protestantisme

 

L'investiture – inauguration– du 44e Président des États-Unis, la 56e de la série depuis celle de Georges Washington, a été très largement médiatisée. L'avènement pour la première fois, d'un afro-américain à la tête de la première puissance mondiale, le méritait bien. Par contre, au-delà de l'obamania réelle dans notre pays, bon nombre de Français, très habitués à la laïcité de l'État depuis la loi de 1905, ont été surpris par la forte présence du religieux tout au long des cérémonies officielles . Ce que certains pensaient devoir être attribué à des particularités religieuses d'un Georges Bush, born again1 fervent, relève t-il finalement du système américain lui-même ? Les États-Unis ne seraient-ils pas un État laïque ?

1-Afin d'y voir plus clair, au-delà des apparences troublantes, commençons par regarder les faits « incriminés » .

  • Le discours du nouveau Président, à la fois grave et solennel, est très empreint de nombreuses références religieuses. Comme à chaque investiture, le serment est effectué sur une Bible ( ici celle d'Abraham Lincoln de 1861, de manière très symbolique) . Notons bien que la Bible était fermée, ce qui est très important pour notre propos, nous le verrons, contrairement à la dernière investiture de Georges Bush où le livre était ouvert. Citons entre autres, ce passage du discours d'Obama: « Pour  reprendre les mots de la Bible…le temps est venu de réaffirmer…cette noble idée transmise de génération en génération : la promesse de Dieu que nous sommes tous égaux, tous libres et que nous méritons tous la chance de prétendre à une pleine mesure de bonheur ».
  • La cérémonie a été préalablement ouverte par la prière du pasteur Richard Warren2, puis elle fut close par le sermon du révérend Joseph Lowery. Joseph Lowery, pasteur à la retraite depuis 1992 a prononcé son dernier sermon public en 2006 lors des obsèques de la veuve du pasteur King . Le choix d'Obama est donc hautement symbolique, Lowery est un vétéran du mouvement des droits civiques et ancien compagnon de combat du pasteur Martin Luther King.
  • Le lendemain matin, le mercredi 21 janvier, le nouveau Président, accompagné de son épouse Michelle et de nombreuses personnalités politiques, ont assisté à une cérémonie religieuse officielle en la cathédrale nationale de Washington3. L'office a été célébré pour la première fois par une femme, le pasteur Sharon Watkins de l'Église des disciples du Christ .

2- Le caractère religieux de cette investiture n'est nullement une nouveauté, mais, au contraire, il obéit à une tradition qui remonte aux origines du pays. Est-ce à dire que nous avons là une confusion des registres politique et religieux? Qu'en est-il ?

Les États-Unis sont un pays laïque, mais à leur manière . En effet, contrairement à la Déclaration d'indépendance qui fait référence à Dieu créateur de l'Univers, et à la Déclaration des Droits ( 1776) qui, elle, évoque un Être Suprême, la Constitution Fédérale de 1787 est parfaitement laïque, voire même étonnamment laïque pour cette époque . Avec les États-Unis, nous avons le premier État laïque de l'histoire moderne . La reconnaissance de l'autonomie de l'individu, issue de la philosophie des lumières, entraine la liberté absolue de croire ou de ne pas croire. La condition d'exercice de cette liberté est la neutralité de l'État qui s'abstient de propager un dogme religieux quelconque, d'aider les Églises ou d'utiliser une religion comme instrument de sa politique. Il y a bien séparation des sphères de l'État et des religions.

Par contre, n'oublions pas que ce pays constitué de migrants d'horizons culturels et religieux différents, nécessitait un lien fort pour créer un peuple, une nation. La devise nationale, E Pluribus Unum, empruntée à Virgile ( De plusieurs, un seul!) montre bien le souci pour cette nation ethniquement multiculturelle et religieusement plurielle, de se construire de façon unitaire .

Ainsi, s'est crée une religion civile ( Civil Religion) constituée d'un ensemble de valeurs, de rites quasi sacralisés qui permettent ce « vivre ensemble » comme nous dirions en France . Cette religion civile a son calendrier où les temps forts sont Thanksgiving4, le Memorial Day, le National Day of Prayer.. et tous les quatre ans, l'Inauguration, la cérémonie d'investiture présidentielle.

Le Dieu des discours présidentiels n'est pas exactement le Dieu de telle ou telle confession chrétienne, ce qui serait contraire à l'esprit laïque de la Constitution, c'est le Dieu abstrait de cette religion civile. Ce dernier n'est pas le Dieu d'amour des chrétiens, c'est le Dieu de l'Ordre et de la vocation morale de la nation américaine. Certes, rituels et citations textuelles sont largement puisés à l'héritage judéo-chrétien, mais vidés de toutes références confessionnelles. Cette religion civile a pour objet d'unir, aussi, elle ne peut donc en aucun cas adopter un contenu théologique particulier . Le Président lors de l'Inauguration, prête serment sur une Bible fermée . Ouverte, cela aurait le sens d'une interprétation particulière, confessionnelle . Ce Dieu de la religion civile est culturellement situé, mais non défini volontairement sur le plan confessionnel . Chaque confession peut s'y retrouver, aucune n'est privilégiée . C'est donc bien un outil majeur du vivre ensemble .

Au fondement de tout cela, il y a cette conviction largement partagée de l'existence d'une transcendance méta-confessionnelle, d'un Dieu, sorte d'Être Suprême auquel tout Président doit se référer . Cette transcendance dépasse le principe de souveraineté populaire reconnue par la Constitution américaine . Le Président Kennedy lui-même qui insistait beaucoup sur la laïcité de l'État aimait à rappeler que « les droits de l'homme ne viennent pas de la générosité de l'État mais de la main de Dieu ».

L'omniprésence du drapeau américain est non seulement un indicateur de la fierté nationale, c'est aussi le signe d'une exigence missionnaire voire même messianique d'une Amérique qui se conçoit comme le pays élu par Dieu comme jadis se pensait le peuple hébreu. C'est le thème classique de la Destinée Manifeste5 du pays.

3- Tout ce rituel d'investiture suit donc des règles codifiées par la tradition, et cela indépendamment des options religieuses de la personne même du Président .

Chacun se souvient du ton donné lors des deux mandats de Georges Bush, par lui-même , born again de confession méthodiste, très engagé religieusement, par son entourage sous l'influence des néo-conservateurs ( Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld), personnages sans appartenance confessionnelle précise mais passés maitre dans l'utilisation de la rhétorique biblique au service de leur politique .

Barack Obama n'a pas le même positionnement, même si lui aussi est chrétien, d'obédience protestante ( et non musulman comme 20 % des Américains le croyaient encore à la veille des élections ). Lors de sa campagne électorale , il a rompu avec le sulfureux pasteur noir Jeremiah Wright qui tenait des propos inacceptables pour un futur Président. Selon J. Wright, l'Amérique méritait bien le châtiment du 11 septembre en raison du mauvais traitement infligé aux noirs pendant longtemps, « Que Dieu maudisse l'Amérique » lança-t-il en tribune  ! Obama qualifia ces propos « d'incendiaires et d'épouvantables ». Depuis cette séparation, Obama est devenu une sorte de SDF religieusement parlant, selon une formule utilisée par Sébastien Fath, un spécialiste de ces questions . SDF , « Sans Dénomination Fixe », signifie qu'Obama est devenu un chrétien sans rattachement confessionnel officiel . Les Américains changent assez facilement de religion, ou plus exactement de confession . Il y a dans ce domaine religieux, comme dans d'autres, une mobilité caractéristique du pays . Georges Bush qui est né d'un père épiscopalien et d'une mère presbytérienne, est devenu méthodiste suite à son mariage. Son véritable changement de vie date de sa « conversion » comme born again.

Obama, lui, affirme avoir toujours été un chrétien .Le père(1936-1982) d'Obama d'origine kenyane, était musulman, or en islam, la religion est transmise à l'enfant par le père. Ses prénoms, Barack et Hussein, en témoignent .En février 2008, Obama déclara: «Je n'ai jamais été un Musulman. … à part mon nom et le fait d'avoir vécu dans une population musulmane pendant quatre ans étant enfant – en Indonésie de 1967 à 1971- , je n'ai que très peu de lien avec la religion islamique.» Sa mère, Stanley Ann Dunham (1942-1995) bien que née dans une famille américaine chrétienne était plutôt agnostique .

Sébastien Fath s'interroge sur une nouvelle appartenance confessionnelle plausible pour Obama. Le couple présidentiel a assisté, une semaine avant l'investiture, à un culte protestant de l'Église baptiste de la 19e rue à Washington, église à majorité afro-américaine qui remonte à 1802. Les baptistes représentent aux États-Unis la principale famille protestante .

Même si la prière d'ouverture de la cérémonie d'investiture a été faite par un pasteur évangélique anti-avortement, l'une des premières mesures du nouveau Président a bel et bien été cette volonté de tourner la page Bush sur la question de l'avortement. Cette décision est conforme aux promesses électorales faites, correspond aux souhaits d'une grande partie de la population mais met de fait l'Église catholique américaine en porte à faux sur ce dossier sensible .

On l'aura compris, au-delà d'orientations politiques différentes , les constantes de la tradition, de cette religion civile américaine, marquent fortement les rituels officiels américains. L'État est bien laïque, mais cette laïcité américaine prend des chemins bien différents des nôtres, que nous avons tort de concevoir parfois comme universels.

Aux États-Unis, les Églises et l'État sont bien séparés, cela ne doit pas faire l'ombre d'un doute, mais la religion et la politique ne le sont pas . La religion en question est bien entendu cette religion civile, expression symbolique de l'appareil d'État.

Lectures conseillées:

Fath Sébastien, Dieu bénisse l'Amérique : la religion de la Maison-Blanche, Seuil, 283p., 2004

Bernard Christian, « Religion et politique aux Etats-Unis », in  D'Osiris à 1905 et au-delà, éléments pour enseigner le fait religieux , pp. 139 à 152, Publication du Crdp de Poitiers, nov. 2005.

Christian Bernard

1Le born again christian, le chrétien né à nouveau : l'expression fait référence à l'Évangile selon Jean ( III; 1-13) où Jésus annonce à Nicodème la nécessité de naître à nouveau – naître à l'esprit-, pour accéder au Royaume de Dieu ; L'expression Born again désigne de fait une conversion réelle à la religion chrétienne manifestée par un changement de style de vie .

2Richard Warren dit Rick né en 1954, est une figure importante du groupe des Baptistes du sud des États-Unis où ses sermons attirent les foules dans son église de Saddleback Church, qu'il a fondée à Lake Forest en Californie Ce choix opéré par Obama a suscité la colère de la communauté homosexuelle américaine et les défenseurs des droits civiques qui ont soutenu son élection . En effet, le pasteur Warren dans un ouvrage récent, véritable best seller a qualifié le mariage gay d' « équivalent moral du mariage entre frères et sœurs », et l'avortement d' « holocauste ».

3A cette cérémonie assistait des personnalités religieuses de diverses obédiences : juive, musulmane, hindoue..L'un des rabbins présents, le rabbin orthodoxe Haskel Lookstein, a été vertement critiqué par le Rabbinical Council of America (RCA) pour avoir participé à cet Office National de Prière (National Prayer Office). Le RCA souligne que la loi juive interdit aux Juifs de prier dans une église. Pour sa défense, le rabbin Haskel Lookstein a expliqué qu'il était à ses yeux nécessaire de représenter la communauté juive orthodoxe à un tel événement historique qui comprenaient des représentants réformistes et conservateurs .

4Véritable fête nationale américaine, le dernier jeudi du mois de novembre, où l'on remercie Dieu par des prières, d'avoir donné cette belle terre américaine .

5Manifest Destiny : créé par le journaliste John O'Sullivan lors de l'annexion du Texas en 1848, ce concept de « Destinée Manifeste », solidement ancré dans la conscience collective américaine exprime l'idée d'une mission civilisatrice du pays voulue par Dieu et justifiée par l'exemplarité du modèle américain fondé à la fois sur la démocratie libérale et sur la foi chrétienne.