progrès

 

J’avais dans notre newsletter d’avril 2015 annoncé mon intention de porter attention à l’idée-reçue de progrès et depuis lors je collationnais de nombreux éléments en vue d’un texte nourri d’amples considérations historiques, s’articulant avec des argumentations longuement développées autour de problématiques certes sérieuses mais quelque peu académiques jusqu’à ce que les événements perpétrés en rafale par les terroristes en de si nombreux endroits du monde et bien sûr ceux survenus en France et en Belgique soient venus me rappeler que la noble idée de progrès devenue du tout-venant d’ idée-reçue exigeait d’être confrontée à tout ce péril omniprésent. Et c’est ainsi que j’ai compris certains de ses liens avec l’agaçante posture tristement nourricière qui consiste en somme à se poser ami du Progrès en se flattant de la sorte d’être ami du genre humain sans réserve grâce à la possession d’un cœur « gros comme ça », ainsi que vous l’imaginez. D’où cette arrogante fierté dont se drapent ceux qui s’autoproclament « progressistes » afin, croient-ils, de donner la pleine mesure de leur supériorité par le cœur à laquelle il ajoutent sans vergogne celle de l’esprit sur tous ces indécrottables et pitoyables pourtant leurs « frères humains » qu’il leur plaît de stigmatiser comme autant d’esprits « réactionnaires » et « régressistes », donc lamentablement « conservateurs », ce qui dans leur bouche et sous leur plume fleure des relents de mépris voire de haine qu’ô grands dieux ils ne sauraient admettre puisqu’on vous dit , puisqu’ils vous répètent, entendez-vous, qu’ils ne peuvent s’empêcher d’aimer leur « prochain » !

Le ton de la polémique est donné maintenant. Il le fallait. Car enfin de quoi parle-t-on exactement ? Amitié ? Humanité ? Progrès ? Ami de tous les Hommes ? Ami de toutes les sortes de progrès ? Ami du genre humain donc ami « du » progrès ? Ami « du » progrès donc ami de tous ses « semblables », de tous ses « frères en humanité » ? Les formules sont trop simples et les prétentions beaucoup trop lourdes pour être convaincantes. Elles sont même d’abord et avant tout de mauvaise foi, de cette mauvaise foi qui s’affirme d’autant plus être de la meilleure foi du monde qu’un secret instinct l’avertit sourdement des plaisants mensonges dont elle a besoin pour continuer à se plaire à elle-même tant elle éprouve en son tréfonds la cuisante et lancinante certitude des faiblesses qui la détournent de pouvoir affronter de face les réalités des hommes et du monde . De fait il n’est du plaisir de personne de se situer parmi les « humains » en se reconnaissant des peurs accompagnées d’envies agressives mais, si ce plaisir n’est de personne, alors il faut dire pourquoi il en va ainsi. Il faut dire aussi en

quoi le banal laisser-aller à ne pas le mettre à jour est en vérité la source de ce que justement il faut vouloir combattre réellement, c’est-à-dire la déchéance généralisée de la dite « humanité ». En d’autres termes ce n’est pas en niant la réalité historique des devenirs des humains répartis sur la planète qu’il sera possible d’éviter le pire. On ne sait que trop comment l’angélisme, pourtant si souvent combattu par des esprits pragmatiques, fait entrer par la fenêtre grande ouverte le diable qu’on prétendait avoir définitivement chassé par une porte tout aussitôt verrouillée à double tour. Certes « l’angéliste » n’a pas à être traité en coupable mais il importe à tout le moins de le déclarer incapable d’aboutir à ses espérances, lesquelles étant partagées par tout humain en appellent aux humains se reconnaissant eux, bon gré mal gré, trop humains, et donc armés de cette volonté de puissance que décidément beaucoup ne veulent pas reconnaître pour au moins cette raison qu’ils s’enferment dans l’ignorance de ce que c’est nommément elle, et elle seule, qui tourne les hommes vers des aspirations nobles et créatrices dont pourrait sortir au final une humanité réconciliée avec elle-même. Si l’enjeu est d’extirper le « Mal » autant qu’il est possible alors n’ayons de cesse de répéter que cela ne se fera pas autrement que par la mise en œuvre de cette volonté dont la puissance est de se vouloir elle-même , ceci par commencer en se cherchant et à se reconnaître dans l’infinie variété de ses figures dont d’innombrables d’entre elles sont à l’évidence d’abord saisies dans l’effroi ! Oserai-je dire ici qu’il revient au Philosophe d’assumer cette lourde tâche mais que ses échecs seront inévitables s’il ne se porte joyeusement à cultiver sa consanguinité avec ses frères Artistes ! A lui de tenter de résoudre par ses écrits ce que les artistes accomplis ont tenté et tentent de résoudre par leurs œuvres dont la jouissance n’a évidemment pas pour seule clef un certain rapport à la beauté mais peut-être bien plutôt un lien tragique avec un sublime devoir de vérité. Qu’a donc voulu faire Nietzsche-Philosophe ? Qu’a donc voulu faire Goya-Peintre ? Qu’ont donc voulu faire…. ? Dire le réel, de l’homme, du monde. Les deux âprement noués et se nouant pour l’homme dans l’espérance singulière mais tenace malgré les données écœurantes et surabondantes de l’Histoire qui assurément ne s’expliquent pas d’autre façon que parce que les hommes ne se sont pas encore emparés de leurs ressorts profonds et qu’en étant resté à l’écorce de leur puissance véritable ils livrent le douloureux spectacle de leurs folies de meurtre et de superficialité.

L’idée de progrès, devenue idée-reçue de progrès, est l’une de ces superficialités avec lesquelles les comédiens du cœur et de l’esprit nous déroulent leur spectacle tout autant au son de la flûte qu’à celui du tambour. Ils se bercent et

se délectent de l’illusion que les incontestables progrès de l’intelligence technique et technologique s’accompagnent mécaniquement de nouvelles dispositions et qualités gravant dans le marbre la grandeur de l’homme. Ils s’imaginent aussi que du simple fait d’institutions démocratiques les « citoyens » vivent alors avec des valeurs authentiques et qui plus est universelles. Mais que sont et que valent au juste ces valeurs si en même temps qu’elles consacrent des conduites honorables elles ne permettent pas d’approfondir de nouvelles capacités de grandeur ? Il y aurait par exemple beaucoup à dire et même beaucoup trop à dire sur ce qu’il en est in fine du fameux droit à la différence qui a en vérité ouvert à des droits à toutes ou presque toutes les différences sans égard aucun pour la grandeur définitive de l’homme. A trop vouloir montrer qu’on a du cœur il apparait qu’on n’en a pas tant que cela. Bien sûr ce n’est jamais facile de dénoncer une telle illusion puisqu’elle est reçue et colportée à l’envi sur le mode on ne peut plus commode d’une idée reçue.

A bons entendeurs, salut !

Jean-Yves Mézerette