seconde guerre mondiale

 

Il y a 70 ans, le Président américain Truman décida d’utiliser à deux reprises la toute nouvelle arme nucléaire, le 6 août 1945 sur Hiroshima et le 9 août sur Nagasaki, espérant ainsi, selon la thèse officielle, éviter un éventuel débarquement sur le territoire japonais qui aurait causé la mort d’au moins 500 000 Américains. Ces explosions atomiques sur deux villes dotées d’ une forte population civile, doivent être pensées non seulement dans le temps immédiat de la fin de la guerre, mais également selon un temps long, jusqu’à aujourd’hui, tant furent importants les effets directs et indirects de la contamination nucléaire et des traumatismes de toutes sortes. Ce double bombardement nucléaire est, de ce fait, un événement singulier qui tranche avec les bombardements classiques subis par toutes les grandes villes japonaises, et qui firent globalement bien plus de morts[1]. Seules les villes d’Hiroshima et de Nagasaki ont gardé la mémoire d’un lieu précis du bombardement.

Comment en 70 ans, s’est construite et a évolué la mémoire de cet événement inouï, tant côté japonais qu’américain ?

Une bombe atomique à uranium baptisée Little Boy explosa à 8h15 au-dessus d’Hiroshima [340 000 habitants],  à 600 mètres d’altitude, causant instantanément 70 000 morts par brûlure et souffle, 70 000 autres personnes moururent  de leurs blessures dans les heures et jours qui suivirent, soit à l’automne 1945, la moitié de la population de la ville, avec 140 000 victimes. Le 9, c’est une bombe atomique  différente, au plutonium, plus puissante que la première, qui est larguée au-dessus de Nagasaki[2] [195 000 habitants] à 11h02, causant le décès immédiat de 40 000 personnes [ 80 000  fin 45]. Le relief accidenté « protégea » quelque peu la ville qui ne fut détruite qu’à moitié. L’imprécision des bilans s’explique par l’état de sidération et de catastrophe dans lequel le Japon a été plongé immédiatement après ces bombardements et la fin de la guerre[3].

Dès le premier jour, et durant tout le temps de l’occupation américaine qui prit fin en 1952, une censure implacable fut imposée sur toutes les données concernant les effets des bombes sur les corps et la santé humaine. Les autorités japonaises lors des bombardements parlent vaguement d’ « un nouveau type de bombe » sans en donner la nature, autant par ignorance que par décision politique. Ceci explique que de nombreuses personnes ignorant tout des dangers de l’atome, se rendirent sur place, soit comme sauveteurs, soit pour visiter leur famille et amis. Personne, tant côté américain que japonais, n’était en mesure d’apporter des soins appropriés, on vit alors des gestes dérisoires comme l’administration de fortifiants ou de lavement à l’eau de mer. Les hôpitaux régionaux encore debout étaient dépassés par l’ampleur de la tâche.

Dès l’automne 1945 une commission de médecins et de savants américains vint sur place à Hiroshima étudier les séquelles des rescapés (les Hibakushas), mais sans les soigner. Leurs rapports restèrent confidentiels jusqu’aux années 1980. L’occupation américaine imposa une forte censure, sur toutes les informations ,livres et journaux, pouvant provenir des deux villes « nucléarisées », ainsi, les Japonais eux-mêmes s’auto censurèrent. Les deux espaces détruits furent déclarés zone militaire interdite. Rares sont les journalistes qui purent y accéder[4].

Trois raisons majeures permettent de comprendre cette attitude de censure américaine. Cacher l’information permettait d’éviter une explosion de mécontentement dans un Japon désorganisé et anéanti,  ne pas renseigner les Soviétiques, nouvel ennemi numéro un dans la guerre froide qui commence, et enfin, continuer à justifier l’usage positif de l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique américaine à qui l’on déclare que la bombe, non seulement a mis fin à la guerre, mais qu’elle est « un outil de paix et un garant de la démocratie au Japon [5]».

Les autorités japonaises, l’empereur lui-même, épargné par la justice américaine, contribuent à renforcer cette version d’une bombe perçue comme un mal nécessaire : les victimes sont sacrifiées, les survivants abandonnés à leur sort- ils ont le tort de symboliser la défaite-. Se pose alors, de 1945 à nos jours, la question des survivants, les Hibakusha.

Cette expression japonaise, 被爆者, forgée pour l’occasion, signifie littéralement « gens touchés par l’explosion », et désigne généralement les survivants du bombardement nucléaire, mais le flou de la formule permet d’y incorporer différentes catégories de situations. Sont déclarés Hibakusha, les survivants présents à Hiroshima ou Nagasaki lors de l’explosion, les personnes présentes sur les lieux pour des motifs divers, durant les deux semaines qui suivirent, les personnes irradiées in utero, ainsi que les enfants de parents, irradiés ou non, mais présents dans ces premiers temps après l’explosion. – ce qui constitue donc une deuxième génération-,  d’où un chiffre longtemps en constante augmentation, d’environ 200 000 personnes de nos jours, alors que les seuls survivants directs, âgés de plus de 80 ans, sont de moins en moins nombreux[6]. Le mot Hibakusha désigne également les personnes irradiées décédées[7]. L’ensemble des Hibakusha, pris dans son sens le plus large, morts et survivants, représente environ 450 000 personnes [65% pour Hiroshima et 35% pour Nagasaki à cause du relief accidenté malgré la plus forte puissance de la bombe].

Parmi les personnes présentes le jour du bombardement, surtout à Hiroshima, figuraient des milliers de travailleurs forcés coréens arrivés à l’époque où la Corée était une colonie japonaise. 30 000 sont morts sur les 48 000 qui vivaient à Hiroshima en 1945[8] . Les survivants coréens ont été très longtemps ignorés tant par le Japon que par la Corée, récemment seuls 4300 ont obtenus le statut d’Hibakusha qui leur donne droit à la gratuité des soins.[9]

Dans l’après guerre, parmi les Hibakusha,  la discrimination frappa encore plus durement les femmes, victimes d’une croyance, fort répandue alors, d’un danger de contamination[10]par les maladies des irradiés. La femme, facteur de risque de contamination de la lignée ! De nombreuses femmes cachèrent leur présence sur les lieux, voire même leur lien avec des personnes irradiées, de peur de ne pouvoir se marier, de même, les enfants d’Hibakusha furent victimes d’ostracisme. Dans « pluie noire », le célèbre roman d’Ibuse Masuji publié en 1966,  l’héroïne Yasuko rencontre des difficultés insurmontables pour se marier[11]. Longtemps, les « atomisés » du Japon n’eurent pas de légitimité dans la société d’après guerre, à leurs souffrances physiques s’ajoutèrent des souffrances sociales. Rejetés de la société, souvent sans travail, ils survécurent dans la misère. C’est ainsi que beaucoup d’ Hibakusha gardèrent le silence. La société n’avait pas envie de les entendre, ce qui n’est pas sans rappeler la situation des rescapés des camps en occident lors de leur retour. Cette autocensure des Hibakusha n’a rien à voir avec la censure imposée par l’occupant américain, tellement discrète, qu’elle fut alors ignorée totalement de la plupart des Japonais. Après quelques années d’abandon des victimes, les autorités japonaises élaborèrent enfin un statut officiel d’Hibakusha. La reconnaissance de leurs symptômes et la gratuité des soins médicaux ne datent que de 1957 (cela coïncide avec l’inauguration du parc de la paix à Hiroshima).

Hiroshima  ruines Figaro

Hiroshima dévastée ( photo publiée dans le Figaro)

Depuis quelques années, des survivants changent d’attitude, se sentant investis d’une mission auprès des générations actuelles, ils cherchent à témoigner de leurs souffrances, de leur expérience unique. Certains se font connaître du grand public par différents moyens, films, mangas, conférences, simples rencontres. Chaque année, des milliers d’écoliers japonais peuvent ainsi rencontrer soit à Hiroshima soit à Nagasaki, quelques uns de ces rescapés, qui bien qu’âgés, témoignent d’un discours pacifique, de haine de la guerre et non de l’ennemi. Ces passeurs de mémoire viennent en partie combler le vide des manuels scolaires assez indigents sur la question. Ils sont, au-delà du Japon, devenus la voix des mouvements antinucléaires.

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Le Dôme (seule ruine conservée à Hiroshima)

Un peu à contre-courant, certains avaient dès le début rédigés leurs souvenirs[12] mais avec la censure et le rejet  des « atomisés » par une société marquée par la pureté, la parution de ces écrits fut tardive. C’est entre autres le cas du Journal d’Hiroshima rédigé par le docteur Michihiko Hachiya, entre le 6 août et le 30 septembre 1945[13]. Ce document qui constitue une source essentielle à notre connaissance des premières semaines, a été publié par morceau dans une revue confidentielle d’hôpital, entre 1950 et 52, et il faudra attendre 1955 pour qu’un médecin américain le fasse publier sous forme de livre aux Etats-Unis. A la même époque, les Editions Albin Michel en firent une traduction française, vite épuisée, vite oubliée, il fallut attendre 2015 pour en avoir une réédition française en poche. Traduit assez tard en japonais, il permit de combler un peu la grande ignorance qu’en avaient les Japonais. Par ailleurs, tout japonais connaît l’histoire pathétique de la petite Sadako Sasaki âgée de seulement deux ans à Hiroshima, qui survécu une dizaine d’années. Pour survivre à sa leucémie déclenchée tardivement, elle crut bon de tenter de réaliser 1000 grues en papier (origamis)  afin de voir son voeu de guérison se réaliser, comme le veut une tradition, mais la mort l’emporta le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans, après n’avoir confectionné que 644 grues. La statue  de Sadako, une grue en or dans les mains, se dresse depuis dans le parc de la paix à Hiroshima, avec cette inscription : Ceci est notre cri.  Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde. Des millions de petites grues en papier sont confectionnées par tous les écoliers de passage sur le site, visité au moins une fois dans la scolarité.

Nagasaki statue de la paix

Statue de la paix à Nagasaki

Qu’en est-il de nos jours de la mémoire officielle de ces deux bombardements nucléaires ? Cette question doit être resituée dans la problématique générale de la mémoire globale de la guerre. Le Japon a bien du mal a assumer son passé militariste, les épouvantables exactions commises à l’égard des Chinois et des Coréens, entre autres. Les massacres de Nankin sont rapidement abordés dans les manuels scolaires comme dans les musées. Le passé d’agresseur est occulté le plus souvent, au profit d’une posture victimaire avec les bombardements atomiques. Ces derniers sont déconnectés de l’ensemble de la guerre et présentés comme une atrocité singulière. L’empereur est disculpé, les fautes rejetées sur les militaires, la paix est exaltée. Dans les deux villes, les sites se nomment parcs de la paix, le monument commémoratif principal à Nagasaki est la statue de la paix[14]. La solution mémorielle adoptée à Nagasaki, de nature plutôt spirituelle reliant la douleur (les morts) à l’espérance (la paix), diffère grandement avec celle d’Hiroshima, plus connue, plus touristique, plus cognitive,  avec son musée mémorial.

 

C’est tout le Japon qui cherche à se présenter comme le pays de la paix. Même si l’imprégnation religieuse du shinto[15] est actuellement moindre qu’à l’époque de la guerre, la conception culturelle de la paix japonaise est une affaire de prière. Les vivants doivent se protéger des défunts, de leurs âmes irritées, notamment de ceux ayant péri de mort violente, par des cérémonies d’apaisement des âmes (chinkon sai). La paix des défunts comme préalable à la paix du monde ![16] Si culturellement il en est ainsi, l’approche juridique officielle est différente : l’article 9 de la Constitution du 3 mai 1947 qui se donne la paix comme objectif, stipule : il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. Ce sont en fait les lois qui fondent la paix. La paix ainsi exprimée n’est rien d’autre que ce refus d’un retour possible des drames liés à la guerre. Sur les deux lieux de la bombe, la paix est associée systématiquement au souvenir des morts, elle n’est pas dissociée du travail de mémoire.

La mémoire japonaise est complexe, difficile à saisir pour les occidentaux.  Beaucoup de Japonais aujourd’hui sont à la fois parfaitement conscients du caractère violent et agressif des armées impériales entre 1937 et 1945, et persuadés que le pays est ressorti victime de la guerre. Il y a un côté Janus dans la mémoire nippone. Le risque pour un Occidental est de n’en voir qu’une seule face. Et, quand on perçoit les deux, il est tentant de les interpréter comme un signe de duplicité. Or il faut accepter telle quelle l’existence de cette complexité, car elle est au fondement du sentiment pacifiste qui anime la majorité des Japonais .. [17]. Les Japonais pensent qu’ils ont plus souffert que fait souffrir[18]

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Les bombardements de mars 44 sur Tokyo firent plus de 100 000 morts.

 

 

 

 

[2] En raison du mauvais temps sur la ville de Kokura ( actuelle Kita Kyûshû),  en tête de liste, ce fut la ville de Nagasaki qui fut choisie au matin même du 9 aout. Déviée par le vent, la bombe au plutonim tomba sur le quartier chrétien  d’Urakami et non sur les usines Mitsubishi, objectif stratégique. Se trouvaient là, de nombreux étrangers dont des milliers de prisonniers coréens et quelques cent aines de Chi

 

 

 

 

[3] Nous ne disposons que d’estimations, notamment celles du Département de l’Energie des Etats Unis (DOE Department of Energy)

 

 

 

 

[4]  Ce fut le cas exceptionnel de Georges Weller qui écrit sur Nagasaki pour le Chicago Daily News. Confisqué, son article ne réapparaîtra qu’en 2006. Un article de John Hersey pour le New Yorker en date du 31 août 1945, décrit la situation à Hiroshima. L’Australien Wilfred Burchett réussit à publier un papier sur Hiroshima pour son journal Daily Express du 6 septembre. Ses photographies sont par contre confisquées. James de Coquet se rend à Hiroshima et  écrit un article pour le Figaro un mois après le bombardement, de même Robert Guillain correspondant de l’Agence Havas (future AFP) se rend à Hiroshima avant de devenir journaliste au Monde.

 

 

 

 

[5] Pour connaître les réflexions en contexte américain, lire l’article de Maya Todeschini « Le destin des survivants », in L’Histoire n° 413-14 juillet- août 2015, p104.

 

 

 

 

[6] Le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales publie les statistiques concernant les détenteurs du livret de santé des victimes de la bombe atomique. Il donne le chiffre de 183 519 en mars 2015 contre 372 264 pour mars 1981.

 

 

 

 

[7]  Le mémorial de la paix à Hiroshima comporte  221 000 noms de morts des conséquences directes et indirectes. L’estimation « finale » est de l’ordre de 260 000 morts pour Hiroshima.

 

 

 

 

[8] Le contingents d’irradiés coréens constitue au moins 10% des victimes.

 

 

 

 

[9] En 2005, un collectif d’hibakusha coréens a obtenu gain de cause suite à un procès contre l’Etat japonais.

 

 

 

 

[10] Cette idée reçue vient s’ancrer dans tout un arrière plan culturel lié à l’idée de pureté

 

 

 

 

[11] Porter à l’écran en 1980, cela montre qu’à l époque le sujet était encore très sensible.

 

 

 

 

[2] Lire quelques extraits traduits en français dans Barthélémy Courmont, Le Japon de Hiroshima, l’abîme et la résilience, éditions Vendémiaire, 2015, 284 p.

 

 

 

 

[13] Michihiko Hachiya, Journal d’Hiroshima, collection texto, 2015, 300 p.

 

 

 

 

[14] Pour un commentaire du rôle de cénotaphe de cette statue-monument, cf Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.307. Cette grande statue de bronze, haute de 10 m, œuvre de kitamura Seibo, figure un homme assis, un bras pointé vers le ciel, d’où est venue la bombe, l’autre tendu à l’horizontale diffuse l’esprit de paix, les yeux sont fermés pour une prière en souvenir des victimes, la jambe fléchie signifie la méditation (bouddhisme, svastika) et la réflexion pour l'avenir, la jambe avec le pied sur le sol montre la nécessité de se lever et d'agir contre l’armé atomique. Inaugurée en 1955 pour le 10e anniversaire de l’évènement., elle trône au fond d’une immense esplanade de façon à n’être vue que de face, pour de grandioses cérémonies commémoratives. Chaque 9 août ,la cérémonie organisée de manière immuable, fait vivre cette œuvre monumentale comme un objet de culte majeur pour la démocratie japonaise. Nous sommes un peu dans le cadre d’une religion civile. De nombreux écoliers en uniforme, dos à la statue, font corps avec elle face à la foule sur l’esplanade, représentant ainsi le présent dans sa promesse de paix, la statue, elle, représente la catastrophe du 9 août « ainsi qu’un certain ordre nécessaire pour que jamais un tel évènement ne se reproduise » [Michael Lucken op.cit.] .La foule qui fait face, y compris les autorités politiques,  constitue les « fidèles » de la cérémonie, symbolise la nation japonaise dans son unité. Le monument ainsi, concilie passé et avenir, de manière totalement déconnectée de l’ensemble de la guerre.

 

 

 

 

[15] Sur le shinto voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/2010/10/le-shintoisme-%E7%A5%9E%E9%81%93-une-specificite-japonaise/

 

 

 

 

[16] Sur cette problématique voir notre article Yasukuni : le sanctuaire de la discorde ,sur le site Jacques Cartier. http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=yasukuni&searchsubmit=

 

 

 

 

[17] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.330.

 

 

 

 

[18] Jean-Marie Bouissou Directeur de recherche à Sciences-Po, spécialiste du Japon. In La Croix 13 août 2015.

 

 

 

 

 

 

 

Rendre la Résistance à l'Histoire pour la sortir du « roman national » et du légendaire est devenu une nécessité à laquelle il sera de plus en plus difficile d'échapper. Le livre de Christian Richard sur les maquis du  groupement « Le Chouan »  répond tout à fait à cette exigence.

Écrit à partir de documents inédits retrouvés chez des particuliers, il jette un regard neuf sur un phénomène connu jusqu'a présent par les seuls récits des acteurs, pas toujours cohérents les uns avec les autres. Certes, l'auteur ne néglige pas ces sources d'origine, mais il les tempère largement par des comptes rendus, des ordres écrits rédigés dans le temps même de l'action et à laquelle ils sont intimement liés.

L'ouvrage fait une bonne place à la biographie de ces chefs inattendus et de leurs collaborateurs, résolument engagés dans la résistance à l'ennemi et au gouvernement qui collabore avec lui.. Ce sont pour la plupart de jeunes hommes peu ou pas impliqués jusqu'ici dans les affaires publiques. Ils ont, pour l'essentiel et pour la plupart, manifesté leur patriotisme en faisant passer clandestinement la ligne de démarcation au courrier et aux personnes pourchassées, en distribuant des tracts ou lacérant des affiches, en traçant des V de la victoire sur les murs, en sabotant  l'outil de production ou l'appareil de transport, tout ce qui, en un mot, tâchait à contrarier les intérêts d'un occupant détesté. Vint  en 1943 (et non 1942 comme le disent parfois par erreur les intéressés)  le Service du Travail Obligatoire (STO) qui donnait à la Résistance une raison supplémentaire de s'opposer concrètement au Reich en empêchant les jeunes d’aller travailler outre-Rhin. Et une (petite) partie de ces réfractaires fournira, le moment venu, l'essentiel des troupes du maquis.

La plupart de ces hommes qui n'avaient aucune formation militaire supérieure [André Cusson, Le Chouan, était sergent-chef d’active mais, semble-t-il, avec une expérience antérieure dans la résistance du Sud-est], peu rompus donc aux stratégies complexes et aux impératifs stricts d’un commandement élargi, prirent sur eux de constituer, au printemps de 1944, des groupes de maquisards appelés à en découdre avec une armée allemande au moral encore solide et composée de soldats aguerris. Placés sous l'autorité du colonel Chêne (alias Bernard, Commandant des FFI de la Vienne), munis d'instructions précises, ils réussirent, en dépit de tout, à contrecarrer les plans de l'adversaire qui étaient de rejoindre dans un premier temps le front de Normandie puis d'organiser un repli ordonné vers l'Allemagne. Regroupés le long des axes essentiels du secteur (RN 151, RN 147), ils s'appliquèrent à soumettre les troupes adverses à un harcèlement en règle (combats de Lussac- les-Châteaux, Chauvigny, Paizay-le-Sec, pour ne citer que les principaux) dans le but de retarder leur progression tout en leur portant des coups sévères sur le plan matériel et humain.

Les documents utilisés par Christian Richard, révèlent un commandement supérieur vigilant qui réagit promptement aux incartades et aux manquements de toute nature, comme en attestent les directives adressées aux groupes : la note du colonel Bernard datée du 23 juillet 1944, « à diffuser et à lire dans tout le maquis » (page 181) sur les arrestations arbitraires et les exécutions sommaires, constitue un modèle, même si elle peut nous paraître aujourd'hui bien brutale,  et il faut féliciter l'auteur de l'avoir reproduite en son entier. Il convient de signaler dans ce registre, l'exécution, le 9/9/1944 à Coussay-les-Bois, de 17 prisonniers allemands, ordonnée par le capitaine Le Chouan pour venger la mort de 4 maquisards de son groupe, fusillés par les occupants le 20 juin précédent, au même endroit. Cet épisode peu glorieux a fait l'objet d'une polémique dans la presse en 2010 dont l'auteur se fait ici l'écho en reproduisant la réponse émouvante que fit alors une ancienne résistante, Jacqueline Riffault, au fils d'une des victimes allemandes désireux de faire apposer une plaque commémorative sur le lieu de la fusillade.

Ce livre renferme en outre,  de très intéressantes informations sur l'hébergement des maquisards, l'habillement, le ravitaillement et les réquisitions afférentes. Notons encore qu’un chapitre est consacré au rôle important tenu par les femmes dans ce groupement.

 Un accent particulier est mis sur la contradiction obsédante qui existait entre une stratégie fondée sur une mobilité intense et la difficulté permanente à trouver des véhicules, du carburant et des pièces de rechange. Ajoutons que transparaît, au fil du récit, une insuffisance chronique d'armes et de munitions qui réduisit considérablement la puissance de feu de  ces « soutiers de la gloire » comme les appelait Pierre Brossolette.

Ouvrage riche qui contribuera à une meilleure connaissance du « maquis »,  phénomène populaire, mais encore assez peu étudié en profondeur, faute le plus souvent, de documents fiables.

                                                                                  Jean Henri Calmon

 

 

                                                        Christian Richard

                                                            GROUPEMENT

                                                             LE CHOUAN                                                      

                                                                   1944

                                         Maquis Est et Nors-est de la Vienne

                                           « Lagardère » « Le Chouan » «Masier »

                                                          Michel Fontaine éditions, 461 pages, 2015

 

Armand Roux, né en 1886, médecin à Latillé (86) était une figure emblématique du parti radical-socialiste de la Vienne (maire, conseiller général, président de l'Assemblée départementale de 1949 à 1951, plusieurs fois candidat aux législatives après 1945). L'homme n'était pas apprécié du préfet de Vichy qui l’avait cependant maintenu dans ses fonctions parce qu'il « possédait de l'influence et que, par sa profession, il jouissait d'une certaine considération ». Que son nom ait figuré sur la liste des sympathisants du réseau Renard n'avait évidemment pas contribué à faire changer les autorités d'avis,  non plus que son refus d'aider la Légion Tricolore (autre nom de la LVF) à recruter de jeunes Français pour combattre l'Armée rouge aux côtés des Allemands.

L'auteur ne s'attarde guère sur son action proprement dite dans la Résistance, pour se consacrer principalement à la relation de sa déportation en Allemagne. Par le truchement d'un document placé en annexe et par le contexte, on comprend qu'il était responsable d'un groupe de parachutage du SOE/Buckmaster F1 (1) pour lequel il avait réceptionné, en compagnie de quelques amis, le 14 février 1943, 4 containers d'armes immédiatement camouflés. Arrêté le 19 février 44, il découvrit avec stupeur, que l'inspecteur  de la Gestapo qui l'interrogeait savait tout, exactement informé par ses collègues de Bordeaux. À partir de là, et par certains recoupements, on peut émettre l'hypothèse que cet épisode dramatique se situe dans le prolongement de l’affaire Grandclément qui avait conduit, en septembre 1943, au démantèlement de l’OCM (2) dans tout le sud-ouest.

Ce récit vécu de la déportation est poignant, résultat d'une observation fine et intelligemment rendue. C'est un voyage au bout de la nuit que nous propose le Dr Roux où l'Apocalypse est au tournant de chaque page. Aucun répit n’est laissé au lecteur tenu en haleine par les épreuves abominables infligées aux hommes, par l'épouvante qu’on leur prête nécessairement et par la compassion dont nous sommes saisis. Du camp de regroupement de Compiègne où,  en dépit de mauvais présages, on peut encore goûter au plaisir de lire un livre, d'entendre une conférence ou de suivre un cours de mathématiques, jusqu'à l'effroyable vision de fin du monde surgie du camp en perdition de Bergen-Belsen, après l'horreur perçue à Auschwitz et pleinement vécue à Buchenwald, l'auteur-acteur fait revivre, avec un réalisme saisissant, cette horrible descente aux enfers. Et l'on ne sort pas indemne de cette lecture proprement dantesque, bouleversante de vérité et de sincérité. Cependant, le lecteur d'aujourd'hui risque d'être surpris et choqué par quelques propos inattendus, relevant non d'un antisémitisme qui n'a jamais effleuré la pensée de ce grand honnête homme, mais d'une judéophobie ordinaire, qui a très souvent pesé, comme vérité première, sur les esprits de son temps. On en retrouve d'ailleurs la trace dans le Journal de Me Maurice Garçon (son cadet de trois ans !) qui vient de paraître et dont on va beaucoup parler.

Les motifs de la déportation vers Auschwitz, le 27/4/44, de 1643 des détenus de Compiègne, ne manqueront pas d'étonner. C'est en effet au camp que le médecin poitevin reçut la confirmation qu’on les avait amenés-là, tous considérés comme «juifs» et ainsi voués à une mort certaine, à la demande du gouvernement de Vichy, désireux de venger, de cette façon, la disparition de Pucheu, l'ancien ministre de Darlan fusillé à Alger le 20 mars 1944 par les Gaullistes. Il est peu vraisemblable que Laval soit allé jusqu'à pareille ignominie. Il n'y avait aucun intérêt. En revanche, et si la chose était confirmée un jour, il y a tout lieu de penser que les ultras de la collaboration (dont certains figuraient au gouvernement !) en aient été les instigateurs. Le cas échéant, il faudrait admettre qu'ils connaissaient par avance le sort réservé aux juifs déportés. En tout cas le commandant du camp, après avoir fait part de cette « anomalie » aux autorités de Berlin, reçut de celles-ci, l'ordre de transférer tout le convoi vers un autre camp.

Les petits-enfants d'Armand Roux ont été bien avisés de publier ce précieux témoignage sur la déportation et sur la barbarie nazie mise à nu avec beaucoup de perspicacité et de vérité par leur courageux grand-père.

  1. SOE = Special Operations Executive -service secret britannique spécialement crééé pour organiser subversion et sabotage dans les territoires occupés. Sa section française (F1) est souvent désignée par le nom de son chef : Buckmaster.
  2. OCM = Organisation Civile et Militaire, un des grands mouvements de résistance, souvent proche du SOE.

 

                                                                                                     Jean Henri Calmon

DOCTEUR ARMAND ROUX

  DE POITIERS A

BERGEN-BELSEN

MEMOIRES D'UN

RESISTANT-DEPORTE

Geste éditions, histoire 422 pages, 2015

 

La collaboration est associée aux « années noires » de l’Occupation, mais elle n’est pas le résultat d’une vision globale et unanime. Plurielle et complexe, elle se décline en plusieurs mouvements qui sont étudiés dans le cadre de la Vienne, un département rural, politiquement modéré, traversé par la ligne de démarcation puis entièrement occupé à partir de novembre 1942. À côté de la collaboration d’État (administrations préfectorale et municipales, police, gendarmerie, Milice) se déploient d’autres formes d’engagement auprès des Allemands : dénonciations, collaboration sentimentale, collaboration économique. Les attitudes observées vis-à-vis du régime de Vichy et de l’occupant doivent aussi être nuancées : maréchalistes, pétainistes, collaborationnistes et parfois vichysto-résistants.

Au moment de la Libération, le terme de « collabo » s’oppose au « bon Français » ou au « patriote ». Une telle perception négative explique l’épuration spontanée qui s’est manifestée à l’encontre de certains individus. Le personnage de la femme tondue est la victime emblématique de cette violence au point de devenir le symbole des excès de l’épuration. Une cour de justice et une chambre civique sont ensuite établies à Poitiers, dans le cadre de l’épuration régularisée, pour juger les faits de collaboration. La première fonctionne d’octobre 1944 à juillet 1948 ; la seconde, de décembre 1944 à juillet 1947.

Jean-Marie Augustin, né à Poitiers en 1941, est professeur émérite de l’université de Poitiers ; il enseignait l’histoire des institutions à la faculté de droit et des sciences sociales.

 

 

 

Cet ouvrage sortira début mai, il fera l'objet d'une conférence par son auteur, le 14 mai, à l'Institut Jacques Cartier.

Jean-Henri Calmon travaille de longue date sur la seconde guerre mondiale, il a déjà publié :

Occupation, Résistance, Libération dans la Vienne en 30 questions, Geste éditions 2000

 

et participé à plusieurs ouvrages, dont :

Les élites locales dans la tourmente : du Front populaire aux années 50, sd Gilles le Béguec et Denis Pechanski, CNRS éditions, Paris 2000

Histoires culturelle de la ville de Poitiers 1800/1950,sd Alain Quella-Villéger, Atlantique 2004.

La police française 1930/1950 ,sd Jean-Marc Berlière et Denis Pechanski, la Documentation française Paris 2000