religion civile

 

L'investiture – inauguration– du 44e Président des États-Unis, la 56e de la série depuis celle de Georges Washington, a été très largement médiatisée. L'avènement pour la première fois, d'un afro-américain à la tête de la première puissance mondiale, le méritait bien. Par contre, au-delà de l'obamania réelle dans notre pays, bon nombre de Français, très habitués à la laïcité de l'État depuis la loi de 1905, ont été surpris par la forte présence du religieux tout au long des cérémonies officielles . Ce que certains pensaient devoir être attribué à des particularités religieuses d'un Georges Bush, born again1 fervent, relève t-il finalement du système américain lui-même ? Les États-Unis ne seraient-ils pas un État laïque ?

1-Afin d'y voir plus clair, au-delà des apparences troublantes, commençons par regarder les faits « incriminés » .

  • Le discours du nouveau Président, à la fois grave et solennel, est très empreint de nombreuses références religieuses. Comme à chaque investiture, le serment est effectué sur une Bible ( ici celle d'Abraham Lincoln de 1861, de manière très symbolique) . Notons bien que la Bible était fermée, ce qui est très important pour notre propos, nous le verrons, contrairement à la dernière investiture de Georges Bush où le livre était ouvert. Citons entre autres, ce passage du discours d'Obama: « Pour  reprendre les mots de la Bible…le temps est venu de réaffirmer…cette noble idée transmise de génération en génération : la promesse de Dieu que nous sommes tous égaux, tous libres et que nous méritons tous la chance de prétendre à une pleine mesure de bonheur ».
  • La cérémonie a été préalablement ouverte par la prière du pasteur Richard Warren2, puis elle fut close par le sermon du révérend Joseph Lowery. Joseph Lowery, pasteur à la retraite depuis 1992 a prononcé son dernier sermon public en 2006 lors des obsèques de la veuve du pasteur King . Le choix d'Obama est donc hautement symbolique, Lowery est un vétéran du mouvement des droits civiques et ancien compagnon de combat du pasteur Martin Luther King.
  • Le lendemain matin, le mercredi 21 janvier, le nouveau Président, accompagné de son épouse Michelle et de nombreuses personnalités politiques, ont assisté à une cérémonie religieuse officielle en la cathédrale nationale de Washington3. L'office a été célébré pour la première fois par une femme, le pasteur Sharon Watkins de l'Église des disciples du Christ .

2- Le caractère religieux de cette investiture n'est nullement une nouveauté, mais, au contraire, il obéit à une tradition qui remonte aux origines du pays. Est-ce à dire que nous avons là une confusion des registres politique et religieux? Qu'en est-il ?

Les États-Unis sont un pays laïque, mais à leur manière . En effet, contrairement à la Déclaration d'indépendance qui fait référence à Dieu créateur de l'Univers, et à la Déclaration des Droits ( 1776) qui, elle, évoque un Être Suprême, la Constitution Fédérale de 1787 est parfaitement laïque, voire même étonnamment laïque pour cette époque . Avec les États-Unis, nous avons le premier État laïque de l'histoire moderne . La reconnaissance de l'autonomie de l'individu, issue de la philosophie des lumières, entraine la liberté absolue de croire ou de ne pas croire. La condition d'exercice de cette liberté est la neutralité de l'État qui s'abstient de propager un dogme religieux quelconque, d'aider les Églises ou d'utiliser une religion comme instrument de sa politique. Il y a bien séparation des sphères de l'État et des religions.

Par contre, n'oublions pas que ce pays constitué de migrants d'horizons culturels et religieux différents, nécessitait un lien fort pour créer un peuple, une nation. La devise nationale, E Pluribus Unum, empruntée à Virgile ( De plusieurs, un seul!) montre bien le souci pour cette nation ethniquement multiculturelle et religieusement plurielle, de se construire de façon unitaire .

Ainsi, s'est crée une religion civile ( Civil Religion) constituée d'un ensemble de valeurs, de rites quasi sacralisés qui permettent ce « vivre ensemble » comme nous dirions en France . Cette religion civile a son calendrier où les temps forts sont Thanksgiving4, le Memorial Day, le National Day of Prayer.. et tous les quatre ans, l'Inauguration, la cérémonie d'investiture présidentielle.

Le Dieu des discours présidentiels n'est pas exactement le Dieu de telle ou telle confession chrétienne, ce qui serait contraire à l'esprit laïque de la Constitution, c'est le Dieu abstrait de cette religion civile. Ce dernier n'est pas le Dieu d'amour des chrétiens, c'est le Dieu de l'Ordre et de la vocation morale de la nation américaine. Certes, rituels et citations textuelles sont largement puisés à l'héritage judéo-chrétien, mais vidés de toutes références confessionnelles. Cette religion civile a pour objet d'unir, aussi, elle ne peut donc en aucun cas adopter un contenu théologique particulier . Le Président lors de l'Inauguration, prête serment sur une Bible fermée . Ouverte, cela aurait le sens d'une interprétation particulière, confessionnelle . Ce Dieu de la religion civile est culturellement situé, mais non défini volontairement sur le plan confessionnel . Chaque confession peut s'y retrouver, aucune n'est privilégiée . C'est donc bien un outil majeur du vivre ensemble .

Au fondement de tout cela, il y a cette conviction largement partagée de l'existence d'une transcendance méta-confessionnelle, d'un Dieu, sorte d'Être Suprême auquel tout Président doit se référer . Cette transcendance dépasse le principe de souveraineté populaire reconnue par la Constitution américaine . Le Président Kennedy lui-même qui insistait beaucoup sur la laïcité de l'État aimait à rappeler que « les droits de l'homme ne viennent pas de la générosité de l'État mais de la main de Dieu ».

L'omniprésence du drapeau américain est non seulement un indicateur de la fierté nationale, c'est aussi le signe d'une exigence missionnaire voire même messianique d'une Amérique qui se conçoit comme le pays élu par Dieu comme jadis se pensait le peuple hébreu. C'est le thème classique de la Destinée Manifeste5 du pays.

3- Tout ce rituel d'investiture suit donc des règles codifiées par la tradition, et cela indépendamment des options religieuses de la personne même du Président .

Chacun se souvient du ton donné lors des deux mandats de Georges Bush, par lui-même , born again de confession méthodiste, très engagé religieusement, par son entourage sous l'influence des néo-conservateurs ( Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld), personnages sans appartenance confessionnelle précise mais passés maitre dans l'utilisation de la rhétorique biblique au service de leur politique .

Barack Obama n'a pas le même positionnement, même si lui aussi est chrétien, d'obédience protestante ( et non musulman comme 20 % des Américains le croyaient encore à la veille des élections ). Lors de sa campagne électorale , il a rompu avec le sulfureux pasteur noir Jeremiah Wright qui tenait des propos inacceptables pour un futur Président. Selon J. Wright, l'Amérique méritait bien le châtiment du 11 septembre en raison du mauvais traitement infligé aux noirs pendant longtemps, « Que Dieu maudisse l'Amérique » lança-t-il en tribune  ! Obama qualifia ces propos « d'incendiaires et d'épouvantables ». Depuis cette séparation, Obama est devenu une sorte de SDF religieusement parlant, selon une formule utilisée par Sébastien Fath, un spécialiste de ces questions . SDF , « Sans Dénomination Fixe », signifie qu'Obama est devenu un chrétien sans rattachement confessionnel officiel . Les Américains changent assez facilement de religion, ou plus exactement de confession . Il y a dans ce domaine religieux, comme dans d'autres, une mobilité caractéristique du pays . Georges Bush qui est né d'un père épiscopalien et d'une mère presbytérienne, est devenu méthodiste suite à son mariage. Son véritable changement de vie date de sa « conversion » comme born again.

Obama, lui, affirme avoir toujours été un chrétien .Le père(1936-1982) d'Obama d'origine kenyane, était musulman, or en islam, la religion est transmise à l'enfant par le père. Ses prénoms, Barack et Hussein, en témoignent .En février 2008, Obama déclara: «Je n'ai jamais été un Musulman. … à part mon nom et le fait d'avoir vécu dans une population musulmane pendant quatre ans étant enfant – en Indonésie de 1967 à 1971- , je n'ai que très peu de lien avec la religion islamique.» Sa mère, Stanley Ann Dunham (1942-1995) bien que née dans une famille américaine chrétienne était plutôt agnostique .

Sébastien Fath s'interroge sur une nouvelle appartenance confessionnelle plausible pour Obama. Le couple présidentiel a assisté, une semaine avant l'investiture, à un culte protestant de l'Église baptiste de la 19e rue à Washington, église à majorité afro-américaine qui remonte à 1802. Les baptistes représentent aux États-Unis la principale famille protestante .

Même si la prière d'ouverture de la cérémonie d'investiture a été faite par un pasteur évangélique anti-avortement, l'une des premières mesures du nouveau Président a bel et bien été cette volonté de tourner la page Bush sur la question de l'avortement. Cette décision est conforme aux promesses électorales faites, correspond aux souhaits d'une grande partie de la population mais met de fait l'Église catholique américaine en porte à faux sur ce dossier sensible .

On l'aura compris, au-delà d'orientations politiques différentes , les constantes de la tradition, de cette religion civile américaine, marquent fortement les rituels officiels américains. L'État est bien laïque, mais cette laïcité américaine prend des chemins bien différents des nôtres, que nous avons tort de concevoir parfois comme universels.

Aux États-Unis, les Églises et l'État sont bien séparés, cela ne doit pas faire l'ombre d'un doute, mais la religion et la politique ne le sont pas . La religion en question est bien entendu cette religion civile, expression symbolique de l'appareil d'État.

Lectures conseillées:

Fath Sébastien, Dieu bénisse l'Amérique : la religion de la Maison-Blanche, Seuil, 283p., 2004

Bernard Christian, « Religion et politique aux Etats-Unis », in  D'Osiris à 1905 et au-delà, éléments pour enseigner le fait religieux , pp. 139 à 152, Publication du Crdp de Poitiers, nov. 2005.

Christian Bernard

1Le born again christian, le chrétien né à nouveau : l'expression fait référence à l'Évangile selon Jean ( III; 1-13) où Jésus annonce à Nicodème la nécessité de naître à nouveau – naître à l'esprit-, pour accéder au Royaume de Dieu ; L'expression Born again désigne de fait une conversion réelle à la religion chrétienne manifestée par un changement de style de vie .

2Richard Warren dit Rick né en 1954, est une figure importante du groupe des Baptistes du sud des États-Unis où ses sermons attirent les foules dans son église de Saddleback Church, qu'il a fondée à Lake Forest en Californie Ce choix opéré par Obama a suscité la colère de la communauté homosexuelle américaine et les défenseurs des droits civiques qui ont soutenu son élection . En effet, le pasteur Warren dans un ouvrage récent, véritable best seller a qualifié le mariage gay d' « équivalent moral du mariage entre frères et sœurs », et l'avortement d' « holocauste ».

3A cette cérémonie assistait des personnalités religieuses de diverses obédiences : juive, musulmane, hindoue..L'un des rabbins présents, le rabbin orthodoxe Haskel Lookstein, a été vertement critiqué par le Rabbinical Council of America (RCA) pour avoir participé à cet Office National de Prière (National Prayer Office). Le RCA souligne que la loi juive interdit aux Juifs de prier dans une église. Pour sa défense, le rabbin Haskel Lookstein a expliqué qu'il était à ses yeux nécessaire de représenter la communauté juive orthodoxe à un tel événement historique qui comprenaient des représentants réformistes et conservateurs .

4Véritable fête nationale américaine, le dernier jeudi du mois de novembre, où l'on remercie Dieu par des prières, d'avoir donné cette belle terre américaine .

5Manifest Destiny : créé par le journaliste John O'Sullivan lors de l'annexion du Texas en 1848, ce concept de « Destinée Manifeste », solidement ancré dans la conscience collective américaine exprime l'idée d'une mission civilisatrice du pays voulue par Dieu et justifiée par l'exemplarité du modèle américain fondé à la fois sur la démocratie libérale et sur la foi chrétienne.

 

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ? article précédent : le christianisme au japon

 

 

Assez peu présent dans les ouvrages généraux consacrés aux grandes religions [], le shintoïsme est méconnu de la grande majorité des Français, alors que les clichés abondent sur certaines pratiques du bouddhisme zen japonais. Peu d’ouvrages en français sur le shintô vite qualifié d’animisme, voire de religion première selon la nouvelle appellation [] Avec plus de cent millions d’adeptes selon les statistiques religieuses japonaises officielles, le shintoïsme n’est donc pas la pratique d’une petite minorité archaïque, mais est bel et bien inscrit au cœur de la vie quotidienne de ce pays. Alors qu’il est usuel de reprendre la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante pour rendre compte de l’essor du capitalisme anglo-saxon, personne ou presque ne s’étonne que la seconde puissance économique mondiale puisse être le fait d’animistes ! Avec tout ce que ce terme véhicule de péjoratif dans la pensée occidentale .

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ?

1- Il apparaît bien difficile de rendre compte de ce que représente le shintoïsme au Japon , et de l’exprimer avec des concepts, des catégories de pensée qui nous sont propres et bien souvent inadaptées au sujet étudié.

a- Le shintoïsme est-il, comme on le prétend souvent, la religion nationale japonaise ? Est-il même une religion ? Ce concept de religion, que le christianisme a élaboré pour se dire lui-même à l’époque de Constantin [] , est d’introduction récente au Japon. Le mot shûkyô 宗教qui traduit notre mot religion, n’apparait qu’à l’époque Meïji 明治( 1868- 1912) sans pour autant refléter vraiment la réalité japonaise, le shintô神道 . Le choc de la rencontre d’alors , avec la civilisation occidentale, contraint le Japon à utiliser cette notion de religion car toute civilisation se doit d’en posséder une comme cœur identitaire. Le contexte nouveau déboucha sur une situation inédite, le Japon se retrouva avec deux religions traditionnelles, souvent pratiquées par les mêmes personnes : le shintoïsme dont les empereurs Meïji ont voulu faire le véritable système natif et identitaire national, et le bouddhisme, la religion venue de l’étranger, de la Chine中国 et de Corée韓国. Dans nos catégories de pensée, le shintoïsme avec ses milliers de divinités ( les kami 神), nous apparaît comme un polythéisme dénué de tout dogme, de toute foi, de toute théologie construite… nous sommes loin du contenu classique de ce que nous appelons religion .

b- Contrairement à ce qui est souvent affirmé un peu trop rapidement, le shintoïsme n’est pas la religion traditionnelle du Japon. Si certains noms de divinités remontent en effet à la nuit des temps, cela n’implique pas forcement l’existence d’une religion au sens d’un système institué. Le mot shintô qui n’apparait pour la première fois qu’en 720 dans les Annales du Japon (Nihon Shoki日本書紀 ) pour qualifier la vénération des divinités, ne renvoie aucunement à une religion organisée. Cette époque de vénération des kami est parfois abusivement qualifiée de shintô ancien au lieu de « culte des divinités ».

C’est l’arrivée du bouddhisme au Japon à partir de 522 qui vint bouleverser la donne par un double effet :

  • d’amalgame entre des pratiques anciennes et les nouveautés venues de Chine et de Corée.
  • de réaction de défense nationaliste des éléments disparates du culte des divinités, qui s’organisa progressivement en un système qui prit le nom de shintô : la voie des dieux. Cela n’est net qu’à partir du XIIIe siècle seulement.

L’expression shintô, d’origine chinoise, est constituée de deux idéogrammes : shin qui désigne la divinité et dao (écrit et prononcé tô) pour dire la voie, le chemin vers. Littéralement, le shintô est le chemin vers les divinités . Les Japonais utilisent également l’expression Kami-no-michi 神の道pour désigner cette voie vers les divinités . Le concept est donc chinois, c’est le même que dans taoïsme, l’autre voie . Historiquement, il n’y a de shintoïsme qu’après l’introduction du bouddhisme au Japon, c’est-à-dire, à l’époque médiévale. Pour être encore plus précis, ce n’est qu’à l’époque d’Edo (1603-1867), c’est-à-dire la période juste avant celle du Meïji, que le shintô s’érige vraiment en système religieux autonome.

La grande faiblesse du shintô face au bouddhisme fut pendant longtemps son mutisme sur l’au-delà. Pour y remédier, fut élaborée début XXe siècle avec Hirata Atsutani, une cérémonie spécifique – le shinsôsai-. Les habitudes étant prises, la plupart des Japonais préfèrent le rituel bouddhique pour leurs cérémonies funéraires, et cela est toujours le cas de nos jours .

2- Le shintoïsme est-il un animisme ?

a- La tentation est de répondre par l’affirmatif, et cela pour au moins deux bonnes raisons :

  • De nombreux objets naturels, tel arbre, tel rocher, tel site …, sont vénérés au point d’affirmer qu’il existe un véritable culte de la nature. Parmi les clichés assez connus, retenons cette étonnante cordelette de pailles de riz tressées qui sépare, tel arbre ou tel rocher, du monde profane. L’arbre vénérable en question ne se nomme t-il pas en japonais, l’arbre des dieux- shinmoku- ? C’est un peu comme l’arbre aux fées des forêts enchantées de notre occident .
  • Des écrivains japonais eux-mêmes ont utilisé ce terme d’animisme ( animisumu) pour bien signifier à l’Occident, que le Japon des années 60 et 70 avait retrouvé, grâce au miracle économique d’alors, toute sa fierté nationale et pouvait de ce fait, dire ainsi sa spécificité dont il n’avait plus à avoir honte . Ainsi, le shintô, la voie des dieux, installé au centre du processus identitaire japonais, se pose comme un animisme face aux religions des autres, des étrangers. Cette appellation est donc une façon de cultiver sa différence .

b-Seule une analyse plus fine peut nous amener à nous interroger sur la réelle pertinence de cette étiquette d’animisme .

  • Certes, les éléments naturels les plus souvent divinisés sont ceux dont l’homme a le plus besoin dans le quotidien, comme l’eau (penser aux rizières bien sûr), le soleil, le feu…, mais on ne peut réduire le shintô à ce seul aspect des choses, car, de fait, les trois divinités les plus célébrées dans les sanctuaires shintô ne sont pas issues de la nature . Il s’agit de :
    • Hachiman Dai-Myôjin, kami très populaire vénéré dans près de 25000 sanctuaires, honoré en fait comme un bodhisattva.
    • Inari, à l’origine dieu de la croissance du riz, tantôt masculin tantôt féminin, ce kami devint tellement populaire qu’il est le protecteur de très nombreux groupes, aussi disparates, que les commerçants, pompiers ou prostituées .. Divinité polyvalente qui emprunte autant au bouddhisme qu’au shintoïsme . Son messager, ou elle-même parfois, est représenté par un renard., C’est la divinité syncrétique par excellence. Inari Tenjin, l’un des rares hommes anciens divinisé, patron des lettrés .
  • Le concept d’animisumu qui « correspond à une vision assez angélique d’un Japon où régnerait le respect de la nature  [] », ne correspond pas exactement à ce que nous entendons par animisme. Au XIXe siècle, nous, occidentaux colonisateurs, avons classé les religions du monde, de sorte que l’animisme ne représentait que le tout premier degré d’une hiérarchie dont le sommet était occupé par les religions révélées et in fine par le christianisme. L’animisme était donc perçu comme une croyance encore primitive. A l’opposé, de nombreux anthropologues contemporains reconsidèrent l’animisme et le positionnent comme une façon particulière de voir le monde, présente à toute époque, sans aucun jugement de valeur. Ainsi conçu, l’animisme serait un mode de perception du réel où la nature est régie par des esprits analogues à la volonté humaine. La croyance, pour employer ce terme usuel, n’est pas ici article de foi ou de dogme, mais relève de l’expérience vécue . Il ne saurait non plus y avoir de transcendance .

Ainsi donc, si indéniablement dans les origines lointaines du shintoïsme, il y eut un apport animiste et chamanique venu des régions de l’Altaï par exemple, sa constitution en un système autonome résulte de syncrétismes complexes. Le shintô actuel ne peut se réduire à une catégorie convenue d’animisme, de culte de la nature, voire de culte des ancêtres . Il est en fait multiforme, spécifique au Japon, inclassable dans nos catégories que l’on voudrait universelles. La déesse Ianari est un bel exemple de ce syncrétisme .

3- Comment dans le Japon actuel est vécue cette voie vers les dieux ? On peut s’étonner, a priori, de la vitalité du shintô dans ce Japon contemporain, où le shopping débridé semble bien cacher un mal-être spirituel profond.

a- Pour tenter de comprendre, revenons un instant sur les récents traumatismes subis par le Japon .

L’époque Meïji fut celle de la rencontre brutale avec l’Occident dominateur. Le Japon comprit alors qu’il lui fallait réagir et se hisser au même plan que l’Occident s’il ne voulait pas subir le sort des autres pays d’Asie. Le choix fut fait par l’empereur d’un Shintô d’État, d’un système officiel où ces vieilles traditions seraient contraintes de soutenir la nouvelle politique du pays. Le nouvel État-Nation se servit du shintô comme d ’une religion civile. L’empereur présenté comme le descendant de la déesse soleil fit du Japon un pays divin . Que l’on se remémore la farouche résistance des soldats japonais [] lors de la défense de leur sol sacré en 1945 !, Pour la première fois, l’empereur est l’objet d’un culte dans des sanctuaires desservis alors par des fonctionnaires. Le shintô d’État est au cœur de la politique nationaliste de l’entre deux guerres.

Dès le mois de décembre 1945, le vainqueur américain mit fin à ce shintô officiel qui « innervait toute la nation via l’école et l’institution familiale [] » . La constitution de 1947 installa une séparation de la religion et de l’État. Le shintô traditionnel redevenu simple religion se réorganisa en février 46 sous forme d’une fédération, l’Association des sanctuaires shintô – Jinja honchô-. Les Américains, qui dans un premier temps pensèrent interdire le shintô afin de le punir de son soutien à l’impérialisme nippon, optèrent finalement pour une politique de liberté religieuse, et surtout pour une attitude qui n’affaiblirait pas le système impérial, seul garant de la cohésion nationale. L’empereur , d’ailleurs, ne fut pas inquiété par le tribunal allié. []

b-Le Japon contemporain demeure fortement marqué par cette époque du shintô officiel .
- De nombreuses habitudes perdurent au-delà du texte constitutionnel de séparation religion-État . Il en est ainsi d’un sujet fâcheux, mais toujours d’actualité : de nombreuses personnalités politiques japonaises, ont l’habitude depuis la fin de la guerre, d’aller se recueillir officiellement au sanctuaire de Yesukuni au nord de Tokyo, sur les stèles des soldats morts pour l’empereur lors de la seconde guerre mondiale . Or, parmi les morts pour la patrie, figurent de nombreux criminels de guerre exécutés suite à une condamnation par un tribunal américain de Tokyo. Tous ces soldats morts au combat ont été divinisés selon une pratique récente créée seulement au Meïji.
- De nombreuses pratiques actuelles du shintô sont les héritières directes du shintô officiel d’avant guerre . Ce shintô national apparaît de plus en plus comme la spécificité identitaire du pays . Par ces temps de crise actuels, l’accentuation d’une certaine xénophobie ne peut que renforcer cette tendance nationaliste . Ce shintô nationaliste, qui consiste en une vénération de la terre du Japon et de ses héros, est un peu l’équivalent aux USA du patriotisme exprimé religieusement lors de journées comme l’Independance day ou le Memorial Day .
- Ce mouvement converge également avec la nécessité récente d’apparaitre comme le pays de l’écologie, de l’harmonie avec la nature, par contraste avec d’autres pays encore largement indifférents à cette question environnementale .

c- Quelles sont les pratiques shintô actuelles les plus caractéristiques ?

Pour la grande majorité de la population, le regain actuel de pratiques shintô s’exprime essentiellement par une fréquentation soutenue des sanctuaires, petits et grands, au rythme du calendrier festif et selon les besoins personnels . Un dicton populaire affirme que l’on « sollicite les dieux uniquement en cas de difficultés » (En japonais : komattatoki kamidanomi困った時神頼み ).
- *Ces dieux, qui sont-ils exactement ? La réalité du mot Kami est difficile à rendre en français . Il s’agit d’énergies, d’esprits, de forces supérieures à l’homme . Sont déclarées kami, les forces naturelles, comme le vent, l’eau, mais aussi, tout ce qui semble mystérieux, redoutable, la mer, la montagne, le volcan, les rochers, le bois … on prétend qu’il existe huit millions de kami ! Rappelons que le chiffre huit, dans la mythologie japonaise, est symbole de la multitude . Dans la vie courante, ce sont surtout les forces tutélaires du lieu où l’on vit qui sont vénérées, dans des temples de quartiers, voire de magasins ou d’usine . Si certains clans japonais prétendent descendre d’un ancêtre kami, donc d’un humain divinisé, il ne s’agit pas pour autant d’un culte des ancêtres car tout ancêtre n’est pas forcement un kami . Il n’y a pas de divinité suprême comme dans les mythologies gréco-romaines, le ciel, contrairement à la Chine voisine, n’est pas une divinité. Certes, les kami qui sont censés résider dans le ciel, descendent régulièrement sur la terre nipponne pour rendre visite aux sanctuaires. Le kami n’est ni bon ni mauvais, mais il peut néanmoins devenir irascible ! De fait, il inspire un sentiment de crainte respectueuse . Le plus souvent, on le prie pour obtenir la réalisation d’un souhait . A cette occasion, l’on prend soin de lui présenter une offrande en frappant dans ses mains pour attirer son attention, car le kami n’est pas omniprésent .
- *Que sont les lieux de culte shintô ?

A l’origine, dans le cadre d’une civilisation rurale, le lieu de culte n’était qu’un simple espace carré délimité par des piquets de bambou entre lesquels on tendait des cordelettes de pailles de riz tressées . A l’intérieur de cet espace ainsi sacralisé, le kami était censé résider, soit dans un arbre, soit dans un rocher …

Actuellement encore, le sanctuaire shintô est délimité par une enceinte que l’on franchit par un portique ( un tori) []. constitué de deux piliers verticaux surmontés de deux poutres horizontales. Le sanctuaire est ouvert à tous, le tori n’est nullement une fermeture, même s’il assume la fonction symbolique d’une séparation entre espaces sacré et profane . Parfois le tori sert d’ex-voto offert par une famille reconnaissante et, dans ce cas, on peut avoir une série impressionnante de milliers de torii formant ainsi une sorte d’ allée couverte. Une fois le tori franchi, le chemin qui mène au sanctuaire évite d’être trop direct, on préfère des zig-zag [] ou des escaliers, car le chemin du pèlerin doit être marqué par l’effort . A la campagne comme en ville, ces silhouettes de torii se voient de loin, marquent le paysage, comme les clochers d’églises dans nos paysages occidentaux .

Le sanctuaire est surveillé par des gardiens, les komainu 狛犬, sorte de monstres de pierre ressemblant le plus souvent à des lions . Les statuettes d’animaux sont fréquentes, l’animal le plus courant est le renard Inari, divinité liée au riz. Inari 稲荷 est vénéré non seulement par des riziculteurs mais également par le grand public soucieux de réaliser de bonnes affaires .

Les antiques cordelettes de pailles de riz tressées sont toujours présentes ( les shimenawa), suspendues à un portique, ou à un arbre kami. Les quatre bandelettes de papier blanc accrochées à ces cordelettes symbolisent la purification, la sacralisation du lieu . Le sanctuaire à proprement parler sert principalement à abriter le kami du lieu, les fidèles ne pénètrent pas dans le « saint des saints », le honden 本殿. Les 79070 sanctuaires shintô recensés dans la très puissante Association des sanctuaires shintô, la plus importante organisation religieuse du Japon, reçoivent quotidiennement un flot ininterrompu de fidèles venus formuler des vœux les plus divers, de la réussite à un examen à celle des affaires financières ou commerciales. Les Japonais prient en déposant des tablettes sur des autels. On écrit son vœu sur une tablette achetée sur place et on la place, par exemple, dans un arbre, avec de nombreuses autres, pour être exaucé. Des amulettes, également achetées au sanctuaire (les omikuji御神籤 ) vous prédisent votre avenir. Des amulettes se rencontrent également hors des sanctuaires, dans une vitrine de magasin , dans le train …

Certains moments de l’année, comme le premier de l’an, sont également l’occasion de grands rassemblements pour une première visite. C’est par exemple le cas en plein Tokyo dans la petite forêt qui entoure le sanctuaire Meiji, ou encore du monastère Sensôji situé dans le quartier populaire d’Asakusa.. On adresse au kami local le vœu d’une année heureuse et réussie .Tous les événements joyeux de la vie des Japonais, de la naissance au mariage, passent par ces sanctuaires shintô. Le shintô qui ne connait pas de dogmes, de spéculations sur l’au-delà, se résume en une série de rituels où l’essentiel consiste à réaliser une harmonie entre l’homme et les forces environnantes. Cette harmonie est conçue comme une pureté intérieure et extérieure : l’entrée dans un sanctuaire est précédée d’un geste de purification avec de l’eau, les bains tiennent une grande place dans la vie quotidienne des Japonais . Lors des grandes cérémonies nationales, des processions festives sont organisée, les matsuri,x 祭り, [] au cours desquelles chacun exprime simplement ce bonheur d’être. Le parc et les jardins du sanctuaire sont le lieu de promenade privilégié des familles le dimanche.

  • La cérémonie du mariage . Elle peut se dérouler indifféremment selon des rites religieux différents : shintô, bouddhiste ou chrétien, cela indépendamment de la « religion » des mariés .( Pour le mariage chrétien , voir l’article sur le christianisme au Japon ). La cérémonie la plus populaire est celle qui relève du shintô. La célébration menée par un prêtre shintô se déroule dans une pièce spéciale – dans les grands temples- , elle commence par un rituel de purification reçu par les membres des deux familles assis de part et d’autre d’une longue table, tandis que les futurs mariés se tiennent au centre de la pièce, dos à dos . Le prêtre annonce le mariage au kami et des coupes de saké sont échangées comme serment de mariage. Ce rituel central, San-San-ku-do ( littéralement trois fois trois) est le moment fort de la cérémonie . Après lecture par le célébrant du serment de leur union, les mariés offrent au kami des branches de sakaki, s’inclinent par deux fois, frappent dans leurs mains pour attirer l’attention de la divinité, saluent une dernière fois et retournent à leur place, cette fois face à face . A son tour, l’assemblée boit le saké en trois fois, le prêtre félicite les nouveaux mariés, chacun s’incline et sort . La cérémonie est terminée .
    - Pour visionner quelques photos de la cérémonie de mariage ainsi que d’autres faits liés au shintô, voir le site internet http://jacques.prevost.free.fr/cahi…

Nous mesurons ici la part dévolue au shintô, celle qui consiste à s’occuper de la gestion des problèmes de ce bas-monde : récolte, richesse, santé … Ce créneau d’activités, si l’on peut s’exprimer ainsi, lui a été laissé par le bouddhisme qui n’a pas souhaité, ou n’a pas pu, supplanter cette influence populaire solidement enracinée des kami. Shintoïsme et bouddhisme vivent en fait dans une grande symbiose, à tel point que la plupart des fidèles ne savent plus très bien si leur offrande et prière s’adresse à tel kami ou à tel bodhisattva . Peu importe au fidèle, l’essentiel est de faire vivre des coutumes que l’on croit toutes ancestrales ( alors que certaines ne datent que du Meiji). Pour beaucoup de Japonais, ces rituels ne relèvent pas du religieux mais seulement de la tradition au sens large . Une tradition qui innerve tous les aspects de la vie quotidienne, des rituels de combats de sumo, au théâtre Nô où sont représentées des légendes épiques d’inspiration shintô. Il n’est pas rare de voir un prêtre shintô venir « bénir » telle usine ou tel chantier dans un quartier en plein centre ville. Ce shintô très populaire est un bon marqueur de paysage comme d’identité . Dans le sumo, les rites sont largement aussi importants que le sport lui-même. L’arbitre, vêtu comme un prêtre shintô (grande robe blanche et mitre noire) veille à ce que les lutteurs jettent bien la poignée de sel qui va purifier l’arène et se balancent d’un pied sur l’autre pour écarter les forces maléfiques .

La pratique du shintô, on l’aura compris, ne résulte pas d’une démarche de choix individuel, mais simplement d’une participation à la culture traditionnelle et identitaire du pays . La composante nationaliste n’est jamais loin .

Face à un interlocuteur occidental, le Japonais est surpris d’apprendre que nous classons le shintô dans le registre du religieux, il s’étonne de notre étonnement à l’égard de pratiques que nous jugeons superstitieuses, il ne répondra pas à notre demande d’explication rationnelle, tout simplement parce que cette question du pourquoi lui semble incongrue, l’essentiel étant de pratiquer …. parce qu’il en a l’habitude ! L’indifférence religieuse est une caractéristique importante de l’actuelle société japonaise, les pratiques shintô relèvent donc bien essentiellement de la tradition. Le passé récent du shintoïsme permet en partie de comprendre pourquoi il est difficile de considérer cette voie vers les dieux comme une religion . Au temps Meiji, le système du shintô d’État ( Kokka shintô国家神道 ) exclut le shintô de la liste des religions, au mépris de la liberté religieuse inscrite dans la constitution . Le culte des divinités fut érigé en devoir civil obligatoire . Ainsi, contrairement au bouddhisme devenu religion, le shintoïsme ne le devint qu’en 1946. L’habitude était prise de le percevoir sur un autre mode.

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Christian BERNARD


] C’est le cas par exemple de l’ouvrage récent, fort intéressant par ailleurs, de Jean-Christophe ATTIAS et d’Esther BENBASSA intitulé « des cultures et des dieux » chez Fayard, Or, précisément ce pays au multiples dieux et à la culture bien spécifique est bizarrement absent du chapitre sur les religions d’Asie.

[] Par un curieux hasard, la Maison de la culture du Japon à Paris, quai Branly, se trouve à deux pas du tout nouveau Musée des arts premiers.

[] C’est tout le travail original de Maurice SACHOT, L’invention du christ, genèse d’une religion, éditions Odile Jacob, 250 p., 1997

[] MACE François, le « shinto », une religion première au XXIe siècle ? Revue Sciences Humaines, Grands Dossiers n° 5 « Aux origines des religions », déc.2006-janvier-février 2007

[] Le mot kamikaze ( ou l’on retrouve ce terme de kami – littéralement « vent divin » désigne primitivement des vents considérés comme divins, car, en 1274 et 1281, ils détruisirent les flottes coréano-mongoles et ainsi sauvèrent le Japon d’une invasion étrangère. Tout naturellement en 1944, face au manque d’avions, les pilotes-suicides (2000) prirent-ils ce nom de kamikaze.

[] BERTHON Jean-Pierre, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSSOU, Fayard, 608 p., 2007, p. 394.

[] L’Empereur Hirohito s’exprima à la radio pour la première fois le 14 aout 1945 pour annoncer la fin de la guerre de sa défaite. Ce discours, enregistré la veille sur phonographe dans une langue archaïque, celle de la cour, difficilement compréhensible par le peuple japonais, est connu sous le nom de Gyokuon-hoso. ( ce qui signifie : bijou de voix radiophonique) . Le discours est disponible sur internet, notamment sur YouTube.com. Même si l’on ne comprend pas , il est émouvant d’entendre cette voix , celle d’un empereur considéré comme un dieu . C’est d’ailleurs, au cours d’un autre discours radiodiffusé, celui du 1er janvier 1946, qu’ Hirohoto annonça qu’il renonçait à sa nature « de divinité à forme humaine ». Désormais, il n’était que le « symbole de l’État » par le bon vouloir des Américains

[] Le tori serait pour certains le symbole du perchoir du coq qui annonce le lever du soleil, coq se dit en effet tori, pour d’autres, le tori figure le kanji du ciel . Les torii sont souvent en bois peint de rouge ou d’orange et noir

[] En Chine, les esprits maléfiques sont réputés être incapables d’avancer dans un chemin en zig-zag

[] Les matsuri,( rites, festivités) qui ont lieu le plus souvent aux beaux jours sont des fêtes locales avec processions joyeuses de chars, danses dans les villages, Le caractère religieux (visite de sanctuaire, vénération de divinités..) n’est pas exclusif. C’est surtout l’occasion de passer de bons moments avec ses amis