sectes

 

Plus d’un siècle après la loi de séparation de 1905, la laïcité est considérée par la grande majorité des Français comme l’une des valeurs (ou principes?) clefs de la République. En un siècle, elle est passée de la seule inscription juridique à une présence constitutionnelle avec les IVe et Ve Républiques, et, fait encore plus marquant, cette laïcité française est désormais fortement installée dans les mentalités, dans la culture.

Si le temps n’est plus où la République craignait la concurrence de l’Eglise catholique dans le domaine public, un nouveau paysage religieux, impossible à prévoir en 1905, ne vient peut-être pas mettre la laïcité en péril[1] comme certains le prétendent, mais du moins, sérieusement la questionner. Qu'en-est-il précisemment ?

 

I-                   Une laïcité apaisée

1-      Une laïcité culturellement acceptée

Toute construction humaine, culturelle, est appelée à connaître des évolutions, c’est le cas de la laïcité française, conçue système politico-juridique, mais aussi des Eglises, et notamment de l’Eglise catholique, qui, après s’être opposée vigoureusement à la loi de 1905, se sent de nos jours très à l’aise dans ce cadre de séparation. La liberté de culte est appréciée, personne ne dicte la conduite à tenir, le clergé est libre de toute intervention de l’Etat, personne de l’extérieur ne vient contrôler les sermons. Début XXe siècle le souci d’autonomie était du côté du politique soucieux d’installer sa légitimité, de nos jours, sa suréminence sur la société civile étant acquise, c’est au tour de l’Eglise catholique de savourer l’autonomie ainsi obtenue. Cette Eglise catholique, contrairement à son attitude du XIXe siècle, ne cherche plus à imposer ses vues politiques, elle admet le pluralisme politique des croyants [voir le texte de 1972 émanant des évêques de France intitulé : Pour une pratique chrétienne de la politique]

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Depuis de nombreuses années maintenant, nous assistons à la fin des imaginaires qui ont nourri la querelle des deux France. Ce constat de paix est nettement affirmé dans un document de 1996,  Lettre aux catholiques de France, proposer la foi dans la société actuelle :

 «  La laïcité et le pluralisme de notre société induisent sans aucun doute une relation nouvelle de l’Eglise à la société […] A l’intérieur de l’Eglise on reconnaît un pluralisme de fait des engagements, des formes de services, des prises de position politique….

En termes politiques, on pourra dire que l’opposition entre une tradition catholique, contre-révolutionnaire et conservatrice, et une tradition républicaine, anticléricale et progressiste est presque totalement révolue. »

« A l’exception d’une mouvance traditionaliste, nul ne conteste plus aujourd’hui la formule constitutionnelle posée dès 1946 et reprise en 1958, selon laquelle La France est une République laïque. »[2].

Alors que les Eglises issues de la réforme, et  le culte israélite, avaient eux, dès l’origine, accepté la laïcité, on peut se poser la question pour l’islam nouvellement installé en France. L’attitude de l’islam officiel, celui représenté par le CFCM [Conseil Français du Culte Musulman], est sans ambiguïté, cet islam de France cherche à se construire dans le cadre des valeurs républicaines, dans le cadre de la laïcité. C’est ce que rappelle le Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls lors de l’inauguration de la Grande Mosquée de Strasbourg (27 septembre 2012: « L'Islam de France, pour ceux qui en doutaient, a démontré, de la manière la plus équilibrée, la plus fine, sa capacité à répondre sereinement à la caricature et aux instrumentalisations de tous bords. Il a affirmé son attachement total aux valeurs de la République ».

Comme l’avait prédit l’un des pères fondateurs, Ferdinand Buisson la laïcité française fait bien partie « du patrimoine national français ».

Cependant, si pratiquement tout le monde aujourd’hui s’en réclame, il n’est pas certain que la loi du 9 décembre 1905 et l’importante jurisprudence qui lui est liée, soient parfaitement connues de nos concitoyens. Face à une mise en œuvre plutôt souple de la législation laïque, dans l’esprit de beaucoup, la perception en est bien plus dure et rigide[3], d’où parfois des manifestations d’incompréhension. La loi, dont Aristide Briand fut l’un des principaux contributeurs, est d’esprit libéral. « La laïcité apparaît trop souvent, depuis une vingtaine d’années, comme un principe d’interdits et de restrictions aux libertés. Ce qu’elle n’est pas. »  rappelle le rapport de l’Observatoire la laïcité[4]. C’est d’abord l’affirmation de la liberté de conscience (art.1) assurée par la République, la garantie du libre exercice des cultes, et de ce fait, « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains, c’est d’abord la séparation, la restriction du religieux qui sont mis en avant, plus que cette liberté de conscience, à savoir le droit d’avoir une religion ou de ne pas en avoir.

 Un exemple récent entre perception et réalité de la loi, nous est fourni avec l’arrêt du 19 mars 2013 de la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, qui vient de déclarer nul le licenciement d’une employée voilée de la crèche privée Baby Loup. « La Cour de cassation rappelle que le principe de laïcité instauré par l’article 1er de la constitution n’est pas applicable aux salariés des employeurs de droit privé qui ne gèrent pas un service public[5] ». Or, un sondage Ifop pour  Dimanche ouest France (24 mars 2013), donne une écrasante majorité de Français (84%) hostiles au foulard dans les établissements privés accueillant du public. Selon le sondage de l'Ifop, «tout se passe donc comme si la distinction juridique entre espace public et lieu privé accueillant du public, rappelée par la Cour de cassation n'était pas opérante ou pertinente pour une écrasante majorité de la population». C’est un coup d’arrêt porté aux différents souhaits exprimés ces temps-ci à l’extension du principe de neutralité[6].

2-      Les pouvoirs publics français ont évolué vers une laïcité de reconnaissance.

Pour la loi de 1905, la neutralité de l’Etat avait pour corollaire la séparation stricte du privé et du public. Les décisions et avis du Conseil d’Etat, ainsi que les pratiques de fait, témoignent d’une nette atténuation de cette distinction. Si l’Etat ne reconnaît aucun culte, il ne les méconnaît pas pour autant, et donc le fait religieux ne se réduit pas à une dimension privée. La religion est reconnue comme phénomène collectif et non seulement  de choix individuel.

 [Reconnaissance des associations cultuelles, des organisations internes des cultes, des autorités religieuses en place..].

L’Etat réintègre partiellement les religions dans l’espace public. Nous assistons à une reconnaissance sociale des religions, à une certaine coopération entre elles et l’Etat, car, aucune religion, et surtout l ’Eglise catholique, contrairement au passé, ne menace plus le régime républicain dans ses fondements. Par contre, l’Etat lance un  appel pressant à l’islam de France afin qu’il œuvre davantage à se dissocier des extrémistes, qui eux, sont une véritable menace pour la laïcité et la République, de manière plus globale. « La République tend la main. C'est à l'Islam d'aller avec confiance vers la République….La République sera intransigeante avec ceux qui entendent la contester et je n'hésiterai pas à faire expulser ceux qui se réclament de l'islam et représentent une menace grave pour l'ordre public et qui, étrangers dans notre pays, ne respectent pas nos lois et nos valeurs. Je n'accepterai pas les comportements des salafistes et autres groupes qui défient la République[7]»

De nombreuses instances ainsi que certains lieux de rencontres, manifestent de nos jours, cette laïcité de reconnaissance.

–          les religions sont présentes au CCNE [Comité Consultatif National d’Ethique] chargé de donner des avis sur les problèmes éthiques soulevés par les progrès de la science (problèmes de société, de fin de vie, des cellules souches..). Sur 39 membres, 5 sont issus des différents cultes français. Notons également que la même situation se reproduit au niveau européen avec le Comité Ethique Européen.

–         L’Etat, à la recherche d’interlocuteurs parmi les représentants des cultes,  a été amené à aider à la création du CFCM [de manière à sortir du seul dialogue avec l’Algérie via la Grande Mosquée de Paris].

–         En début d’année, le chef de l’Etat offre ses vœux aux représentants des cultes. Le 9 janvier 2013, le Point titrait « les vœux apaisés de Hollande aux autorités religieuses, …ont donné lieu à un dialogue apaisé et fructueux». L'archevêque de Paris a affirmé que le rapport Sicard sur la fin de vie avait été évoqué ainsi que la place des religions dans la société.

–         La rencontre annuelle avec le CRIF [Conseil Représentatif des Institutions Juives de France]

–         Depuis février 2003, un dialogue spécifique avec l’Eglise catholique de France est organisé par le gouvernement pour évoquer les différents problèmes liés à la religion, (hôpitaux, prisons..), aux usages culturels des édifices religieux, des questions diverses d’actualités…

–         Au Ministère de l’Intérieur, le Bureau  Central des Cultes veille à la bonne application des droits et devoirs des cultes, à la bonne application de la liberté religieuse. Ce bureau est rattaché au MI et non au Ministère de la justice comme à l’époque concordataire, cela témoigne du souci d’ordre de la part de l’Etat. Ce Bureau est en relations avec les chefs religieux, il participe à la nomination des évêques –dit son absence d’opposition au candidat désigné par le Vatican-, assure la tutelle des congrégations religieuses (opérations de patrimoine), agrée les organismes habilités à désigner les sacrificateurs rituels..

–         Mise en place actuellement de  « conférences départementales de la laïcité et de la liberté religieuse » sous l’égide de l’Etat dans chaque préfecture. Avec les divers représentants locaux des cultes, et le préfet,  ces commissions ont trois fonctions principales:être :
– un espace de réflexion et de connaissance mutuelle, sans formalisme ;
– un lieu d’expression des besoins et des préoccupations des administrés.
–  un espace de résolution des difficultés concrètes relatives à la liberté religieuse dans chaque département.

–         L’Etat coopère avec les religions pour la nomination des aumôniers (hôpital, prison, armée).

–         L’émission religieuse du dimanche matin sur France 2 témoigne d’un régime des cultes médiatiquement reconnu.

3- Une nécessité affirmée de connaître le religieux.

 Le Rapport de Régis Debray de mars 2002 : L’enseignement du fait religieux dans l’école publique commandé par le Ministre de l’Education Nationale (J. Lang) souhaite « une approche raisonnée des religions comme faits de civilisation ». Le rapport souligne bien que « l’enseignement du religieux n‘est pas un enseignement religieux », que le « temps parait maintenant venu du passage d’une laïcité d’incompétence –le religieux par construction ne nous regarde pas-, à une laïcité d’intelligence – il est de notre devoir de le comprendre ».

Fait exceptionnel, malgré l’alternance politique, ce dossier de l’enseignement du fait religieux fut poursuivi par le nouveau ministre Xavier Darcos, et cela déboucha sur l’organisation  d’un séminaire national interdisciplinaire en novembre 2002 intitulé « L’enseignement du fait religieux [8]». Le propos d’ouverture du ministre donne le ton : « L’ensemble de ces finalités me paraissent pouvoir être réunies autour de trois grands axes. Tout d’abord, enseigner le fait religieux revient à reconnaître le langage spécifique qui permet de le nommer et d’en déchiffrer les signes. Comprendre, en somme, une des manières de dire le monde. Ensuite, enseigner le fait religieux permet aux jeunes d’accéder à d’innombrables chefs d’œuvre du patrimoine de l’humanité. Enfin, enseigner le fait religieux consiste à rendre les élèves capables de comprendre le rôle que le religieux joue dans le monde contemporain. »

Une partie seulement des recommandations du rapport Debray a été mise en oeuvre, notamment avec la création de l’IESR ( Institut Européen en Sciences des Religions], Institut adossé à l’EPHE, à savoir, la Sorbonne (5e section, section des Sciences religieuses cf pp. 22-24 des Actes de la Desco, l’enseignement des faits religieux)[9]. Depuis, les programmes scolaires ont été partiellement réaménagés dans ce sens, mais, force est de constater que toutes les disciplines n’ont pas également suivi et compris les enjeux.[10]

·        La création du Pôle religions au Ministère des Affaires Etrangères (MAE) par le ministre B. Kouchner correspondait au même besoin de former et d’informer les cadres de la diplomatie française à la connaissance des faits religieux dans le monde. Comment comprendre notre monde contemporain et agir sur celui-ci, si l’on ignore ce qu’est un chiite, un salafiste ou un évangélique[11] ?

II-                Une laïcité questionnée.

1-     Faut-il réviser la loi de 1905 ?

La loi de 1905 a connu 13 révisions, signe d’une nécessaire évolution face aux situations nouvelles, et d’un certain pragmatisme en la matière, mais de nos jours, résultat peut-être d’une inquiétude, d’une crispation[12] de la société française, elle fait l’objet d’une certaine sacralisation, deviendrait-elle intouchable ? Est-il possible à nouveau de la réviser, de la toiletter ?

Quelles raisons peuvent susciter cette question ?

Précisons d’emblée que les demandes ne proviennent pas  directement du monde des religions, même si à un moment, la Fédération Protestante aurait souhaité un certain toilettage de la loi. L’islam lui-même, le grand absent de 1905, ne remet pas en question la législation et s’adapte aux difficultés de financement des lieux de culte.

La demande  émane plutôt d’hommes politiques qui considèrent que de nos jours, deux principes importants de la laïcité sont mal mis en œuvre :

–         le principe de la liberté de culte, à savoir, le devoir pour les pouvoirs publics de la garantir, de la rendre possible,

–         et le traitement égalitaire des cultes [l’Etat ne reconnaissant aucun culte, tous sont sur un même plan d’égalité].

L’exemple le plus significatif justifiant un toilettage de la législation concerne le financement de lieux de culte nouveaux. 1905 n’avait rien prévu pour les « clochers du futur ». Si ce sujet concerne toutes les religions, il intéresse au premier chef les religions nouvelles comme l’islam, le bouddhisme, mais également, les nouveaux mouvements issus de dissidences comme les églises évangéliques de plus en plus nombreuses[13]. Comment ne pas voir l’inégalité de traitement, entre d’une part, l’Eglise catholique par exemple, qui bénéficie en héritage, de l’usage de nombreux édifices de culte, entretenus par les pouvoirs publics, de l’Etat aux communes, et d’autre part, l’islam, arrivé récemment, qui lui, doit se débrouiller, sans aide publique,  pour bâtir ses mosquées ?

Pour faire face à ces problèmes, un certain nombre  d’ « artifices »  sont utilisés :

–         comme l’usage à Marseille du bail emphytéotique de 99 ans conclu avec la mairie cédant 8 600 m² d’anciens terrains municipaux pour permettre l’édification d’une grande mosquée dans les quartiers nord de la ville, qui pourra accueillir jusqu’à        5 000 fidèles.

–         Système de prêts bonifiés (années 60).

–         Financement de la partie culturelle d’un édifice : ce fut le cas de la cathédrale d’Evry où l’Etat finança un centre d’art inclus dans l’édifice. . Ces « astuces » juridiques montrent certes la souplesse d’une législation lorsqu’elle est appliquée de façon libérale, mais ne constituent pas une réponse pleinement satisfaisante aux problèmes posés.

 

Dans tous les cas, l’argent public ne peut directement financer une construction cultuelle. Comment résoudre l’équation suivante : vouloir par exemple construire un islam français, et dans le même temps, interdire le financement public des édifices, et, ainsi donc, admettre la participation de pays étrangers comme l’Arabie, l’Algérie, le Maroc, qui, au-delà de leur apport financier, introduisent également leurs propres conceptions de l’islam ?

En 2006, lorsque la commission Machelon rendit un rapport favorable à la révision de la loi de 1905, de nombreuses voix s’élevèrent pour crier au danger de l’ouverture de la boite de Pandore ! De toute manière, la question n’est pas simple, toucher au moindre petit point de la loi, c’est également affecter soit le code de l’urbanisme, le code général des impôts, le code général des collectivités territoriales.

L’arrêt de la cour de cassation du 19 mars 2013 qui invalide le licenciement d’une salariée à la  crèche Baby Loup, arguant du fait qu’il « s’agit d’une crèche privée, qui ne peut donc, en dépit de sa mission d’intérêt général, être considérée comme une personne privée gérant un secteur public », suscite beaucoup d’émois, et pousse un certain nombre d’intellectuels à demander, par voie législative, l’extension de la laïcité aux salariés du privé[14]. Or, seule la puissance publique est neutre, rappelle Jean Baubérot : « Toute conception extensive de la neutralité avait été refusée par les parlementaires en 1905 comme contraire à la « loi de liberté » (A. Briand) qu’ils étaient en train d’élaborer ».[15]

2- Faut-il supprimer les exceptions régionales ?

 De nombreuses exceptions à la législation de la France métropolitaine résultent des péripéties de notre histoire, beaucoup sont  tout simplement ignorées de la plupart des Français :

– Des dispositions spécifiques pour les outre-mer : Guadeloupe, Martinique, Saint Barth, Saint Martin, La Réunion, sont soumis à la loi de 1905 plus le décret du 6 février 1911. La Guyane est régie par une ordonnance de Charles X de 1828 plus les décrets-lois Mandel de 1939, les autres territoires du Pacifique sont eux aussi concernés par le décret Mandel[16].

– Qui connaît la situation très spécifique du consulat de France à Jérusalem (nombreuses messes consulaires avec chant « que Dieu sauve la République ») où l’Etat Français possède 4 lieux saints dont le couvent des carmélites dit Eglise du Pater ?

– La plus connue des exceptions est bien entendu la situation particulière des cultes en Alsace-Moselle, situation due au fait de l’incorporation au Reich allemand de ces 3 départements entre 1871 et 1918. En 1924-26, le Cartel des gauches avec Herriot envisagea d’y appliquer la laïcité, mais devant la résistance acharnée de ces régions, il céda. Cependant, récemment, une association parisienne, l’Association pour la Promotion et l’Expansion de la Laïcité (APEL), contesta ce statut devant le Conseil Constitutionnel. Ce dernier vient de rendre une décision le 21 février 2013 en faveur du maintien du statut quo.

Dans ces trois départements coexistent  quatre cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Le culte catholique est régi par le Concordat napoléonien, les autres, par des lois organiques. L’ensemble a été amendé par la législation allemande à l’époque de l’incorporation au Reich. Si l’avis du Conseil Constitutionnel a été reçu avec enthousiasme par l’Alsace, tous partis politiques confondus, le silence de la Moselle rappelle que ces trois départements, certes embarqués jadis dans la même histoire d’occupation, n’ont pas la même culture à ce sujet.

Cette décision du Conseil Constitutionnel [17]est intéressant à plus d’un titre :

–         D’abord, elle pose  la reconnaissance de l’identité religieuse de la région, de la fonction sociale des cultes : « Considérant que les dispositions contestées ne sont contraires à aucun autre droit ou liberté que la Constitution garantit ; que, par suite, elles doivent être déclarées conformes à la Constitution ».

–         Elle énumère les caractéristiques de la laïcité : « que le principe de laïcité figure au nombre des droits et libertés que la Constitution garantit ; qu'il en résulte la neutralité de l'État ; qu'il en résulte également que la République ne reconnaît aucun culte ; que le principe de laïcité impose notamment le respect de toutes les croyances, l'égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de religion et que la République garantisse le libre exercice des cultes ; qu'il implique que celle-ci ne salarie aucun culte ». [Noter l’absence du principe de non-subventionnement lié à l’article consacré aux régimes des cultes].

3-     Faut-il accepter toutes les pratiques religieuses nouvelles ou particulièrement visibles dans l’espace public ?  on les interdire ?

– Soit parce qu’elles choquent les traditions du pays

– Soit  qu’au nom de la liberté religieuse, elles viennent perturber dangereusement l’ordre public, pris au sens des droits de la société (Art.5 de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen).

·        C’est tout d’abord la question des sectes dont se soucie l’Etat depuis quelques années. Ce ne sont pas les croyances particulières qui sont visées, ces dernières  en régime de séparation ne regardent pas l’Etat, mais les éventuels délits  commis par les mouvements sectaires. Aucune définition juridique d’une secte n’existe, la liste de 172 groupes sectaires recensés par la commission parlementaire (rapport du 10 janvier 1996) est un amalgame injuste entre quelques groupes  effectivement suspects et une grande majorité d’inoffensifs. Ce parti pris a contribué a durcir une opinion publique déjà peu encline à accepter les différences de comportement[18].

L’Etat a mis en œuvre successivement deux organismes pour lutter contre les dérives sectaires :

–         La MILS [Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes] en 1998 présidée par Alain Vivien et dissoute en 2002, remplacée par

–          La MIVILUDES [Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les dérives Sectaires] L’approche est nouvelle, elle vise les éventuelles dérives, qui peuvent apparaître dans n’importe quel groupe religieux, il ne s’agit plus de classer les mouvements religieux en soi, les indésirables d’un côté, les irréprochables de l’autre. Malgré cette amélioration juridique, des difficultés demeurent, notamment une tendance récurrente à vouloir stigmatiser certains mouvements au nom de délits délicats à définir. Ce fut le cas à deux occasions au moins :

                                                               i.      Le rapport parlementaire de déc. 2006 vise les « conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs »

                                                             ii.     La loi About-Picard du 12 juin 2001 « contre les mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l’homme » introduit un délit d’abus de faiblesse «  à peine plus objectivable que celui, écarté suite à diverses protestations, de manipulation mentale. Une loi qui, significativement, a voulu écarter de son champ d’application les partis politiques, syndicats et groupements professionnels, comme si l’abus de faiblesse ne pouvait concerner que les groupes religieux [19]».

·        De nouvelles demandes religieuses, émanant souvent de l’islam, viennent questionner la laïcité. Ce sont essentiellement les interdits alimentaires et la restauration scolaire, l’abattage rituel des animaux de boucherie, l’aménagement de créneaux de piscines pour femmes[20], le port de signes religieux jugés ostentatoires, et enfin le port du voile intégral dans l’espace public. La Charte de la laïcité dans les services publics rappelle que «  les usagers du service public ne peuvent exiger une adaptation du fonctionnement d’un service public ou d’un équipement public. Cependant, le service s’efforce de prendre en compte les convictions des usagers dans le respect des règles auquel il est soumis et de son bon fonctionnement [21]». Les solutions sont renvoyées au terrain depuis la loi du 13 août 2004 précisant qu’une cantine scolaire est un service public facultatif proposé par une collectivité locale, en conséquence, c’est à cette dernière qu’il revient de poser des règles. En ce qui concerne l’abattage rituel Frédéric Dieu (note 12) estime que « dans l’ensemble, la position française consiste à préserver un équilibre entre la liberté religieuse, le bien-être de l’animal et les règles de salubrité publique ». Quant à la piscine, il semble qu’il soit possible d’accorder des créneaux réservés aux femmes, en dehors des heures d’ouverture au public sous condition de ne pas nuire au bon fonctionnement du service.

·        Examinons de plus près deux lois récentes, celle du 15/03/2004 dite loi sur le foulard, et celle du 20/10/2010 sur le voile intégral. Malgré les apparences de deux interdictions visant une manière de se vêtir pour la femme musulmane, ces deux législations ne sont pas du même ordre, ne visent pas les mêmes lieux, ne mettent pas en œuvre les mêmes arguments.

–         Depuis l’automne 1989, de nombreuses affaires d’élèves voilées à l’école agitent la société française[22]. En novembre 1989, le Conseil d’Etat  déclare que le foulard islamique est compatible avec la laïcité. En décembre, le ministère publie une circulaire qui donne aux enseignants  la responsabilité d’accepter ou de refuser le voile en classe, au cas par cas. Cette attitude pragmatique se révélant impuissante à résoudre le problème, le rapport de la commission Stasi (2003-2004) déboucha sur la fameuse loi sur le port de signes religieux ostensibles (mars 2004). Sont interdits dans le cadre scolaire, le voile islamique, la kippa et les grandes croix[23]. C’est bien le principe de laïcité qui est convoqué, en lien avec les valeurs d’égalité et de respect de l’autre. Dans l’été 2013, un rapport du HCI vient relancer l’idée d’appliquer cette législation à l’université. L’observatoire  de la laïcité mis en place au printemps 2013 n’y est pas favorable, tout comme les Présidents d’Université. Par ailleurs, selon l’esprit de 1905, la neutralité s’applique aux agents de l’Etat et non aux usagers, c’est l’Etat qui est neutre non le citoyens. Les étudiants étant adultes n’ont pas à suivre cette législation de mars 2004 qui ne concerne que les jeunes élèves, de l’école au lycée sensés être influençables.

–         Il en va autrement pour la loi de  2010 interdisant le voile intégral (niqab et tchadri) dans l’espace public.[24] (circulaire de mars 2011). Si l’on examine attentivement l’exposé des motifs de cette loi, on constate que le législateur s’ est bien gardé cette fois de convoquer la loi de 1905, que l’interdiction se fait au nom des valeurs classiques de la République, liberté égalité fraternité, comme socle du pacte social. L’interdiction, sur tout l’espace public, pour l’ensemble du territoire national, s’appuie sur la notion d’ordre public dans une acceptation ici non matérielle, autre que de la tranquillité, de la salubrité ou de la sécurité. La dissimulation du visage heurte la fraternité, la civilité nécessaire aux bonnes relations sociales. Cette réclusion publique, même volontaire, est jugée comme une atteinte à la dignité de la personne. Les juristes verront dans cette loi, de nombreuses nouveautés, comme la prééminence des droits de la société sur les droits individuels, une conception élargie de l’espace public incluant les lieux ouverts au public.

Le tout récent Observatoire de la laïcité nous fourni un bilan chiffré inédit de l’application de la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Entre octobre 2010 et avril 2013, 705 contrôles concernant 423 femmes ont débouché sur 661 verbalisations. Sur les 423 femmes concernées, 329 sont nées en France. Cinq sont multirécidivistes, totalisant 87 verbalisations ; l’une a été verbalisée 29 fois, une autre 25 fois. Près de 30% des contrôles ont été effectués dans la grande couronne parisienne. Les autres régions concernées sont la Provence-Alpes Côte d’Azur et Rhône-Alpes. Une seule condamnation a été prononcée pour délit de menace, violence ou contrainte pour imposer le voile intégral à une femme. (20 Minutes.fr).

 Outre la France, la Belgique a une législation similaire. Si la France pour cela est sévèrement critiquée à l’extérieur, de nombreux pays s’interrogent à leur tour sur l’opportunité d’une telle législation.

 

Conclusion : Il ressort de tout cela, une identité laïque et nationale réticente à l’expression publique des différences culturelles et religieuses. Dans son rapport d’étape, Jean-Louis Bianco, Président de l’Observatoire, se veut rassurant, il affirme que la France n’a pas de problème avec sa laïcité, revendique, comme le Président de la République, une interprétation apaisante de la législation, rappelle que tous les problèmes ne se règlent pas à coup de nouvelles lois, mais par le dialogue. Reste cependant à mieux faire connaître la législation en place, aussi bien auprès des Français[25] que de l’étranger.

Néanmoins, cette loi de 1905 maintes fois révisée, fortement interprétée par une énorme jurisprudence, manque de transparence pour beaucoup de Français. La société a beaucoup évolué depuis un siècle, le contenu de certaines notions est différemment apprécié, c’est ainsi que le curseur entre espace public et espace privé s’est déplacé au profit d’une extension de l’espace public : la rue, jadis conçue comme le prolongement de l’espace privé est désormais perçue comme lieu public, « la notion d'espace privé tend à se réduire à la sphère intime, la notion d'espace privé tend à se réduire à la sphère intime[26] » dans l’opinion publique.

La Laïcité française. 2e partie : est-elle unique ? 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] C’est le cas d’un certain nombre d’intellectuels engagés, comme Jean Baubérot avec sa « laïcité falsifiée », de Martine Cerf, dans la Revue Cités n° 52 « La laïcité en péril ? » etc

 

 

 

 

 

 

 

[2] Jean Baudoin, Philippe Portier, la laïcité française. Approche d’une métamorphose. http://www.pur-éditions.fr/couvertures/1221729627_doc.pdf

 

 

 

 

 

 

 

[3] Sa compréhension peut être sujette à deux dérives opposées, pour les uns elle est synonyme de liberté religieuse et donc d’expression à tout-va de ses croyances, alors que pour les autres, elle est outil de lutte contre les religions.

 

 

 

 

 

 

 

[4] J.-L.Bianco, rapport d’étape, 25 juin 2013. Cet Observatoire auprès du Premier Ministre, décidé par décret sous D.de Villepin en 2007, mis en œuvre par le Président Hollande en avril 2013, est composé de 23 membres d’horizons diversifiés, a pour mission essentielle de faire un état des lieux, et par un effort de pédagogie, de mieux informer nos concitoyens sur les droits et devoirs des uns et des autres eu égard à la laïcité. Le souci général est celui de l’apaisement.

 

 

 

 

 

 

 

[5] Il s’agissait essentiellement pour le Conseil d’Etat de mettre un coup d’arrêt volontaire à l’extension du principe de neutralité (extension demandée par certains dont la Halde avant 2005).

 

 

 

 

 

 

 

[6] On assiste depuis quelques années, à droite comme à gauche, à une montée du désir de voir étendre le principe de laïcité aux seins des entreprises privées. Dès le départ, en 1904, ce débat a été tranché par A. Briand, qui refuse par exemple l’interdiction de la soutane dans la rue…Les auteurs de la loi de 1905 étaient des libéraux. « Si une loi était votée, nous pourrions passer d’une pratique libérale, celle d’un contrôle de l’État a posteriori – on est puni si l’on a commis un méfait – à une perspective inverse d’un contrôle a priori : quiconque portant un signe religieux ostensible serait supposé apporter du désordre dans une société qui a besoin de cohérence » avertit Ph. Portier, historien et sociologue spécialiste de la laïcité [http://www.la-croix.com/Actualite/France/Philippe-Portier-En-pretendant-defendre-la-laicite-les-hommes-politiques-la-subvertissent-2013-04-02-926921].

En effet, dans un contexte de forte morosité, de crise économique, de crise d’identité, les politiques glissent insensiblement vers le populisme pensant ainsi aider les populations désemparées à trouver une cohésion nécessaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

[7] Manuel Valls, discours de Strasbourg de 2012.

 

 

 

 

 

 

 

[8] Publié par la Desco (Direction de l’Enseignement Scolaire), Bureau de la formation continue des enseignants, 370p.juin 2003. Ces Actes du séminaire constituent la réflexion de base sur l’enseignement du fait religieux. D’autres séminaires suivront dédiés en partie à cette question.

 

 

 

 

 

 

 

[9] Voire le site de l’IESR, http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/

 Les enseignants y trouveront de très nombreuses ressources, entre autres des fiches pédagogiques et une très utile bibliothèque virtuelle où les ouvrages sont analysés en fonction des besoins des enseignants. Un site à fréquenter !

 

 

 

 

 

 

 

[10] Quelques études  sur les enjeux et l’état des lieux :

–          Dominique Borne, Jean-Paul Willaime, Enseigner les faits religieux, quels enjeux ? Armand Colin, collection « débats d’école », 223 p., 2007.

–          La revue Religions et Histoire N° spécial de 2009 « enseigner le fait religieux ».

–          Evelyne Martini « Notre école a-t-elle un cœur ? » Bayard 2012 (le cri du cœur d’une inspectrice de français à Paris).

 

 

 

 

 

 

 

[11]  Voir sur ce sujet le site du pôle civique de l’Académie de Poitiers :

 http://ww2.ac-poitiers.fr/civique/spip.php?article729

 

 

 

 

 

 

 

[12] cf Le Monde du 25 janvier 2013 : « Les crispations alarmantes de la société française ». L’article, à propos d’un sondage, montre la tentation du repli national, d’une crispation identitaire dont l’islam fait les frais : « ce n’est plus majoritairement, le travailleur immigré, susceptible de prendre le travail des Français qui est pointé du doigt, mais le musulman, volontiers assimilé à l’intégriste, et dont la religion est jugée, par 74% des Français, intolérante et incompatible avec la société française »

 

 

 

 

 

 

 

[13] Voir à ce propos l’ouvrage collectif sous la direction de J.-P. Willaime et S. Fath, « La nouvelle France protestante, essor et recomposition au XIX e siècle », Labor et Fides, 483 p., 2011.

 

 

 

 

 

 

 

[14]  Voir l’appel à légiférer sur le site du journal Marianne du 23-29 mars 2013 http://www.marianne.net/Laicite-aux-elus-de-nous-sortir-de-la-confusion-_a227576.html

 

 

 

 

 

 

 

[15] Voir le blog de Jean Baubérot : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-bauberot/210313/la-porte-et-la-laicite

 

 

 

 

 

 

 

[16] cf http://laicite-libertes-cultes.perso.sfr.fr/web_acappella/cariboost_files/D-Outremer.pdf

 

 

 

 

 

 

 

[17] Décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013 Association pour la promotion et l'expansion de la laïcité [Traitement des pasteurs des églises consistoriales dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle]

 http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/les-decisions/acces-par-date/decisions-depuis-1959/2013/2012-297-qpc/decision-n-2012-297-qpc-du-21-fevrier-2013.136084.html

 

 

 

 

 

 

 

[18] Jean-Paul Willaime, La laïcité 100 après, in «  Lumières, religions et laïcité », Actes académiques, Rencontres historiques de Nancy de nov. 2005,  édition Riveneuve, 2009, p249.

 

 

 

 

 

 

 

[19] J.-P. Willaime, op.cit. p.250

 

 

 

 

 

 

 

[20] Pour ces premiers sujets, voir l’article « les interdits alimentaires et la restauration scolaire, l’abattage rituel et les piscines » de Frédéric Dieu, maître des requêtes au Conseil d’Etat, in La Gazette 8 octobre 2012.

 

 

 

 

 

 

 

[21] Circulaire n° 5209/SG du Premier ministre du 13 avril 2007.

 

 

 

 

 

 

 

[22] Alain BONDEELLE, Laïcité, précautions d’emploi, http://www.institutjacquescartier.fr/?s=laicite&searchsubmit=

 

 

 

 

 

 

 

[23] Tout enseignant doit connaître la circulaire d’application (18/05/2004),  de cette loi http://www.education.gouv.fr/bo/2004/21/MENG0401138C.htm

 

 

 

 

 

 

 

[24] « Il en ressort qu’en 2009, 1 900 femmes en France étaient concernées par le port du voile intégral, dont 20 à Mayotte. La moitié avait moins de 30 ans et 90% moins de 40 ans. Deux tiers étaient de nationalité française, la moitié de deuxième et troisième génération. Un quart avait eu une conversion récente. », « Ce travail s’est révélé utile puisque la moitié des 2000 femmes66 se couvrant d’un voile intégral ont décidé de l’ôter avant l’entrée en vigueur de la loi. » Rapport de l’Observatoire : http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Rapport-d-etape-de-l-Observatoire-de-la-laicite-2013-06-25-978134

 

 

 

 

 

 

 

[25] Des guides pratiques doivent être rédigés en direction de l’hôpital, de l’école, des entreprises. Une charte de la laïcité à l’école est à l’étude, la Charte de la laïcité dans le service public rédigée en 2007 sous D. de Villepin va être davantage diffusée.

 

 

 

 

 

 

 

[26] Ph. Portier, interview au Figaro 09/08/1013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

 Si des syncrétismes entre bouddhisme et shintoïsme dominent toujours les attitudes religieuses majoritaires au Japon, les bouleversements socio-culturels majeurs qui ont ébranlé ce pays depuis un siècle et demi, ont conduit à l’apparition d’un nouveau paysage religieux. Pour répondre aux besoins d’une population maintes fois désorientée, une multitude de nouvelles religions a vu le jour depuis le milieu du XIX e siècle. Toute synthèse sur cette question est délicate tant l’émiettement de ces mouvements est grand, et les pulsions créatrices toujours en cours.

Néanmoins, nous proposerons ici une brève synthèse chronologique de ces religiosités nouvelles que les sociologues des religions nomment « nouvelles religions », « nouvelles-nouvelles religions » et « nouvelles cultures du monde spirituel ».

I- Les « nouvelles religions » (shinshûkyô) sont révélatrices d’une période longue qui court du XIXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

1- Le contexte est celui d’une série de bouleversements majeurs que connu le Japon : le grand ébranlement avec changement de paradigmes couramment appelé restauration Meïji, puis l’époque militaro-nationaliste des années 30 qui mena à la catastrophe finale de 1945.! Durant ce siècle, le Shintô fut érigé en unique référence officielle de l’État japonais, et toute autre voie religieuse fut condamnée avec sévérité. C’est le début d’une série de mutations traumatisantes pour une population qui passa très rapidement d’une solidarité rurale ancestrale à un monde de plus en plus urbain et industrialisé. Les nouvelles formes du religieux qui apparaissent alors, et qui vont être appelées « nouvelles religions » par les sociologues de l’après guerre, cherchent à répondre à ces nouvelles situations de pauvreté, de maladie, de solitude urbaine, situations engendrées par la disparition des anciens liens villageois dans un univers urbain non organisé.

2- Ces nouvelles religions ont une assise populaire, alors que les religions instituées, comme les bouddhismes et le shintô, étaient plutôt, à l’époque Edo (époque qui précède l’époque Meïji) le fait des classes supérieures, celles des nobles et des guerriers. En effet, les nouvelles religions se présentent non seulement comme des religions classiques de salut, mais également, comme des religions thérapeutiques ici-bas. Avant la seconde guerre mondiale, la tendance des intellectuels était plutôt au dénigrement à leur égard, elles étaient facilement taxées de « pseudo-religions » ( ryûji shûkyô), pour signifier qu’elles n’avaient que l’apparence de religions mais en fait n’en étaient pas, eu égard aux traditions bouddhiste et shintô. Actuellement, après avoir un temps hésité avec l’ expression « religions nouvellement apparues », le concept de « nouvelles religions », même s’il est critiquable, semble être admis pour désigner ces mouvements.

Quant à leurs contenus, le plus souvent, ils s’enracinent à la fois dans les croyances populaires toujours présentes et jamais vraiment « institutionnalisées » et dans le fond traditionnel bouddhiste et shintô. Ce double emprunt en fait donc, d’une certaine manière, des religions syncrétiques, d’où la tentation de les affilier soit au bouddhisme soit au shintô. Les fidèles de ces nouveaux mouvements, dans la plupart des cas, conservent également leur ancienne affiliation aux religions traditionnelles. Certaines nouvelles religions cependant, comme la Sôka Gakkai ou la Tenshô Kôtai, exigent une totale fidélité.

Les principaux traits distinctifs de ces nouvelles religions selon Jean-Pierre Berthon1, concernent:

  • la réponse à des problèmes sociaux ( pauvreté, maladie, désordres familiaux).
  • l’importance du charisme du fondateur.
  • la place des textes fondateurs (réservé aux spécialistes dans les syncrétismes bouddhisme-shintô).
  • l’enseignement et la pratique de la « transformation du cœur 2» (kokoro-naoshi).
  • l’importance des relations humaines.
  • une priorité donnée au bonheur ici-bas au détriment d’un au-delà assez vague.3
  • une conception du monde centrée sur une force nourricière ( la Grande Vie : daiseimei) à l’origine de toute l’humanité.

3- Quelques exemples de « Nouvelles Religions » 新宗教.

  1. Tenrikyo:天理教. Cette « religion de la sagesse divine » a été fondée en 1838 par Nakayama Miki, une paysanne pieuse et mystique de la région de Nara, qui, vers la quarantaine (1838) aurait reçu une révélation du Kami Tenri-ô no Mikoto venu sauver l’humanité. Ce Kami n’était rien d’autre que le créateur primordial. Miki prêchait un idéal de justice, distribuant ses bien aux plus pauvres et guérissant par imposition des mains et par des prières. Tout cela fut mis par écrit par ses soins, alors qu’elle est supposée être analphabète: (« Nés du pinceau divin », chants pour des danses sacrées »..). Ces écrits devinrent textes sacrés pour la nouvelle religion ainsi créée, le Tenri-Kyô. La fondatrice est désormais nommée, « la Vénérée parente » – Oya-sama.

Pour réaliser son salut, le fidèle doit retrouver un état originel de pureté, de sincérité. Dès la fin du XIXe siècle, ses disciples se livrent à une intense propagande non seulement au Japon, mais également aux USA, à Taïwan, en Chine.. Actuellement, cette « Nouvelle Religion » a une forte implantation mondiale, mais le centre spirituel est à Tenri, cette ville proche de Nara, bâtie autour du sanctuaire shintô Isonokami. Cette véritable entreprise multinationale, possède sur place à Tenri, un immense complexe fait de terrains de sports, d’un hôpital, d’une université, d’un musée, d’une radio.. Le Tenrikyo qui se considère comme une religion à caractère universaliste, s’est diversifié en plusieurs mouvements, faut-il dire sectes ?

  1. Le mouvement le plus célèbre est certainement la Sôka gakkai ou «Société pour l’éducation par les valeurs créatives»創価学会 (littéralement :construire, valeur, apprendre, assemblée). Fondée par un instituteur en 1930, d’inspiration bouddhiste (pensée de Nichiren, moine bouddhiste du XIIIe siècle, revue par la secte dite « Nichiren Shô-Shû » -véritable secte de Nichiren-), elle pratique l’aide mutuelle, et « entend construire, en commençant par la sphère familiale, un paradis sur terre basé sur l’harmonie des relations humaines qui sera la troisième civilisation – daisan bunmei 4». Ce mouvement religieux qui utilisa dans ses débuts des techniques de conversions forcées, pratique toujours du prosélytisme dans le monde entier. Au Japon, la Sôka gakkai se veut très présente dans la vie quotidienne, elle possède des journaux, mensuels et hebdomadaires, contrôle une université, et jusqu’en 1970, le parti politique Kômeitô (parti de la justice et de l’intégrité).

Avec le temps, les « Nouvelles Religions » issues de cette première période, soit s’essoufflent, soit s’institutionnalisent. Aussi, voit-on apparaître après guerre de nouveaux mouvements religieux.

II- Les Nouvelles-Nouvelles Religions : Les NNR : 新新宗教

1- Le contexte de l’après guerre au Japon est complétement différent. Le vainqueur américain impose de nombreuses réformes, entre autres dans le domaine religieux. Le Shintô officiel est abandonné, il est accusé, comme le bouddhisme d’ailleurs, d’avoir soutenu l’effort de guerre. Les autres mouvements religieux ne sont plus persécutés car la nouvelle constitution sépare nettement le religieux du politique. La laïcité imposée par la loi de 1951 sur les religions, n’a pas le même sens que notre loi de 1905 en France, il s’agit ici surtout, d’empêcher toute intervention du politique sur le religieux, et non l’inverse. Mais, comme toute nouveauté imposée de l’extérieur, il faut un certain temps pour qu’elle soit véritablement intériorisée par les Japonais.

Néanmoins, ce nouveau contexte juridique autorisant le pluralisme religieux, permit la création d’un grand nombre de nouvelles religions, d’autant plus, que le traumatisme de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit, laissait un grand vide spirituel parmi une population qui allait connaître assez rapidement les transformations dues à la croissance économique.

Ces nouvelles religions issues d’une seconde vague vont être distinguées des autres par cette expression de « nouvelle-nouvelle religion », expression un peu surprenante, due au sociologue japonais Nishiyama. C’est un autre sociologue des religions, Shimazono, qui propose d’en donner quelques traits distinctifs.

2- Qu’est ce qui distingue les nouvelles-nouvelles religions des « anciennes nouvelles religions », en déclin pour la plupart ?

  • Une différence quant aux motivations qui poussent certains jeunes japonais à adhérer. Aux anciennes motivations plutôt pragmatiques, se substitue désormais un fort besoin de lutter contre la solitude, voire l’anxiété dans une société très urbanisée où l’environnement d’abondance dilue tout repère.
  • Alors que les « anciennes nouvelles religions » visaient très directement le bonheur sur terre, le monde spirituel, véritable vivier de valeurs et de sens, est au centre des nouvelles préoccupations. Faut-il aller jusqu’à dire que de nouvelles religions plus éthiques viennent prendre la relève de religions thérapeutiques ?
  • L’ ingrédient de la « transformation du cœur », que nous avons évoqué pour les « anciennes nouvelles religions », est toujours présent, mais ne repose plus sur une base morale, est moins intériorisé tant il est soumis à des techniques psychiques et psychologiques. Faut-il voir ici l’influence de la « nouvelle pensée » américaine (New Thought)?
  • Alors qu’avant, l’expérience de salut dans le quotidien exigeait la médiation d’une divinité shintô ou d’une force bouddhiste, désormais, l’accent est mis sur l’expérience mystique directe . Ces expériences mystiques engendrent directement des transformations physiques et mentales chez les adeptes, leur redonnant ainsi une plus grande confiance en soi. Dans la culture contemporaine du Japon, cela se traduit par une meilleure ardeur au travail. L’absence de médiations traditionnelles explique l’atomisation de ces nouveaux mouvements.
  • Une mise en avant de la responsabilité individuelle se substitue à l’effort conjoint traditionnel de l’individu et des forces surnaturelles. La responsabilité individuelle ne se limite pas à l’existence présente, mais s’inscrit dans un continuum spirituel avec l’âme des ancêtres, de l’être humain en général. «  Se lit donc, en arrière plan, une dimension nouvelle, celle d’une conscience de la réincarnation, et d’une pensée karmique qui relient les hommes à leur passé et à leur avenir5 ».
  • Une présence de dimensions millénaristes et messianiques. Cela peut aller d’une posture apocalyptique dangereuse de la « secte » Aum, à un usage immodéré des célèbres prophéties de Nostradamus par les mouvements Agon-shû ou Kôfoku no Kagaku.

3- Quelques exemples de nouvelles-nouvelles religions.

  • L’Agon-Shû 阿含宗 est un nouveau groupe bouddhiste fondé au Japon en 1978 par Seiyu Kiriyama. Agon en japonais traduit le mot agama ou sutra en sanscrit, qui désigne des écrits sacrés, des recueils de textes, de discours des toutes premières écoles bouddhistes. En ce sens, l’Agon-shû relève du courant Mahâyâna, ou « Grand véhicule », à savoir, un bouddhisme qui se veut originel, proche de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni.

Ce mouvement enseigne6 aux laïques, non seulement les sutras (agama) anciens, mais aussi des activités plus ou moins ésotériques, comme un ensemble de mudra ( techniques gestuelles symboliques principalement des mains mais également d’autres parties du corps, afin de canaliser utilement les flux énergétiques corporels), les cérémonies du feu, les gomas ( techniques de contemplation du feu et d’identification au divin)…

Les prophéties de Nostradamus (astrologue français du XVIe siècle) qui ont commencé à être traduites au Japon à partir de 1973, sont très sollicitées par l’Agon-shû, comme par d’autres nouveaux groupes religieux d’ailleurs. Les idées de nature apocalyptique intéressent vivement les fondateurs de mouvements religieux actuels qui se veulent eux-mêmes prophètes.

La fête des étoiles (Hoshi matsuri7) organisée par l’Agon Shû «rassemble chaque année près de 500 000 personnes dans les montagnes de l’est, à Kyôto, pour un spectacle retransmis par satellite, où se mêlent bouddhisme ésotérique et culte des montagnes8». La religiosité se fait spectacle.

  • Le mouvement Aum shinri-Kyô アウム真理教crée en 1984 par Shoko Asahara d’inspiration à la fois hindouiste et bouddhiste. Shinri-Kyô signifie « enseignement de la vérité suprême » et Aum9 est un mot sanscrit bien connu dans l’hindouisme pour signifier le pouvoir de destruction (du mal) et de création (du bien) dans l’univers, c’est le son primordial symbolisant la trimurti. C’est une véritable secte dirigée par un « guru », Asahara Shôko, dont les adeptes se recrutent au Japon et en Russie après 1992. Les pratiques de lavage de cerveau sont courantes et les activités criminelles ont clairement pour but de mettre fin à la civilisation actuelle. Asahara est en harmonie avec une partie de la jeunesse japonaise qui estime que les religions instituées, et notamment le bouddhisme, sont incapables de répondre à leur demande de quête spirituelle. La secte attire une jeunesse éduquée à l’université mais insatisfaite du rationalisme scientifique ambiant, Aum leur propose une solution alternative de développement personnel. La société est identifiée au Mal, il est donc légitime de lutter et de la détruire. Le spectaculaire attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, attentat qui fit une douzaine de morts et plus de 5000 intoxiqués, surprit les services de sécurité japonais10 habitués à surveiller l’extrême gauche susceptible de commettre des attentats dans un climat de guerre froide11. Cet acte inattendu de la part d’un mouvement religieux choqua beaucoup l’opinion publique japonaise et suscita dès lors un regard largement soupçonneux à l’égard de tout ce qui est religieux. La secte regroupait alors environ 10 000 membres dont 1400 engagés dans la voie monastique. Tout avait été préparé pour que les adeptes demeurent dans le mouvement par l’annonce à l’avance d’une prophétie de persécution, de complot à l’égard d’Aum. En fait, un grand nombre quittèrent alors la secte et ce pour une raison bien précise: lors du procès, le refus du guru d’admettre publiquement la doctrine du poa.12ポア( tuer peut être considéré dans certains cas comme un acte de compassion pour éviter à une personne l’accumulation d’ un mauvais karma!)

En 2000, Aum changea de nom, le mouvement s’appelle désormais Aleph. La secte survit avec les mêmes croyances, le même guru entouré d’environ 1600 adeptes, mais tout de même étroitement surveillé par la police ! Étonnant Japon!

III- Quelques nouvelles tendances .

1- L’arrière plan socio-culturel et idéologique13 des années récentes est en grande partie semblable à celui des autres grands pays qui ont connu de profondes et rapides mutations liées à la modernité et à l’urbanisation à outrance.

  • La stupeur face aux attentats commis par la secte Aum révéla les limites d’un système éducatif où de brillants étudiants dépités par une non-reconnaissance de leurs compétences par la société, font le choix d’adhérer à ces nouveaux mouvements religieux à la recherche d’un épanouissement personnel. La société dite d’abondance ne leur offre plus de repères, parfois pas de perspectives non plus. Le phénomène de sécularisation depuis la guerre, à savoir cette déprise des institutions religieuses sur les faits et gestes du quotidien, pousse à l’individualisation de croyances librement choisies ( du moins le croit-on). Le religieux est privatisé, nous sommes loin ici des anciennes solidarités villageoises avec ses rites shintô.
  • Il y a de plus, un risque non négligeable d’une certaine collusion avec des dérives nationalistes qui considèrent le Japon (le concept Nippon au sens de pays des divinités) comme la terre d’élection d’une nouvelle civilisation apte à remplacer la civilisation occidentale jugée trop rationnelle. Une forte conscience de leur « iléité » pousse nombre de Japonais à se percevoir comme radicalement différents. C’est ainsi que ces nouveaux mouvements spirituels sont moins tournés vers les besoins de l’existence présente, comme c’était le cas des « anciennes nouvelles religions », mais plus vers l’au-delà, vers l’avenir d’une civilisation autre, plus spirituelle, pionnière pour l’humanité.
  • Est-ce l’amorce d’un rejet de l’ancrage à l’occident? Est-ce la trace d’une recherche d’un modèle propre ? Ou simplement l’expression chaotique d’une société en perte de repères ?

 

2- Les « nouveaux mouvements spirituels » (Shinreisei undô)

  • Quasi naturellement, la plupart des NNR finissent par se rapprocher des « anciennes nouvelles religions », par leurs comportements et leurs organisations. C’est alors que surgissent des «nouveaux mouvements spirituels» révélateurs de la grande aptitude japonaise à la fragmentation religieuse. Les groupes volontairement peu structurés, aux contours flous, sont en réaction au rationalisme de notre époque, à tout ordre institutionnalisé, qu’il soit religieux ou social.
  • C’est l’épanouissement individuel qui est visé dans une ambiance de réenchantement du monde qui puise ses sources tant dans les sagesses ésotériques extrêmes orientales que dans le terreau du New Age américain. L’offre de connaissance, livresque ou d’internet, est abondante, à tel point qu’un navigateur spirituel internet a été créé en 2005 : Spinavi.
  • Cette nouvelle culture spirituelle qui se veut post-moderne, réactive d’anciennes pratiques divinatoires et magiques du vieux fond chamanique et shintô. C’est une sorte de New Age revu et corrigé par les vieilles cultures japonaises. Des techniques de transformation spirituelle, dans une perception holistique, de self-spirituality, proches du concept d’ « autogestion spirituelle » cher au sociologue français Pierre Bourdieu, convergent vers cette idée qui consiste à penser que si l’on change son cœur, on contribue par là-même à changer le monde.
  • On n’adhère pas à ces nouveaux mouvements comme on le faisait aux « anciennes nouvelles religions », les jeunes adeptes, « zappeurs » là aussi, pratiquent sans complexe un « nomadisme spirituel » autorisé par une absence de doctrine, de dogmes structurés. Traverse tout cela, un sentiment de nécessaire harmonie de l’homme avec la nature : cet animisme revisité trouve une certaine résonance avec le mouvement écologique contemporain.

3- Un exemple d’adaptation du bouddhisme aux demandes de la société actuelle: l’essor des pratiques funéraires des animaux de compagnie.

Le Japon est le pays champion pour les animaux de compagnie, signe certainement d’une grande solitude des personnes vivant dans les grands espaces urbains, mais aussi, phénomène affectif compensateur d’un pays qui voit son taux de natalité diminuer de façon inquiétante. Le monde du business l’a bien compris, ces dernières années ont vu se multiplier les entreprises spécialisées pour les chiens de compagnie non seulement le toilettage, mais aussi les accessoires, la nourriture, les restaurants, les hôpitaux et de plus en plus les cimetières. C’est l’aspect funéraire qui nous retiendra ici car il incorpore du religieux.

Si les pratiques funéraires pour animaux remontent à l’époque Edo14, depuis les années 80, le phénomène a pris une grande ampleur et peut être qualifié de phénomène de masse.

Comme pour les humains, ces funérailles sont prises en charge directement par des bouddhistes ou du moins, suivent le rituel bouddhiste.

  • Au monastère Zen Reibain à Tôkyô, une tombe collective pour animaux de compagnie a été érigée à la demande des « paroissiens ». La crémation est de la responsabilité des particuliers, le monastère n’assure que l’enterrement des os et des cendres. Sur une dalle de marbre sont dessinées les effigies stylisées des animaux (chien, chat, oiseau..) aux côtés de l’inscription « tomo » – ami-, qui souligne l’affection des maîtres. Une offrande d’eau et un vase de fleur, une photo, viennent compléter le dispositif bouddhiste classique. Lors de la cérémonie de l’enterrement, le moine récite un sûtra, et assure les rites ( le 7e, le 35e, le 49e, et le 100e jours après la mort, puis le 1er, 3e et 7e anniversaires de la mort). La périodicité est plus courte que pour les humains, sinon, le principe est le même. Une seule différence tout de même, l’animal ne reçoit pas de nom posthume bouddhique.
  • Il existe aussi des cimetières animaliers privés qui présentent d’étranges similitudes avec l’ambiance des monastères bouddhiques. La plupart du temps, les maîtres assistent à la crémation de l’animal. Le crématorium est doté d’un autel bouddhique. Après un certain temps de crémation, le squelette de l’animal est présenté à la « famille » qui procède comme pour un être humain : à l’aide de longues baguettes15, on se passe des os choisis qui sont ensuite déposées dans une urne funéraire. L’urne peut soit rejoindre la maison « familiale » où elle est vénérée, soit faire l’objet d’un culte dans un cimetière spécialisé, ossuaire individuel ou casier fermé par une pierre tombale. On voit apparaître des épitaphes à l’occidentale et en anglais ( Rest in peace), mais seul est mentionné le nom familier du chien, il n’y a pas de nom posthume bouddhique, ce «qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un véritable processus d’ancestralisation».16
  • Que penser à partir de l’essor de ces phénomènes quant aux implications religieuses pour le Japon? De l’aveu même d’un moine bouddhiste : « les animaux de compagnie sont devenus des membres de la famille , mais, si le bouddhisme respecte aussi bien les animaux que les hommes, des distinctions doivent être faites ».Fabienne DUTEIL-OGATA en conclut que « la rhétorique du moine montre bien qu’il n’ a pas encore élaboré un discours définitif sur la place à accorder à l’animal de compagnie dans le dogme bouddhique 17».Nous l’avons noté, la seule différence avec les humains est l’absence d’un nom bouddhique post mortem, est ce que cela signifie que l’accès à la bouddhéité 18leur est refusée? Derrière cette anthropormophisation des pratiques funéraires pour animaux de compagnie, l’on comprend certes que le bouddhisme institutionnel cherche à conserver son quasi monopole sur le domaine de la mort, mais l’on peut aussi légitimement s’interroger sur les évolutions antropologiques sous-jacentes.

Devant de telles évolutions aussi rapides, nombreuses que complexes, il est bien évidemment impossible de conclure de façon certaine. «Il est difficile d’imaginer, disait déjà il y a quelques années un spécialiste français de ces questions, Dennis Gira,19 comment les diverses religions du Japon vont se développer à l’avenir… mais disait-il, in fine, il n’est pas déraisonnable de dire que toutes ces religions sont de vraies forces spirituelles au Japon et continueront de l’être ».

Traditionnellement centrée sur la famille ( le bouddhisme) et sur le village ( le shintô), la religion au Japon, expression culturelle et sociale, a connu de nombreux traumatismes depuis plus d’un siècle et demi. Les nouveaux mouvements religieux qui se succèdent et s’imbriquent depuis ce temps, expriment en partie les tentatives de réponses aux situations nouvelles.

Les mutations religieuses certes ont été importantes, mais néanmoins, les formes traditionnelles persistent et coexistent à l’intérieur d’une offre religieuse extrêmement large et difficile à cerner. Depuis toujours, mais surtout depuis le choc des attentats de 1995 commis par la secte Aum, c’est l’indifférence voire l’hostilité à la religion qui caractérise la grande majorité des Japonais. Les pratiques du bouddhisme et du shintô sont perçues plus comme des coutumes culturelles que comme des choix de nature religieuse.

Nous retrouvons là toute l’ambiguïté de notre mot religion, qui, depuis qu’un écrivain latin chrétien, Tertullien, en 197, lui donne avec l’assimilation au christianisme, un « contenu objectivable de pratiques et de croyances 20». Comment avec ce mot religion, forgé pour définir le christianisme, vouloir aussi appréhender d’autres systèmes ? Soit, et de ce fait, concluons avec Jean-Pierre BERTHON, à qui nous devons beaucoup pour cet article, « Coexistent au Japon, une sensibilité religieuse profonde, peu encline aux changements, et une autre, superficielle, dont les jeunes se saisissent pour fabriquer un religieux de circonstance en phase avec les mutations de la société 21».

Christian BERNARD

Consulter l’article d’introduction aux religions au Japon

1Jean-Pierre BERTON, Naoki KASHIO, « Les nouvelles voies spirituelles au Japon : état des lieux et mutations de la religiosité ». In Archives de sciences sociales des religions, N° 109: janvier-mars 2000, pp.67-85.

2Kokoro, le cœur au sens littéral mais aussi, au sens figuré, la pensée, voire même l’âme au sens français du terme. Il s’agit d’effectuer un travail sur soi, afin d’être meilleur dans ses relations aux autres, y compris les ancêtres, afin d’être dans une posture, et un agir justes, seuls aptes à donner au fidèle le bonheur ( salut) terrestre.

3Jean-Pierre BERTHON rappelle que dans l’univers mental des Japonais villageois, la frontière entre le monde visible et le monde invisible était bien plus ténue que dans notre occident . Cf son travail sur Yanagita KUNIO (1875-1962), agronome et fondateur de l’ethnographie japonaise pour qui les croyances populaires sont la source de la religion japonaise par opposition au shintô d’État qu’il connut.

4Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 625p., 2007, p.397.

5Jean-Pierre BERTHON, Les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

6Voir sur internet (http://video.google.com) une vidéo promotionnelle à destination d’un public américain. Vous y verrez et entendrez en direct, le fondateur Seiyu Kiriyama vous parler de ce bouddhisme originel.

7Taper cette expression sur un moteur de recherche et vous aurez des vues de ce grand spectacle d’hiver à Kyôtô.

8Jean-Pierre BERTHON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, note 22.

9A pour la création, U pour la continuation, M pour destruction.

10Aum avait fini par obtenir la reconnaissance officielle comme organisation religieuse en août 1989, aussi, la police, en cas d’erreur craignait d’être accusée de discrimination religieuse.

11 Le plus grand nombre de morts est enregistré à l’intérieur même du groupe à qui le guru impose des tortures ascétiques.

12« Asahara entre dans un état de méditation par l’intermédiaire duquel il guide l’esprit de l’ascète comme celui du défunt vers un monde spirituel plus élevé. Il empêche de la sorte ceux qui ont mal agi et dont le karma est mauvais, d’errer dans les enfers. Ainsi, ceux que Aum assassine ou ceux qui décèdent de punitions ascétiques trop sévères trouvent-ils le salut grâce à Asahara ». in READER Ian, Religious violence in contemporary Japan, the case of Aum Shinrikiô, Richemond, Surrey(G.-B.), Curzon Press, 2000, 304 p., p.111.

13Jean-Pierre BERTON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

14A Nagato se trouve une tombe collective de baleines

15D’où le tabou, l’interdit, qui condamne le fait de se passer de la nourriture de baguette à baguette lors d’un repas, car ce geste est éminemment lié aux funérailles.

16Fabienne DUTEIL-OGATA, les pratiques funéraires des animaux de compagnie : nouveaux traitements, nouvelles corporéités. Ce passage doit également aux expériences semblables vécues par mon fils Jean-Baptiste, lors de funérailles de chiens au Japon.

17idem

18C’est-à-dire l’accès à la nature de bouddha.

19Dennis GIRA, « Les religions au Japon », in L’Encyclopédie des religions, T 1, Bayard, 1997, p.1144.

20Maurice SACHOT, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 395 p, 2007, p.95.

21Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon, Fayard, oput.cit., p.408.

 

Le chiisme , minorité qui regroupe environ dix pour cent des musulmans du monde- l’Oumma -, tend de nos jours à jouer un rôle clef dans l’histoire intérieure du grand Moyen Orient de l’Afghanistan à l’Arabie, et de ce fait également, dans des relations internationales de plus en plus tumultueuses. Durant l’été 2006, nous avons assisté impuissants à une guerre opposant un mouvement chiite libanais, le Hezbollah, à Israël, l’ennemi juré mais aussi, première puissance militaire régionale. Au-delà des faits d’armes récents, comment se présente ce mouvement libanais ? qu’est-ce donc que le Hezbollah du Liban ?

Notre propos essaiera de se limiter, dans la mesure du possible, à des éclairages religieux, autrement dit, en quoi les caractéristiques de ce mouvement chiite peuvent-ils aider à comprendre les événements récents de 2006 et à éclairer l’avenir possible ?

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

1 – Les origines du chiisme

L’islam est souvent perçu à tort par l’occident comme uniforme, cela est une illusion qu’il faut dissiper, le monde musulman n’est pas uni. Il existe trois principales branches (on ne dit plus sectes car le mot a pris un sens péjoratif avec l’essor des « nouveaux mouvements religieux ») : le sunnisme, le chiisme et le Kharidjisme. Ce sont trois manières différentes de vivre l’islam.

a – Origines de ces trois branches de l’islam.
A la mort du Prophète Muhammad en 632 (An 10 de l’Hégire), se posa le problème de sa succession, non pas dans sa mission prophétique – il est considéré comme le dernier des prophètes -, mais dans sa fonction de direction de la communauté musulmane, l’Umma.

Désignés de manière pragmatique, les trois premiers successeurs -ou Califes- furent Abû Bakr (632-34), Umar (634-44), Uthman (644-56), et le quatrième fut Ali, (656-661) cousin et gendre du Prophète (il épousa sa fille Fatima dont il eut deux fils, Hasan et Husayn). L’expansion musulmane est fulgurante, trois ans seulement après la mort du Prophète, Damas est prise, la Syrie est dominée par les Arabes qui fondent la dynastie des Omeyyades. Cependant des dissensions ne cessent d’opposer les groupes régionaux les uns aux autres. C’est ainsi que l’opposition politique syrienne à Ali déclencha une guerre entre groupes musulmans.

En 657 la bataille de Siffin sur les rives de l’Euphrate donna naissance aux trois branches majeures de l’islam . Cette bataille qui opposa les partisans d’Ali et les Syriens Omeyyades, se termina non par une victoire militaire d’un camp sur l’autre, mais par une décision d’arbitrage à l’amiable entre musulmans.

* Un groupe parmi les partisans d’Ali refusa cette idée d’arbitrage, ce sont les Kharidjites (« ceux qui sont sortis »). Ils reprochaient à Ali son acceptation d’arbitrage humain alors qu’il devait être conscient de tenir son pouvoir de Dieu même. Les Kharidjites constituent un groupe rigoriste, « puritain », où tout musulman pieux et digne de ce nom peut être Calife. Il ne subsiste de nos jours qu’un petit groupe, au Yémen et dans l’île de Djerba en Tunisie.

* Que deviennent ceux qui avaient accepté l’arbitrage ? Celui-ci tourne à la défaveur d’Ali qui est accusé d’avoir participé et profité de l’assassinat de son prédécesseur, le calife Uthman. Devenu minoritaire et mis à l’écart, Ali est assassiné en 661 par un Kharidjite, ce qui fait le jeu de ses adversaires, maintenant nettement majoritaires et qui prennent le nom de Sunnites. Les Sunnites considèrent que la communauté des croyants doit être dirigée par un Calife qui prend appui sur deux éléments clefs, le Coran et la tradition du Prophète, la Sunna. Le Sunnisme, ce qui signifie « gens de la Tradition et du consensus », se perçoit lui-même comme le gardien du véritable islam, comme l’orthodoxie musulmane.

Restent les partisans d’Ali qui prennent progressivement le nom de Chiites ( ou Shiites) – de Chi-at Ali, les partisans d’Ali-.

Ainsi donc, l’origine des trois grandes branches de l’islam remonte au VIIe siècle ( ler siècle de l’Hégire), c’est à dire pratiquement aux origines mêmes de l’islam. Au Liban, c’est le premier calife Omeyyade, Moawia, qui installa des chiites, des déportés politiques partisans d’Ali.

b – Les différences entre ces musulmans sunnites et chiites.
Les deux groupes respectent un tronc commun de croyances et de pratiques comme les cinq piliers ( profession de foi, prières quotidiennes, aumône légale, jeûne du Ramadan, pèlerinage à la Mecque). Leurs divergences portent sur plusieurs domaines qu’il n’est pas aisé d’expliquer en quelques mots à nos élèves, nous sélectionnons ici trois points particuliers qui nous paraissent importants pour comprendre l’actualité .

Des pratiques différentes dans le culte (ces manifestations religieuses extérieures sont les plus faciles à percevoir par les élèves). Les chiites regroupent les cinq prières quotidiennes obligatoires en trois fois : matin, midi et soir. Aux formules rituelles de ces prières, ils ajoutent : » Ali est proche de Dieu, ami et détenteur du pouvoir ». Les chiites ont le culte des morts, des martyrs et des saints. Ce goût particulier vient des origines de leur histoire, où les trois personnages fondateurs, Ali et ses deux fils, meurent assassinés, martyrs. Les tombeaux de ces derniers sont lieux de pèlerinage, Karbala et Najaf en Irak actuel., avec des rites semblables à ceux pratiqués à la Mecque.

- La différence majeure porte sur la question de l’autorité politique et religieuse et sur la conception de la révélation qui en découle. Pour les sunnites, le Calife ne dirige qu’au temporel en assurant l’unité et la défense du groupe. Les chiites eux affirment qu’ils doivent être dirigés par un descendant du Prophète, par un guide que l’on nomme ici Imam (ne pas confondre avec le même mot qui signifie seulement chez les sunnites, celui qui dirige la prière dans une mosquée). L’Imam chiite est le guide des croyants, celui qui est parfait et infaillible, qui seul interprète la parole de Dieu dans le Coran, en donne le sens caché. Ce processus entraîne un effort d’interprétation de la révélation (l’ijtihad) où la raison, la réflexion ont leur place. Le chiisme de ce fait est toujours ouvert à la recherche intellectuelle, alors que le sunnisme qui pourtant proclame que tout croyant est seul avec sa raison face à Dieu dans un devoir d’effort d’interprétation, a en fait laissé cette action à des spécialistes, juristes et docteurs de la Loi, et très vite, cette jurisprudence a été fossilisée, voire sacralisée.

Ainsi donc, la connaissance des choses cachées (il y a là un côté nettement gnostique) se transmet dans la lignée des Imams issus d’Ali. Les chiites sont cependant divisés sur cette généalogie d’Imams. Pour certains, elle s’arrête au septième, avec Ismail, d’où leur nom deSeptimaniens ou Ismaïliens, pour d’autres, elle va jusqu’au douzième (Muhammad al-Muntazar) d’où leur nom de Duodécimains. Les chiites libanais sont de ceux-là.

– Au-delà de cette différence, les deux groupes chiites ont une même conviction : le dernier Imam ( le 7e ou le 12e) , n’est pas mort, il est simplement occulté, il reviendra à la fin des temps inaugurer un règne de paix et de justice. Cette conception est proche du messianisme judéo-chrétien, excepté que l’on ne dit pas messie, mais mahdî.

2 – La lente émergence d’une identité chiite libanaise.

D’une manière générale, les chiites eurent rarement l’occasion d’exercer le pouvoir politique et de s’imposer dans un cadre étatique. Hormis le cas iranien à partir du XVIe siècle, la seule tentative d’envergure au Proche-Orient fut celle des Fatimides – Xe-XIIe siècles- dynastie qui échoua et fut renversée par le célèbre Saladin [].

a – Une sensibilité musulmane locale non reconnue pendant des siècles.
* Du XVIe siècle à la fin de la première guerre mondiale, soit pendant plus de quatre siècles, le territoire de l’actuel Liban n’est qu’une petite province de l’immense Empire turc ottoman. Seule la région du Mont Liban jouit d’un statut un peu particulier qui lui confère une certaine autonomie et cela, entre autres raisons, grâce à une présence locale de communautés chrétiennes soutenues par les grandes puissances occidentales d’alors. C’est ainsi que furent créés au milieu XIX e siècle dans les deux circonscriptions du Mont Liban – deux Caïmacamats– deux Conseils mixtes pour régler les nombreux différents, souvent sanglants, entre les diverses communautés religieuses. Or, toutes sont représentées sauf celle des chiites, non reconnue officiellement. C’était le juge sunnite qui représentait l’ensemble des musulmans locaux.

Pourquoi une telle discrimination à l’égard des chiites « libanais » sous les Ottomans ? La raison est à rechercher dans les représentations religieuses d’alors. L’Empire turc avec un Calife à sa tête, se fait un devoir de soutenir l’orthodoxie religieuse sunnite, or, depuis l’époque des premières scissions, – la Fitna– le chiisme est perçu comme une quasi hérésie ; ainsi, quand ils ne sont pas persécutés, ces chiites sont tout simplement ignorés.

On se souvient qu’avec la défaite allemande de 1918 et donc également celle de son allié turc, l’empire ottoman fut démembré, la France reçut un mandat de la SDN pour gérer l’espace territorial correspondant aux actuels Liban et Syrie. La période du mandat français –1920-1943 – permit à la communauté chiite libanaise d’être reconnue comme telle, et cela grâce au nouveau cadre spatial libanais. En effet, la France souhaitant favoriser les groupes chrétiens libanais, créa le Grand Liban, à savoir le Liban dans ses dimensions actuelles, soit le Mont Liban- le cœur historique-, agrandi de régions périphériques au sud, au nord et nord-est –la vallée de la Bekaa-. Ces régions périphériques qui sont alors essentiellement occupées par des populations chiites n’ont pas connu le développement économique et social dont le Mont Liban profita sous les Ottomans.

Ainsi, sous le mandat français, les chiites libanais sont certes enfin reconnus dans leur identité spécifique mais constituent visiblement une population sociologiquement et économiquement marginalisée.

La situation va perdurer après l’indépendance du pays obtenue en 1943, le Pacte politique national d’alors favorise nettement les chrétiens maronites et les musulmans sunnites au détriment des chiites. Les fiefs de ces derniers dirigés par des leaders féodaux, sont négligés par le pouvoir politique de Beyrouth. Habitants des périphéries plus rurales, traditionnelles et moins développées, ces chiites libanais sont encore en recherche de reconnaissance. Cette longue frustration est à prendre en compte pour éclairer la compréhension de l’actualité.

* Dans les années 60-70, les conditions de vie des chiites se dégradèrent avec l’arrivée dans le sud-Liban de réfugiés palestiniens engagés dans une guérilla contre le voisin israélien. Le conflit endémique poussa à l’exode de nombreux chiites qui quittèrent le sud Liban pour venir grossir les rangs de la « ceinture de misère » de Beyrouth sud. A cette époque, arrivèrent dans la capitale libanaise un certain nombre de chefs religieux chiites venus d’Iran – des Ulémas-, venus prendre en main cette communauté de déshérités. Parmi eux se trouvaient de grands prédicateurs comme Moussa Sadr, Hussein Fadlallah qui réussirent par leurs actions infatigables à obtenir en 1967 la création d’un Conseil supérieur chiite libanais. Enfin, la communauté chiite libanaise est dotée d’une institution identitaire , mais tous ne l’acceptent pas, aussi des leaders se livraient-ils à des querelles intestines. C’est ainsi que Moussa Sadr eut l’idée d’agir plutôt sur le terrain social de base. A la fin des années 60, il créa donc le Mouvement des déshérités. Il s’agissait, dans le cadre du chiisme, de répondre aux besoins de développement de cette population et par là même de la soustraire à l’influence de concurrents comme les partis de gauche, les tendances arabisantes comme le nassérisme, mais aussi des traditionnels caciques féodaux.

b – Son acte de naissance,
Le chiisme libanais le doit à cette figure charismatique que fut l’Imam Moussa Sadr : son discours du 18 février 1974 est à la fois un acte de rupture d’avec ce passé de soumission et bien entendu, le fondement d’un avenir prometteur : « Notre nom n’est pas Metwali. Notre nom est ceux du refus (rafezun), ceux de la vengeance, ceux qui se révoltent contre toute tyrannie. Même si nous devons le payer de notre sang, de notre vie… Nous ne voulons plus de beaux sentiments, mais de l’action. Nous sommes las des mots, des états d’âme, des discours…j’ai assez lancé d’appels au calme. A partir d’aujourd’hui, je ne me tairai plus. Si vous restez inertes, moi non.. ».

L’outil de cette nouvelle attitude fut une milice armée, le mouvement Amal []créé secrètement au début des années 70 toujours par Moussa Sadr.

Cette première prise en main des chiites libanais dans une structure socio-politique communautaire est donc l’œuvre d’un mollah iranien, né à Qom, mais originaire d’une famille issue du sud Liban. Il faut avoir en mémoire cet acte fondateur pour comprendre les liens historiques entre le Hezbollah actuel et l’Iran.

3 – Le Hezbollah libanais

Si le Hezbollah – littéralement « le parti de Dieu »- put émerger et se développer si rapidement dans les années 80, il le doit au travail de Moussa Sadr qui sut ré-enraçiner cette communauté dans les valeurs du chiisme.

a – La naissance du Hezbollah
ne peut se dater de manière certaine, la première apparition publique du « parti de Dieu » remonte au 22 novembre 1982, jour de la fête nationale libanaise. Cette première manifestation , riche de symboles et porteuse de sens pour l’avenir, consista pour un commando masqué et armé, à déchirer le drapeau libanais et le portrait du Président tout en entonnant l’hymne iranien.

Comment en est-on arrivé là ?
Le très actif Moussa Sadr disparut mystérieusement en Libye en 1978, il fut remplacé par Hussein Husseini puis rapidement par l’avocat Nabih Berri. Ce dernier donna une inflexion laïcisante au mouvement chiite, ce qui n’était pas du goût de l’ayatollah Khomeiny qui souhaitait exporter sa révolution islamiste de 1979. Une scission eut lieu, Nabih Beri conserva le parti Amal, alors que des agents iraniens fondent au Liban Amal islamique. Dans ces années 79-82, existe en fait une nébuleuse de mouvements chiites au Liban, la première version du Hezbollah est une sorte de confédération de treize mouvements chiites islamistes dont les noms ne laissent aucun doute sur l’allégeance à Téhéran – exemple Les gardiens de la révolution islamique .

Trois événements font faire évoluer la situation vers un Hezbollah plus monolithique que nous connaissons de nos jours.

- L’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982, nécessite une plus grande cohésion pour organiser une résistance efficace.

- L’influence grandissante de l’Iran réduit le rôle des groupes secondaires.

- A la fin de la guerre civile ou « guerre des autres »-1975-1990- les accords de Taëf signés en 1989 contraignent les milices à rendre leurs armes. Le Hezbollah se constitue alors en parti politique avec une branche armée. [].

Ainsi donc, les données constitutives de la création du Hezbollah libanais au début des années 80, en font à la fois un parti chiite islamiste , une milice qui se pare du prestige de résistant national contre l’ennemi israélien, et une sorte de cheval de Troie de la révolution islamique iranienne et de son allié syrien.

b – Quelles sont les caractéristiques chiites de cette formation politico-militaire ?
Plusieurs aspects typiquement chiites sont nettement présents dans les comportements de l’actuel Hezbollah et facilitent une meilleure compréhension de ce parti-milice.

- Le culte du martyr est une composante très visible de toute attitude chiite. Les martyrs de Ali et de ses deux fils à la bataille de Kerbala en 680 sont des actes fondateurs et constituent de ce fait des exemples à suivre : l’idéal du martyr est inculqué dès le plus jeune âge. Tomber martyr au service de Dieu est un honneur suprême. Cette attitude religieuse s’avère d’une efficacité redoutable lorsqu’elle est mise au service d’une guerre ou guérilla. Ce goût du sacrifice décuple les forces d’un petit groupe de miliciens, nous l’avons constaté lors de la guerre de l’été 2006 contre Israël, la quatrième meilleure armée du monde. De plus, une certaine lecture du Coran promet une vie de félicité dans l’au-delà. Nous touchons là une des grandes différences avec l’occident quant à la valeur accordée à la vie terrestre. Depuis 1982, le Hezbollah, met en œuvre cette sacralisation de la notion de martyr dans une guerre continuelle contre Israël [].

- La conscience d’être minoritaire et le sentiment d’exclusion voir de persécution. Pendant des siècles, nous l’avons rappelé, les chiites libanais ont été exclus de toute participation au pouvoir. Cette donnée suscite au moins deux types de comportement qu’il faut avoir à l’esprit pour tenter d’analyser la situation contemporaine :

* Les chiites libanais qui ont été longtemps en recherche d’abord d’identité, sont de nos jours en quête de légitimité. Ils pensent l’avoir enfin trouvée dans le combat mené contre Israël depuis 1982. Le titre de résistance à l’envahisseur que se donne le Hezbollah, ses succès dans une guérilla devenue emblématique, lui permettent de jouir d’un grand prestige bien au-delà du Liban et notamment auprès de « la rue arabe »sunnite des Etats du Proche-Orient. Ce que les Etats arabes n’ont jamais réussi à réaliser, la milice du Hezbollah l’a fait dans l’été 2006 , à savoir tenir en échec l’armée israélienne. Certains voyaient déjà Nasrallah comme le nouveau Nasser. Prestige très ambigu du Hezbollah lorsqu’il sort du monde chiite.

* L’habitude de la dissimulation. Au-delà d’un usage tactique fréquent dans le monde politique, il s’agit ici d’une donnée dogmatique nommétaqiya en arabe et ketman en persan. Depuis le martyre d’Hussein fils d’Ali, les chiites sont habitués à pratiquer l’art de la dissimulation lorsque la situation est jugée dangereuse pour la communauté en situation de minorité. Cette possibilité doit être gardée en mémoire afin de s’interroger sur la crédibilité à accorder à telle ou telle attitude voire déclaration de la part des dirigeants du Hezbollah. Quelle est par exemple la réalité de son intégration au jeu politique national libanais ? Quelle tendance majeure va l’emporter, l’appartenance communautaire chiite transnationale ou l’intégration au petit espace territorial libanais ? Cette question clef du choix d’une priorité soit nationale soit communautaire se pose désormais de manière urgente au Hezbollah. N’oublions pas que ce mouvement est né avec l’appui de la révolution iranienne de l’ayatollah Khomeiny.

Le Hezbollah libanais est donc également un mouvement islamiste. L’islamisme chiisme a ses propres particularités par rapport à ses homologues sunnites.

c – Le Hezbollah, parti islamiste chiite.
- L’islamisme est une attitude politique qui instrumentalise l’islam et vise à l’instauration d’un Etat islamique [], seul capable d’instaurer une réelle société islamique. De quelle nature doit être cet Etat ? Il ne saurait être une démocratie à l’occidentale car la souveraineté n’appartient qu’à Dieu et non au peuple. Si le combat des islamistes est celui du droit de Dieu contre l’arbitraire de l’homme, comment établir cette souveraineté de Dieu dans une société musulmane ? Cette question du choix d’un chef, à la fois spirituel et temporel selon le modèle originel reçoit une réponse embarrassée chez les sunnites et nette chez les chiites.

- Dans l’univers sunnite, les principaux théoriciens de l’islamisme sont l’Egyptien Sayyid Qotb pour le monde arabe et le Pakistanais Mawdoudi pour le domaine oriental non arabe. Ces deux théoriciens prônent dans les années 60 une rupture d’avec les gouvernements et sociétés musulmanes jugées impies []. C’est une invitation à rompre avec la distinction traditionnelle entre une autorité politique de fait, faute d’être légitime, et la catégorie des savants religieux –les oulémas- cantonnés dans la seule technicité du droit coranique. Les islamistes revendiquent un chef à la fois politique et religieux, qui aurait le titre non de Calife mais de Guide, d’Emir. Le charisme et les vertus de ce dernier doivent rappeler aux fidèles le « beau modèle » du Prophète.

- En milieu chiite, l’islamisme a d’abord et essentiellement concerné un seul pays, l’Iran où le chiisme est religion d’Etat depuis le XVIe siècle []. Plusieurs siècles durant, le débat porta sur la légitimité de poursuivre l’effort d’interprétation du Coran – l’ijtihad– et cela en l’absence du dernier Imam légitime, occulté depuis 874. Parmi les Oulémas, la tendance favorable à la poursuite de l’ijtihad l’emporta, et désormais, seuls les plus savants d’entre eux, les ayatollahs, en sont chargés. Cela donna naissance à un clergé, le seul du monde musulman. Traditionnellement, une partie de ce clergé est installé dans les villes saintes du chiisme , Kerbala et Nadjaf situées en Irak, territoire arabe et non perse.

La politisation de tout l’imaginaire chiite résulte de la pensée idéologique d’Ali Shariati et de l’action de l’ayatollah Khomeiny. Comme au temps des martyrs d’Ali et de ses deux fils, il faut créer une rupture violente aussi bien d’avec un clergé jugé quiétiste et conservateur qu’à l’égard du pouvoir politique du Shah. Ce n’est que tardivement que Khomeiny devient islamiste, son écrit majeur le gouvernement du juriste théologien musulman date des années 70. Il se présente comme le Guide idéal, le faqih, c’est-à-dire le meilleur juriste en science du droit musulman – le fiqh. L’Etat islamique instauré par la révolution iranienne de 1979 est une sorte de syncrétisme islamo-marxiste où le Guide doit avoir une double légitimité, politique et religieuse.

Pour Khomeiny il n’y a pas de séparation entre le politique et le religieux. Dans les faits, il y a eu dictature certes, mais le clergé en tant qu’institution n’a pas exercé le pouvoir. L’Iran Khomeyniste s’est doté d’une constitution, et c’est elle qui précise la place de la charia et non l’inverse, c’est dire qu’elle n’est pas la seule source du droit. Beaucoup d’ayatollahs ont toujours rejeté cette conception politique du chiisme contraire à leur grande tradition. En effet, la tendance en Iran a plutôt été d’étatiser le religieux que d’islamiser le politique.

Le Hezbollah libanais adhère pleinement dès l’origine aux thèses de Khomeiny . La finalité est d’étendre la révolution islamique iranienne à l’ensemble de l’Oumma , de créer une République islamique au Liban.

Dans les années 80 , un projet chiite de constitution libanaise d’inspiration iranienne plaçait Khomeiny à la tête de l’Etat au nom de la théorie du wilayat el faqih. Khomeyni, en tant qu’Imam, Guide- Faqih– est représentant de Dieu sur terre. Le chef religieux des chiites libanais recevait une délégation de pouvoir du Guide de la révolution iranienne, et, à ce titre avait le droit d’agréer les candidats à la Présidence, de destituer le Président ou le Premier Ministre, de dissoudre le Parlement- le majlis al choura-, de nommer le commandant en chef des armées… .et cela dans le cadre d’un système judiciaire devenu islamique []. A cette époque où l’on croyait tout possible chez les chiites, ce fut le cheikh Mohamed Medhi Chamseddine, chef de la communauté chiite, qui reçut le titre théorique de vice-président de la République islamique en germe, à savoir, le représentant de l’Imam Khomeiny.

Durant la guerre – 1975-90 -, ce programme islamiste reçut un début d’application dans les régions sous contrôle chiite, comme Baalbek dans la Bekaa, la région de Tyr…

Après la mort de Khomeiny et la fin de la guerre civile libanaise, les espoirs retombent, les dissensions peuvent apparaître au grand jour. Si certains oulémas chiites reconnaissent le successeur, à savoir l’ayatollah Khamenei, de nombreux autres remettent en cause cette allégeance . Cette contestation est menée entre autres par les ayatollahs Mountaziri en Iran même, Sistani en Irak et Mohammed Hussein Fadlallah au Liban. Il n’empêche que l’essentiel du mouvement Hezbollah reconnaît Khamenei comme le Walih el-faqih []. Les liens ancestraux avec l’Iran avaient été renforcés à l’époque de Sadr.

Cette ambition islamiste du Hezbollah est actuellement apparemment en sommeil, voire certainement abandonnée, [] ce qui se comprend aisément, nous ne sommes plus dans le contexte de guerre civile libanaise –1975-90- où tout semblait possible, et, par ailleurs, le modèle-centre, l’Iran, est en difficulté sur ce registre. Par ailleurs, une évolution générale de tous les mouvements islamistes, qu’ils soient sunnites ou chiites, se dessine depuis une dizaine d’années : face à l’impasse dans laquelle se trouvent tous ces mouvements qui ont tenté la conquête du pouvoir -soit par les urnes soit par la force-, chacun oublie ses rêves premiers , se banalise en acceptant le cadre des Etats-nations et leur jeu politique. L’horizon de l’oumma entière cède devant celui des réalités complexes des situations nationales. C’est une évolution que l’on ressent pleinement chez le Hezbollah libanais. Ce denier, auréolé de son prestige de parti national de la résistance face à l’agresseur israélien, accepte d’entrer dans le jeu politique ô combien complexe du Liban. Fort de ses 14 députés (sur 128) et de ses trois postes ministériels, le Hezbollah n’hésite pas pour autant à pratiquer une sorte de double jeu. Partenaire des instances officielles, il se comporte essentiellement comme un Etat dans l’Etat : tout le sud du pays est géré par lui, écoles , hôpitaux, sécurité, récemment le financement de la reconstruction des maisons … . Sur de nombreux points, il se montre bien plus puissant que l’Etat libanais. Occuper le terrain social de proximité a toujours été une tactique employée par les groupes islamistes. S’il n’est pas la seule organisation chiite au Liban, il en est le moteur.

L’allégeance au Guide suprême de la révolution iranienne n’est-elle de nos jours que pure rhétorique ? a t-elle encore un contenu réél, sert-elle les intérêts de l’Iran comme Nation plus que le rêve communautaire chiite transnational ? Les déclarations parfois embarrassées des dirigeants chiites libanais montrent qu’un dogme toujours aussi rigide n’empêche pas une très grande flexibilité tactique. L’exemple des tentatives d’alliance avec des mouvements chrétiens- le général Aoun par exemple-, pourtant ennemis jurés car alliés « de l’impérialisme occidental » contre un pouvoir central détenu trop longtemps à leur goût par les sunnites, est probant.

***

Ce rapide regard sur le Hezbollah libanais nous a permis de rappeler quelques caractéristiques religieuses chiites de ce mouvement et, nous l’espérons de mieux le comprendre, à savoir de nous interroger davantage sur sa nature et sur ses inévitables mutations à l’œuvre sous nos yeux.

Ce grand écart entre l’acceptation du jeu politique national et cette position communautariste chiite internationale est-elle longtemps tenable ? Peut-on longtemps être au gouvernement et refuser le monopole de la force publique à l’armée régulière ? Pour l’heure, le Hezbollah libanais joue sur les deux tableaux, son horizon d’action ne se limite pas au seul territoire libanais. Ceci est une autre problématique qui relève plus de la géopolitique régionale . Quel est le véritable but des Américains dans ce Grand Moyen-Orient, face à l’axe chiite du Liban à certaines régions afghanes, comment l’Iran menacé organise t-il sa défense, quelle configuration libanaise lui convient-elle le mieux ?…sans oublier la question cruciale des Palestiniens….La tension que nous avons pointée chez le Hezbollah trouvera une réponse dans le cadre de ces problématiques. Par ailleurs, si un renouveau national libanais sur des bases non confessionnelles, non communautaires est éminemment souhaitable, les conditions et la volonté en sont-elles réunies ?


Notre propos s’est volontairement limité à quelques éclairages religieux de ce mouvement qualifié de terroriste [] par les uns et de résistant par d’autres.

Article écrit à chaud au lendemain de la guerre dite des Trente Jours, qui opposa, dans l’été 2006 les forces du Hezbollah à l’armée israélienne.

L’illustration provient du site http://images.forum-auto.com/mesima…


[] La secte des Druzes présente au Liban et en Israël remonte à cette époque. Les Druzes sont les descendants de ceux qui crurent que le calife fatimide al-Hâkim était le fameux Imâm caché cher aux chiites

[] Amal est l’acronyme arabe de « bataillons de la résistance libanaise »

[] Décision est alors prise de créer un poste de secrétaire général, chef en titre du mouvement. Poste occupé successivement par Cheikh Soubhi Toufeily puis cheikh Abbas Moussaoui ( 1990-92- tué par un raid d’hélicoptères israéliens-) et enfin par cheikh Hassan Nasrallah, ancien président du comité de sécurité du Hezbollah de la banlieue sud de Beyrouth, quartier chiite

[] Même après le retrait de l’armée israélienne du sud Liban en 2000, le Hezbollah poursuit son combat de libération du territoire national. En effet, si l’ONU considère le retrait comme achevé , une nouvelle contestation se développe autour du secteur dit des fermes de Chebaa ( 25 Km2 pris à l’armée syrienne en 67, revendiqué par le Hezbollah comme libanais et non syrien comme le prétend l’ONU) et de la question des prisonniers libanais en Israël. Plus fondamentalement il y a là non acceptation d’une présence juive sur les lieux saints de Jérusalem

[] Attention de ne pas confondre islamique qui est le qualificatif relatif à l’islam en général et islamiste et islamisme qui relèvent de ce courant politique

[] C’est la même situation de jahiliyyah qu’au temps du Prophète, c’est-à-dire cette époque d’ignorance, de chaos d’avant la révélation, un peu l’image de l’obscurité dissipée par l’arrivée de la lumière

[] Le chiisme fut imposé par la force par la nouvelle dynastie des Séfévides, et cela finit par créer progressivement une fusion entre l’identité perse- ou iranienne-, et le chiisme

[] Même si aucun recensement démographique n’a été réalisé depuis longtemps, le Liban compte encore une forte proportion de chrétiens, ils furent majoritaire, ils ne le sont plus – beaucoup vivent en exil, et leur démographie croit moins vite que celle des musulmans

[] Le Walih el-fakih est élu par un corps électoral de 72 membres iraniens, eux-mêmes élus au suffrage universel par la population iranienne. En théorie, il n’est pas obligatoirement iranien, mais en fait c’est le Guide de la République islamique qui est reconnu par la majorité des chiites comme le Walik depuis février 1979

[] A la place, le Hezbollah se contente de mettre sur pied des structures de sociabilité et de solidarité islamiques dans les régions qu’il contrôle – sud Beyrouth, nord Bekaa et sud Liban- ; c’est tout un réseau d’écoles de dispensaires, de centres sociaux…

[] Dans les années 80, le Hezbollah a participé grandement à la campagne d’enlèvements d’occidentaux. Aujourd’hui, les services occidentaux lui attribuent avec certitude 12 prises d’otages dont celle de Michel Seurat qui mourut en détention. Ne pas oublier non plus l’explosion des camions-suicides le 23 octobre 1983 qui tuèrent 241 marines américains et 24 parachutistes français de la force multinationale. Certes, le Hezbollah n’était pas seul dans la préparation de cet attentat, il y avait également les services syriens, iraniens et Abou jihad de l’Olp