puissance

 

  Malgré le ralentissement très net de son économie, l’année 2016 a commencé par une série de krachs boursiers préoccupants pour la Chine,  devenue la seconde puissance du monde, en attendant de devenir, un jour, la première.  L’Afrique, balkanisée en 54 pays, détient des ressources naturelles et humaines considérables. Elle s’est éloignée des « années perdues » des années 1980 et connait, depuis les années 2000, en beaucoup de ses contrées, une croissance vigoureuse (plus de 5% l’an) et une promesse d’avenir, d’ailleurs nécessaire pour un continent qui, en quelques décennies, va passer de un à deux milliards d’hommes.    

La Chine s’honore de connaître l’Afrique depuis longtemps, avec  les expéditions maritimes de l’amiral  Zheng He, de 1405 à 1431. Elle en recherche aujourd’hui  les traces au large du Kenya. Elle était présente à la conférence de Bandung de 1955, « réveil des peuples colonisés », qui fut suivi da quelques réalisations spectaculaires, telles la voie ferrée Tanzam, construite sur 1600 km entre 1973 et 1976 et permettant à la Zambie d’exporter son cuivre (métal rouge dont la Chine est grande consommatrice !) via le port tanzanien de Dar-es-Salam.

                Aujourd’hui, il est clair que l’action économique de la Chine sur le continent africain sert sa  diplomatie, car elle y a trouvé une importante réserve de voix à l’ONU, en particulier pour évincer  Taiwan. Il n’y a plus guère que le  Burkina Faso, Sao Tomé et le Swaziland pour reconnaître encore la « 23ème province chinoise » !

                La Chine a le génie des grands travaux (Grande Muraille et Grand Canal), tandis que l’Afrique dispose de ressources actuelles ou à venir considérables dans les domaines de l’énergie, des minerais, de la terre arable (dont elle dispose de la moitié des réserves mondiales), de la forêt et de la pêche. La donne est donc lumineuse : infrastructures contre fournitures, si bien que, pour ses besoins colossaux, la Chine, devenue l’usine du monde, est partout en Afrique. Ainsi en-est-il, en ce qui concerne le pétrole et le gaz, de ses partenariats, évolutifs avec le Nigéria, l’Angola, le Mozambique, l’Algérie, la Libye et le Soudan, ou, encore, pour les minerais, de ses collaborations avec l’Afrique du sud, la République Démocratique du Congo, Le Niger, le Zimbabwe et la  Zambie. C’est que l’Empire a d’énormes besoins en fer, en platine, en or, en cuivre, en coltan…. Il a, aussi, besoin de maïs, d’où la location de terres à Madagascar, par exemple. Le Gabon a dû restreindre les exportations de bois au profit de Pékin et bien des pays côtiers d’Afrique, comme le Sénégal, voient leur bassin maritime écumé par les puissants navires de pêche chinois.

                La pénétration économique chinoise en  Afrique s’est déroulée en trois phases : la quête de ressources, la construction d’infrastructures et de réseaux, l’implantation d’usines chinoises, enfin. Routes et autoroutes, voies ferrées, pipe-lines, téléphonie mobile, écoles et universités, dispensaires et hôpitaux, barrages, zones portuaires et aéroports, palais présidentiels, grande mosquée d’Alger, stades de football et, même, le siège de l’Union Africaine à Addis Abeba, construit par la Chine (voie ferrée reliant Djibouti à la côte atlantique rénovée par Pékin).

                Désormais, les grands groupes chinois construisent des usines, comme en Ethiopie qui dispose d’une main d’œuvre abondante  encore bien moins chère que la chinoise et de la matière première locale (le cuir) pour l’industrie de la chaussure. La production, à destination des marchés solvables de l’Occident (l’Europe en particulier) bénéficie ainsi deux fois de la mondialisation, car elle entre en franchise dans les pays de l’Union Européenne  en  vertu des dérogations accordées par Bruxelles aux pays les plus pauvres de la planète.

                Quelles sont les modes de fonctionnement de la Chine ?

                La Chine dispose de quatre mille milliards de dollars de réserves de change, qui viennent de passer à 3.400, ce qui est une somme colossale qu’il suffit de comparer aux 800 milliards de  dollars de la zone euro et aux 150  de la FED, la banque centrale américaine ! Sur ce fond sans aucun équivalent dans le monde, deux établissements bancaires d’état, l’Import Export Bank of China et la China Development Bank,   prêtent  aux entreprises chinoises, toujours dépendantes du pouvoir, ce qui leur confère une capacité à réaliser sans pareil. En quelque sorte,  La Chine prête à la Chine…

                Depuis 2000, le FOCAC, Forum sur la Coopération Africaine, organise et coordonne les partenariats sino-africains. Il se déroule tous les trois ans : en 2000 à Pékin, en 2003 à Addis Abeba, l’une de ses plus grandes manifestations  s’est déroulée en 2006 à Pékin où se sont réunis 48 grands responsables du continent africain et où  les promesses de la Chine furent colossales Cette réunion a été la plus grande manifestation diplomatique jamais organisée en Chine depuis 1949. En 2009, le forum reprend à Charm el-Cheikh, en Egypte, en 2012 à Pékin et en 2015 au Cap, en Afrique du Sud, de loin, le premier partenaire de Pékin sur le continent. A l’échelle du temps, la présence chinoise en Afrique est considérable Depuis sa fondation, la République Populaire de Chine a financé plus de mille projets, envoyé des milliers de médecins et accueilli sur son territoire plus de 20.000 étudiants africains afin de les former.

                 L’organisation même de l’économie chinoise qui pratique une sorte particulière de capitalisme autoritaire piloté par le Parti communiste fait que le vendeur, l’acheteur et le prêteur chinois sont le même ! De surcroît, le pays dispose de la plus grande diaspora du monde. Combien y-a-t-il de Chinois en Afrique ? Si la réponse est difficile, beaucoup d’observateurs estiment qu’ils sont  environ un million,  quand les Français ne seraient plus guère que 100.000…

                Quels sont les sujets de controverse sur  la présence chinoise en Afrique ?

                La Chine a réveillé l’Afrique qui, de continent au risque de l’oubli, est devenu un continent convoité et courtisé, qui peut s’appuyer sur le dynamisme des nouvelles classes moyennes africaines.  Il n’empêche, les sujets de controverse  sont très nombreux. Il y d’abord la question du principe de non-ingérence qui permet à Pékin de proposer une alternative par rapport à l’Occident, mais qui renforce de fait des régimes bien peu soucieux des droits de l’homme (Soudan ou Zimbabwe).

                 Si la politique des plans d’ajustement structurels du FMI peut être discutable, bien des pays africains ont, cependant, bénéficié de remises de dettes, alors que, au grand dam des capitales de l’ouest, l’aide chinoise peut aboutir à un nouvel endettement  d’un certain nombre de pays, car les contrats chinois sont loin d’être équitables. L’aide chinoise est une aide liée, commode dans un premier temps, mais, finalement, très onéreuse à terme. Si bien que certains pays comme le Niger, commencent à  remettre en cause certains contrats, parfois même, conseillés par des agences ou des ONG occidentales spécialisées. C’est que le rapport de force entre l’empire de taille XXL et chaque pays africain comme la RDC ou Madagascar est totalement déséquilibré. Dans ce dernier cas, on peut citer un contrat signé entre la Wuhan Iron and Steel Corporation, d’un montant de 6,7 milliards de dollars et  les autorités malgaches, alors que le PIB 2013 de la Grande Ile n’est que de 11, 2 milliards (Chine, 9181 milliards, soit 83 fois plus !)

                La corruption est fort répandue chez de nombreux interlocuteurs, tant du côté chinois que du côté africain. Ces excès criants génèrent, bien entendu, blocages, injustices et inégalités très néfastes à la confiance si nécessaire à la croissance véritable et au développement. Sur le plan économique, l’Afrique ne contribue qu’à la hauteur de 1% à la production industrielle mondiale. Elle est menacée par la « Maladie hollandaise » (connue au moment de la découverte et de l’exploitation du gaz de Groningue dans les années 1970), qui veut que l’essentiel des investissements aille  à la rente minière au détriment de tous les autres secteurs économiques d’un pays qui finit par s’appauvrir sans créer de nouveaux emplois.

                D’autres problèmes se posent encore, qui peuvent concerner la qualité de certaines infrastructures livrées par les entreprises de Pékin et qui semblent mal vieillir et trop vite. L’absence, de transferts de technologies est aussi un véritable problème, même si certains pays ne disposent pas encore d’un personnel  technique et scientifique en nombre pour les capter. Alors que l’on sait à quel point la Chine elle-même et les NPI du monde entier ont exigé ces transferts dans les transactions commerciales dans le contexte d’une concurrence impitoyable.

                La création d’emplois est au cœur de contentieux sensibles. Il est reproché à la Chine de faire venir en nombre ses propres ressortissants au détriment de la main d’œuvre locale, ou, encore, de mal considérer celle qui est embauchée, insuffisamment rémunérée, sans protection pour les tâches dangereuses et privée d’avantages sociaux. Les relations tendues entre l’encadrement chinois et la main d’œuvre indigène peuvent déboucher sur de graves incidents et même des grèves sévèrement réprimées. La dynamique commerciale des épiciers chinois peut mettre à mal le commerce de rue, qui est souvent une activité de survie  pour une partie de la population africaine…

                Le point en 2016

Dans le monde, devenu aujourd’hui sino-centré, et donc sino-dépendant et qui sera, peut-être, davantage afro-centré demain, plusieurs évolutions semblent possibles. D’abord, le ralentissement de l’économie chinoise, très fort, et, peut-être, plus accentué qu’on ne le croit, compte tenu du manque de fiabilité des statistiques officielles chinoises (taux actuel de croissance de 3 à 4%, et même moins, selon certains). Les difficultés qui obligent la Banque centrale à intervenir ont déjà des conséquences sur les réserves de change de la Chine qui, début janvier 2016, seraient redescendues de 4.000 milliards de dollars à moins de 3.400 milliards. Est-ce de nature à ralentir, un jour, les investissements de la Chine sur le continent africain ?

                Ce qui est certain, c’est que le ralentissement des achats de pétrole, de gaz naturel et de minéraux de toutes sortes sont de nature à plonger bien des pays africains dans de grosses difficultés, comme c’est déjà le cas du Nigéria, de l’Algérie de l’Afrique du sud et de la plupart des pays miniers du continent.  Le Zimbabwe, en grande difficulté, souhaiterait créer un lien entre sa monnaie effondrée et le yuan !

               Mais le plus important pour l’avenir reste la question environnementale. La Chine, elle-même, est devenue le plus grand pollueur de la planète dans ses terres, dans ses rivières et dans son atmosphère qui connait « l’airpocalypse ». Dans un premier temps, elle a incontestablement sacrifié son environnement à son développement.  Elle n’a guère hésité, au sommet de Copenhague, en 2009, en compagnie des Etats-Unis, à faire échouer la grande conférence d’alors. Cependant, sa posture diplomatique n’a plus du tout été la même lors de la Cop 21 qui s’est tenue à Paris à la fin de l’année 2015 et au cours de laquelle, les pays émergents, dont les pays africains, ont obtenu des pays  industrialisés avant eux des promesses d’aide qu’il faudra, bien entendu,  suivre dans la réalité ces prochaines années. Les progrès seront difficiles, tant la tâche à accomplir est considérable, puisque même une partie de la faune africaine est victime d’une effrayante contrebande partiellement pratiquée par des mafias chinoises.

                D’autres évolutions se font jour, telle, par exemple, l’acquisition ou la location de terres cultivables dont l’Afrique détiendrait la moitié des réserves mondiales…. Cependant, les chiffres disponibles ne montrent pas une prédation chinoise supérieure à celle d’autre pays d’Occident, du Moyen-Orient ou d’Asie. En revanche, transformant sa nouvelle puissance en influence, la Chine, par des accords qui concernent l’enseignement et ses instituts Confucius, promeut  le mandarin. Surtout, ses puissants médias n’hésitent pas à acheter des médias africains, tels l’Independant Newpaper Group, entreprise très importante en Afrique du sud, ou, encore la Star Africa Media Company, créée en 2007 au Rwanda par une télévision chinoise… Ceci est un enjeu crucial dont les médias francophones semblent avoir pris récemment  la mesure, car l’Afrique est une grande promesse pour la langue française.

                Tout n’est pas encore joué. Les autorités chinoises avancent leurs pions de façon systémique, comme dans un jeu de go certes, mais sont aussi capables de diversification, de prudence et d’association. Ainsi, dans un monde plus complexe que jamais et de plus en plus multipolaire, ce que des pays comme la France et la Chine ont appelé depuis longtemps de leurs vœux, les cartes sont rebattues constamment et à un rythme plus rapide que prévu. En réalité, la Chine s’est beaucoup inspirée des sommets franco-africains, eux mêmes repris par l’autre grande puissance asiatique, le Japon. D’ailleurs il semble s’esquisser une certaine collaboration franco-chinoise, du moins en Afrique francophone, la connaissance historique de l’Afrique et  son expérience (de la France)  sont reconnus par Pékin qui tient à gérer et à sécuriser prudemment sa présence.

                Si rien n’est perdu, rien n’est gagné non plus. Au début de l’année 2016, le ralentissement de l’économie chinoise, l’effondrement du prix des hydrocarbures et des matières premières minérales et agricoles, ainsi que des défaillances structurelles africaines persistantes et les menaces géopolitiques, sont de nature à ralentir les investissements si indispensables au continent… la grande géographe Sylvie Brunel a récemment posé la question : L’Afrique est-elle si bien partie ?

                 Mais, dans un prochain monde que les nouvelles technologies et la contrainte écologique chamboulent, il y aura « de plus égaux que d’autres », l’avantage allant aux géants géographiques et démographiques.  L’Afrique, balkanisée comme l’Europe, a les mêmes défis qu’elle : se réinventer en grands ensembles régionaux afin de préserver son identité et d’obtenir la taille critique, capable d’assurer sa survie.  Sinon l l’issue ne peut que donner l’avantage aux Chinois. Mais l’Afrique, dont un proverbe dit : « remue le destin, le destin te remuera » s’est aussi réveillée…

                 Pour autant, si important que soit l’enjeu africain pour Pékin, il ne reste qu’un élément stratégique, un moyen. Moins que la  pratique d’un nouvel impérialisme qui l’obligerait à devenir la garante d’un nouvel ordre mondial, à la façon du shérif américain d’hier, ce qui lui coûterait cher, la Chine  se contente d’être elle-même :  impériale. C’est la raison pour laquelle elle garde les yeux fixés sur  ses frontières du XVIIIème siècle », celles de son apogée, frontières que connaissent tous ses écoliers formés à l’école nationaliste. Cette carte inclut les provinces périphériques du Xinjiang (« nouvelle frontière ») et du Tibet (« Trésor de l’Ouest ») et toutes les mers de Chine. Voilà les nouvelles routes de la soie, terrestres et maritimes, sillonnées par l’empire du rail, par un « pipelinistan » construit par Pékin et par les nouvelles marines chinoises, commerciales et aéronavales, qui œuvrent à la réalisation du « nouveau rêve chinois », proposé par le président Xi jinping en 2012, celui d’un empire sino-centré sur Eurasie, mais qui concerne aussi l’Eurafrique…

Claude Chancel

Trois livres pour comprendre : le grand livre de la Chine, Libin Liu Le Grix et Claude Chancel, Eyrolles 2013 ; La Chinafrique, Serge Michel et Michel Beuret, Grasset 2008 ;  Chine-Afrique, Julien Wagner, Eyrolles 2015.

 

(Article issu duSéminaire France-Chine : quels nouveaux partenariats ? Futuroscope de Poitiers, 29 août 2014)

 

« Rien ne serait plus trompeur que de juger la Chine selon nos critères européens », Lord Macartney, 1794 

1 – Approcher le dragon de taille XXl.

Sur le temps long, il y a les fondamentaux de la géographie, de la démographie et de l’économie. Aujourd’hui troisième plus vaste pays du monde,  juste avant les Etats-Unis, la Chine dispose de ressources considérables, énergétiques, minérales et agricoles. Elle peut nourrir une certaine nostalgie de l’époque (le XVIIIème siècle) où elle était, par sa zone d’influence immédiate, sans doute le plus grand pays du monde, avant l’arrivée des cosaques et des trappeurs russes en Sibérie orientale. Sur le plan de la population, la Chine dispose d’une surabondance d’hommes aptes à tout faire. Comptez vingt-et-un Chinois pour un seul Français ! L’historien Angus. Maddison  a montré, par ses travaux statistiques  sur plusieurs siècles que, jusque 1830, avec 20% de la population et 30% de l’économie mondiale, la Chine a été une véritable  grande puissance  du monde, en fait, la première, ce qui pourrait se reproduire deux siècles plus tard…

2 – Regards croisés sur deux cœurs du monde.

 Les relations entre Français et Chinois sont constituées d’un mélange de fascination réciproque et de frictions. Partagée entre sinophiles et sinophobes, la France est cependant le pays qui a inventé la sinologie, tandis qu’une magnifique tradition chinoise consiste à envoyer une partie de ses enfants achever ses humanités en France (ce fut le cas de Chou Enlai et de Deng Xiaoping, mais non de Mao Zedong). Bientôt, les étudiants chinois vont constituer la première communauté d’étudiants d’origine étrangère de l’Hexagone, devançant la communauté marocaine.

La Chine est la matrice de l’Asie orientale, Incontournable. C’est le pays des jeux de pouvoir, du savoir  (c’est l’empire des concours) et de l’avoir. Aujourd’hui chantier, atelier et banquier du monde, elle est le foyer de la plus importante diaspora qui soit.

La France, « mère des arts, des armes et des lois », est une grande nation géopolitique, au message universel,  5ème puissance économique, constructrice d’Europe, détentrice du second domaine maritime du monde, Elle a des liens forts et spécifiques avec l’Afrique, continent d’avenir, dont une importante partie parle sa langue. Les deux pays disposent d’un siège permanent à l’ONU qui n’en compte que cinq.

 Ce sont deux anciennes civilisations rurales, enfants de la terre jaune là-bas et enfants de la patrie, couleur terre de France ici. et en voie d’urbanisation rapide. Le général de Gaulle a reconnu en 1964, en la Chine, « une nation plus vieille que l’histoire». « Il n’y a rien, dans cette décision, qui comporte la moindre approbation du système politique qui domine actuellement en Chine ». «La France reconnait simplement le monde tel qu’il est ».

3 – Perceptions françaises de la Chine contemporaine.

« Le grand timonier », Mao Zedong a restauré l’Etat chinois, libéré « la seconde moitié du ciel « et simplifié l’écriture nationale. Le « petit timonier a réformé « à petits pas » et pratiqué l’ouverture qui a consisté à  mettre l’étranger au service du national,  à « attraper l’oiseau sur la branche », en donnant la priorité absolue à l’industrie (Built,  Operate, Transfert). D’où l’immense rattrapage : « factory, navy, city ».

Mais, surtout : la Chine est passée maîtresse dans la captation, l’indigénisation et l’absorption technologique, au prix de nombreux contentieux juridiques concernant la propriété industrielle. Mais, arrêter l’analyse à ce stade  serait dépassé, car le pays a inventé un système unique au monde : l’économie socialiste de marché aux couleurs chinoises. Il s’agit d’un capitalisme d’Etat avec double appartenance au niveau des responsabilités politiques et économiques, ce qui  octroie une force de frappe financière considérable aux  champions nationaux, bien dotés en crédits bancaires et en autorisations administratives. La Chine, déjà  pays des grands travaux et des réseaux est aussi devenue celui des labos et des expos, des ingénieurs et  des brevets industriels. Elle a déjà  engagé la bataille des marques et des normes. Capable, bientôt, de vendre des TGV à la Californie et des centrales nucléaires à la Roumanie. Nous pouvons aussi prendre l’exemple du secteur stratégique des télécommunications. Avant la fin de l’année 2014, la Chine disposera de trois des cinq premiers équipementiers du monde (Huawei, ZTE et le « petit dernier », Xiaomi). Est-ce si étonnant de la part d’un pays qui s’achemine vers le milliard d’abonnés ? Demain, le ciel sera A, B et C: A comme Airbus, B comme Boeing et comme COMAC, champion chinois de l’aéronautique, car la Chine a besoin de milliers d’avions civils.

Ce hard power industriel est complété par un nouveau  soft power culturel. Le premier institut Confucius a ouvert à Tachkent, en 2004, au cœur de la route de la soie, l’année suivante, Poitiers a accueilli le premier de France. Un jour, le monde en comptera  mille ! Qui ne connait le « rating » universitaire de Shanghai ? Les arts  explosent en Chine, aussi bien en termes de marché qu’au niveau de la création.

Côté « smart power », la Chine avance sur les quatre écrans : smart phone, computer, TV er cinéma. Nous connaissions Hollywood et Bollywood, mais « Chinawood » est déjà  puissant sur la plan économique et éblouissant sur la plan artistique.

La Chine a-t-elle mangé son riz blanc ? Est-elle un géant aux pieds d’argile ? Ce qui est sûr c’est qu’elle est, comme nous, à une croisée des chemins. Cependant, elle ne nous a pas  attendus pour identifier ses problèmes de façon impériale. Le Premier ministre Wen  Jibao  évoquait  déjà « une croissance instable, inégale, injuste et non durable ». Nous pouvons esquisser une première nomenclature des défis chinois: vieillissement rapide du pays de l’enfant rare, ralentissement inéluctable de la croissance alors qu’il a besoin de créer 10 millions d’emplois par an), inégalités sociale accentuées au pays de Mao, la question de l’état de droit, l’allocation des ressources publiques, l’insécurité alimentaire, la corruption, et une pollution délétère. Il  faut  passer d’une économie mercantile à une économie inclusive : le 12 ème plan en cours et le Président Xi Xinping veulent y remédier par le privé, les PME,  la  « go west policy », pour diffuser la croissance à l’intérieur et dans les profondeurs du pays, surtout dans les villes moyennes de 2ème et 3ème niveau (aménagement des campagnes et  de la ville durable, car le rêve chinois sera urbain ou ne sera pas).

Une politique pro-marché est engagé avec la montée des salaires dans l’industrie (le « smigard » de la ville-province de Shanghai est mieux rémunéré que son homologue bulgare), une nouvelle sécurité sociale  esquissée pour les ruraux, une meilleure intégration des paysans-ouvriers, les  « mingong », (200 millions) en agglomération. La plus grande classe moyenne du monde qui vient de se constituer n’a pas que des dépenses contraintes. Ses dépenses discrétionnaires, celles qui font l’agrément de la vie, explosent : restauration, distribution, luxe, santé-beauté, et celles liées à la mobilité et à la connectivité, car le chinois nouveau est arrivé, instruit, informé, relié. Paul Claudel le remarquait déjà : « La société chinoise est en état d’effervescence perpétuelle »

Dans cette Chine nouvelle, la France a toutes ses chances, sous réserve de certaines conditions : choisir « sa Chine », coordonner les efforts des grandes firmes et des PME (« chasser en meute » comme le font les Allemands), gérer la propriété intellectuelle, exiger la réciprocité, mais éviter toute arrogance. Avec ses produits premium, ses services de qualité et sa « french touch », la France bénéficie d’ailleurs, en Chine,  d’un préjugé plutôt favorable !

 4 – La projection de la Chine

Dans le basculement économique et géopolitique du monde, la Chine est au centre de trois configurations majeures. :

Le groupe de Shanghai qui lui permet de contrôler ses  marges et  ses marches continentales près de ses quatorze voisins.

Les BRICS : 3 A : Asie, Amérique du sud et Afrique (l’homme noir est considéré dans les annales chinoises comme habile, courageux, intelligent et redresseur de tords ». En y investissant a sa façon, la Chine a redonné confiance à l’Afrique, du Gabon à l’Ethiopie lorsque l’Occident semblait l’oublier. Elle y pratique son schéma classique d’échanges d’Infrastructures contre fournitures et nourriture, ce qui lui permet de desserrer ses nouvelles dépendances énergétiques, minières et alimentaires. Projet de BRICS’s Bank (alternative au FMI et projet de  nouvelle Banque asiatique dont le siège serait à Shanghai  et  la Chine le maître d’œuvre et le principal bailleur de fond, créant des sino dépendances  autour d’elle, à la grande inquiétude de la Banque Asiatique du développement dont le siège est à Manille).

ASEAN : c’est l’enjeu Thalassa, halieutique, énergétique et géostratégique en Mer de Chine méridionale. La limite de l’exercice est, sans doute, soulignée par Hubert Védrine : « la coalition des inquiétudes ». La Chine pour se développer, l’Amérique pour se protéger ?

La Chine ne souhaite pas jouer le rôle de shérif mondial, bien trop onéreux, mais elle entend restaurer sa suzeraineté régionale traditionnelle en Asie, d’où, aussi, la restructuration de ses armées : l’APL, datée, entend se doter d’une nouvelle force de projection. Son chef, Xi Xinping, redécoupe les régions militaires  qui passent de 7 à 5 dans un contexte interarmées, au profit de la marine, de l’armée de l’air et de l’épopée spatiale.

5 – Une leçon chinoise pour la France et l’Europe ? 

Parce que le pays a une bonne résilience et des réserves de croissance (sa moitié encore pauvre), parce qu’il sait réussir une planification et s’adapter en permanence, tandis que ses dirigeants disposent d’une dizaine d’années pour accomplir, La Chine a des chances de réussir les réformes susceptibles de lui faire regagner son premier rang millénaire, mais elle, et elle seule, décidera du rythme de sa propre évolution. Le défi qu’elle nous adresse, par sa seule ombre portée, c’est de redéfinir notre positionnement et de réinventer notre relation avec elle. 

Claude Chancel

 

Première partie : le refuge dans l’illusion économique.

L’illusion est le refuge lorsqu’on fuit la réalité. Elle doit être exposée très simplement éventuellement par un seul mot qui doit avoir un lien avec la réalité. Ce mot-alibi va être crise.

Sa première utilisation. Nous vivons une crise ennuyeuse sans aucun doute, mais qui sera assez brève parce que suivra assez rapidement une reprise économique qui conduira à une expansion qui améliorera la situation économique. Bref, il n’y a qu’à attendre.

Sa deuxième utilisation. Lorsque un événement fâcheux arrive (la baisse des ventes d’autos par exemple), nous allons dire : c’est la faute à la crise, c’est-à-dire la faute à la fatalité, plus clairement la faute à personne. Il n’y a plus de responsables. On peut s’étonner que la crise qui dans son premier sens représente un moment du cycle économique qui voit les mécanismes se disloquer, devienne maintenant l’agent disloquant…

Ce mot crise va devenir très agréable.

 D’abord pour les économistes qui parlent à la télévision, écrivent dans les journaux. Ils expliquent que c’est un phénomène récurrent (tous les sept ans) et qu’en plus ils ont le savoir qui permet de mettre en place une politique de relance qui raccourcit la période de récession qui suit la crise.

Ensuite pour le personnel politique jugé irresponsable (voir plus haut) et surtout enchanté d’avoir à sauver l’économie par la mise en place d’une politique adéquate qui n’exigera pratiquement pas d’efforts.

Enfin les citoyens  ne peuvent qu’approuver que l’on mette de l’huile dans les rouages des mécanismes économiques ou encore mieux qu’on relance l’économie.

 

En effet la sortie de crise sera facile et pas déplaisante. Il faut accroître la demande globale pour que croisse l’offre globale et finalement pour que diminue le chômage. Les moyens sont essentiellement de deux ordres : 1- le développement des crédits aux entreprises et aux ménages (pour les investissements, pour les achats d’automobiles et de logements …) 2- une politique de déficit budgétaire pour l’Etat qui peut créer des emplois publics et passer des marchés importants.

Le problème est que cette analyse nie la réalité. La crise dure depuis 2008, soit 5 ans.

Malgré des politiques de relance, la croissance réelle de l’économie est sur 5 ans nulle, le chômage croît sans cesse (taux 10.2%), la production industrielle s’est effondrée (indice 106 en 2006, 86 en 2009, 89 en 2012). Nous ne sommes pas dans le cadre dune crise normale.

Un économiste Philippe Dessertine a écrit en 2010 un petit livre intitulé : « Ceci n’est pas une crise, simplement la fin d’un monde ». Ce titre est exact.

Il faut comprendre que deux facteurs dramatisent la situation conjoncturelle et nous font sortir du schéma habituel : 1- l’inconscience financière de l’Etat et 2- l’indifférence des Français au déclin de leur pays.

Deuxième partie: l’inconscience financière de l’Etat

 à laquelle l’honnêteté oblige d’ajouter l’insouciance financière des Français.

 

            Elles sont faciles à constater : depuis 40 ans, l’Etat a voté son budget en déséquilibre ce qui a entraîné un endettement croissant et toujours plus d’intérêts à verser.

            Exprimé en jours sans recettes,le déficit apparaît effarant : en 2007 38 jours, en 2008 51 jours, en 2009 106 jours, en 2010, 77 jours et en 2012, 66 jours. Depuis 2009, c’est mieux ou plus exactement moins scandaleux. En conséquence, la dette publique augmente automatiquement : fin 2012, on est rendu à 90.2% du Produit Intérieur Brut et l’on arrivera à 100% dans quelques années

            La seule satisfaction relative est que le taux d’intérêt acquitté est faible : un peu supérieur à 3%. Cela signifie que les prêteurs (beaucoup sont étrangers) ont confiance en notre capacité à honorer nos engagements. Il n’en reste pas moins que le service de la dette (55 milliards) est le deuxième budget de l’Etat après celui l’Education Nationale (avec les universités) mais très au-dessus de celui de la Défense Nationale (pas tout à fait le double).

Les risques financiers d’un tel endettement sont celui du non-renouvellement des emprunts mais surtout celui de la hausse des taux d’intérêt qui se manifestera aux premières difficultés.

Alors on a évoqué la règle d’or : c’est-à-dire le vote du budget en équilibre. Son application est possible : l’Etat est le seul agent économique qui peut décider à la fois ses dépenses et ses recettes. Son application est impossible actuellement. Pour effacer le déficit actuel, il faudrait augmenter les impôts et les cotisations sociales de 22% ou diminuer toutes les dépenses publiques de 18% ! Alors tout ce que l’on peut faire est de s’engager progressivement sur cette voie.

Eviter la faillite de l’Etat est une ardente obligation. Il faut du courage politique pour diminuer les dépenses et augmenter les prélèvements. Mais on ne peut plus différer. Attendre le retour de la croissance relève de l’incantation. Parler de dette souveraine (comme si le débiteur est le souverain du créancier !) est une stupidité.

Nous ne sommes pas encore les Grecs ; mais nous restons sous la menace d’un relèvement des taux d’intérêt. Si nous perdions notre crédit, la situation deviendrait dramatique.

 

Troisième partie: l’indifférence des Français au déclin économique de leur pays.

La France est une puissance économique très moyenne. Son PIB par habitant (soit la valeur globale de toutes ses productions de biens et de services divisée par le nombre d’habitants) est à l’indice 107. Dans le cadre de l’Union Monétaire Européenne (la zone euro à 17), la France se situe à la huitième place devant l’Italie (101), l’Espagne (99), la Grèce, le Portugal, la Slovénie, Chypre, Malte, Slovaquie et Estonie. Mais elle est derrière et loin derrière les Pays-Bas (131), l’Autriche (129), l’Irlande (127), l’Allemagne (120), la Belgique (118) et la Finlande (116).

Elle est une puissance qui a toujours un taux de chômage élevé : entre 2 millions de chômeurs au mieux et plus de 3 millions quand ça va mal comme actuellement avec un taux supérieur à 10%. Mais les taux de chômage actuels sont pour l’Autriche 4.5%, les Pays-Bas 5.8%, l’Allemagne 5.4%, la Belgique 7.4%, la Finlande 7.9%. Certes l’Espagne a un taux de 26%, la Grèce de 27% et le Portugal 16%.

            Elle est une puissance en régression économique dans le monde. Il suffit de constater que le taux de couverture des importations par les exportations a été en chute libre de 2002 à 2013 (2002 105.9 ; 2006 96.4 ; 2008 92.8 ; 2010 92.2 ; 2012 90.6). Nous achetons à l’étranger sans ressources d’exportations suffisantes ; donc nous empruntons auprès des pays exportateurs qui accumulent ainsi des réserves. C’est un second endettement après celui de l’Etat. En termes clairs, la mondialisation se fait contre nous.

 

            La mondialisation est une guerre économique sans destructions matérielles, mais avec conquêtes spatiales. Elle est gagnée par les pays exportateurs nets qui accumulent des réserves de change. Là encore l’expression dette souveraine est débile : le pouvoir appartient aux créanciers. Que peuvent-ils faire ? Acheter des bons du Trésor ou des obligations privées : a priori plutôt sympathique encore que … Acheter des entreprises ou des parts d’entreprises, acheter des facteurs de production : terres à usage agricole, mines etc : nettement moins sympathique. Or il faut constater que la France perd cette guerre économique.

            La première raison serait la surévaluation de l’euro qui freinerait nos exportations et nous ferait importer plus. Donc il faudrait dévaluer.

 Plusieurs remarques : 1- Est-ce justifié quand plusieurs pays de la zone euro sont exportateurs nets ?  2- La dévaluation de l’euro provoquerait la hausse du prix du pétrole …

3- Faut-il accroître le pouvoir d’achat des Chinois, Quataris  etc ? 4- Le cours du change se fixe sur les marchés 24 heures sur 24 avec tous les participants du monde.

            La thèse maximaliste : on sort de la zone euro pour pouvoir dévaluer. Ce serait une aventure coûteuse et périlleuse pour un pays de taille moyenne qui se retrouverait avec un franc faible.

            En fait il faudra vivre avec l’euro.

 

La seconde raison est le coût du travail. Disons brièvement que trop élevé, il a l’inconvénient de générer du chômage et d’entraîner le déficit du commerce extérieur, mais l’avantage de permettre des revenus plus importants.

 L’examen des situations est ambigu. La France a un coût salarial élevé avec chômage et déficit extérieur. L’Allemagne avec un coût salarial à peine plus faible, a un chômage faible et un excédent de la balance commerciale, de même en est-il pour les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande. La France en situation de chômage permanent, en phase de désindustrialisation, en déficit extérieur très important depuis 10 ans, ne pourra pas échapper à une politique de modération salariale

La conclusion est que la France pour ne pas perdre cette compétition de la mondialisation, aura beaucoup d’efforts à faire. « De la sueur et des larmes » pour plagier Churchill sans le citer en entier.

 

Quatrième partie « L’obligation de l’abandon de l’illusion

et du retour à la réalité économique ».

 

            Le titre d’un livre de Michel Godet « Le courage du bon sens »  nous rappelle cette nécessité. Mais il est fâcheux que le bon sens n’aille pas de soit. Un autre livre celui de Sophie Peddler « Le déni français » publié récemment chez J. C. Lattès est également intéressant. Ce petit ouvrage (180 pages) décrit très bien la double déraison française qui, dans le choix travail-loisir, préfère le loisir et qui, dans l’arbitrage  épargne-consommation, préfère la consommation.

            Comment peut-on associer loisir et consommation ? Simplement par un recours systématique et massif au crédit, c’est-à-dire à l’endettement permis aux entreprises et ménages si le système bancaire est laxiste et assez automatique pour l’Etat en situation de déficit.

            Mais ce financement est fondamentalement immoral pour l’Etat qui a le choix entre emprunts et impôts. Si une dépense courante est financée par l’impôt, cette dépense publique est payée par la génération qui en a profité ; mais si c’est par l’emprunt, cette dépense sera acquittée par la génération suivante qui ne l’a pas votée, qui n’en a pas profité, mais qui devra rembourser l’emprunt  qui a été contracté.

            Morale et économie est un autre sujet encore que nous savons tous qu’il nous faudra changer de morale économique : plus travailler et moins s’endetter. On peut aussi ajouter rendre les décideurs économiques plus responsables.

 

                                            André Chaîneau.

Doyen honoraire Faculté des Sciences économiques de l’Université de Poitiers

 

 

 

 

 

 

La Chine s’est ouverte au monde par la mer et s’est développée grâce aux flux maritimes qui irriguent ses ports et les bassins d’activité qui en dépendent. Désireuse de retrouver une place de premier plan dans le concert des nations elle est à présent contrainte à devenir une grande puissance maritime en développant le volet militaire après celui de l’industrie.

Premier exportateur mondial, l’étude des leçons de sa très longue histoire et l’analyse de sa situation géopolitique ont mis en évidence la nécessité et la manière de développer des forces navales de premier rang, capables d’assurer sur tous les océans la protection de ses intérêts ainsi que son rayonnement.

Le manque d’alliés fiables constitue cependant un handicap  au développement d’une Marine qui, pour être efficace, demande, en sus de financements dont elle ne manque pas, du temps, de la constance et de l’expérience.

La puissance maritime

Le concept de puissance maritime formalisé en 1890 par AT. Mahan dans le premier chapitre d’un livre qui a profondément marqué la pensée stratégique « The influence of Sea Power upon History 1660-1783 » reste toujours d’actualité. Les facteurs qui contribuent à cette puissance – la situation géographique du pays étudié, sa géographie physique et en particulier son climat, la qualité de ses façades maritimes, les ressources humaines, l’intérêt de sa population pour les choses de la mer ainsi que pour les échanges commerciaux internationaux et, pour finir, le cadre juridique existant ainsi que la continuité du support du gouvernement aux entreprises maritimes – n’ont pas changé dans le principe. Tout au plus leur importance relative pourrait avoir évolué avec l’apparition du transport aérien et la mondialisation économique, financière et politique.

Geoffrey Till, dans une étude très récente[1] , actualise le concept et propose de considérer sept éléments constitutifs de la puissance maritime :

·         La population, la société et le gouvernement

·         La technologie

·         La géographie maritime

·         les ressources

·         l’économie maritime

·         la marine de guerre

·         les autres moyens militaires (puissance terrestre, aérienne, opérations  interarmées, alliances).

 

Dans le cas de la Chine, la croissance indispensable à sa stabilité – politique, sociale, éventuellement diplomatico-stratégique est fortement tributaire de la mer.

Pour soutenir son expansion et se protéger de toute agression maritime, elle veut pouvoir disposer de moyens militaires efficaces, défensifs et offensifs.

Elle a retenu les leçons de l’Histoire qui montrent que le développement d’une grande marine de guerre est le corollaire de celui de flux maritimes vitaux pour l’État.

Les leçons de l’Histoire

 La Chine pendant près de 2500 ans a été un très grand pays, probablement le premier en terme d’économie. Très tôt elle a des relations commerciales avec les Romains par voies terrestre et maritime. Jusqu’au XIIe siècle, la navigation en mer de Chine et dans l’océan Indien est un monopole persan et arabe.  La navigation côtière se développe cependant en Chine depuis le Xe siècle et les Song disposent d’une flotte de guerre.

Par la suite, les Mongols de la dynastie Yuan (1276-1368) nationalisent le commerce maritime, et détruisent le système économique mis en place par les Song en multipliant droits et impôts. De 1368 à 1395, au début de l’ère Hong Wu des Ming, une réforme des taxes permet à des étrangers de s’occuper des échanges jusqu’à ce que le commerce privé soit interdit avec eux en raison de leur comportement répréhensible.

De 1420 à 1431, l’Eunuque musulman de Zheng He va mener 7 expéditions maritimes en mer de  Chine méridionale et en océan Indien. Sa flotte de 317 navires comprenait plus de 60 baojians pourvus de 9 mats et qui auraient atteint 120m de long. Les architectes navals remettent en cause cette version, estimant que la taille maximum des navires ne pouvait dépasser de 60m pour des raisons de résistance de la structure, ce qui en fait tout de même les plus grands bateaux d’une époque où les caravelles de Christophe Colomb ne dépassaient pas 30m de long. Ces « bateaux trésors » étaient escortés par de nombreuses jonques de guerre.

Contrairement à ce qui se produit en Occident à la même époque, ces voyages d’exploration n’ouvrent pas une ère d’expansion commerciale. Au contraire, n’ayant pas permis de rencontrer d’interlocuteurs dignes de dialogue, en 1436, un édit de l’empereur Zhu Qizhen (ère Ming Zhengtong) qui n’a que 9 ans punit de mort la construction de navires hauturiers à plusieurs mâts.

Le grand livre de l’histoire maritime de la Chine se referme pour trois siècles, peu avant que les Européens n’atteignent la rivière de Canton en provenance de Malacca (1514) et que Magellan et Cano n’effectuent la première circumnavigation (1519-22).

Au XVIIIe siècle, quand l’empire Qing est à son apogée, il comprend la Chine actuelle, la péninsule coréenne, l’Indochine, la Thaïlande, la Birmanie, le Népal, une partie importante de l’Afghanistan et les terres Kazakhes ainsi que l’île philippine de Palawan et l’actuel Sabah sur l’île de Bornéo.

Il est intéressant de remarquer que la « Nation du Milieu » contrôlait alors l’ensemble de la mer de Chine méridionale, Taïwan ainsi qu’une des rives du détroit de Malacca, toutes zones qu’elle revendique aujourd’hui.

 

Refermée sur elle-même, la Chine, n’était pas préparée au XIXe siècle à une confrontation avec les puissances industrialisées. Elle subit alors l’humiliation du démembrement d’une partie de son territoire par les Occidentaux et les Japonais. Sur mer la marine chinoise subit une série de défaites écrasantes .

Les premières sont la conséquence du contentieux franco-chinois à propos de la suzeraineté sur l’Annam. L’amiral Courbet qui commande les forces en Indochine anéantit l’escadre chinoise – 4 petits croiseurs, 2 avisos, 3 des 5 canonnières, 7 canots à vapeur porte-torpille et 11 jonques de guerre – le 23 août 1884 à Fou Tchéou, sur la rivière Min. Le 2 octobre 1884, il prend le port de Kelung à Taîwan et, le 16 février 1885, il parachève sa victoire en détruisant par des canots à moteur portant une torpille au bout d’une hampe une frégate et une corvette chinoises à Sheï-Poo.

Quelques années plus tard, ·en 1894 le Japon prend Taïwan après les désastres navals chinois de Yalu 1894 et de Weihaiwei 1895, bien que la Chine ait alors disposé d’une flotte neuve, moderne, théoriquement plus puissante. Ces défaites sont en particulier dues à la corruption et au manque de préparation,  des problèmes récurrents en Chine.

 

Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette brève étude de l’Histoire maritime de la Chine :

§  Les voyages de Zheng He « confirment » l’absence d’interlocuteurs digne de dialogue au-delà des mers. Refermé sur lui-même, le « pays du Milieu » manque la révolution  industrielle et financière.

§  Le démembrement au XIXe de la Chine par les Occidentaux et le Japon met en évidence son infériorité technologique sur terre comme sur mer. Elle a pour conséquences son incapacité à défendre ses approches maritimes, son sol et à protéger ses vassaux (Annam, Tonkin, Corée)

§  Les défaites successives de flottes constituées d’unités modernes acquises à l’étranger est le résultat d’une infériorité tactique, d’un commandement inadapté, d’un manque d’entraînement  et de problèmes logistiques. Une marine ne s’improvise pas ; c’.

·Analyse géopolitique de la Chine d’aujourd’hui

Pour un astronaute, la terre apparaît comme une planète bleue. 71% de sa superficie est recouverte par des mers sur lesquelles la navigation est libre et qui joignent entre eux la plupart des pays du monde. Cela explique que la mondialisation de l’économie a conduit à une véritable maritimisation du commerce: plus de 90% des échanges en volume transitent par les océans, transportés par 70 000 navires marchands. Cette liberté de navigation reste cependant contrainte par des impératifs géographiques : 95% du trafic maritime emprunte les points de passage obligés que constituent les détroits (dont Malacca, le plus fréquenté) et les canaux (en particulier ceux de Suez et de Panama).

Redevenue aujourd’hui une puissance économique et financière très importante, la Chine veut reprendre son rang passé qu’elle estime lui revenir naturellement. À partir de la fin des années 1970, après la période révolutionnaire, elle connaît un développement très rapide rendu possible par les réformes économiques et politiques lancées par Den Xiaoping, le successeur de Mao. Au début des années 90, il propose un contrat social au peuple chinois : vous pouvez vous enrichir à condition de ne pas vous occuper de politique. Devenue la deuxième puissance économique mondiale, la poursuite de son développement, gage de sa stabilité sociale, dépend principalement de la croissance de ses moyens de production et de ses capacités à exporter.

Entourée de pays avec lesquels elle entretien des relations difficiles à ses frontières terrestres (Russie, Inde, Viêtnam, pays musulmans, etc.) ou dont l’accès est difficile, la Chine est de fait une île au sens géopolitique du terme. Seule sa façade côtière lui donne une ouverture vers des marchés situés outre-mer qui sont devenus vitaux pour elle. C’est par là également que passent les flux énergétiques qui lui permettent  de faire fonctionner ses usines. Pour la première fois de son Histoire, le Pays du Milieu qui pendant près de 2500 ans avait pu développer en quasi autarcie une civilisation continentale très raffinée doit impérativement se tourner vers la mer d’où sont venus les envahisseurs qui ont provoqué son déclassement.

Premier exportateur mondial, ayant devancé l’Allemagne en 2009, le pays reconnaît par la voix du président Hu Jintao en 2003 la vulnérabilité de ses flux maritimes qui, pour l’essentiel, doivent franchir un détroit dont le contrôle lui échappe totalement. C’est le « dilemme de Malacca ». Il ne suffit pas d’être capable de transporter produits finis et hydrocarbures ainsi que d’exploiter les ressources halieutiques et minérales des océans ; il faut aussi assurer, au besoin par la force, leur libre passage. La Chine doit à présent à devenir une puissance navale pour pouvoir atteindre ses objectifs politiques qui se résument ainsi :

§  Maintien de la souverainement nationale

§  Maintien de la domination du parti communiste

§  Poursuite d’une croissance économique forte et stable

§  Reconnaissance par la communauté internationale comme une puissance de premier rang, comparable à celle des États-Unis d’Amérique

§  Développement et entretien d’une force nucléaire stratégique de superpuissance

A.  Importance politique de la mer

Les côtes chinoises sont bordées par une ligne d’îles réparties entre l’archipel japonais et les Philippines. Aucune n’est sous contrôle chinois. La Chine considère que  principale, Taïwan, fait partie de ses intérêts vitaux. D’autres, comme les Diaoyu sont disputées avec le Japon. Enfin, faisant preuve d’une remarquable stabilité diplomatique malgré le changement de régime, la Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale depuis 1947. Elle le fait en totale contradiction avec Loi de la mer issue de la Convention de Montego Bay et fonde sa prétention sur des raisons historiques que réfutent tous les États de la région, soutenus par les États-Unis.

Elle veut aussi être reconnue comme une grande puissance en cherchant à influencer  les autres nations par une politique globale agressive, culturelle, financière et industrielle qui s’appuie de plus en plus sur  une diplomatie navale très active depuis 2008.

B.  L’importance économique de la mer pour la Chine.

Pour soutenir son économie, l’industrie chinoise repose sur le maintien des flux énergétiques (charbon, pétrole, gaz naturel…) ainsi que de ceux des matières premières (fer…). Elle doit également pouvoir exporter les produits manufacturés qui sortent de ses usines. Pour finir, il lui faut  chercher en mer ou au-delà des denrées alimentaires. Ce sont des ressources halieutiques qu’elle obtient en surexploitant les océans (la part de la Chine dans la production mondiale de poisson est passée de 7 % en 1961 à 35 % en 2010) et des produits de l’agriculture provenant de terres arables achetées et principalement situées en Australie, aux Philippines et en Afrique.

En vue de conforter sa sécurité énergétique, le pays veut pouvoir exploiter les gisements d’hydrocarbures situés le long de ses côtes et en mer de Chine méridionale bien qu’ils soient souvent situées dans des zones contestées par ses voisins.

§  ·La Chine manque des matières premières nécessaires à sa croissance économique et, à terme, à son autosuffisance alimentaire : son développement dépend de l’extérieur

§  ·La Chine, qui n’a pas d’alliés fiables à ses frontières terrestres, est de fait une « île » géostratégique.

§  Ses côtes constituent la seule ouverture sûre vers le monde extérieur. Cependant, sa façade maritime est restreinte eu égard à la superficie du pays et à son domaine maritime (eaux territoriales et zone économique exclusive)qui  est relativement peu étendu (à titre de comparaison, le ratio territoire maritime sur territoire terrestre est de 17,2 pour la France qui dispose du deuxième territoire maritime au monde, 1,21 pour les États-Unis qui ont le premier, et seulement 0,4 pour la Chine qui se situe au 10e rang)

§  ·L’essentiel de son trafic maritime doit passer par des détroits qu’elle ne contrôle pas : le détroit de Malacca est le centre de gravité de son développement économique (dilemme de Malacca)

§  ·Elle ne contrôle pas le chapelet d’îles longeant ses côtes : elle est privée d’un espace maritime stratégique indispensable à sa force océanique stratégique.

Conclusion : la Chine, une puissance maritime ?

En 2012, ·la valeur globale de la production maritime de la Chine atteint 5008,7 milliards de yuans et représente 9,6% du PIB du pays, en augmentation de 7,9% par rapport à 2011. Le pays est devenu le premier constructeur de navire au monde, après avoir dépassé successivement le Japon et la Corée du Sud. Il contrôle la deuxième flotte marchande derrière celle du Japon. En ce qui concerne les terminaux maritimes, la Chine dispose des plus grands ports minéraliers et de porte-conteneurs du monde. Son industrie maritime, la situe au premier rang mondial et c’est le pays qui est le plus gros producteur de ressources halieutiques grâce à sa gigantesque flotte de pêche.

Que lui manque-t-il pour devenir une très grande puissance maritime ? Sécuriser ses voies de communication maritimes et ses sources d’approvisionnement. C’est cet impératif qu’a exprime le président Hu Jintao en  énonçant le dilemme de Malacca et les menaces pesant sur le détroit : piraterie, terrorisme maritime et risque de fermeture du détroit par des puissances rivales.

Pour y répondre, la Chine doit être en position de maîtriser les deux accès au détroit de Malacca en contrôlant la mer de Chine méridionale (elle sanctuarisera également ce faisant les ressources halieutiques et minérales qui s’y trouve) et en accroissant sa présence permanente dans l’océan Indien. Elle doit ensuite acquérir de l’espace stratégique dans l’océan Pacifique en faisant sauter le verrou représenté par la première chaîne d’îles devant ses côtes. La priorité est de faire rentrer Taiwan dans le giron chinois suivie par la reprise des îles Diaoyu. Il lui faut également ouvrir des routes alternatives à celle de Malacca en jouant en particulier un rôle pionnier dans l’exploitation de la route arctique.

Pour tout cela, la Chine a besoin de disposer d’une marine de guerre équilibrée et puissante sur laquelle elle puisse s’appuyer, ainsi que de forces de garde-côtes nombreuses et diversifiées. Riche d’une Histoire multimillénaire à laquelle elle attache beaucoup d’importance et où elle puise toujours des éléments de réflexion, elle tire les leçons de son passé maritime pour éviter de répéter des erreurs de méthodologie qui lui ont coûté cher en ne lui permettant pas de s’opposer à ses adversaires, tous venus de la mer au XIXe siècle. Si ses excédents commerciaux lui permettent de dégager des ressources financières importantes, elle sait qu’une flotte pour être efficace demande du temps pour développer des doctrines d’emploi adaptées à ses objectifs et beaucoup d’entraînement pour que les différents moyens opérationnels apprennent à coopérer entre eux. Lord Kitchener aurait dit qu’il fallait 70 ans pour constituer une marine de premier rang… En 2012, la marine chinoise avec 919 000 tonnes de bâtiment de combat était au troisième rang mondial, en passe de dépasser la Russie ; en 2000 elle occupait la quatrième place avec seulement 413 000 tonnes. En douze ans elle a plus que doublé en terme de tonnage. Mais elle a également beaucoup progressé dans sa capacité à opérer loin de ses bases et est devenue une marine de haute mer, participant à la lutte contre la piraterie en océan indien depuis 2008.  Elle vient d’admettre au service actif son premier porte-avions, le Liaoning,  et, pour ne pas perdre de temps,  entraîne son parc aérien, constitué d’avions de qualité, sur une maquette construite à terre pendant que le bâtiment effectue ses essais techniques à la mer. Elle vient de construire une nouvelle base protégée pour ses sous-marins nucléaires dans l’île d’Hainan qui permet un accès rapide aux grands fonds de la mer de Chine méridionale, raison supplémentaire s’il en fallait de contrôler cette mer. Elle souffre cependant de retards dans le domaine de la lutte sous la mer et a des difficultés à produire des sous-marins silencieux, ce qui ne lui permet pas de disposer encore d’une véritable capacité de frappe nucléaire en second. Pourtant, elle progresse lentement mais sûrement, à son rythme, dans tous les domaines et n’hésite pas à innover en développant un système anti porte-avions original, basé sur l’utilisation de missiles balistiques.

Sauf rupture géopolitique imprévue, la Chine sera une grande puissance maritime dans les décennies à venir. Elle n’en a pas le choix.

Cette montée en puissance induit cependant une incertitude dans les pays voisins qui ont des différends territoriaux maritimes avec elle, ou qui contrôlent les détroits qu’empruntent ses lignes de communication ou encore qui se trouvent en compétition économique avec elle. Ceux qui disposent des ressources humaines et financières suffisantes cherchent alors naturellement à se protéger en s’équipant à leur tour de moyens capables de dissuader cette force, entretenant ainsi une course aux armements.

Hugues Eudeline,membre de l' Institut Jacques Cartier

 

 

 

 


[1] TILL, Roger. Seapower – A guide for the twenty-first century. Routledge, Oxon (U.K), 2013. 412 p.

 

 

 

 

Les Editions Eyrolles, prestigieuses tant par leurs ouvrages de culture générale que par ceux qui s’adressent aux professionnels, livrent, en ce début d’année 2013, un ouvrage exceptionnel sur la Chine. D’abord parce qu’il est à deux voix. L’une est celle de Claude Chancel, agrégé d’histoire, vice-président de l’Institut Jacques Cartier, dont les ouvrages sur l’Asie de l’est sont reconnus par ceux qui s’intéressent à cette région du monde. L’autre est celle de Libin Liu Le Grix, une jeune chef d’entreprise, Française d’origine chinoise, double diplômée des Universités de Pékin et de Paris-Sorbonne. Ensuite parce que ce regard croisé sur la Chine en enrichit l’approche et la compréhension critique.

A la fois classique et contemporain, le livre est composé de quinze chapitres autour de cinq grands thèmes. Il commence par les fondamentaux historiques et géographiques de l’empire chinois : (« toutes les Chine en une »), une Chine de taille  de taille XXL, plus vieille civilisation du monde encore vivante. Une seconde partie concerne de plus près les Chinois, les Han dans leur pensée, leurs croyances, leurs codes sociaux et leur démographie sans équivalent dans le monde.

Le troisième temps de cette analyse, qui vous transporte dans un autre univers, vous immerge dans la vie quotidienne des Chinois d’aujourd’hui : l’enjeu de l’éducation dans l’empire des concours, la formidable mutation des médias, la question de la démocratie. Il faut noter un délicat et sensible chapitre sur la femme chinoise à travers les âges, avec des lignes riches d’une grande connaissance historique comme de l’actualité la plus réaliste. Les auteurs rappellent que cette question concerne tout de même le cinquième des femmes du monde…

La quatrième partie évoque l’épopée de l’économie chinoise, de Mao à la relève de Xi (cinquième génération de dirigeants depuis 1949, naissance de la République Populaire de Chine). Il s’agit d’une remarquable synthèse qui évoque avec clarté les impasses maoïstes de l’utopie radicale, puis le réformisme graduel de Deng Xiaoping « qui a su mettre l’étranger au service du national ». « Les trente glorieuses à la chinoise » ont changé la Chine et le monde. Cette histoire de l’accession du « pays du Milieu » au second rang mondial, avant, vraisemblablement, qu’il retrouve le premier, est illustré d’exemples impressionnants et vivants de secteurs, de régions et d’entreprises. Il serait difficile de trouver par ailleurs une telle synthèse. La dernière partie présente la à sa place incontournable, dans ses contraintes et dans ses ambitions politiques. C’est un monde vu de Pékin … et c’est très impressionnant…

Les vraies questions sont posées : une telle montée en puissance peut-elle éviter l’impérialisme ? La Chine a-t-elle une vocation géopolitique asiatique ou mondiale ? Ne pouvant se développer continuellement aux dépends du reste du monde, va-t-elle, à temps, modifier son modèle économique, en clair, basculer du tout-export en faveur de la consommation domestique ? Ce qui aurait l’indéniable avantage de stabiliser les classes moyennes émergentes (déjà 500 millions de personnes) et d’intégrer l’autre moitié de la Chine encore très pauvre et pour laquelle le pouvoir a rapidement  mis en place une nouvelle sécurité sociale.

Mais, ayant jusqu’alors sacrifié son environnement à son développement, la Chine, trop souvent saturée et polluée, entend devenir une puissance verte, en maîtrisant l’eau, le vent et l’énergie du soleil. Vaste programme, aux conséquences mondiales ! Dans ce pays devenu très inégalitaire, la corruption génère, le plus souvent « des incidents de masse » provoqués souvent par la spéculation et  par la spoliation des terres et qui, malgré la répression, se multiplient.  Enfin, la Chine, qui vieillit rapidement, bénéficie d’une jeunesse déjà plus rare, mais hédoniste, instruite, urbanisée et connectée, qui refuse désormais les mensonges de l’appareil d’Etat aussi bien  que ceux qu’une presse soumise à la censure.

Comme les auteurs le soulignent dans leur introduction, « rien n’est gommé, mais les jugements expéditifs sont bannis ». Le livre respire le voyage, la découverte et la rencontre qui enrichissent et qui interpellent le lecteur. Il est un véritable état des lieux d’une Chine qui se transforme à une vitesse insoupçonnée. Aucun parti pris, sinon celui de connaître et de comprendre… pour ne pas insulter l’avenir… Voilà un joli et solide fil d’Ariane qui donne envie de lire et de suivre nos conteurs et enquêteurs sur cette nouvelle route de la soie revivifiée.

Jacques Pasquier, membre de l'Institut Jacques Cartier