) du Christ à la fin des temps, Dieu a envoyé son esprit pour guider les hommes. Tout ce message chrétien se localise à Jérusalem, soit dans la vieille ville actuelle soit à proximité comme le mont des oliviers. Cet ensemble de lieux de mémoire des évènements fondamentaux de l’histoire du salut chrétien, constitue les lieux saints chrétiens.

2. La basilique du Saint-Sépulcre, le plus important des lieux saints chrétiens, est un édifice fort complexe qui englobe à la fois le lieu de la crucifixion et le tombeau du Christ. Les chrétiens orientaux ne l’appellent pas Saint-Sépulcre, mais « Anastasis », c’est-à-dire « Résurrection ». Cette différence d’appellation est lourde de sens quant au regard porté sur ces lieux. Au dolorisme des chrétiens d’occident (les latins), les chrétiens d’orient (Grecs) préfèrent la parole de l’ange au matin de Pâques : » Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?« . Ce Saint-Sépulcre, actuellement enserré dans de nombreux bâtiments de la vieille ville de Jérusalem, est à l’intérieur un véritable labyrinthe, témoin des vicissitudes de l’histoire, des premières constructions sous Constantin au IVe siècle, jusqu’aux travaux actuels de restauration. La Jérusalem juive du temps de Jésus rasée par les Romains en 70 et en 135, est reconstruite par Hadrien selon le modèle des villes païennes romaines sous le nom d’Aelia Capitolina. La zone du calvaire et du tombeau, hors des murs à l’époque de Jésus, anciennes carrières transformées en cimetière, avait alors été remblayée, aplanie afin de supporter deux temples romains. D’une certaine manière, ce remblaiement a préservé le site que l’empereur Constantin, « premier empereur chrétien », fit dégager après le concile de Nicée de 325. Les deux édifices constantiniens, la rotonde (l’Anastasis) sur le tombeau du Christ, et le Martyrium (église proche du calvaire) sont en grande partie disparus, mais nous sont connus grâce à deux documents (textes d’Eusèbe et mosaïque de Madaba). Ces bâtiments connurent de nombreuses destructions plus ou moins importantes (614 par les Perses, 1009 par le calife fatimide, incendie de 1808, tremblement de terre de1927). L’état actuel surprend le visiteur. L’extérieur, de style roman date des croisés (XIIe siècle), alors qu’à l’intérieur, le Sépulcre lui-même est une construction de 1810 qui évoque le tombeau primitif connu par des textes. Depuis un décret de 1852 (le Statu Quo) pris par les occupants turcs ottomans, six communautés chrétiennes se partagent l’espace intérieur : Grecs orthodoxes, A r m é n i e n s, Syriens orthodoxes, Coptes, Éthiopiens et Franciscains, derniers venus (XIVe siècle). Leurs querelles internes pour la possession de telle chapelle, de tel objet ont souvent défrayé la chronique et montré une image peu unie des différentes confessions chrétiennes sur leur plus haut lieu saint. Globalement, ce sont plutôt les Grecs qui l’emportent, ne serait-ce que par le plus grand faste de leurs cérémonies, alors que les Éthiopiens eux sont relégués sur les toits.

3. Est-il vraiment pertinent de parler de « lieux saints » pour la Jérusalem chrétienne ? L’expression n’apparaît qu’au début IVe siècle avec Constantin. Pendant trois siècles auparavant, les chrétiens ne se sont pas vraiment souciés de vénérer à Jérusalem des lieux de mémoire comme le calvaire ou le tombeau, lieu de la résurrection. Le christianisme, comme religion distincte, n’est pas né à Jérusalem, ville juive, mais à Antioche au contact des païens. Pour les premiers chrétiens, il n’y a pas de lieux saints à Jérusalem ; c’est ce que l’évangéliste Jean fait dire à Jésus (Jn IV, 21-24) dans un dialogue avec une femme samaritaine : » l’Heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (le mont Garizim des Samaritains), ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père… mais en esprit et en vérité ». A la différence des païens et des Juifs d’alors, les chrétiens aménagent un culte spirituel, dégagé de toute attache à un espace sacré. C’est également ce que dira au IIIe siècle Origène : « le Lieu saint, je ne le cherche pas sur terre, mais dans le cœur.., le Lieu saint c’est l’âme pure« . Comment alors comprendre la nouvelle attitude d’édification de lieux saints à partir de Constantin, si vraiment pour les chrétiens, la présence de Dieu n’est liée à aucun lieu ? Les IVe et Ve siècles sont ceux des grands conciles œcuméniques qui élaborent les dogmes chrétiens. Les différents lieux saints se mettent en place progressivement selon les besoins du dogme qui se construit, leur sens est donc avant tout théologique.

 Les constructions constantiniennes expriment la profession de foi du Concile de Nicée (325) : la basilique de Bethléem (l’Incarnation), l’Anastasis (la résurrection), la basilique du mont des oliviers (l’Ascension).

 Suite au deuxième concile œcuménique (à Constantinople en 381) qui proclama la divinité de l’Esprit Saint, fut construite l’église Sainte Sion en souvenir de la descente de l’Esprit Saint (Pentecôte).

 Le concile d’Éphèse de 431 (3e concile œcuménique) définit Marie comme Mère de Dieu, aussi une église fut-elle édifiée à Jérusalem sur sa tombe.

 En 431, le quatrième concile œcuménique qui se tient à Chalcédoine, réaffirme l’humanité de Jésus, d’ou des constructions sur les lieux de sa Passion (souffrance) : à partir du Moyen Âge, mise en place des 14 stations du « chemin de croix », le long de l’actuelle Via Dolorosa, du couvent de la Flagellation, en passant par celui de l’Ecce Homo, jusqu’au Saint-Sépulcre.

Après trois siècles de silence, les quatre grands conciles œcuméniques qui fixent le contenu de la foi chrétienne, se traduisent à Jérusalem par un véritable parcours liturgique. L’évangile devient « parcourable », les pèlerinages peuvent désormais se développer, l’appel à la reconquête du tombeau du Christ peut être lancé (les croisades du Moyen Âge).

Ainsi donc, contrairement au judaïsme et à l’islam, Jérusalem a certes pour le christianisme des lieux de mémoire, mais pas de lieux sacrés au sens strict. Dans la Jérusalem actuelle, les chrétiens n’ont pas à se battre pour posséder la ville. L’espace est dépolitisé, spiritualisé, c’est tout le sens de la Jérusalem céleste, la Jérusalem rêvée, celle des temps futurs entrevue dans l’Apocalypse de Jean ( Ap, 21).

Documentation proposée

Frédéric Encel, géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, 277 p.
 Louis HURAULT, « Guide Terre sainte, Routes Bibliques », Fayard, 1998, 508 p. (nombreux croquis très intéressants).
  « Jérusalem, le sacré et le politique », recueil d’articles, chez Sindbad, Actes Sud, 2000, 350 p.
 Le magazine Ulysse, n° 70, « Jérusalem, capitale des millénaires », janvier 2000.
 La revue Le Monde de la Bible, n° 122, oct. 1999, « Le génie de Jérusalem » avec une bibliographie et musicographie.
 Un site Internet sur l’Anastasis (très bon texte et nombreux croquis archéologiques) : http://www.interbible.org/interbible/

Christian BERNARD

 

« L’enseignement du mépris » … il est des titres qui sont plus et moins qu’un livre : une formule qu’on retient, une lecture qu’on ne fait pas …N’en est-il pas ainsi de cet « Enseignement du mépris » qu’un an avant sa mort, Jules Isaac écrivait en 1962 et qui ponctue si fortement le long chemin du rapprochement entre juifs et chrétiens ? Ce moment essentiel, ce livre important méritent qu’on s’y arrête.

ISAAC Jules L’enseignement du mépris suivi de L’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? 195p.+ 75p. Paris Bernard Grasset 2004 rééditions de 1962 et 1960

I- LE LIVRE. « Mieux vaudrait, me dit-on, faire œuvre positive : au lieu d’incriminer l’enseignement du mépris, instaurons l’enseignement de l’estime. Mais l’un ne va pas sans l’autre … On ne bâtit pas la vérité sur l’erreur … Une œuvre de purification … nous ne nous lasserons jamais de (la) proposer à tous les cœurs chrétiens » (p.7-8)

Le livre est écrit en 1962 mais il prolonge et en quelque sorte conclut une œuvre commencée pendant la deuxième guerre mondiale. Avec clarté, rigueur et simplicité, l’auteur affirme le poids immense de la tradition de l’antisémitisme dans la chrétienté et, en même temps, à quel point cette tradition ne se fonde sur aucune réalité textuelle ou historique. Et puisque le mépris du monde juif existe chez les chrétiens, les arguments employés par ceux-ci doivent être analysés d’abord pour être mieux critiqués ensuite puis détruits.

Pour Isaac, c’est en se fondant sur trois affirmations que se construit l’antisémitisme chrétien.

  1. La diaspora, la dispersion d’Israël, date des années 70 après Jésus-Christ ; elle est consécutive à la prise de Jérusalem par Titus et à la ruine du Temple. Elle est le châtiment divin de la crucifixion de Jésus dont les juifs sont la cause.
  1. Le judaïsme du temps de Jésus-Christ est une religion dégénérée, enfoncée dans « un légalisme sans âme ». Ainsi, un professeur au grand séminaire de Lyon parle-t-il en 1934 « d’un formalisme étroit et minutieux jusqu’au ridicule  (et des pharisiens qui) joignaient l’orgueil et l’hypocrisie la plus raffinée » (p.70).
  1. Le peuple juif est déicide . « Ce sont les juifs et les juifs seuls(qui) conçurent le déicide » écrit Giovani Papini en 1934 et encore en 1958, dans une Histoire du droit et des institutions de l’Eglise en Occident, l’auteur, Jean Gaudemet, explique l’opposition chrétienne par « l’hostilité à la race qui fit périr le Christ » (cités p.104).

Or, ces trois accusations, Jules Isaac les ruine dans une argumentation serrée.

La diaspora du peuple juif est bien une réalité mais elle se déroule dans un mouvement de longue durée qui se développe à partir des conquêtes d ‘Alexandre et va bien au-delà de l’époque du Christ (révoltes en 132-135 mais encore aux 4ème et 6ème siècles contre les empereurs Constance et Justinien). Elle n’est en rien liée à la condamnation et à la mort du Christ.

La dégénérescence du peuple juif au temps de Jésus-Christ …Peut-on en parler quand on connaît la vitalité de la littérature canonique et extra-canonique (Daniel, Maccabées, livre d’Henoch … ) des deux derniers siècles avant Jésus-Christ et toute la richesse qu’apportent les découvertes (récentes à ce moment) des manuscrits de la Mer Morte? Quand on voit la multiplication, à l’époque, de ces maisons d’étude, de prière et de réunion que sont les synagogues ? Quand on sait enfin la vigueur des résistances à l’occupant romain ?

Le peuple déicide … La formule, lapidaire, est la plus « terrifiante accusation (mais aussi la plus) flétrissante et absurde » (p.102). La mise en croix de Jésus ne peut s’appeler déicide que si la majorité des juifs voyait dans celui-ci non pas le Messie-Roi mais le Dieu incarné, ce qui n’est nullement le cas. Elle suppose aussi une liberté de décision et d’action des juifs de Jérusalem vis-à-vis de l’occupant romain bien éloignée de la lourde tutelle qu’il fait peser sur eux.

Et pourtant, ce mépris existe. Mais ses sources ne sont nullement dans la doctrine chrétienne elle-même. Elles se trouvent dans « une tradition séculaire sans doute et par là même puissante, agissante, malfaisante, mais sans caractère « normatif » du point de vue de la foi, – une tradition trouble en ses origines, mal définie en son essence, diverse en ses interprétations … plus encore une routine qu’une tradition … faite des plus détestables habitudes d’esprit, de cœur et de langage » (p.25).Et Jules Isaac de citer son ami Charles Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse, c’est d’avoir une âme habituée » …

L’antagonisme entre juifs et chrétien naît dans le troisième tiers du 1er siècle après Jésus-Christ, quand le christianisme qui est issu du judaïsme et s ‘est développé d’abord en lui, en sort pour s’orienter vers la « gentilité » – le monde païen – et s’affranchit alors de la loi mosaïque, la Torah. Au fil des siècles, pour l’apostolat chrétien dans ces terres païennes, le refus des juifs de reconnaître en Jésus le Christ ou Messie et Fils de Dieu est un obstacle qui ne peut se surmonter qu’en jetant un lourd discrédit sur eux.

L’enquête, menée sur un plan strictement historique – nous n’en avons pas rapporté ici le déroulement minutieux – ne porte nullement atteinte à la foi chrétienne. C’est seulement « la tradition mythique néfaste du peuple déicide qui porte atteinte à la vérité, à la justice, à la dignité d’Israël » (p.131). Et il en sort bien « un enseignement du mépris ».

II L’HOMME.

Or, qui écrit ces lignes ? qui mène ce combat dans les années quarante, cinquante et soixante ? … C’est Jules Isaac, celui des fameux « Malet-Isaac » avec lesquels des générations d’élèves ont étudié l’histoire pendant leur scolarité secondaire.

Né en 1877 à Rennes, d’une famille juive alsacienne ayant opté pour la France en 1871, Jules Isaac vit dans un milieu – le père est militaire, le grand-père s’est battu à Waterloo _ où l’amour de la patrie et de la république a supplanté les valeurs religieuses. A 13 ans, il perd ses parents à quelques mois d’intervalle et devient interne au lycée Lakanal de Sceaux. Les études, brillantes, le mènent à l’agrégation d’histoire qu’il passe en 1902. Mais nous sommes dans l’affaire Dreyfus, Isaac rencontre le jeune Péguy, son aîné de quatre ans, tous deux s’engagent dans le combat pour la justice et la vérité.

Puis c’est une vie de professeur, mêlée de militantisme. Ernest Lavisse (1842-1922) a repéré deux bons professeurs pour publier chez Hachette des manuels d’histoire destinés à l’enseignement secondaire. Albert Malet, né en 1864, catholique, républicain, patriote commence la collection. Mais, volontaire pour partir à la guerre malgré son âge, il disparaît en 1915 dans l’offensive d’Artois. Jules Isaac, qui a vécu trente-trois mois dans les tranchées et a été blessé, va donc assurer une grande partie du travail d’édition. Mais la maison Hachette hésite à appeler « Isaac » une collection visant aussi les écoles chrétiennes … ce sera donc « le Malet-Isaac ».

Jusqu’à la guerre, Jules Isaac poursuit sa carrière. Il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme puis du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, créé en 1934. En 1936, il est nommé inspecteur général de l’instruction publique et en 1939 prend la présidence du jury de l’agrégation d’histoire..

Puis la catastrophe, les catastrophes s’abattent. La loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs stipule, article 2 : «  L’accès aux fonctions publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux juifs … 4. les membres du corps enseignant ». Jules Isaac est révoqué. Le 7 octobre 1943, sa femme et son deuxième enfant sont arrêtés (ils seront exterminés à Auschwitz), lui-même échappant de justesse à l’arrestation. Son fils aîné, arrêté lui aussi, réussira à s ‘enfuir d’un camp en Allemagne, entrera dans la Résistance et passera en Espagne

Pendant ces années d’épreuves, Jules Isaac, qui jusqu’ici se savait juif mais n’avait reçu aucune formation religieuse et n’en éprouvait guère le besoin, évolue profondément. Certes, il reste « non-confessionnel », mais pour lui, la religion existe, elle doit briser les frontières théologiques et imposer une exigence de vérité. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne les juifs et les chrétiens.

C’est alors le long et double combat des vingt dernières années de sa vie : mener conjointement la mise en place d’une authentique amitié judéo-chrétienne et l’appuyer sur une étude approfondie des origines de l’antisémitisme chrétien. Dès 1940, il s’attelle à la tâche. « Jésus et Israël » paraît en 1948 mais sa rédaction a commencé huit années plus tôt. En 1956, c’est « La genèse de l’antisémitisme » et en 1962, cet « Enseignement du mépris » où le grand professeur reprend, avec clarté et simplicité, le fruit des précédentes années de travail.

III SON COMBAT .

Il ne cesse de le redire. Le mal le plus profond est dans l’antisémitisme chrétien et c’est par la construction d’une amitié judéo-chrétienne qu’on pourra, sereinement, l’analyser d’abord pour l’extirper ensuite.

En 1947, avec Edmond Fleg, agrégé d’allemand, issu lui aussi d’une famille juive alsacienne mais installée à Genève en 1871, le projet d’une association s’élabore. En 1948, l’équipe se constitue : on y trouve H.I.Marrou et le R.P.Daniélou, le grand rabbin Kaplan et Jacques Madaule et, évidemment, Jules Isaac et Edmond Fleg. Ces « Amitiés judéo-chrétiennes » ont un objectif : « faire en sorte qu’entre judaïsme et christianisme, la connaissance, la compréhension, le respect, l’amitié se substituent aux malentendus séculaires et aux traditions d’hostilité. Elle œuvre non seulement pour que soit éradiqué l’antijudaïsme ancestral mais aussi pour que juifs et chrétiens aident par une présence civique et spirituelle, la société moderne à s’orienter ».

En fait, on retrouve là l’esprit des dix points de Seelisberg élaborés l’année précédente. En août 1947 en effet, à Seelisberg (Suisse) se tient un congrès international extraordinaire de chrétiens et de juifs dont l’objectif est de combattre l’antisémitisme et ses effroyables effets « par des institutions éducatives, politiques, religieuses et sociales ».Une des commissions a pour objet d’envisager « les tâches de l ‘Eglise dans sa lutte contre l’antisémitisme » et partant des dix-huit points proposés par Jules Isaac dans son « Jésus et Israël », elle adresse aux églises chrétiennes un message qui commence par ces mots : « Nous venons d’assister à une explosion d’antisémitisme qui a conduit à la persécution et à l’extermination de millions de juifs vivant au milieu des chrétiens … Nous nous adressons donc aux églises pour attirer leur attention … nous avons le ferme espoir qu’elles auront à cœur d’indiquer à leurs fidèles comment exclure toute animosité à l’égard des juifs que pourraient faire naître des représentations fausses, inexactes ou équivoques dans l’enseignement et la prédication de la doctrine chrétienne ». Suivent les « dix points de Seelisberg » (voir annexe). 

Le combat que Jules Isaac mène dans les vingt dernières années de sa vie contre l’enseignement du mépris porte ses fruits. Le 13 juin 1960 il est reçu en audience privée par le pape Jean XXIII. Il meurt en 1963, trop tôt pour avoir connaissance de cette formule de la déclaration Nostra Aetate élaborée en octobre 1965 lors du Concile Vatican II : « Scrutant le mystère de l’Eglise, le concile rappelle le lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham ». Mais son message est passé … passé dans les textes sûrement, passé dans les faits … voire, et c’est ce à quoi s’attelle « son enfant », les Amitiés judéo-chrétiennes. Le grand professeur le sait bien qui, avec une banalité lourde, rappelait tout simplement dans une conférence prononcée à la Sorbonne le 15 décembre 1959 : « Un programme, c’est bien ; son application, c’est mieux ! ».

Jean CARPENTIER

ANNEXE

LES DIX POINTS DE SEELISBERG (août 1947)

  1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament.
  1. Rappeler que Jésus est né d’une mère juive de la race de David et du peuple d’Israël et que son amour éternel et son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier.
  1. Rappeler que les premiers disciples et les premiers martyrs étaient juifs.
  1. Rappeler que le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus, oblige chrétiens et juifs dans toutes les relations humaines sans aucune exception.
  1. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou post-biblique dans le but d’exalter le christianisme.
  1. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus » ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier.
  1. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur tous les juifs ou sur les juifs seuls. En effet, ce ne sont pas tous les juifs qui ont réclamé la mort de Jésus. Ce ne sont pas les juifs seuls qui en sont responsables, car la Croix qui nous sauve tous révèle que c’est à cause de nos péché que le Christ est mort.
  1. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».
  1. Eviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances.
  1. Eviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église.

Les dix points se prolongent par cette suggestion (à laquelle l’Arelc ne peut que souscrire !) : « introduire ou développer, dans l’enseignement, scolaire et extrascolaire à tous les degrés, une étude plus objective et plus approfondie de l’histoire biblique et post-biblique du peuple juif … ».