Pôle Stratégie

 

Nul n’est prophète en son pays. David Galula, le plus grand stratégiste français de la contre-insurrection, a été ignoré en France jusqu’à ce que le général américain David Petraeus mette sa théorie en pratique en Irak et en Afghanistan. Voici une brève biographie de Galula.

            I. De l’Afrique française du Nord à la Libération

            David Galula est un stratégiste français, né à Sfax, Tunisie, le 10 janvier 1919, fils d’Albert Galula et de Julie Cohen. Le 28 octobre 1924, la famille Galula obtient la nationalité française en vertu du décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui accordait la citoyenneté française aux Israélites d’Algérie. En 1926, la famille Galula émigre au Maroc. Le jeune David intègre le lycée Lyautey à Casablanca en 1930. Il prépare Saint-Cyr à Paris en 1938.

            En octobre 1939, il intègre l’École militaire de Saint-Cyr, promotion 126, Amitié franco-britannique,  1939-1940. La guerre réduit sa scolarité à six mois.

            Il est rappelé à Aix-en-Provence après l’armistice du 22 juin 1940. En avril 1941, il commence une scolarité complémentaire de quatre mois à Aix-en-Provence, pour achever sa formation de saint-cyrien. Il est radié des cadres de l’armée le 2 septembre 1941 en vertu de la loi antisémite de Vichy.

            Il part en mission spéciale à Tanger en 1942. Il rejoint donc l’Afrique du Nord et l’armée d’Afrique ; il est réintégré par le général Giraud comme lieutenant en juillet 1943. Il combat avec la 9e Division d’Infanterie Coloniale de la 1e Armée française pour libérer l’île d’Elbe (17-19 juin 1944). C’est l’opération Brassard. Il reçoit une citation pour sa bravoure sous le feu ennemi et il est promu lieutenant le 19 juin 1944 avec effet rétroactif au 20 mars 1942. Il participe ensuite à l’opération Dragoon (débarquement en Provence) et combat pour la libération de Toulon. Il participe à  la libération de la France.

            II. Le soleil se lève à l’Est

            En octobre 1945, il part en Chine comme assistant-attaché du général Jacques Guillermaz (1911-1998), sinologue réputé. De 1946 à 1949, il est en poste à l’ambassade de France à Pékin. En avril 1948, envoyé en mission à l’intérieur de la Chine, il est capturé par les communistes ; il observe et étudie leurs méthodes de contrôle et d’endoctrinement des populations. Il est promu capitaine en juillet 1948. Lors d’une réception diplomatique à l’ambassade de France, en septembre 1948, David Galula rencontre une jeune Américaine, diplômée de l’université du Minnesota et employée du département d’État américain, Ruth Morgan. La jeune femme tombe éperdument amoureuse du militaire français et, malgré les conseils de ses amies, qui se méfient de la réputation de légèreté des Français, elle l’épouse le 14 août 1949. Galula parle anglais et Ruth se met à étudier le français.

            Au printemps 1949 et en septembre 1950, Galula fait partie de la commission spéciale des Nations Unies sur les Balkans (UNSCOB) et il est envoyé comme observateur de l’ONU à la fin de la guerre civile en Grèce.

            De 1951 à 1956, il est attaché militaire à Hong Kong, où il rencontre le général William C. Westmoreland, qui fut commandant en chef américain au Vietnam du Sud de 1965 à 1968. Hong Kong est un véritable observatoire des révolutions du Sud-Est asiatique, avec la guerre d’Indochine et les insurrections en Malaisie et aux Philippines. En avril 1955 se tient la fameuse conférence de Bandung, en Indonésie, où 29 pays du Tiers Monde entrent en scène pour condamner le colonialisme en général et la politique française en Tunisie, en Algérie et au Maroc en particulier.

            En septembre 1955, Galula participe à la conférence de Manille aux Philippines sur la contre-insurrection. Il quitte Hong Kong en février 1956 et rentre alors en France. Après quelques mois de congé, il demande à servir en Algérie, où il compte mettre en application ses connaissances sur la contre-insurrection acquises en Asie.

            III. De l’Algérie à la théorie de la contre-insurrection

            Galula arrive en Algérie le 1er août 1956. De 1956 à 1958, il participe aux opérations de pacification. Il commande d’abord la 3e compagnie du 45e  Bataillon d’Infanterie coloniale (BIC), puis il est promu commandant en second du 45e  BIC, le 2 avril 1958. Il applique ses méthodes de contre-insurrection en Grande Kabylie, dans le Djebel Mimoun.

            Le 1er août 1958, il est affecté à l’État-Major de la Défense nationale en qualité de lieutenant-colonel. Le 21 avril 1959, c’est la naissance de Daniel, le fils adoptif de David et de Ruth.

            En février 1960, Galula est envoyé pour six mois à Norfolk, Virginie, pour suivre les cours de l’Armed Forces Staff College. Il soutient sa thèse sur On the Conduct of Counter-Revolutionary War, prolégomènes à Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice.  

            Le 30 septembre 1961, le Harvard Center for International Affairs s’intéresse à Galula qui demande à être détaché comme visiting fellow à Harvard. La hiérarchie militaire refuse  et le 27 décembre Galula demande un congé sabbatique sans solde de 3 ans pour rejoindre Harvard comme Research Associate, à partir d’avril 1962. Le 29 décembre 1961, Galula reçoit la Légion d’honneur. Ses supérieurs le notent ainsi : « un esprit vif et bouillonnant, parfois un peu brouillon mais toujours efficace. Ne manquant ni d’initiative, ni d’originalité, Galula gagne à ne pas être bridé. [Il] est à ne pas perdre de vue dans l’intérêt de l’armée. »[1]

             Car les offres étrangères arrivent. En 1962, la compagnie pétrolière BP lui propose un emploi, à condition de prendre la citoyenneté américaine. Galula refuse : « Plutôt être pauvre que de renoncer à ma citoyenneté française », déclare-t-il. À l’initiative de Westmoreland, du 16 au 20 avril 1962, il est conférencier invité, par la RAND Corporation à un symposium sur la contre-insurrection au Center for International Affairs à Harvard. Il se met alors à écrire Counterinsurgency à Harvard, où il reste deux ans. À la demande d’un des membres de la RAND, Stephen Hosmer, qui l’avait remarqué au symposium sur la contre-insurrection, il commence à écrire le 1er octobre 1962 un rapport intitulé Pacification in Algeria, 1956-1958, rapport tenu secret jusqu’en 2004, et publié par la RAND en 2006.  Le 2 juillet 1963, il termine Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice. Il soumet le manuscrit à l’attaché militaire français à Washington. Le 31 août le contrat de Galula avec Harvard prend fin. Et le 30 septembre 1963, c’est aussi la fin de son contrat avec la RAND. Galula soumet alors à la RAND Pacification in Algeria comme mémorandum classifié. Il retourne en France en octobre.

            En janvier 1964, Counterinsurgency est imprimé par Praeger Security International, à Westport, Connecticut. En avril, Galula signe un contrat avec La Compagnie Française Thomson Houston ; il achète alors la maison familiale à La Norville, près d’Arpajon. Du 18 au 21 septembre 1964, il donne une série de leçons à l’Institute of Strategic Studies Conference, sur le thème : « Conflict and Co-existence in Asia ». Le 1er octobre 1964, le service actif de Galula prend fin. Il est transféré dans la réserve avec le grade de lieutenant-colonel à partir de 1965. Cette même année 1965, il publie, sous le pseudonyme de Jean Caran, un roman en français chez Flammarion, Les Moustaches du tigre, « récit caustique sur la puissance britannique à Hong Kong. »

             David Galula est mort le 11 mai 1967 à Arpajon, Essonne, d’un cancer du foie, à 48 ans. « Ce soldat intellectuel eut une vie brève mais extraordinaire », écrit son biographe, le colonel Alain Cohen. Son épouse Ruth lui survécut jusqu’en avril 2011.   

            En 2005, Praeger autorise une nouvelle édition de Counterinsurgency. La même année, la RAND autorise la publication de Pacification in Algeria pour le grand public, édition qui paraît en 2006, avec une préface de Bruce Hoffman.

            Counterinsurgency Warfare a été traduit et publié en français en 2008, aux Editions Economica, sous le titre : Contre-insurrection : Théorie et pratique, 218 p. Le général David Petraeus, qui a commandé l’École de guerre de Fort Leavenworth, avait rendu la lecture de ce livre de Galula obligatoire pour les stagiaires du Command and General Staff College. Le général Petraeus écrit dans la Préface, intitulée  David Galula, le Clausewitz de la contre-insurrection : « on peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle. […] Galula présente donc, comme Clausewitz, la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques du type de conflit dont il avait été témoin. […] tout comme le De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. […] Galula a reçu jusqu’ici un hommage plus appuyé de notre côté de l’Atlantique que dans son propre pays. La publication du présent ouvrage en français est donc une reconnaissance tardive de son importance. » Cette initiative américaine a favorisé la traduction française du livre par Philippe de Montenon. Voici la table des matières du livre :

            1. Nature et traits généraux de la guerre révolutionnaire.

            2. Conditions de la victoire de l’insurrection.

            3. Doctrine de l’insurgé.

            4. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « froide ».

            5. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « chaude ».

            6. De la stratégie à la tactique.

            7. Opérations.

            En avril 2016, les éditions Les Belles Lettres ont publié en traduction française Pacification en Algérie 1956-1958, 365 pages. La traduction est due à Julia Malye. Dans sa Préface, Julia Malye livre le précieux témoignage de Daniel Galula sur ses parents. L’ouvrage comporte quatre parties, qui forment un programme d’action :

             I. La scène.

            II. La lutte pour le contrôle de la population.

            III. La lutte pour le soutien de la population.

            IV. La guerre dans le secteur de Bordj Menaïel.   

 

Bibliographie

            GALULA, David, Contre-insurrection. Théorie et pratique, Préface du Général d’armée David H. Petraeus, Economica, 2008, 213 pages.

            GALULA, David, Pacification en Algérie, 1956-1958, Les Belles Lettres, 2016, 365 pages.

            COHEN, Alain A., colonel canadien, Galula : The Life and Writings of the French Officer Who Defined the Art of Counterinsurgency, Praeger, 2012, 347 pages, préface du lieutenant-colonel John A. Nagl.

            MATHIAS, Gregor, David Galula. Combattant, espion, maître à penser de la guerre contre-révolutionnaire, Economica, 2012, 191 pages.

 

                                                                                                         Bernard Pénisson

Vice président de Jacques Cartier, spécialiste de géostratégie, auteur d'une  Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.


[1] Cité par Philippe de Montenon, dans la Présentation de Contre-insurrection : Théorie et pratique, Economica, 2008, p. XX.

 

 

 

 

Compte rendu de l'ouvrage de Bernard Pénisson, Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.

 publié dans la revue  Stratégique, n° 107, novembre 2014, pp. 158-159, par Olivier ZAJEC

Bernard Pénisson ouvre en épigraphe son manuel d’histoire de la pensée stratégique par une citation de Saint Augustin : “ La paix des hommes, c’est la concorde bien ordonnée ; […] La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre ˮ. (La Cité de Dieu, XIX, 13). Belle manière, et pédagogique, de signifier que la stratégie, “ si elle sert à faire la guerre ˮ, pour reprendre en la décalant la célèbre formule d’Yves Lacoste, n’en reste pas moins prioritairement gouvernée par un souci d’équilibre et de hiérarchie. Équilibre des voies-et-moyens, hiérarchie des priorités : la dialectique stratégique introduit l’action de l’intelligence dans le combat, en reliant ce dernier aux intentions de long terme du décideur politique, qui recherche la concorde et l’ordre de la paix.

Le lecteur ne trouvera pas ici de longs développements sur la théorie stratégique : le premier chapitre, consacré aux “ définitions, principes et modèles ˮ, est volontairement cursif. Il ne dispense pas de la lecture du Traité de stratégie d’Hervé Coutau-Bégarie, dont l’influence et les exemples constituent par ailleurs, et de loin, la première des inspirations de Bernard Pénisson. Dans la longue galerie de portraits qui forme la substance de cet ouvrage, ce sont bien les stratèges et les stratégistes qui dévident le fil d’un récit pour le moins passionnant, lequel nous emmène de Sun Zi aux derniers livres blancs français de 2008 et 2013. 2500 ans d’intelligence, de pensée et de batailles : une telle ambition pourrait paraître démesurée, ou ne devoir être concrétisée qu’au prix d’impasses majeures. Le résultat est néanmoins une réussite. L’auteur parvient à dominer l’immense corpus qu’il a consulté en ordonnant avec bonheur l’aventure stratégique en deux parties principales. La première traite de la pensée stratégique chinoise, de la stratégie occidentale ancienne et médiévale et de la pensée stratégique européenne moderne, avant de se clore sur un chapitre entièrement consacré à Clausewitz. Un choix en forme de “ déséquilibre maîtrisé ˮ que l’on ne peut qu’approuver, et qui permet à l’auteur de rendre compte avec didactisme des grands pans de l’œuvre du Prussien, mais également, assez rapidement, des controverses récentes sur la notion de “ guerre absolue ˮ chez l’auteur de Vom Kriege : les interprétations d’Emmanuel Terray et de René Girard ne manquent pas à l’appel. La deuxième partie de cette Histoire de la pensée stratégique s’ouvre sur les “ nationalismes et impérialismes ˮ, formule qui englobe l’héritage de Napoléon, avant de mettre en regard deux écoles de stratégie continentale, celle de Moltke, et celle de l’École supérieure de guerre française. On trouvera, à propos de cette dernière, un développement bienvenu sur Jean Colin, auteur important que l’on gagnerait à mieux étudier. La stratégie maritime au temps des empires, les guerres totales et la stratégie nucléaire complètent l’ouvrage.

Il est évident que les manuels d’histoire de la pensée stratégique font toujours l’objet de critiques de forme : pourquoi privilégier tel auteur ou telle période ? Faut-il refaire le tour de la riche pensée européenne, ou s’ouvrir davantage à des horizons plus lointains ? Dans le cas présent, ce type de disputatio puriste tomberait à plat. L’ensemble de ce manuel est équilibré, et Bernard Pénisson, membre de l’Institut de Stratégie Comparée, fait œuvre utile avec ce compendium simple et clair, qui doit figurer dans la bibliothèque du stratégiste honnête homme, qu’il soit amateur ou professionnel.

Olivier ZAJEC

[Maître de conférence en science politique, Université Jean Moulin-Lyon III ; chargé de recherches à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), Paris ; professeur à l’École de Guerre]

 

Véritable synthèse de la pensée des grands stratèges à travers l'histoire, cet ouvrage offre au lecteur, grand public comme étudiants soucieux de comprendre l'actualité géopolitique, une initiation claire et solide à la culture générale stratégique.

Chaque théorie est précédée d'une biographie de son auteur, car la pensée, même startégique, n'est jamais désincarnée. Elle reflète l'expérience et la culture des stratégistes présentés, depuis Sun Zi jusqu'au général Poirier, en compagnie de Thucydide, César, Machiavel, Richelieu, Clausewitz, Moltke, Foch et de bien d'autres.

De nombreux extraits et citations complètent l'ouvrage pour proposer au lecteur, au sein de cette pensée mouvante, quelques repères solides, les invariants de la stratégie, qui lui offriront des bases de réflexion.

Bernard PENISSON est agrégé de l'Universsité, docteur en histoire, auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale et membre de l'Institut de Startégie et de Conflits. Ancien professeur à l'Université de Saint-Boniface (Manitoba, Canada), il enseigne la stratégie militaire à l'ESCEM de Tours-Poitiers (France Business School).

 

Résumé de la conférence proposée par Bernard Pénisson, agrégé, docteur en histoire et auditeur de l’IHEDN, à l’Institut Jacques Cartier, le 17 novembre 2008.

Pourquoi s’intéresser encore à Carl von Clausewitz au XXIe siècle ? Critiqué par les uns comme responsable de la conduite des deux Guerres mondiales en tant que guerres totales, encensé par les autres comme le plus grand théoricien de la guerre, Clausewitz reste-t-il toujours au cœur de la réflexion stratégique actuelle ?

Clausewitz (1780-1831) a vécu à une époque où l’on passe des guerres limitées de l’Ancien Régime aux guerres révolutionnaires et nationales qui tendent à la guerre totale. Il s’est heurté à Napoléon, « le dieu de la guerre », en 1806 lors de la campagne d’Iéna, et en 1812 lors de celle de Russie. Il devient ensuite directeur de l’École de guerre de Berlin (1818-1830). Ses sources d’inspiration sont aussi bien Frédéric II et Scharnhorst que Kant et Montesquieu, sans oublier Napoléon pour l’expérience du terrain.

L’apport fondamental de Clausewitz à la pensée stratégique dans son traité De la guerre (Vom Kriege), publié après sa mort, en 1832, consiste en une analyse originale du phénomène de la guerre, cette « étonnante trinité » qui met en relation permanente les trois sommets d’un triangle : d’abord le peuple et ses passions, ensuite l’armée, son caractère et son intelligence, et enfin l’État et ses objectifs politiques. La guerre est aussi le domaine de la friction, du danger, de l’incertitude et du hasard. La guerre, qui est un instrument subordonné de la politique, aurait donc pour but l’anéantissement de l’ennemi, ce qui signifie surtout qu’il faut placer l’adversaire dans l’impossibilité de poursuivre le combat ; il faut tuer le courage et la volonté de l’État adverse plutôt que ses guerriers.

Clausewitz a été fortement influencé par la méthode napoléonienne. Certains stratèges font du général prussien un adepte de l’offensive à outrance. Or Clausewitz accorde dans le traité De la guerre le primat à la défense active, formée de contre-offensives menées contre un ennemi qui vient d’atteindre « le point culminant » de son attaque. Il est aussi un brillant théoricien de la guerre populaire au point d’influencer Mao Zedong. Il a également inspiré les stratèges de la dissuasion nucléaire par son analyse pénétrante de la montée aux extrêmes et sa référence sous-jacente à la notion de guerre absolue. Le premier extrême est constitué par une violence réciproque qui peut devenir sans limites, pour imposer sa loi politique ; le deuxième extrême, c’est la lutte réciproque jusqu’à l’anéantissement militaire, voire politique, de l’adversaire ; le troisième extrême est représenté par l’escalade réciproque des moyens et des volontés. La guerre absolue, qu’il ne faut pas confondre avec la guerre totale, est un concept philosophique qui sert de point de repère à celui qui veut comprendre le phénomène de la guerre. La guerre absolue échappe au contrôle du pouvoir politique, auquel elle substitue sa propre logique, tout en n’obéissant qu’à sa propre grammaire.

Un grand débat agite enfin les commentateurs français de Clausewitz : la guerre absolue, concept d’analyse théorique, peut-elle devenir réelle ? Raymond Aron, l’optimiste, répond par la négative ; pour lui, la logique de la politique doit toujours prédominer sur la grammaire de la guerre. Emmanuel Terray, le réaliste, estime que la guerre absolue est possible lorsque la conduite de la guerre réelle échappe au contrôle du pouvoir politique. René Girard, le pessimiste, croit à l’inévitabilité de la guerre absolue, dans la mesure où « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »

On peut conclure cet exposé en citant la phrase de Jean Guitton dans son livre La pensée et la guerre, (1969): « Si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »

 

1-  La paix est-elle possible en Palestine ? par Jean-Henri CALMON (conférence)     


2- Portraits de Pechkoff (1884-1966) par Francis HURE
    

 
3- Les défis de la bioéthique par Alain Claeys (conférence)
    


4- Le courage du bon sens pour construire l’avenir autrement par Michel GODET
    

 5- Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? par Bernard Pénisson (conférence)    

6-Ces Messieurs de Saint Savin par Frédéric DEBIAIS 

7- La volonté de puissance par  J-Y MEZERETTE 

8- Histoire du café par Jean-Pierre CLEMENT 

9- Eloge de l’individualité par Ph.SOUAl 

10- La Chine pâr J.-P. RAFFARIN et Cl. CHANCEL 

Les défis de la bioéthique Alain Claeys

Synthèse de la présentation donnée le 6 novembre 2009 par Alain Claeys, député-maire de Poitiers, Président de la commission parlementaire en charge du projet de loi prévu pour 2010. Résumé par Stéphanie Avril

 À la veille d’une révision de son cadre législatif, Alain Claeys a tracé un portrait des principes et nouveaux enjeux relatifs à la recherche sur le vivant et à ses applications. 

Apparue en 1947, lors du procès de Nuremberg, la bioéthique renvoie à la protection de l’être humain dans sa dignité et son identité. Depuis 1994, la loi relative au don et à l’utilisation des éléments du corps humain a posé les premiers jalons du droit actuel parmi lesquels figure le principe d’indisponibilité du corps humain, visant à interdire la vente d’organes. C’est en 2004, lors de la première révision de la loi sur le don médical et l’assistance à la procréation, que le terme de bioéthique apparaît pour la première fois en droit français. Dans son acceptation prescriptive, la bioéthique se décline selon trois principes fondamentaux : le droit du chercheur en biologie et en médecine, le droit du patient à disposer librement de son corps, et le droit du corps humain, dont l’intérêt doit prévaloir sur celui de la société et de la science.  

La recherche cellulaire 


La connaissance des cellules, et plus particulièrement celles touchées par les mécanismes de la dégénérescence, constitue un enjeu scientifique majeur. Qu’elle concerne les cellules souches adultes, embryonnaires et aujourd’hui, celles passant du stade adulte au stade embryonnaire, les cellules souches pluripotentes induites (iPS), il convient mieux de parler de recherche médicale plutôt que de recherche fondamentale. L’objectif de cette médecine réparatrice émergente consiste à remplacer des cellules malades, détruites après traitement, par ces nouvelles cellules aux potentialités plus grandes. Autorisé depuis 2002 à partir de cellules surnuméraires, ce domaine de recherche s’opère en France sous le contrôle de l’Agence de Biomédecine, dont le rôle consiste à maintenir ses applications dans un cadre strictement thérapeutique.

  

La procréation médicalement assistée

 


A l’heure actuelle, le recours à la transplantation d’un embryon n’est admis que pour des raisons médicales liées à l’infertilité et uniquement au sein d’un couple hétérosexuel. La procréation médicalement assistée, et en particulier la gestation pour autrui (GPA) fait débat en France tandis qu’elle s’observe déjà dans certains pays frontaliers et au-delà. L’apparition de cette nouvelle pratique place la filiation dans un rapport contractuel et engendre une marchandisation du corps de la femme. D’autre part, le statut de l’embryon puis du nouveau-né est remis en question. À cette instrumentalisation du progrès scientifique, la bioéthique préfère l’adoption, une alternative dont il faut rapidement repenser le processus.

  

Le code génétique

 


Grâce à l’informatique, une révolution biotechnologique est en marche. Ainsi, la recherche sur le génome humain, la thérapie génétique ou encore les neurosciences sont autant de nouveaux champs d’expérimentation. Parmi ses applications, la thérapie génétique permet à présent des diagnostics pré-implantatoires sur l’embryon. En France, trois centres (Clamart-Neker, Strasbourg et Montpellier) sont autorisés à formuler ces diagnostics qui nécessitent un encadrement strict, sous peine de dérives eugénistes. Toutefois, la mise à disposition sur Internet de tests génétiques dont l’objectif premier est marchand, menace le principe de respect de la dignité humaine. En 2006, ce problème a été examiné par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) au niveau des cellules souches et autres lignées cellulaires. En outre, l’encadrement des sentiers de la recherche sur le cerveau est sujet à controverse alors qu’elle sert déjà des fins juridiques outre-atlantique.

  

Écrire a priori une législation adaptée à la recherche publique et caractérisée par un attachement à la notion de gratuité du corps, tels sont les enjeux de la bioéthique ; son rôle devra être déterminant, au regard du basculement des valeurs du qualitatif vers le quantitatif engagé, depuis la prise de conscience du pouvoir démesuré que la science offre aujourd’hui à l’homme, sur son propre devenir.   

 

La paix est-elle possible en Palestine ?

Jean-Henri CALMON     

Conférence donnée à l’Institut Géopolitique et Culturel Jacques Cartier, le 29 Janvier 2009, par Jean-Henri CALMON, Agrégé de l’Université, historien, politologue, président de la Commission d’information de la Centrale de Civaux.

Résumé  

JHC compare le territoire de la Palestine à ceux du Poitou-Charentes et de la Vienne. Il fait un rapide retour sur l’histoire. Les Juifs sont chassés de Palestine en 135 après JC, les Arabes y arrivent au début du Vile siècle. En 1880, la Palestine compte 500 000 Arabes et 35 000 Juifs. Il montre que la création d’un Foyer National Juif (1922) et d’Israël (1948) contrevenait au principe, édicté par la SDN et par l’ONU, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais les souffrances infligées à la communauté juive par les nazis justifiait, aux yeux de l’ONU, la création de l’État hébreu, programmé depuis le début du siècle [en 1948, il y a 1350 000 Arabes et 650 000 Juifs dans la Palestine historique]. Les États arabes s’opposent à ce qu’ils considèrent comme une injustice, ce qui explique les guerres qui s’ensuivent. Celle des six jours (1967) a des conséquences incalculables : Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-est, le Golan, le Sinaï, sont occupés par Israël (Le Sinaï sera restitué à l’Égypte en 1982) et des colonies juives sont implantées sur ces territoires. Cette colonisation constitue un des problèmes majeurs à résoudre aujourd’hui avec les réfugiés (4 millions dans les pays voisins),les frontières, l’eau, Jérusalem.  

En 1988 Arafat annonce que les Palestiniens acceptent de créer un État conformément aux résolutions antérieures de l’ONU sur les 23 % du territoire qu’on veut bien leur concéder, c’est reconnaître, de facto, l’existence d’Israël. Les accords d’Oslo vont dans ce sens et donnent une date butoir pour y parvenir : 1999. Mais Israël fait tout pour retarder cette échéance :il se retire de Gaza, tout en maintenant l’isolement de ce territoire, isole par la construction d’un mur la Cisjordanie où la colonisation se poursuit et où les vexations et humiliations à l’endroit des Palestiniens se multiplient. Les tergiversations du gouvernement israélien à accepter la création de l’Etat palestinien ont permis au Hamas, mouvement extrémiste qui refuse de reconnaître l’Etat hébreu, de s’implanter en Palestine, et de s’opposer à l’Autorité palestinienne qui souhaitait l’exécution rapide des traités. En 2007, le Hamas prend le pouvoir à Gaza et en chasse les représentants du président palestinien, Mahmoud Abbas. Le Hamas souhaite faire de Gaza une vitrine de son savoir faire mais il faut, pour cela, qu’Israël mette fin au blocus du territoire. Il espère l’obtenir en suspendant les tirs de roquettes et d’obus de mortier sur son voisin et accepte, à cet effet, la trêve négociée par l’Egypte le 19 juin 2008. N’ayant pas obtenu satisfaction, il reprend ses tirs(qui n’avaient pas complètement cessé) avec les conséquences militaires dramatiques auxquelles nous assistons en ce moment même.  

Jh C montre qu’en dépit de la Feuille de route, de la conférence d’Annapolis, la communauté internationale, et d’abord les États – Unis, n’a pas eu le courage de forcer Israël à respecter ses engagements. L’Union européenne qui assure, à plus de 50%, l’aide matérielle au peuple palestinien, a manqué de fermeté à l’égard d’Israël. En revanche, il se félicite des propositions extrêmement novatrices faites en 2002, et renouvelées en 2007 par la Ligue arabe unanime, les 22 États, la composant étant disposés à reconnaître Israël. Il s’étonne du silence médiatique qui entoure cette résolution.  

En conclusion Jh C estime que Barack Obama sera, en matière de politique étrangère, jugé sur sa capacité à régler ce problème qui commande tous les autres au Moyen Orient et dont dépend la paix du monde. Il rappelle que le droit à l’existence, pour Israël, n’est bien sûr, pas négociable.  

PALESTINE : de quoi parle-t-on ? (comparaison territoriale + densité)
PALESTINE = ISRAËL + CISJORDANIE+ GAZA
un territoire légèrement supérieur en superficie à la région Poitou-Charentes (1500 km2 de plus)
ISRAËL = un territoire inférieur de 4740 km² à la région- d = 337
CISJORDANIE = territoire inférieur de plus de 1000 km2 à celui du département de la Vienne – d = 335.
GAZA f un territoire de 360 km2 soit 19 fois plus petit que le département de la Vienne. La densité la plus élevée du monde : 3601 !    

Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? Bernard Pénisson

Conférence donnée à l’Institut Géopolitique et Culturel Jacques Cartier, le 17 novembre 2008, par Bernard Pénisson, agrégé et docteur en histoire, et auditeur de l’IHEDN.

Résumé  

Pourquoi s’intéresser encore à Cari von Clausewitz au XXIe siècle ? Critiqué par les uns comme responsable de la conduite des deux Guerres mondiales, encensé par les autres comme le plus grand théoricien de la guerre, Clausewitz reste-t-il toujours au cœur de la réflexion stratégique ?
Après une brève biographie de Clausewitz (1780-1832), qui s’est heurté à Napoléon en 1806 lors de la campagne d’Iéna, et en 1812 lors de celle de Russie, avant de devenir directeur de l’École de guerre de Berlin, le conférencier retrace les sources d’inspiration du général prussien, qui sont aussi bien Frédéric II et Scharnhorst que Kant et Montesquieu, puis il esquisse le plan et l’objectif du Traité De la guerre ( Vom Kriege).  

Vient alors l’étude fondamentale de la nature de la guerre, cette « étonnante trinité » qui met en relation permanente le peuple, l’armée et l’État. La guerre est aussi le domaine de la friction, du danger, de l’incertitude et du hasard. La guerre, qui est un instrument subordonné de la politique, aurait donc pour but l’anéantissement de l’ennemi, ce qui signifie surtout qu’il faut placer l’adversaire dans l’impossibilité de poursuivre le combat.  

Clausewitz, dont certains font un adepte de l’offensive à outrance, accorde dans son Traité le primat à la défense active, formée de contre-offensives menées contre un ennemi qui vient d’atteindre « le point culminant » de son attaque. Il est aussi un brillant théoricien de la guerre populaire au point d’influencer Mao Zedong. Il a également inspiré les stratèges de la dissuasion nucléaire par son analyse pénétrante de la montée aux extrêmes et sa référence sous-jacente à la notion de guerre absolue. Le premier extrême est constitué par une violence réciproque qui peut devenir sans limites ; le deuxième extrême, c’est la lutte réciproque jusqu’à l’anéantissement de l’adversaire ; le troisième extrême est représenté par l’escalade réciproque des moyens et des volontés. La guerre absolue, qu’il ne faut pas confondre avec la guerre totale, est un concept philosophique qui sert de point de repère à celui qui veut comprendre la guerre.  

Un grand débat agite enfin les commentateurs français de Clausewitz : la guerre absolue, concept d’analyse théorique, peut-elle devenir réelle ? Raymond Aron, l’optimiste répond par la négative ; pour lui, la logique de la politique doit toujours prédominer sur la grammaire de la guerre. Emmanuel Terray, le réaliste, estime que la guerre absolue est possible en échappant au contrôle du pouvoir politique. René Girard, le pessimiste, croit à son inévitabilité, dans la mesure où « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »  

Le conférencier termine son exposé en citant Jean Guitton : « Si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. » La pensée et la guerre.