révolution française

 

 

 

Pour nous Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse.

Le présent article couvre la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Le dernier article amènera le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Situation stratégique en Allemagne du Nord au lendemain du Traité de Bâle

Le traité de Bâle (et les traités qui l’ont suivi) bouleverse la situation stratégique en Centre-Europe. L’Angleterre et l’Autriche n’avaient plus de liaisons directes. L’Autriche était séparée de ses deux provinces contiguës à la France, les Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et la Brisgau (en face de l’Alsace). En effet, les États rhénans qui signèrent successivement en 1795 et 1796 des traités de paix avec la France s’y engagèrent à ne pas laisser le libre passage aux troupes autrichiennes. Dès lors, pour attaquer la France, l’Autriche n’avait plus d’autre choix que de fouler au pied l’indépendance de ces petits États et de les envahir.

Un dynaste important était resté en dehors du conflit : Karl Theodor, Électeur palatin, Électeur de Bavière, le troisième prince du Saint-Empire. Ses états, essentiellement la Bavière et le Palatinat, figurent en vert sur la figure 1.

Le contrôle des états palatins allait devenir un enjeu majeur pour l’Autriche et la Prusse. Selon que la Maison palatine se rallierait à l’Autriche ou à la Prusse, celle-là ou celle-ci acquerrait la prééminence en Allemagne du Nord.

Or, la situation de la Maison palatine était instable. En effet Karl Theodor avait 71 ans. Il n’avait pas d’héritier légitime. En août 1795, il épousa une princesse autrichienne, de 52 ans sa cadette, dans l’espoir d’avoir un héritier. En vain. En effet, celle-ci se refusa à toute intimité avec son mari.

Figure 1 : Le Saint-Empire romain germanique

Cependant, les Autrichiens et l’Angleterre avaient repris les hostilités en août 1795. L’armée française franchit le Rhin début septembre, effectua une avance foudroyante et s’empara le 14 de Mannheim, la capitale du Palatinat, alors que le neveu et héritier de Karl Theodor, Maximilien des Deux-Ponts, présidait un défilé. Celui-ci n’eut d’autre choix que de fuir par une porte de la ville alors que l’armée française entrait par une autre. Il se réfugia avec sa famille à Rohrbach à côté de Heidelberg, l’ancienne capitale du Palatinat qui avait été ravagé par Turenne. Les Autrichiens réagirent durement, ils assiégèrent et bombardèrent Mannheim, en visant particulièrement le palais électoral. Mille huit cents bombes incendiaires furent tirées sur le palais baroque. Les parties les plus somptueuses furent détruites.

  1. Le Dieu de la guerre, Moreau et les États palatins

La guerre se généralisa alors à toute l’Europe. Le 2 mars 1796, le Directoire nomma sur un théâtre d’opérations secondaire un jeune général robespierriste qui avait prouvé sa loyauté au nouveau régime en réprimant l’insurrection royaliste du 13 Vendémiaire An IV (le 5 octobre 1795). Début avril, Bonaparte arriva en Italie et prit la tête de son armée dépenaillée. Il allait appliquer le plan qu’il avait conçu à Paris. L’Armée d’Italie vola de succès en succès. L’Autriche n’eut alors d’autre solution que de transférer en toute hâte 25 000 hommes du Rhin à l’Italie.

La situation de Maximilien et de sa famille devint de plus en plus précaire. Le 31 mars, son épouse décéda des suites d’un accouchement difficile. L’héritier de la Maison de Wittelsbach était à marier. Deux jours après le décès de la malheureuse parturiente, un ambassadeur extraordinaire de la Cour de Vienne vint proposer à Maximilien une jeune archiduchesse. Quelques jours plus tard, ce fut au tour du Prince-électeur de Saxe de proposer sa fille, âgée de quinze ans, qui était la nièce de Maximilien qui, lui, en avait quarante ! Enfin, la Cour de Naples proposa au jeune veuf une princesse napolitaine ! Maximilien refusa ces alliances.

Le 31 mai 1796, il écrivit au Roi de Prusse pour lui demander l’asile à Ansbach, possession prussienne en vert foncé sur la carte, enclavée entre la Bavière et l’évêché de Würzburg. Le Roi de Prusse accepta immédiatement et dépêcha auprès de Maximilien un envoyé extraordinaire, un ami de longue date de Maximilien, le Général de Heymann. Celui-ci arriva à Rohrbach début juillet 1796 après avoir fait un périple diplomatique en Allemagne. Il avait en particulier rencontré le prince-évêque de Cologne, le plus jeune frère de Marie-Antoinette et oncle de l’Empereur. Celui-ci lui avait déclaré à propos des Autrichiens et de l’Angleterre : « Ils ne savent faire ni la paix ni la guerre. Ils ont des bons soldats, mais pas un général qui fait des plans de campagne. Quand elle est finie, l’on dit ce qu’il fallait faire quand les evenemens sont passés. Le Sire de Thugut (le chancelier autrichien) et le Sr Pitt (le Premier ministre britannique) se sont enforces et veulent gouverner l’Europe ; ils s’en tireront comme ils pourront. Je desire la paix pour le continent, que l’Angleterre fasse la paix comme elle voudra[1]. »

L’armée autrichienne affaiblie par le transfert d’une partie de ses troupes en Italie dut se replier. Devant l’avance des troupes françaises, Maximilien des Deux-Ponts n’avait d’autre choix que de s’enfuir de Rohrbach avec ses quatre enfants. Le cortège s’ébranla le 13 juillet 1796. Le voyage jusqu’à Ansbach fut épuisant. C’était la deuxième fois que Maximilien devait fuir pour sauver sa famille. La première fois, cela avait été en 1789. Alors général de l’armée royale, Il avait dû fuir de Strasbourg où ses soldats voulaient le pendre à la lanterne. C’est son supérieur, un général national, comprendre orléaniste, qui, le 12 mai 1790, avait sauvé du saccage son hôtel particulier, l’Hôtel des Deux-Ponts (l’actuel Palais du Gouverneur militaire de Strasbourg), lors d’une émeute de la garnison. Ce général était le Général de Heymann ! Maximilien et ses quatre enfants arrivèrent à Ansbach après un voyage de cinq jours sous une chaleur accablante au milieu des convois de troupes.

Un seul répit, le 15 juillet à Schwäbisch Hall où la population leur fit fête et où la petite Caroline-Augusta, âgée de quatre ans, future impératrice d’Autriche, s’empiffra de gâteaux et de vin.

La famille emménagea avec sa suite de 84 personnes au palais des margraves d’Ansbach aux côtés de deux autres familles régnantes de Rhénanie, elles aussi réfugiées : le duc de Wurtemberg avec sa suite de quatre-vingt-dix personnes et la princesse héréditaire de Bade, accompagnée de son fils, de quatre filles à marier et d’une nombreuse suite.

Curieuse ambiance que celle qui régnait à Ansbach, la perle de la Franconie, petite ville de quinze mille habitants, territoire prussien, donc havre de paix, où étaient déjà réfugiés plus de deux mille émigrés français sans ressources et qui devenait un centre de réfugiés. C’est à Ansbach que Heymann avait installé son épouse lorsqu’il avait émigré en Prusse après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il avait pris part avec le marquis de Bouillé.

Fin août, Maximilien reçut une lettre alarmiste de sa sœur, l’épouse du Prince-électeur de Saxe. Les termes en étaient les suivants : « Je crains bien que la Bavière ne soit perdue à jamais pour notre famille, mais j’espère bien que vous frère chéri de mon cœur tiendroit ferme à ne point donner votre consentement à cette rechange et qu’aucune considération quelconque, ni des conseils intéressés de ceux qui ne regardent que leurs propres intérêts, ne vous fera départir du principe d’honneur et de fermeté que vous vous devez ainsi qu’à vos descendants. »

Parallèlement, le palais d’Ansbach allait devenir le lieu d’intrigues matrimoniales, c’est-à-dire d’affaires d’État, entre les trois familles régnantes qui y avaient trouvé refuge.

Le personnage central de ce microcosme est la princesse héréditaire de Bade, la princesse Amélie, qui s’était mis en tête de conclure le mariage de la dernière de ses filles, âgée de huit ans, au fils de Maximilien, Louis, âgé de dix ans. Compte tenu des « espérances » de Maximilien au décès de son oncle, les états des Wittelsbach, cette alliance serait plus qu’acceptable, même si le mariage serait moins brillant que celui qu’elle avait décroché pour la troisième de ses filles qui avait épousé le petit-fils de Catherine II de Russie, le futur tsar Alexandre Ier qui allait combattre Napoléon. Quoi qu’il en fût, Maximilien repoussa cette proposition d’alliance matrimoniale.

Sur le plan politique, la famille de Bade était viscéralement opposée à la Révolution française et aux idées qu’elle véhiculait, même si elle aussi avait signé un traité de paix avec la République. Elle considérait Maximilien des Deux-Ponts, plus modéré, comme un traître.

Leur fille aînée, Caroline, âgée de vingt ans, était d’une grande beauté. Cette beauté était évidemment un atout important sur le marché des alliances matrimoniales. Sa mère avait néanmoins connu en 1793 un échec retentissant : la Prusse avait préféré une autre princesse pour son prince royal. De ce fait, Caroline exécrait la Prusse. Elle était amoureuse du duc d’Enghien. Le duc de Wurtemberg s’était déclaré, mais elle l’avait repoussé.

Un soir, Maximilien se rendit au jeu de la princesse Amélie. Il fut à la table de Caroline. Ils parlèrent. Il fut ému par sa beauté. Comment ne l’aurait-il pas été ? Il avait quarante ans, elle en avait vingt. Quel qu’eût été l’amour qu’il avait éprouvé pour Augusta, sa défunte épouse, il n’en était pas moins homme. Il ne pouvait envisager de rester veuf pour le reste de sa vie. Dès lors, Caroline commença à hanter ses nuits. Les conseillers de Maximilien, persuadés que la survie de la Maison Palatine dépendait de la Prusse, virent d’un mauvais œil ce qu’ils voulurent prendre pour une amourette sans lendemain. Montgelas, qu’il avait pris à son service comme principal conseiller, ne crut pas qu’elle pût se transformer en une union.

 

En novembre, Maximilien n’y tint plus. Il fit sa demande par écrit auprès de sa cousine Amélie alors qu’ils habitaient sous le même toit. Il se confia à Heymann. « Que voulez-vous, j’en suis fou ! » Dès lors, Heymann fit ce qu’il devait faire, intercepter le courrier des Bade et de Maximilien. Il apparut que Caroline le trouvait trop âgé, trop favorable à la Prusse. D’un autre côté, elle pensait que c’était un homme bon et qu’il lui était difficile de refuser sa proposition sans paraître bien difficile et risquer de rester fille. La lettre la plus intéressante fut sans conteste écrite par la princesse Amélie à sa fille en Russie après que Caroline eut donné son consentement :

Le duc est le meilleur homme du Monde. Tous ceux qui l’entourent l’adorent. Je pense qu’il est un peu faible de caractère, mais, sans conteste, c’est un homme d’honneur. À le voir aussi amoureux, on croirait qu’il a vingt ans. Il souffrait des tourmens incroyables lorsqu’il attendait notre décision et il me disait qu’il serait le plus malheureux des hommes si elle refusait sa main… Dites-lui également qu’elle trouve le duc « bien de figure ». Aux yeux de votre sœur, c’est le plus important. Mais il faut reconnaître qu’il est en outre bien bâti. Il lui a dit à maintes reprises, aussi bien qu’à moi, qu’il ne pourrait jamais montrer assez de reconnaissance pour le sacrifice qu’elle fait en épousant un homme de quarante ans affublé de quatre enfants.

Il était urgent pour la Prusse de ramener Maximilien dans son orbite. Il fut donc invité à Berlin où il arriva le 23 décembre 1796 escorté de Heymann. La Cour de Berlin était en plein désarroi : le prince Louis, le deuxième fils du Roi, était gravement malade, probablement du typhus. Toute la Cour était dans l’attente de la fin. Tout en observant la réserve qui convenait et en s’apprêtant à prendre le deuil, Heymann n’en renoua pas moins avec les cercles diplomatiques. Il se rendit compte que sa mission auprès du duc des Deux-Ponts avait été suivie avec attention par les Cours étrangères. Les commentaires désobligeants pour Maximilien ne se firent pas attendre. Lord Elgin[2], l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin, crut bon de dire à haute voix lors d’un dîner : « Heymann vient d’arriver avec son élève, mais il ne pourra jamais rien faire de lui. » Quant au comte de Nesselrode, l’ambassadeur de Russie, il l’avait pris un jour par le bras pour lui dire : « Mon cher Heymann, votre prince n’est qu’un ectoplasme. » Leur jeu était clair : aucun prince ne pouvait accepter de passer pour un caniche que l’on tient en laisse. Ils allaient dauber sur Maximilien jusqu’à ce que ce dernier n’ait d’autre choix que de se rebeller.

Le sort de la Maison Palatine n’en était pas moins en balance. Cetto, l’envoyé de Maximilien à Paris, était de plus en plus inquiet. Maximilien lui avait communiqué la dépêche qu’il venait d’en recevoir.

 

Le Directoire veut séparer la Cour d’Autriche et l’Angleterre. Les intérêts divers relatifs aux pays-bas (la Belgique), le depit de l’Angleterre, une supériorité aussi marquée que celle qu’elle ambitionne, voulant s’emparer du timon des affaires continentales, enfin l’orgueil autrichien blessé de ce qu’on lui a assigné un rôle pour ainsi dire que passif, sont autant de ressorts employés par le Directoire avec une grande apparence de succès pour arriver au but de négocier séparément avec la cour impériale.

Pour la France, les termes de la négociation étaient clairs : la paix avec l’Autriche, à laquelle seraient attribuées la Bavière et une partie du Palatinat, tandis que la France recevrait la rive gauche du Rhin. La Maison Palatine était menacée de disparition. Elle était prise en étau entre la France, son ennemie déclarée, et l’Autriche, un protecteur suspect et pas désintéressé. La Prusse était sa seule alliée. Le 28 décembre, Maximilien rappela au Roi de Prusse les engagements qu’il avait pris à l’égard de la Maison Palatine. Le 31, il reçut une réponse pleinement rassurante. La Prusse était à ses côtés, tellement proche qu’elle ne pouvait envisager qu’il pût quitter Berlin. Pour l’en convaincre, le Roi l’invita à déjeuner avec Haugwitz et Heymann. Pour montrer la bonne entente entre la Prusse et l’héritier de la Maison Palatine, l’invitation serait mise en scène. Ce serait un jour de cour, afin que nul n’ignorât l’affection qu’avait le Roi pour le duc.

Ce déjeuner eut lieu le 6 janvier 1797. Quatre convives : le Roi de Prusse, son chancelier Haugwitz, Heymann et bien sûr Maximilien. Haugwitz lui tint ce langage :

 

Monseigneur, alors que nous sommes au cœur de la crise diplomatique la plus aiguë, il serait de la plus grave inconséquence que vous quittiez Berlin, alors même que tous les ministres et le Roi lui-même souhaitent que vous restiez. L’on attend une décision de la Russie[3]. L’ambassadeur de France nous a fait savoir que son gouvernement espérait que vous indiqueriez à Sa Majesté quel parti serait acceptable pour vous. Il est hautement souhaitable que vous prolongiez votre séjour à Berlin, dit Haugwitz.

— C’est assez, éclata Maximilien. Je ne me laisserai pas prendre dans le nœud d’intrigues qui ont pour but de me retenir à Berlin. J’accepte de repousser mon départ, mais de deux jours seulement. Je partirai le 16 janvier.

Comment adoucir Maximilien ? En lui donnant le commandement du régiment de dragons, le régiment du Prince Louis décédé le 28 décembre. Ce commandement prestigieux fut conféré à Maximilien, ainsi propulsé au grade de Lieutenant-général de l’armée prussienne, le 9 février 1797.

Retenir la Maison palatine dans l’orbite prussienne était d’autant plus difficile que la victoire changeait de camp en Allemagne. Beurnonville avait signé un armistice pour sa seule armée, l’armée de Sambre-et-Meuse sans se préoccuper du sort de l’armée du Rhin et de la Moselle, commandée par Moreau, qui avait avancé jusqu’à Augsbourg. Moreau dut faire retraite et avait repassé le Rhin le 26 octobre 1796. Il avait voulu conserver Kehl en face de Strasbourg comme tête de pont. Les Autrichiens avaient mis le siège le 18 septembre. La ville avait capitulé le 10 janvier. Elle avait été complètement détruite par les 120 000 boulets et bombes incendiaires tirés par ces derniers. Ces revers français eurent une conséquence heureuse pour les dynastes rhénans : ils récupérèrent leurs Etats évacués par les armées françaises. Le duc des Deux-Ponts allait retrouver le Palatinat et la famille de Bade retourner à Karlsruhe.

Le 16 février 1797, Heymann rendait compte à Berlin de la situation diplomatique :

Le général Wernek, lieutenant general autrichien, a dit à Mgr le Duc des Deux Ponts qu’il y avait plus de six semaines que les français avaient proposé la Baviere à l’Empereur pour faire la paix, mais que l’empereur s’y était refusé par le principe qu’il ne voulait pas enfreindre la constitution de l’Empire.

Le sort de la Maison palatine était scellé. Le 9 mars eut lieu à Karlsruhe le mariage de Caroline de Bade et de Maximilien des Deux-Ponts. La Cour de Bade, toute à sa rancune, n’avait invité que les partisans de l’Autriche. Aucun Prussien n’avait été invité bien que la Prusse l’eût accueillie à Ansbach. Ni Hardenberg, ni Heymann ! Les dames n’avaient d’yeux que pour les officiers autrichiens dans leurs uniformes blancs et regardaient avec condescendance les officiers bavarois !

La Prusse allait-elle perdre la partie ? Voici la situation telle que Heymann la relate dans une dépêche à Berlin :

Mgr le Duc des Deux-Ponts compte partir d’ici le 8 mars pour se marier le 9 à Carlsruhe. Comme je n’ai pas été invité par la Cour de Bade à cette solennité, sachant d’ailleurs la disposition tout à fait autrichienne de la jeune Cour de Bade et que Mgr le Duc des Deux-Ponts ne se dissimule nullement, j’ai cru ne pouvoir me présenter à cette cérémonie et d’après le désir de Monseigneur le Duc des Deux-Ponts, je retourne à Ansbach pour revenir lorsque le Duc des Deux-Ponts sera de retour de Munic.

Au même moment, le Dieu de la Guerre, le Général Bonaparte remportait les victoires d’Arcole (15-17 novembre 1796), puis de Rivoli les 13 et 14 janvier 1797. La route de Vienne était ouverte. Le 31 mars, arrivé à 100 kilomètres de la capitale des Habsbourg, Bonaparte offrit la paix à l’Autriche qui fut contrainte de signer les préliminaires de paix de Leoben le 15 avril. Un an après prise de commandement de Bonaparte, alors que la situation militaire en Allemagne était bloquée depuis cinq ans !

  1. La paix ?

Sur le Continent, les belligérants, épuisés, voulaient la paix, ou du moins une trêve.

Les opérations militaires cessèrent.

En France, les royalistes avaient obtenu la majorité dans les deux chambres, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq cents. Qu’à cela ne tienne ! Trois des cinq Directeurs, anciens Jacobins, firent un coup d’État le 18 Fructidor An V (le 4 septembre 1797). Les principaux membres du parti royaliste furent arrêtés. Le bras armé ? Augereau qui avait été dépêché d’Italie par Bonaparte. Cela aurait dû être Hoche, mais celui-ci n’avait pu être nommé ministre de la guerre en raison de son jeune âge. Il avait été nommé commandant en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse et de l’armée du Rhin et de la Moselle. Le commandement qu’avait Heymann en 1791 avant la Fuite à Varennes. Hoche mourut le 19 septembre 1797. La République venait de perdre son meilleur général en Centre-Europe.

 

Le 10 septembre 1797, une négociation générale s’ouvrit à Rastatt entre la République française, l’Autriche, la Prusse et les Princes allemands dépossédés par l’annexion par la France de la rive gauche du Rhin. Bonaparte s’était déplacé au milieu des vivats des foules pour ouvrir le Congrès de la paix.

La négociation s’enlisa rapidement. L’Angleterre n’avait jamais déposé les armes. Pour porter un coup à son commerce et contrôler la Méditerranée, le Directoire avait envoyé Bonaparte conquérir l’Égypte, possession de l’Empire ottoman. Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet 1798. Du coup le sultan déclara la guerre à la France le 9 septembre 1798. Fin décembre, la Russie, qui s’était sentie menacée par l’expédition française signa un premier traité d’alliance avec la Sublime Porte[4], puis un autre avec l’Angleterre et le Royaume des Deux-Siciles. Par ce second traité, la Russie s’engageait à intervenir en Italie où la guerre s’était rallumée. En effet, la France y avait repris sa politique de conquête.

Elle était en train de démanteler les États éparpillés d’Italie pour créer des républiques sœurs. Les Français venaient de conquérir Rome et Naples. Ils allaient annexer le Piémont. La Prusse entendait rester neutre et respecter le Traité de Bâle qui avait établi une zone de neutralité qui protégeait l’Allemagne du Nord. L’Autriche dit vouloir le rester. En fait, elle n’avait qu’un but, annexer la Bavière et le Palatinat. Elle proposa de dédommager la Maison palatine en lui cédant les Pays-Bas autrichiens (la Belgique).

La Prusse s’opposa à ce marché de dupes. Comment la France aurait-elle accepté de céder la Belgique qu’elle avait conquise et de voir l’empire des Habsbourg s’agrandir pratiquement jusqu’à sa frontière ? La négociation était donc dans l’impasse.

L’Autriche allait choisir la guerre, car elle n’avait pas d’autre solution. Elle venait d’accepter de laisser passer les troupes russes sur son territoire. La France allait considérer que c’était un acte de guerre. La négociation de Rastaat était dorénavant vouée à l’échec. Le 28 mars 1799, les quatre ambassadeurs français reçurent des Autrichiens l’ordre de quitter les lieux de nuit sans délai. Ils n’avaient aucune escorte. Une embuscade avait été montée. Deux d’entre eux furent assassinés sur le chemin dans la nuit par des hussards d’un régiment suisse au service de l’Autriche dont le colonel était un agent anglais.

C’était la guerre ! La France allait devoir affronter la deuxième coalition.

  1. Munich — 16 février 1799 — 15 heures 30 — Petites affaires de famille

Le docteur Fischer se tourna vers le prince de Birkenfeld et lui fit signe. Le prince s’approcha et ferma les yeux de l’Électeur. Il sortit de la chambre et se dirigea vers l’appartement de l’Électrice.

— Madame, votre époux, l’Électeur, vient de passer. J’ai reçu de l’héritier légitime, le duc des Deux-Ponts, les pouvoirs pour prendre possession de son héritage. Êtes-vous enceinte de l’Électeur ? Entendez-vous vous opposer à la prise de possession pour l’Électeur Maximilien ?

L’Électrice hésita un instant. Elle pensait être enceinte, non pas de son époux plus âgé de cinquante ans qu’elle n’avait jamais autorisé à l’approcher, mais de son amant, le comte von Taufkirchen. En droit, l’enfant qu’elle portait peut-être était l’héritier légitime de la Bavière et du Palatinat. Du moins, jusqu’à ce qu’il fût prouvé qu’il n’était qu’un bâtard. Et comment Maximilien pourrait-il l’accuser de cette infamie, comment pourrait-il la prouver alors qu’elle était la nièce de l’Empereur, alors que les troupes autrichiennes occupaient la Bavière, alors qu’il lui suffisait de dire un mot pour s’imposer comme Électrice douairière régnante ? Elle pensa un instant aux doux moments qu’elle avait eus un temps avec Maximilien, et dont son époux avait sans doute espéré que lui naîtrait un fils, issu de la Maison de Wittelsbach. Elle se redressa. Elle se tourna vers le prince. Elle le regarda droit dans les yeux.

— Nein !

 Le prince de Birkenfeld poussa un soupir de soulagement. Dorénavant, pour faire main basse sur la Bavière, l’Autriche n’avait plus qu’un seul recours : la force brutale.

Il produisit ses pouvoirs. Le chancelier, le baron de Hertling, reçut son serment de fidélité pour le nouvel Électeur et le fit prêter ensuite aux Ministres d’État, aux chefs civils et militaires, lesquels respectivement reçurent celui de leurs sous-ordres.

François Guégan

Prochain article à paraître :

PARTIE III

1799 : L’apocalypse — La Bavière enjeu du conflit

[1] Les textes en italiques sont des citations de documents d’archive. Le lecteur intéressé pourra en trouver les références précises dans la biographie légèrement romancée du Général de Heymann, Le dernier des Morthemer, e-book chez Amazon.

[2] Celui-là même qui entre 1801 et 1805 prélèvera statues, frises et cariatides sur le Parthénon à Athènes. Deux cents caisses seront envoyées au British Museum qui les conservent bien à l’abri et attend pour les restituer à la Grèce d’être assuré que le gouvernement grec lui démontre que ces œuvres d’art seront bien protégées à Athènes !

[3] La Russie était garante des accords de Teschen du 13 mai 1779 qui avaient mis fin à la guerre de succession de Bavière que l’Autriche avait voulu annexer, la Prusse s’y étant opposée. Catherine II était morte le 17 novembre 1796 et l’on attendait donc la position que prendrait son fils, Paul Ier.

[4] L’Empire ottoman en langage diplomatique.

 

 

 

2eme partie :La crise révolutionnaire et ses séquelles

Les premières mesures de la Constituante n’avaient pas été mal accueillies ; en témoigne la quasi unanimité des prêtres en place pour la prestation du serment à la Constitution civile du clergé. La véritable coupure s’est opérée avec la politique de déchristianisation de l’An II. Désormais tout culte était interdit ; même les prêtres jureurs, dits assermentés, étaient suspects et tout recrutement sacerdotal était devenu impossible. Quand la liberté de culte a été restaurée en 1795, plusieurs prêtres étaient morts et rares étaient ceux qui osaient reprendre leur travail pastoral. Quand la paix religieuse a été rétablie grâce au Concordat de 1801, une lourde tâche attendait le nouvel évêque, d’un nouveau diocèse, Jean-Baptiste, Luc Bailly. Malheureusement, son décès dès le 15 avril 1804 allait déboucher sur une longue période durant laquelle le diocèse manqua de direction ferme. A son arrivée, en 1819, Mgr de Bouillé trouvait une situation bien compromise.

1- De l’accord à la crise

Dans cette partie du diocèse, presque tous les prêtres ont prêté serment, ce que confirme une lettre du Directoire des Deux-Sèvres au ministre de l’Intérieur1. L’ont fait tous ceux qui relevaient des archiprêtrés de Melle et de Bouin où le pourcentage de jureurs atteint les 100%. Ce n’est que dans l’ancien archiprêtré d’Exoudun que nous trouvons deux réfractaires : Villemontée, curé de Beaussais, parti en Allemagne jusqu’en 1802 et Vagnac, vicaire de Sainte-Blandine, réfugié en Piémont. Dans les paroisses saintongeaises rattachées aux Deux-Sèvres, tous les prêtres ont prêté le serment. L’encadrement pastoral, à ces deux exceptions près, était donc maintenu. Il est difficile de connaître les raisons qui ont poussé ces prêtres à prendre une position à l’opposé de celle que préconisait leur évêque. Pour certains, les titulaires des prieurés-cures, cela représentait un sacrifice financier ; pour la plupart, il semble que leur situation matérielle n’ait guère changé. Toutefois, nous nous basons sur les revenus déclarés en 1769, donc simple hypothèse et non affirmation justifiée. Il est possible que beaucoup n’aient pas voulu abandonner des paroissiens qu’ils côtoyaient depuis de nombreuses années. Les neuf qui sont mentionnés dans un document de thermidor An VI (juillet 1798) sont dans leur paroisse ou à proximité2. C’est le cas d’André Gaignepain, de Prahecq, Belin, d’Aiffres ou Martin, de Fors, restés dans leur paroisse à titre d’instituteurs ; Gaignepain aurait repris son travail pastoral après 17953. Et nous pourrions ajouter le cas de La Chauvetière, curé de La Charrière, qui est resté durant toute la période dans sa paroisse, officiant la nuit dans son église qui avait été préservée, ou bien Levesque, curé de Verrines, caché dans sa paroisse. Mais, ont aussi prêté serment de jeunes prêtres qui venaient d’arriver dans leur paroisse : ainsi, en 1785, Augustin Hautot, à Gournay ; Julien André, à Lusseray ou Rocher, au Vert. Cette prise de position semble bien correspondre à l’attente des populations. Rappelons que le cahier de doléances de Prahecq demandait que les prêtres soient salariés et il n’est pas fait allusion à des critiques des habitants à l’encontre des jureurs.

La véritable rupture commence en l’An II avec l’interdiction de tout culte, suivie de persécutions contre le clergé constitutionnel comme à l’encontre des réfractaires. Sur ce point, nous disposons aussi du témoignage d’un paysan protestant des Deux-Sèvres : « tout culte a été interdit sur le territoire de la République4 ». Pendant de longues années, les fidèles ont été laissés sans direction spirituelle et, à la différence des Réformés, les catholiques ne pouvaient se replier sur le culte familial. En même temps, les églises, vendues pour certaines en tant que biens nationaux, ont été perdues ou vouées à la démolition. C’est le cas de celles de Mougon, Périgné, Montagné, Loubillé et Loubigné, toutes deux en 1793, Hanc, Lussay et Thorigny-sur Mignon ; les églises de Mairé et de Saint-Étienne la Cigogne ont été transformées en granges ; à Aiffres, elle sert de dépôt de bois, à Prahecq et Brûlain de magasins à fourrage. Celle de Mougon, devenue bien national, a été acquise par les protestants et transformée en temple. Par contre, celle de Tillou avait été achetée par quatre particuliers qui l’ont remise à la fabrique, la paix religieuse revenue5. Nous savons que, à la fin du siècle, l’église de La Bataille est en fort mauvais état : «  totalement délabrée », comme celle de Bouin, où y vivent pourtant trois familles. C’est aussi le cas à Chef-Boutonne ; à Augé, Loizé, Ardilleux, Villefollet l’entretien a été négligé depuis de nombreuses années6. En mars 1797, la municipalité de Chizé signale que l’église est en ruine et que le culte décadaire sera déplacé dans la chapelle de l’hospice7.

La paix religieuse revenue après les différents décrets de 1795, les fidèles ont sollicité la réouverture de leurs églises. La première pétition est celle de Marigny, le 18 fructidor An IV (le dimanche 4 septembre 1796), suivie quatre jours plus tard par Les Fosses, dont les habitants s’engageaient à faire eux même les réparations nécessaires à l’édifice. Dix autres paroisses devaient les imiter.8 Mais, les édifices étaient souvent en piteux état comme nous l’avons évoqué. A Mougon ou à Hanc, c’étaient d’anciennes granges qui avaient été transformées en chapelles ; cependant les habitants de Hanc déclarent que leur église est en bon état. Il ne suffisait pas d’un lieu de culte ; encore fallait-il trouver des desservants. Toute persécution n’était pas à exclure, comme cela s’est produit après le coup d’état du 18 fructidor An V (4 septembre 1797). Ainsi, Jean-Michel Arnauld, curé de Juscorps, jureur mais rétracté, a été déporté à Rochefort. Sur les 62 prêtres en exercice en 1789 et dont nous avons pu retracer la vie, la mort avait fait des coupes sombres : 14 décès. D’autres étaient perdus pour le sacerdoce : 5 mariés9 et 3 fonctionnaires civils ; enfin, deux étaient à l’étranger, et, semble-t-il, Louis Mellin, de Belleville, resté dans sa paroisse jusqu’en 1795 et qui serait, à cette date parti, en Westphalie. La trentaine qui restait se partageait entre jureurs convaincus et rétractés qui avaient rejoint le giron de l’Église romaine, à des dates variables, ainsi Henri Bonnet en 1796. Si la population avait accepté la prestation de serment, que pouvait-elle penser de ceux qui l’avaient rétracté ? On peut supposer que, ce qui les intéressait avant tout, c’était la célébration du culte, quel que soit l’officiant. Or nous n’avons trouvé mention que de deux prêtres en activité au 19 thermidor An VI (6 août 1798) : A. Hautot, de Gournay, jureur rétracté, et Jean Chartier, de Villiers-sur Chizé, sans oublier La Chauvetière qu’ignore ce rapport. Il se peut que, par la suite, certains aient repris leur charge mais à cette date des jureurs comme Deniort, de Villiers-en bois, jureur, ou Coraze, de Tillou, rétracté, sont qualifié de «  citoyen paisible » donc n’exerçant pas leur ministère. Au hasard d’archives paroissiales on peut découvrir d’autres desservants : ainsi un ancien Cordelier, Galand, disait la messe à Aiffres avant la nomination d’un curé en 1804.

Mgr de Saint-Aulaire était décédé en 1798 à Fribourg, en Suisse. Le diocèse manquait de tête malgré les efforts des vicaires généraux qu’il avait désignés et des vicaires capitulaires élus par ce qui restait de l’ancien chapitre10. Les prêtres étaient laissés sans directives et les paroissiens pouvaient se sentir totalement abandonnés. Le concordat de 1801 allait permettre un nouveau départ, mais dans des conditions difficiles : d’après le préfet des Deux Sèvres : «  La révolution a montré que le paysan de la plaine était moins attaché à la foi de ses pères11 ».

2- Le diocèse concordataire

Les deux diocèses de la Vienne et des Deux-Sèvres étaient réunis dans le cadre du nouveau diocèse de Poitiers, couvrant les deux départements. Il ne faut pas y voir une volonté de reconstituer l’ancien diocèse de Poitiers. Le Premier consul s’était montré moins généreux que la Constituante et désormais plusieurs départements étaient réunis dans un diocèse unique, ainsi, à proximité, la Charente-inférieure et la Vendée. Par la suite nombre de départements ont retrouvé leur diocèse, mais Poitiers n’a pas été démembré. Les cadres religieux sont désormais calqués sur les institutions civiles : les archiprêtrés correspondent aux arrondissements, les vice-archiprêtrés, ou doyennés, aux cantons. Seul, le chef lieu de canton abrite une cure ; les autres paroisses ne sont que des succursales. Les 76 paroisses de 1789 avaient cédé la place à 5 cures et 51 succursales. C’est dans ce cadre que le premier évêque concordataire, Mgr Bailly, allait réorganiser la vie religieuse.

La première condition était de disposer de prêtres en nombre suffisant. Or le recrutement était tari depuis une douzaine d’années, si l’on excepte les quelques prêtres constitutionnels, c’est-à-dire, ici, ordonnés par l’évêque constitutionnel Jean-Joseph Mestadier, mais qui n’ont guère persévéré. Il fallait ensuite passer par deux démarches : la réconciliation avec l’Ordinaire, chose faite en 1803 et 1804, et la prestation d’un serment devant les autorités civiles, préfet ou sous-préfets. Ces deux obstacles ont, apparemment, été franchis sans difficultés dans la région et, dans son mandement de l’été 180312, Mgr Bailly pouvait mettre un nom devant chaque nouvelle paroisse, Villiers-en bois excepté. La géographie des cures avait été largement modifiée par rapport à la situation antérieure : quinze paroisses d’avant 1789 avaient été supprimées et rattachées à une voisine. C’est le cas de Fontenille et Saint-Martin-d’Entraigues, Couture d’Argenson et Villemain, Bouin et Hanc, Mairé et Aiffres, Granzay et Gript … pour ne prendre que ces exemples. Dans la mesure du possible, Mgr Bailly a laissé en poste les anciens desservants ; Entraigues, Tillou, Gournay, Bouin, La Charrière, La Foye-Monjault, Chizé, Les Fosses, Prahecq, Sainte-Blandine et Fressines ont retrouvé leur curé après 13 ans d’absence. Girard, vicaire à Marigny en 1789, et Mesnard (qualifié de constitutionnel), à Périgné, restent dans ces paroisses, à titre de curés. D’autres ont retrouvé leurs paroissiens dans le cadre des fusions : H. Bouquet, de Villemain, à Couture-Villemain. Était-ce par commodité ou plus exactement pour répondre aux veux des fidèles, vox populi vox Dei ? Nous ne saurions trancher. D’autres ont été nommés dans une paroisse voisine : Pierre Fraigneau passe d’Ardilleux à Asnières, Jean-Pierre Gaultier de Villefollet à Seligné, Julien André (« excellente réputation ») de Lussay à Chef-Boutonne.

Mettre des noms ne suffisait pas ; encore fallait-il que les personnes désignées soient capables de remplir leur travail pastoral, et ce dans des conditions difficiles. Par exemple, on conçoit que Jacques Coraze, en poste à Tillou avant 1769, ait récusé sa nomination. Toutefois, il est resté dans la paroisse, assistant et sans doute suppléant le nouveau curé Pierre Moreau, car, à sa mort en 1817, deux ans après P. Moreau, il est marqué «  curé de Tillou ». Dans les archives départementales de la Vienne, on trouve maintes requêtes de curés demandant à être déchargés de leurs nouvelles fonctions. Nous n’en avons pas trouvé concernant Marché, ancien curé de Marigny qui, déjà en 1798, était qualifié de «  vieux [86 ans] et infirme ». Deux curés nommés en 1803 sont décédés l’année suivante : Motte, de Saint-Martin de Bernegoue, et Arnault, de Juscorps. Aussi, le nombre de succursales déclarées vacantes dès nivôse An XII (1804-1805)13 est de 22 (une seule dans le mandement, rappelons-le) et six ont déjà changé de titulaire.

Mgr Bailly était à même de régler les problèmes humains. L’ayant rencontré à Paris, Mgr Montault, ancien évêque de la Vienne et futur évêque d’Angers, le qualifiait ainsi dans une lettre à son ami François Sabourin «  Il est extrêmement conciliant ; c’est un prélat plein de sagesse et de bonté14 ». Est-ce pour satisfaire des fidèles qui n’aimaient pas changer leurs habitudes ? Dès 1804, il déclarait : «  Nous permettons aux Ecclésiastiques résidens dans les différentes parties de notre diocèse réunies à notre Siège de conserver leur liturgie15 ». Mais il y avait une foule d’autres problèmes à résoudre. Nous ne faisons pas allusion ici aux fabriques, institution auxquelles les Poitevins semblent réfractaires malgré l’ordonnance de Louis XVI, en 1786, ou, plus tard, les exigences de Napoléon, en 180916. Il s’agit de problèmes matériels : l’existence même d’églises, comme nous avons vu, et aussi de presbytères. C’était un souci supplémentaire pour le prélat. Son décès, après seulement quinze mois d’épiscopat, allait aggraver la situation.

3- Les années difficiles [jusqu’en 1819]

La disparition de Mgr Bailly ouvrait de nombreuses années durant lesquelles le diocèse allait manquer d’une direction ferme. Louis Mathias de Barral, évêque de Meaux avait été nommé administrateur provisoire, dans l’attente du siège de Tours. Cette nomination avait pour but de régler le problème de la dissidence de la Petite Église ; nous n’avons pas trace de décisions dans d’autres domaines. Dominique de Pradt, qui lui a succédé durant deux ans, semble plus préoccupé par sa carrière que par les soucis pastoraux17. A tout le moins, on peut mentionner un bon résultat : grâce à ses bonnes relations avec le pouvoir, il a obtenu que le nombre de séminaristes boursiers soit augmenté18. Après son départ pour le siège de Malines, son successeur, Sylvestre Bragousse de Saint-Sauveur, nommé en 1809, ne reçut jamais ses lettres d’investiture. Ses mandements portent simplement le titre d’ «  évêque nommé » et il eut le bon goût de laisser agir ses vicaires généraux, tout particulièrement Augier de Moussac, véritable cheville ouvrière des services de l’évêché19. En 1814, Mgr de Saint-Sauveur remit sa démission au Saint Père mais n’eut pas la satisfaction de se voir nommé à nouveau à Poitiers, ni à un autre siège épiscopal. Poitiers resta ainsi sans évêque titulaire jusqu’en 1817, date de la nomination de Mgr de Bouillé. Toutefois, diverses intrigues politiques au sujet du Concordat, retardèrent son investiture et ce n’est que le 5 décembre 1819 qu’il put prendre possession de son nouveau champ pastoral.

Durant cette longue période la situation n’avait cessé de se dégrader. En 1812, il n’y avait, pour tout le diocèse que 300 prêtres pour les 459 succursales. Et pourtant, le nombre de paroisses avait été réduit par rapport au projet initial : dès 1805, dans les Deux-Sèvres ; à nouveau, en 1807, pour tout le diocèse20. Par ailleurs, les conditions matérielles ne se sont pas améliorées : en 1819 il y avait encore dans les Deux-Sèvres 110 paroisses sans presbytère, 18 sans église et il aurait fallu réparer 174 presbytères et 266 églises21. D’ailleurs, même si les conditions matérielles s’y prêtaient, il aurait été difficile de trouver assez de desservants. De 1802 à 1808, Bussereau a été le seul prêtre pour les 23 paroisses du doyenné de Brioux22

En 1815, les vicaires généraux tiraient déjà la sonnette d’alarme : «  Plusieurs prêtres qu’on pourrait encore employer allèguent leur âge, leurs infirmités, les peines et dangers du ministère. Certains sont approuvés pour la confession et rendent quelques services à MM les curés ; on ne peut en attendre de plus23 ». Le nombre de prêtres disponibles se réduit ; ce n’est qu’en 1817 que les vicaires généraux peuvent caresser l’espoir d’une promotion de 15 prêtres et, jusqu’en 1822, le nombre de décès a toujours largement dépassé celui des ordinations24. Il était donc difficile de remplacer les prêtres décédés ; or, les morts sont nombreuses dans cette région où certains prêtres étaient déjà en poste dès les années 1760. En 1805, ce sont Bernard, d’Aiffres, et Motte, de Saint-Martin de Bernegoue ; en 1806, Perroche, de Paizay-le Chapt, et Bouleton, d’Aubigné ; en 1807, Mignot, de La Charrière ; en 1808, Jean-Michel Arnaud, du Cormenier, et J-J. Dillon, de Fressines ; en 1809, A. Hautot, de Gournay ; en 1810, Festy, de Vouillé-sur Niort ; en 1813, Sauzé, de Brioux-sur Boutone, et A. Gagnepain, de Prahecq ; en 1815, Lasseron, des Fosses, P. Moreau, de Tillou et Vagnac, de Sainte-Blandine ; enfin, en 1817 Claude Desprez, de La Foye-Monjault, et Amussat, de Luché25. Ce sont autant de cures qui se trouvent vacantes, et, parfois pour longtemps. Les documents disponibles depuis 1816 montrent qu’il y avait au moins 27 succursales vacantes dans la région, soit la moitié : 6 ou 7 dans le doyenné de Beauvoir, 7 ou 6 dans celui de Brioux, 6 dans celui de Chef-Boutonne et 4 dans ceux de Prahecq et de Celles-sur Belle26. Il pouvait certes y avoir des palliatifs, mais en fonction de la bonne volonté et des possibilités des prêtres en exercice : ainsi le desservant de Lusseray et Tillou, avait pris momentanément en charge Sompt, pourtant d’un autre doyenné27.

Aux paroisses, déjà agrandies par les réunions de communes, s’ajoute désormais la prise en charge de fidèles des paroisses vacantes. C’est une lourde tâche pour un clergé, souvent vieilli et en nombre insuffisant. Ce déficit d’encadrement a des conséquences graves, d’autant que, mais la critique est d’ordre général, trop de prêtres s’absentent. Dès le début de son épiscopat, Mgr de Bouillé a réagi contre ce laisser aller «qui n’était pas le cas autrefois même quand les paroisses étaient bien pourvues28 ». Les vicaires généraux le déploraient déjà en mai 1816 : « Le sacerdoce s’éteint et le flambeau de la foi semble jeter sur nous ses derniers feux. Une funeste indifférence pour le culte de nos ancêtres règne dans les palais et les chaumières29 ». Et, au cours de sa visite générale, Mgr de Bouilé ne peut que constater : «  L’ignorance, la corruption des mœurs, la perte de la foi sont les suites malheureuses de la cessation du divin Ministère30 ».

Cette crise de l’Église catholique ne profitait pas pour autant à l’Église réformée, malgré son existence désormais officielle dans le cadre des Articles organiques. Elle avait été réorganisée en consistoires, les communes de la région étant partagées entre ceux de Niort et de Melle. Elle connait les mêmes difficultés avec le manque de pasteurs : 2 au lieu des 6 prévus et la désaffection des fidèles. Pour certains, être protestant c’est s’affirmer comme non catholique sans pour autant vivre sa religion. Curieusement, c’est au moment où Mgr Bouillé commence une reprise en main du côté catholique que nous assistons à un renouveau de l’Église réformée.

Jacques Marcadé,

Professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

Consulter la carte des Deux-Sèvres dans le premier article

1 Arch. dép. Deux-Sèvres, L 45, 22 novembre 1790 «  La Constitution civile du clergé, ce district [Châtillon] excepté paraît y avoir été bien reçu, le nombre d’opposants a été très faible ».

2 Arch. dioc. Poit., X 2-12.

3 Ibidem, Prahecq, abbé Demellier, Prahecq et ses environs, Paris, reprint 1990, p. 161 – s. l. Prahecq.

4 Cité par André Benoist, Le «  grand brouillement ». Journal d’un paysan protestant à l’époque de la Révolution, Bull. Soc. Hist. des Deux-Sèvres, 1988, p. 229-248.

5 Arch. dioc. Poit., F 4/2-2. C’est une enquête menée en 1856 ; il se peut que les renseignements donnés par les curés, sur la base de traditions orales, soient quelque peu erronés. Dans quinze autres cas : Ardilleux, Juillé, Villiers-sur Chizé… ils déclarent qu’il ne reste que des ruines des anciennes églises mais sans en dater la destruction.

6 Ibidem, X 2-12.

7 Arch. dép. Deux Sèvres, L 35, lettre du 17 ventôse an V (17 mars 1797). Cette chapelle a fait, par la suite, office de lieu e culte.

8 Secondigné, Belleville, Chef-Boutonne et Javarsay, Ardilleux, La Bataille, Fontenille, Gournay, Loubigné et Tillou. Les demandes de Saint-Martin de Bernegoue et d’Ardilleux sont aussi aux archives départementales des Deux-Sèvres (L 141).

9 Arch. dioc. Poit. A 1, 8, 9. Quatre d’entre eux ont sollicité la réhabilitation de leur mariage entre 1804 et 1807 : Pierre Martin, Sébastien Genet, Mathieu Aupois et Cyril de Gaussaincourt.

10 R.P. Pattern Roué, Le Père Coudrin et la dualité de gouvernement dans l’administration du diocèse de Poitiers en 1798, Bull. Soc. Antiq. Ouest, 1938, p. 777-799.

11 Mémoire statistique du Département des Deux-Sèvres … par le C. Dupin, préfet de ce département, Niort, An IX, p. 194.

12 Tableau arrêté à Poitiers les 8 thermidor et 14 fructidor An XII (27 juillet-1er septembre 1803) et approuvé à Saint-Cloud les 25 thermidor et 23 fructidor An XII (13 août et 10 septembre 1803). Nombreux exemplaires, tant aux Archives départementales qu’aux Archives diocésaines.

13 E. Jacquin, Annuaire statistique du département des Deux-Sèvres pour l’an XII, Niort, passim

14 Arch. dioc. Poit. Papiers Sabourin

15 Ibidem, X 3-4. Mandement du 16 nivôse An XII (7 janvier 1804), p. 33.

16 J. Marcadé, Les fabriques rurales dans le diocèse de Poitiers de Mgr de Caussade à Mgr de Bouillé (1750-1840), La culture paysanne (1730-1830), Colloque du Centre d’Histoire culturelle et religieuse (24-25-26 mai 1993), Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1993, p.489-498.

17 Voir le jugement fort sévère d’Aymer de la Chevalerie dans L’épiscopat français depuis le Concordat jusqu’à la Séparation (1802-1905), Paris, 1907. Consultable en tiré à part.

18 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1842.

19 Moussac (marquis de), Un prêtre d’autrefois, l’abbé de Moussac, vicaire général de Poitiers, 1753-1822, Poitiers, 1911. Quelque peu hagiographique.

20 Arch. dép. Vienne, 5 V 1. Lettre du 27 messidor An XV (15 août 1807) adressée aux sous préfets.

21 Jules Richard, Histoire du département des Deux-Sèvres sous les règnes de Louis XVIII et Charles X, Saint-Maixent, 1844, p. 127.

22 La semaine Liturgique, 1882, p. 295. Jusqu’en 1818, il n’y a eu que deux prêtres dans le doyenné.

23 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1823.

24 Arch. dioc. Poit., F 1-4 et Registre des ordinations, incorporations et excorporations, 1808-1827.

25 J-M Béduchaud, Le clergé du diocèse de Poitiers. Les évêques et prêtres morts depuis le Concordat, Poitiers, 1906.

26 Arch. dioc. Poitiers, E 1-2, MAN 1823, 1830, 1836, 1841 1 et 2, 1842. Documents imprimés sur les quêtes, parfois en double mais aussi quelques lacunes. En outre, Aigonnay et Beaussais, mentionnées vacantes en 1816, n’apparaissent plus dans les tableaux suivants.

27 Arch. dioc. Poit., X 3-4.

28 Arch. dép. Vienne, 1 V 104. Circulaire du 5 octobre 1821.

29 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1823.

30 Ibidem, MAN 1823. Pastorale du 5 octobre 1821.