Prusse

 

 

 

Pour nous Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse.

Le présent article couvre la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Le dernier article amènera le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Situation stratégique en Allemagne du Nord au lendemain du Traité de Bâle

Le traité de Bâle (et les traités qui l’ont suivi) bouleverse la situation stratégique en Centre-Europe. L’Angleterre et l’Autriche n’avaient plus de liaisons directes. L’Autriche était séparée de ses deux provinces contiguës à la France, les Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et la Brisgau (en face de l’Alsace). En effet, les États rhénans qui signèrent successivement en 1795 et 1796 des traités de paix avec la France s’y engagèrent à ne pas laisser le libre passage aux troupes autrichiennes. Dès lors, pour attaquer la France, l’Autriche n’avait plus d’autre choix que de fouler au pied l’indépendance de ces petits États et de les envahir.

Un dynaste important était resté en dehors du conflit : Karl Theodor, Électeur palatin, Électeur de Bavière, le troisième prince du Saint-Empire. Ses états, essentiellement la Bavière et le Palatinat, figurent en vert sur la figure 1.

Le contrôle des états palatins allait devenir un enjeu majeur pour l’Autriche et la Prusse. Selon que la Maison palatine se rallierait à l’Autriche ou à la Prusse, celle-là ou celle-ci acquerrait la prééminence en Allemagne du Nord.

Or, la situation de la Maison palatine était instable. En effet Karl Theodor avait 71 ans. Il n’avait pas d’héritier légitime. En août 1795, il épousa une princesse autrichienne, de 52 ans sa cadette, dans l’espoir d’avoir un héritier. En vain. En effet, celle-ci se refusa à toute intimité avec son mari.

Figure 1 : Le Saint-Empire romain germanique

Cependant, les Autrichiens et l’Angleterre avaient repris les hostilités en août 1795. L’armée française franchit le Rhin début septembre, effectua une avance foudroyante et s’empara le 14 de Mannheim, la capitale du Palatinat, alors que le neveu et héritier de Karl Theodor, Maximilien des Deux-Ponts, présidait un défilé. Celui-ci n’eut d’autre choix que de fuir par une porte de la ville alors que l’armée française entrait par une autre. Il se réfugia avec sa famille à Rohrbach à côté de Heidelberg, l’ancienne capitale du Palatinat qui avait été ravagé par Turenne. Les Autrichiens réagirent durement, ils assiégèrent et bombardèrent Mannheim, en visant particulièrement le palais électoral. Mille huit cents bombes incendiaires furent tirées sur le palais baroque. Les parties les plus somptueuses furent détruites.

  1. Le Dieu de la guerre, Moreau et les États palatins

La guerre se généralisa alors à toute l’Europe. Le 2 mars 1796, le Directoire nomma sur un théâtre d’opérations secondaire un jeune général robespierriste qui avait prouvé sa loyauté au nouveau régime en réprimant l’insurrection royaliste du 13 Vendémiaire An IV (le 5 octobre 1795). Début avril, Bonaparte arriva en Italie et prit la tête de son armée dépenaillée. Il allait appliquer le plan qu’il avait conçu à Paris. L’Armée d’Italie vola de succès en succès. L’Autriche n’eut alors d’autre solution que de transférer en toute hâte 25 000 hommes du Rhin à l’Italie.

La situation de Maximilien et de sa famille devint de plus en plus précaire. Le 31 mars, son épouse décéda des suites d’un accouchement difficile. L’héritier de la Maison de Wittelsbach était à marier. Deux jours après le décès de la malheureuse parturiente, un ambassadeur extraordinaire de la Cour de Vienne vint proposer à Maximilien une jeune archiduchesse. Quelques jours plus tard, ce fut au tour du Prince-électeur de Saxe de proposer sa fille, âgée de quinze ans, qui était la nièce de Maximilien qui, lui, en avait quarante ! Enfin, la Cour de Naples proposa au jeune veuf une princesse napolitaine ! Maximilien refusa ces alliances.

Le 31 mai 1796, il écrivit au Roi de Prusse pour lui demander l’asile à Ansbach, possession prussienne en vert foncé sur la carte, enclavée entre la Bavière et l’évêché de Würzburg. Le Roi de Prusse accepta immédiatement et dépêcha auprès de Maximilien un envoyé extraordinaire, un ami de longue date de Maximilien, le Général de Heymann. Celui-ci arriva à Rohrbach début juillet 1796 après avoir fait un périple diplomatique en Allemagne. Il avait en particulier rencontré le prince-évêque de Cologne, le plus jeune frère de Marie-Antoinette et oncle de l’Empereur. Celui-ci lui avait déclaré à propos des Autrichiens et de l’Angleterre : « Ils ne savent faire ni la paix ni la guerre. Ils ont des bons soldats, mais pas un général qui fait des plans de campagne. Quand elle est finie, l’on dit ce qu’il fallait faire quand les evenemens sont passés. Le Sire de Thugut (le chancelier autrichien) et le Sr Pitt (le Premier ministre britannique) se sont enforces et veulent gouverner l’Europe ; ils s’en tireront comme ils pourront. Je desire la paix pour le continent, que l’Angleterre fasse la paix comme elle voudra[1]. »

L’armée autrichienne affaiblie par le transfert d’une partie de ses troupes en Italie dut se replier. Devant l’avance des troupes françaises, Maximilien des Deux-Ponts n’avait d’autre choix que de s’enfuir de Rohrbach avec ses quatre enfants. Le cortège s’ébranla le 13 juillet 1796. Le voyage jusqu’à Ansbach fut épuisant. C’était la deuxième fois que Maximilien devait fuir pour sauver sa famille. La première fois, cela avait été en 1789. Alors général de l’armée royale, Il avait dû fuir de Strasbourg où ses soldats voulaient le pendre à la lanterne. C’est son supérieur, un général national, comprendre orléaniste, qui, le 12 mai 1790, avait sauvé du saccage son hôtel particulier, l’Hôtel des Deux-Ponts (l’actuel Palais du Gouverneur militaire de Strasbourg), lors d’une émeute de la garnison. Ce général était le Général de Heymann ! Maximilien et ses quatre enfants arrivèrent à Ansbach après un voyage de cinq jours sous une chaleur accablante au milieu des convois de troupes.

Un seul répit, le 15 juillet à Schwäbisch Hall où la population leur fit fête et où la petite Caroline-Augusta, âgée de quatre ans, future impératrice d’Autriche, s’empiffra de gâteaux et de vin.

La famille emménagea avec sa suite de 84 personnes au palais des margraves d’Ansbach aux côtés de deux autres familles régnantes de Rhénanie, elles aussi réfugiées : le duc de Wurtemberg avec sa suite de quatre-vingt-dix personnes et la princesse héréditaire de Bade, accompagnée de son fils, de quatre filles à marier et d’une nombreuse suite.

Curieuse ambiance que celle qui régnait à Ansbach, la perle de la Franconie, petite ville de quinze mille habitants, territoire prussien, donc havre de paix, où étaient déjà réfugiés plus de deux mille émigrés français sans ressources et qui devenait un centre de réfugiés. C’est à Ansbach que Heymann avait installé son épouse lorsqu’il avait émigré en Prusse après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il avait pris part avec le marquis de Bouillé.

Fin août, Maximilien reçut une lettre alarmiste de sa sœur, l’épouse du Prince-électeur de Saxe. Les termes en étaient les suivants : « Je crains bien que la Bavière ne soit perdue à jamais pour notre famille, mais j’espère bien que vous frère chéri de mon cœur tiendroit ferme à ne point donner votre consentement à cette rechange et qu’aucune considération quelconque, ni des conseils intéressés de ceux qui ne regardent que leurs propres intérêts, ne vous fera départir du principe d’honneur et de fermeté que vous vous devez ainsi qu’à vos descendants. »

Parallèlement, le palais d’Ansbach allait devenir le lieu d’intrigues matrimoniales, c’est-à-dire d’affaires d’État, entre les trois familles régnantes qui y avaient trouvé refuge.

Le personnage central de ce microcosme est la princesse héréditaire de Bade, la princesse Amélie, qui s’était mis en tête de conclure le mariage de la dernière de ses filles, âgée de huit ans, au fils de Maximilien, Louis, âgé de dix ans. Compte tenu des « espérances » de Maximilien au décès de son oncle, les états des Wittelsbach, cette alliance serait plus qu’acceptable, même si le mariage serait moins brillant que celui qu’elle avait décroché pour la troisième de ses filles qui avait épousé le petit-fils de Catherine II de Russie, le futur tsar Alexandre Ier qui allait combattre Napoléon. Quoi qu’il en fût, Maximilien repoussa cette proposition d’alliance matrimoniale.

Sur le plan politique, la famille de Bade était viscéralement opposée à la Révolution française et aux idées qu’elle véhiculait, même si elle aussi avait signé un traité de paix avec la République. Elle considérait Maximilien des Deux-Ponts, plus modéré, comme un traître.

Leur fille aînée, Caroline, âgée de vingt ans, était d’une grande beauté. Cette beauté était évidemment un atout important sur le marché des alliances matrimoniales. Sa mère avait néanmoins connu en 1793 un échec retentissant : la Prusse avait préféré une autre princesse pour son prince royal. De ce fait, Caroline exécrait la Prusse. Elle était amoureuse du duc d’Enghien. Le duc de Wurtemberg s’était déclaré, mais elle l’avait repoussé.

Un soir, Maximilien se rendit au jeu de la princesse Amélie. Il fut à la table de Caroline. Ils parlèrent. Il fut ému par sa beauté. Comment ne l’aurait-il pas été ? Il avait quarante ans, elle en avait vingt. Quel qu’eût été l’amour qu’il avait éprouvé pour Augusta, sa défunte épouse, il n’en était pas moins homme. Il ne pouvait envisager de rester veuf pour le reste de sa vie. Dès lors, Caroline commença à hanter ses nuits. Les conseillers de Maximilien, persuadés que la survie de la Maison Palatine dépendait de la Prusse, virent d’un mauvais œil ce qu’ils voulurent prendre pour une amourette sans lendemain. Montgelas, qu’il avait pris à son service comme principal conseiller, ne crut pas qu’elle pût se transformer en une union.

 

En novembre, Maximilien n’y tint plus. Il fit sa demande par écrit auprès de sa cousine Amélie alors qu’ils habitaient sous le même toit. Il se confia à Heymann. « Que voulez-vous, j’en suis fou ! » Dès lors, Heymann fit ce qu’il devait faire, intercepter le courrier des Bade et de Maximilien. Il apparut que Caroline le trouvait trop âgé, trop favorable à la Prusse. D’un autre côté, elle pensait que c’était un homme bon et qu’il lui était difficile de refuser sa proposition sans paraître bien difficile et risquer de rester fille. La lettre la plus intéressante fut sans conteste écrite par la princesse Amélie à sa fille en Russie après que Caroline eut donné son consentement :

Le duc est le meilleur homme du Monde. Tous ceux qui l’entourent l’adorent. Je pense qu’il est un peu faible de caractère, mais, sans conteste, c’est un homme d’honneur. À le voir aussi amoureux, on croirait qu’il a vingt ans. Il souffrait des tourmens incroyables lorsqu’il attendait notre décision et il me disait qu’il serait le plus malheureux des hommes si elle refusait sa main… Dites-lui également qu’elle trouve le duc « bien de figure ». Aux yeux de votre sœur, c’est le plus important. Mais il faut reconnaître qu’il est en outre bien bâti. Il lui a dit à maintes reprises, aussi bien qu’à moi, qu’il ne pourrait jamais montrer assez de reconnaissance pour le sacrifice qu’elle fait en épousant un homme de quarante ans affublé de quatre enfants.

Il était urgent pour la Prusse de ramener Maximilien dans son orbite. Il fut donc invité à Berlin où il arriva le 23 décembre 1796 escorté de Heymann. La Cour de Berlin était en plein désarroi : le prince Louis, le deuxième fils du Roi, était gravement malade, probablement du typhus. Toute la Cour était dans l’attente de la fin. Tout en observant la réserve qui convenait et en s’apprêtant à prendre le deuil, Heymann n’en renoua pas moins avec les cercles diplomatiques. Il se rendit compte que sa mission auprès du duc des Deux-Ponts avait été suivie avec attention par les Cours étrangères. Les commentaires désobligeants pour Maximilien ne se firent pas attendre. Lord Elgin[2], l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin, crut bon de dire à haute voix lors d’un dîner : « Heymann vient d’arriver avec son élève, mais il ne pourra jamais rien faire de lui. » Quant au comte de Nesselrode, l’ambassadeur de Russie, il l’avait pris un jour par le bras pour lui dire : « Mon cher Heymann, votre prince n’est qu’un ectoplasme. » Leur jeu était clair : aucun prince ne pouvait accepter de passer pour un caniche que l’on tient en laisse. Ils allaient dauber sur Maximilien jusqu’à ce que ce dernier n’ait d’autre choix que de se rebeller.

Le sort de la Maison Palatine n’en était pas moins en balance. Cetto, l’envoyé de Maximilien à Paris, était de plus en plus inquiet. Maximilien lui avait communiqué la dépêche qu’il venait d’en recevoir.

 

Le Directoire veut séparer la Cour d’Autriche et l’Angleterre. Les intérêts divers relatifs aux pays-bas (la Belgique), le depit de l’Angleterre, une supériorité aussi marquée que celle qu’elle ambitionne, voulant s’emparer du timon des affaires continentales, enfin l’orgueil autrichien blessé de ce qu’on lui a assigné un rôle pour ainsi dire que passif, sont autant de ressorts employés par le Directoire avec une grande apparence de succès pour arriver au but de négocier séparément avec la cour impériale.

Pour la France, les termes de la négociation étaient clairs : la paix avec l’Autriche, à laquelle seraient attribuées la Bavière et une partie du Palatinat, tandis que la France recevrait la rive gauche du Rhin. La Maison Palatine était menacée de disparition. Elle était prise en étau entre la France, son ennemie déclarée, et l’Autriche, un protecteur suspect et pas désintéressé. La Prusse était sa seule alliée. Le 28 décembre, Maximilien rappela au Roi de Prusse les engagements qu’il avait pris à l’égard de la Maison Palatine. Le 31, il reçut une réponse pleinement rassurante. La Prusse était à ses côtés, tellement proche qu’elle ne pouvait envisager qu’il pût quitter Berlin. Pour l’en convaincre, le Roi l’invita à déjeuner avec Haugwitz et Heymann. Pour montrer la bonne entente entre la Prusse et l’héritier de la Maison Palatine, l’invitation serait mise en scène. Ce serait un jour de cour, afin que nul n’ignorât l’affection qu’avait le Roi pour le duc.

Ce déjeuner eut lieu le 6 janvier 1797. Quatre convives : le Roi de Prusse, son chancelier Haugwitz, Heymann et bien sûr Maximilien. Haugwitz lui tint ce langage :

 

Monseigneur, alors que nous sommes au cœur de la crise diplomatique la plus aiguë, il serait de la plus grave inconséquence que vous quittiez Berlin, alors même que tous les ministres et le Roi lui-même souhaitent que vous restiez. L’on attend une décision de la Russie[3]. L’ambassadeur de France nous a fait savoir que son gouvernement espérait que vous indiqueriez à Sa Majesté quel parti serait acceptable pour vous. Il est hautement souhaitable que vous prolongiez votre séjour à Berlin, dit Haugwitz.

— C’est assez, éclata Maximilien. Je ne me laisserai pas prendre dans le nœud d’intrigues qui ont pour but de me retenir à Berlin. J’accepte de repousser mon départ, mais de deux jours seulement. Je partirai le 16 janvier.

Comment adoucir Maximilien ? En lui donnant le commandement du régiment de dragons, le régiment du Prince Louis décédé le 28 décembre. Ce commandement prestigieux fut conféré à Maximilien, ainsi propulsé au grade de Lieutenant-général de l’armée prussienne, le 9 février 1797.

Retenir la Maison palatine dans l’orbite prussienne était d’autant plus difficile que la victoire changeait de camp en Allemagne. Beurnonville avait signé un armistice pour sa seule armée, l’armée de Sambre-et-Meuse sans se préoccuper du sort de l’armée du Rhin et de la Moselle, commandée par Moreau, qui avait avancé jusqu’à Augsbourg. Moreau dut faire retraite et avait repassé le Rhin le 26 octobre 1796. Il avait voulu conserver Kehl en face de Strasbourg comme tête de pont. Les Autrichiens avaient mis le siège le 18 septembre. La ville avait capitulé le 10 janvier. Elle avait été complètement détruite par les 120 000 boulets et bombes incendiaires tirés par ces derniers. Ces revers français eurent une conséquence heureuse pour les dynastes rhénans : ils récupérèrent leurs Etats évacués par les armées françaises. Le duc des Deux-Ponts allait retrouver le Palatinat et la famille de Bade retourner à Karlsruhe.

Le 16 février 1797, Heymann rendait compte à Berlin de la situation diplomatique :

Le général Wernek, lieutenant general autrichien, a dit à Mgr le Duc des Deux Ponts qu’il y avait plus de six semaines que les français avaient proposé la Baviere à l’Empereur pour faire la paix, mais que l’empereur s’y était refusé par le principe qu’il ne voulait pas enfreindre la constitution de l’Empire.

Le sort de la Maison palatine était scellé. Le 9 mars eut lieu à Karlsruhe le mariage de Caroline de Bade et de Maximilien des Deux-Ponts. La Cour de Bade, toute à sa rancune, n’avait invité que les partisans de l’Autriche. Aucun Prussien n’avait été invité bien que la Prusse l’eût accueillie à Ansbach. Ni Hardenberg, ni Heymann ! Les dames n’avaient d’yeux que pour les officiers autrichiens dans leurs uniformes blancs et regardaient avec condescendance les officiers bavarois !

La Prusse allait-elle perdre la partie ? Voici la situation telle que Heymann la relate dans une dépêche à Berlin :

Mgr le Duc des Deux-Ponts compte partir d’ici le 8 mars pour se marier le 9 à Carlsruhe. Comme je n’ai pas été invité par la Cour de Bade à cette solennité, sachant d’ailleurs la disposition tout à fait autrichienne de la jeune Cour de Bade et que Mgr le Duc des Deux-Ponts ne se dissimule nullement, j’ai cru ne pouvoir me présenter à cette cérémonie et d’après le désir de Monseigneur le Duc des Deux-Ponts, je retourne à Ansbach pour revenir lorsque le Duc des Deux-Ponts sera de retour de Munic.

Au même moment, le Dieu de la Guerre, le Général Bonaparte remportait les victoires d’Arcole (15-17 novembre 1796), puis de Rivoli les 13 et 14 janvier 1797. La route de Vienne était ouverte. Le 31 mars, arrivé à 100 kilomètres de la capitale des Habsbourg, Bonaparte offrit la paix à l’Autriche qui fut contrainte de signer les préliminaires de paix de Leoben le 15 avril. Un an après prise de commandement de Bonaparte, alors que la situation militaire en Allemagne était bloquée depuis cinq ans !

  1. La paix ?

Sur le Continent, les belligérants, épuisés, voulaient la paix, ou du moins une trêve.

Les opérations militaires cessèrent.

En France, les royalistes avaient obtenu la majorité dans les deux chambres, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq cents. Qu’à cela ne tienne ! Trois des cinq Directeurs, anciens Jacobins, firent un coup d’État le 18 Fructidor An V (le 4 septembre 1797). Les principaux membres du parti royaliste furent arrêtés. Le bras armé ? Augereau qui avait été dépêché d’Italie par Bonaparte. Cela aurait dû être Hoche, mais celui-ci n’avait pu être nommé ministre de la guerre en raison de son jeune âge. Il avait été nommé commandant en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse et de l’armée du Rhin et de la Moselle. Le commandement qu’avait Heymann en 1791 avant la Fuite à Varennes. Hoche mourut le 19 septembre 1797. La République venait de perdre son meilleur général en Centre-Europe.

 

Le 10 septembre 1797, une négociation générale s’ouvrit à Rastatt entre la République française, l’Autriche, la Prusse et les Princes allemands dépossédés par l’annexion par la France de la rive gauche du Rhin. Bonaparte s’était déplacé au milieu des vivats des foules pour ouvrir le Congrès de la paix.

La négociation s’enlisa rapidement. L’Angleterre n’avait jamais déposé les armes. Pour porter un coup à son commerce et contrôler la Méditerranée, le Directoire avait envoyé Bonaparte conquérir l’Égypte, possession de l’Empire ottoman. Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet 1798. Du coup le sultan déclara la guerre à la France le 9 septembre 1798. Fin décembre, la Russie, qui s’était sentie menacée par l’expédition française signa un premier traité d’alliance avec la Sublime Porte[4], puis un autre avec l’Angleterre et le Royaume des Deux-Siciles. Par ce second traité, la Russie s’engageait à intervenir en Italie où la guerre s’était rallumée. En effet, la France y avait repris sa politique de conquête.

Elle était en train de démanteler les États éparpillés d’Italie pour créer des républiques sœurs. Les Français venaient de conquérir Rome et Naples. Ils allaient annexer le Piémont. La Prusse entendait rester neutre et respecter le Traité de Bâle qui avait établi une zone de neutralité qui protégeait l’Allemagne du Nord. L’Autriche dit vouloir le rester. En fait, elle n’avait qu’un but, annexer la Bavière et le Palatinat. Elle proposa de dédommager la Maison palatine en lui cédant les Pays-Bas autrichiens (la Belgique).

La Prusse s’opposa à ce marché de dupes. Comment la France aurait-elle accepté de céder la Belgique qu’elle avait conquise et de voir l’empire des Habsbourg s’agrandir pratiquement jusqu’à sa frontière ? La négociation était donc dans l’impasse.

L’Autriche allait choisir la guerre, car elle n’avait pas d’autre solution. Elle venait d’accepter de laisser passer les troupes russes sur son territoire. La France allait considérer que c’était un acte de guerre. La négociation de Rastaat était dorénavant vouée à l’échec. Le 28 mars 1799, les quatre ambassadeurs français reçurent des Autrichiens l’ordre de quitter les lieux de nuit sans délai. Ils n’avaient aucune escorte. Une embuscade avait été montée. Deux d’entre eux furent assassinés sur le chemin dans la nuit par des hussards d’un régiment suisse au service de l’Autriche dont le colonel était un agent anglais.

C’était la guerre ! La France allait devoir affronter la deuxième coalition.

  1. Munich — 16 février 1799 — 15 heures 30 — Petites affaires de famille

Le docteur Fischer se tourna vers le prince de Birkenfeld et lui fit signe. Le prince s’approcha et ferma les yeux de l’Électeur. Il sortit de la chambre et se dirigea vers l’appartement de l’Électrice.

— Madame, votre époux, l’Électeur, vient de passer. J’ai reçu de l’héritier légitime, le duc des Deux-Ponts, les pouvoirs pour prendre possession de son héritage. Êtes-vous enceinte de l’Électeur ? Entendez-vous vous opposer à la prise de possession pour l’Électeur Maximilien ?

L’Électrice hésita un instant. Elle pensait être enceinte, non pas de son époux plus âgé de cinquante ans qu’elle n’avait jamais autorisé à l’approcher, mais de son amant, le comte von Taufkirchen. En droit, l’enfant qu’elle portait peut-être était l’héritier légitime de la Bavière et du Palatinat. Du moins, jusqu’à ce qu’il fût prouvé qu’il n’était qu’un bâtard. Et comment Maximilien pourrait-il l’accuser de cette infamie, comment pourrait-il la prouver alors qu’elle était la nièce de l’Empereur, alors que les troupes autrichiennes occupaient la Bavière, alors qu’il lui suffisait de dire un mot pour s’imposer comme Électrice douairière régnante ? Elle pensa un instant aux doux moments qu’elle avait eus un temps avec Maximilien, et dont son époux avait sans doute espéré que lui naîtrait un fils, issu de la Maison de Wittelsbach. Elle se redressa. Elle se tourna vers le prince. Elle le regarda droit dans les yeux.

— Nein !

 Le prince de Birkenfeld poussa un soupir de soulagement. Dorénavant, pour faire main basse sur la Bavière, l’Autriche n’avait plus qu’un seul recours : la force brutale.

Il produisit ses pouvoirs. Le chancelier, le baron de Hertling, reçut son serment de fidélité pour le nouvel Électeur et le fit prêter ensuite aux Ministres d’État, aux chefs civils et militaires, lesquels respectivement reçurent celui de leurs sous-ordres.

François Guégan

Prochain article à paraître :

PARTIE III

1799 : L’apocalypse — La Bavière enjeu du conflit

[1] Les textes en italiques sont des citations de documents d’archive. Le lecteur intéressé pourra en trouver les références précises dans la biographie légèrement romancée du Général de Heymann, Le dernier des Morthemer, e-book chez Amazon.

[2] Celui-là même qui entre 1801 et 1805 prélèvera statues, frises et cariatides sur le Parthénon à Athènes. Deux cents caisses seront envoyées au British Museum qui les conservent bien à l’abri et attend pour les restituer à la Grèce d’être assuré que le gouvernement grec lui démontre que ces œuvres d’art seront bien protégées à Athènes !

[3] La Russie était garante des accords de Teschen du 13 mai 1779 qui avaient mis fin à la guerre de succession de Bavière que l’Autriche avait voulu annexer, la Prusse s’y étant opposée. Catherine II était morte le 17 novembre 1796 et l’on attendait donc la position que prendrait son fils, Paul Ier.

[4] L’Empire ottoman en langage diplomatique.

 

 

 

Fernand Braudel inventa le concept de longue durée en 1949. Qu’il me soit permis de m’y référer ici pour décrire l’affrontement qui opposa la Maison d’Autriche à la Prusse pour le contrôle de l’Allemagne du nord. Deux cents ans. Deux siècles, c’est en effet la durée de la bataille qui a opposé l’Autriche et la Prusse pour la suprématie au cœur de l’Europe. En voici les principales étapes.

  • 1736 : Frédéric le Grand, alors Prince royal (le Kronprinz) d’un petit état germanique, la Prusse, écrit un opuscule résumant sa philosophie en matière de politique européenne : Considérations sur l’état présent du corps politique de l’Europe. Il décrit ainsi le politique de la Cour de Vienne : « On aura pu découvrir facilement que sa politique a pour but d’établir le despotisme, & la souveraineté de la maison d’Autriche dans l’Empire ; ce qui n’est pas si facile, vu la puissance de beaucoup d’électeurs qu’on ne saurait abaisser aisément. Cependant imbue de préjugés superstitieux, et encouragée par une orgueilleuse témérité, lé maison d’Autriche a voulu accoutumer à son joug les souverains d’Allemagne… ». Il s’agit là d’une rupture complète avec la politique suivie par les Hohenzollern qui, jusqu’alors, avaient accepté la prééminence des Habsbourg. A la fin de son règne de 46 ans, Frédéric le Grand aura vaincu trois fois l’Autriche, il lui aura arraché sa province la plus riche, la Silésie, et il aura hissé la Prusse au rang de principale puissance militaire de l’Europe.
  • 3 juillet 1866 : Bismarck, le chancelier de fer, enregistre un succès éclatant. La Prusse a écrasé l’Autriche à Sadowa. Dans la foulée, elle annexe diverses principautés d’Allemagne du nord qui avaient été les alliées de l’Autriche et forme la Confédération de l’Allemagne du nord, préfiguration du Deuxième Reich proclamé le 18 janvier 1871 dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles.
  • 12 mars 1938 : Hitler réalise l’Anschluss, l’un des buts essentiels qu’il avait énumérés dans Mein Kampf :  »  L’Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande et ceci, non pas en vertu de quelconques raisons économiques. Non, non : même si cette fusion, économiquement parlant, est indifférente ou même nuisible, elle doit avoir lieu quand même. Un seul sang exige un seul Reich. » L’Anschluss est réalisé.

Tel est le cadre général dans lequel se situe la présente  série de trois articles qui ne s’intéressent qu’à la période de la Révolution française, entre 1791 et 1802,  et cela à travers un prisme étroit, l’action qu’eut au service de la Prusse un Français, le Général de Heymann. Celui-ci fut maître-espion, soldat et diplomate au service de Louis XVI puis, après la Fuite à Varennes, de deux Rois de Prusse, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume III. Une mission lui avait alors été allouée par Berlin : maintenir la Bavière et les états palatins dans l’orbite prussienne ou à tout le moins éviter qu’ils ne rallient l’Autriche[1]. J’ai déjà publié deux articles relatifs à l’action de Heymann dans le cadre de l’Institut Jacques Cartier intitulés Procès de Louis XVI, une preuve accablante ?  et  De Varennes à Valmy : Les coulisses du triple suicide politique de Louis XVI et de son épilogue.

Comme les deux précédents, ces trois nouveaux articles font appel à des sources primaires méconnues, essentiellement les Archives de Prusse qui ne furent ouvertes dans les faits qu’à partir de 1989.

Les articles suivent la chronologie selon le déroulé suivant :

  1. 1792 : L’alliance contre nature entre la Prusse et la Maison de Habsbourg (l’Autriche)
  2. 1795 : La Prusse se retire du conflit

III. 1799 : La Bavière, enjeu du conflit

Il n’est présenté ici que la premier article. Les deux suivants le seront dans les bulletins suivants.

Le lecteur pourra ainsi s’évader de notre cadre de lecture habituel de la Révolution française qui, reconnaissons-le, s’articule autour de Robespierre, Bonaparte et des campagnes d’Italie.

En route donc, pour un épisode de l’affrontement sans merci pour l’Allemagne du nord.

I.1792 : L’alliance contre nature entre la Prusse et la Maison de Habsbourg

  1. Le point de départ : le Saint-Empire romain germanique

Depuis l’invasion de la Silésie par Frédéric II en 1740, la cause était entendue pour la diplomatie française : l’Allemagne du nord était le cadre d’un affrontement sans merci entre l’ennemi héréditaire de la France, la Maison d’Autriche, et une Maison de second rang, les Hohenzollern, dont les principaux « états », le margraviat de Brandebourg et la Prusse, étaient situés aux marches orientales du Saint-Empire romain germanique. Le Saint-Empire se posait en successeur de l’Empire de Charlemagne et de l’Empire romain. C’était une confédération lâche de 350 états indépendants qui sont représentés sur cette carte. On note trois ensembles principaux : les états des Habsbourg en orange, les états des Hohenzollern en bleu de Prusse et enfin les états de la Maison de Wittelsbach, les « états palatins » en vert clair.

Toute la politique de Richelieu avait consisté à maintenir un glacis de petits états, pour beaucoup protestants, entre l’Autriche et la France. L’Empereur était élu par un collège de Princes-électeurs, les Kurfürsten[1]. A la veille de la Révolution française, les Princes-électeurs étaient au nombre de huit, dont trois princes ecclésiastiques catholiques. À noter que le royaume de Bohème était une Principauté électorale du Saint-Empire romain germanique. En tant qu’archiduc d’Autriche, le chef de la Maison de Habsbourg n’était pas Prince-électeur ! Il l’était en tant que Roi de Bohème, possession héréditaire des Habsbourg, même si nominalement le Roi de Bohème était élu. Le royaume de Prusse, possession des Hohenzollern, ne faisait pas partie du Saint-Empire romain germanique. Le chef de la Maison de  Hohenzollern, roi en Prusse, était aussi margrave[2] de Brandebourg et à ce titre Prince électeur. Les Wittelsbach étaient Prince-électeur du fait du Palatinat ou de la Bavière selon l’époque.

  1. L’alliance contre nature entre la Prusse et l’Autriche

A la veille de la Révolution, les Cours de Berlin et de Vienne se vouaient une haine inexpiable. Les deux Cours furent sidérées par l’effondrement de la monarchie absolue en France. Elles y virent au moins un avantage : la France était affaiblie. Hors de question toutefois de se mêler des affaires françaises. La Fuite à Varennes (20 juin 1791) bouleversa la donne. Après leur arrestation et leur retour à Paris, le roy de France et sa famille furent maintenus prisonniers dans leur Palais des Tuileries. Ceci ne pouvait être accepté par les monarques d’Europe.

C’est alors que la crise intérieure française s’internationalisa. Les deux ennemis irréductibles, l’Empereur et le Roy de Prusse, tinrent une conférence du 25 au 27 août 1791 à Pillnitz[3]. Ils y réglèrent leurs différends, ou du moins les mirent en sommeil, et ils émirent une déclaration commune, la Déclaration de Pillnitz. Ils y demandaient que Louis XVI recouvrât sa liberté, faute de quoi ils aviseraient avec les autres Puissances européennes sur les mesures appropriées à prendre. Cette déclaration lénifiante fut considérée comme une véritable déclaration de guerre par les députés républicains, pour l’essentiel les futurs Girondins. La course à la guerre a été décrite dans De Varennes à Valmy : Les coulisses du triple suicide politique de Louis XVI et de son épilogue. Nous n’y reviendrons pas.

  1. Le nerf de la guerre

Le roi-sergent, Frédéric-Guillaume I (1713 et 1740) et Frédéric II (1740-1786) avaient été des monarques avare pour le premier, économe pour le second. En matière de finances publiques, le roi-sergent avait une devise : « Ein Plus machen », autrement dit dégager un excédent budgétaire. Lorsqu’il arriva au pouvoir, il diminua de 85% les dépenses de la cour ! Frédéric le Grand géra également la Prusse de manière rigoureuse, même s’il bâtit des palais somptueux qu’il meubla avec des œuvres d’art venues de France. Il avait pour toute garde-robe deux uniformes usés. Il gardait constamment avec lui une cassette remplie de diamants destinée à payer ses troupes en cas de revers de fortune. Lorsqu’il succéda à son oncle en 1786, Frédéric-Guillaume II fut un monarque dispendieux et il mit en désordre les finances de la Prusse. Il dut revenir aux saines pratiques de gestion de son oncle et de son aïeul. En clair, en Prusse, les finances publiques étaient une chose sérieuse[4].

Le 9 janvier 1792, Frédéric-Guillaume II reçut de Louis XVI la lettre par laquelle celui-ci lui demandait de former une alliance armée (un concert des Puissances) pour écraser les factieux. Il répondit à Louis XVI le 14 janvier 1792. Après avoir donné son accord de principe sur le congrès armé, il poursuivait de la manière suivante :

…J’aime à croire que les effets d’un tel congrès, et l’impression qui en résultera, répondront à l’attente de V. M[5]. Mais avec toute la bonne volonté dont je me sens animé pour Ses intérêts, je ne saurais en même temps me refuser à la considération des dépenses très considérables auxquelles cette mesure doit donner lieu, et, père de mon peuple, je dirai avec franchise à un roy qui a donné de si fortes preuves des mêmes sentimens, qu’une juste indemnisation de ces frais me paraît indispensable pour concilier les services que je souhaite de rendre à V. M. avec mes soins pour le bonheur de l’État que je gouverne.

En clair, la Prusse donnait son accord pour intervenir à condition que cela ne lui coûte rien, sauf la vie de quelques soldats. Cette question des finances allait devenir centrale dans la suite et explique le poids qu’allait prendre dans la conduite du conflit la super puissance financière de l’époque, l’Angleterre après son entrée en guerre le 1er février 1793[6].

  1. Nach Paris !

20 avril 1792 : Sur proposition de Louis XVI, la France déclare la guerre au roi de Bohème et de Hongrie, François II, Empereur du Saint-Empire en cours d’élection, neveu de Marie-Antoinette, qui vient de succéder à son père décédé le 1er mars.

8 mai 1792 : un conseil de guerre austro-prussien arrête le plan de campagne général.

25 juin 1792 : La Prusse déclare la guerre à la France.

 21 – 23 juillet 1792 : conférence au sommet à Mayence entre l’Empereur et le Roi de Prusse. Il est décidé que les deux puissances se rembourseraient des frais de la guerre fraîche et joyeuse qui s’annonce en annexant des provinces polonaises lors du dernier partage qui est projeté. Valmy, puis Jemmapes, mirent à bas ce bel édifice. Apparemment, la guerre allait durer un an de plus que prévu.

1793 fut terrible pour la République. Elle subit défaite sur défaite tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La fin de l’année vit un renversement complet de situation :

  • le 17 décembre, Toulon qui avait été livrée aux Britanniques tombe aux mains des Républicains emmenés par Bonaparte.
  • Le 23 décembre, Hoche libère Landau assiégée depuis quatre mois.

Dès lors, il est clair que la coalition ne l’emportera pas aisément. Les échecs vont provoquer son éclatement et le retour au premier plan des haines et surtout de l’affrontement pour le contrôle de l’Allemagne du nord.

  1. La Prusse humiliée – La divine surprise de 1794

La Prusse était entrée en guerre auréolée du prestige de Frédéric le Grand. Début 1794, il était évident que l’armée prussienne n’était plus la meilleure armée d’Europe. Rien ne justifiait que son état-major dirigeât les opérations militaires. Les fondamentaux de la puissance (taille des états, population, prestige dynastique) revinrent au premier plan.

Le 19 avril 1794, la Prusse, défaite par l’armée française, exsangue financièrement, était contrainte de signer le Traité de La Haye avec l’Angleterre et les Provinces unies[7], les deux principales puissances financières de l’époque. Elle s’engageait à fournir 62 400 soldats armés et à les mettre sous les ordres de l’Autriche. En contrepartie, l’Angleterre et les Provinces unies s’engageaient à lui verser chaque mois 50 000 livres sterling, somme à laquelle s’ajoutaient des compléments pour l’approvisionnement en nourriture et en fourrage[8]. La Prusse était ravalée au rang d’état de seconde zone. L’œuvre de Frédéric le Grand était réduite à néant !

Cela était évidemment inadmissible pour la Prusse qui, finalement, n’avait pas d’intérêt majeur à combattre la France avec laquelle elle n’avait ni frontière commune, ni créance de sang (exécution de Marie-Antoinette) ni haine recuite depuis des siècles. Seuls le caractère perçu comme sanguinaire du régime jacobin et son prosélytisme révolutionnaire justifiaient sa présence dans la coalition alors que ses intérêts vitaux d’état lui commandaient de se concentrer sur l’Allemagne du nord et le prochain partage de la Pologne avec la Russie et l’Autriche.

Deux jours sont alors à marquer d’une pierre blanche pour la Prusse humiliée :

  • le 26 juin 1794, à Fleurus, Jourdan bat l’armée austro-anglaise. La Belgique tombe aux mains de la République française et les alliés hautains de la Prusse sont humiliés.
  • le 9 Thermidor An II (le 27 juillet 1794), Robespierre et ses partisans sont renversés. Ils sont exécutés le lendemain. Peu importe qu’ils aient été renversés par une coalition de Terroristes inconnus ayant tous autant de sang sur les mains que Robespierre, si ce n’est plus. Les symboles sanguinaires de la Révolution sont tombés. Les guillotinades cessent. Il est dès lors possible de négocier avec ce nouveau régime, en détournant si nécessaire les yeux pour ne pas voir qu’une majorité des membres du Grand Comité de salut public sont toujours au pouvoir ou siègent à la Convention[9], du moins pour un certain temps.
  1. Faux départ pour la paix

L’Autriche est vaincue, la République française n’est plus infréquentable : la Prusse s’engouffre dans la brèche. Les choses vont aller très vite :

  • fin juillet 1794,  les premiers contacts sont pris en juillet avec l’armée française sous couvert d’échanges de prisonniers. Un marchand de vin suisse de Bâle rencontre l’ambassadeur de France auprès des cantons suisses, Barthélémy, un diplomate de l’Ancien Régime passé au service de la République;
  • mi-octobre, l’Angleterre, mécontente de l’inaction de l’armée prussienne, met fin au versement de ses subsides ;
  • fin décembre, von der Goltz[10], ancien ambassadeur de Prusse en France arrive à Bâle pour négocier avec Barthélémy qui est allé prendre ses instructions à Paris ;
  • le 20 janvier 1795, Amsterdam se rend à l’armée française. Les Provinces unies sont occupées ;
  • le 22 janvier, lendemain de la nouvelle fête nationale française commémorant l’exécution de Louis XVI deux ans auparavant, a lieu l’échange des pouvoirs entre les deux négociateurs, Barthélémy, le Français, et von der Goltz, le Prussien.
  • le 5 février, von der Goltz meurt. Les autorités bâloises font procéder à une autopsie. Elles sont en effet persuadées que von der Goltz a été empoisonné. Les examens confortent cette conviction[11], d’autant que des espions ont été repérés à Bâle. Le moyen : du tabac à chiquer qu’un inconnu avait donné à l’ambassadeur prussien. Cet inconnu, une fois ce cadeau fait, avait quitté la ville. Une chose était assurée : le tabac l’avait tué.
  1. Le Traité de Bâle et l’éclatement de la première coalition

La nouvelle des négociations entre la Prusse et la République française avait fait l’effet d’une bombe dans toutes les cours d’Europe. La sidération fut la même que celle qui saisit les chancelleries d’Europe à l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939. L’équilibre stratégique risquait d’être rompu. C’est le branle-bas de combat au niveau diplomatique. Tous les regards se tournent vers Berlin. Intimidation, corruption et désinformation vont faire rage.

Londres, saisie d’effroi à la nouvelle de la chute des Provinces unies dépêche un ambassadeur extraordinaire, Lord Spencer[12]. Sa mission : faire pression sur Berlin pour ramener la Prusse dans le droit chemin. Tous les moyens sont bons. La comtesse de Lichtenau, l’ancienne maîtresse du roi Frédéric-Guillaume II avec lequel elle avait conservé des relations étroites, rapporte dans ses Mémoires que Lord Spencer lui avait proposé pour convaincre le Roi de Prusse de mettre fin à ces négociations une gratification de 100 000 guinées (105 000 livres sterling, soit en rapportant au PIB, un milliard de livres sterling de nos jours[13]).

L’ambassadeur d’Autriche à Berlin, le Prince de Reuss, eut vent d’une « partie carrée », c’est-à-dire d’un déjeuner informel entre amis, tenue le 28 février à laquelle le Roi de Prusse avait convié ses plus proches conseillers, le chancelier Haugwitz, Hardenberg et le Général de Heymann. Le sujet débattu : poursuivre ou non la négociation avec la France. A l’issue de ce déjeuner, Frédéric-Guillaume II signa l’acte donnant à Hardenberg les pleins pouvoirs pour négocier avec la France. Heymann fut chargé de la désinformation des Puissances. Il reçut l’ordre de convaincre les Puissances que la Prusse renoncerait à faire la paix avec la France à une condition : obtenir une part du gâteau polonais plus importante que ce qui était prévu, à savoir les arrondissements de Cracovie et Sandomir. Il rencontra à cet effet les ambassadeurs d’Autriche et de Russie et leur indiqua en outre que la réunion avait eu pour objet la réorganisation du haut commandement de l’armée prussienne.

Parallèlement, l’Angleterre met la pression sur l’Autriche et la Russie pour intensifier la guerre. Le Premier ministre Pitt et le secrétaire d’État au Foreign office convoquent les ambassadeurs d’Autriche et de Russie à Londres et leur déclarent : « qu’ils avaient des raisons de ne pouvoir plus douter que la cour de Berlin n’ait mis le comble à toutes ses perfidies en faisant une paix séparée avec la France. Ils avaient ajouté que, si ces deux puissances (l’Autriche et la Russie) tardaient à signer le traité d’alliance que l’Angleterre proposait, la saison et les évenemens semblant ne plus permettre de délais, le cabinet britannique prendrait des mesures particulières ».

Hardenberg arriva à Bâle le 18 mars au soir après un voyage épuisant sur des routes rendues impraticables par la pluie. Les négociations reprirent immédiatement. Le dernier obstacle à la conclusion du Traité fut levé : les Jacobins les plus durs, Barrère, Billaud Varenne, Collot d’Herbois et Vadier, dont les noms étaient attachés à la Terreur, ainsi que leurs principaux partisans, avaient été décrétés d’accusation le 2 mars et condamnés à être déportés le 1er avril. Barthélémy tint Hardenberg au courant de cette procédure durant toute la négociation, en même temps que l’accord se faisait sur les frontières, le désengagement des troupes et le commerce entre la France et la Prusse. Le 4 avril, Heymann confortait encore les Coalisés dans l’idée que ces négociations n’étaient qu’un leurre.

Le lendemain, le 5 avril donc, Barthélémy et Hardenberg signaient le Traité de Bâle. Dans une clause secrète, la Prusse reconnaissait la souveraineté française sur la rive gauche du Rhin, celle-ci devant être confirmée par un recès (décision) de la Diète d’Empire (l’assemblée des princes souverains du Saint-Empire romain germanique).

Dès lors, la Première coalition vola en éclats : les Provinces unies, l’Espagne, le Royaume de Sardaigne (Savoie et Sardaigne), la plupart des principautés rhénanes signèrent à la suite des traités de paix avec la République française. Sur le plan des opérations, les États signataires des différents traités s’engageaient à ne plus autoriser le passage sur leur territoire des troupes coalisées qui voulaient attaquer la France.

Ce Traité de Bâle fut un triomphe pour la République française et la Prusse.

La République française était reconnue comme un État avec lequel on pouvait parler. Elle n’était plus menacée directement par les troupes autrichiennes.

La Prusse, quant à elle, allait pouvoir se refaire une santé financière. L’Autriche et la France allaient continuer à s’épuiser à se faire la guerre. Surtout, n’ayant plus à combattre sur le front occidental, la Prusse disposait dorénavant de suffisamment de troupes pour dissuader l’Autriche et la Russie de l’exclure du troisième et dernier partage de la Pologne. Bien sûr elle n’obtint pas les principautés de Cracovie et de Sandomir qui revinrent à l’Autriche.

Finalement, ce qui avait été prévu à la conférence de Mayence en juillet 1792 s’avérait : la Pologne payait pour la Révolution française !

[1] C’est de là que vient le nom de l’une des avenues élégantes de Berlin, le Kurfürstendamm, chemin de rondins aménagé en 1542 pour permettre au Kurfürst de Brandebourg d’aller dans une de ses résidences à l’ouest de Berlin.

[2] Margrave, littéralement marquis, ce qui à l’origine désignait le seigneur chargé de contrôler les marches du Royaume. L’inflation des titres sous l’Ancien régime fit perdre toute signification à la hiérarchie des titres en France alors qu’elle se maintint en Angleterre et en Allemagne.

[3] Pillnitz est en Saxe sur l’Elbe à 10 kilomètres environ en amont de Dresde.

[4] Il serait bien sûr malvenu de comparer les pratiques budgétaires et la situation des finances publiques de la République fédérale d’Allemagne et celles la République française et d’en inférer que, par atavisme, la France est incapable de maîtriser ses finances publiques..

[5] Votre Majesté

[6] Ces questions financières sont ignorées par les historiens alors qu’elles sont fondamentales dans les prises de décision. Les archives diplomatiques y font souvent référence. Je citerai donc des chiffres au risque d’être fastidieux.

[7] Les actuels Pays-Bas, qui étaient encore une grande puissance financière, même si Londres était devenue le grand centre financier européen.

[8] https://books.google.fr/books?id=CB3kCgAAQBAJ&pg=PA470&lpg=PA470&dq=haager+vertrag+1794&source=bl&ots=g6nja3MFFt&sig=soj40fa1gw7eqmt5L6-A-zI5Ppc&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwipgJHawY3dAhWKxoUKHTCxA_EQ6AEwAnoECAgQAQ#v=onepage&q=haager%20vertrag%201794&f=false

[9] Pour ne citer que les principaux, Barrère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier (« président » du Comité de sûreté générale) que nous retrouverons plus tard, mais aussi Carnot, Prieur de la Côte d’Or, etc.

[10] Pour ceux qui ont visité Prague, la branche autrichienne de la famille von der Goltz possédait le plus beau palais baroque de Prague. il est situé sur la vieille place, face à la statue de Jan Huss.

[11] Examens à prendre évidemment avec les précautions d’usage. La médecine scientifique n’existait pas.

[12] Ancêtre direct de Lady Diana.

[13] Cette évaluation a été obtenue en utilisant le site Measuringworth.

[1] On pourra trouver les références et les cotes dans mon ouvrage qui relate la carrière de Heymann, Le dernier des Morthemer – Amazon.

 

En un an, Louis XVI perdit son trône du fait d’erreurs politiques majeures. Cet article propose une relecture de trois épisodes d’une importance primordiale à la lumière de sources primaires jamais exploitées jusqu’à présent. En coulisses agit une sorte de Deus ex machina, le Général de Heymann, totalement oublié de nos jours, qui fut maître-espion et diplomate au service de Louis XVI et du Roi de Prusse.

Cet article fait suite à l’article intitulé « Procès de Louis XVI : une preuve accablante ». Il sera suivi d’un autre article décrivant l’affrontement diplomatique entre la Prusse et l’Autriche pour le contrôle de l’Allemagne du Nord qui eut lieu de 1795 à 1801 et dans lequel Heymann joua un rôle clé.

Et tout d’abord un rappel de la chronologie de la marche vers l’anéantissement final de la monarchie française.

· 15 juin 1791 : Louis XVI signe la lettre dans laquelle il annonce au marquis de Bouillé sa décision de s’enfuir de Paris avec la famille royale. Il sera arrêté à Varennes.

· 3 décembre 1791 : Louis XVI écrit au Roi de Prusse pour lui demander de former une alliance armée avec les autres Puissances afin de mettre fin à la Révolution française.

· 25 juillet 1792 – Le duc de Brunswick publie son manifeste.

· 23 septembre 1792 : 3 jours après Valmy, les Puissances abandonnent la cause des Bourbons.

En quinze mois, la monarchie la plus ancienne d’Europe, vieille de quatorze siècles, s’est effondrée. Louis XVI a joué et perdu. C’est ce que constateront les Puissances qui le 23 septembre 1792 feront savoir qu’elles abandonnent la cause des Bourbons et proposeront un arrangement pour arrêter la guerre. Cet article lève le voile sur les coulisses de ces quatre événements en suivant un acteur aujourd’hui oublié, le Général de Heymann qui fut au cœur de cette histoire.

1. Le désastre de Varennes

Le déroulement accepté

Voici le déroulement de la Fuite à Varennes, tel qu’il a pu être reconstitué jusqu’à présent essentiellement d’après les Mémoires des deux principaux protagonistes, le marquis de Bouillé et le duc de Choiseul qui se rejetèrent l’un sur l’autre la responsabilité de l’échec.

Le 23 octobre 1790, Louis XVI, Louis XVI envoya l’évêque de Pamiers, Monseigneur d’Agoult, auprès du marquis de Bouillé, gouverneur des Trois-Évêchés, c’est-à-dire gouverneur militaire de l’Est de la France, de la Sambre jusqu’à la Franche-Comté. Monseigneur d’Agoult lui transmit le message suivant : « Le Roy a formé le projet de quitter Paris, où il est en prison, et de se retirer dans l’une des villes frontières de votre commandement, dont il vous laisse le choix. Là, il se propose de rassembler

autour de lui, les troupes et ceux de ses sujets qui lui sont restés fidèles, de s’efforcer de ramener son peuple, trompé par des factieux, au sentiment de ses devoirs, et dans le cas où ses moyens seraient insuffisants de réclamer le secours de ses alliés, pour l’aider à rétablir l’ordre et la tranquillité dans son royaumei. »

Dès lors, la conspiration était enclenchée. Fersen devait s’occuper du volet parisien. Bouillé se chargeait de la mise en place des troupes à partir de Pont-de-Sommevesle (actuellement Somme-Vesle) à 10 kilomètres à l’est de Châlons-en-Champagne. Les troupes escorteraient la famille royale jusqu’à Montmédy, une forteresse située à proximité de la frontière du Luxembourg. De l’autre côté de la frontière, l’Empereur, le frère de Marie-Antoinette, masserait des troupes pour venir au secours du Roy si le besoin s’en faisait sentir. Au même moment, dans une opération coordonnée, le frère puîné du Roy, Monsieur, le comte de Provence, prendrait la route des Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique), tandis que son épouse, Madame, prendrait la route de la Savoie.

Louis XVI et la famille royale quittèrent le Palais des Tuileries dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Louis XVI laissa derrière lui un manifeste dans lequel il déclarait que c’était sous la contrainte qu’il a accepté et promulgué (sanctionné selon le terme de l’époque) les décrets élaborés par l’Assemblée nationale, que ceux-ci étaient donc nuls et non avenus et qu’il se rendait à Montmédy pour retrouver sa liberté et pouvoir traiter avec l’Assemblée loin de toute pression.

On connaît le dénouement : le cortège royal prit du retard, le duc de Choiseul-Stainville, chargé de l’attendre à Pont-de-Sommevesle avec un détachement de hussards, des troupes qu’il ne connaît pas, s’affola. Il pensa que le Roy n’était finalement pas parti et il leva le camp. La berline royale poussa vers l’est sans escorte. Elle s’arrêta au relais de poste de Sainte-Menehould où Drouet crutreconnaître le Roy. Drouet galopa jusqu’à l’étape suivante, Varennes, où le fils de Bouillé attendait le cortège royal avec un autre détachement de hussards. Drouet avertit le syndic de la commune. La famille royale fut retenue à l’auberge. Finalement le Roy fut démasqué. Le fils Bouillé s’affola et ne tenta pas de libérer le Roy alors qu’il en avait encore les moyens. Le tocsin sonna, la population accourut de toute part. Bouillé essaya de rassembler ses forces pour disperser les milliers de citoyens qui entouraient la berline royale. Deux régiments de hussards lui firent défaut : ceux qu’il avait chargé son adjoint le Général de Heymann de rallier et d’amener à Montmédy, à 50 kilomètres au nord-est de Varennes. La fuite avait échoué.

L’Assemblée nationale envoya trois députés pour ramener la famille royale, Barnave, l’un des trois triumvirs, Pétion, le futur maire de Paris, et un militaire, Mathieu Dumas, chargé de commander l’escorte.

Du point de vue politique, les conséquences furent désastreuses pour Louis XVI : il fut suspendu et le peuple considéra qu’il était un parjure.

Le déroulement modifié au vu de nouvelles sources

Lors de mes recherches sur mon ancêtre, le Général de Heymann, j’ai mis à jour de nouvelles archives qui m’amènent à considérer que la préparation de la Fuite à Varennes a été différente de ce qui est généralement admis.

Ma thèse est la suivante : c’est le Général de Heymann qui organisa la fuite. Tout à fait naturellement, il avait prévu que les troupes d’escorte seraient des hussards, des troupes allemandes qu’il avait commandées, qui lui étaient dévouées et qui n’étaient pas contaminées par les idées révolutionnaires. Fin mai, Bouillé aurait décidé de tirer tout le profit du sauvetage du Roy et de la famille royale pour sa famille et le duc de Choiseul-Stainville. C’est pour cette raison qu’il aurait décidé de confier à ce dernier et non à Heymann le commandement de l’escorte à Pont-de-Sommevesle, puis à son fils à Varennes. Les éléments qui m’ont amené à cette conclusion sont les suivants :

La source principale est les Mémoires de Mathieu Dumas qui seront publiés en 1839 après sa mort, après donc que la version officielle de la Fuite à Varennes eut été gravée dans le marbre. Rentré triomphalement à Paris avec la famille royale, Dumas fut nommé maréchal de camp (général) par l’Assemblée nationale. Il fut envoyé à Metz pour prendre le poste de Heymann. Le nouveau gouverneur militaire lui demanda de perquisitionner le bureau de Bouillé. Dumas trouva alors tout le plan d’évasion de la famille royale établi par Heymann. Voici ce qu’il écrit :

« Ce que je trouvai de plus important parmi les papiers de M. de Bouillé, ce fut la correspondance du général Heymann pendant son dernier séjour à Paris, où M. de Bouillé l’avait envoyé pour prendre les ordres relativement à son voyage, et pour arrêter la disposition des escortes de cavalerie qui devaient assurer son passage jusqu’à la frontière. Cette correspondance, si elle eût été connue, aurait compromis plusieurs personnes qu’on ne soupçonnait pas alors d’avoir été dans le secret du voyage du roi. Le général Heymann, que M. de Bouillé avait écarté du point où sa présence, son expérience, la vigueur de son caractère, auraient certainement assuré le succès de son entreprise, le général Heymann avait été envoyé ainsi à vingt-cinq lieues de Varennes au moment décisif i. » i

De nombreux autres éléments viennent confirmer l’intervention de Heymann. On citera en particulier les faits suivants :

· Heymann était à Paris du 29 avril au 13 mai 1791. Nous le savons par les lettres adressées par Grimm (ambassadeur officieux de la Russie en France) à Catherine II. Celui-ci reçut Heymann qui avait été chargé par Bouillé de négocier leur recrutement par la Russie au cas où Louis XVI aurait persisté dans son indécision. Grimm fut si impressionné par la personnalité de Heymann qu’il écrivit longuement à la tsarine pour le recommander et détailler ses faits et gestes. Le 12 mai, Heymann fut reçu par le ministre de la Guerre. Or Choiseul relata qu’il avait avec lui des hussards et non pas un détachement de son régiment de dragons, car celui-ci venait d’être transféré en Alsace à Neuf-Brisach conformément à un ordre du ministre qui venait de tomber. Était-ce un effet de la réunion de travail entre le ministre et Heymann qui aurait agi ainsi pour que les seules troupes disponibles soient des hussards qui lui étaient tout dévoués ? Tout naturellement, il aurait donc commandé le détachement chargé d’escorter le Roy et sa famille et en aurait ainsi récolté les honneurs. Il conviendrait toutefois de retrouver la date de l’ordre de transfert du régiment de dragons pour être assuré que celui-ci a été signé durant ou après le séjour de Heymann à Paris, ce qui serait un indice de l’implication de ce dernier dans la décision de transfert à Neuf-Brisach.

· Le 1er mai 1791, Heymann fut nommé commandant militaire en second des départements de la Marne, de la Meuse et des Ardennes, c’est-à-dire les trois départements que devait traverser le cortège royal. Lorsque l’on ourdit un complot, on fait en sorte que les commandants militaires soient des hommes sûrs. Si Heymann n’avait pas été l’un des acteurs du complot, on l’aurait écarté de ce poste stratégique.

· Le 1er juin, Bouillé et Heymann demandèrent une avance sur solde au trésorier payeur de Metziii. Toute enquête policière s’intéresse aux mouvements de fonds qui eux ne peuvent mentir ! A l’évidence, Bouillé et Heymann préparaient de concert leur départ.

· Et enfin, Heymann ordonna que ses équipages (chevaux, voiture) lui fussent envoyés avant que Bouillé n’informât officiellement les autres conspirateurs du projet même de fuite de la famille royaleiv.

Un dernier point : Heymann est l’un des rares personnages qui trouvent grâce aux yeux de Bouillé dans ses Mémoires. Il lui tresse même des lauriers. Bouillé évoque un projet d’évasion qu’aurait organisé Heymann en avril 1792, mais il n’évoque aucunement le fait que Heymann aurait tout organisé pour la Fuite à Varennes. Ma thèse est qu’il ne pouvait le faire. En effet, Heymann était un orléaniste. Tout le monde s’en méfiait à l’état-major de Metz et en particulier le duc de Choiseul. Bouillé avait par contre une totale confiance en lui. L’affaire ayant échoué, Bouillé ne pouvait prendre le risque de révéler qu’il en avait confié l’organisation à Heymann. En effet, les ultras auraient eu beau jeu de clamer que Heymann avait trahi et que Bouillé, qui lui avait fait confiance, était coupable au moins de négligence.

Quoi qu’il en soit, il est certain que Louis XVI connaissait bien Heymann. Quatre lettres l’attestent :

· une lettre écrite de Berlin par Heymann à Louis XVI le12 août 1791, dans laquelle Heymann proteste de sa loyauté. Le ton de cette lettre et le fait que Louis XVI l’ait conservée dans l’armoire de fer, donnent à penser que les deux hommes se connaissaient bien,

· fin novembre 1791, Louis XVI et son frère, le comte de Provence, écrivirent à Heymann. Ces deux lettres devaient l’assurer de leur bienveillance, car il les montra au Roi de Pologne chez lequel il résidait et qui n’avait aucun doute sur la faveur dont jouissait Heymann. Ces deux lettres ont malheureusement été dérobées par des espions, peut-être prussiens. Mais Louis XVI et son frère avaient un point commun : leur fuite de Paris le même jour organisée par le même homme. Heymann ?

· Enfin, et cela est déterminant, Louis XVI recommanda Heymann au Roi de Prusse dans sa lettre du 3 décembre 1791 dont j’ai expliqué la genèse dans mon article publié sur le site de l’Institut Jacques Cartier le 17 avril 2017 v. Si Louis XVI n’avait pas eu une dette à l’égard de Heymann, l’aurait-il cité dans une lettre aussi courte et aussi importante, une lettre qui allait précipiter l’Europe dans la guerre ? Je pense que Louis XVI estimait être redevable à Heymann parce que c’est Heymann qui avait organisé l’évasion. C’est probablement la raison pour laquelle Heymann fut le seul émigré recommandé par Louis XVI au Roi de Prusse et probablement à un monarque européen.

2. La course à la guerre de fin 1791. — Le double jeu de Louis XVI

Louis XVI a voulu fuir Paris. Il a été arrêté à Varennes. Il a été ramené à Paris sous la réprobation générale. Le peuple considéra qu’il était un parjure. On replâtra la Constitution pour donner au monarque un peu plus de pouvoir. L’Autriche et la Prusse tinrent une conférence à Pillnitz fin août 1791. Elles déclarèrent être profondément préoccupées par les avanies faites au roy de France et que, si la situation en France ne revenait pas à la normale et que, dans le cas contraire, si une condition « facile » à réunir, l’accord des Puissances, était remplie, elles pourraient envisager des mesures à définir pour remédier à la situation. Louis XVI leur fit savoir officiellement fin septembre qu’il avait accepté la Constitution. L’Europe poussa un « ouf ! » de soulagement : la crise française était terminée.

Rien n’était résolu cependant. L’Assemblée constituante fut remplacée par l’Assemblée que l’on connaîtra sous le nom d’Assemblée législative. Aucun des Constituants ne fut élu député, car cela était interdit. Un contingent important de députés de gauche fut élu dans la foulée de Varennes : ce seront les Girondins. Ils représentaient environ un tiers des députés. Ils se saisirent de la tribune et se répandirent en discours incendiaires contre les tyrans, c’est-à-dire les autres monarques européens. Les deux frères du roy en exil attisèrent le feu en publiant des déclarations incendiaires contre le nouveau régime et en clamant que Louis XVI n’était libre ni de ses mouvements ni de ses décisions.

Louis XVI se taisait. Il se reposait apparemment sur le ministère royaliste modéré qu’il avait nommé. Les deux hommes forts en étaient Narbonne, ministre de la Guerre, et Valdec de Lessart, ministre des Affaires étrangères. La situation se dégradait chaque jour. La guerre menaçait. Fin novembre, début décembre 1791, une grande action diplomatique visant à isoler l’Autriche fut décidée :

· Talleyrand fut envoyé en Angleterre pour lui proposer un traité de commerce encore plus avantageux que celui signé en 1785. Nul doute que l’Angleterre, cette nation de boutiquiersvi, préférerait le business à la guerre et se tiendrait donc à l’écart de la coalition.

· Le fils Custine avait pour mission de recruter le meilleur général d’Europe pour en faire le chef de l’armée française affaiblie par l’émigration massive des officiers nobles. Il avait pouvoir de proposer un pont d’or au duc de Brunswick qui, en 1787, avait envahi les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) à la tête de l’armée prussienne et les avait terrassées.

· Enfin, le comte de Ségur fut chargé de la mission principale : briser l’alliance contre nature nouée entre l’Autriche et la Prusse à Pillnitz. Pour ce faire, il avait un atout maître d’après une lettre que le duc de Biron aurait adressée à Talleyrand, le Général de Heymann qui, bien qu’émigré, était toujours à eux. Celui-ci tenait dans sa main, grâce à la corruption, les entours du Roi, c’est-à-dire ses ministres ses maîtresses et leurs maris et familles, dont Biron dressait la liste. Ce qui est avéré par les dépêches diplomatiques du chargé d’affaires français à Berlin, c’est que Heymann appartenait au premier cercle du Roi de Prusse, qu’il dînait et soupait avec lui, qu’il était invité aux petits soupers chez sa maîtresse. Il convenait donc d’en faire l’agent de Louis XVI à Berlin.

Ségur partit le 26 décembre de Paris après avoir reçu ses instructions de Louis XVI le 24. Il arriva à Berlin le 9 janvier 1792. Sa mission peut être reconstituée par deux sources que l’on peut mettre en face à face : les dépêches qu’il adressa à Parisvii d’une part, les archives du Roi de Prusse et de son conseil conservées à Berlinviii.

Le 9 janvier arriva à Berlin la lettre autographe que Louis XVI avait écrite au Roi de Prusse et dont la genèse a été décrite dans l’article publié le 17 avril 2017 (cf note de fin de document). En résumé, Louis XVI y demandait au Roi de Prusse de former une alliance armée avec les autres Puissances européennes pour écraser la Révolution. Il terminait cette lettre très courte en remerciant le Roi de Prusse des bontés qu’il avait eues pour Heymann, ce qui suffit à démontrer la faveur dont jouissait Heymann auprès de lui.

Ségur, qui bien sûr ignorait tout de cette lettre, fut très satisfait de ses premiers contacts. Il dit être en en relation avec un homme qu’il ne nomme pas, mais qui est au cœur du pouvoir à Berlin et le renseigne. Je pense que cet homme était Heymann qui le manipule. Toujours est-il que Ségur se procure un document explosif détenu par le secrétariat particulier du Roi de Prusse. C’est une liste de tous les dignitaires, maîtresses, etc que lui, Ségur, aurait pour mission de corrompre. Dans une dépêche qu’il adressa à Paris, à laquelle cette liste était jointe, il contesta formellement avoir reçu ces instructions de corruption. Cette liste correspond en tous points à celle de Biron, à l’exception de madame Rietz, ancienne maîtresse du Roi et alors sa favorite, qui en est absente. Dans ses Mémoires, Madame Rietz, devenue comtesse de Lichtenau, raconte que le Roi était venu la trouver, lui avait montré la liste et avait exprimé sa satisfaction de constater qu’elle n’y figurait pas.

La comédie dura quelques jours. Puis tout s’effondra le 19 janvier lors d’une réception du corps diplomatique. Voici comment Le Moniteur rapporta la scène : « Quand M. Ségur se présenta pour faire sa cour au Roi, ce prince le toisa d’un coup d’œil plein d’humeur ; en même temps, il affecta de sourire au général Heymann qu’il aborda. Monsieur de Schulenburg et Monsieur de Finckelstein se renvoyèrent le ministre français qui s’étonnait avec eux de cet étrange accueil. »

Dès lors, plus rien ne pouvait arrêter la course à la guerre.

Dumouriez, alors ministre des Affaires étrangères, dans une tentative désespérée, écrivit à Heymann le 9 avril 1792 pour le presser d’user de son influence pour briser l’alliance contre nature. Heymann lui adressa une fin de non-recevoir le 29 avril. Cela était d’autant plus compréhensible que Heymann était en train de finaliser le plan d’invasion de la France (Geheime Staatarchiv) qu’il présenta le 8 mai au conseil suprême austro-prussien (Le Moniteur).

Louis XVI avait fait ouvrir les portes du Temple de Janus ! La guerre de Troie aurait bien lieu !

3. Le manifeste de Brunswick et le 10 août 1792

Le 20 avril 1792, Louis XVI demanda à l’Assemblée législative de déclarer la guerre au roi de Bohême. Ainsi, la France marquait bien qu’elle ne défiait pas le Saint-Empire romain germanique, mais la seule Maison de Habsbourg. Tous les autres États de l’Empire pouvaient ainsi rester en dehors du conflit.

Les revers s’accumulèrent pour l’armée française affaiblie par l’émigration massive des officiers nobles.

Les Princes, c’est-à-dire les deux frères de Louis XVI, le comte de Provence et le comte d’Artois, et son lointain cousin, le Prince de Condé, parvinrent à persuader les coalisés que le nouveau régime allait s’effondrer comme un château de cartes. L’inquiétude monta à Paris. Le fossé se creusa entre les partisans de la monarchie constitutionnelle et les républicains. Le 7 juillet, l’Assemblée retrouva son unité. Monseigneur Lamourette, député et évêque constitutionnel du Rhône-et-Loire, s’était levé, était monté à la tribune et, après un discours des plus émouvants, s’était tourné vers le président et avait déclaré :

Je propose que Monsieur le président mette aux voix cette proposition simple : « Que ceux qui abjurent également et exècrent la république et les deux chambres se lèvent ! » Les tribunes s’étaient levées pour applaudir et les députés de droite et de gauche s’étaient mélangés et s’étaient embrassés. Ce fut l’embrassade Lamourette.

Ce répit dura quatre jours. Le 11 juillet l’assemblée déclara la Patrie en danger, ce qui impliquait la mise en œuvre de mesures répressives.

Cependant, Louis XVI a demandé à un Suisse, Mallet du Pan, et à Heymann de préparer un projet de déclaration à publier par la coalition. Ils établirent un projet prévoyant une issue politique à la crise : la convocation de nouveaux États généraux que le gouvernement du roy contrôlerait étroitement. Le roy n’accorderait que ce qui aurait dû être accordé d’emblée en mai 1789. Le texte circula jusqu’auprès de la tsarine Catherine II. Le prince de Nassau revint à Berlin avec son approbationix.

Les Princes s’opposèrent à ce texte relativement modéré et imposèrent une autre version autrement plus dure, connue sous le nom de Manifeste de Brunswick. La coalition y exigeait une reddition pure et simple du nouveau régime sous peine d’exécution de tous les séditieux. Le Manifeste parvint à Paris le 2 août.

On connaît la suite.

La fièvre saisit l’aile gauche de l’Assemblée et les sections parisiennes. L’assaut fut donné au Palais des Tuileries dans la nuit du 10 août et Louis XVI destitué. La monarchie était morte.

Certes, le Manifeste de Brunswick n’était pas le texte qu’avait souhaité Louis XVI, mais en prenant l’initiative, en suggérant de publier un tel texte, il avait ouvert la boîte de Pandore. Le vent de l’Histoire allait l’emporter.

4. Épilogue — Valmy : Le trône proposé à la Maison d’Orléans.

Le 20 septembre 1792, l’armée de Kellermann tint tête à l’armée prussienne à Valmy. Il s’agit essentiellement d’un duel d’artillerie. L’armée française l’emporta, car les officiers d’artillerie, issus de la petite noblesse et de la bourgeoisie, avaient adhéré aux idées de la Révolution, et n’avaient donc pas émigré contrairement à leurs collègues aristocrates de l’infanterie et de la cavalerie qui avaient rejoint en masse l’armée des Princes qui marchait avec les coalisés.

Valmy apparut tout d’abord comme une affaire mineure. Après la bataille, les deux armées prirent leurs quartiers à quatre kilomètres l’une de l’autre. L’armée prussienne était en proie à la dysenterie et était isolée de sa base de ravitaillement. Elle était donc dans une situation difficile que chaque jour rendait plus périlleuse. Elle était tout simplement menacée d’anéantissement.

Le 23 septembre, trois jours donc après la bataille, eut lieu une conférence au sommet au quartier général de Kellermann. Côté français, les deux chefs Dumouriez et Kellermann et l’adjoint de celui-ci, le ci-devant duc de Chartres, futur roi Louis-Philippe Ier, fils du ci-devant duc d’Orléans, devenu Philippe Egalité. Côté prussien, le colonel von Manstein, aide de camp général du Roi de Prusse (on dirait maintenant chef d’état-major particulier du Roi de Prusse) et le général de Heymann, ministre plénipotentiaire auprès du duc de Brunswick, feld-maréchal général de l’Empire, commandant de l’armée prussienne, et par ailleurs conseiller pour les affaires françaises du Roi de Prusse. Heymann engageait donc aussi bien l’Empire que la Prusse. On notera que Heymann connaissait bien ses trois interlocuteurs français. On se souvient que Dumouriez l’avait supplié le 9 avril précédent de briser l’alliance contre nature. Kellermann, quant à lui, a succédé en 1784 à Heymann comme mestre de camp du régiment colonel-général de hussards, celui du duc d’Orléans. Enfin, Heymann, intime du duc d’Orléans, connaissait évidemment bien le futur Louis-Philippe.

Nous avons trois comptes-rendus de ces entretiens :

· un compte-rendu officiel de Kellermann au ministre de la défense conservé aux Archives du Ministère de la Défense,

· un compte-rendu particulier autographe de Kellermann au même et également conservé aux archives de la défense,

· enfin, une relation détaillée que le futur Louis-Philippe a consignée dans ses Mémoires. Ce texte est conservé dans les archives de la Maison d’Orléans. Le comte de Paris donna l’autorisation à une historienne, Marguerite Castillon du Perron, de les consulter à Londres en 1955. Celle-ci retranscrivit en annexe la totalité de ce texte tant il lui parut intéressant.

Quelle fut donc la teneur de ces entretiens ?

Les Prussiens assurèrent les Français qu’ils laissaient tomber les émigrés qui ne leur avaient apporté que des déboires et qu’ils s’engageaient à ne pas intervenir dans les affaires intérieures françaises.

Ensuite, avec la permission de Dumouriez et de Kellermann, Heymann prit à part le duc de Chartres et lui indiqua que les coalisés proposaient de mettre fin à leur intervention dans les affaires françaises si son père, le duc d’Orléans, était nommé lieutenant-général du royaume. Dans les faits, ceci revenait à proposer le trône à la Maison d’Orléans. Il proposa d’écrire une lettre en ce sens à son père qu’il demanda au jeune Louis-Philippe de lui transmettre. Louis-Philippe refusa de prendre en charge une lettre politique, mais accepta, avec l’assentiment de Dumouriez et de Kellermann, de recevoir une lettre de courtoisie.

Il est probable que Heymann rédigea en outre une lettre officielle au gouvernement français. En effet, le 26 septembre, le ministre des Affaires étrangères produisit à la Convention nationale une lettre des autorités prussiennes proposant la paix, proposition qu’il refusa d’examiner tant que les armées coalisées ne se seraient pas retirées du territoire national. Philippe Egalité monta ensuite à la

tribune pour indiquer qu’il avait reçu une lettre du traître Heymann, qu’il ne l’avait pas ouverte et qu’il la remettait au bureau de l’Assembléex.

Une chose était acquise : les Puissances avaient abandonné la cause des Bourbons.

C’est le lendemain, le 24 septembre que Dumouriez et Kellermann reçurent la nouvelle de l’abolition de la monarchie, votée le 21 septembre 1792 par la Convention. La fin de l’Ancien Régime était consommée.

La Guerre de Troie aurait bien lieu. Elle allait durer 23 ans jusqu’en 1815.

Bibliographie

Adalbert Guégan — Le dernier des Morthemer — e-book chez Amazon

Cette biographie légèrement romancée du général de Heymann reconstitue toute sa carrière à partir de 1783. J’y relate son rôle d’espion de Louis XVI jusqu’à la Révolution, de conspirateur contre-révolutionnaire, puis après son émigration le 21 juin 1791 de conseiller, espion et diplomate du Roi de Prusse. Les événements évoqués ci-dessus y sont bien sûr exposés en détail. Les cotes d’archives, références, etc. y sont toutes indiquées, si bien que l’historien le plus exigeant pourra les vérifier.

Le lecteur pourra se référer en outre aux ouvrages classiques suivants qui ne prennent pas en compte les éléments révélés ci-dessus :

Varennes

Mona Ozouf – Varennes – La mort de la royauté (21 juin 1791)

Timothy Tackett : When the king took flight

Munro Price – The road from Verailles

Valmy

Jean-Paul Bertaud – Valmy – La démocratie en armes

i Bouillé (marquis de) — Mémoires sur la Révolution française — Tome premier — Pages 202 et suivantes — Londres — Chez Cadell et Davies — 1797. ii http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k467543/f535.image iii Service historique de la Défense – Dossier de Bouillé. iv Archives parlementaires – Les équipages de Heymann ont été arrêtés à Thionville. v https://www.institut-jacquescartier.fr/2017/04/proces-de-louis-xvi-une-preuve-accablante-francois-adalbert-guegan/ vi La citation originale est d’Adam Smith (La richesse des Nations) et non pas de Napoléon. vii Correspondance politique – Poste de Berlin — 1792 viii Geheimes Staatsarchiv à Berlin ix Klonckowström — Correspondance de Fersen — Tome 2 — Page 23. x Archives parlementaires