sécularisation

 

    4 eme partie : Bilan à la veille de la Grande Guerre

    L’enquête générale de 1913 est la première qui ait été conservée et cela nous permet de dresser un bilan sur plus d’un siècle d’évolution. Nous disposons d’indications sur la pratique, masculine surtout, sur les mentalités et sur les ruptures dans certains cas. Nous avons aussi, grâce à l’Ordo, un tableau de l’encadrement pastoral, bien diminué par rapport à 1875-1876. Dans le doyenné de Celles-sur Belle, des communes à majorité protestante comme Beaussais ou Vitré ne sont plus mentionnées depuis longtemps dans les documents officiels. Et, pour les six paroisses, correspondant en fait à douze communes, il n’y a que trois desservants. Ce doyenné est le cas extrême mais la situation est presque comparable à l’échelle de la région : 31 desservants pour 51 paroisses, mais 72 communes.

    1- Nous pouvons étudier la pratique sur deux plans : l’assistance à la messe dominicale et la communion pascale.

    Ajoutons que la pratique dominicale pouvait, dans certaines paroisses, varier suivant les saisons, période de grands travaux ou calme relatif. Ainsi, à Ensigné, Leparoux note, au début du siècle, qu’il a 15 à 20 personnes à la messe en été et de 20 à 30 l’hiver. Sans doute, la participation des femmes était-elle considérée comme acquise car l’enquête ne porte que sur la participation masculine à la messe. Les résultats sont édifiants : un homme à Verrines, une quinzaine à Tillou. A Séligné, quelques hommes assistent à la messe lors des grandes fêtes ; à Pioussay, le nombre s’élève à 150 les jours de fête. Les chiffres sont tout aussi éloquents pour les communions pascales : de un à Montigné (une annexe) à 20 à La Foye Monjault. Le contraste entre la pratique masculine et la pratique féminine est patent à Prahecq : 4 hommes et 70 femmes ou à Brioux, respectivement 15 et 165. Les hommes ont déjà déserté les églises. Des missions peuvent avoir un effet bénéfique : à Mougon, après la mission de 1913, le nombre de communiants est passé de 9 à 15 ou 20. Mais, les missions antérieures : Verrines en 1911 ou Javarsay en 1908, ne semblent pas avoir eu des conséquences dignes d’être notées en 1913 ; à plus forte raison quand ces missions (dix autres cas) ont eu lieu au XIXe siècle.

      paroisses
      messe
      communiants
      communiantes
      population
      Beauvoir-sur Niort
      4
      6
      54
      600
      Le Cormenier
      2
          304
          La Cigogne
          3
          3
          22
          186
          La Foye Monjault
            20
            100
            808
            Prahecq
            4 ou 5
            4
            70
            973
            Brûlain
            6
            7 ou 8
            40
            763
            Fors
            6 ou 7
            6 ou 7
            40 à 50
            746
            Vouillé
              10
              30
              559
              Brioux
              12
              15
              165
              1164
              Paizay-le Chapt
              4
              4
              12
              561
              Aubigné
              2 ou 3
                  431
                  Fontenille
                  une douzaine
                  14
                  26
                  235
                  Gournay
                  une dizaine
                      729
                      Javarsay
                      12 à 15
                      15
                      85
                      806
                      Loubillé
                      une dizaine
                          752
                          Tillou
                          une quinzaine
                              651
                              Pioussay
                              50
                              30 + 25*
                              130 + 40*
                              767
                              Périgné
                              une dizaine
                              4
                              30
                              1319
                              Séligné
                              parfois
                              12
                              20 à 25
                              257
                              Le Vert
                              8
                                  277
                                  Fressines
                                  1
                                      113
                                      Mougon
                                      15 à 20
                                          395
                                          Verrines
                                          4
                                          4
                                          29
                                          291
                                          Montigné
                                            1
                                            8
                                          • Garçons et fillettes sont comptés séparément.

                                            2- Un autre critère pourrait être le respect des demandes de l’Église.

                                            Notons que la quasi-totalité des baptêmes a lieu au delà des huit jours suivant la naissance, parfois beaucoup plus tard. Tout en le déplorant, les desservants ne peuvent que le constater. Par ailleurs, la quête pour le denier de Saint-Pierre se heurte au refus de nombre de familles. La seule exception est Verrines : pas de refus. Dans une paroisse, Périgné, une seule famille a refusé ; dans quelques unes (Gournay, Loubillé, Pioussay …), le nombre de refus est inférieur à la dizaine. A Aiffres, cela concerne le quart de la population ; c’est la moitié à Vouillé-sur Niort et les deux tiers au Vert, à Fors ou Brioux. Les curés de Payzay-le Chapt et de Tillou ont préféré mentionner le nombre de familles ayant donné : 25 dans un cas et 33 dans l’autre, auxquelles s’ajoutent 30 familles de la paroisse annexe, Sompt. Ce sont des chiffres supérieurs aux nombres avancés pour la pratique, preuve que ces paroisses ne sont pas totalement détachées de la religion. La région manque de prêtres mais n’est guère disposée à en fournir : en 1913 il n’y a qu’un seul séminariste, originaire de Pioussay ; une vocation se dessine à Aubigné et une autre à Loubillé mais elles se heurtent à l’opposition des familles.

                                            3- Enfin, nous pouvons constater une laïcisation de la vie quotidienne, comportements ou vie politique.

                                            Nombre d’enfants ne sont pas baptisés : 25 à Paizay-le Chapt, 5 à Verrines. Les curés mentionnent de plus en plus de mariages ou enterrements civils. Trois desservants mentionnent qu’il n’y en a pas dans leur paroisse : ceux de Brioux, Tillou et Pioussay. Cinq n’ont pas répondu à cette rubrique ; ailleurs, il est difficile de dire si le nombre correspond à l’année 1913 (un, le plus souvent) ou si le curé mentionne des actes antérieurs comme les neuf mariages civils à Paizay-le Chapt ; certains se contentent d’une vague formule, comme à Vouillé-sur-Niort ou Gournay «  quelques » ou «  plusieurs » comme à Mougon.

                                              paroisses
                                              mariages civils
                                              enterrements civils
                                              La Foye Monjault
                                              1
                                              2
                                              Marigny
                                                1
                                                Prahecq
                                                1
                                                  Aiffres
                                                    2
                                                    Brûlain
                                                    1 ou 2
                                                    1 ou 2
                                                    Fors
                                                    2
                                                    1
                                                    Paizay-le Chapt
                                                    9
                                                    4
                                                    Fontenille
                                                    2
                                                      Javarsay
                                                      2
                                                      3
                                                      Loubillé
                                                        2
                                                        Périgné
                                                          1
                                                          Secondigné
                                                          1
                                                            Le Vert
                                                            1
                                                            1
                                                            Fressines
                                                            1 ou 2
                                                            1 ou 2

                                                          Le nombre important de confirmés : 280 à Brioux, 200 à Chizé, 500 à Chef-Boutonne, 110 à Celles-sur Belle n’est pas une consolation. Un sacrement pour la vie, joint à la curiosité d’approcher l’évêque, n’est pas la garantie d’une pratique suivie.

                                                          Conclusion :

                                                          -> Ainsi, dès 1913, toute cette région, à des degrés divers, était déjà bien éloignée de la religion ; toutefois, c’est plus de l’indifférence qu’une véritable opposition. Pendant longtemps en trouver le responsable a été facile : le protestantisme offrait un bouc émissaire commode. C’est l’explication avancée dans un article de La Semaine liturgique : « L’ignorance religieuse est la plaie de la société actuelle … Cette ignorance existe surtout parmi les populations mixtes où le contact habituel des protestants amène beaucoup de catholiques à faire comme eux, c’est-à-dire à ne rien faire, à ne rendre à Dieu aucun culte. C’est ce que MM les Curés remarquent avec douleur dans un trop grand nombre de paroisses du diocèse de Poitiers, et en particulier dans l’arrondissement de Melle ». Cette désaffection trouve son origine dans les mariages mixtes : ne voulant pas passer devant le curé ou le pasteur, nombre de couples se contentent d’un mariage civil et la génération suivante abandonne toute pratique. En cas de refus de sépulture catholique, suite à une discipline par trop rigoriste, les familles ou bien se résignaient à un enterrement civil, ou bien faisaient appel à un pasteur : ainsi à Ensigné en 1869 ou à Villiers-en bois en 1871. Face à la mort, il y a encore un vague vernis de religiosité mais qui relève plus de la coutume ou d’un souci de respectabilité que d’une foi profonde. Les desservants peuvent se targuer d’un certain nombre de conversions au catholicisme : une vingtaine à Celles-sur Belle ou à Mougon. En face, l’Église réformée ne reste pas passive mais nous n’avons, à partir de nos sources, relevé qu’un seul cas de prosélytisme ; sous l’impulsion des méthodistes, un oratoire avait été ouvert à Montigné, ainsi que deux écoles, garçons, puis filles. Un seul curé, Henri Delière, alors à Mougon, se plaint des progrès du protestantisme ; les autres mettent l’accent sur l’indifférence.

                                                          -> En fait, même si elles peuvent être indirectement liées au protestantisme, les raisons de cette désaffection ne pourraient-elles pas être trouvées dans l’histoire même de la région ? Rappelons le jugement de Jean Garran en 1729: pour ce témoin, l’indifférence qu’il constatait dès cette époque n’était que l’une des conséquences, désastreuses, de la révocation de l‘Édit de Nantes. Quel attrait pouvait avoir pour les Nouveaux convertis une confession dans laquelle on les avait fait rentrer sous la contrainte ? Et de telles méthodes, que l’on songe aux dragonnades qui ont précédé, à l’encontre de voisins, amis, parfois parents, pouvaient faire naître des doutes chez maints catholiques. En 1873, le doyen de Beauvoir-sur Niort notait au sujet de Saint-Étienne-la Cigogne : «  cet état d’esprit semi protestant qui a persévéré dans ces contrées après la révocation de l’édit de Nantes ». Une des paroisses les plus détachées, sinon hostiles, au XIXe siècle était Paizay-le Chapt ; or, on y comptait 145 Nouveaux convertis en 1685. Y aurait-il un lien de cause à effet ? L’hostilité du maire, le notaire du lieu, à l’égard de l’Église dans la première moitié du XXe siècle a déjà été évoquée. Nommé en 1853, Mercier déclare que «  c’est un poste peu envié mais de dévouement ». La mauvaise réputation de cette paroisse avait franchi les limites du diocèse. En 1859, un habitant de Falaise, dans le Calvados, écrivait à Mgr Pie : «  Est-il vrai, ainsi que l’ont annoncé plusieurs journaux, que M. le curé de Paizay-le Chapt se trouve dans une paroisse de demi sauvages et sans église ? ».

                                                          -> La crise révolutionnaire avait aggravé la situation en privant les deux confessions de tout cadre spirituel. Toutes deux ont mis du temps à s’en remettre mais, par la suite, on a l’impression que, pour l’Église catholique, il s’est agi d’une région perdue. Si l’on excepte une brève période dans les années 1870, les cadres ont toujours fait défaut. A la lecture des Ordo, le contraste est frappant entre les colonnes quasiment pleines des doyennés de la Vienne ou du nord des Deux-Sèvres, et les vides ou la simple mention N pour les cinq doyennés étudiés. Le clergé en place en avait conscience ; c’est ce que déclarait, en 1882, le curé de Chef-Boutonne, Pierre Gandin, à Mgr Belot des Minières ; «  Bénissez cette contrée trop délaissée depuis la grande révolution et aussi beaucoup trop calomniée ». Et, au début du XXe siècle, E. Raboan, curé des Fosses, y fait écho : « Après la révolution une vacance de 25 ans enfante encore des ruines. L’ignorance religieuse en fut la plus pénible conséquence ». En 1910, d’après La semaine religieuse, 23 paroisses étaient dépourvues de prêtres à la suite de décès ou de démissions. Dans l’Ordo de cette même année, des noms manquent, en fait, devant 42 paroisses du diocèse. Nous recensons l’absence de 11 noms dans la Vienne pour 31 dans les Deux-Sèvres, dont 17 dans la région étudiée ici ! Jamais, au XIX siècle, les évêques de Poitiers n’ont pu, mais aussi peut-être voulu, restaurer un encadrement comparable à celui du XVIIIe siècle.

                                                          « Pays de mission », Chine poitevine », même si la comparaison pouvait séduire au XIXe siècle, est peut-être exagéré. Toutefois, l’histoire religieuse de la région nous montre un lent détachement depuis le XVIIIe siècle, une désaffection accélérée par la crise révolutionnaire et que les quelques efforts du XIXe siècle n’ont pu enrayer. Autant que les conditions socio économiques analysées par le Père Lapraz, il nous faut aussi tenir compte de cette histoire. Et, pour comprendre la carte du chanoine Boulard, il n’est pas inutile de remonter jusqu’aux décisions aberrantes de Louis XIV, situation que n’a pas améliorée une certaine négligence des autorités ecclésiastiques, fût-elle involontaire et imposée par les circonstances.

                                                        Jacques Marcadé,

                                                        professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

                                                        Voir la carte des Deux-Sèvres dans le premier article


                                                        Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Ensigné. Rapport non daté, sans doute en liaison avec l’enquête de 1913.

                                                        Chiffres tirés de l’Ordo de 1913. Pour Vouillé-sur Niort, Mougon, Fressines et Verrines les protestants ont été soustraits du total. En 1902, le curé de La Charrière, qui passait alors pour une bonne paroisse, comptabilisait comme pascalisants 45 hommes et 130 à 140 femmes

                                                        Semaine religieuse, 1914, p. 340.

                                                        1874, p. 84.

                                                        Cf. supra et le cas particulier de Vouillé-sur Niort.

                                                        C’est le nom donné, à cette époque, aux orthodoxes, partisans d’un retour à la Confession du XVIe siècle.

                                                        Arch. dioc. Poit., Beauvoir 1, s. l. Beauvoir.

                                                        Ibidem., Brioux, s. l. Paizay-le Chapt.

                                                        La semaine liturgique, p. 314.

                                                        Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Les Fosses. Cahier noir, sans doute rédigé en 1912.

                                                         

                                                        3eme partie : La restauration des cadres religieux

                                                        Après une telle crise, il n’est pas étonnant qu’il faille près d’un demi-siècle pour restaurer, en partie, les anciennes structures. Mais plus grave, était l’absence de formation religieuse qui ne pouvaient qu’ancrer les populations dans une indifférence totale. Le travail a été entrepris sous le long épiscopat de Mgr de Bouillé et a porté ses fruits sous ses successeurs. L’Église réformée a connu une évolution semblable.

                                                        1- L’épiscopat de Mgr de Bouillé

                                                        Pendant 22 ans, Mgr de Bouillé s’est efforcé de restaurer un diocèse quelque peu délaissé pendant une quinzaine d’années. N. S. Bailly ou de Barral étaient restés trop peu de temps ; Mgr de Pradt semble plus préoccupé de sa carrière que des soucis pastoraux. Mgr de Saint-Sauveur n’a jamais reçu l’investiture canonique et a démissionné en 1814. Pendant toute cette période, la direction du diocèse a été entre les mains de vicaires, capitulaires ou généraux, fort capables, certes, mais qui n’avaient pas toute autorité. Mgr de Bouillé a rapidement assumé ses responsabilités : arrivé à Poitiers en décembre 1819, il a, durant les deux années suivantes, parcouru en personne son vaste diocèse : deux départements, soit un peu plus de 13 000 Km2. Cette visite générale lui a permis de dresser un bilan, somme toute plutôt pessimiste. Déjà, en 1815, Mgr de Saint-Sauveur dénonçait les progrès de l’impiété1. C’est le même constat que peut faire son successeur «  Plus de 180 paroisses sans pasteur. L’ignorance, la corruption des mœurs, la perte de la foi sont les suites malheureuses de la cessation du Divin Ministère2 ». Cela ne s’applique pas seulement à la région étudiée mais elle peut être tout aussi visée que la zone des Dissidents ou les cantons gagnés à la Réforme. Pas d’édifices de culte, pas de presbytères et, surtout, pas de desservants disponibles ; faute de formation religieuse, l’indifférence gagne les populations.

                                                        Le zèle de Mgr de Bouillé ne saurait être mis en cause. Outre la visite générale de 1820-1821, nous trouvons trace de son passage dans cette région en 1831, 1836 et 1841 ; en trente années d’épiscopat, Mgr de Saint-Aulaire ne s’y était rendu qu’une fois. Malheureusement les sources disponibles n’évoquent pas les visites des années 1820. Encore au début de la Monarchie de juillet la situation n’était guère brillante, bien que la poussée d’anticléricalisme ne se soit guère manifestée dans le diocèse. De Brioux, Mg de Bouillé écrit, en 1836 «  Le zèle ne s’est guère réchauffé depuis 1831. Nous n’avons cependant remarqué nulle part une opposition marquée ». Plus que d’hostilité, il s’agit d’indifférence.  «  Dans certaines paroisses les gens ne comprennent pas la nécessité de l’Église ». Et cette situation a perduré au moins jusqu’à la fin de l’épiscopat «  Le pays que je parcours offre peu de consolations. L’indifférence est à peu près toujours la même. S’il y a amélioration, elle est peu considérable ». En 1835, il écrit au sous préfet de Melle qu’il a informé le préfet des Deux-Sèvres de son «  désir de placer prochainement des prêtres dans plusieurs paroisses de votre arrondissement dont les habitants sont tombés dans une indifférence qui approche de l’irréligion … Je lui ai nommé Paizay-le Chapt et Aubigné »3. Cet état de choses est cependant préférable à ce qu’on voit dans les diocèses voisins. Le passage de l’évêque peut attirer des foules : 1000 confirmés à Sauzé-Vaussais, dont des fidèles du diocèse d’Angoulême ; mais est-ce un gage d’une foi profonde ?4

                                                        C’étaient pourtant les populations locales qui avaient demandé la réouverture des églises en 1796 mais, les années passant, le zèle s’est refroidi, faute de lieux de culte et de cadres. Les cures cantonales ont toujours été pourvues mais le manque de prêtres disponibles a entraîné des vacances dans nombre de succursales. Déjà, la réunion d’anciennes paroisses dans le cadre de succursales officielles avait agrandi le champ pastoral des desservants et alourdi leur charge. Ces vacances de postes entraînent une surcharge pour un clergé souvent vieilli. Ainsi, avons-nous vu, H. Bouquet, ancien curé de Villemain-Couture, mort à 88 ans en 1837, a dû remplacer son propre successeur décédé. L’arrivée de pasteurs était étroitement liée à la formation de séminaristes : ce n’est qu’en 1822 que les promotions de nouveaux prêtres peuvent pallier les décès, et à partir de 1829 que les effectifs sont assez importants pour pourvoir à de nouvelles nominations. Petit à petit, les lacunes du tissu paroissial ont été comblées. L’évêché avait d’ailleurs fait la part du feu : Vitré-Beaussais ou Aigonnay-Thorigné, à la population quasi totalement protestante, ne figurent plus dans les tableaux. Dès son arrivée, Mgr de Bouillé avait été sollicité par une douzaine de communes demandant la nomination d’un prêtre ; dans le nombre, on n’en relève qu’une seule de la région : Tillou. Mais, en 1820, le curé de Celles-sur Belle déplore que trois paroisses soient encore privées de desservants : Lusseray, Tillou, malgré la demande de l’année précédente, et Sompt. Bien des maires se satisfaisaient de la situation, n’ayant pas à prévoir des dépenses pour l’entretien de l’église et d’un presbytère. Et quand ils devaient s’en acquitter, ils ne faisaient guère preuve de bonne volonté : en 1831, Mgr de Bouillé a dû écrire au préfet des Deux-Sèvres pour pouvoir faire payer leur cote part aux maires de Loubillé, Paizay-le Chapt et Aubigné. Le prélat a dû parfois recourir à un véritable chantage. En 1824, il avertit le Conseil municipal de Chef-Boutonne, pourtant église cantonale, qu’un curé ne sera nommé que lorsque l’église et le presbytère seront «  décents ». En 1835, il exige que les presbytères d’Aubigné et de Paizay-le Chapt soient libérés de leurs occupants. Démarche vaine, car en 1838, les deux maires confirment leur refus. Il a eu aussi à régler des problèmes de secteur pastoral. Par exemple, en 1822, le Conseil municipal de Belleville demande que Thorigny, alors rattaché à Usseau dans le doyenné de Mauzé-sur Mignon, le soit à leur commune. La solution n’a guère dû être satisfaisante car en 1838, les paroissiens de Thorigny-sur Mignon demandent leur rattachement à La Charrière.5. Ce n’est que lentement que les vides ont été comblés : pour les 22 communes du canton de Brioux, il n’y a eu que deux prêtres jusqu’en 1818 ; deux, puis trois sont arrivés par la suite6. De 27 paroisses vacantes à l’arrivée de Mgr de Bouillé, le chiffre tombe à 13 l’année de son décès7. La Foye-Monjault a reçu un desservant en 1820, Tillou en 1821, Gournay en 1825, Pioussay et en 1828. Bouin, Saint-Étienne la Cigogne, Les Fosses et Lusseray ont été pourvues en 1834. En cas de décès du titulaire, le siège pouvait rester vacant de nombreuses années : de 1817 à 1827 à Mougon, de 1820 à 1850 à Seligné, de 1824 à 1827 à Loizé. Un jeune curé, 31 ans, avait été nommé à Lusseray ; après son décès, en 1835, la paroisse est restée vacante jusqu’en 1855. Le sud ouest du diocèse était quelque peu négligé, non par mauvaise volonté mais faute de moyens humains. Les mutations de prêtres et les décès contraignaient l’évêque à des palliatifs temporaires, modifiant la géographie des succursales et de leurs annexes. Ainsi, en 1831, le curé de Vernoux a dû prendre en charge Lorigné et celui de Saint-Martin-d’Entraigues, Paizay-le Chapt. Si la commune de Bouin était rattachée au spirituel à Chef-Boutonne, celle de Lorigné le serait à Pioussay ; mais, si le desservant de Chef-Boutonne trouvait la charge trop lourde, Bouin serait rattachée à Pioussay et Lorigné confiée au desservant de Montalembert, pourtant éloignée et dans le doyenné de Sauzé-Vaussais. La situation était pire dans le diocèse de La Rochelle : aussi, le curé de Saint-Étienne de la Cigogne avait reçu les pouvoirs pour s’occuper des fidèles de ce diocèse qui auraient recours à ses services. C’est une solution analogue qui a été adoptée quand une partie de Saint-Séverin, en Charente-Maritime, a été rattachée aux Deux-Sèvres en mars 1832. Cela ne posait aucun problème pour les administrations civiles ; il n’en était pas de même sur le plan religieux car seul le Pape avait le droit de modifier les limites d’un diocèse. Aussi, les évêques de Poitiers et de La Rochelle ont délégué les pouvoirs au curé d’Aubigné en attendant que leur démarche auprès du Saint-Siège obtienne satisfaction8.

                                                        Avoir un prêtre ne suffisait pas ; encore fallait-il, dans l’Église catholique, disposer de lieux de culte. Trop d’églises avaient disparu et, même dans les paroisses en binage, il aurait été difficile de célébrer la messe dominicale : en 1834, Thorigné, Crézières, Villefollet, Villiers-en bois n’avaient ni église ni presbytère. Les conseils municipaux de Paizay-le Chapt et d‘Aubigné, avons-nous vu, refusent de rendre les presbytères en 1828 et ils récidivent en 1838 malgré les ordres du préfet des Deux-Sèvres9. Notons toutefois quelques réalisations durant l’épiscopat de Mgr de Bouillé : l’église de Thorigny-sur Mignon est réédifiée en 1829 ; celle de Chef-Boutonne en 1830. C’est encore peu ; en témoignent les doléances lors de l’enquête de 1856. Les difficultés de communication rendaient difficile le travail pastoral ; les lois sur les chemins vicinaux datent de 1833 et ont mis du temps à être appliquées. Or, dans la région, même les axes entre agglomérations étaient en mauvais état. Mgr de Bouillé en a fait l’expérience : en 1836, il écrivait de Sauzé-Vaussais : « Malgré cet obstacle [le mauvais temps] nous nous sommes assez bien tirés des mauvais chemins 10».

                                                        Nous ne disposons pas d’enquêtes comparables à celle que Mgr Pie avait lancée en 185611. Ce n’est que par certaines allusions des mandements épiscopaux que nous pouvons déceler des signes de désaffection. Ainsi, les enfants abandonnent la pratique aussitôt après leur communion12. Est-ce à dire que, déjà, les hommes ne pratiquaient plus ? C’est ce que confirmerait l’enquête de 1856. Quelques allusions dans la correspondance de Mgr de Bouillé nous montrent que, dans la région, le travail pastoral rencontrait bien des difficultés. Notons, toutefois, que nos sources commencent en 1831, après une Révolution marquée par un certain anticléricalisme. En 1831, le nouveau curé de Loubillé avait été fort mal accueilli par le maire, les paroissiens restant indifférents. Cette même année, l’évêque constate que, à Bouin, «  l’indifférence est au plus haut point ». A Pioussay, un couple excite une partie de la population contre le curé. Mgr de Bouillé s’efforce de réconforter le desservant de Périgné : «  J’ai visité les paroisses qui avoisinent celle de Périgné. Je ne me suis nullement aperçu que les prêtres y soient plus mal aimés que dans les autres parties du diocèse ». Pourtant, en 1830, le maire avait prétendu interdire le port de la soutane. Le Conseil municipal de Lorigné montre peu d’empressement pour accueillir un prêtre à domicile, «  cette indifférence annonce une grande altération dans les sentiments religieux ». A Paizay-le Chapt certains habitants envisageaient de transformer une grange en église ; mais le maire s’oppose à toute idée d’église, bien que «  son épouse me paraît avoir de la religion ». En 1832, Mgr de Bouillé écrit au nouveau curé de Bouin : «  Malgré le peu d’empressement que témoignent les paroissiens de Bouin il ne faut pas les abandonner. J’espère qu’à la fin on triomphera de leur indifférence ». De même, il encourage le nouveau curé de Mougon (François Monteil qui n’y restera que deux ans) : «  presque partout les débuts sont difficiles ». Il est vrai que le nouveau venu a pu être surpris par la coutume qui s’était répandue chez les catholiques : des enterrements, sans prêtre, dans des cimetières privés. L’année suivante, il s’adresse au curé de La Bataille : «  Il est pénible pour vous de voir que peu de personnes profitent des avantages que leur offre votre ministère ». En 1834, il déplore que, à Couture d’Argenson : «  il y a beaucoup de catholiques qui ne remplissent pas leur devoir religieux ». Une seule note positive dans ce tableau si noir : à La Foye Monjault, l’assistance, lors des fêtes, est telle que le curé a été autorisé à dire deux fois la messe le même jour13.

                                                        Un autre critère nous montre un éloignement progressif des pratiques religieuses : les mariages civils. Leur progression inquiétait le prélat dès 182314 et, en 1837, il condamne cette pratique15, preuve qu’elle n’avait pas cessé. En 1833, il évoque, pour le curé de Saint-Martin d’Entraigues «  le grand nombre de mariages civils dans la région que vous habitez ». Toutefois, il semble faire preuve de tolérance dans certains cas ; il écrit au curé de Loubillé de se montrer indulgent pour les gens mariés civilement mais dont la famille veut un enterrement à l’église «  car l’arrondissement de Melle a longtemps manqué de prêtres »16. C’est ce qu’a fait le curé d’Aubigné dans quelques cas ; mais un refus en 1834 a suscité de vives plaintes de la part du maire17. Cependant, il ne tolère plus cette pratique quand un nombre suffisant de desservants a été mis en place.

                                                        La reprise de la vie religieuse était pour le moins délicate et se heurtait à de nombreux obstacles. La situation de l’Église réformée n’est pas pour autant une consolation. Toutefois, Mgr de Bouillé semble redouter les initiatives des protestants. En octobre 1821, il proteste auprès du préfet des Deux-Sèvres car le sous-préfet de Melle avait écrit aux maires de l’arrondissement pour leur faire voter de crédits pour la construction de temples. L’année suivante, il conteste, à nouveau, la construction d’un temple à Lezay et, pendant quelque temps, il a ergoté sur l’emplacement du futur temple de Melle18. En fait, l’Église réformée se heurte aux mêmes difficultés malgré l’augmentation du nombre de pasteurs ou l’érection de nouveaux temples. Ainsi, le pasteur affecté à Fressines en 1841 devait se loger à Niort ; il est reparti l’année suivante. Le pasteur de La Mothe-Saint-Héray se plaint de l’indifférence de ses ouailles. Si les curés déplorent le peu d’assiduité au catéchisme, il semblerait que dans les écoles protestantes l’enseignement religieux soit sacrifié. En fait, même si les missionnaires catholiques ou les colporteurs protestants suscitent quelques mouvements d’irritation, les deux confessions entretiennent, dans l’ensemble, de bons rapports19. Mais, est-ce le résultat d’une véritable tolérance ou tout simplement le fruit d’une indifférence qui gagne les deux confessions ? Toutefois, grâce à son long épiscopat, Mg de Bouillé avait pu préparer le terrain pour ses successeurs.

                                                        2- Consolidation et reflux

                                                        Il restait encore fort à faire mais la situation s’améliore progressivement. Mgr Pie avait pleinement conscience du problème : «  …l’indifférence même des populations, qui se sont résignées depuis longtemps à se passer de prêtre, nous fait un devoir plus impérieux peut-être de remédier aux maux produits par cette privation de tout secours religieux20 ». Mais, l’indifférence touchait aussi les paroisses pourvues de desservants : en 1855, le curé d’Ensigné écrivait « On assiste de moins en moins aux offices à l’église. L’an dernier j’avais 18 pâques ; cette année je n’en aurai que quinze21 ».

                                                        Certaines succursales reçoivent enfin un desservant : Loizé en 1847, Thorigny-sur Mignon, en 1850, Villiers-en Bois en 1853 (Mgr Guitton s’y était engagé en 1847), Juscorps en 1854, puis en 1858, Sainte-Blandine en 1863 et même Crézières en 1871. Toutefois, la situation restait encore difficile en 1851 quand Mgr Pie a visité cette partie du diocèse22. La Bataille n’avait pas encore de desservant et, si un curé y était nommé, il devrait résider à Chef-Boutonne, faute de presbytère. C’est là d’ailleurs que, pour la même raison, logeait le curé de Loizé. Le desservant du Vert ne disposait pas d’un presbytère et, en 1869, le curé de Chizé proposait d’offrir l’hospitalité au futur desservant. En 1866, il avait aussi proposé de mettre une pièce de son presbytère à la disposition du curé d’Availles … quand on en nommerait un ; en 1864, le desservant de Sainte-Blandine habitait à Thorigné, son successeur sera logé à Celles-sur Belle23. Dans dix annexes les églises avaient disparu ; le culte se célébrait dans une salle de la mairie à Villefollet. A Bouin-Hanc, l’église était dans une commune, le presbytère dans l’autre. Ce n’étaient guère des conditions idéales pour le travail pastoral. En 1864, Bouin, Availles, Villiers-en bois n’avaient toujours pas de presbytère, et, en 1895, Vernoux n’avait toujours pas d’église. Les desservants en poste sont plus catégoriques. En 1876, le curé de Granzay déclare qu’il ne veut plus aller dire la messe à Gript, dans la chambre qui sert de chapelle, où les rats courent pendant la messe et ont rongé les habits sacerdotaux. Préparant la visite de son évêque en 1853, Mercier, curé de Paizay-le Chapt évoque «  un grand nombre de mes sauvages24 ». Et l’état des presbytères ne vaut guère mieux que celui des églises : en 1858, le curé de Couture d’Argenson s’excuse de ne pouvoir recevoir l’évêque car «  il est logé comme on l’est dans les pays infidèles25 ». En 1861, le presbytère de Loubillé est même dangereux come celui de Tillou.

                                                        Nous pouvons relever quelques rares mentions du prélat au sujet des fidèles. Il déplore que Aigonnay n’ait envoyé que quatre sujets pour la confirmation, oubliant peut-être que c’était une paroisse à une écrasante majorité protestante. A Chizé, «  la population est bonne et la bourgeoisie meilleure qu’à Brioux ». Enfin, à Couture d’Argenson, il a trouvé du «  très mauvais » que ne compense pas la présence de quelques bannières lors de la procession. Les appréciations sont un peu plus nombreuses en 1864. «  Hanc ne vaut pas Bouin pour la religion » ;  Pioussay «  paroisse qui passe pour la meilleure de la contrée » ; Seligné : «  il y a du bien dans cette paroisse » ; Chizé «  quelques bonnes âmes » ; Le Vert : «  population assez docile » ; Les Fosses «  bonne population rurale devoir pascal rempli par la grande majorité ». La situation est peut-être encourageante à Paizay-le Chapt : « tout ce qu’on a fait pour ce lieu n’est pas sans fruit » ; de même à Fressines : «  peu de catholiques, progrès cependant en bien ». Ce n’est pas le cas à Secondigné : «  peu de pratique chrétienne » ou à Périgné : «  paroisse autrefois pieuse qui a décliné ». Les appréciations des gens sur le terrain sont moins optimistes. Ainsi, dans la présentation de son doyenné en 1873, le curé de Beauvoir-sur Niort note : «  La paroisse de Beauvoir est, comme dans ces pays de Saintonge, dans une grande indifférence » ; il dénonce au sujet de Saint-Étienne la Cigogne «  cet esprit semi protestant qui a persévéré dans ces contrés après la révocation de l’édit de Nantes ». A La Foye-Monjault : «  On trouve là, au suprême degré, cet esprit de suffisance qui est l’apanage des paysans à l’aise. Ces gens sont conservateurs car ils ont tous du bien mais ils sont révolutionnaires dans tout ce que la révolution a apporté à la religion » ou à Granzay «  Il y a là non seulement de l’indifférence, non seulement de la morgue vis-à-vis du prêtre, mais une véritable hostilité ». Et, à La Charrière qui passait pour une bonne paroisse, le curé notait en 1859 » … j’ai la douleur de voir un grand nombre de mes paroissiens vivre dans l’oubli de Dieu et de leurs devoirs, sourds à mes paroles … 26 ».

                                                        Les desservants qui allaient être progressivement affectés dans la région auraient fort à faire. Le nombre d’ordinations allant croissant jusqu’en 187427, il devait être possible d’affecter des desservants à toutes les paroisses28. Mais, paroisse ne signifie pas commune ; de là une charge pastorale accablante pour le desservant. Ainsi, en 1864, Pierre Bouin a célébré la messe de minuit à Prailles ; de retour à Thorigné, après quatre heures de sommeil, il y a célébré la messe de l’aurore, puis, à 11 heures, il était à Sainte-Blandine pour un autre office29. Mgr Pie a pu ainsi réaliser ses projets : un desservant à Fontenille, en 1863 ; un à Loizé, plus tard. Ardilleux, d’abord desservie par le vicaire de Chef-Boutonne, l’a reçu comme curé en 1865. Pendant dix ans Crézières a eu un desservant ; en 1871, Villemain a été dissociée de Couture d’Argenson. Même dans de petites paroisses, les remplacements peuvent être rapides. C’est le cas en 1875 : Ernest Chevrier, qui démissionne de Villiers-en bois, est immédiatement remplacé par Henri Vergnaud ; de même, à Luché, Louis Bonneau est, dans la même année, remplacé par Henri Hillairet. Et cette situation continue en 1876 et 1877 : toutes les succursales de la région sont enfin pourvues, mais n’oublions pas que le champ pastoral s’était considérablement accru avec la fusion de maintes paroisses d’Ancien Régime : le desservant de Paizay-le Chapt a, en sus, la charge de Crézières et Asnières-en Poitou. Aussi, certains de leurs fidèles pouvaient se sentir négligés ou oubliés. L’atmosphère religieuse s’en ressent et l’indifférence gagne du terrain. Les fêtes patronales ont perdu leur caractère religieux, comme le notent plusieurs curés en 185630. C’est le cas à Gournay pour la fête qui suit la Saint-Jean «  l’intérêt seul l’a fait établir ». A Prahecq, la fête de saint Maixent a perdu tout caractère religieux : «  L’église n’est pas plus pleine ce jour là ». A Paizay-le Chapt : «  Les habitants de Paizay-le Chapt qui ont perdu toutes notions religieuses ont conservé l’habitude de certaines réjouissances profanes vers l’époque de la fête de saint Michel ». A Seligné, «  La fête de Notre-Dame d’août a perdu tout caractère religieux». Même le pèlerinage du 13 août aux Fosses, en l’honneur de sainte Radegonde, a périclité devant la concurrence de la foire ; celui de Notre-Dame à Celles-sur Belle se maintient difficilement. En 1865, dans un article de la Semaine liturgique, l’auteur déplorait la situation dans l’arrondissement de Melle : « si tristement distingué des autres par l’anéantissement à peu près complet de la vie de la foi 31». Nommé en 1862 à Sainte-Blandine, Pierre Bouin écrivait «  C’était un ministère en pays de mission …absolument comme en pays infidèle32 ». Le correspondant de La semaine Liturgique situe Sainte-Blandine «  dans cette partie du diocèse que l’on appelle «  la Chine du Poitou33 ». L’image s’est généralisée ; la première mention que nous avons trouvée date de 1850 lorsque Edgar de Pranzay écrit à Mgr Pie pour éviter le départ du curé de Chizé, nommé à l’aumônerie de l’hospice de Niort « … ne pas enlever à notre Chine un zélé missionnaire34 ». En 1897, Vergnault, curé de Sainte-Blandine, a demandé à l’évêché l’envoi d’une cinquantaine d’exemplaires d’une pastorale «  qui convient si bien à notre modeste Chine35 ». La comparaison, qui dispense de tout commentaire, était encore reprise dans les années 1940.

                                                        Durant trois ans, les succursales avaient été pourvues, mais on relève durant ces trois années la présence de 197, 203 et 205 prêtres en activité âgés de plus de 60 ans. Et si les succursales sont pourvues, il n’en est pas de même pour toutes les communes : les fidèles d’Aubigné se trouvaient à 8 et 10 Km de paroisses disposant d’un prêtre36. Ce vieillissement du clergé en poste, joint à une baisse du nombre de vocations, pouvait laisser craindre l’apparition de difficultés. Dès 1878 une première vacance de succursale est mentionnée dans les registres de l’évêché37. En 1880, le curé de Beauvoir-sur Niort a dû prendre en charge Granzay, et celui de Gript, Le Cormenier ; toutefois, à Juscorps, la vacance due au décès du desservant n’a été que de courte durée. Le nombre de paroisses sans desservant augmente ; il est de sept en 1881 et, sur ce chiffre, quatre concernent la région et on pourrait y ajouter Sompt, souvent en binage avec une des cures des doyennés étudiés. Certes, la courbe des vocations s’infléchit au niveau du diocèse, les effectifs disponibles diminuent, mais il semblerait que, à nouveau, cette région soit quelque peu sacrifiée.

                                                        La charge pastorale pouvait varier au gré des modifications des paroisses, les annexes étant affectées différemment suivant les besoins. Joint à l’indifférence des populations et, parfois, à l’hostilité des conseils municipaux, cela explique la rotation rapide de desservants dans certaines paroisses : Saint-Martin d’Entraigues en a connu 12 entre 1851 et 1907 ; Luché, 8 entre 1875 et 1912 ; Saint-Martin de Bernegoue, 8 entre 1851 et 1907 ou, enfin Paizay-le Chapt, après une vacance de 14 années, 11 entre 1853 et 1914. Briant n’est resté que trois ans à Fors, comme Baraton à Bouin. A Belleville, Clémenceau, nommé en 1869, démissionne l’année suivante et son successeur, Quintard, repart dès 1870 ! De même, Boué est resté moins d’un an à Lusseray. Certains ne sont venus dans la région que par obéissance ; c’est le cas de Gerbier, nommé vicaire à Chizé en 1865 pour prendre en charge Availles et qui a déclaré au curé qu’il n’est venu que «  sur ordre et avec répugnance38 ». Toutefois, il est juste de mentionner que certains desservants sont restés en poste durant des dizaines d’années, même dans des paroisses à majorité protestante comme Sainte-Blandine ou Fressines. Huit prêtres sont restés plus de quarante ans dans la même paroisse : Pierre Monteil, 54 à Brûlain (la dernière année, on lui a affecté un assistant, reparti dès sa mort) ; Henri Hurteau, 45 aux Fosses ; Delphin Gautron, 43 à Couture d’Argenson ; Pierre Boone, 43 à Sainte-Blandine ; Bonnière, 44 à Fressines ; Jules Gravier, 41 à Prahecq ; Étienne Gautron 40 ans à Chef-Boutonne, comme François Bernard à Belleville. Cinq sont restés plus de 30 ans : Louis Raynard au Cormenier ; Émile Rambaud, 35 à La Foye-Monjault ; Hilaire Guillon, 34 à Seligné ; François Monteil, 33 à Perigné et Augustin Laurent 30 à Luché. Marigny est une véritable exception : deux desservants seulement entre 1851 et 1924, Edmond Moutiers jusqu’en 1880 puis Théophile Naud. A tout le moins, de tels curés étaient acceptés par la population (Couture d’Argenson ne voulait pas laisser partir son curé en 1902) mais cela ne signifiait pas, pour autant, qu’ils avaient sur elle une influence considérable. Il existe toutefois une exception : H. Hurteau, nommé en 1835 dans une paroisse difficile, les Fosses, et qu’il a, en partie transformée au point d’obtenir plusieurs vocations39. C’est que, face à l’Église, aux Églises pourrait-on même dire, se dressait un contre pouvoir : l’instituteur.

                                                        Au fur et à mesure que le siècle avance, nous nous éloignons de plus en plus des éloges décernés par les curés en 1826. Nous disposons, pour cette époque, d’une dizaine de fiches, portant toutes des appréciations favorables et même élogieuses dans le cas des instituteurs de Chef-Boutonne, Hanc ou Ardilleux40. Dès 1842, nous avons un autre point de vue avec Charles Rambert, curé de La Charrière, et qui s’était déjà plaint quand il desservait Belleville : «  Nous avons dans ce pays presqu’aucun maître d’école qui approche des sacremens. Il y en a qui ne viennent presque jamais à la messe les Dimanches. Il y en a qui y viennent. Il y en a un dans le voisinage qui ne met jamais les pieds à l’église ». Les doléances se multiplient au sujet de mariages ou d’enterrements civils de membres du corps enseignant et le curé de Paizay-le Chapt va, en 1881, jusqu’à qualifier les instituteurs de la commune et d’Aubigné de «  tristes sires ».

                                                        Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir tenté une reconquête des esprits par divers moyens : pèlerinages, enseignement, confréries ou missions. En 1898, Louis Raimond, curé de Celles-sur Belle a redonné vie au pèlerinage en l‘honneur de Notre-Dame, fort couru jadis mais dont le souvenir s’était perdu. Il écrit à son évêque : «  Enfin c’est un puissant moyen pour réveiller la foi endormie de nos contrées melloises dont l’esprit religieux se meurt sous la double et néfaste influence de l’indifférence et de l’hérésie41». Et, La semaine liturgique, puis La semaine religieuse qui lui a succédé, en font mention jusqu’en 1913. Un gros effort a été tenté dans le domaine de l’enseignement primaire, surtout pour les filles, avec pas moins de six congrégations qui tiennent 23 écoles au début du XXXe siècle42. Mais ces établissements ont été victimes des lois sur les congrégations. Au moins quatre municipalités ont envoyé des pétitions en faveur du maintien des religieuses enseignantes : celles de Chef-Boutonne, du Cormenier, de Prahecq et de Secondigné ; deux ont approuvé la mesure d’expulsion : celles de Couture d’Argenson et de Vouillé-sur-Niort43. Nous n’avons pas d’indications pour les autres municipalités ; toutefois, on peut se demander si la démarche était guidée par le seul intérêt ou par la défense d’un enseignement religieux. Sous l’impulsion de son curé, Pierre Gandin, Chef-Boutonne a même eu un établissement secondaire tenu par les Maristes ; il a disparu en 1905, en application de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Les curés se sont efforcés de canaliser les dévotions dans le cadre de confréries, comme, par exemple, celles qui ont été érigées à Ensigné, en 1855, à Chef-Boutonne, en 1875, à Brioux, en 1894, et en 1895, ou à Luché, en 1907. Pour essayer de maintenir la pratique au-delà de la communion, les jeunes gens sont incités à adhérer à l’Association de la Jeunesse Catholique Française ; la section de Javarzay serait fort dynamique, au dire du curé. Nous trouvons trace de congrès, qui ont connu d’après La semaine religieuse un réel succès, à Villemain, en 1907, ou à Chef-Boutonne, en 1912.

                                                        Les populations se disaient catholiques, du moins quand cette rubrique figurait dans les recensements, ainsi à Aubigné en 1866. Cette affirmation pouvait masquer une indifférence totale comme en témoignent les jugements portés par les desservants tout au long de la période. En 1855, le curé de Chizé notait : «  L’élément religieux y laisse beaucoup à désirer surtout pour ce qui concerne les hommes. La partie notable des bourgeois qui habitent Chizé vient rarement à l’église ; les artisans, malheureusement, croient devoir marcher sur les traces de ces messieurs. Je ne crois pas cependant que cette abstention des offices divins vienne d’un fond irréligieux ; le respect humain me semble être la cause unique44 ».Ou bien, en 1881, Bacle déclarait au sujet d’Ensigné : «  Je suis privé de paroissiens car ils croupissent dans l’indifférence la plus grande45 ». Un dernier exemple : évoquant sa première messe à Chérigné, le curé de Luché-en Brioux écrit «  plus de cinquante de mes «  honnêtes païens » assistaient à cette messe46 ». Les visites pastorales répétées : 1876, 1882, 1893, 1897 ne semblent guère avoir eu de conséquences bénéfiques, même si nombre d’enfants ont été présentés à la confirmation, ainsi à Tillou en 1876. Il en est de même des missions, qui peuvent avoir un impact dans l’immédiat mais qui n’est guère suivi d’effet. Au dire de certains curés, ce ne sont pas ces manifestations trop espacées dans le temps qui peuvent porter des fruits ; comme l’écrivait le curé de Luché en 1907 : «  Il ne faut pas oublier que c’est un pays de mission uniquement47». Ainsi, à Loubigné la mission de 1882 a été suivie par 142 femmes et 60 hommes ; or, le nombre de communiants n’a été que d’une dizaine. Les missionnaires avaient fort à faire. En 1879, Léon Barraud, curé de Brioux, signalait à son évêque «  l’absence totale de sentiment religieux dans cette pauvre population » ; évoquant la commune de Juillé, dix ans plus tard, il écrivait : «  Pauvre commune ! Ces pauvres gens ne savent absolument rien en fait de religion48 ». A Chérigné, il n’y a pas 25 personnes à la messe dominicale, écrit le curé en évoquant une mission 1899 ; il n’a que 3 ou 4 fidèles à Lusseray. A l’occasion de la mission de 1878 à Couture d’Argenson, le curé déclarait «  Pour régénérer ce peuple hélas ! frappé par le mal de l’indifférence, l’humble apôtre aspirait au moment où il lui serait possible de [le] combattre par une Mission … ». Lors du passage de l’évêque, les desservants lui font part de leurs doléances. En 1881, celui de Chef-Boutonne déclare que la «  population [est] d’habitude indifférente ou hostile » et celui de Chizé «  beaucoup dorment du sommeil de l’indifférence ». En 1882, après avoir évoqué les paroisses de Fressines et de Mougon, en pays protestant, le correspondant de La semaine liturgique note : «  la paroisse de Celles-sur Belle n’est pas plus catholique »49.

                                                        Au hasard des renseignements glanés nous pouvons avoir une idée de la pratique religieuse dans certaines paroisses mais à des dates fort variables. Cela peut être, à tout le moins, une indication qui confirme les doléances des desservants.

                                                        paroisse date messe Pascalisants
                                                        Prahecq 1842 25 à 30 l’été

                                                        80 à 100 l’hiver

                                                        La Foye Monjault 1852 2 hommes 48 femmes
                                                        Ensigné 1855 15
                                                        Celles-sur Belle 1862 172
                                                        Montigné

                                                        Villemain

                                                        1866

                                                        1871

                                                        3 ou 4 et quelques enfants 30
                                                        Beauvoir-sur Niort 1873 quelques hommes

                                                        80 à 100 femmes

                                                        80
                                                        Brioux 1879 peu 20 à 30
                                                        Crezières 1881 25 à 30, y compris des

                                                        fidèles de La Bataille

                                                        Chef-Boutonne 1902 300 60 hommes 250 à 300 femmes

                                                        Il est difficile d’étudier durant cette période les relations entre les deux confessions. D’une part, les curés mentionnent un certain nombre de conversions au catholicisme : 217, mais Vouillé-sur Niort, Mougon et Celles-sur Belle exceptées, il s’agit souvent de conversions isolées, souvent en vue d’un mariage50. Inversement, le protestantisme semble en progrès et des protestants apparaissent dans des communes dont ils étaient absents auparavant. Il s’agit de fermiers nouvellement installés, comme à Luché, de mariages mixtes, ou bien de fonctionnaires. A Brûlain, entièrement catholique au début du siècle, on compte 5 protestants en 1874. Un protestant est enterré à Marigny, deux à Augé (Boisserolles). C’est dans le doyenné de Celles-sur Belle que l’offensive protestante semble le plus importante. Delière déplore que Triou, un village de Mougon, soit devenu à moitié protestant en 1868, ou que Sainte-Blandine, à moitié catholique au début du siècle ne compte, à cette même date, que 150 catholiques sur 703 habitants. Le curé d’Aubigné déplore que les pasteurs de Melle ou de Villefagnan viennent dans le doyenné de Chef-Boutonne. En 1862, le curé de Vouillé-sur Niort se plaignait de l’activisme des pasteurs ; ceux-ci n’hésitent pas à présider des enterrements quand les obsèques religieuses ont été refusées par le curé, ainsi à Villiers-en Bois ou Paizay-le Chapt. Toutefois, le prosélytisme de certains pasteurs ne semble pas troubler tous les desservants. Ainsi, trois ans après ses doléances, le curé de Vouillé-sur Niort constate : «  Nombre de protestants n’ont jamais fait acte de protestantisme ni assisté au prêche ; ils seraient aussi indifférents que les catholiques ». Fort de sa longue expérience pastorale, Pierre Monteil, curé de Brulain, écrivait le 9 mars 1874 à l’évêque : «  Assurément il y a beaucoup d’indifférence dans nos contrées mais cette indifférence me fait croire que le ministre a peu de chances d’y gagner des adhérents51 ».

                                                        Indifférence, toujours, hostilité, parfois, sont les termes qui reviennent dans la correspondance des curés avec les services de l’évêché. Une partie de la population est déjà détachée de toute vie religieuse ; en témoignent les cérémonies civiles. En 1879, L. Barraud déplorait le grand nombre de mariages civils à Brioux ; au 1er juin 1887, il y avait déjà eu neuf enterrements civils à Paizay-le Chapt52. Toutefois, ce recours aux cérémonies civiles n’implique pas, au dire de plusieurs curés, une indifférence ou une hostilité à l’égard de la religion ; on y avait recours parce qu’elles étaient gratuites. En 1873, Laullaut, curé de Tillou, écrivait : « L’esprit religieux ne fait ici de progrès qu’au milieu de travers inimaginables. L’argent est le Dieu du pays et l’un des plus puissants leviers d’opposition et de propagande53 ». Dans les années 1880, plusieurs municipalités prennent des mesures interdisant les manifestations religieuses qui, occasionnellement et seulement dans ce cas, pouvaient attirer un nombre conséquent de participants. En 1883, la municipalité de Brioux interdit la procession de la Fête-Dieu ; en 1886, celle de Chizé fait de même pour la procession de fin de mission et s’oppose à l’érection d’une croix sur le territoire communal. En 1888, le maire de Paizay-le Chapt interdit toute procession dans la commune. Des manifestations d’anticléricalisme se produisent : à Lusseray, un petit groupe a pris à partie les missionnaires en les injuriant et en leur lançant des pierres. En 1904, la dernière croix qui se trouvait sur le territoire de Vouillé-sur Niort, déjà brisée en 1870, a été jetée à bas. En 1909, les curés de Javarsay et de La Bataille ont été violemment pris à partie et injuriés. Cette même année, un parisien (Oscar) écrit à un habitant de Javarsay (Léopold) «  Fous le curé en l’air et sans ménagement54 ». Dès 1873, le curé de Granzay avait noté : «  Il y a là non seulement de l’indifférence, non seulement de la morgue vis-à-vis du prêtre mais une véritable hostilité55 ».

                                                        Une rupture s’est aussi produite sur le plan politique. Ce n’est plus le temps où Mgr de Bouillé faisait passer des consignes pour orienter les votes, en 1822 ou en 183056. De toute façon, ces votes, dans le cadre d’un suffrage censitaire, n’étaient pas représentatifs de la population. Depuis 1848, le suffrage universel, réduit aux seuls hommes, permet une meilleure représentation de l’état d’esprit de la population, ou, du moins d’une moitié. Entre les lois de Guizot (1833) et de Jules Ferry (1881-1882) l’alphabétisation a progressé dans les campagnes. En 1827-1830, dans trois cantons de la région : Prahecq, Celles-sur Belle (qui abritent une forte minorité protestante) et Brioux, plus de 60% des conscrits savent lire et écrire ; c’était entre 50 et 60% dans ceux de Beauvoir-sur Niort et Chef-Boutonne. En 1880-1884, le pourcentage dépasse 96% dans les trois précédents, auxquels s’ajoute celui de Chef-Boutonne ; il est supérieur à 90% dans celui de Beauvoir57. Désormais, le maître à penser du village n’est plus le curé mais l’instituteur. Il arrivait aussi que les populations n’apprécient guère des desservants formés dans le moule étroitement conservateur imposé par Mgr Pie. Les consignes de prudence de Mgr de Bouillé, surtout après 1830, sont bien oubliées ! Par contre, l’instituteur, surtout s’il est en outre secrétaire de mairie, peut rendre de multiples services matériels ; son poids dans la commune s’en trouve accru. Et le suffrage universel permet à toute la population, masculine du moins, de manifester ses opinions. En avril 1848, les huit députés des Deux-Sèvres sont tous républicains. Dans le cadre du scrutin départemental les voix des arrondissements de Niort 2 et de Melle, concernant la région, sont perdues dans la masse. Quand le vote a lieu par arrondissement, les deux envoient des députés progressistes, à une exception, Melle en 1898. En 1902 les deux députés, républicains de gauche, passent pour anticléricaux et la tradition s’est maintenue dans l’arrondissement de Melle avec Henri de la Porte jusqu’en 1919 ou Albert François, dit François-Albert, à partir de 1928. La coupure s’est approfondie entre l’Église, et la population.

                                                        Jacques Marcadé,

                                                        professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

                                                        Voir la carte des Deux-Sèvres dans le premier article.

                                                        1 Arch. dép. Vienne, 1 V 104. Lettre du 7 décembre 1815.

                                                        2 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1830, pastorale du 9 janvier 1823, p. A.

                                                        3 Arch. dioc. Poit., Correspondance avec divers fonctionnaires. 183-1837, f. 113.

                                                        4 Arch. dioc. Poit., Z 3-15. Lettres du 24 avril 1836 et du 4 mai 1841.

                                                        5 Arch. dioc. Poit., Correspondance avec ministère et préfectures. 1820-1841.

                                                        6 idem, Brioux, s. l. Brioux. Lettre de 1886.

                                                        7 Chiffres à partir des relevés des quêtes pour les séminaires.

                                                        8 Cf. note 71 et Correspondance curés …, p. 88, 66.

                                                        9 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Paizay-le Chapt.

                                                        10 Arch. dioc. Poit., Z 3-15.

                                                        11 Ibidem, F 4, 2-2.

                                                        12 Ibidem, Mandement de Carême 1835.

                                                        13 Arch. dioc. Poit. Correspondance curés et desservants. 1831-1843, p. 16, 23, 27, 37, 43, 49, 61, 79, 81, 133, 70.

                                                        14 Médiat. Poitiers, Cart-poit.in 4°, Bouillé, n° 166.

                                                        15 Ibidem, Cart Poit. In 4°, Bouillé-Guitton, n° 287.

                                                        16 Arch. dioc. Poit. Correspondance curés et desservants, p. 108, 79.

                                                        17 Ibidem, Correspondance avec divers fonctionnaires. 1813-1837, f. 108.

                                                        18 Arch. dioc. Poit. Correspondance ministère …

                                                        19 Jean-Louis Bouthaud, Les protestants des Deux-Sèvres. An X-1851, mémoire de maîtrise, Poitiers, 1976. Les catholiques de Mougon imitent même les protestants en ayant recours à des enterrements, dans des cimetières privés, sans prêtre (Correspondance curés …, p. 91).

                                                        20 Arch. dioc. Poit. , E 2 MAN 1855, Lettre pastorale… concernant les séminaires, 1852, p. 5.

                                                        21 Idem, Brioux, s. l. Ensigné. Lettre du 10 mai 1855.

                                                        22 Ce développement, comme dans le paragraphe suivant, est tiré de notes personnelles du prélat, sur les pages blanches entre deux pages d’Ordo, 1851: p. 48-49, 50-51 – 1864 :p : 70-84. Il est retourné dans la région en 1871 : Chizé ; 1873 : d’Epannes à Mauzé-sur Mignon  et 1876 : Chizé, Javarsay, Chef-Boutonne (Ordo 1871, p. 18-18 ; 1873, p. 16-17 ; 1976, p. 20-21).

                                                        23 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Chizé. – Celles, s. l. Sainte-Blandine. Lettres adressés à l’évêque.

                                                        24 Ibidem, Beauvoir, s. l. Granzay – Brioux, s. l. Paizay- le Chapt.

                                                        25 Ibidem, Chef-Boutonne I, s. l., Couture. Chef-Boutonne II, s. l., Loubillé, Tillou.

                                                        26 Arch. dioc. Poit, Beauvoir, s. l. Beauvoir 2, s. l. La Charrière.

                                                        27 Arch. dioc. Poit. F 4-3, 2-2.

                                                        28 D’après les services de l’évêché, aucune paroisse n’est vacante en 1875-1877. Certaines sont marquées comme telles dans l’Ordo mais on peut supposer qu’on espérait y remédier grâce à des ordinations en cours d’année.

                                                        29 Arch. dioc. Poit. , Celles, s. l. Mougon.

                                                        30 Arch. dioc. Poit., F 4, 2-2.

                                                        31 P. 291.

                                                        32 Arch. dioc. Poit., Celles, s. l. , Sainte-Blandine, lettre du 9 juillet 1890.

                                                        33 1877, p. 721. En 1922, le curé de Mougon déclarait qu’il était en pays de mission !

                                                        34 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Chizé. Le mot Chine a été souligné par de Pranzay dans sa lettre du 9 mai 1850.

                                                        35 Ibidem, Celles, s.l ; Sainte-Blandine.

                                                        36 La Semaine Liturgique, 1876.

                                                        37 Arch. dioc. Poit., F 1, 1,2.

                                                        38 Ibidem, Brioux, s. l. Availles.

                                                        39 Pierre Martin, Théophile Naud, Eugène Bougouin, restés dans le diocèse alors que Louis Chaillet est entré à Bellefontaine. François Chaigne a renoncé à poursuivre alors qu’il était au séminaire de Montmorillon.

                                                        40 Arch. dioc. Poit. Il s’agit des instituteurs du Grand Prissé, de Fressines, Couture d’Argenson, Villemain, Loubillé, Chef-Boutonne, Ardilleux, Lussay, Hanc, Aubigné et Loizé.

                                                        41 La semaine liturgique, 1898, p. 707.

                                                        42 Ordo, 1901 : 5 par les religieuses du Saint et Immaculé Cœur de Marie et par celles de l’Immaculée conception ; quatre par les religieuses de La salle de Vihiers ; 3 par les Filles de la Sagesse ; 2 par les Filles de la Croix et par les Sœurs de sainte Philomène. S’y ajoutent 2 établissements tenus par les Frères de Saint Viator et un par les Frères maristes.

                                                        43 La semaine religieuse, 1902, p. 538, 174, 158, 204 ; p. 877, 158.

                                                        44 Arch. dioc. Poitiers, Brioux, s. l. Chizé. Lettre du 10 mai 1855.

                                                        45 Ibidem, s. l. Ensigné. Lettre du 26 avril 1881. Dans son étude sur la paroisse, Leparoux (le texte peut être daté de 1912) conclut : «  C’est l’indifférence qui règne dans cette paroisse ».

                                                        46 Ibidem, s. l. Luché-en Brioux. Lettre de 1901.

                                                        47 Souligné dans sa lettre du 24 décembre 1907 (Arch. dioc. Poitiers, dossier Brioux, s. l. Luché). Notons que ce prêtre aux idées fort ancrées, a parfois été imprudent, ce qui a amené le préfet des Deux-Sèvres à suspendre son traitement en 1883.

                                                        48 Idem, s. l. Brioux. Lettres du 18 mars 1879 et du 7 mai 1889.

                                                        49 Tous les exemples cités sont tirés de La semaine liturgique puis de La semaine religieuse ; il en est de même pour le paragraphe suivant.

                                                        50 Arch. dioc. Poitiers. Un cahier mentionne 139 conversions à Vouillé-sur Niort entre 1827 et 1862 ; nous avons relevé 26 actes à Mougon et 20 à Celles-sur Belle. Pour dix autres paroisses les actes conservés vont de 1 à Granzay ou Brûlain à 4 pour Montigné.

                                                        51 Tous ces exemples sont tirés des casiers des archives diocésaines, sous liasses des paroisses citées.

                                                        52 Arch. dioc. Poitiers, dossier Brioux, s. l. Brioux.

                                                        53 Ibidem, Chef-Boutonne II, s. l. Tillou.

                                                        54 Ibidem, Chef-Boutonne II, s. l. Javarsay.

                                                        55 Ibidem, Beauvoir 1, s. l. Granzay

                                                        56 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1830. Lettre confidentielle aux curés des Deux-Sèvres, du 14 août – MAN 1836. Circulaire du 26 mai (à ne pas lire en chaire).

                                                        57 Cartes p. 418-419 dans Histoire du Limousin, du Poitou et des pays charentais, (Ed-René Labande, sous la dir., Toulouse 1976).

                                                         

                                                        1ere partie : La situation à la fin de l’Ancien Régime

                                                        Le point de départ de cette réflexion a été la carte dressée par le chanoine Fernand Boulard sur la pratique religieuse dans la France du XXe siècle1. Dans la partie du diocèse de Poitiers correspondant au sud du département des Deux-Sèvres, il distingue deux zones : une zone blanche, zone C suivant ses critères, où la population est détachée de la pratique religieuse, et une zone en grisé, B, où la population, de tradition chrétienne, est indifférente. Cette carte reprend les conclusions de l’enquête du Père Lapraz dans le diocèse2. Celle-ci, à l’échelle du diocèse, est surtout basée sur des critères du XXe siècle, passant en partie sous silence l’évolution antérieure. Nous pouvons, au plus, relever une allusion au sujet des élections de 1902 chez le P. Lapraz : «  le vote anticlérical est plus ancien » et ce jugement de F. Boulard, évoquant lors d’une conférence une baisse démographique à partir de 1850 : « la situation religieuse s’était déjà détériorée auparavant ». Or, dès 1850, pour qualifier la situation religieuse de cette région, c’est le mot «  Chine » qui apparaît sous la plume d’Edgard de Pranzay3 ; la comparaison est en quelque sorte officialisée dans un article de La Semaine liturgique évoquant «  cette partie du diocèse que l’on appelle «  la Chine du Poitou 4». Peu de prêtres, édifices en mauvais état, indifférence et parfois hostilité des populations, la comparaison paraissait justifiée aux yeux des contemporains. C’est à situer dans le contexte : les lettres de missionnaires poitevins, souvent reprises dans La Semaine liturgique, connaissent un grand succès5 , et dans la correspondance des curés avec l’évêché durant la seconde moitié du XIXe siècle certaines images reviennent : « pays de mission », «  honnêtes païens » voire «  modeste Chine ». Pour tenter de comprendre cette situation, nous nous sommes efforcé, dans la limite des sources disponibles, de remonter plus loin dans le passé. Pour ce faire, nous avons retenu cinq vice-archiprêtrés du diocèse concordataire6, division qui a perduré jusqu’aux réformes de la fin du XXe siècle sous le nom de doyennés, que nous utiliserons dès le début. Il s’agit des doyennés de Beauvoir-sur Niort et de Prahecq dans l’archiprêtré de Niort et ceux de Brioux, Celles-sur Belle et Chef-Boutonne dans l’archiprêtré de Melle. Cela représentait, du moins en théorie comme nous le verrons, 56 paroisses dans la configuration du diocèse de Poitiers en 18037.

                                                        Le nouveau diocèse, les deux départements créés en 1790, ne recouvrait pas le diocèse d’Ancien régime. S’il a perdu toute la frange méridionale, il conserve, dans la zone que nous étudions, 66 paroisses appartenant aux anciens archiprêtrés de Melle (49), de Bouin (8), Exoudun (8) et Niort (1). Par ailleurs, il a annexé 10 paroisses des anciens doyennés de Surgères et Mauzé-sur Mignon, du diocèse de Saintes. L’ensemble correspondait à 83 paroisses avant 1789, dans deux diocèses et sept doyennés différents. On ne saurait affirmer que c’était une région négligée par les évêques de Poitiers : Mgr de Saint Aulaire y a effectué une visite en 17698. Les visites pouvaient aussi être confiées à des visiteurs dûment mandatés : peu avant 1769, Brissonnet, archiprêtre de Saint-Maixent a visité Aigonnay et Vouillé-sur Niort. Mais c’est une région qui semble mal connue par les services de l’évêché : en témoignent les chiffres de communiants, absolument aberrants donnés dans le Pouillé de 17829. De même, l’état du clergé dressé en 180210 comporte de nombreuses lacunes et erreurs pour cette région.

                                                        Entre Poitiers et la région étudiée se trouvait une des bases solides du protestantisme poitevin, le colloque du Moyen Poitou, qui englobait un certain nombre des paroisses étudiées. Dans quelques unes, la population protestante pouvait représenter plus de 90% du total face à une poignée de catholiques. Et les conversions obtenues dans la cadre des dragonnades n’ont pas eu de véritables conséquences. En 1769, les desservants de Beaussais et de Saint-Georges de Vitré reconnaissaient que leur paroisse était quasiment protestante : 23 catholiques sur 350 habitants, dans un cas, 23 sur 600, dans l’autre. Dans la majorité des paroisses, les curés mentionnent « pas de protestants », assimilant ainsi les anciens Nouveaux convertis. Mais sont-ils, pour autant sincèrement convertis ? Le rédacteur du Pouillé semble le croire quand il mentionne 600 communiants à Celles-sur Belle, alors qu’en 1769 le curé précise : 350 communiants et 300 protestants dans les hameaux. Le fait protestant est donc un facteur dont il nous faudra tenir compte dans l’évolution des mentalités religieuses.

                                                        Pour tenter de retracer celle-ci aux XIXe et XXe siècles, il nous faut partir de la situation avant la Révolution et tenter de mesurer l’impact, direct et, surtout indirect, de cette dernière. Le conformisme légal sous l’Ancien régime pouvait masquer une certaine prise de distance à l’encontre de l’Église, en tant qu’institution. La crise révolutionnaire a fait craquer le vernis, laissant la région presque sans églises et pratiquement sans prêtres. Et le rétablissement de cadres religieux, après une absence d’une dizaine d’années, a été trop lent et trop lacunaire pour pouvoir freiner l’évolution vers une indifférence croissante.

                                                        La région au XVIIIe siècle

                                                        C’est un contraste total avec la rigoureuse organisation napoléonienne : département, arrondissements, cantons et, parallèlement : diocèse, archiprêtrés, vice-archiprêtrés devenus doyennés. Non seulement diverses juridictions découpent cette petite zone : élection de Niort élection de Civray mais certaines paroisses sont parfois partagées entre deux institutions, ainsi Prissé entre l’élection de Niort et celle de Saint-Jean d’Angély. De même, une dizaine de paroisses rattachées au diocèse de Poitiers relevaient, avant 1789, du diocèse de Saintes. Enfin, sous une unanimité religieuse officielle, deux confessions cohabitent malgré la Déclaration de Louis XIV de 171511, et bien avant l’Édit de tolérance de 1787.

                                                        1- Le cadre géographique et économique

                                                        Au point de vue géographique, nous sommes en présence de trois territoires différents. Le nord de la région étudiée s’insère dans la plaine de Niort, propre à toutes les cultures et l’élevage de gros bétail. « Le pays de plaine depuis Niort jusqu’à La Mothe-Saint Heray et continuant jusqu’à Chef-Boutonne … est très bon et très fertile, il produit abondamment du froment, du seigle, de la baillarge, de la méture et d’autres grains …Il y a aussi des prés et pacages en quantité pour la nourriture des bestiaux, chevaux et mulets, dont on fait un grand commerce12 ». Le sud du département ne bénéficie pas, au départ, de conditions naturelles favorables : sols argileux et pauvres dans l’est, terres calcaires et marais à l’ouest ; seules, les vallées de la Boutonne et de ses affluents offrent des conditions meilleures. La complexité des divisions administratives (certaines paroisses relèvent de l’élection de Niort, les autres de celle de Saint-Jean d’Angely) ne nous permet pas une vue d’ensemble. Pour une approche, partielle, nous laisserons la parole à des contemporains13. Dans 13 paroisses l’appréciation portée est sévère ; cela varie de «  terres très maigres » à Crézières ou Villiers-en bois à «  pas très bonnes » à Couture-d’Argenson en passant par «  sablonneuses et arides » pour La Foye-Monjault ou «  arides et sèches » pour La Bataille. A La Charrière «  une grande quantité de terres est inculte » et, à Marigny, les terres «  sont spongieuses, peu de récoltes ». Par contraste, les paroisses traversées par des rivières : Chef-Boutonne, Brioux, Secondigné … sont qualifiées de fertiles. Si les bleds sont recensés, en plus ou moins grande quantité, dans toutes les paroisses, à La Charrière, l’accent est mis sur le seigle. Des vignes sont évoquées en divers endroits mais surtout dans la partie occidentale sur les collines pierreuses : Augé, Saint-Étienne la Cigogne, La Charrière…. Nous sommes sur les marges de la région de Cognac et certains de ces vins sont brûlés et transformés en eaux de vie. Laissons la parole au préfet des Deux-Sèvres : «  Le sud ouest de cet arrondissement consiste en marais, ou, dans les lieux plus élevés, en terres arides, pierreuses, de très mauvaise qualité pour toute autre culture que celle de la vigne. C’est dans cette partie que l’on trouve La Foye Monjault dont François 1er buvait le vin avec grand plaisir ; il est encore assez délicat. Des propriétaires industrieux … récoltent beaucoup de vin, donnant de très bonne eau de vie qui passe dans le commerce pour eau de vie de Cognac14 ».

                                                        Ce contraste pour les cultures, nous le retrouvons au niveau de l’élevage. Les paroisses des vallées : Brioux, Vernoux-sur Boutonne, Luché … élèvent des bestiaux, c’est-à-dire du gros bétail. Par contre, vers l’ouest, la mention qui revient fréquemment est : brebis, l’animal des sols pauvres ou des maigres pâturages. La proximité de bois, ainsi que un droit d’usage, permet aux habitants de Villiers-en bois d’élever des porcs, base d’un petit commerce. A Chizé comme à Breuil, on spécule sur l’élevage avec la présence de juments poulinières. Il n’est malheureusement pas précisé si c’est pour l’élevage de chevaux ou pour celui de mulets ; de fait, la présence d’ânes n’est jamais mentionnée15. Si les pâturages sont maigres, ou trop marécageux comme à Marigny, il faut noter que, depuis le début du siècle, certains paysans se sont tournés vers des prairies artificielles ; le sainfoin, connu en Saintonge depuis le milieu du XVIIe siècle a gagné cette région, ainsi à Paizay-le Chapt 16. Ce n’est donc pas une région repliée sur elle-même : les cultures fourragères apparaissent, ainsi qu’une nouvelle céréale, le maïs, dit blé de Turquie, dans les communes du sud-est qui bordent la Charente17. Ces tentatives d’innovation sont bridées non pas par la mauvaise volonté des habitants mais par l’opposition de l’Église qui voit apparaître des produits échappant à la dîme.

                                                        L’Église est, par ailleurs, largement possessionnée dans cette région. Le plus riche propriétaire est l’abbaye de la Trinité de Poitiers : 8000 l. pour la ferme générale de Secondigné et 2000 pour celle de Villemain18. L’abbaye Sainte-Croix, de Poitiers, était aussi richement dotée. Elle possédait les seigneuries des Fosses, de La Bellotière et de Breuil Chizé, ce qui implique le droit de pêche dans la Boutonne, et des terrages au 1/6e aux Fosses, au 1/6e et au 1/8e au Breuil-Chizé. Cela n’excluait pas des rentes foncières sur les propriétés : 40 ha aux Fosses, et diverses métairies. Le fermage de l’ensemble s’élevait à 2120 l. en 1759 et à 4000 l. en 1778. Cette somme a été maintenue en 1785 mais le suffrage en eau de vie passe de 28 à 60 veltes19. Lors de sa création, l’abbaye Saint-Jean de Montierneuf s’était vue attribuer un vaste territoire autour de Couture d’Argenson, ainsi que des vignes à La Foye-Monjault20. Deux chapitres de Poitiers sont aussi possessionnés dans la région. C’est, tout d’abord le chapitre cathédral avec les fermes générales de Villemain et La Bataille (4000 l. en 1790) et celles de Loizé et des Fosses (1310 et 300 en 1728) ce qui n’exclut pas des parts de dîme dans diverses paroisses comme à Saint-Martin d’Entraigues21. Le chapitre de Sainte-Radegonde est coseigneur des Fosses (500 l. en 1728)22.

                                                        Il nous faudrait ajouter à cela les biens des abbayes de Celles-sur Belle et de Saint Maixent richement possessionnées si nous en jugeons par leurs revenus mais dont le temporel semble limité au nord de la région étudiée. Ce serait aussi le cas pour l’abbaye des Chatelliers qui, pourtant, possède une métairie à Augé et une autre à Couture d’Argenson. Malheureusement, nous ne disposons que des déclarations, fort succinctes de 172823. Les revenus de l’abbaye de Saint-Maixent étaient de l’ordre de 33 000 l., toutes menses confondues ; nous apprenons l’existence de possessions à Brioux, Fressines, Prailles, Verrines. L’abbaye Notre-Dame de Celles-sur Belle est au cœur de la région ; ses revenus étaient de l’ordre de 16 000 l. mais, en outre, ses divers prieurés-cures apportaient à leurs titulaires de revenus pour le moins conséquents : 3000 l. à Périgné, 2000 à Brioux. Les bénédictines de Saint-Maixent possédaient des terres à Aigonay. Il nous faudrait ajouter à cette énumération d’autres prieurés comme celui de la Foye-Monjault dans le diocèse de Saintes : 6000 l. à la fin du XVIIe siècle, des éléments du temporel de l’abbaye Saint-Severin, « sans moine ni couvent », au dire de Colbert de Croissy, … mais avec un abbé commendataire, la commanderie d’Ensigné … Sans pouvoir pousser plus loin l’analyse, il est néanmoins possible de conclure que l’Église était largement possessionnée dans la région.

                                                        Dans ce cadre, nous avons essentiellement de petites communautés rurales de l’ordre de 300 à 350 communiants dans le diocèse de Poitiers. C’est par commodité que nous reprenons les chiffres du Pouillé de 1782 car ils couvrent toute la région. En fait, ils sont parfois peu crédibles, le total variant du simple au double, dans les deux sens, pour une même paroisse entre 1769 et 1782. Faute de mieux nous avons utilisé cette source, la moyenne cachant de grandes disparités : 60 communiants à La Bataille et 600 à Périgné ou Pioussay. Les communautés provenant du diocèse de Saintes présenteraient une moyenne inférieure, avec deux petites paroisses de 25 feux, Prissé et Gript. La charge pastorale n’est pas seulement conditionnée par le nombre d’ouailles mais aussi par la superficie à desservir. Nous avons ici à faire à des paroisses relativement petites, plus proches des paroisses du sud de la France que des vastes paroisses du nord, critère évoqué autrefois par Pierre Chaunu. La moyenne est de l’ordre de 14 km2 mais il existe de fortes disparités : 12 paroisses ont moins de 10 Km2, et même 4 moins de 5, alors que 18 dépassent 20 km2, Vernoux-sur Boutonne atteignant même les 30. Toutes ces paroisses avaient un desservant avant 1789 et certaines avaient même, en sus, un vicaire : par exemple à Chef-Boutonne, Bouin, Marigny et Loubillé, ou un prêtre habitué : ainsi à Javarzay où le curé retraité aide son successeur. Dans la partie qui relève de Poitiers nous constatons que l’encadrement était largement suffisant. Toutes les paroisses avaient un desservant et, entre 1771 et 1786, onze vicaires ont, en sus, été en poste, même dans une petite paroisse comme Saint-Martin de Bernegoue24. Ce qui frappe, lorsqu’on consulte le tableau des nominations25, c’est la durée de résidence dans une même paroisse : Drouet est à Mougon depuis 1759, Pretet à Asnières ou Cellin à Celles-sur Belle depuis 1754, le record étant détenu par Sanault, à Aigonnay depuis 1744. Vingt sept autres prêtres étaient dans la même paroisse depuis plus de 20 ans, et même plus de 30 pour quatre d’entre eux. Dans le cours du siècle, nous pourrions prendre d’autres exemples : Rambault est resté 56 ans à Chef-Boutonne (1727-1783), Charboneau 37 à Augé (1743-1781) ou Gigou de Saint-Senne 34 à Paizay-le chapt (1747-1781). Cela laisse supposer un long contact avec les paroissiens et la possibilité d’un travail pastoral efficace. En 1769, aucune plainte contre les desservants n’a été relevée ; mais les paroissiens auraient-ils dénoncé leur curé en présence des autorités diocésaines ? De fait, la seule critique contre le curé de Beauvoir-sur Niort a été aussitôt couverte par les déclarations en faveur de celui-ci.

                                                        2- Approche des mentalités

                                                        Le préfet des Deux-Sèvres, Dupin, déclarait « La Révolution a montré que le paysan de la plaine était moins attaché à la foi de ses pères26 ». Après avoir visité cette région en 1769, Mgr de Saint-Aulaire écrivait « Dans le nombre de paroisses que nous avons déjà parcourues, nous avons été frappé de l’état déplorable où nous avons trouvé les églises de ce diocèse : nous avons presque douté de votre foi en voyant la pauvreté et la nudité de ces édifices27 ». L’énumération des critères sur lesquels s’appuie ce jugement, sans doute exagéré par provocation, est longue : églises en mauvais état, ornement sales et déchirés, parfois absents. Ainsi, les églises de Crézières, Villiers-sur Chizé, Vouillé-sur Niort et Juscorps sont «  en mauvais état » ; celle de Secondigné en «  très mauvais état », celle de Montigny «  presque en ruine ». L’église de Fors est «  fondue » et les fidèles doivent se contenter de la chapelle de l’aumônerie, qui aurait besoin de réparations. Des réparations, plus ou moins pressantes sont indispensables dans les édifices de culte de La Bataille, Beaussais, Couture-d’Argenson, Loizé, Périgné, Séligné, Villefollet et Villiers-en bois. Des réparations étaient en cours au Vert et à Marigny ; toutefois, quand on songe que, 15 ans plus tard, les exigences de Mgr de Caussade pour les vases sacrés de Luché n’étaient pas respectées, on peut douter du zèle mis à cette tâche. Dans sept paroisses : Chizé, Hanc, Loubillé, Crézières, La Bataille, Saint-Médard, l’église manque de linges liturgiques, ou bien ceux qui sont utilisés sont sales et déchirés. Ce serait oublier que ce genre de dépenses relève plus des décimateurs que des simples fidèles. Rappelons aussi que, sous l’Ancien régime, un évêque n’était pas totalement maître des nominations des curés ; les propositions, jamais récusées émanaient des patrons des paroisses. Or, sur 66, l’évêque de Poitiers ne nomme qu’à 16 ; 34 sont sous le patronage de diverses abbayes, dont celle de Celles-sur Belle (9 paroisses) ; 9 relèvent du chapitre de la cathédrale ou de ses dignitaires et les autres ont des patrons divers (le Roi, l’évêque de La Rochelle, deux prieurs). Certains documents28 nous laissent à penser que les problèmes étaient résolus par les patrons des paroisses, souvent réticents face à des dépenses.

                                                        Il est d’ailleurs significatif que les critiques qui apparaissent dans les Cahiers de doléances visent essentiellement la mauvaise répartition et le mauvais usage des biens de l’Église. Nombre de curés, simples congruistes, étaient sur le même plan que la plupart de leurs paroissiens. Si les chanoines de saint Augustin, desservant les prieurés-cures d’Asnières-en Poitou, Brioux, Paizay-le Chapt, Périgné, Tillou, disposent de larges revenus, jusqu’à 3000 l. à Périgné, dix curés, au moins, sont réduits à la portion congrue et sept autres ne la dépassent que de peu. Les cahiers de Lusseray et d’Availles-sur Chizé demandent que la congrue soit portée à 1200 l.29. En contre partie, à Availles, ils demandent la suppression de la dîme ; c’est surtout le casuel qui est visé à Beauvoir-sur Niort, Périgné, Aiffres ou Vernoux30. Certains cahiers s’attaquent nommément à des institutions ecclésiastiques qui retirent de larges revenus de la région, sans aucune contre partie, comme l’assistance aux pauvres. C’est le cas aux Fosses où l’on dénonce l’égoïsme de l’abbaye Sainte-Croix et du chapitre de Sainte Radegonde, ou bien à Secondigné et Villefollet où sont visées les Dames de la Trinité31. D’autres cahiers s’en prennent aux institutions ecclésiastiques jugées parasitaires : chanoines et communautés religieuses à Lusseray ; les abbayes en commende à Luché ; les Mendiants à Aiffres ; les ordres contemplatifs à Beauvoir-sur Niort ou, à Vinax, toutes les communautés religieuses32. Dans le cahier d’Augé, les habitants protestent contre le curé qui dîme même sur les jardins et sur le sainfoin33. Ce mécontentement, d’ordre social, a-t-il eu des conséquences sur la vie religieuse ?

                                                        A part les critiques, reflet de la réalité ou effet de rhétorique, de Mgr de Saint-Aulaire, nous ne disposons d’aucun témoignage sérieux sur ce point. On pourrait supposer que dans ces régions de vignoble les fidèles s’éloignent de la religion comme dans la vallée de la Loire, au dire des missionnaires Monfortains34, mais nous ne pouvons nous appuyer sur aucun témoignage de prêtre ou de missionnaire. Il pourrait être tentant de faire un rapprochement entre le nombre de communiants et la population de la paroisse ; toutefois, le peu de fiabilité que l’on peut accorder au Pouillé de 1782 infirme le jugement que l’on pourrait avancer. Ainsi, Secondigné passe, entre 1769 et 1782, de 150 à 600 communiants, Villiers-en bois, de 100 à 300 ; inversement, La Charrière tombe de 340 à 250 ; alors que le même curé est en poste et aurait pu fournir des renseignements précis35. On peut douter de la fiabilité du Pouillé en tant que source : Juillé, Beauvoir-sur Niort ou Luché sont toutes trois créditées de 300 communiants alors que, en 1789, les populations respectives sont de 267, 287 et 209 habitants ! Faute de mieux, et cette réserve faite, la comparaison entre les chiffres de communiants et la population des paroisses quelques années plus tard nous donnerait une indication sur la pratique sacramentelle. Le pourcentage de communiants est de l’ordre de 58% à Périgné, 50% à Paizay-le Chapt, 43% à Chizé et Breuil, 39% à Vernoux-sur Boutonne et 31% à Asnières. Si nous continuons la comparaison avec les chiffres de population retenus par les services de l’évêché de Poitiers au début du XIXe siècle, nous obtenons – avec la même réserve que ci-dessus – un pourcentage de 37% à Hanc, de 33% au Vert. Compte tenu de la source que nous avons dû utiliser et du décalage dans le temps pour celles qui sont de meilleure qualité, les chiffres que nous avançons ne sont pas totalement fiables ; tout au plus peuvent-ils indiquer, déjà, un certain détachement par rapport aux exigences religieuses. Aussi, pourrait-on simplement avancer l’idée que la religion est déjà plus pratiquée – conformisme oblige – que véritablement vécue. Pour évoquer la situation avant la Révolution, un desservant de Prahecq note : «  Le voisinage des populations protestantes, le laisser-aller, peut-être, des ecclésiastiques qui gouvernaient la paroisse, étaient causes du peu de foi qui régnait dans la localité. La majorité faisait encore ses Pâques mais la foi allait s’éteignant et l’indifférence se propageait de jour en jour36 ». Et, dans un rapport rédigé en 1847 sur sa paroisse, le curé de Vouillé-sur Niort, dénonce l’attitude des fidèles avant 1789 : respect des pratiques extérieurs mais par habitude, oubli du jeune et de l’abstinence, attitudes immorales lors des veillées37. Toutefois, trois cahiers de doléances : ceux de Fors, de Saint-Martin de Bernegoue et de Brûlain, sollicitent des vicaires pour pallier les déficiences des desservants en titre38.

                                                        3- Le problème protestant

                                                        Nous sommes sur les marges du bloc protestant du Moyen Poitou où, même au cœur du XVIIIe siècle, certaines paroisses comptaient jusqu’à 90% de protestants. Dans cette zone, ils sont minoritaires et tenter de les évaluer est pour le moins difficile : ils n’existaient pas, officiellement du moins, depuis 1715. Par ailleurs les sources sont trop fragmentaires et de natures diverses, aussi toute tentative pour établir une évolution est fragile. Nous pourrons, au mieux, tenter d’en dresser une géographie approximative, à partir d’une documentation incomplète, qui peut permettre d’évoquer l’évolution dans le siècle. Deux de ces sources nous montrent un contraste entre deux parties de la région étudiée. Les paroisses du nord appartiennent au cœur du colloque du Moyen-Poitou, zone où les réformés étaient largement majoritaires. Le centre et le sud ne connaissaient, semble-t-il qu’une implantation limitée ; d’où une évolution contrastée.

                                                        Le Rolle des Nouveaux convertis39 peut nous donner une indication sur la présence protestante au début des années 1680. Dans le nord, les abjurations, quelle que soit la valeur que l’on peut leur attribuer, se chiffrent par centaines : 450 à Prailles, 445 à Mougon, plus de 200 à Vitré, Celles-sur Belle ou Verrines. Quand nous nous écartons du noyau dense, les chiffres descendent à 48 pour Prahecq ou 86 pour Périgné. Au-delà, nous ne relevons que quelques abjurations : de une à une quinzaine, Paizay-le Chapt faisant exception avec 145. Ces chiffres peuvent, certes, nous donner une idée de l’importance des communautés protestantes mais ils témoignent, tout autant, de l’activité des « missionnaires bottés », certains ayant eu la chance de leur échapper.

                                                        Nous disposons, pour une dizaine de paroisses d’une évaluation officielle, mais avec les techniques de l’époque : la diminution de la population entre l’Édit de Fontainebleau et 1716, date de l’enquête40. A vrai dire, la diminution du nombre de feux, peut s’expliquer de deux façons : soit le départ de familles protestantes vers des zones d’accueil41, soit le regroupement de foyers fiscaux à cause de la misère des dernières années du règne de Louis XIV42. Cette interprétation ne doit pas être oubliée mais elle ne saurait, à elle seule, expliquer la chute démographique. Notons que, dans le cas de ces paysans attachés au sol, il ne s’agit pas de départs vers l’exil mais, bien plutôt, du repli sur une zone plus sure. Les renseignements donnés par le tableau de 1716 nous permettent de supposer l’existence de plusieurs communautés protestantes qui, pour leur chance, n’apparaissent pas dans le Rolle : ainsi, La Foye-Monjault et Le Cormenier auraient perdu un peu plus de 10% de leurs habitants. C’est dans le doyenné de Brioux que nous trouvons les chiffres les plus élevés : 30% des habitants aux Fosses, 27% au Breuil, plus de 15% à Secondigné ou Villefollet. A Chef-Boutonne, où il y avait un temple, la population n’a pas varié ; en revanche, Ardilleux (une abjuration) ou Ensigné (14 abjurations) ont perdu plus de 15% de leurs habitants. Tous les départs n’ont pas été déterminés par des raisons religieuses ; il faut aussi tenir compte des facteurs économiques et sociaux. Mais, n’oublions pas que nombre de protestants sont restés sur place, composant ce que l’ont appelait les Nouveaux Convertis. Nous ne pouvons avancer de chiffres mais il est possible de constater, dans ce sud des futures Deux-Sèvres, la présence de minorités protestantes, plus ou moins importantes suivant les paroisses. Et, dans le cas des Nouveaux convertis, on peut douter de leur attachement à une Église à laquelle leurs ancêtres avaient été contraints de se rallier. Nous avons un élément de réponse, avec la constatation du curé de Pioussay, en 1728 : il ne perçoit pas de casuel «  la paroisse ayant un grand nombre de nouveaux convertis »43. Malheureusement nous ne disposons que d’une dizaine de réponses pour toutes les paroisses et celles que nous avons évoquées précédemment n’y figurent point. En fait, dès le début, des réticences se sont manifestées à l’encontre de l’Église romaine. Il suffit de reprendre le jugement d’un contemporain : en 1698, sur les 17 593 Nouveaux convertis, 3411 seulement «  faisaient leur devoir ». Et, dans le tableau qu’il dresse en 1716, nous retrouvons le contraste entre le nord et le sud de la zone que nous étudions : dans le nord, Beaussais compte 50 réfractaires, Vitré 340, Aigonnay 300, Sainte-Blandine 250 ; dans le sud, où les communautés protestantes étaient moins importantes, il n’en recense que 8 à Gournay, 4 à Brioux, 2 à Périgné ou Fontenille. Mais, parmi ceux qui sont, en apparence, catholiques combien sont sincèrement convaincus ?

                                                        Il nous faut attendre 1769 et les comptes rendus de la visite pastorale de Mgr Beaupoil de Saint-Aulaire44, pour voir évoquer à nouveau le problème protestants. Neuf curés n’y ont pas fait allusion, dont ceux d’Ardilleux ou Ensigné. Vingt deux ont précisé qu’il n’y avait pas de protestants dans leur paroisse, y compris ceux de Villefollet ou des Fosses. A cette date, et d’après cette source, la présence protestante serait limitée, dans le sud, à cinq paroisses et à des effectifs fort réduits. Si l’on excepte Périgné : quatre maisons de «  religionnaires », nous n’avons que des cas isolés : un seul protestant à Chizé et à Paizay-le Chapt, deux à Brioux, et une maison à Bouin. Incontestablement, il y a eu une présence protestante dans cette région entre le Mellois et la région de Surgères. Dans le nord, au dire des curés eux-mêmes, figurent des communautés protestantes fort importantes : 400 à Aiffres, plus de 600 à Beaussais et Fressines, 800 à Prailles et plus de 1000 à Mougon. En cette période de tolérance officieuse, les curés reconnaissent l’existence du protestantisme. C’est à Prailles que s’était tenu chez Josué Pandin de Lussonnière, le 3 mars 1744 le premier synode du Désert. L’existence de maisons d’accueil pour les prédicants dans cette paroisse, comme pour les pasteurs itinérants à Vitré, était bien connue45. De ce fait, alors que la communauté protestante est bien reconstituée autour de ses pasteurs, certains chiffres du Pouillé laissent pour le moins rêveur : entre 1769 et 1782, Aigonnay serait passée de 50 à 300 communiants, Fressines de 80 à 400 ou Sainte-Blandine de 150 à 400 ! Il semble bien qu’il faille plutôt y voir le travail très approximatif du rédacteur plus que le résultat du travail pastoral des curés.

                                                        Cependant, certains descendants des «  convertis » des années 1680 sont restés dans l’Église romaine. Sont-ils pour autant devenus des fidèles, on peut en douter et nous avons là, à côté d’autres, une des causes de la montée de l’indifférence en matière religieuse46. C’était déjà la constatation d’un témoin, Jean Garran, dans un mémoire de 1729 : « Il y avoit il y a trente ans près de 18 000 nouveaux convertis dont près de 4000 faisoient leur devoir ; à présent on ne peut que dire qu’il y en a beaucoup dont la majeure partie ne savent ce qu’est une religion47 ». C’est aussi la conclusion de Marc Seguin sur la Haute Saintonge, si proche du nouveau diocèse : «  A la veille de la Révolution, un clergé de très bonne qualité mais une population catholiques et protestants mélangés qui ne savent plus très bien où est la « vérité» religieuse » et qui parfois n’a retenu que l’anticléricalisme48 ». La coexistence des deux confessions aurait-elle pu être un stimulant dans le cadre d’une «  frontière » ? Le temps des curés de choc semble bien révolu et c’est l’indifférence qui semble progresser.

                                                        Jacques Marcadé,

                                                        professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

                                                        Carte des Deux-Sèvres

                                                        1 Premiers itinéraires en sociologie religieuse, Paris, 1949.

                                                        2 Archives diocésaines de Poitiers, F 4-3, 2-2. Texte d’une conférence et rapport. Conférences de F. Boulard, à Poitiers, en 1956.

                                                        3 ibidem, Celles, s. l. Sainte-Blandine.

                                                        4 1877, p. 721.

                                                        5 Jacques Bouquet, Terres lointaines. Lettres de missionnaires poitevins aux XIX-XXe siècles, Poitiers, 2009.

                                                        6 Pour les communes nous avons repris les noms qui figurent dans le Dictionnaire des communes de France (Lavauzelle, éd. 2002) et non ceux qui figurent dans certaines de nos sources : Ansigny, pour Ensigné ; Vernou, pour Vernoux-sur Boutonne … sauf dans le cas de Saint-Martin d’Augé qui n’est devenue Boisserolles qu’en 1928. Nombre de paroisses d’avant la Révolution ont disparu et les communes auxquelles elles avaient donné naissance ont été absorbées par des voisines plus importantes : Javarzay par Chef-Boutonne ; Le Cormenier par Beauvoir-sur Niort ; Luzé par Gournay ; Fontenille par Saint-Martin d’Entraigues ; Gript par Granzay ; La Charrière par Prissé ; Mairé par Aiffres.

                                                        7 Tableau soumis à l’approbation du Premier consul (8 thermidor-14 fructidor an XI, 23 juillet, 1er septembre 1803)

                                                        8 Médiathèque François Mitterand Poitiers, mss 383 (192), Visites faites en 1769 de 257 paroisses des archiprêtrés d’Exoudun, …, Melle, Bouin … Par la suite, toutes les références datées de 1769 sont tirées de cette source. Les quatre prélats du XVIIIe siècle ont effectué une visite générale du diocèse, du moins d’après les titres de leurs mandements. En 1751, Mgr de la Marthonie de Caussade était à Ensigné ; en 1737, c’est l’official, Jean César Bramard qui a visité Aigonnay (Jacques Marcadé, Les visites pastorales dans le diocèse de Poitiers au XVIIIe siècle, Bull. Soc. Antiq. Ouest, 1997, p. 195).

                                                        9 Pouillé du diocèse de Poitiers, par un secrétaire de l’évêché, Poitiers, 1782.

                                                        10 Arch. dioc. Poitiers, X 2-4., dit manuscrit de Botneau, attribué à Brumauld de Beauregard.

                                                        11 Sur on lit de mort, Louis XIV avait supprimé le dernier article de l’édit de Fontainebleau laissant la liberté de conscience aux protestants qui n’avaient pas été convertis avant cette date.

                                                        12 Mémoire statistique de Maupéou d’Ableiges, publié par Ch. Dugast-Mattifeux, Poitiers, reprint 1976, p. 411-412.

                                                        13 Médiat. Poitiers, mss. 344 (168), sans doute du milieu du siècle. Pour les paroisses de l’élection de Niort, le rédacteur a repris, parfois au mot près, les appréciations portées dans l’État de l’élection de Niort publié par Léo Desaivre (Mémoires de la Société de Statistique des Deux Sèvres, III, 1886).

                                                        14 Mémoire sur la statistique du département des Deux-Sèvres …par le C. Dupin, préfet du département, Niort, An IX, p. 41.

                                                        15 Néanmoins, Dupin, op. cit., p. 106, mentionne l’élevage de mulets.

                                                        16 J. Marcadé, Brève note sur le sainfoin, Rev. Hist. du Centre Ouest, 2007, p. 165-166.

                                                        17 Dupin, op. cit., p. 90.

                                                        18 Arch. dép. Vienne, L 239.

                                                        19 Pour plus de détails, voir les pages que nous avons consacrées au temporel de Sainte Croix : Histoire de Sainte-Croix, Mém. Soc. Antiq. Ouest, 1986, p. 388-414.

                                                        20 Robert Favreau (sous la dir.), Saint-Jean de Montierneuf, Poitiers, 1996, p. 15. Malheureusement nous n’avons pas pu trouver dans les archives, à quelque date que ce soit, une estimation détaillée des revenus de cette abbaye.

                                                        21 Arch. dép. Vienne, L 283 – G 238, 234.

                                                        22 Ibidem, G 421.

                                                        23 Arch. dép. Vienne, G 431, 437. L’équivalent se trouve aux Archives des Deux-Sèvres (H 78, 47). Celles-ci ayant brûlé en 1805 nous ne pouvons trouver une documentation aussi riche que pour les établissements poitevins.

                                                        24 Arch. dioc. Poit., X 2-4. Liste des vicaires

                                                        25 Ibidem, X 2-5. Liste des desservants en 1789.

                                                        26 Second mémoire sur la statistique, Niort, an X, p. 194.

                                                        27 Médiat. Poitiers, cart. Saint-Aulaire, mandement pour la visite de 1773, p. 6.

                                                        28 Dans les archives de l’abbaye Sainte-Croix, des chapitres Sainte-Radegonde et Saint-Hilaire.

                                                        29 P. Boisonnade-Léonce Cathelineau, Cahiers de doléances de la sénéchaussée de Civray, Niort, 1925, p.200,

                                                        27 – L. Cathelineau, Cahiers de doléances des sénéchaussées de Niort et de Saint-Maixent, Niort, 1912, p. 19.

                                                        30 Idem, p. 217, 231,

                                                        31 Idem, p. 234, 239, 274.

                                                        32 Idem, p.202, 215, 217, 299. Vinax, actuellement en Charente-Maritime, était alors une annexe d’Aubigné.

                                                        33 H. Donnelieu, Notes historiques sur le canton de Beauvoir-sur-Niort, Niort, 1912, p. 23-24. Le cahier de Beauvoir-sur-Niort est reproduit p. 107.

                                                        34 Pierre-Fr Hacquet, Mémoires des missions des Montfortains dans l’Ouest (1740-1779) publiés par Louis Pérouas , Cahiers de la Revue du Bas-Poitou, 1964. –

                                                        35 Cette remarque est aussi valable pour Fontenille (de 160 à 350 communiants) ou Les Fosses (de 300 à 500).

                                                        36 Arch. dioc. Poit., Prahecq, s. l. Prahecq. Le texte est postérieur à 1822 mais semble antérieur à 1830.

                                                        37 Ibidem, s. l., Vouillé-sur Niort.

                                                        38 L. Cathelineau, op. cit., p. 58, 67, 69.

                                                        39 Rolle des nouveaux convertis à la foye catholique, apostolique et romaine dans le diocèse de Poitiers, s. l., 1682. Ce bulletin triomphaliste est à manier avec précaution ; toutefois, il peut nous donner une idée de l’importance des communautés protestantes. Malgré le titre, y figurent aussi des paroisses des diocèses de Limoges, de Saintes (Gript) et de Luçon.

                                                        40 État de l’élection de Niort en 1716, publié par Léo Desaivre

                                                        41 Il ne s’agit pas seulement de départs pour l’exil, peu nombreux, mais essentiellement vers le nord de la région. Les pourcentages de population protestante augmentent dans les paroisses au cœur du Moyen-Poitou protestant.

                                                        42 C’est l’explication déjà avancée par un contemporain, Samuel Levesque, dans son Mémoire statistique sur l’élection de Saint-Maixent dressé en 1698, publié par Alfred Richard, Mémoires de la Soc. de stat., sciences, lettres et arts du dép. des Deux Sèvres, 1873-1874, p. 16.

                                                        43 Arch. dép. Vienne, G 431.

                                                        44 Médiat. Poitiers, ms. 383 (192), Visite de 257 paroisses …..

                                                        45 Arch. dép. Vienne, C 60.

                                                        46 C’est une hypothèse soulevée par Pierre ARCHES (Bul. Soc. Hist. et Stat. des Deux Sèvres, 1991, p. 332), que nous rejoignons totalement (conclusion de l’ouvrage Les protestants poitevins de la Révocation à la Révolution, La Crêche, 1998).

                                                        47 Cité dans A. Richard, op. cit., p. 196.

                                                        48 François-Julien Labruyère et Jean-Louis Neveu (coord.), La Haute Saintonge, La Rochelle, 2007, p. 181-182.

                                                         

                                                         

                                                        Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

                                                        Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

                                                        Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

                                                        Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

                                                        1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

                                                        • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
                                                        • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
                                                        • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

                                                        2- Méthodes de travail et exemples d’études.

                                                        • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
                                                        • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

                                                        Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

                                                        Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

                                                        • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

                                                        Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

                                                        Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

                                                        Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

                                                        Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

                                                        Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

                                                        3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

                                                        • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

                                                        Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

                                                        Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

                                                        « Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

                                                        • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

                                                        Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

                                                        « Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

                                                        La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

                                                        • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

                                                        Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

                                                        Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

                                                        Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

                                                        La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

                                                        Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

                                                         Christian BERNARD

                                                        2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

                                                        3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

                                                        4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

                                                        5International Religious Freedom Report

                                                        6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

                                                        7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

                                                        8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

                                                        9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

                                                        10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

                                                        11 complétant ainsi les droits de 89

                                                        12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

                                                        13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

                                                        14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

                                                        15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

                                                        16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

                                                        17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

                                                        18Article BCC dans Wikipedia.

                                                         

                                                          Parmi les auteurs de la loi de séparation des Églises et de l’État (9 Décembre 1905), quelques esprits plus radicaux estimaient que, privée du soutien de l’État, la religion s’effondrerait d’elle-même. Il n’en subsisterait plus que de vagues mouvements nés de rémanences superstitieuses, de craintes le plus souvent féminines ou de fugaces émotions. Ces ultimes soubresauts resteraient confinés dans les limites de la conscience privée.

                                                         A plusieurs titres, ce calcul mérite examen. Au-delà des outrances passionnelles, il s’appuie sur des constats historiques, sociaux et psychologiques dont les implications sont plus sérieuses que les quolibets, sarcasmes et propos vindicatifs copieusement échangés au passage du XIXè au XXè siècle.

                                                         I- QUELQUES CONSTATS D’HIER

                                                        Historiquement, d’abord, si l’on excepte les dix années de la Révolution (1792-1801), la religion – entendons ici le seul catholicisme – s’était appuyée sur les différentes formes de l’État, depuis la date emblématique de l’Édit de Milan par Constantin (313) et celle, plus effective, de la proclamation du christianisme comme seule religion licite par Théodose le Grand (379-395). A travers les invasions barbares et les rivalités théologico-politiques entre ariens et orthodoxes, au long des querelles du Sacerdoce et de l’Empire, cahotant parmi les guerres de religion, de fait, l’Église s’était intégrée dans les formes sociales au point de se confondre parfois avec elles. En retour, les sociétés s’appuyaient fortement sur la religion dont elles attendaient légitimation de fait sinon légitimité en droit. État et religion vivaient une assistance mutuelle. Leurs différences tout autant que leurs conflits d’influence les mariaient indissolublement : le roi était sacré, le pape régnait en ses états. Une même notion du sacré les unissait.

                                                         Les évolutions sociales du Siècle des lumières vont rompre cette alliance. Des progrès techniques importants (de la charrue à brabant à la maîtrise de la vapeur ou celle, plus secrète, de la fécondité), la montée des sociétés savantes et des cercles philanthropiques, la force politique des avocats, les contacts avec l’Angleterre et l’Amérique, une progression de l’éducation et de l’édition, apportent autant de causes pour ne plus penser comme avant. Un long fleuve de révolutions draine un siècle et demi : rupture brutale de la Grande Révolution, révolution également de l’unification napoléonienne du droit, des universités à l’organisation territoriale, révolution industrielle donc coloniale tout aussi bien que les avancées révolutionnaires des sciences. Dans ce même temps, une classe ouvrière se constitue, la société sursaute en 1830, 1848 et 1871. Les syndicats et les associations renaissent. Cette vaste et rapide mutation s’effectue au-dehors du catholicisme qui attendra, sauf pour la charité, l’encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII pour s’inscrire dans les nouvelles réalités sociales avec un difficile ralliement à la République (1892).

                                                         Tant de changement modifient les esprits. La lente naissance des sciences humaines obligera des croyants à un examen critique de la foi. Tel est l’enjeu de la crise moderniste qui durera jusqu’à la seconde guerre mondiale. L’Ancien Régime se voulait unanimiste, malgré les crises. L’école républicaine également qui promeut partout les mêmes valeurs. Mais l’inexorable montée du citoyen (qui deviendra le sujet) fend cette unité pour distinguer les diverses appartenances d’un homme : professionnelle, civique, familiale, religieuse. Apparaît alors le seul domaine où s’exercent les croyances : la conscience privée. Elles n’ont plus d’autres soutiens publics

                                                        II-LA NOUVEAUTE DE LA SECULARISATION

                                                         A ce très rapide résumé, s’ajoutent aujourd’hui les deux stades de la sécularisation qui réactivent sous nos yeux les problématiques des années 1900. Le premier stade de la sécularisation se développe comme un recul de la religion devant l’empire des sciences. Les problèmes qui surgissent, techniques ou politiques, psychologiques ou sanitaires, appellent une réponse qui relève de leur champ même d’investigations et de mise en œuvre. Point n’est besoin de faire appel au sacré. Celui-ci, d’ailleurs s’était délocalisé depuis plus d’un siècle : subrepticement, il avait déserté le seul domaine religieux. Il promouvait des valeurs sociales telles la patrie, la terre ou le travail. Il exaltait des orientations privées comme l’amitié ou les vacances… Il gardait encore des liens, ne fut-ce que de mémoire, avec un univers religieux à combattre ou à révérer, mais encore présent et reconnu. C’était une sécularisation de distance.

                                                         Le second stade n’entretient plus de relations avec la religion. Il ne sait plus en lire les créations artistiques. Les fêtes officielles du calendrier offrent des jours de congé aux raisons inconnues. Il s’agit là d’une sécularisation d’ignorance. Les hommes vivent apparemment sans références religieuses. Apparemment certes, puisque le secret des cœurs reste inaccessible.

                                                         Il serait aisé de conclure que ce stade de la sécularisation coïncide avec l’établissement plénier de la laïcité. Rien n’est moins sûr. S’il n’existe plus de repères religieux par rapport auxquels se situer, la laïcité elle-même se dissout dans un espace sans frontière. A régner seule, elle s’affadit, perd l’aiguillon de l’opposition. Rien ne stimule plus ses engagements ni sa générosité. En un sens, pendant un siècle environ, religion et laïcité avaient appris à composer. Une vaste jurisprudence avait progressivement équilibré leurs relations. Sinon un mariage comme autrefois avec les princes, du moins une cohabitation paisible s’était établie, avec les crises de vieux ménages.

                                                         Sur un point fondamental et nouveau, la sécularisation apporte une situation inédite. Indifférente aux questions religieuses que traitait la laïcité, elle a donc laissé proliférer, s’étendre et s’affirmer le domaine vaste et multiforme du « spirituel ». Cet espace vide de tout contrôle va de la crédulité débridée aux sectes, de nouvelles religions aux superstitions. Les immunités sont tombées. Un scientifique en son domaine peut fort bien être crédule ou fondamentaliste dans ses croyances. Quand une commission parlementaire s’est penchée sur les phénomènes sectaires, elle a rencontré les plus grandes peines à définir une secte et à la distinguer d’une religion. En cette terre incertaine, les religions, l’Islam en premier, se sont infiltrées puis installées.

                                                         III- DE NOUVELLES RAIDEURS

                                                         De ce fait, une peur a ressurgi : celle des excès et des violences religieuses, celle des à-côtés de la logique technicienne. Cette crainte entraîne des conflits entre le communautarisme qui pointe et la vie en société, entre la protection des individus fragiles et la liberté de conscience. Il ne reste plus guère que la voie législative et juridique pour endiguer un phénomène dont l’expansion paraît menaçante. Les religions traditionnelles, en notre pays, sont suspectées de pactiser avec une irrationalité inhabituelle. Elles sont fortement incitées à prouver qu’elles savent garder raison et, par le dialogue, qu’elles rejettent la violence, le mépris et le prosélytisme excessif. Leur crédibilité est à ce prix.

                                                         L’insistance avec laquelle les autorités civiles et l’opinion poussent les responsables religieux à s’entendre, à nouer des dialogues visibles, à surveiller leurs éléments extrémistes dévoile à quelle profondeur s’inscrit une méfiance envers les excès attribuables à des croyants voire à des positions politiques ou culturelles absolutisées par un truchement religieux. Les autorités religieuses y consentent volontiers et les dialogues traitent plus des points qui rapprochent, des actions menées en commun, que des doctrines qui séparent.

                                                         Dans cette configuration, on peut avancer sans grand risque d’erreur que, d’un même côté, se côtoient les tenants d’une rationalité et d’une mesure laïque ou croyante, face, de l’autre côté, à l’irrationnel fondamentaliste ou échevelé. Le constat appelle des nuances évidentes : de même que « le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison » puisqu’il se révèle incapable de relier ses thèses à d’autres points de vue ou de les nuancer, le fondamentalisme ou l’intégrisme poussent leur logique jusqu’au bout. Ce sont des isolements d’une raison, une idée solitaire, un mono-idéisme.

                                                         La sécularisation conduit ainsi à une recomposition du paysage laïc et religieux. Il importe d’en souligner le prix. Pour la laïcité dépourvue de projets sociaux qui firent son succès par le savoir qui triomphe de l’erreur, la science qui domine les maladies, l’égalité sociale qui atténue la misère, pour la laïcité donc ces grands idéaux s’affrontent au scepticisme d’une sécularisation qui s’épanouit dans la technique immédiate et la consommation. La laïcité n’a plus guère, comme points d’application, que le plus bas niveau de décision pour critiquer une subvention ou pour refuser, contrairement aux règlements, une aumônerie de collège sous prétexte que, l’accordant aux catholiques, il faudrait reconnaître le même droit aux rares familles musulmanes du canton !

                                                         IV- NOUVELLE POSITION DES RELIGIONS

                                                        Pour les religions, le défi est parallèle. Aucune ne se satisfait d’une simple attitude d’aimable tolérance envers les autres. Que deviennent alors ses articles de foi ? Surgit ici un paradoxe inévitable : la sécularisation provoque une religion soit à se diluer dans une gentillesse civile dotée d’une attention envers les plus pauvres, soit à revendiquer de manière identitaire ses articles de foi et la pratique de ses dévotions. La sécularisation pousse la foi dans ses retranchements. Elle l’accule au choix terrible de perdre sa saveur ou de proclamer sa singularité. Ce choix est un piège – j’y reviendrai. Mais il pose avec acuité la question suivante : une religion est-elle totalement libre d’occuper tout l’espace disponible ; ou le monde dans lequel elle vit lui impose-t-il des frontières, non par voie de coercition ou de persécution, mais en révélant à cette religion une réserve, une pudeur, une modestie qui lui sont intérieures ? Autrement dit, en laissant aux religions un immense espace dont elle se désintéresse, la sécularisation abandonne-t-elle aux religions ce terrain vide ? Inversement, une religion ne se dénature-t-elle pas en occupant tout le domaine disponible ?

                                                         D’une manière ou d’une autre, le pouvoir civil a tenu à contrôler les réalités religieuses. En France et pour le catholicisme, Charlemagne fit preuve envers les clercs d’une attentive bienveillance ; Philippe le Bel se tint à distance du pouvoir pontifical : la Pragmatique Sanction de Bourges (Charles VII, 1438) corrigée par le Concordat de Bologne (François 1er, 1516) ; même l’Édit de Nantes (Henri IV, 1598) et sa révocation (Louis XIV, 1685) jusqu’au Concordat de 1801, en passant la Constitution civile du Clergé (1790) représentent autant d’actes de reconnaissance et de positionnement, donc des limites extérieures du pouvoir religieux. La Séparation des Églises et de l’Etat couronne ce parcours. Elle écarte les cultes du gouvernement public, leur accorde en même temps une grande liberté, allant jusqu’à reconnaître leurs régalements intérieurs. Pour la première fois depuis des siècles, un évêque pouvait ériger une paroisse par sa seule décision. L’Etat garantit la libre expression des cultes et le maintien de l’ordre public. Le catholicisme a mis longtemps à prendre conscience de ces avantages. Maintenant qu’il reconnaît la salubrité de la situation, même si les problèmes financiers sont réels, la sécularisation actuelle révèle d’autres problèmes. Si elle peut tracer les frontières externes des activités religieuses publiques, quel pouvoir reste encore à la laïcité de s’immiscer à l’intérieur d’une religion ?

                                                         La laïcité permet l’établissement d’une France plurielle dans l’égalité de tous devant la loi, par une identité du traitement des droits civiques, par l’absence de discrimination. L’indépendance de l’Etat garantit la liberté et, en ce sens, la dignité de ses ressortissants. Ces points sont suffisamment affirmés pour être clairs, même s’il convient toujours de rester vigilants pour les défendre. Dans une république où l’opinion se fait la part belle, le respect des droits risque d’être emporté par les humeurs de l’émotion. Théoriquement donc, chacun trouve sa place. Il jouit de son entière liberté dès lors qu’elle ne gêne pas celle des autres. Pour la religion également s’élève la frontière du respect de l’autre.

                                                         V- LES LIMITES DE CETTE SITUATION

                                                         Il se peut cependant que cette organisation n’aille pas assez loin en régime de sécularisation et qu’il faille la repenser à frais nouveaux. Prendre conscience de cette mutation demande un détour. Au risque de trop simplifier, on avancerait volontiers que la laïcité fonctionne en régime binaire : il y a les croyants et les non-croyants, chacun étant sensé pouvoir rendre compte en privé et en public de sa position, encore qu’il existe des croyants attachés à la laïcité. Le droit de s’exprimer limite les condamnations civiles pour hérésie ou incroyance. Mais c’est la question de Dieu qui n’est plus, actuellement et pour beaucoup, une question. Bien de nos contemporains ne voient plus son intérêt. Elle s’est évanouie, même si un sentiment « spirituel » ou « transcendental » pointe encore vers des horizons divers. L’imaginaire garde sa puissance. Il échappe également à la démarche raisonnée.

                                                         Un bon exemple en est fourni par la difficulté à se situer devant l’art religieux. Que la foi produise de la culture reste une évidence historique : les arts sont remplis d’œuvres religieuses. Comment les interpréter en-dehors des références croyantes qui les ont produites sans tomber dans un catéchisme implicite ni sombrer dans l’apologétique intempestive ? La laïcité d’hier était plus libre sur ce sujet que la sécularisation présente. Afin d’éviter ce dilemme, les commentaires se réfugient dans les techniques. Ils ergotent sur une datation, ils étalent des comparaisons historiques, ils établissent des influences ou des filiations… Ils tournent donc autour de l’objet présenté faute d’entrer dans sa signification.

                                                         Agir ainsi, par excessive précaution, oublie ce que déjà le Moyen-âge enseignait sur les divers sens de l’Écriture. Transposée à une œuvre d’art, cette grille d’interprétation permet d’utiliser trois signification de l’objet : d’abord, son sens littéral : ce qu’il présente, sa manière, sa composition, son auteur, son histoire… ; ensuite son sens humaniste : ce qu’il révèle d’une société, des joies, des angoisses des hommes ; enfin sa dimension désirante : ce qu’il évoque, indique, ce vers quoi il tend. La psychanalyste Marie BALMARY écrit à ce propos : « Le désir va au-delà des limites et des normes : peut-on lui rogner les ailes ? ».1

                                                        Ce n’est qu’après ce vaste parcours qu’intervient un commentaire croyant, d’autant plus riche qu’il saura distinguer entre une lecture d’ordre religieux ou institutionnel et l’apport qu’il donne à la foi des fidèles.

                                                        A ce point des parcours, se découvre l’illimité du désir. Il s’oppose directement à l’immensité du besoin. En cette confrontation se pose la question de savoir quelle anthropologie sociale, c’est-à-dire quelle configuration consciente de la société sont engagées dans une nation plurielle comme la France. Là, le problème des limites devient aigu.

                                                         En effet, la pluralité de la composition sociale oblige à trouver un équilibre entre les diverses parties. On sait la grande méfiance des penseurs du Tiers-État envers la mosaïque des particularismes qu’ils supprimèrent dès qu’ils le purent. Au nom de l’identité et de l’égalité de la nature humaines (« les hommes naissent égaux en droit »), ils prônaient une fraternité livrée dans son innocence aux appétits de pouvoir. L’unité recèle une violence et les religions de l’unité ne savent se libérer d’une ardeur qui impose cette unité. Ce faisant, dans le but d’éviter la tiédeur de la banalisation donc de dé-conscientiser leurs adeptes, elles préfèrent scinder l’unité entre ceux qui l’imposent et ceux qui la subissent. Toute uniformisation cache un despotisme. L’histoire se résume alors aux évolutions de son emprise.

                                                         A l’opposé, la volonté de rendre plus aiguë et plus nécessaire la conscience de chaque identité, par individualisme ou communautarisme, conduit à la scission et à une concurrence hostile. Nous entrons peut-être dans cette phase. Dans la société comme dans la religion, la quête et la défense de son particularisme frôle la violence. Or une religion ne tient que par le refus obstiné de sa dégradation et de son mélange. Même des courants très souples et plastiques peuvent engendrer des étouffements cruels et aliénants dans leur doucereuse intransigeance. La conscience se livre ainsi aux courants les plus violents.

                                                         Allant plus loin cette tension entre les diverses composantes de la société pénètre à l’intérieur de chaque conscience. L’individu se fait légion par de multiples appartenances. Il se replie davantage en lui-même afin de protéger une identité personnelle sollicitée par des appétits divers et garder conscience de ce qu’il est. La société s’est organisée en favorisant l’individualisme, celui du client qui consomme et celui du téléspectateur qui zappe. Il est aussi celui du croyant qui bricole son mélange personnel de convictions. Du coup, apparaît ici la frontière ultime, celle du refuge, du réduit par lequel se protéger contre l’éclatement dans le multiple ou l’écrasement par l’uniformité.

                                                        VI-LE DILEMME DE LA RELIGION

                                                         Ce que vivent la société entière et l’individu dans sa conscience se reflète dans la manière dont se présentent les religions. Elles aussi sont convoquées soit à s’infiltrer dans les diverses parties de la société, soit à se replier dans le cœur de leur message. Ou bien une expansion selon chaque filière du multiple, ou bien un recentrement sur l’essentiel. Ainsi voit-on se correspondre, dans la société et dans l’Église une même prolifération des lois et des règles, une centralisme identique du pouvoir avec une égale dilution des médiations et des intermédiaires. Le goût pour l’archéologie, la passion de l’identité, l’éclatement selon les « sensibilités », la volonté d’expansion se rencontrent aussi dans l’Église.

                                                         Un piège à éviter, celui de choisir entre la dilution dans le multiple et l’acharnement identitaire, qualifie notre temps ainsi que la position de chaque personne. Pour sortir de ce dilemme, il convient de faire appel à la distinction opérée par Jacques LACAN entre le besoin et le désir. Le besoin définit ce dont un homme éprouve l’envie, mais qui disparaît dès qu’il est satisfait. La faim crée le besoin de manger, elle disparait avec le rassasiement. Le besoin vit de la consommation renaissante. Ainsi pour relancer l’économie a-ton fait appel à la consommation, au lieu de susciter une meilleure répartition des revenus produits. Ceux qui peuvent acheter consomment davantage et s’enrichissent. Ceux qui n’ont pas de part aux revenus consomment moins et s’appauvrissent davantage. Le besoin se montre sans limite. Il est insatiable : il suffit de voir l’accaparement des richesses. Mais il court contre le manque et la mort, soumis en cela par la nécessité. Le régime du besoin ne représente plus un moyen mais une finalité.

                                                         Le désir raisonne dans une tout autre logique. Il recherche non la possession mais la rencontre. Plus il s’approche de l’autre qu’il espère, plus il grandit. Plus également, l’autre apparaît progressivement pour ce qu’il est, irréductible, donc reconnu dans sa propre altérité. Alors que la multiplicité éclate en voies concurrentes qui s’affrontent ou s’absorbent, le désir s’unifie dans la tension vers son but. C’est son mouvement qui le limite dans ses aspirations afin de mieux le concentrer sur sa visée. L’altérité voulue par le désir est le contraire de la multiplicité.

                                                         La question demande ainsi de choisir entre une logique du besoin et celle du désir. Pour une société, ce choix éclaire des orientations fondamentales. Le besoin s’enquiert d’identité et de sécurité, de tranquillité et de hiérarchie. Non point qu’une société n’ait pas à veiller sur ces réalités qui conditionnent sa cohérence, mais leur quête excessive renforce les séparations entre les groupes. Elle souligne en effet les manquements à ces qualités, donc leur rareté. Le besoin accroît la pénurie. Il faudra donc toujours plus de protection, de police, d’exclusion et de lois.

                                                         La logique du désir propose une autre anthropologie. Ce qu’elle vise, c’est la volonté de vivre ensemble, donc d’instituer une société qui est toujours en construction. Elle demande de l’altérité, elle laisse cette marge de confiance où l’autre, reconnu comme autre, peut à son tour libérer son désir de la rencontre et de vie en commun. Là où le besoin classe et enferme, le désir délibère, présente des compromis et rend participants de la vie sociale ceux qu’il anime vers ce projet. L’éthique de la discussion, loin d’être un relativisme, offre les chemins de la rencontre. En cela, elle reste inachevée, en tension vers son projet, donc crucifiante dans les renoncements qui s’imposent. Elle paraît fragile face aux assurances impossibles, mais cette fragilité lui confère sa force parce qu’elle consonne avec ce qu’est l’humain.

                                                         VIICOMMENT LA RELIGION PEUT SE SITUER AUJOURD’HUI

                                                         Le même choix concerne aujourd’hui les religions. Elles sont civilement encadrées par la loi et le souci de l’ordre public. Cependant elles doivent choisir entre la logique du besoin et celle du désir. Si elles s’engagent dans la logique du besoin, elles chercheront à avoir de plus en plus d’avantages en moyens, en reconnaissance sociale ou en encadrement des comportements. Les possibilités techniques de la modernité sont à leur service. Elles brilleront peut-être, mais cet éclat écartera d’elles tous ceux et celles qui, par liberté ou par incapacité, ne suivront pas leurs prescriptions. L’intégrisme de plus en plus raide paraîtra alors comme la seule riposte à ces réactions de rejet.

                                                         La sécularisation laisse disponible l’espace religieux. Certes, mais le désir ignore la séparation entre le séculier et le religieux, car il ne prend en compte que les libertés humaines dont il sort. Le désir libère le chemin vers l’autre. Par là même, il délivre de l’angoisse de ne pas être bien, de ne pas correspondre aux modèles publicitaires qui façonnent l’idéal du moi. Il y a en ce point précis une limitation interne à la religion : celle de s’adresser aux sujets librement responsables d’eux-mêmes, appelés à la fraternité par une Voix qui les appelle avec confiance.

                                                         Ce fut là l’essentiel de la vie croyante. En des siècles où le socle du sacré reliait religion, société, travail et vie civile, cette question paraissait moins prenante. Les concordats donnaient certes la part belle aux cultes, ils permettaient aussi aux souverains de les contrôler. Ce temps n’est plus. La sécularisation oblige la religion à se concentrer sur son cœur, sur son essentiel. Mais au moment où l’essentiel, c’est-à-dire la foi, est requis, arrive le temps où, sans volonté de contrainte ni revendication pour elle, une religion peut s’engager sans s’édulcorer dans le service qui lui est fondamental : le service des libertés. Donc le salut. Là, elle rencontre le désir social de devenir une société de mieux en mieux humaine. Elle peut y collaborer sans intention trouble, parce que son désir, toujours insatisfait, devient le moteur de sa désinstallation et de son espérance. C’est par l’intérieur qu’une religion se limite. En renonçant à l’hégémonie, elle montre sa confiance et se fait aimable. En ce sens, et si dure qu’elle soit pour les esprits, la sécularisation offre à la religion de nouvelles possibilités à saisir. Cela s’appelle l’incarnation.

                                                        Albert Rouet

                                                        Archevêque de Poitiers

                                                        1 Marie BALMARY : « Abel ou la traversée de l’Eden », Paris, Grasset, 1999, p. 33.