Syrie

 

Suite aux atrocités commises par Daech à l’encontre des populations sous son contrôle, les occidentaux semblent redécouvrir les chrétiens d’Orient, leur tragédie, leur complexité, mais sans être pour autant bien au clair avec ce que ce terme générique de « chrétiens d’Orient » recouvre, et  sans être sûrs de la bonne posture à prendre à leur égard.

Il nous semble utile de rappeler à très grands traits, avec le plus de clarté et simplicité possibles, ce qu’ils sont, d’où ils sont issus, ce qui les caractérise en ces jours de grande tourmente, et de se poser la question de leur devenir.

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D’où viennent les Eglises d’Orient ?

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des occidentaux venus coloniser le Proche Orient, ce sont des autochtones christianisés depuis les origines du christianisme.  Le christianisme fut d’abord une religion asiatique, ce sont ces contrées situées entre Mésopotamie, Egypte, Anatolie, Palestine, qui furent les premières terres chrétiennes, évangélisées par les apôtres disciples de Jésus et par Paul. Le nom même de « chrétiens » est apparu à Antioche dès les années 50 de notre ère. Ces « chrétiens d’Orient sont les frères aînés des chrétiens du reste du monde[1] ».

De nos jours ces chrétiens d’Orient sont dispersés en un grand nombre d’Eglises, et on le sait, nos contemporains ont le plus grand mal à s’y repérer. Cette diversité issue des péripéties d’une histoire bi millénaire, résulte en fait de deux grands mouvements qui se situent aux IVe-Ve siècles pour le premier, et aux XVIe-XVIIIe siècles pour le second.

La première phase de diversification se situe au temps de l’empire romain devenu chrétien au IVe siècle avec les empereurs Constantin et plus tard Théodose. Ces grands empereurs optent pour une nouvelle religion, le christianisme qui leur apparaît « moderne » si l’on ose cet anachronisme de vocabulaire, et à la hauteur de leur conscience du pouvoir impérial. Pour assurer l’unité de l’empire, ces empereurs ne peuvent admettre des dissonances théologiques à l’intérieur même de cette Eglise désormais liée au pouvoir politique, d’où la nécessité à chaque nouvelle interrogation sur le dogme, de réunir les évêques en un concile dit œcuménique, pour trancher les questions en suspens. Sans rentrer dans les subtilités théologiques (byzantines), rappelons simplement que la question qui divise alors est celle de la nature du Christ, humaine, divine, les deux et si oui comment ? C’est sur ces questions dites « christologiques » que des Eglises vont progressivement se séparer, devenir indépendantes et ainsi petit à petit construire la mosaïque chrétienne orientale que nous connaissons.

Mais si le facteur théologique est mis en avant pour se dissocier, il est clair que bien souvent la raison principale de la rupture est d’ordre politique, voire géopolitique. Le meilleur exemple est peut-être celui de l’Eglise apostolique de l’Orient. Aux premiers siècles de notre ère, l’empire romain dans sa partie orientale (l’actuel Levant)  a comme voisin et ennemi, l’empire Parthe/Perse installé sur l’actuel territoire Irak Iran. Très tôt, une évangélisation gagna cet espace perse, au-delà donc du territoire romain, comme en témoigne ce passage du Nouveau testament [Ac I,8 ] qui signale au jour de la Pentecôte « des Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie ». Le christianisme ne prit véritablement son essor dans cette partie du monde qu’avec l’arrivée des Perses au IIIe siècle. Ces derniers, ayant supplanté les Parthes, créèrent une zone d’instabilité, leurs incursions guerrières se soldèrent par des déportations massives d’habitants du Levant, donc des chrétiens. Cette forte présence chrétienne en Perse s’insère dans la société et le pouvoir politique , avec des phases de paix et de persécution, ce qui  n’est pas sans rappeler la vie des Juifs déportés à Babylone dans la haute antiquité. Ces chrétiens dépendant toujours du patriarche d’Antioche en terre romaine ne pouvaient qu’apparaître comme traites aux yeux des Perses. Aussi, pour continuer à vivre, tant bien que mal car les persécutions étaient fréquentes, cette Eglise apostolique de l’Orient  affirma son autonomie début Ve siècle et transféra de manière unilatérale son siège en Perse, à Séleucie-Ctésiphon. « La scission fut d’abord liée à des considérations politiques et géostratégiques[2] ». Ce n’est qu’après coup, que cette Eglise d’orient scella définitivement sa séparation par le choix d’une option théologique opposée à celle de l’empire romain : l’union des deux natures, humaine et divine dans la personne du Christ. L’Eglise apostolique de l’Orient opta pour la thèse de Nestorius, ex évêque de Constantinople qui a été déjugé par le concile romain oriental d’Ephèse de 431, et selon laquelle il y a deux natures distinctes  dans l’unique personne du Christ. De ce fait, cette Eglise apostolique de l’Orient fut appelée pendant longtemps l’Eglise nestorienne. De nos jours elle est connue sous l’appellation d’assyro chaldéenne.

Echappant totalement aux deux capitales romaines, Constantinople et Rome, elle connut un grand succès missionnaire jusqu’en Inde et Chine par la « route de la soie » comme le signale Marco Polo. C’est la conquête mongole  au Moyen-Orient (XIIIe-XVe siècles)  qui balaya cet espace  chrétien qui se confina désormais à la haute Mésopotamie, à savoir les territoires actuellement en Irak et en Syrie.

Qu’en fut-il pour les Eglises situées à l’intérieur de l’empire romain oriental ? Les mécanismes furent similaires, des séparations eurent lieu en avançant une discorde théologique, mais les vrais raisons étaient politiques, un désir d’indépendance par rapport à la pression politique et financière de la capitale Constantinople.

 L’occasion fut le concile œcuménique de Chalcédoine[3] en  451 avec la condamnation de  l’hérésie monophysite qui affirmait qu’il n’y a qu’une personne divine dans le Christ, que sa nature divine avait en quelque sorte absorbé sa nature humaine. Le concile posa l’union des deux natures, ce que rejetèrent trois Eglises, l’Eglise copte en Egypte, l’Eglise arménienne et l’Eglise syrienne occidentale. Demeura en accord avec « la Grande Eglise », à savoir celle liée au pouvoir impérial qui impose les conclusions du concile de Chalcédoine, celle qui va désormais se nommer elle-même Orthodoxe, c’est-à-dire, dans la ligne des décisions conciliaires. Ces chrétiens fidèles à l’empereur romain vont parfois également être appelés Rûms, ou Melkites (de malik = empereur en arabe) voire Grecs, car la langue grecque est celle de la partie orientale de l’empire romain , qui deviendra byzantin.

La seconde phase de diversification de ces Eglises orientales fait suite aux mouvements de Réforme et de Contre-réforme en occident, entre les XVIe et XVIIIe siècles. A la sortie de ces renouveaux théologiques, les catholiques occidentaux « paternalistes » estiment qu’il est de leur devoir d’aller « régénérer » les chrétiens orientaux fossilisés dans leurs archaïsmes hérétiques. Ce même mouvement de « purification » et de « réforme » anima quelques temps plus tard les églises protestantes elles-mêmes, la déferlante protestante au Proche-Orient est surtout nette au XIX e siècle.

Ces pressions occidentales catholiques visant la réintégration de ces églises dans le giron de Rome réussirent pour partie, mais pour l’essentiel, confirmèrent la volonté d’indépendance jalouse de ces Eglises. Cinq Eglises acceptent la primauté de Rome  avec désormais le qualificatif d’Eglises uniates, mais elles conservent cependant  leurs propres liturgies. Chaque Eglise se scinde en deux, la branche qui accepte le giron de Rome devient catholique, l’autre demeure orthodoxe :

Eglise copte, et Eglise copte catholique ,

Eglise arménienne apostolique et Eglise arménienne catholique,

Eglise Grecque orthodoxe et Eglise Grecque melkite (catholique),

Eglise syrienne ou syriaque orthodoxe et Eglise syrienne/syriaque catholique.

L’Eglise apostolique de l’Orient se scinde elle aussi  en deux branches, l’Eglise de l’Orient nestorienne se nomme désormais assyrienne, tandis que celle qui accepte Rome, qui devient catholique, prend l’appellation de Chaldéenne.

Ce second temps a pratiquement doublé le nombre des Eglises orientales. Pour compléter ce tableau il faut rajouter la présence de l’Eglise latine elle-même depuis l’époque des croisades, ainsi qu’un grand nombre d’Eglises issues de la réforme, luthériens, presbytériens jusqu’aux évangéliques contemporains notamment depuis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003. On le voit, la mosaïque des chrétiens orientaux est complexe.

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Qu’est ce qui les caractérise actuellement ?

Ils ne forment pas un ensemble homogène, tout propos généralisateur est de ce fait le plus souvent sujet à erreur. Néanmoins quelques caractéristiques quasi communes peuvent être relevées.

Une première caractéristique concerne leur environnement sociétal et politique. Ces chrétiens d’Orient vivent en pays musulmans et ce depuis les premières conquêtes islamiques au VIIe siècle.

 Dès le départ, considérés avec les juifs comme gens du Livre, ils sont soumis au statut de dhimmi qui leur assure une protection dans le cadre d’une citoyenneté inférieure moyennant le paiement d’un impôt spécifique, la jizya.  Progressivement depuis les réformes imposées par l’occident au XIX siècle, les dispositions de la dhimma ont été abolies dans la plupart des Etats musulmans de la région, et une certaine liberté religieuse est acceptée, mais il n’y a pas pour autant de reconnaissance de libertés individuelles, de Code civil commun à tous, c’est au contraire le règne de l’autonomie en matière de statut personnel.

« Cette autonomie a laissé à chaque communauté religieuse la possibilité de juger les affaires relatives au droit de la famille selon les lois inspirées de ses propres coutumes et livres révélés. Cependant cette autonomie est à l’origine de l’islamisation de milliers de non-musulmans, surtout chrétiens, ainsi la conversion à l’islam a pu constituer pour certains une solution pour échapper aux dispositions abusives de la législation confessionnelle chrétienne et pour bénéficier de certains avantages de la loi musulmane[4] ».  En effet, de nombreuses tracasseries guettent encore les chrétiens, les droits de garde d’enfants, les problèmes d’héritages, la non validité du témoignage  devant un tribunal islamique…

Le mode d’appartenance est différent de ce que l'on peut rencontrer en occident, ici c’est le communautarisme qui  domine, on ne dit pas je, mais nous, à tel point que ces groupes religieux se posent parfois comme peuples, ces chrétiens forment des groupes ethno religieux. Le phénomène est fréquent au Proche Orient et peut également se rencontrer en milieu musulman ou assimilé (pensons aux Alaouites, voire aux Yézédis..).

L’arabité. Arméniens mis à part, toutes les autres Eglises orientales utilisent l’arabe comme langue liturgique, soit seule, soit associée au grec ou au syriaque (apparenté à l’araméen, la langue international du Proche Orient antique). Avoir l’arabe comme langue maternelle c’est appartenir à la nation arabe, le critère  linguistique détermine l’appartenance au peuple arabe. Ces chrétiens orientaux sont donc pour la plupart des Arabes. Si dans leur très grande majorité les Arabes sont musulmans, tous ne le sont pas.

N’oublions pas qu’au temps du nationalisme arabe, des années 1900 à la défaite de 1967 face à Israël, les chrétiens furent parmi les  fers de lance du mouvement pan arabique, chrétiens comme musulmans transcendaient leur singularité confessionnelle par cette défense d’une commune arabité[5], dans laquelle par exemple, le Coran n’était considéré que sous l’angle d’une œuvre littéraire commune. C’était le temps de Nasser en Egypte, des partis Baas en Irak et en Syrie. Le slogan martelé par le régime baasiste syrien d’Assad résidait dans cette affirmation : « si on te demande si tu es sunnite, chiite, alaouite, chrétien.. ou autre, réponds, je suis syrien ! » . Ces chrétiens d’Orient disent haut et fort qu’ils sont les descendants des peuples antiques régionaux, et au-delà des aspects mythiques de ces slogans[6], il faut souligner l’affirmation d’une légitimité historique dans ces espaces proche orientaux, des siècles avant l’arrivée de l’islam. Leur rêve le plus cher n’est pas de partir en exil mais de pouvoir continuer à vivre sur la terre de leurs ancêtres, comme en témoignent les récents retours dans la ville de Qarakosh[7] libérée des jihadistes.

Depuis une bonne génération désormais, le monde arabe a changé de paradigme, l’identité n’est plus l’arabité trans-confessionnelle, mais précisément l’appartenance à l’islam. L’islamité a succédé à l’arabité, entraînant de facto une forte tentation d’exclusion des groupes non musulmans, juifs, chrétiens et autres. La politique d’éradication de ces groupes menée par l’Etat Islamique n’est que la systématisation de cette posture. Face à un choix mortifère, soumission (statut de dhimmi) mais sans protection, (bien au contraire) ou la mort, on comprend aisément que beaucoup aient choisi, contraints et forcés, le chemin de l’exil.

Persécutions, exil et dispersion. Les chrétiens d’Orient face à Daech : rupture ou continuité ? S’interroge Myriam Benraad,[8] chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Daech comme tous les autres courants jihadistes d’ailleurs, rejette avec violence tous les chrétiens, ces apostats (Kafir) accusés d’être les collaborateurs des occidentaux croisés, sionistes et mécréants. Cette posture, légitime à leurs yeux toute action violente à leur égard, jusqu’à la décapitation, voire la crucifixion[9]. Dans la plaine de Ninive, berceau du christianisme antique, Daech publie un décret indiquant que leurs maisons et leurs terres seront expropriées après avoir été marquées d’un noun (n en alphabet arabe) qui désigne les nazaréens[10] dans le Coran[11].

La réponse à la question posée est claire, nous sommes plus dans la continuité que dans la rupture, « les violences faites aux chrétiens par les jihadistes ne sont au fond qu’une continuation, certes poussée à l’extrême, d’un traitement passé déjà peu enviable.. » déclare, preuves à l’appui, Myriam Benraad. Depuis les origines, les chrétiens ont connu alternativement des périodes de paix et de persécutions, n’oublions pas que celles-ci commencent dès l’empire romain avant l’adoption du christianisme. Sans remonter trop haut dans le temps, il faut rappeler les premiers massacres de chrétiens à l’époque contemporaine. Cela se passe dans l’espace libano-syrien, au Mont Liban et à Damas en 1850, des milliers de chrétiens sont massacrés par des Druzes, malgré l’action protectrice exemplaire de l’émir Abdel Kader pourtant exilé par la France. Ces exactions déboucheront sur une expédition militaire française sous Napoléon III, qui reprend à son compte la mission de protection des chrétiens d’Orient[12], sous motif humanitaire. A partir de ce moment, les communautés chrétiennes d’Orient vont connaître une érosion constante due à des vagues d’exterminations et d’exil.

Un intéressant rappel des liens historiques entre la France et les chrétiens d’Orient  a été formulé par Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires étrangères lors de son audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale en janvier 2015 [13]« La relation particulière de la France avec les Chrétiens d’Orient remonte à l’alliance conclue en 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique. Il s’agissait d’une alliance stratégique de revers ….François Ier a obtenu le droit et la responsabilité de protéger les communautés chrétiennes de l’Empire ottoman. …Pour les Chrétiens d’Orient, cet événement a marqué leur entrée dans le monde culturel de la France et de la francophonie. Par la suite, les élites de l’Empire ottoman, puis celles des pays héritiers de cet Empire – Égypte, Palestine, Syrie, Liban – ont été pour partie formées dans des établissements français, souvent religieux. D’ailleurs, malgré les poussées d’anticléricalisme que notre République a pu connaître au cours de son histoire, le soutien de la France aux congrégations religieuses qui œuvraient au Proche-Orient n’a jamais varié.

En 1923, à la suite de la proclamation de la République de Turquie, le traité de Lausanne a mis fin aux capitulations, sauf en Palestine mandataire, où les accords de Mytilène en 1901 et de Constantinople en 1913 avaient confié à la France la responsabilité de protéger civilement les communautés religieuses au sens strict du terme, c’est-à-dire les communautés de religieux : les jésuites, les dominicains – qui avaient fondé, entre autres, l’École biblique de Jérusalem – ou encore les sœurs de Saint-Joseph – qui tiennent aujourd’hui l’hôpital français de Jérusalem, etc… Ces deux accords sont toujours en vigueur actuellement[14]. En dehors de la Palestine, , malgré la fin des capitulations, une relation culturelle et d’influence est demeurée entre la France et les Chrétiens d’Orient. 

Aujourd’hui, si les circonstances ont évidemment changé par rapport à celles qui prévalaient au temps de François Ier, notre diplomatie doit, au-delà de ses principes laïcs et universalistes, maintenir une relation spécifique avec les minorités chrétiennes d’Orient et prendre en compte leur situation particulière ».

 Le nationalisme turc du début XXe siècle, qui se réclamait non pas d’une idéologie islamique, mais moderne, occidentale, fut à l’origine de deux génocides en 1915, à l’encontre des Arméniens (700 000 à 1,6 million de victimes) et, moins connu, en 1915-17, des Assyro-Chaldéens après la débâcle de leur allié russe. Le même nationalisme turc, avec le leader charismatique Mustafa Kemal, procéda dans les années 20, à l’encontre des Grecs d’Anatolie, à une totale purification ethnique par le transfert de force d’1,5 million d’Hellènes en Grèce. En zone turque, à territoire égal, la proportion de chrétiens est passée d’environ 35% en 1900 à 0,1% de nos jours. Les chrétiens ont disparu du paysage turc qui fut des siècles durant le haut lieu du christianisme où se déroulèrent tous les grands conciles œcuméniques.

Après la seconde guerre mondiale et les indépendances des Etats de la région, les conflits qui n’ont jamais cessé, alimentèrent des vagues de départs successifs vers les Etats Unis, l’Australie, les pays européens : guerre du Liban 1975-95, le conflit palestinien, et surtout la séries de conflits qui débuta avec l’invasion américaine en Irak en 2003. La création de l’Etat Islamique en 2014 ne fit que renforcer l’hémorragie. A titre d’exemple, l’Irak en 1987 comptait 1,2 million de chrétiens de toutes obédiences, on estime que 80 % d’entre eux ont quitté leur territoire depuis 2003. S’il existe un pays du proche Orient où le risque de disparition de ces chrétiens d’Orient est élevé, c’est bien l’Irak.

La conséquence de ces exils successifs depuis un bon siècle est que ces chrétiens sont désormais plus nombreux en diaspora que sur leurs terres d’origines, que la localisation des sièges patriarcaux ne correspond plus à la localisation actuelle de leurs fidèles. A titre d’exemple, le siège du catholicos et patriarche de l’Orient, à savoir, le chef de l’Eglise de l’Orient, celle qui était née dans l’empire perse, qui se nomme Eglise assyrienne, se trouve désormais à Chicago !

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Quelle survie possible ? L’avenir de ces chrétiens d’Orient après l’inévitable chute de l’Etat islamique (sans  se prononcer sur la date) dépendra du mode de reconstruction de l’Irak et de la Syrie. Pour l’heure tout est possible, c’est une question de rapport de forces entre les différents acteurs internationaux  sur le terrain, qui, on le sait n’ont pas du tout les mêmes agendas. L’Irak restera t-elle dirigée par des chiites, ceux-ci accepteront-ils une sorte de partage du pouvoir avec les musulmans sunnites et les autres minorités dont les chrétiens ? Quelle sera la véritable influence de l’Iran chiite dans le futur Irak ?

Les Kurdes du nord-est, actuels protecteurs des chrétiens réfugiés, et acteurs militaires majeurs sur le terrain, continueront-ils à protéger les chrétiens une fois leur objectif territorial et politique d’autonomie atteint ? Les chrétiens certes sont heureux d’y être hébergés, mais ils ont gardé le souvenir des génocides  menés par les Turcs pendant la Première guerre mondiale avec justement l’aide des Kurdes ! Pour un grand nombre de chrétiens, les conditions d’un retour n’existent pas, et un peu comme les Yézédis du nord-ouest de l’Irak, on se méfie désormais de son voisin musulman sunnite qui a subi la pression  des jihadistes, malgré des amitiés séculaires, on se méfie de son « protecteur » kurde qui peut vous lâcher à tout moment, on se méfie des libérateurs chiites, venus de Bagdad ou d’Iran qui pour l’heure affichent une belle communication de libérateurs, comme en témoignent à Noël 2016, les messes re-célébrées dans les villages libérés sous haute protection.

Le régime d’Assad en Syrie va-t-il survivre après la victoire contre Daech, victoire d’un pays qui vit sous perfusion des aides russe et iranienne ? La « laïcité » relative de l’ancien parti  Baas dans les années 20, qui permettait au clan Assad de se prétendre le protecteur des chrétiens contre les islamistes, sera-t-elle encore possible ? La forte présence russe dans laquelle l’on retrouve la vieille synergie tsariste militaro-orthodoxe, sera peut-être demain en Syrie la garante de la sauvegarde des chrétiens locaux. Le risque de disparition des chrétiens d’Orient semble dans les conditions actuelles, moins fort en Syrie qu’en Irak.

Au-delà de ces questions qui verront peut être un début de dénouement en 2017, deux espaces sont à ausculter dans les années à venir.

  • Les anciens terroirs chrétiens du Proche-Orient ne risquent-ils pas de devenir le musée de temps révolus ? L’affaiblissement du nombre de chrétiens en deçà d’un certain seuil de visibilité risque de créer des espaces monoculturels comme on le constate pour l’actuelle Turquie, qui s’affirme turque et musulmane sunnite : il n’y a plus de place ni pour des chiites, ni pour des Kurdes, ni pour des chrétiens… Cette situation d’expulsion des chrétiens, véritables autochtones il faut le rappeler, « est une catastrophe de civilisation, car ils sont notre lien avec les premières civilisations de l’écriture : l’araméen était la langue véhiculaire du Proche-Orient. Ils sont à l’origine du christianisme, et nous perdons également ce lien. Mais ils sont aussi à la source de la civilisation islamo-arabe, et sans eux, on ne peut comprendre la complexité orientale. C’est enfin un drame pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face au fanatisme. Le Moyen-Orient perd sa chance de sécularisation : ce sont ces chrétiens qui en étaient les vecteurs. Le monde actuel est fait de blocs qui s’affrontent. Or, les chrétiens d’Orient ont toujours été des médiateurs, le tiers indispensable[15] ».
  • Dans leurs nouveaux territoires de diaspora, ne risquent-ils pas également de disparaître, dans la mesure où il leur sera difficile d’affirmer leurs identités communautaires fortes, en contexte sécularisé, en contexte d’individualisme, en contexte de liberté de conscience.
  • Echappent à ce schéma  certains groupes plus nombreux, plus homogènes, comme les coptes d’Egypte. Leur risque n’est pas la disparition, mais la pérennité de leur état de citoyen de seconde zone. De même, pour les chrétiens du Liban qui doivent composer avec les forces musulmanes désormais majoritaires.

La géopolitique des chrétiens d’Orient est en pleine évolution, nous assistons à des phénomènes de déterritorialisation, au détriment de leur berceau originel et en faveur de diaspora en occident. Dans le même temps, le centre de gravité du christianisme en général est lui aussi en mouvement, il quitte la vielle Europe pour d’autres contrées, sud américaine et asiatique. Si le bouddhisme est désormais un phénomène mondialisé n’est-ce pas dû aux guerres et persécutions menées par la Chine depuis 1949 ?

Certes, on ne peut en rester à tel regard froid et distancié, il s’agit d’hommes de femmes et d’enfants qui vivent l’une de leur pire catastrophe de leur histoire communautaire sous le regard bien souvent indifférent des opinions publiques des grandes puissances, comme si ces dernières se résignaient à considérer le Proche-Orient frappé d’une éternelle fatalité. Par ailleurs, lorsque ces mêmes opinions se réveillent, et avec elles leurs gouvernements, c’est souvent pour afficher une sorte de compassion condescendante, voire paternaliste à l’égard d’une humanité considérée comme  archaïque. Russes et Français se sont de longue date auto proclamés défenseurs de ces chrétiens d’Orient, au nom de quoi ? Non seulement leur avis n’a jamais été sollicité, mais de plus, ces attitudes les desservent le plus souvent, en les faisant apparaître comme des ennemis de l’extérieur, comme la cinquième colonne de l’occident, alors que leur souhait le plus cher est d’être acteur à part entière de leurs pays et non d’être entièrement à part, à protéger comme une sorte de patrimoine de l’humanité en péril.

Christian Bernard

janvier 2017

 

 

 

 


[1] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016, p.80

 

 

 

[2] Françoise Briquel Chatonnet,, Les Eglises syriaques, histoire et tradition, in Diplomatie n° 75, Les chrétiens d’Orient, juillet-août 2015, p.58.

 

 

 

[3] Cette ville antique dans la banlieue de la capitale byzantine Constantinople,  se trouve donc très près de l’actuelle Istanbul turque.

 

 

 

[4] Nael Georges, spécialiste en droit musulman, La liberté religieuse dans les Etats de culture islamique, in Diplomatie n° 75 : Chrétiens d’Orient,, été 2015, p. 46

 

 

 

[5] Ce fut le cas du syrien Michel Aflaq, co-initiateur du Parti de la Résurrection  arabe et socialiste ou parti Baas, dès 1943.

 

 

 

[6] Dans un souci de recherche d’identité ancienne et régionale, les uns et les autres se disent descendants directs des peuples antiques, cela va des chrétiens du Liban descendants directs des Phéniciens,  aux Assyro-Chaldéens qui disent assumer l’héritage Mésopotamien, des Coptes reliés à l’Egypte antique, aux Juifs  affirmant une continuité avec les Juifs du temps biblique.

 

 

 

[7] Ville à forte population chrétienne à une vingtaine de Km au sud de Mossoul, occupée par Daech en 2014 et libérée par l’armée irakienne à l’automne 2016

 

 

 

[8] Diplomatie n° 75 p.48

 

 

 

[9] L’Etat Islamique n’est le seul groupe à pratiquer ce supplice cruel, cela existe aussi en Arabie par exemple. Pour comprendre la légitimité de cet acte par une lecture fondamentaliste du Coran, voir mon article sur le site du Nouvel’Obs http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

 

 

 

[10] Ce mot nazaréen [nasârâ] n’a pas toujours le sens de chrétiens: Sur ce point assez technique voir http://www.eecho.fr/nazareens-dans-le-coran-chretiens-ou-non/. En effet, il existe une contradiction formelle  entre le v.82 et le v.51 de la sourate 5 à propos des nasârâ

 

 

 

[11] Myriam Benraad, Diplomatie n° 75, p.49

 

 

 

[12] "La protection des chrétiens d’Orient est une tradition pour la France " – Entretien accordé par Laurent Fabius au journal La Croix (27 mars 2015) http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/afrique-du-nord-moyen-orient/evenements/article/la-protection-des-chretiens-dorient

L’œuvre d’Orient , association catholique française, travaille à aider ces chrétiens d’Orient depuis 1856. Elle est actuellement dirigée par Mgr Pascal Gollnisch , très actif comme médiateur avec l’occident. En avril 2015 il a publié un ouvrage intitulé « Chrétiens d’Orient, résister sur notre terre », ce qui témoigne de son désir de freiner au maximum les départs vers les pays occidentaux.

 

 

 

[13] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/14-15/c1415039.asp

 

 

 

[14] Signés en 1901 et 1913, ils sont reconduits tacitement par la puissance mandataire britannique puis par l’État d’Israël (correspondance Chauvel-Fisher, 1948-1949). Ils sont toujours valides à l’heure actuelle

 

 

 

[15] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016,, p.82

 

 

 

 

Alors qu’il semblait appartenir au décorum d’un exotisme oriental désuet et enfoui depuis longtemps dans la mémoire des hommes, voici que resurgit le califat dans un Proche-Orient en totale déliquescence.. Alors que le dernier calife avait été déposé en 1924, que peuvent être les intentions d’Abou Bakr al-Baghadi derrière cet acte ostentatoire d’instauration d’un califat sur le territoire du tout nouvel Etat islamique ? Pour  analyser correctement ce retour du califat, il est indispensable d’avoir à l’esprit ce qu’il représenta aux yeux des musulmans, mais aussi de mesurer les écarts entre les représentations et les réalités historiques depuis les origines de l’islam.

A la mort de Mahomet, en 632 (An X de l’Hégire), rien n’est prévu pour assurer la succession à la tête de la communauté. Cette absence de prescription coranique laisse libre l’initiative humaine en matière de choix politique, hier comme aujourd’hui- il est important de s’en souvenir face à la question récurrente de la compatibilité de l’islam et de la démocratie. Tout était alors possible y compris le retour à l’organisation tribale nomade d’avant, c’est d’ailleurs ce qui se passa avec la révolte de tribus arabes contre Abu Bakr, beau-père et premier successeur de Mahomet avec le titre de Calife. « Aux premiers temps de l’islam, la tribu fut l’élément dissociateur par excellence, elle faillit plus d’une fois rompre l’unité naissante…et l’on peut dire que l’Oumma ne fut vraiment fondée que le jour où les Mekkois et Médinois reconnurent Abu Bakr comme unique khalifa, lieu-tenant du Prophète[1] »

Quel sens donner à ce mot ? Calife, Khalifa, signifie lieutenant, remplaçant certes, mais de qui ? De Dieu lui-même [Khalîfa Allâh], titre récusé par Abou Bakr, employé par Uthman, très utilisé sous la dynastie Abbassides ? ou du Prophète ? [Khalîfa rasûl Allâh]. Utiliser cette formule Remplaçant de l’Envoyé de Dieu pousse logiquement à  dire ensuite « remplaçant du remplaçant », donc, pour éviter cette titulature incommode, l’habitude se prit de dire Khalifat tout court : le Calife. Ce n’est pas la qualité de porte-parole de Dieu qui est communiquée aux successeurs de Mahomet mais seulement la fonction de direction de la Communauté dans ses intérêts temporels et religieux.

Les premiers successeurs [Abu Bakr, Umar, Uthman, Ali] connus sous le qualificatifs de Rashidun (les bien guidés) furent choisis selon le mode « consultation/élection : la shoura » propre à la culture tribale arabe, parmi les proches de Mahomet de la tribu des Quraysh. Très rapidement, une conception théocratique va l’emporter sur cette pratique arabe islamisée.

Une conception du califat s’élabora progressivement en milieu sunnite[2] au fur et à mesure de l’essor de l’Etat musulman. Le califat veut se référer à l’expérience originelle de Mahomet à la Mecque et surtout à Médine où l’on doit clairement distinguer sa fonction de prophète qui consiste à transmettre la Parole de Dieu, et sa fonction de chef de communauté pour laquelle il consulte ses compagnons. Le calife ne devrait pas, selon cet idéal, être un autocrate tout puissant.

Ainsi, le calife n’est pas une sorte de pape de l’islam[3], c’est un souverain temporel. « Nous pourrions dire, écrit Louis Gardet, que le calife est un souverain temporel chargé de faire régner sur terre les prescriptions coraniques[4] ». Dans l’islam sunnite, il n’y a pas d’autorité spirituelle, rien ne vient s’interposer entre Dieu et sa Parole (le Coran). Dans l’islam, tout vient de Dieu, en ce sens, le système de base est une théocratie, mais cependant, en pays musulman, existe une séparation des pouvoirs pour mettre en œuvre concrètement cette théocratie  :

le pouvoir législatif, c’est Dieu, c’est l’Ecriture, c’est le Coran

le pouvoir judiciaire, c’est la jurisprudence qu’il convient de faire découler du Coran par un effort d’interprétation : l’ijtihad. Sur une question précise, l’on doit rechercher le consensus de la Communauté (l’ijma). Le consensus n’est pas l’équivalent de l’expression générale occidentale, l’ijma exprime d’une certaine manière le degré de compatibilité des décisions prises avec l’esprit du Coran, avec Dieu finalement. Cette Oumma infaillible, dont on a pu dire qu’elle est une sorte de « théocratie laïque », est représentée par des spécialistes, des docteurs de la Loi, les Oulémas[5].

Le pouvoir exécutif détenu par le Calife. La charge califale est contractuelle, entre d’une part la Nation musulmane qui lui fait allégeance, et d’autre part, le calife qui s’engage à gouverner avec sagesse. Dans l’idéal ce contrat/engagement tacite lors de l’ « élection/acclamation », renvoie au pacte d’Aqaba, pacte prototype passé entre Mahomet et soixante dix Médinois, la toute première Oumma. Comme tout contrat, le contrat califal peut être rompu : Uthman, le 3e calife fut assassiné, peut-être à cause de son comportement jugé néfaste, fait de népotisme et de tyrannie. Ainsi, le calife est un chef temporel chargé, selon l’expression de Louis Gardet, de « faire observer les lois et temporelles et spirituelles », il ne dispose pas de pouvoir spirituel ou dogmatique propre, la seule autorité spirituelle est celle de Dieu par le biais du Coran .

Le bon fonctionnement de cette conception apparemment simple  suppose d’une part, une interprétation constante du Coran (ijtihad) pour répondre aux problèmes d’une époque donnée, et, d’autre part, une communauté (Oumma) constituée d’hommes pieux et doués de raison[6]. Comme toujours, les réalités historiques sont souvent fort éloignées du modèle idéal théorique . Les musulmans eux-mêmes considèrent qu’après la période idéalisée des quatre premiers califes bien guidés (rashidun), ce fut le règne du sabre et de la force. Le calife devint assez vite un souverain autocratique, entouré d’une cour fastueuse, passant plus de temps à satisfaire ses plaisirs qu’à gérer la communauté. La pompe de la cour est copiée sur celles des monarchies orientales voisines, l’empire byzantin à l’ouest et l’empire perse à l’est. Les titres et insignes du calife sont révélateurs de ce glissement. Le trône, le sceptre, la couronne, la prosternation devant sa dignité…tout cela évoque le rituel des autres monarchies non musulmanes.

Inversement à la montée de ce faste, le pouvoir politique effectif échappe de plus en plus au calife dès le IIIe siècle. Le calife n’est plus cet homme vertueux des conceptions idéales sunnites, mais devient un souverain fantoche manipulé par son entourage qui possède la réalité du pouvoir, c’est le début de l’époque des sultans. Le vocable sultan, présent dans le Coran ( exemple Sourate XVII, 33/35) signifie pouvoir, puissance, notion qu’il ne faut pas confondre avec autorité, même si les deux sont liées au fait de diriger, de commander. L’autorité c’est le droit, la légitimité, le pouvoir c’est la force de contraindre. Un autre aspect de l’écart entre modèle idéal et réalité se situe au niveau du principe d’unité : une seule Oumma, un seul Guide !  Cette affirmation dogmatique fut souvent démentie par les faits, des sécessions aboutirent à l’existence de plusieurs califats concomitants : en Espagne à Cordoue, en Egypte avec les Fatimides, le fractionnement de l’empire musulman en une multitude de principautés enlève la plupart du temps tout pouvoir réel au calife, de plus, avec la dynastie ottomane dès le XVIe siècle, le califat échappe aux descendants de la tribu du Prophète.

Le monde musulman a vécu 13 siècles de califat, soit 101 califes entre Uthman et Abdülmecid II, dernier calife ottoman.

Le souverain ottoman était à la fois sultan et calife, même si rarement cette fonction califale était mise en avant dans le protocole diplomatique. La réalité califale est tout à fait insignifiante lorsque Mustapha Kemal, héros nationaliste de la Turquie nouvelle d’après 1918, décide d’abolir, dans un premier temps le sultanat (en novembre 1922, le sultan calife Mehmed VI est déposé[7], c’est la fin de la monarchie ottomane et le début de la République turque) puis le califat le 3 mars 1924 . Abdülmecid II[Abdul Mecid], cousin de Mehmed VI avait été élu calife[8] par la Grande Assemblée de Turquie le 19 novembre 1922, jusqu’à l’abolition du califat par un coup de force[9], suite à quoi il fut exilé à Paris en mars 1924 où il mourut le 23 août 1944.

Ce regard neutre ne correspond évidemment pas à la perception que peut en avoir al-Baghadi, et au-delà, une certaine tradition arabe sunnite. En effet, pour cette dernière, la fin du califat légitime n’est pas 1924, mais 1258 date à laquelle les Mongols saccagent Bagdad en mettant fin à la dynastie des Abbassides. Le califat passe ensuite aux mains des Fatimides, des chiites, puis des Turcs. Ainsi, du point de vue arabe, il y a un sentiment de perte de maîtrise de son propre destin. « Le renouveau du califat se présente avant tout comme la cristallisation d’un rêve ancien, et il ne fait guère de doute que la réutilisation du terme de calife ait créé un choc émotionnel qui échappe à l’Occident[10] ».

 

Comment a évolué la question du califat,  entre son abolition par Mustapha Kemal et la récente proclamation par  al-Baghdadi en 2014 ?

Après 1924, sombra dans une indifférence presque générale cette institution vieille de 13 siècles mais qui avait perdu depuis bien longtemps toute efficacité. En 90 ans, il y eut bien quelques velléités de restauration[11] du califat mais sans succès car sans véritable appui populaire. « Au cours de ses treize siècles ou presque d’existence, le califat avait connu de nombreuses vicissitudes, mais il était resté un puissant symbole de l’unité et même de l’identité musulmane ; sa disparition, sous les assauts conjugués des puissances impérialistes et des réformateurs turcs, créa une onde de choc dans tout le monde islamique. Divers monarques et dirigeants musulmans tentèrent, sans grande conviction, de revendiquer le titre, mais ils ne recueillirent guère de soutien [12]».

Ce n’est pas un hasard si la naissance de l’islamisme coïncide avec cette disparition. C’est en effet dès 1928 qu’Hassan al-Banna fonde en Egypte la confrérie des Frères[13] Musulmans avec ce désir de développer un islam global qui irrigue tous les aspects de la vie. L’objectif final des Frères Musulmans est bien la restauration du califat, un califat idéalisé et généralisé au monde entier. C’est ce que rappelait il y a peu encore, Mohamed Badie lors du succès électoral des Frères en Egypte juste après le renversement du dictateur Moubarak.

Le grand rêve de l’islam est de se rassembler en un seul Etat englobant l’oumma entière, la division en Etats-nations suite aux décolonisations est considérée par beaucoup de musulmans comme une situation dommageable et sans légitimité. Né en 1953 en Jordanie d’une scission d’avec les Frères, le Hizb ut-Tahrir (Parti de la Libération) aujourd’hui présent dans 70 pays, développe également cet idéal de califat sans toutefois faire usage de la violence.

Comment situer al-Qaida dans ce mouvement d’aspiration au retour du califat ? Dans un texte probablement daté de 2002,  Ben Laden affirme ce rêve sans détour : « Le monde entier s’est réveillé, les musulmans ont pris conscience de l’importance de la doctrine de l’allégeance à Dieu et de la rupture, la fraternité entre musulmans s’est renforcée, ce qui est un pas de géant vers l’unification des musulmans sous le slogan de l’unicité de Dieu, afin d’établir le califat bien guidé, sil plaît à Dieu[14] ». Dans son commentaire, Gilles Kepel note que « le but ultime des islamistes est la restauration d’une structure politique unique pour tous les musulmans du monde ». Le modèle n’est cependant pas le califat médiéval abbasside, mais le  califat bien guidé [al-khulafâ al-râchidûn]. Une volonté de retour aux sources, caractéristique des mouvements salafistes jihadistes, d’un retour à un passé totalement idéalisé loin des réalités historiques[15].

Le panislamisme est une idée récurrente dans l’islam, cependant, les nationalismes naissants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle apparaissent comme des mouvements plus puissants que le sentiment unitaire d’Oumma, même si ce dernier n’a jamais disparu. D’abord turc, ce nationalisme gagne le monde arabe aux alentours de la première guerre mondiale, et lors des indépendances échelonnées entre l’entre deux guerres et les années 70, la question identitaire trouvera sa réponse dans le nationalisme : ce sera le temps de l’arabisme, de la nation arabe avec ses champions comme Nasser en Egypte.  A partir de la défaite arabe face à l’ennemi israélien en 1967, il était manifeste que le nationalisme arabe ne faisait plus rêver.

Entre ce choc de 1967 et les événements de 2001, le monde arabe (et avec lui l’ensemble des acteurs du Proche-Orient) a changé de paradigme : nous sommes passés du paradigme nationaliste au paradigme religieux. Les peuples ont d’abord cherché leur identité dans le nationalisme, le panarabisme était lié à la fierté de la culture arabe de manière transconfessionnelle, l’affirmation de l’identité par le religieux entraîne une logique d’exclusion de l’autre, de recherche d’homogénéité territoriale au sein de laquelle le territoire lui-même appartient à la religion[16]. Ainsi assistons-nous à un  retour de l’idée de califat, chez Ben Laden[17] et surtout en 2014 avec Abou  Bakr al-Baghadi dans l’Etat Islamique de Syrie-Irak, mais aussi dans le nord-est du Nigeria avec Abubakar Shekhau[18] chef de Boko Haram, sans oublier l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, nouveau leader d’Al-Qaïda dans son annonce d’une nouvelle branche de son organisation dans le sous-continent indien, avec pour objectif la « renaissance du califat islamique ». Ne soyons donc pas surpris que ce retour califal soit dans l’air du temps[19] !

Profitant de la déliquescence des Etats irakien et syrien, al-Baghadi, chef de l’organisation de l’Etat Islamique, surprend tout le monde par une double décision en  juin 2014.

  • il instaure un califat dans cet espace conquis par l’Etat Islamique à cheval sur le Syrie et l’Irak. C’est d’abord un acte symbolique de négation des frontières héritées de la période coloniale suite aux accords Sykes-Picot de 1916 entre Français et Anglais. Par la négation de la frontière entre Syrie et Irak, il y a la volonté d’amorcer la réunification de la nation arabe musulmane sunnite, les autres Etats Nations de l’espace musulman du coup sont délégitimés. Dans « l’imaginaire musulman commun » rappelait Mohammed Arkoun, ce contraste entre l’exigence d’autorité légitime (calife) et le pouvoir (le sultan ou le roi) toujours pris et exercé par la force, frappe presque tous les régimes musulmans établis depuis 1945 d’un déficit de légitimité[20]. Il est important de rappeler les promesses anglaises formulées pendant la guerre 14-18 auprès des Arabes afin qu’ils se soulèvent contre l’ennemi turc ottoman commun. Le Chérif Hussein de la Mecque devait obtenir un très grand royaume arabe en récompense de sa précieuse collaboration. Non seulement la promesse ne fut pas tenue, mais le découpage régional en plusieurs Etats arabes fut ressenti par les populations comme une trahison des puissances « impérialistes ». Aux yeux des jihadistes au sein de ce califat, le mouvement de réunification est amorcé. Notons que la référence est toujours celle des premiers califes idéalisés, mais cependant l’espace considéré n’est pas neutre, nous sommes à Mossoul, entre Damas et Bagdad qui furent successivement les capitales des deux grands empires musulmans, des Omeyyades et des Abbassides, âge d’or du califat réellement. L’ennemi numéro un de ces jihadistes c’est le monde chiite considéré comme hérétique, or précisément, actuellement les deux capitales Damas et Bagdad sont tenues par des chiites (si nous considérons les Alaouites du clan de Bachar al-Assad comme chiites). Cette situation explique en partie le soutien des populations sunnites[21] à l’intérieur des frontières actuelles du califat.
  • Abou Bakr al-Baghdadi s’autoproclame calife sous l’appellation « calife Ibrahim [22]» le 29 juin 2014, premier jour du jeûne du mois de ramadan. Le calife Ibrahim, l’émir des croyants de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi lance un appel aux musulmans du monde entier pour qu’ils le rejoignent et le reconnaissent comme leur Amir al-Muminim, «le commandeur des croyants». Pour asseoir sa dimension spirituelle, il se pose comme alim (docteur en islam)  et prononce lui-même le prêche à la grande mosquée de Mossoul en tant qu’imam.  Comme chef temporel il en appelle à toutes les compétences musulmanes de l’ensemble de l’Oumma : «aux juges et à ceux qui ont des compétences militaires, managériales et dans le domaine des services ainsi qu’aux docteurs et ingénieurs de toutes les disciplines» pour bâtir l’Etat islamique [Daoulat islamiyya].

Début 2015, ce califat d’al-Baghdadi n’est pas reconnu par les instances officielles de l’islam sunnite dont la célèbre université égyptienne al-Azhar qui fait un peu fonction de centre officieux du sunnisme, et très peu de groupes jihadistes lui ont fait allégeance[23].

Concluons provisoirement avec ces propos de Mathieu Guidère[24] : « A la manière d’un Ben Laden dans les années 1990, al-Baghdadi plante aujourd’hui une graine idéologique qui ne manquera pas de germer dans les années à venir, qu’il soit mort ou vif. Cette idée est celle du « califat » qu’il n’invente pas, mais qu’il fait renaître de ses cendres. Comme l’idée de jihad a germé dans les cœurs et les esprits pendant des décennies, celle du « califat » est promue à un bel avenir.

Si cette idée séduit dans le monde musulman bien au-delà de la sphère jihadiste, c’est parce qu’une autre idée a échoué, celle de l’ « Etat-nation » longtemps promue par l’occident. L’idée de « califat » semble plus en phase avec l’ère de la mondialisation, des grands ensembles politico-culturels et de l’ouverture des frontières nationales. Elle est déjà défendue par certains intellectuels arabes, au-dessus de tout soupçon islamiste, comme la seule forme d’organisation confédérale ayant permis, dans le passé, à la mosaïque des peuples, d’ethnies, de confessions et de tribus, de coexister dans une relative paix sociale. Cette idée-là sera difficile à déraciner en l’absence d’une alternative idéologique crédible. [25]»

Christian Bernard

Voir aussi Irak- Syrie (1/3) Qu’est-ce que l’Etat Islamique ?


[1] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p., p.303.

 

[2] Les chiites (environ 15% des musulmans, mais essentiellement ici en Iran et Irak) préfèrent la notion d’Imamat à celle de califat et ce, à partir de la descendance d’Ali. Aussi, le monde chiite ne reconnaît pas le calife al-Baghdadi qui le considère comme ennemi numéro un.

[3] C’est ce que dénonce Rachid Rida dans les années 30 : « il n’est pas permis de confondre le calife des Musulmans avec celui que les Européens désignent sous le nom de pape » Henri Laoust, le califat dans la doctrine de Rashid Rida, Maisonneuve, 1986, p.213

[4] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p.,p.284.

[5] C’est ainsi que s’est constitué le droit musulman, alimenté par quatre sources : le Coran, la Sunna ou Tradition, le raisonnement par analogie (Qiyas), et le consensus des oulémas, l’ijma.

[6] Sur ce registre théorique, nous ne sommes pas loin de l’idée d’hommes vertueux dans l’idéal démocratique selon Montesquieu.

[7] Jugé trop pro-occidental favorable aux Anglais, le calife sultan n’a plus l’appui de la population. Face à cela le général Mustapha Kemal convoque la Grande Assemblée de Turquie devant laquelle il déclare : « Il n'y a qu'une manière de sortir de l'impasse où nous nous trouvons. Que le Parlement promulgue une loi séparant le sultanat du califat, abolissant le sultanat, et expulsant Mehmed VI du pays. » L’Assemblée, d’abord hésitante, se plie devant la menace –« alors gare !… on pourrait voir tomber des têtes ! ». Symboliquement, le siège du pouvoir va passer d’Istanbul à Ankara.

[8] Ce dernier califat fut donc purement spirituel c’est-à-dire pour l’époque, purement symbolique d’un idéal d’unité des musulmans : l’oumma.

[9] Ne sachant comment faire  pour mettre fin au califat sans s’attirer trop d’hostilité de la part du peuple turc et de passer pour un ennemi de l’islam, il usa du stratagème classique du complot et de complicité avec l’étranger.

[10] Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’Etat islamique, anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 173p., 2014, p.6

[11] Signalons les tentatives ou simples envies de la part du Chérif Hussein de la Mecque, du roi égyptien Fouad I, le roi d’Arabie Ibn Séoud, des musulmans indiens avec l’éphémère mouvement Khilafat soutenu par Gandhi en personne ! Sur ce dernier point, un peu surprenant, mais qui montre la portée symbolique du califat même pour des musulmans hors des domaines arabe ou ottoman, voir Alexandre Adler, Le califat du sang, Grasset, 126p, 2014, p. 47.

[12] Bernard Lewis, l’islam en crise, Le Débat, Gallimard, 2003, p.15

[13] Frère, terme hérité du mouvement « puritain » Ikhwan (frères) d’Arabie début XXe siècle, s’oppose à citoyen dans un contexte démocratique ( quelque soit la religion). Il s’agit bien dès les années 20 d’un combat entre les idées de progrès inspirées par l’Europe –pour Mustapha Kemal la suppression du califat est de cet ordre- et l’idée de réformer le monde musulman assoupi par un retour à l’islam – c’est par exemple tout le travail de Rachid Rida disciple de M. Abdou.

[14] Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p. 87.

[15] Rappelons que les quatre premiers califes furent Abou Bakr (632-634), Omar (634-644), Uthman (644-656) et Ali (656, déposé en 659 et tué en 661). Trois sur quatre ( les derniers) furent assassinés et sous Ali, la division (fitna) s’installe.

[16] En Palestine par exemple, le Hamas décrète que toute la terre palestinienne est terre islamique, comme les ultra orthodoxes juifs affirment que ce même espace est juif de tout temps.

[17] « Les idéologues de la mouvance Al-Qaïda, certes appellent de leurs vœux cette restauration du califat, mais ils la considèrent comme une réalité lointaine et se concentrent surtout sur l’action présente » déclare Gille Kepel, or, dans des écrits  d’al-Zawahiri, publiés à partir de décembre 2001 dans le quotidien panarabe à capitaux saoudiens, Al-Sharq al-Awsat(le Moyen Orient), apparaît une nouvelle posture quant au califat : « tous les moyens pour mobiliser l’oumma et l’enrôler resteront vains tant qu’un califat ne sera pas créé au sein du monde musulman » in Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p.297. Al-Zawahiri reprend ici la posture du Hizb al-Tahrir, violence en plus.

[18] Boko Haram semble se référer à un califat régional du XIX e siècle qui était alors indépendant du califat ottoman, le califat de Sokoto (du nom de sa capitale) sur des terres actuellement au Nigeria, Cameroun et Niger.

[19] Cette idée d’un retour  plausible du califat est clairement exposée dans un rapport non classifié de la CIA de décembre 2004 intitulé Mapping the Global Future (Comment sera le monde en 2020 ?, voir Alexandre Adler pour un texte en français.

[20] Mohammed Arkoun, ABC de l’islam, pour sortir des clôtures dogmatiques, Grancher, 2007, 363 p., p.147.

[21] Les sunnites d’Irak surtout sont négligés voire maltraités par la majorité chiite au pouvoir depuis le départ de Saddam Hussein.

[22] Ibrahim qui correspond à l’Abraham biblique, est considéré par les musulmans comme le premier croyant, le premier « musulman ». De plus, al-Baghdadi se flatte d’avoir comme prénom le nom du premier calife, Abu Bakr, tout un destin disent ses partisans !

[23] La question qui se pose à eux est celle du choix entre al-Qaïda (en déclin ?) ou de la nouveauté du califat, pour leur propre avenir, quel est le choix le plus gratifiant ?

[24] Professeur d’islamologie à Toulouse 2, l’un des spécialistes actuels des mouvements islamistes.

[25] Mathieu Guidère, « Le retour du califat », Le Débat n°182, Gallimard, p.96

 

 

 

Durand l’été 2014 les nombreuses et terribles exactions menées par des jihadistes à l’égard des minorités chrétiennes, Yézidis et Turkmènes  du nord de l’Irak, n’ont cessé d’inquiéter, aussi bien les Etats musulmans voisin[1]s, que  nos sociétés occidentales, le sommet de notre inquiétude fut sans aucun doute la décapitation d’un otage américain par un jihadiste ressortissant anglais : la découverte que les barbares sont de chez nous, réveille enfin la communauté internationale face à cette montée, qui semble inexorable, des jihadistes, du Sahel au Moyen-Orient . Alors qu’il y a peu encore, c’était al-Qaeda qui symbolisait à elle seule ce terrorisme, c’est un nouvel acteur, qui se fait appeler, Etat Islamique, qui désormais représente la menace majeure. Quelle est la genèse de cette organisation, qui en est acteur, quels sont ses objectifs ?

Genèse de l’Etat Islamique

Les débuts de l’organisation jihadiste qui, le 29 juin 2014, a choisi de s’appeler Etat Islamique, remontent à l’automne 2006 au moment où une insurrection sunnite jihadiste lutte contre la présence des troupes américaines sur le sol irakien. L’organisation, qui avait alors le nom d’Etat Islamique d’Irak, est une fédération de plusieurs groupes jihadistes dont al-Qaeda en Mésopotamie dirigé par az-Zarqâwî (tué en juin 2006) puis par l’égyptien Abû Hamza al- Muhâjir (1968-2010). Ce regroupement d’organisations jihadistes intègre également une trentaine de tribus sunnites irakiennes en lutte contre le pouvoir central irakien aux mains quasi exclusives des chiites qui prennent leur revanche sur la période  de Saddam Hussein qui s’appuyait sur les seuls sunnites. La coordination de l’ensemble est assurée par un Conseil Consultatif des Mujâhidîn d’Irak dirigé par Abd Allâh Rashîd al-Baghdâdi.

A l’occasion de cette première date clef de 2006, formulons quelques remarques importantes pour la compréhension de l’actualité :

– Il s’agissait alors d’Irakiser l’action jihadiste dirigée auparavant par des étrangers issus pour certains du conflit afghan (les nombreux jihadistes étrangers actuels ne dirigent pas)

– Le changement de nom de l’ensemble est significatif d’une volonté de territorialisation : al-Qaeda en Mésopotamie laisse place à l’Etat Islamique d’Irak  [EII].

-L’alliance avec des tribus sunnites locales constitue un ancrage essentiel pour les jihadistes, et fournit une bonne partie de l’explication des succès foudroyants de l’Etat Islamique dans l’été 2014. Tout retrait de cet appui sonnerait le déclin de l’EI.

* La seconde phase à retenir dans la formation de l’EI est celle de décembre 2011, date à laquelle l’organisation qui vivotait et était engluée dans les difficultés, va rebondir grâce aux évènements de Syrie. La branche syrienne qui fut créée fin 2011 sous le nom de Jabhat al- Nusra connut un tel succès qu’elle devint vite une branche autonome, voire concurrente. La sortie de crise semblait passer par une fusion  des deux groupes, ce qui fut tenté sous la nouvelle appellation d’Etat Islamique en Irak et au Levant [EIIL].[2]Solution vaine, chacun campa sur ses positions :

–         Jahbat al-Nusra dirigée par Abû Muhamad al-Jûlânî fort de ses succès refusa la fusion, franchit le pas de la scission  en juin 2013 avec l’accord de Zawahiri le nouveau leader d’al-Qaeda qui labellise ainsi le groupe jihadiste al-Nusra en Syrie.

–         L’EIIL d’al-Baghdadi, qui désormais n’a plus la labellisation al-Qaeda, décida de rester présent à la fois en Syrie et en Irak, choix justifié par le rappel historique et théologique des premiers califes qui opéraient sur cet ensemble non distinct. Cet argument est très important pour comprendre les mentalités fondamentalistes de ces jihadistes ; cette volonté d’une présence dans les deux pays manifeste le rejet des frontières issues de la période coloniale, plus précisément des accords Sykes-Picot de 1916, époque à laquelle la France et l’Angleterre se partageaient les dépouilles de l’Empire turc ottoman. Désormais les deux mouvements sont en lutte ouverte entre eux. En juin 2014, l’EIIL prend le nom d’Etat Islamique [EI] tout court, abandonnant ainsi une dénomination territoriale précise au profit de l’universel contenu dans la proclamation du Califat pour l’ensemble des musulmans.

Plusieurs questions méritent à ce stade d’être posées :

Quelle est la nature de l’Etat Islamique, qu’est ce qui le différencie d’al-Qaeda ?

Qui sont ses membres, de quels moyens et appuis disposent-ils,

qui permettent à la fois de rendre compte de leurs succès militaires (durables ?) de l’été 2014, et de la grande inquiétude manifestée à son égard par les occidentaux et notamment les Américains lorsqu’ils déclarent que l’EI « va bien au-delà de toute autre menace terroriste » ?

Comme al-Qaeda, l’EI fait partie de cet univers du salafisme-jihadisme qu’il convient de distinguer de l’islamisme. Certes une tendance journalistique lourde tend à confondre les deux en érigeant l’expression islamiste comme catégorie générique, ce qui ne permet pas de comprendre leur nature distincte.

L’islamisme est une posture politique qui instrumentalise le religieux dans le cadre étroit d’un espace national, comme le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Frères musulmans en Egypte, hier le Fis en Algérie…, son objectif est la conquête du pouvoir dans cet espace, conquête soit par les urnes, soit par la force si besoin. Après la conquête du pouvoir, les islamistes croient que l’islamisation de la société se fera facilement (pensons à l’actuelle Turquie avec l’AKP au pouvoir).

Le salafisme lui est une posture d’abord religieuse qui souhaite imposer le modèle idéalisé des premiers musulmans (les salaf). Il existe des salafistes qui vivent cela seulement pour eux-mêmes, sans violence, c’est le cas de la plupart des salafistes qui vivent en France par exemple, mais l’on constate que, de plus en plus leur impatience de vouloir faire triompher ce qu’ils considèrent comme le seul véritable islam, les pousse au combat, au jihad, ils deviennent des salafistes jihadistes[3]. Ce combat est alors mené contre tous les autres, autres musulmans considérés comme traites, et bien entendu, tous les non musulmans.

Si al-Qæda et l’EI partagent ce trait idéologique commun, qu’est ce qui les différencie, pourquoi Zawahiri refuse-t-il le label al-Qaeda à l’EI  alors qu’il en est issu?

Il y a d’abord une question de générations et donc de terrain d’expérience de référence. Pour les anciens d’al-Qaeda, la génération Ben Laden, la référence est le combat afghan d’abord contre les Soviétiques, avant d’être contre les Américains, alors qu’avec les jihadistes actuels le combat de référence est celui d’Irak contre les troupes américaines après 2003. Ces références fondatrices distinctes produisent des cultures spécifiques et donc des objectifs différents[4].

Cette organisation étant assez récente, on la connaît mal, et ce, malgré une infiltration très tôt de la part des services de renseignements syriens. Au système pyramidal d'al-Qaeda, l'EI préfére un modèle en réseau rappelle Gilles Kepel dans  un entretien au Monde en date du 2 sept. 2014.

L’EI, originaire de l’Irak sunnite, privilégie le combat contre l’ennemi proche, à savoir le chiisme, incarné par l’Iran, mais également par les autres groupes musulmans proches comme les Alaouites syriens (le peuple de Bachar). Dans le jargon de l’EI, il faut s’opposer au projet safavide[5]. C’est en partie ce qui explique le ralliement massif de nombreuses tribus sunnites d’Irak maltraitées par le pouvoir central aux mains des chiites (avec le Premier Ministre Maliki). De son côté, al-Qaeda continue à combattre les ennemis d’hier, Américains, occidentaux au sens large, mais aussi les régimes musulmans jugés apostats. Le jihad de l’EI est pour l’heure plus territorialisé que celui d’al-Qaeda, mais nous sommes dans des univers très mouvants aussi a-t-on raison de craindre le retour en occident des jeunes jihadistes partis au Proche-Orient.

 La grande différence, qui certainement a valu à l’EI l’exclusion de la nébuleuse al-Qaeda, réside dans le mode de gouvernance. L’EI veut une action rapide dans l’administration directe des espaces conquis avec application immédiate de la charia sans ménagement. La volonté d’imposer éventuellement le statut de dhimmi aux chrétiens de la région relève de cette démarche. L’EI se distingue également par un niveau de violence sans égal, ce qui d’ailleurs commence à effarer certains alliés sunnites de circonstance qui ne partagent pas la même idéologie.

Bien entendu, malgré ces différences notables entre les deux groupes, EI et al Nusra, l’on peut toujours assister à des alliances de circonstances face à un ennemi commun, c’est le cas par exemple en juin 2014 dans la ville frontière de Boukamal. Tous ces groupes jihadistes sont assez instables et une certaine porosité existe entre eux.

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’Etat Islamique ?

L’organisation qui a beaucoup évolué depuis sa naissance a connu en peu de temps des phases de succès et plus encore de déclin[6], mais, à deux reprises au moins, elle a su rebondir en saisissant les opportunités, lors du conflit syrien en 2011, et en 2013, lors du soulèvement des tribus sunnites irakiennes.

Diverses sources donnent au printemps 2014 un effectif proche de 20 000 hommes, ce qui est beaucoup plus que n’en disposait al-Qaeda. Si le commandement avec al-Baghdâdi est exclusivement arabe irakien sunnite, avec un encadrement de professionnels issus en partie des rangs de l’ancienne armée de Saddam Hussein, d’officiers humiliés par l’armée américaine d’occupation, l’essentiel des troupes vient de l’extérieur : jihadistes de pays arabes voisins, anciens du jihad caucasien, contingents de volontaires occidentaux dont la presse se fait régulièrement écho, jihadistes australiens, américains, voire même asiatiques…sans oublier les milliers de prisonniers libérés des prisons conquises, soit un ensemble assez hétérogène[7]. Au départ la plupart de ces occidentaux étaient partis en Syrie combattre pour une juste cause humanitaire, mais déçus dans leur rêve romantique de n’être que de simple auxiliaires en logistique, voire de « la chair à canon » car inexpérimentés, la grande majorité est allée vers l’EIIL qui leur proposait une action directe de combat, des perspectives de conquête, de gloire voire de richesse. C’est ainsi que le dynamisme de l’EIIL, puis désormais de l’EI s’est créé, dans une sorte de furia militaire, une fuite en avant continue, de conquête, de violence, de pillage.. L’action violente savamment communiquée par internet a un double effet, d’intimidation des populations, mais surtout de propagande qui attire de nouveaux combattants. N’oublions pas également que le succès militaire résulte aussi de l’appui des populations et des milices sunnites du nord et de l’est de l’Irak.

L’EI dispose d’un bon niveau d’armement, à la fois acheté grâce à de très gros moyens [8]financiers, mais aussi pris d’abord en Syrie puis  à l’armée irakienne qui s’est bizarrement débandée au printemps 2014 –armement lourd sophistiqué d’origine américaine. Fin août 2014 encore, la prise de l’aéroport militaire de Tabqa près de Rakka en Syrie sur l’armée régulière, leur fournit en abondance de l’armement lourd, artillerie et même des moyens aériens. L’argent abondant est d’abord venu de donations « privées » du Qatar et d’Arabie –il semble que cette source soit désormais en grande partie tarie-, puis du pillage des banques irakiennes lors des succès de l’été 2014, ainsi que des actions de racket, de l’ « impôt révolutionnaire » imposé aux populations des espaces conquis, des rançons obtenues d’occidentaux libérés, sans oublier des recettes de la vente de pétrole sur le marché noir, suite à la conquête du bassin d’hydrocarbures de Deir ez-Zor en Syrie . En cette fin d’été 204, l’EI s’autofinance.

Ces forces de l’EI, bien armées, bien encadrées, bien entraînées dans des camps itinérants, qui disposent d’un bon service de renseignements, ont fait preuve de leur redoutable efficacité au point de susciter enfin l’inquiétude de la communauté internationale.

Les faiblesses peuvent cependant venir de plusieurs horizons. L’afflux massif de jihadistes internationaux pourrait se tarir avec le succès d’une contre offensive, car c’est la fuite en avant dans la guerre, le succès et la violence qui alimentait le système. Les soutiens extérieurs aux jihadistes pourraient faire défaut : des tribus sunnites s’interrogent déjà face aux excès de violence, le Qatar et l’Arabie comprennent le danger et dénoncent l’action de l’EI, la Turquie qui avait laissé faire, voir encouragé le mouvement, en fermant les yeux à sa frontière sud, fait volte face depuis l’enlèvement de ressortissants turcs, même Bachar al-Assad qui avait bien pris soin d’éviter de bombarder ces jihadistes afin qu’ils éliminent l’opposition démocratique syrienne, se range désormais parmi leurs ennemis. Revirement surprenant, l’Iran chiite et Bachar l’alaouite se disent près à collaborer avec les Américains dans ce même combat anti-terroriste : ces deux Etats, l’Iran et la Syrie de Bachar vont-ils redevenir fréquentables [9]? Quel retournement de situation alors qu’il y a peu encore les pays sunnites attiraient l’attention des Américains sur le danger que font courir à la région l’entente des pays chiites – le fameux arc chiite-. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pérennité de la cohérence des forces internes de l’EI issues de pays très divers, n’y a-t-il pas à moyen terme risque d’éclatement ?

Que faire contre cette menace non seulement pour l’unité irakienne et l’ensemble du Proche-Orient, mais aussi pour les pays occidentaux quand viendra le temps du retour des jihadistes européens ?

Dans l’immédiat, certainement une intervention, militaire et diplomatique engageant d’abord les Etats de la région, à condition que ces derniers n’y voient pas seulement un moyen d’accroître leur propre puissance ou rayonnement, ce qui n’est pas acquis tant est vive la compétition entre les aires chiites et sunnites. Une solution, du moins pour l’Irak, passe par une union politique des différentes composantes politico-religieuses du pays, que cesse ces dominations-vexations successives entre chiites au pouvoir depuis la mort de Saddam Hussein et sunnites brimés aujourd’hui, dominants hier.

Mais à terme, le problème de fond demeure celui de l’obscurantisme qui pousse des milliers de musulmans dans les bras d’idéologies rétrogrades. « La faillite de l’éducation dans le monde musulman est le terreau de ce prétendu Etat islamique » écrit Abdou Filali-Ansary auteur de Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La découverte, 2003, 284 p. A la question de savoir pourquoi l’enseignement de l’islam s’est à ce point appauvri, Filali-Ansary répond : « dans la majorité des pays du monde musulman, on observe une sorte de partage des rôles, d’échange de bons procédés entre pouvoir politique et pouvoir religieux : le pouvoir politique a tout intérêt à ce que ceux qui ont le magistère religieux perpétuent leur discours qui, de leur côté, lui revoient l’ascenseur. Il est temps de ranger au placard ce pacte pré-moderne, malsain, qui  lie le politique au religieux, et qui empêche tout discours alternatif [10]». Tout est dit !

Sur ce sujet de la faillite de l’enseignement, on ne peut pas ne pas citer le philosophe Souleymane Bachir Diagne, ancien élève du Lycée Louis-Le-Grand à Paris, professeur à l’Université Columbia de New York : « Le combat est engagé entre les forces qui sont du côté de l’élan vital et celle de la répétition à l’identique…Nous traversons une phase renouvelée de cette tension qui s’est poursuivie tout au long de l’histoire musulmane. Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille[11] ».

Si au Sahel, ce même problème d’éducation est confié aux Marocains qui apparaissent comme les acteurs locaux les plus ouverts, à qui peut-on confier la tâche au Proche-Orient, région où le sunnisme est dominé par l’idéologie wahhabite exportée généreusement par l’Arabie Saoudite ?

Christian BERNARD

Prochain article  Le Califat et les minorités religieuses.

Déjà publiés sur ce thème Syrie/Irak

http://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/

http://www.institut-jacquescartier.fr/2012/09/pourquoi-la-russie-soutient-elle-la-syrie-christian-bernard/


[1] Fin août 2014, l’Union Mondiale des Ulémas vient de condamner l’Etat Islamique lui reprochant de mener des actes contraires à la charia.

 

 

 

 

[2] EIIL est la traduction arabe de  ad-Dawla al-Islāmiyya fi al-ʿIrāq wa-š-Šhām (الدولة الاسلامية في العراق والشام). Ce qui donne l’acronyme Daesh  . Le mot Sham désigne la Syrie historique qui englobe la Palestine, d’où une revendication de l’ensemble de ce territoire par l’EIIL.

 

 

 

 

[3] Cf la revue Moyen Orient, n° 20 oct-déc.2013.

 

 

 

 

[4] Romain Caillet, Qu’est ce que l’Etat Islamique ? http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Romain-Caillet-Qu.html

 

 

 

 

[5] Expression employée par l’EI pour désigner l’Iran chiite ( en rappel de la dynastie safavide ou séfévide qui a fait du chiisme la religion d’Etat au XVIe siècle.

 

 

 

 

[6] Pour mater l’insurrection sunnite en 2006, les Américains avaient alors financé une armée  de 92 000 hommes,- les Sahwa : réveil en arabe-,  issu en grande partie des tribus insurgées, supplétifs de l’armée irakienne. Ces chefs de tribus « achetés » par l’ennemi américain subirent alors de nombreux attentats, mais cette opération affaiblit fortement l’ensemble formé par les insurgés aidés des jihadistes.

 

 

 

 

[7] Le nombre de jihadistes d’origine française n’a cessé de croître pour atteindre le millier. On estime a environ 12 000 les combattants d’origine étrangère encadrés par des Irakiens essentiellement, ce qui nécessite d’organiser des groupes homogènes sur le plan linguistique pour le commandement opérationnel. L’EI a connu de nombreuses pertes en fin d’été 2014 avec les offensives syriennes,  kurdes,  irakiennes appuyées par des frappes aériennes américaines.

 

 

 

 

[8] Le Monde, 26 août 2014

 

 

 

 

[9] Fin août 2014, tant Barak Obama que François Hollande, ont clairement refusé d’accepter Bachar al-Assad  à la lutte contre le terrorisme. Or, toute action contre l’EI menée seulement en Irak serait vouée à l’échec, d’une manière ou d’une autre, certes sans le reconnaître afin de ne pas perdre la face, l’occident sera bien obligé de compter avec le régime syrien, qui désormais , sentant la menace, commence à ne plus « protéger » ces jihadistes.

 

 

 

 

[10]  La Croix 22 août 2014

 

 

 

 

[11] La Croix 6 mai 2014

 

 

 

 

 

Avec l’éviction du pouvoir  en Egypte du Président Morsi et des Frères Musulmans, la révolution égyptienne est entrée dans une troisième phase qui dépasse les seuls enjeux égyptiens pour conduire vers une nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient. 

Jusqu’à présent, les révolutions arabes ont chassé du pouvoir le dictateur en place [Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte] ou ont échoué au Yémen, à Bahreïn et en Syrie pour des raisons spécifiques. Lorsque des élections libres ont pu être organisées, constituant ainsi une deuxième phase, ce sont les Frères Musulmans qui ont raflé la mise : Ennahda en Tunisie, le Parti de la Liberté et de la Justice (créé en juin 2011) affilié aux Frères Musulmans, en Egypte. Seule force politique organisée avec un appareil de parti solidement structuré depuis de longues années, soit dans la clandestinité, soit partiellement associée au jeu politique[1] comme membre de la confrérie reconnue et non comme membre d’un parti politique islamiste qui lui, était alors refusé. Ces partis islamistes qui avaient accepté la démocratie, au sens où la majorité l’emporte, semblaient devoir occuper le pouvoir un certain temps dans cette phase de transition, à tel point que les démocraties occidentales, Etats-Unis en tête[2], avaient misé sur eux. L’AKP turque avec son succès économique semblait être le modèle à suivre. Les Frères devenaient fréquentables aux yeux de l’occident.

 Le Président Morsi élu démocratiquement semble un temps jouer le jeu souhaité par les Américains dans leur souci sécuritaire à l’égard d’Israël : Morsi et le général Sissi procèdent à la fermeture des tunnels qui ravitaillent le Hamas de la bande de Gaza en armes iraniennes.

C’était sans compter avec l’évolution de l’opinion d’une grande partie de la société égyptienne. Le Président Morsi élu en juin 2012 par une diversité de voix au-delà de celles des Frères, dont des voix de libéraux, croit qu’ enfin l’heure des Frères Musulmans est arrivée et qu’il peut sans crainte mettre en œuvre le programme politico-religieux où l’islam et le Coran sont au centre. Il n’a pas compris qu’une partie de ses électeurs avaient voté pour lui seulement par hostilité au dictateur Moubarak et aucunement en faveur de son programme politico-religieux. Dès la fin de l’année 2012, face à ses intentions d’user de pleins pouvoirs, la société égyptienne se cabre de plus en plus, toute une partie de son électorat le lâche, les libéraux comme certains Frères déçus par une absence d’efficacité de sa politique économique.

Le 3 juillet 2013, suite à des manifestations  de rue d’une très grande ampleur, l’armée destitue le président Morsi, président  issu des Frères Musulmans et élu en juin 2012. Face aux réactions des Frères qui n’entendent pas se laisser voler leur victoire, l’armée dirigée par le général Sissi, qui se retourne contre ses anciens amis, réprime par le sang les pro-Morsi. L’Organisation des Frères Musulmans est décapitée, puis interdite d'expression, elle retourne à la clandestinité qu’elle a déjà connue, entre autres sous Nasser dans les années 50. La question d’une similitude avec la situation de l’Algérie des années 90 se pose : en 1992 le parti islamiste algérien, le FIS[3], qui allait remporter les élections, dissout par décret (et avec l’accord de la France), se réfugie dans la lutte clandestine entraînant de ce fait une terrible guerre civile de  dix ans.

Cette forte opposition d’une importante[4] partie de la population aux islamistes au pouvoir divise désormais la société égyptienne de manière durable. Le clivage passe parfois au sein d’une même famille. Jamais les haines n’ont été aussi manifestes. Cependant, les populations qui soutiennent le « coup d’Etat » militaire ne sont pas homogènes : le spectre est large, des anciens communistes jusqu’aux salafistes bien contents de voir éliminer les concurrents islamistes, en passant par les libéraux qui préfèrent mettre leur  idéal de démocratie en veille par peur d’un régime islamique dur imposé.

Cette opposition de plus en plus nette contre les islamistes au pouvoir, se rencontre dans d’autres pays musulmans : en Tunisie contre le parti Ennahda[5], en Turquie contre le parti AKP d’Erdogan[6] au pouvoir. La société civile qui dans un premier temps a surtout exprimé un besoin de justice, de reconnaissance, exprime désormais de plus en plus son aspiration démocratique. Assad en Syrie applaudit des deux mains le renversement de Morsi, et souligne ainsi qu’il est dans le vrai en luttant contre ceux qu’il nomme terroristes islamistes (les rebelles pour les occidentaux).

Un clivage nouveau apparaît ainsi au sein du monde sunnite : pour ou contre l’islam politique. Partout les islamistes semblent affaiblis par ces vagues de protestations, mais également divisés sur la question de l’exercice du pouvoir. Auparavant, le monde sunnite semblait soudé, soit dans son hostilité à Israël jadis, ou plus récemment à l’égard du monde chiite. La dénonciation des dangers issus d’un arc chiite actif au Proche-Orient était encore tout récemment le thème unitaire favori. Avant les printemps arabes, deux faits majeurs, la révolution iranienne de 79 et le renversement de Saddam Hussein en Irak en 93, ont déstabilisé toute la région en faisant émerger un pouvoir chiite longtemps réprimé par les sunnites. Depuis, certains voient à l’œuvre un arc chiite allant de l’Iran à la Syrie (Alaouites) et au Liban (Hezbollah) avec l’Irak au centre, sans oublier le Hamas à Gaza.

Cet arc chiite résulte essentiellement d’un regard sunnite. L’appellation même vient d’une entente entre le roi de Jordanie et l’ex-président égyptien Moubarak qui pensaient ainsi attirer l’attention de leur allié américain sur un danger commun. La réalité est toute autre. Le mouvement islamiste Hamas à Gaza est sunnite, son entente, désormais terminée, avec les chiites du Hezbollah libanais et les Iraniens n’étaient qu’une tactique anti israélienne et non une entente idéologique. Les Alaouites en Syrie dont est issu Assad n’ont rien de chiites, on est même en droit de se demander s’ils sont véritablement musulmans.[7]Lors de la terrible guerre de 10 ans entre l’Irak et l’Iran, les chiites irakiens (des Arabes persécutés par Saddam Hussein) restèrent fidèles à leur pays et ne rejoignirent pas les chiites iraniens (qui sont  Perses et non pas arabes). De même l’Iran chiite délaisse l’Azerbaïdjan chiite voisin au profit de bonnes relations avec l’Arménie chrétienne. Les intérêts nationaux l’emportent sur d’éventuelles affinités religieuses : L’Iran craint pour l’intégrité de son territoire face au voisin Azerbaïdjan qui pourrait être tenté par l’aventure d’un «grand Azerbaïdjan » incluant le nord-ouest de l’Iran où vit une forte minorité d’Azéris (dont est issu le guide suprême Ali Khamenei). Le chiisme n’a pas d’unité sur le plan ethnique, on y retrouve bien entendu des Perses, mais aussi des Arabes et des Turcs. Certes de nombreuses monarchies du Golfe, dont l’Arabie, qui ont sur leur territoire des minorités chiites, soupçonnent constamment l’Iran de vouloir les déstabiliser. Un arc chiite manipulé par l’Iran est un fantasme utilisé parfois pour réprimer une révolte comme lors du « printemps » de Bahreïn à 70% chiite mais dirigé par un pouvoir sunnite. La contestation chiite fut sévèrement réprimée par l’armée aidée par les Saoudiens et de troupes des pays du Golfe. Le seul cas de véritable manipulation par l’Iran est le Hezbollah libanais.

 Le conflit syrien est aussi l’occasion de tensions dans la région, entre, d’une part l’Iran qui soutient le régime d’Assad, et d’autre part, l’Arabie et le Qatar qui rivalisent dans leur aide aux rebelles.

L’Arabie saoudite qui déteste les islamistes Frères Musulmans par peur d’une contagion de rébellion dans le royaume[8], soutient les salafistes qui, sauf exception  récente, s’abstiennent de politique, préférant prêcher un islam plus pur de retour aux sources. L’éviction des FM du pouvoir en Egypte est inespérée pour l’Arabie qui aussitôt a proposé une très grosse aide financière à l’armée égyptienne, bien plus importante que la somme versée annuellement par les Etats-Unis. A l’inverse, le petit Qatar, turbulent concurrent de l’Arabie connaît lui un sérieux revers. Le Qatar a dès le début aidé au processus d’arrivée au pouvoir des islamistes dont les FM en qui ils voient une classe moyenne plutôt conservatrice et donc sans danger. Pour le Qatar, l’élimination des FM en Egypte est un sérieux échec dont ils essaient actuellement de se remettre en achetant littéralement le Hamas comme on achèterait un club de foot grâce à la manne des revenus de l’exportation du gaz. Depuis 2012, de fait le Hamas qui n’est plus dans le camp de l’ « arc chiite » appelle le Hezbollah libanais à préférer la lutte contre l’ennemi israélien à l’aide militaire apportée à Assad.

Dans le conflit syrien c’est tout l’intérêt du régime d’Assad que de favoriser les divisions parmi les opposants en « salafisant » au maximum l’opposition, ce qui lui permet de se montrer comme le protecteur des minorités entre autres chrétiennes effrayées d’une éventuelle victoire des islamistes. Au contraire, la Turquie avec le parti islamiste AKP au pouvoir, souhaite cette victoire islamiste et appelle de tous ses vœux une intervention militaire internationale qui renverserait Assad.

Les pays du Golfe, sunnites, craignent le succès chiite- Iran,Syrie-, aussi financent-ils abondamment les combattants salafistes y compris contre l’Armée Libre de Syrie démocratique.

« La Syrie devient le cadre dramatique dans lequel les pays du Golfe projettent leur volonté d'éjecter l'Iran de la scène politique régionale. Car la Syrie est la clef de voûte de tout le système moyen-oriental et s'articule aux deux enjeux essentiels qui caractérisent l'inscription du monde arabe dans l'univers : le conflit israélo-arabe et le pétrole » rappelle Gilles Keppel[9]. Le conflit syrien exprime les nouvelles lignes de faille au Proche-Orient où « la coalition "salafistesioniste" – de l'Arabie saoudite et du Qatar ou de la Turquie à Israël et l'Occident -, qui soutient les rebelles, a fort à faire face à la coalition "soviéto-chiite" – de Moscou à Téhéran en passant par le Hezbollah et Bagdad  qui soutient Bachar[10] ».

Le petit Liban proche de la Syrie est de plus en plus concerné par la guerre syrienne, l’afflux de réfugiés atteint ici un niveau record et représente environ 20% de sa population, ce qui est énorme et vient déséquilibrer  un pays constitué de 18 communautés religieuses différentes. Les rivalités entre sunnites et chiites/alaouites s’y traduisent par des attentats et un risque très élevé d’implosion du pays.

La Turquie proche qui soutient les « rebelles » syriens, craint un éventuel démantèlement de la Syrie où déjà les Kurdes au nord organisent leur autonomie (comme en Irak), ce qui pourrait relancer l’idée d’un kurdistan concernant également l’est de la Turquie. Les Turcs sont les plus fervents partisans d’une chute du régime d’Assad par la force.

Si ce régime est mis à bat se posera alors la question du devenir des minorités, alaouites, chrétiennes, kurdes, chiites…que deviendront-ils dans un Etat dominé par des sunnites plus radicaux ? C’est cette crainte qui les pousse à soutenir Assad, ce qui représente environ le tiers de la population.Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires d'Irak, et de ce fait, se sentent incompris par l'occident. Allons-nous assister à la quasi disparition des chrétiens d'orient, communautés installées ici depuis vingt siècles?

Israël est prise entre deux conflits, égyptien et syrien. Si la paix avec l’Egypte est toujours en vigueur, les agissements de jihadistes dans le Sinaï de moins en moins contrôlés par l’armée égyptienne, inquiète. Israël a besoin d’une armée égyptienne forte sur son flanc sud pour éviter que cette péninsule désertique ne devienne un nouveau territoire terroriste en lien avec la bande de Gaza et le Hamas. Sur sa frontière nord le danger peut venir  à la fois du Hezbollah libanais et de l’armée d’Assad, sans négliger une riposte venue d’Iran malgré le nouveau cours politique iranien plus modéré depuis l’élection de Hassan Rohani. Ce dernier doit avant tout améliorer l'état de l'économie de son pays étouffée par les sanctions internationales, pour ce faire il donne des signes et des gages de bonnes intentions, tant sur le dossier nucléaire, qu'à l'égard du monde sunnite (meilleures relations avec l'Arabie par exemple). Mais tout de même l' environnement général reste dangereux, c'est peut-être ce qui pousse Israël à reprendre les pourparlers avec les Palestiniens.

A ces repositionnements des acteurs régionaux, il faut ajouter celui des acteurs extérieurs comme la Russie et les Etats-Unis. Ces derniers sont en perte de vitesse dans la région, leur soutien aux Frères Musulmans égyptiens est sévèrement critiqué, leur aide financière [11]largement distanciée par celle de l’Arabie. La Russie de Poutine semble marquer des points[12], va-t-on assister à son grand retour dans la région dont elle avait été évincée en 1973 sous  la présidence de Carter ? Des actuels alliés américains trop déçus pourraient  être tentés de  se choisir un autre pays protecteur. La Russie fait d'une pierre deux coups, elle apparait comme l'acteur principal de la diplomatie régionale, sans que cela n'arrête pour autant la guerre civile syrienne, laquelle continue à faire monter le prix des hydrocarbures, ce qui favorise grandement l'économie russe.

Sur ces différentes questions, le conflit syrien comme  l’hypothétique armement nucléaire iranien, l’acteur russe devient incontournable dans les négociations à venir. Car en fin de compte, quelque soit  la tentation de l’épreuve de force, in fine la négociation politique est indispensable pour sortir d’un conflit.
 

Christian BERNARD


[1] Comme ce fut le cas dans l’Egypte de Moubarak en 2005 où ils participèrent  alors aux élections à titre personnel.

 

 

 

[2] Dans les années 50, en pleine guerre froide, les US s’intéressent aux FM pour contrecarrer l’influence de Nasser et de son allié soviétique : soutenir les FM pour pratiquer l’endiguement communiste au Proche-Orient.

 

 

[3] Front Islamique de Salut

 

 

 

[4]  L’armée égyptienne parle de 15 millions de manifestants dans le pays (du jamais vu), chiffre plus important que lors des protestations contre Moubarak, ou que les 13 millions d’électeurs du président Morsi.

 

 

[5] Mais ici ce parti au pouvoir l’est au sein d’une Troïka. Ennahda est soupçonné de complaisance envers les milices islamistes radicales et jihadistes. L’assassinat de Chokri Belaid en février 2013 fut le point de départ de ces protestations. Chokri Belaid était le défenseur des droits de l’homme le plus en vue, c’est lui qui avait soutenu la diffusion du film Persépolis qui avait été censuré par les islamistes. Derrière son cas personnel se profile tout un choix de société qui rejette l’imposition d’un régime islamiste. Une différence essentielle avec les FM égyptiens se trouve dans l’attitude de compromis politique. Ghannouchi est un politique alors que Morsi et les FM demeuraient dans la pure idéologie.

 

 

[6] Les manifestants de la place Taksim dans l’été 2013 n’étaient pas ici uniquement pour s’opposer à un projet immobilier, mais bien pour dire non à la nouvelle attitude plus islamiste d’Erdogan : déconstruction du kémalisme et volonté de retour au temps de la domination ottomane  califale sur la région.

 

 

[7] Deux fatwa, politique de circonstance, décrètent qu’ils sont bien musulmans -1936 par le Grand Moufti de Jérusalem-, et qu’ils sont chiites – et 1973 1973, la fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr.

Sur la question alaouite voire l’article sur ce site

 http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=alaouites&searchsubmit=

 

 

 

[8] Contrairement au wahhabisme qui règne ici depuis deux siècles, qui consiste en un contrat d’accord entre religion et politique.

 

 

 

[9] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/gilles-kepel-dans-les-pays-arabes-les-islamistes-sont-a-leur-tour-confrontes-a-l-epreuve-du-reel_1233710.html

 

 

 

[10] Gilles Keppel,  op.cit.

 

 

 

[11] Conservée afin de garder le contact malgré le « coup d’Etat » qui aurait dû être une raison de suspension, d’où la prudence américaine d’éviter de qualifier la destitution de Morsi de coup d’Etat.

 

 

 

[12] Sur l’aide de la Russie à la Syrie voir sur ce site : http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=russie+syrie&searchsubmit=

 

 

 

Depuis la guerre d’Irak et la chute de Saddam Hussein en 2003, la Syrie est le dernier régime autoritaire du Moyen Orient issu d’une minorité religieuse, en l’occurrence ici, les Alaouites. Comment une telle communauté, jadis méprisée et rejetée par la majorité sunnite[1] du pays, a-t-elle pu se retrouver associée à l’exercice du pouvoir du clan Assad issu de ses rangs ? Peut-on réellement considérer les Alaouites comme musulmans ? A l’issue de la guerre civile[2] qui fait rage actuellement en Syrie, quel peut-être leur avenir ?

Sans vouloir réduire le conflit syrien à cette seule dimension, il nous semble néanmoins intéressant d’analyser cette dimension alaouite, comme l’un des éléments de compréhension de cette terrible crise syrienne.

Qui sont les Alaouites ?

Il fut longtemps difficile de répondre précisément à cette question faute de connaissances scientifiques sérieuses sur le sujet. Un peu comme les Druzes en Israël et au Liban, ou encore les Alévis en Turquie, les Alaouites de Syrie sont issus de brassages culturels, de schismes, à l’intérieur du monde musulman régional au cours des temps.  L’occident ne s’intéresse à eux qu’à l’époque coloniale, et bien souvent, tant les voyageurs comme Volney, que des missionnaires ou savants dits «orientalistes», se contentent de colporter les rumeurs et les préjugés affichés à leur égard par les musulmans sunnites. En effet, le corpus documentaire les concernant est en grande partie constitué d’écrits issus de leurs opposants plus que de textes émanant de leur propre communauté. Les orientalistes ont tout de même publié un certain nombre de documents au XIX e siècle au fur et à mesure de découvertes de quelques manuscrits.[3]

Pour la majorité sunnite, les Alaouites sont des hérétiques,

cela a été formellement affirmé par une fatwa du célèbre théologien et juriste ibn Taymiyya (début XIVe siècle) : « Ils sont plus infidèles que les juifs ou les chrétiens, encore plus infidèles que de nombreux polythéistes. Ils ont causé plus de préjudices à la communauté de Mahomet que les infidèles belligérants comme les Francs, les Turcs, et d’autres. Aux musulmans ignorants ils prétendent être chiites, bien qu’en réalité ils ne croient pas en Dieu, en Son prophète ou à Son livre…la guerre et le châtiment contre eux, conformément à la loi islamique, sont parmi les plus grands actes de piété et les obligations les plus importantes ». Cette condamnation sans recours doublée d’un appel au jihad contre eux, va constituer le socle légal du mépris et des persécutions qu’ils subiront notamment sous l’empire ottoman. Ibn Taymiyya est le théologien qui aura par la suite une influence majeure sur des courants ultra conservateurs sunnites : wahhabisme, salafisme, islamisme de l’égyptien Sayyid Qutb … Ce rejet légalisé ouvre la porte à une foule de rumeurs malveillantes[4] à leur sujet, parfois reprises sans esprit critique par des ouvrages européens de l’époque coloniale.

Les Alaouites pratiquent une religion initiatique et donc, pour préserver les révélations, la production écrite est volontairement limitée. Au XIX e siècle, un Alaouite, Sulayman Efendi, converti d’abord au judaïsme puis au protestantisme, fut assassiné pour avoir tenté de dévoiler les secrets de la communauté.

L’initiation de base est réservée aux hommes, mais seuls quelques uns accèdent à une connaissance plus large. Bachar el-Assad a très certainement été initié, ne serait-ce que pour une question d’autorité face aux officiers de ses services de sécurité, les moukhabarat, pratiquement tous alaouites. Le commun des Alaouites se contente donc d’une pratique rituelle simple sans accès à la connaissance.

L’alaouisme se présente comme une religion syncrétique,

mêlant un fond substantiel islamique [le tawhid : affirmation de l’unicité de Dieu], une forte touche de chiisme [vénération de Ali, gendre du Prophète, d’où leur nom d’Alaouites] des emprunts au christianisme byzantin [célébration des fêtes chrétiennes, rituel avec pain et vin, sorte de pseudo eucharistie], au vieux fond païen hellénique régional [existence d’une « trinité » composée de Ali[5] –celui qui possède le sens du Coran-, de Mahomet (Muhammad) –l’homme de la révélation rabaissé ici à un rôle secondaire[6]– et Salman,- la Porte de la connaissance- un compagnon du Prophète : ces trois figures[7] sont symbolisées respectivement par la lune, le soleil et le ciel.[8] A cela, l’alaouisme ajoute une croyance en la réincarnation, croyance proche du samsara hindou pour les uns, ou de la philosophie néo-platonicienne pour les autres. Par contre, contrairement à l’hindouisme, pas exemple, les réincarnations ne sont pas sans fin, puisque l’alaouisme partage la croyance des monothéismes en une fin du monde.

D’un point de vue strictement musulman, les Alaouites se distinguent par des particularismes qui ne peuvent qu’inquiéter les sunnites : absence de pratique du pèlerinage à la Mecque- le Hajj-, pas de suivi des cinq prières quotidiennes, donc pas de mosquées,[9] mais une prière au sein de la famille[10], pas de port du voile pour les femmes[11], une grande tolérance face à l’alcool…Il est facile de comprendre qu’avec de tels comportements, les Alaouites aient été considérés par les sunnites comme hérétiques.

L’identité alaouite et son évolution.

A l’origine, il s’agit d’une dissidence chiite de tendance gnostique[12], née en Irak et menée au IXe siècle par Muhammad ibn Nusayr al-Namiri, un disciple des 10e et 11e Imams chiites duodécimains[13] . Très tôt, et surtout suite à la célèbre fatwa d’ Ibn Taymiyya, les Alaouites, alors appelés  Nusayris (ou Noseïris), du nom de leur fondateur, sont rejetés de la communauté musulmane et soumis à vexations, ce que montrent clairement les archives ottomanes. Sous la pression des occidentaux, l’Empire ottoman au XIXe siècle, tente des réformes (le Tanzimat) qui bénéficient indirectement aux Alaouites reconnus enfin comme citoyens de l’Empire. Ils accèdent ainsi au statut de « millet » à savoir communauté religieuse reconnue et protégée. Cette nouveauté ne fut que très théorique, en réalité le pays alaouite est tenu à l’écart, réduit à la pauvreté, fréquenté seulement pour le prélèvement de l’impôt ou lors de répressions sévères dans le cadre sans fin des razzia.

Comme d’autres minorités musulmanes persécutées dans les temps passés, les Alaouites ont recours à la Taqiya : la dissimulation. La Taqiya consiste non à renier sa religion mais à la dissimuler, voire même à feindre de suivre les préceptes d’une autre religion afin de survivre, de résister à l’oppression[14].

Dans la Syrie actuelle, ils sont considérés comme musulmans. Cette reconnaissance s’est opérée en deux temps :

–         en 1936, une fatwa (un avis juridique autorisé) du Grand Mufti de Jérusalem les reconnaît de confession musulmane, comme membre de l’Umma. Cette décision était bien entendu motivée plus par des raisons politiques [montrer un front arabe uni face à la présence « colonisatrice » des Anglais et Français au Proche Orient], que religieuses [mettre un terme aux efforts de conversion au christianisme des Alaouites vus comme anciens chrétiens].

–         En 1973, une fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr, les reconnaît comme chiites. L’action politique est évidente : Pour les Assad de Syrie, cette reconnaissance donne plus de légitimité et d’assise à leur pouvoir[15] tout en les inscrivant dans l’axe chiite de l’Iran au Liban, pour les chiites libanais c’est la certitude de l’appui du puissant voisin. On le voit, ces reconnaissances successives sont politiques et motivées par les circonstances, cela ne change en rien la perception des autres musulmans qui continuent à les percevoir comme hérétiques. « Jamais un ouléma syrien, [sunnite] pourtant acquis à la cause des Assad, n’a daigné reconnaître les Alaouites comme des musulmans » nous rappelle Th. Pierret, spécialiste de la question.

Si les sunnites les considèrent toujours comme mécréants (kuffar) et idolâtres (mushrikum), les chiites ne les acceptent pas davantage, tout en étant moins sévères à leur égard : ils sont considérés comme ghulat, littéralement, « ceux qui dépassent [16]» sous-entendu, les bornes ! Notamment en déifiant Ali. Ce à quoi les Alaouites rétorquent, les chiites duodécimains n’ont pas compris, ce sont des muqassira, « ceux qui sont loin » de sonder la divinité d’Ali[17].

Le rapprochement avec le chiisme[18] duodécimain qui au départ visait une recherche de reconnaissance d’islamité, devient de nos jours un enjeu politique à replacer dans le contexte  Moyen Oriental de connivence entre chiites des différents pays.

Selon les moments de leur histoire, les Alaouites revendiquent ou non leur islamité. L’alaouisme est plus vécu comme une culture que comme une religion.

La montée en puissance des Alaouites et leur arrivée au pouvoir se réalisa sur cinquante ans, de 1920 à 1970.

Sommairement, nous pouvons distinguer trois étapes dans cette ascension qui les vit passer d’une situation peu enviable à la participation au pouvoir syrien.

Jusqu’en 1920, les Alaouites vivent chichement repliés dans leur montagne du nord-ouest syrien, le Jabal Ansariyyeh, ne descendant en ville qu’avec le statut de domestique, ou de métayer pauvre.

–         Le premier changement de situation  est lié au mandat français sur la région de 1920 à 1946. En 1918, l’Empire Ottoman, allié des Allemands est vaincu, sur place, les combats ont été essentiellement menés par les Anglais secondés par une révolte arabe orchestrée par leurs soins[19]. Conformément à la promesse anglaise, Fayçal d’Arabie prend Damas et y instaure, avec l’appui des arabes sunnites syriens, un gouvernement arabe. C’était sans compter avec la France, puissance victorieuse par excellence en 1918, qui obtient de la SDN un protectorat sur la Syrie-Liban. C’en était fini du rêve arabe d’un grand État indépendant. Aussi, les Français cherchèrent-ils à privilégier les minorités contre les sunnites qui s’étaient montrés trop partisans de Fayçal. Dans le démembrement du territoire syrien (ex élément de l’Empire Ottoman), la France créa un petit État alaouite autonome. C’est à cette occasion que l’appellation officielle changea :  nosaïris jugé péjoratif fut remplacé par Alaouites. Mise à part une brève révolte alaouite en 1921, les Alaouites ont fortement contribué au maintien de la domination française en Syrie. Tout naturellement, de nombreux jeunes Alaouites quittèrent leur montagne pour s’enrôler dans l’armée française locale, signant ainsi à la fois un début de dispersion géographique et surtout une amorce rapide d’ascension sociale[20].  Cet État alaouite dura jusqu’en 1936, date à laquelle, la France cède à la pression nationaliste unitaire syrienne. La crainte des Alaouites alors incorporés dans un État syrien sunnite fut l’objet d’un courrier adressé à Léon Blum lui rappelant « la profondeur de l’abîme qui nous sépare des Syriens sunnites» et le « risque d’une catastrophe désastreuse» pour eux. C’est exactement ce genre d’argument que développe actuellement le pouvoir d’Assad. Cependant, le sentiment pro-français des Alaouites demeura après 1936.

–         La deuxième étape de leur ascension se situe paradoxalement dans une Syrie indépendante dominée par les sunnites : de 1946, date de l’indépendance du pays, à 1963 avec le coup d’État du parti Bass. Après une ultime révolte contre le pouvoir central sunnite, et l’écrasement de la révolte druze voisine, les Alaouites renoncèrent à un État indépendant et acceptèrent l’idée que leur avenir se situait dans l’État syrien unitaire. C’est ainsi que progressivement, ils noyautèrent les deux institutions clefs du pays, l’armée et le parti Bass. Complot pour certains (les sunnites) ou opportunisme ? Certainement un peu des deux ! Le parti Bass est un parti politique panarabe –que tous les Arabes soient regroupés dans un seul État-, et socialiste[21] et laïc. Peu importe la religion, la confession, sunnites, alaouites, druzes, chrétiens[22].., tous sont arabes –c’est-à-dire que l’arabe est leur langue maternelle, la notion de peuple arabe est purement linguistique – ,ce qui permet aux Alaouites de s’intégrer dans le parti au pouvoir. Cette période de 1946-1963, très instable, connaît de nombreux coups d’État au cours desquels des purges affaiblissent les éléments sunnites divisés entre eux. Ainsi, les Alaouites se sont progressivement trouvés aux postes clefs, népotisme aidant, une véritable bourgeoisie alaouite se développa.

–         La dernière étape avant l’arrivée au pouvoir, court de 1963 à 1970 date du coup d’Etat d’un des leurs, Hafez al-Assad. Le pouvoir alaouite se renforça tant dans l’armée que dans le parti jusqu’à susciter une rivalité entre groupes alaouites. Le coup d’État d’Hafez al-Assad[23] (10e et dernier en 17 ans !), un Alaouite, à la fois, mis fin aux divisions parmi les Alaouites, et les associa au pouvoir jusqu’à aujourd’hui.

Si une très grande majorité des cadres du pays est d’origine alaouite, des éléments sunnites, hommes d’affaires et religieux, soutiennent également le pouvoir. D’autre part, tous les Alaouites ne se sont pas enrichis pendant ces 40 ans d’exercice du pouvoir, une grande partie d’entre eux est toujours dans la pauvreté, comme bien d’autres ruraux en Syrie. Le clivage contemporain passe moins par les religions que par le binôme villes/campagnes. La politique du parti Bass a longtemps été perçue comme favorable aux campagnes, en témoigne l’insurrection des années 80, sunnite et urbaine, non suivie par les sunnites ruraux. Depuis, le contexte a beaucoup changé, une forte inflexion libérale remplace la vieille tradition socialiste bassiste, ce qui paupérise les campagnes et concentre les richesses sur un axe urbain Damas-Alep. L’insurrection actuelle est partie de Dera qui ressent durement les effets de la nouvelle économie. Le mécontentement quasi général à l’égard d’un appareil d’État qui pille les ressources du pays, concerne également un certain nombre d’Alaouites toujours dans la pauvreté. Cependant, le soulèvement actuel, essentiellement sunnite, tend à considérer que tous les Alaouites sont coupables de soutien au pouvoir, au point d’obliger les quelques Alaouites qui souhaiteraient eux aussi se révolter, à faire cause commune avec leur communauté. Les Alaouites se sentent pris au piège par le pouvoir d’Assad.

Dans ce contexte, quel peut-être l’avenir des Alaouites ?

Spontanément, de nombreux spécialistes, évoquent, en cas de succès de la rébellion, un replis du pouvoir d’Assad dans le bastion traditionnel alaouite, dans leur montagne[24] proche du littoral méditerranéen. Nous pourrions dans cette hypothèse déboucher sur une solution à la Yougoslave. La Syrie éclaterait en plusieurs micro-Etats dont un État alaouite littoral avec Lattaquié comme capitale. Ce micro-Etat bénéficierait d’un aéroport (Lattaquié), d’un port (Tartous où se trouve la base russe) et de richesses agricoles.

Cette situation a déjà été expérimentée sous le mandat français de 1922 (création du territoire des Alaouites) à 1939, date de son rattachement à l’État syrien[25]. A l’époque, le grand père d’Assad, Ali Sulayman al-Assd était partisan du séparatisme. Les Assad ont toujours entretenu cette peur de l’Autre, cette mémoire de persécution.

Cette solution du réduit est certes envisageable, tant la crainte d’une revanche sunnite[26] est forte chez les Alaouites, mais comment pourrait-elle être viable ? Aucune entité politique sur une base mono communautaire n’a jamais été couronnée de succès au Proche-Orient : au Liban, l’État maronite crée par la France a échoué, en Israël, les Juifs doivent de plus en plus compter avec la démographie palestinienne à l’intérieur même de leur État.

Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que le régime Assad est soutenu par d’autres minorités religieuses, notamment les minorités chrétiennes[27]. De nombreux chrétiens ont émigré ces dernières années en découvrant la supercherie d’un régime baathiste qui prétendait protéger les minorités. Pris au piège par le pouvoir, craignant les dangers d’un éventuel futur État islamiste intolérant à leur égard, les chrétiens, collectivement, n’ont d’autres choix que d’être avec le pouvoir ou partir – pour ceux qui le peuvent. Que deviendraient-ils dans l’hypothèse d’un réduit alaouite ?

L’autre hypothèse est celle du succès de la révolte actuelle contre le pouvoir Assad. Or, nous le savons, une bonne partie de ces insurgés est gagnée à la cause salafiste, le grand courant montant des révoltes arabes. Le monde sunnite, qui en Syrie a été longtemps divisé sciemment par les Assad, est en train de s’unir, certes avec une forte coloration islamiste, voire salafiste. Leur rêve est bien d’instaurer un régime de tendance théocratique peu enclin au respect des autres minorités religieuses. C’est bien la grande crainte des Alaouites, qu’ils soient ou non volontairement soutien du régime d’Assad. Nous risquons avec ce cas de figure d’avoir en Syrie une situation anarchique grave, non seulement pour le pays lui-même mais aussi pour l’ensemble de la région. La Syrie de demain sera-t-elle encore dans l’ « arc chiite » ou totalement dans le monde sunnite ?

De toute manière l’édifice construit par Assad ne pouvait se perpétuer très longtemps ne serait ce qu’avec les inévitables évolutions sociétales. Avec le pouvoir et une vie plus citadine, les Alaouites ont désormais des comportements différents et ce dans de nombreux domaines. De nombreux jeunes choisissent d’autres carrières que le métier militaire , ce qui laisse de plus en plus de place aux sunnites dans l’armée. Un certain embourgeoisement les fait entrer récemment dans une transition démographique qui a terme donnera l’avantage aux sunnites : la fécondité alaouite est actuellement entre 2 et 2,5, moitié moins que celle des sunnites. La démographie est un facteur cléf des évolutions dont on ne tient pas toujours assez compte !

Rêvons ! La solution passe par la sauvegarde d’un État unitaire syrien, où la sagesse des uns et des autres l’emporterait sur les réflexes identitaires d’exclusion. Pour les Alaouites, est-ce bientôt la fin d’une « belle » parenthèse de 50 ans de pouvoir et l’assurance de replonger dans la misère et la persécution traditionnelles, ou l’espoir d’une intégration dans un nouvel État syrien aspirant à la démocratie ?

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Environ 80% d’une population estimée à 23 millions au début du conflit. Les Alaouites ne sont que 10% de la population soit entre 2 et 2 millions et demi d’habitants. D’autres Alaouites se trouvent en Turquie (une importante minorité de  près d’un million dans la province de Hatay (ex Sandjak d’Alexandrette que la France avait cédé à la Turquie en 1939) autour d’Antioche que certains confondent avec des Alevis, et environ 100 000 dans le nord-Liban – ce qui déplace d’ailleurs le conflit ici-.

 

 

 

 

[2] La guerre est de nature politique ( prendre ou garder le pouvoir) mais aussi religieuse (régime alaouite soutenu par l’Iran chiite et le Hezbollah libanais, contre l’Armée Syrienne Libre composée essentiellement de sunnites et soutenue par les monarchies du Golfe qui prône un islam fondamentaliste.

 

 

 

 

[3] C’est le cas par exemples de Catafago chancelier du consulat général de Prusse en 1848, ou de René Dussaud « histoire et religion des Nosairîs » 1900- orientaliste français 1868-1958.

 

 

 

 

[4] Ce n’est pas sans rappeler les ragots qui circulaient dans l’antiquité romaine à l’égard des premiers chrétiens.

 

 

 

 

[5] Ali est considéré comme l’incarnation de Dieu.

 

 

 

 

[6] Mahomet n’est que le « voile » qui masque le « sens » (Ali).

 

 

 

 

[7] Cette trinité est celle du 7e et dernier cycle. Pour le 1er cycle, il s’agissait d’Abel, d’Adam et de Gabriel, pour le 6e :Pierre, Jésus et Ruzbih b. Marzuban ( ?). Voir Bruno Paoli, Des Alaouites de Syrie : un autre islam, in Les carnets de l’Ifpo, en ligne sur  « la recherche en train de se faire à l’Institut Français pour le Proche-Orient : http://ifpo.hypotheses.org/4575

 

 

 

 

[8] Certains orientalistes pensaient qu’il s’agissait là d’une trace d’influence importante du christianisme, en fait, l’on penche actuellement pour une réminiscence de « l’antique gnosticisme astral de l’Orient » : Fabrice BALANCHE : « les Alaouites, une secte au pouvoir » Outre-Terre 2, 14, 2006, pp.73-96.                  

 

 

 

 

[9] Les quelques mosquées présentes ont été construites par des pouvoirs extérieurs, ottomans, pouvoir central syrien.., mais elles demeurent vides. L’équivalent de la mosquée serait ici plutôt le tombeau d’un chef religieux (cheikh) en pleine campagne, tombeau autour duquel on se rassemble régulièrement avec chants et danses.

 

 

 

 

[10] Le plus souvent dans la maison du chef religieux du village.

 

 

 

 

[11] Que l’on ne se méprenne pas avec un jugement progressiste à l’occidental. Traditionnellement, la femme alaouite est mal traitée, mal considérée, à elle les durs travaux. Elle n’est pas jugée digne d’accéder aux secrets de la religion. Une conséquence de cette condition c’est qu’elle n’a pas besoin d’être voilée. Se souvenir que l’argument traditionnel du voile féminin c’est celui de la sauvegarde de sa dignité de musulmane. De fait, la femme alaouite « bénéficie » d’une plus grande liberté de mouvement que la femme musulmane.

 

 

 

 

[12] La gnose, c’est le salut par la connaissance.

 

 

 

 

[13] Ces 10e et 11e sont donc les deux derniers imams « visibles», le 12e a été occulté.

 

 

 

 

[14] La Taqiya prend appui sur une lecture coranique :Sourate Les abeilles, XVI, 106.

 

 

 

 

[15] Le pouvoir syrien ne se revendique pas pour autant de l’alaouisme.

 

 

 

 

[16] On dit aussi, “ceux qui exagèrent”.

 

 

 

 

[17] Daniel Pipes « the Alawi capture of power in Syria”, Middle Eastern Studies, 1989.

 

 

 

 

[18] Cf Sabrina MERVIN, « processus de chiitisation », in La Syrie au présent de Baudoin DUPRET, pp. 359-363.

 

 

 

 

[19] C’est toute l’épopée de Laurence d’Arabie.

 

 

 

 

[20] De manière disproportionnée à leur poids démographique,- environ 12% de la population syrienne de l’époque-  ils ont alimenté plus de la moitié des 8 bataillons d’infanterie du Levant.

 

 

 

 

[21] Les aspects socialistes du Bass plaisaient aux Alaouites encore très pauvres

 

 

 

 

[22] De nombreux chrétiens figurent parmi les fondateurs du parti Bass.

 

 

 

 

[23] Hafiz ibn Ali ibn Sulayman al-Assad, (oct. 1930), 2e d’une famille de 5 enfants issu du village de Qardaha près de la frontière avec la Turquie.

 

 

 

 

[24] « Gabal al-alawiyyin » : la montagne des Alaouites.

 

 

 

 

[25] Ce fut aussi le cas pour l’État druze. Voir le n° de janvier-février 2013 de la revue Carto

 

 

 

 

[26] L’hostilité sunnite à leur égard tient surtout au favoritisme du pouvoir qui a généreusement distribué les postes aux Alaouites.

 

 

 

 

[27] Alors qu’ils étaient près de 25% au début des années 60, ils sont à peine 10%  de la population de nos jours. La minorité kurde, musulmane sunnite, non arabe, dans le nord-est près de la frontière turque, ne prend pas vraiment part au conflit, elle en profite pour cérer les conditions de son autonomie à la manière des Kurdes irakiens.