Sahel

 

 

Le temps n’est plus aux clichés romantiques de l’époque coloniale où l’ homme bleu  du désert faisait rêver l’occidental en mal d’exotisme, désuète l’image du chevalier du désert dont la silhouette se découpe sur fond de dunes de sable à perte de vue ou de couchers de soleil éblouissants. Même si ces images fortes du passé restent encore bien ancrées dans l’esprit des Français, force est aujourd’hui d’avoir sur ces nomades un regard plus réaliste. Si les diverses révoltes touarègues n’ont guère fait la une de nos journaux, par contre, avec la découverte stupéfiante des actions terroristes d’AQMI, chacun se demande s’il n’y a pas un risque de contagion avec les groupes touaregs disséminés dans de vastes espaces désertiques et inaccessibles, pour nous comme pour les États régionaux, Mauritanie, Mali, et Niger.

Qui sont ces touaregs, pourquoi se révoltent-ils fréquemment, quel est le risque de les voir « s’accoquiner » avec les jihadistes d’Aqmi ?

  1. Qui sont-ils ?

C’est un peuple peu nombreux, environ 1,3 million, réparti sur 5 États (Le Burkina Faso, l’Algérie, la Libye, le Niger et le Mali), dont plus de la moitié vit au Niger et environ 400 000 au Mali. Outre ce cœur touareg, Niger-Mali1, les autres États n’ont que de petites minorités : Algérie et Burkina Faso, chacun 30 000, la Libye, 20 000. Au Niger et au Mali ils sont surtout dans le nord. (55% dans la région d’Agadès).

Le nom touareg est d’origine arabe (tawarek qui signifie « oubliés de Dieu »), eux-mêmes se désignent comme les « Kel-tamasheq », à savoir, ceux qui parlent la langue touarègue (le tamasheq). Toutefois, les touaregs ont des difficultés à se comprendre à cause des différences dialectales au sein de leur langue. Les touaregs ont une écriture (caractères tifinagh) autrefois gravée sur les rochers, et encore utilisée par messages écrits sur papier. Cette écriture est transmise par la famille.

C’est un peuple d’origine berbère installé sur d’immenses espaces, intermédiaires entre le Maghreb et l’Afrique noire. Traditionnellement nomades, les touaregs ont toujours pratiqué les rezzous2 aux dépens des populations sédentaires. Certes leur territoire correspond au désert saharien, mais les massifs montagneux tels le Tassili des Ajjer, l’Adrar des Ifoghas…, fournissent l’eau indispensable à la vie, et l’altitude qui corrige globalement l’effet de la latitude permet la végétation et donc quelques cultures.

La société touarègue est une société très hiérarchisée en sortes de catégories socio-professionnelles ou « castes » :

  • Les Imajeren, guerriers aristocrates assurent seuls cette fonction guerrière.
  • Les Imrad, tribus non-aristocratiques, paient un tribut aux premiers, mais participent parfois aux expéditions guerrières si besoin. Tribus pastorales, ils veillent aux troupeaux des Imajeren.
  • Les Inaden , artisans, ils produisent tout ce dont a besoin la population (armes, bijoux, poterie). Cette « caste » pratique l’endogamie, aussi est-elle repliée sur elle-même.
  • Le quatrième groupe, les Iklans, est constitué de noirs employés comme esclaves domestiques.

Ainsi donc, le peuple touareg est plus un concept linguistique qu’ethnique3. Être touareg c’est se comporter en touareg, selon son appartenance de groupe. Les touaregs sont musulmans (ce qui n’exclut pas de nombreuses pratiques magiques et superstitieuses, formules magiques accrochées au bras ou au cou à l’intérieur de petites bourses de cuir), mais monogames. La femme joue un grand rôle dans la société, dans la culture. Le domaine de l’art, de la poésie notamment est en partie le domaine des femmes. Les rapports hommes femmes sont beaucoup plus souples que dans le monde arabe. La filiation se fait par la mère c’est ce qui détermine l’appartenance à telle « caste » touarègue. La femme peut choisir son époux, elle dispose de sa fortune personnelle. La tente lui appartient, elle peut en chasser l’homme.

L’homme traditionnellement porte un voile 4de tête, autrefois on ne l’enlevait jamais même pour boire ou manger, de nos jours un touareg accepte de se dévoiler devant un ami. Par-dessus les vêtements une vaste gandoura de couleur bleu indigo flotte au vent et colore la peau (les hommes bleus du désert !). Des sandales de cuir leur permettent de marcher longuement dans le sable. Le partage du thé entre hommes est un rituel majeur accompagné de longues discussions.

Répartis sur de vastes espaces, ils ne peuvent vivre partout de la même manière. Ceux du nord élèvent chameaux et chèvres, ceux du sud (Adrar des Ifoghas) ont des troupeaux plus diversifiés (vers le sud le chameau est plus rare, et cède la place aux vaches), ceux de l’Aïr cultivent dans les jardins irrigués des vallées, et commercent également. La cohabitation avec d’autres éleveurs, comme les Peulhs, peut poser parfois problèmes.

2-  De nombreuses révoltes touarègues.

a- Les touaregs se sont opposés à l’arrivée des colonisateurs européens. En 1916-17, leurs révoltes5 contre les Français ont connu quelques succès. Déjà l’expédition militaro-scientifique dirigée par le Lcl Paul Flatters est décimée par les touaregs le 16 février 1881 à Bir el-Garama dans le Sahara. Ce sont les frontières dessinées par les Européens qui vont mettre fin à ces révoltes. Globalement, c’est le congrès de Berlin [nov. 1884- février 1885] qui trace les frontières africaines dans le seul but d’éviter les conflits entre puissances européennes concurrentes, mais sans tenir compte de quelque manière que ce soit, des populations locales6, superbement ignorées.

Lors des indépendances en 1960, les touaregs ne sont pas préparés à la nouvelle donne par manque d’élite intellectuelle. Marginalisés dans les zones les plus désertiques, ils ont le sentiment d’être abandonnés, d’être considérés comme citoyens de second rang. De ce fait, la révolte sera désormais récurrente.

b- La première révolte contre l’État malien en 1963-64 est menée par les moyens traditionnels touaregs, chameaux et épées. La répression de l’armée malienne qui utilise des armes modernes, dont les chars, fut terrible7. Les guerriers touaregs vont découvrir les techniques guerrières modernes lors de leur incorporation dans l’armée libyenne du colonel Kadhafi. Dans les années 70-80, Kadhafi utilise les touaregs pour réaliser son rêve de création des « Etats-unis saharo-sahéliens 8». Des centaines de jeunes touaregs répondirent à son appel et entrèrent alors dans la légion islamique libyenne. Ils furent envoyés sur différents théâtres guerriers, comme le Liban ou le Tchad. La Libye de Kadhafi se présente comme le pays protecteur des touaregs, aussi, lors des grandes sécheresses maliennes et nigériennes des années 70 et 80, de nombreux touaregs y trouveront refuge. Cette légion islamique libyenne a servi de matrice à de nombreuses révoltes touarègues dans le Sahel. Les guerriers touaregs découvrent le 4X4 et la kalachnikov qui remplacent désormais le chameau et la traditionnelle épée.

La Libye poursuit une politique ambigüe à l’égard du Niger et des touaregs. Si actuellement, la préoccupation sécuritaire semble l’emporter [accord signé entre les deux États en janvier 2008 pour sécuriser leur frontière face au trafic de drogue, à l’immigration clandestine, au terrorisme trans-frontalier], le colonel Kadhafi continue de souffler sur les braises des révoltes touarègues [avril 2006, idée d’une fédération touarègue 9du « fleuve Sénégal à l’Euphrate », en 2007, il a été fait Amenokal –chef suprême- par les touaregs du Niger]. Les touaregs sont instrumentalisés par une Libye qui cherche à conserver une influence régionale.

carte de l’espace touareg issue du site :http://www.sahara-anmilale.org/

 

c- Les deux vagues de révoltes récentes, années 90 et fin des années 2000.

  • Le massacre de Tchin-Tabaraden10 en mai 1990 déclenche la révolte touarègue au Niger. Après cinq années d’affrontements sanglants, des accords de paix sont signés en 1995 entre la capitale Niamey et les rebelles. Ces accords locaux du 24 avril 1995 sont confirmés par l’accord additionnel d’Alger de 1997. Cet accord prévoyait, outre une dissolution des fronts d’opposition, une intégration progressive des ex-rebelles dans les services publics (administration, armée..) et un début de processus de décentralisation. Le Niger depuis a mis partiellement en œuvre cet accord de paix, mais de manière trop lente et trop partielle11 aux yeux des touaregs qui reprennent la lutte armée en février 2007.
  • Février 2007, des membres du nouveau front de révolte, le « mouvement nigérien pour la justice » (MNJ), attaque la caserne d’un poste avancé de l’armée nigérienne à Tazeraït. Le nouveau front tente, sans succès, de fédérer à sa cause les Toubous et les Arabes, mais réussit depuis mars 2010, sa coopération avec le Front Patriotique Nigérien (FPN) créé en 2009. Les rebellions touarègues au Mali12 et au Niger sont indépendantes, même si elles ont des causes communes tenant aux conditions de vie des touaregs. Ces dernières rebellions sont semble t-il arrêtées13, à la fois grâce à des accords mais aussi du fait de la corruption (ex-rebelles achetés par les pétro dollars de Kadhafi).

Les revendications sont toujours portées par un sentiment de frustration, d’exclusions sociale et citoyenne des touaregs, d’injustice et d’inégale répartition des richesses. Avec la multiplication des concessions d’exploitation d’uranium par exemples, accordées non seulement aux Français mais aussi aux Canadiens, aux Australiens et récemment aux Chinois, les touaregs ont le sentiment d’être de plus en plus exclus de leurs terres. Or, si les touaregs sont traditionnellement nomades, il leur faut toujours un « territoire d’attache » sans lequel ils ne peuvent vivre. Dans la région d’Arlit où œuvre Areva, les touaregs souhaitent une embauche prioritaire (mais ont-ils les compétences pour exercer des métiers autres que de simples tâches subalternes?)

Dans une étude récente sur les causes de la rébellion touarègue14, Chekou Koré Lawel distingue les raisons endogènes et les raisons exogènes de la persistance du conflit.

  • les causes endogènes relèvent, de la rébellion elle-même, et de raisons objectives :
  • causes dérivant de la rébellion :
  • le combat des leaders évolue d’un caractère idéologique à des ambitions personnelles15
  • Les maquisards se comportent en bandits armés face aux populations locales, le conflit devient un fond de commerce. Trafic et enlèvements deviennent alors la seule source de revenu.
  • La nature nomade du conflit dans des zones désertiques contigües avec des pays possédant des minorités touarègues, favorise le conflit par l’existence de bases arrières.
  • Le souvenir historique de l’idée française d’OCRS 16entretient le conflit.
  • L’émiettement des factions touarègues rend difficile toute médiation.17 Les accords signés par les uns aujourd’hui sont mis en cause par les autres demain.

* Les causes objectives

  • le caractère artificiel et « fragmenteur » des frontières héritées de la période coloniale.
  • La région de l’Aïr où se déroulent les combats est très difficile d’accès18
  • rejet dans son ensemble de la cause touarègue par le reste de la population nigérienne19.

 

  • les causes exogènes trouvent leur origine dans le voisinage de l’État libyen et l’activisme des sociétés minières étrangères.

 

3- Que peut-on dire d’un lien éventuel entre AQMI et les touaregs ?

Il est actuellement difficile d’avoir une réponse claire et précise sur cette question, à la fois faute d’études sur le sujet, seuls des reportages journalistiques nous éclairent ponctuellement, et à la fois, à cause de l’aspect récent de la présence d’Aqmi au Sahara-Sahel.

a- Des indices ou faits de rapprochements.

  • Les zones d’influence d’Aqmi et l’espace traditionnel des touaregs se chevauchent grandement, notamment au nord du Mali et du Niger, rendant ainsi physiquement possible les rencontres. Pour Pierre Boilley du Cemaf20 : « Ce sont des relations de voisinage, puisque Aqmi s’est installée au fil des ans dans des massifs montagneux proches des zones touareg, et des relations d’affaires  – notamment dans les trafics en tous genres : drogue, clandestins… 21». Plusieurs observateurs ont noté des mariages entre des membres d’Aqmi et des jeunes filles touarègues22, ce qui faciliterait une certaine protection. Il est cependant difficile de dire s’il s’agit d’une stratégie d’intégration locale de la part d’Aqmi ou d’actions ponctuelles et de circonstances de la part de jeunes jihadistes.
  • Des témoignages lors de l’enlèvement des otages d’Arlit à l’automne 2010 affirment que certains terroristes parlaient la langue touarègue. Par ailleurs, cette action menée dans une zone sécurisée n’a pas pu être montée sans complicité locale, dont celle de touaregs.
  • Les difficultés de vie dues à la crise économique, aux sécheresse à répétition dans le Sahel, au sentiment récurrent d’injustice, rendent de nombreux jeunes touaregs sensibles aux actions menées par Aqmi ainsi qu’à son discours anti-occidental. D’anciens rebelles désormais désœuvrés peuvent être tentés de se laisser « embaucher » localement par des membres d’Aqmi. Cette collaboration peut aller d’un simple coup de main ponctuel (chauffeur de 4X4, du renseignement par exemples) à la participation armée directe.« Les collusions entre Touareg et islamistes, quand elles existent, sont d’ordre matériel, pour l’argent, plus que militantes » affirme Pierre Boilley. Cependant, des touaregs eux-mêmes notent que la jeune génération actuelle est moins respectueuse des conseils des chefs, plus indépendante voire plus insoumise, plus inquiète d’un avenir qu’elle voit de moins en moins dans les conditions de vie traditionnelles. La tentation de la désobéissance, de l’argent facile est parfois grande.

b- Mais, pour l’essentiel, il n’y a pas de connivence globale entre Aqmi et des révoltés touaregs.

  • Au Mali par exemple, il semble que la présence d’Aqmi dans le nord indispose de plus en plus les nomades touaregs, à tel point qu’il sont prêts à collaborer avec les forces gouvernementales contre eux. Au début de la présence d’Aqmi sur ce territoire, ,il y a eu des accrochages sanglants avec les touaregs dans la région de Kidal (nord-est Mali). C’est aussi pour les touaregs une façon de demander au gouvernement la mise en œuvre des accords qui prévoyaient la création d’unités spéciales dans la zone désertique nord. Ces unités spéciales sont composées essentiellement d’anciens rebelles touaregs recyclés dans l’administration du pays et utilisés ici pour leur parfaite connaissance du terrain. Ceci était prévu par les accords d’Alger de juillet 2006 signés entre le gouvernement malien et l’ADC [Alliance pour la Démocratie et le Changement] sous l’égide de l’Algérie souvent appelée à arbitrer. L’attitude algérienne obéit à deux motivations : étendre son influence dans les États au sud et éviter un risque de contagion au sein de sa propre communauté touarègue.

La création de ces unités spéciales qui doivent être formées par l’Algérie est urgente si on ne veut pas que ces désœuvrés versent dans l’insurrection « qaïdienne »ou tout simplement dans les nombreuse bandes armées locales. « Si nous sommes armés, nous pouvons rapidement leur régler leur compte » déclare Ahmada Ag Bibi porte-parole des anciens rebelles et député du Mali. Les gens d’Aqmi, dit-il sont des « voyous » dont les touaregs veulent se débarrasser.

C’est ce que fait le nouveau pouvoir du Président Amadou Toumani Touré en nommant début janvier 2011 le colonel Ba Moussa, ex-rebelle touareg en 2006, à la tête de ces unités spéciales qui doivent agir dans le nord du pays. avec et sous commandement de l’armée régulière. Cependant, beaucoup s’inquiètent du départ du colonel El Hadj Gamou évincé et promu chef d’Etat Major adjoint auprès de la Présidence. Cet ancien chef de la rébellion touarègue, fidèle à son pays depuis le pacte national de 2002, était reconnu de tous pour son action sécuritaire au nord.

  • On ne peut certes pas nier des connivences locales et ponctuelles entre des touaregs et des membres d’Aqmi, mais globalement, il n’y a pas de lien idéologique entre les deux mouvements. La société touarègue n’est pas, dans son islam, assez religieuse pour se diriger vers des actions de jihad international, même si, ponctuellement cette idéologie peut avoir prise auprès de jeunes désœuvrés. Le risque actuel est un lien par la corruption, par l’appât de l’argent auprès de populations extrêmement pauvres. La chute récente du tourisme international dans ces espaces fortement déconseillés va encore accentuer la misère. Il est urgent que les États régionaux, aidés par une aide internationale, mettent en place des politiques réelles d’intégration et de développement, à commencer par une meilleure scolarisation.

 

Ainsi donc, dans ces immensités sahariennes et sahéliennes, pour l’heure peu contrôlées par aucune autorité étatique, règnent le banditisme, les trafics de toutes sortes, sur fond de misère et de frustration profondes. Aux révoltes touarègues récurrentes se superpose récemment l’activité à la fois idéologique et mafieuse de quelques centaines de combattants d’Aqmi, qui par leur richesse issue des récentes rançons, sont capables ponctuellement de soudoyer nombre de nomades et à terme de les embrigader, tout au moins pour les plus fragiles. Ces zones désertiques n’ont jamais été aussi fréquentées et dangereuses pour la paix locale voire internationale. Les solutions passent par des actions à la fois régionales mais aussi de coopération durable sur le plan international. Que peut être le rôle de la France, ex-puissance colonisatrice? La France ne peut être absente bien entendu, ne serait-ce qu’au nom de ses propres intérêts, mais ses actions doivent être discrètes afin de ne pas se mettre à dos des populations jalouses de leur indépendance, cela se voit très nettement au Mali par exemple.

Christian BERNARD le 20 janvier 2011.

1 Ils sont cependant très minoritaires dans ces deux États : respectivement 10 et 6% de la population de ces deux États).

2Razzia ou rezzou chez les touaregs : incursion rapide en territoire « ennemi » dans le but d’y faire du butin.

3 Il en est de même pour le peuple arabe qui désigne tous ceux qui parlent cette langue avec une grande diversité ethnique.

4 Bande d’étoffe bleue de plusieurs mètres de long et nouée en turban sur la tête et le visage.

5 L’insurrection des touaregs du Gourma et des Iwellemmeden. La répression française sera très sévère. En décembre 1916, le père Charles de Foucauld, qui renseignait l’armée coloniale française sur les mouvements touaregs, est assassiné dans l’Ahaggar.

6 Les touaregs ont dû s’insérer dans ce cadre, et sont donc ainsi dispersés entre plusieurs États, comme les Toubous, les Haoussas, les Peulhs, les Lobi, les Dagaris. Avec les indépendances, une certaine sagesse a consisté à conserver ces frontières pour éviter les conflits. La charte de l’OUA de mai 1963 reconnaît le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce qui entraîne de facto la problématique de l’État- Nation, concept vraiment étranger à la tradition africaine.

7 Après un an et demi de révoltes, les Kel Adar se retrouvent très appauvris, une grande partie de leur troupeau ayant été décimée par la répression.

8 La Libye abrite une petite communauté touarègue dans le Fezzan, celle-ci avait en 1916 chassé les Italiens de la région.

9 Jusqu’à présent, les révoltes touarègues se sont faites à l’intérieur de chaque État, il y a eu peu de tentative pour construire une nation touarègue.

10 De jeunes touaregs de retour de Libye se retrouvant dans leur pays au chômage effrayent les autorités. En réponse aux nombreuses arrestations, des jeunes attaquent et pillent les armes d’une gendarmerie. La répression est féroce tant dans la ville que dans les campements aux alentours.

11 Le manque de moyens en est la raison principale.

12 La révolte au Mali déclenchée un an plus tôt par l’Alliance touareg du nord Mali pour le changement (ATNMC) n’est pas traitée par une option militaire comme au Niger, mais par le dialogue.

13 Ces révoltes récentes laissent plus de traces que les traditionnelles du fait de l’usage par exemple de mines anti-personnel. Celles-ci, interdites depuis 1997 par le traité d’Ottawa signé par 154 pays (5 ont refusé : Chine, USA, Russie, Finlande, Australie) sont faciles et peu onéreuses à poser, mais par contre, elles blessent et tuent des innocents, ferment pendant des années des espaces, sont très longues à démanteler, surtout dans ces zones désertiques où, sous l’effet des vents, les dunes se déplacent, rendant illisible les plans de pose – quand ils existent.

14Colonel Chekou Koré Lawel, la rébellion touareg au Niger, affaires stratégiques, l’Harmattan, 2010, 150 p.

15 Souvent des leaders de la révolte touarègue arrêtent le combat dès qu’ils obtiennent un peu de pouvoir politique. C’est le cas par exemple du leader du FLAA [Front de Libération de l’Aïr et de l’Azaoual », Mohamed Ag Boula qui obtint le poste de ministre du tourisme de 1999 à 2004 sous la Présidence de Mamadou Tandja. Par contre, lorsqu’en 2004, il a été limogé et arrêté pour une affaire criminelle, son frère a repris les armes pour le libérer. Cette libération est intervenue en 2005 grâce aux bons offices des Libyens toujours prêts à instrumentaliser la cause touarègue. Le Président Manadou Tandja renversé par un coup d’État en janvier 2010, est incarcéré début janvier 2011.

16 Projet français des années 50 d’ « Organisation Commune des Régions Sahariennes ». C’était un projet d’un espace unique réservé aux seuls nomades. Cette idée a été récemment revisitée par le Président libyen dans un appel à « un Sahara libre ».

17 En cas de prise d’otages, les médiations sont très difficiles, car à qui faire confiance ?, et très longues et couteuses, tout en étant très incertaines. Dans quelles mesure peut-on faire confiance aux bérabiches par exemple ? Des télégrammes américains, révélés par Wikileaks le montrent bien.

18 L’Aïr, est un massif montagneux situé au nord-ouest du Niger, en milieu saharien. C’est un vaste plateau, entre 600 et 900 m, hérissé de quelques pointes granitiques et volcaniques. Le nord Mali, où seraient retenus les otages d’Aqmi, est également une grande région désertique d’accès difficile :« Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al-Qaida, par intérêt ou à cause de relations familiales.

Ces régions, et notamment le massif de Timerine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, sont des escarpements rocheux, des blocs de rochers délités, très découpés, traversés d’Est en Ouest par une grande bande sableuse qui sert de lieu de passage à tous les trafics. Il y a des puits ancestraux, des micro-climats locaux pour les troupeaux, comme de petits jardins préservés pour les tribus berabiches, avec lesquelles les gars d’AQMI ont noué des liens familiaux. Là, ils sont tranquilles. Si quoi que ce soit bouge, ils sont prévenus . » Selon l’explorateur français, Régis Belleville ( propos rapportés par l’AFP 21 septembre 2010.

19 Dans le découpages en États, les touaregs se retrouvent en situation de minorité mal acceptée, cela relève en partie de l’opposition classique entre nomades et sédentaires.

20 Centre d’Étude des Mondes Africains (CNRS).

21 Journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 21/09/2010

22 Il est également difficile d’être renseigné sur cet aspect, la plupart des mariages se font-ils réellement avec des touarègues ou avec des femmes de la minorité bérabiches, ces arabes de l’Azawad (nord Mali) ?

 

 Issu d’une scission au sein du Groupe Islamique Armé (GIA) en date du16 septembre 1998, le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) change officiellement de nom le 24 janvier 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Comment s’est opérée cette mutation et que signifie t-elle ?

1- Les mouvements précédents.

a– Le GIA est une organisation armée dont le but est de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique . Il se lance dans une lutte armée violente en 1992 après l’arrêt du processus électoral qui devait assurer la victoire du FIS. Le premier dirigeant ou émir fut Abou Abd Ahmed et le dernier sera Chaâbane Younès dit Lyès tué en décembre 2004.

La transformation du GIA en GSPC résulte de fortes tensions internes entre factions rivales opposées sur des questions doctrinales : par exemple, faut-il punir l’ensemble du peuple algérien de ne pas approuver le projet islamiste? C’était la position de l’émir national du GIA Antar Zouabri [1996-2002] qui justifie ainsi les massacres de la population civile. L’évolution du contexte joua également un grand rôle : le succès de l’action anti-terroriste de l’État algérien en infiltrant les maquis poussa ces derniers à s’entredéchirer. Par ailleurs, la branche armée du FIS, l’AIS, appelle à la trêve en octobre 1997.

b– Aussi, est-il logique que l’acte de naissance du GSPC le 16 septembre 1998 soit sous forme d’un communiqué intitulé « communiqué de l’unification ». Le premier émir sera Hassab Hattab1, ancien émir du GIA en Kabylie. L’objectif est d’unifier les divers groupes d’islamistes algériens de la mouvance salafiste jihadiste et de donner au mouvement une ligne d’action claire. Les musulmans doivent être sensibilisés par la prédication au devoir de jihad , le régime en place qualifié de « renégat » doit être combattu pour être remplacé par le règne de la loi islamique. Au-delà de la lutte armée en Algérie, une dimension internationale apparaît avec la volonté de combattre des idées étrangères impies comme la laïcité, la démocratie, le communisme, la franc-maçonnerie etc. Dès la naissance se dessine cette volonté de se placer dans le sillage de Ben Laden défini le 23 février 1998 comme un « jihad contre les Juifs et les croisés », mais pendant plusieurs années le champ d’action du GSPC se cantonnera à la Kabylie

 Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak lancée par le Président Bush qui vont relancer la question lancinante chez les terroristes algériens : faut-il se contenter de la lutte sur le seul sol algérien, y compris avec quelques essais au sud contre l’État et les intérêts étrangers, ou faut-il étendre l’action à l’étranger. C’est cette dernière posture qui l’emportera à partir de l’été 2003 avec l’homme qui ne cessait de monter dans la hiérarchie, Abdelmalek Droukdel. Les problématiques régionales (au sens du Maghreb) voire internationales vont progressivement l’emporter sur les seules problématiques nationales algériennes au fil des communiqués du GSPC.

Ce sont les trois grands jihad, afghan [contre les Soviétiques dans les années 80], tchétchène et irakien qui ont crée l’opportunité et les moyens au GSPC de devenir AQMI. 

2- Ce changement d’horizon, qui mènera à la création d’AQMI, s’est opéré en trois étapes :

  • afin d’entrer en contact avec les réseaux d’Al-Qaïda, le GSPC va se rapprocher des combattants arabes du jihad tchétchène qui serviront d’intermédiaires. Dans les années 90, les luttes pour l'indépendance de la Tchétchénie mêlent des islamo-nationalistes et des jihadistes venus de divers pays musulmans dont ceux du Maghreb. La Tchétchénie sert alors de relais pour les premiers guerriers algériens partis en Afghanistan dans les années 80 lutter contre les Soviétiques. Ces Algériens que l'on surnomme désormais les « Afghans 2», soit retournent au pays, désœuvrés, entrainent derrière eux des jeunes sans travail et sans idéal, et entrent en guérilla, soit, poursuivent leur jihad en Tchétchénie. Le leader de ces « Arabes » en Tchétchénie, Abou Hafs est un homme clef à contacter : membre du Conseil militaire des Moudjahidines locaux et du premier cercle d'Al-Qaïda. Les bonnes relations entre les deux émirs, Abdelwadoud d'Algérie et Abou Hafs en Tchétchénie créèrent un premier rapprochement.
  • Le GSPC se met au service de la branche irakienne d'Al-Qaïda afin, à la fois de bénéficier de son prestige, de son savoir-faire, et pour signifier une volonté de se placer dans un jihad mondialisé. Là encore, ce sont des « Afghans » algériens passés directement du front afghan, ou plus précisément du Waziristan pakistanais, zone tribale refuge pour le jihadistes, au théâtre irakien (province d'Al-Anbar le long de l'Euphrate).Le contact établi avec Al-Zarqawi émir «d'Al-Qaïda au Pays des deux Fleuves » va déclencher un long processus qui aboutira à l'allégeance des jihadistes algériens à Al-Qaïda. Le demande est formulée dès septembre 2005 mais n'aboutira qu'en septembre 20063, pour n'être rendue publique que le 24 janvier 2007. Pendant ce temps, le GSPC doit faire ses preuves, pour cela, il recrute et entraine des candidats au jihad pour le compte des « frères irakiens ».
  • Ce fut le travail d'Abou Moussab Abdelwadoud [nom de guerre de Droukdel], de fédérer tous les groupes salafistes jihadistes alégriens derrière un nouveau projet commun, purement « qaïdiste », où l'objectif du combat n'est plus la seule instauration d'un État islamique en Algérie, mais l'union de l' « Oumma », de toute la communauté mondiale musulmane en en seul État.. La cible première du jihad devient l' « ennemi lointain », à savoir l'occident. Les actions vont localement s'orienter vers l' « extérieur », c'est-à-dire, hors peuple algérien: contre la présence étrangère au Sahel : entreprises, rallyes, touristes.., en tentant d'isoler le pouvoir algérien de la population civile (un pouvoir montré comme suppôt de l'étranger agissant contre les intérêts du peuple).

Ainsi donc, ce n'est pas Al-Qaïda qui a cherché à recruter et à convaincre les jihadistes algériens, au contraire, la demande et l'effort pour y parvenir viennent entièrement d'eux. Cela permet une nouvelle légitimité, un nouveau prestige pour une organisation qui s'étiolait face à un certain succès de la répression ou de la politique de réconciliation. L'action consistant à viser les populations et l'État algérien ne suscitait plus assez de vocations. Il fallait changer, il fallait s'étendre, notamment la « 9e région » du GSPC dont dépendait déjà le Sahel, était à court d'appui logistique et de financement. Du côté Ben Laden, c'était l'occasion d'avoir une influence sur cette partie du monde musulman où elle était jusque là absente.

3- Ce qui change avec cette nouvelle appellation à partir de 2007 .

a- La nouvelle appellation, en premier, témoigne d'un choix déjà bien orienté. Si en français, l'abréviation usuelle d'AQMI est admise pour « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » [ à l'identique en anglais avec AQIM pour « Al-Qaeda in the Islamic Maghreb »], elle ne rend que très imparfaitement l'expression arabe : « Tanzim Al-Qâ'ida bi-Bilâd Al-Maghrib Al–Islâmi », littéralement : « Organisation d  'Al-Qaïda au Pays du Maghreb islamique », une abréviation fidèle à l'expression originale serait OAQPMI . Cette nouvelle appellation est réfléchie, discutée et donnée « sur ordre de ben Laden » affirme le communiqué de 2007. 

L'expression arabe appelle quelques commentaires significatifs. Maghreb ici désigne un seul espace au-delà du découpage en États issus de la période coloniale et considérés comme une anomalie par les jihadistes. Cette unité maghrébine est justifiée par le glorieux passé de la dynastie almohade qui dominait l'espace Espagne – Maghreb aux XIIe et XIIIe siècles. La Giralda de Séville (minaret de 1184) n'est-elle de même style et de même époque que la Tour Hassan de Rabat ou la Koutoubia de Marrakech ?

Cette nouvelle branche d'Al-Qaïda est ainsi la quatrième du groupe après celles d'Arabie, d'Irak et d'Afghanistan. 

b- Un des enjeux est alors l'unité, tant organisationnelle que territoriale 

  • la nouveauté pousse à l'unification des différents groupes salafistes jihadistes du grand Maghreb, et ce malgré les vieilles réticences des Algériens à l'égard des autres, Marocains notamment. En fait, le terrain d'entente avait été préparé par ce travail mené en commun en faveur du jihad irakien depuis 2004. Les divers mouvements ont donc accepté de se mettre sous la houlette du GSPC algérien, le groupe le mieux préparé pour entrer en allégeance au mouvement de Ben Laden. Ainsi, dans la nouvelle AQMI, se retrouvent, outre le GSPC qui en constitue le noyau, le GICM4 marocain, le GICL libyen, le GICT Tunisien ainsi que de petits groupes issus des pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie). Il faut donc bien comprendre qu' AQMI n'est pas la simple continuation du GSPC algérien sous un nouveau nom.
  • C'est désormais l'umma musulmane (l'ensemble formé par les fidèles musulmans) qui compte et non le morcellement en États, en pseudo-nations opposées entre elles, Algérie, Mauritanie, Maroc etc. Les frontières nationales, reliquat colonial, ne comptent plus. Ce grand espace Maghreb Sahel est censé devoir pour toujours être musulman à l'exclusion de toutes autres religions. Le nouveau discours rappelle à tout musulman son devoir de jihad et d'unité dans le combat.5 L'objectif politique est clair, il s'agit de recréer un « califat » qui aurait à terme autorité sur tous les musulmans. Cependant, nous devons considérer cela comme relevant plus d'une rhétorique incantatoire que d'une réalité opérationnelle immédiate, mais , on retrouve toujours ce souci de justifier théologiquement par le Coran. Cet État islamique escompté ne peut s'obtenir par les urnes (comme l'avait cru le FIS en Algérie ou d'autres islamistes dans certains États musulmans) mais par les armes, par le jihad seul. De ce point de vue, il y a un glissement doctrinal, du seul salafisme au seul jihadisme, doctrine de Ben Laden.

c- La nouvelle organisation comporte un commandement commun, situé en Kabylie avec Droukdel, sur tout cet espace lui-même divisé en cinq régions militaires. Celle qui couvre le sud algérien et le sahel a gardé l'ancien nom de « neuvième »sous le commandement de Yahia Djouadi alias Yahia Abou Amar Etiarti dit l’« Emir du Sahara »6. En panne d'influence tant en Afrique du Nord qu'en Europe, AQMI donne la priorité à sa branche saharienne.

Ce sont de petits effectifs, très mobiles, qui sillonnent la bande sahélienne. Sur un total qui ne doit guère dépassé un millier d'hommes, mis à part quelques dizaines de Mauritaniens, de Libyens, encore moins de Marocains, de Nigériens et de Maliens, l'essentiel des combattants est issu du GSPC d'Algérie.

Les hommes sont réunis en petites unités de base, les katiba (nom issu des compagnies légères de l'armée de Libération Nationale algérienne) de l'ordre d'une centaine de combattants, ou de sections [seriya] d'une trentaine seulement.

Ces katiba sont réparties sous deux commandements (deux brigades) : à l'ouest du Sahel7 avec Mokhtar Belmokhtar ( Mauritanie, sud Algérie), et à l'est8 avec Abou Zeid du nord Mali au sud tunisien.

Les « cultures » sont un peu différentes, par exemple Abou Zeid, en pur jihadiste, n'hésite pas à exécuter ses otages, alors que Belmoktar finit par les libérer (les 2 humanitaires espagnols en août 2010).

  • Mokhtar Belmoktar est un ancien d'Afghanistan, toujours nomade malgré sa richesse accumulée depuis de nombreuses années, c'est un homme indépendant de la hiérarchie mais indispensable. Aux attentats-suicides du nord ( Kabylie) il préfère le contrôle (très « juteux ») des divers trafics du sahel, des armes, véhicules, cigarettes, drogues, migrations humaines, braquage, enlèvements etc. Avec cet argent c'est lui qui alimente l'ensemble en armées et véhicules.
  • Abou Zeid, lui n'a jamais occupé de responsabilité au sein du GSPC, il a connu ces derniers temps une ascension fulgurante. C'est un peu l'équivalent de Al-Zarqaoui d'Irak, un homme très déterminé, brutal, le plus idéologisé du groupe, le plus représentatif d'Al-Qaïda. L'ex-otage français qui lui a parlé, Pierre Camatte, le décrit comme « petit, maigrichon, qui ne dégage rien physiquement, mais qui est très respecté par son entourage ». « Il veut absolument appliquer la charia à tout, y compris aux otages, il accepte de négocier mais avec des règles conformes à la charia, avec des intermédiaires qu'il juge être de bons musulmans. Il comprend le français mais refuse de parler la langue du colonisateur ».
  • Les deux hommes sont-ils rivaux ? Les experts semblent être partagés sur ce sujet important pour l'avenir de la direction Aqmi Sahara. Si leur tempérament en effet les oppose, il semble qu'ils fassent tous les deux mois un communiqué commun de situation. Ils se connaissent bien, sont de la même génération, sont mariés avec des épouses issues de grandes familles touareg.

En tout cas, cette branche saharienne a du mal à contacter Aqmi central (dirigé par Abdelmalek Droukdel) qui se trouve encerclé en Kabylie par l'armée algérienne. Cette dernière, aidée par la population kabyle qui ne supporte plus les exactions des terroristes, lamine sérieusement les forces jihadistes dans cette région. C'est peut-être ce qui a incité les preneurs d'otages d'Arlit à proposer à la France de négocier directement avec Ben Laden. La chaîne de commandement est actuellement très perturbée, car le siège central d'Aqmi, assiégé, dépend financièrement des recettes de sa branche saharienne, de plus, Izza Rezki, le financier d'Aqmi vient d'être tué.

Ainsi, dans ces conditions, l'on comprend l'activisme un peu brouillon et concurrentiel des deux brigades sahariennes, pratiquement autonomes.

Ces brigades sud recrutent localement dans cet espace sahélien où sévit sécheresse et pauvreté, mais le critère religieux jihadiste fait de plus en plus de place au critère mafieux. Des ouvertures sont actuellement tentées en direction du Front Polisario au Sahara Occidental (volonté d'accès à l'Atlantique?) L'encadrement demeure pour l'essentiel algérien. On retrouve certains émirs « historiques », qui n'hésitent pas à se donner des pseudos prestigieux : Yahia Djaoudi se fait appelé Abou Ammar ( souvenir de Yasser Arafat).

Avec cette «  internationalisation », la cible change, le combat glisse de l'ennemi intérieur ou proche à un ennemi lointain, extérieur, à savoir les intérêts occidentaux dans un espace considéré comme totalement musulman. Depuis cet été, Aqmi menace directement la France, l'ennemi français lui a été désigné par le commandement central d'Al-Qaïda. La France, ex-puissance colonisatrice, active dans le combat en Afghanistan, pays laïc qui légifère ces temps-ci contre certaines pratiques musulmanes, est ainsi la cible idéale pour la nouvelle organisation, Al-Qaïda centrale se réservant, si l'on peut dire, le cas américain.

 Le mode opérationnel change également avec l'usage de tactiques importées du jihad irakien9 comme les attentats à l'explosif soit à l'aide de véhicules piégés soit par le biais de « kamikazes », ou plutôt,d'attentats-suicides, de candidats au martyre pour employer une expression plus adaptée.10

Conclusion .

AQMI est donc issue des mouvements radicaux de contestation du pouvoir en place en Algérie au début des années 90. Du GIA encore islamiste, nous sommes passés progressivement avec le GSPC et AQMI, à un mouvement d'une autre nature, le salafisme jihadiste. L'opinion commune, incitée en cela par les médias, utilise abusivement l'expression « islamisme » comme un terme générique englobant tout ce qu'une posture démocratique et laïque se doit de rejeter et de fustiger. Cette attitude facile n'aide pas à la compréhension des spécificités des deux mouvements maintenant bien distincts, les islamistes d'un côté, comme l'ancien FIS d'Algérie, le Hamas de Palestine, les Frères Musulmans des pays arabes, l'AKP en Turquie..et les salafiste jihadistes de l'autre, dont la figure emblématique est Al Qaïda et maintenant Aqmi au Sahel.

Les islamistes sont d'abord des politiques qui ont une visée sur la société certes, mais surtout sur l'État, leur objectif est la conquête et l'exercice du pouvoir. Ils ont un programme politique et participent au jeu politique de leur pays. Le salafisme-jihadiste est un mouvement radical transnational qui privilégie le jihad au détriment de la problématique de l'État. Le discours sur la restauration du califat est plus incantatoire qu'opérationnel, et d'ailleurs le califat n'a jamais été le lieu du pouvoir politique. C'est l'action individuelle qui est ici recherchée dans un jihad perçu comme un devoir individuel et permanent pouvant conduire au martyre.

Avec Ben Laden ou AQMI, il n'y a donc rien de global à négocier [les petites négociations ponctuelles lors de prise d’otages sont d’un autre autre ordre, elles sont ponctuelles et souhaitées dans un besoin concret de financement].

Certes, concrètement su place au Sahel, toutes les branches d'AQMI ne relèvent pas de cette seule conception, des groupes comme celui de Belmoktar sont très impliqués dans les différents trafics présents dans ces vastes espaces non contrôlés. Notre distinction entre islamistes et salafistes jihadistes n'en est pas pour autant moins pertinente pour appréhender ce nouvel ennemi qui menace nos compatriotes et nos intérêts dans cette partie du monde.

[récemment, Belmoktar a été évincé de son commandement d’une Katiba d’Aqmi en raison de désaccord avec la direction générale en Algérie et de sa gros grande indépendance , mais depuis la mi décembre 2012, il a reconstitué autour de lui une nouvelle Katiba, peut-être constituée d’éléments autres, venus en partie de Libye et d’Egypte  comme le laisse entendre la prise d’otage de janvier 2013 à In Amenas en Algérie. Il y a là de sa part, entre autres, une volonté de rebondir comme acteur important dans le jihad régional.]

Christian BERNARD

1Cet ancien officier des forces spéciales prend le maquis suite au coup d'État de l'armée algérienne en janvier 1992. de 93 à 96 il est membre du GIA puis participe à la fondation du GSPC. Il en démissionne en 2004, condamne les attentats suicides d'avril 2007. Il accepte la politique de réconciliation nationale du Président Bouteflika et se rend aux autorités en septembre 2007. Il est depuis en prison.

2Ces « Afghans », un millier de jeunes hommes environ, ont commencé leur parcours en 1986 dans un pays qui ne propose rien à sa jeunesse. Partis pour le petit pèlerinage à la Mecque, pris en main par la Ligue Islamique Mondiale et financés par l'Arabie, ils se retrouveront dans un camp d'entrainement à Peshawar et pour certains dans les montagnes afghanes. Ce prestige et le fait d'avoir raison en refusant un système électoral (arrêt des élections en 92) leur confèrent une grande aura auprès de la jeunesse.

3Communiqué du GSPC le 13 septembre 2006 « Grâce à la seule bénédiction d'Allah et après des tractations et des discussions intenses qui ont duré près d'un an, nous sommes heureux d'annoncer à la nation musulmane et à nos frères musulmans à l'est et à l'ouest, la grande nouvelle que les Moudjahidines ont tant attendue, une nouvelle qui réjouira les Musulmans et attristera les mécréants et leurs suppôts parmi les renégats, c'est la nouvelle du ralliement du Groupe salafistes pour la Prédication et le Combat à l'Organisation d'Al-Qaïda pour le jihad. Nous avons tous prêté allégeance, aussi bien les chefs que les soldats, au cheikh Moudjahid et à l'homme pieux, Abou Abdallah Oussama Ben Laden, qu'Allah le protège. »

4Le GICM ou Groupe Islamique Combattant Marocain est soupçonné d'être à l'origine des attentats de Casablanca en mai 2003 et de Madrid en mars 2004. Son leader, Abdelkrim al-Medjati s'est proclamé émir pour le Maghreb et l'Europe . Le mouvement recrute en partie en France où un procès a été intenté en 2007 contre 8 militants présumés. Le 11 juillet ils ont été condamnés à des peines de prisons sans que l'on puisse prouver leur implication dans l'attentat de Casablanca. Ces prévenus avaient été soutenus par des partis de gauche [PCF,LDH et MRAD] le 12 mai 2007.

5« Il était indispensable que l'ancienne appellation de notre groupe cède la place à une nouvelle appellation qui montre la véracité de cette unification et la force de notre solidarité » Communiqué du GSPC en date du 24 janvier 2007.

6Peu connu, de plus en plus le véritable émir du Sahara est Abou Zeid, mais ce dernier, qui se fait appelé Cheikh (le maître, le sage, signe de son ascension rapide dans la hiérarchie) n'en a pas encore le titre.

7En décembre 2007, assassinat de 4 touristes français, l'attentat raté à Nouakchoot en août 2009 contre les locaux de l'ambassade de France.

8Mort d'un otage britannique en mai 2009, du français Michel Germaneau en juillet 2010. On ne sait pas ci ce dernier est mort assassiné ou suite à sa maladie, contrairement à l'otage anglais qui lui est assassiné sur ordre d'Al-Qaïda central. Ce sont les otages d'Arlit à l'automne 2010

9Ce jihad irakien est une véritable matrice, les méthodes expérimentées ici sont également en usage de nos jours en Afghanistan.

10C'est ce nouveau mode opératoire qui est mis en œuvre dans les attentas de Casablanca et d'Alger dès le printemps 2007.