Proche-Orient

 

Jeudi 15 mars à 18 heures, amphi gaston Morin, 62 rue Jean Jaurès Poitiers ( campus de l'ESCEM), 3e étage

Conférence de Christian LOCHON

Rôle et culture des chrétiens au Proche-Orient

Présentation Christian Bernard

 

Cyril Roussel, chercheur à  l’Institut Migrinter de Poitiers et à l’Institut Français du Proche-Orient [IFPO]

Ce géographe qui est venu, avec Gildas Simon fondateur de Migrinter, donner une conférence en février à l’Institut Jacques Cartier, étudie actuellement les transformations des espaces frontaliers et des espaces urbains en rapport avec la circulation accrue des populations et des marchandises au Moyen-Orient ainsi les réadaptations de ces flux dans un contexte de conflit.

Cyril Roussel | Institut français du Proche-Orient – Ifpo.

Objet d’étude

Mes questionnements de recherche visent à comprendre l’organisation des populations migrantes et le fonctionnement des espaces produits par les circulations migratoires au Moyen-Orient. Mais également les modes de circulation des populations qui pratiquent le cross border et les processus d’intégration régionale qui en découlent. Il s’agit donc d’une problématique générale axée sur la migration et la circulation, mais qui cherche à s’articuler à des processus de constructions socio-spatiales. C’est pour cela que je m’intéresse également aux flux des marchandises et aux dynamiques de leur organisation dans l’espace dans une perspective transfrontalière. Deux types d’espaces sont ainsi étudiés : les espaces frontaliers d’un côté ; les espaces urbains de l’autre et spécialement les quartiers et villes de polarisation des populations migrantes, déplacées et réfugiées ainsi que les villes entrepôts du commerce légal ou clandestin. Ces recherches, ancrées dans la géographie sociale et du politique, portent sur des pays qui ont la particularité d’être régulièrement, et ce sur un temps long, en conflit et dans lesquelles les frontières s’ouvrent et peuvent subitement se refermer. La reconfiguration de l’espace kurde qui est devenu un enjeu majeur tant dans le conflit syrien que dans le conflit irakien demeure au centre de nos travaux puisqu’elle pose avec acuité la question de la délimitation frontalière de nouveaux territoires politiques en devenir. Mes recherches portent aussi sur des pays où les politiques d’accueil des travailleurs migrants et des réfugiés sont très différentes. Enfin, des pays qui n’appartiennent pas à la même aire culturelle puisque mon terrain se situe entre le monde arabe, le monde turc et le monde kurdo-iranien : ceci engendre des politiques douanières diverses et une intégration dans la mondialisation parfois partielle (Iran, Syrie). Tous ces éléments se combinent pour créer une zone d’étude particulièrement riche quant à la diversité des acteurs migrants mais aussi quant à leur capacité d’adaptation à un contexte mouvant obligeant à une réorganisation sans cesse renouvelée des flux, des points de passage et des stratégies.

Je dirige un programme qui s’intitule « Les cartes du nord de l’Irak ». Le but est de mener un vaste programme de recherche de terrain, de dynamiser les échanges inter-universitaires entre l’Irak et la France (publication commune ; manifestations scientifiques communes ; échanges d’étudiants) et de livrer une publication trilingue qui comprendra un corpus cartographique accompagné d’analyses dans les divers domaines de l’analyse spatiale. À travers ce programme se décline ma problématique générale qui trouve ainsi un nouveau terrain d’analyse particulièrement adapté : le Kurdistan d’Irak est en effet un espace frontalier traversé de toute part par des flux migratoires et de marchandises !

Travail de terrain/ Méthodologie

Mes recherches se focalisent sur plusieurs lieux d’observation et études de terrain : le Kurdistan d’Irak et de Syrie avec les frontières syro-irakienne, turco-irakienne, irano-irakienne ; la frontière entre la Jordanie et la Syrie ; la frontière entre la Turquie et la Syrie. Dans le cadre de plusieurs programmes de recherche, je travaille sur les communautés kurdes transfrontalières entre Irak, Syrie, Turquie et Iran mais aussi sur les réfugiés syriens qui s’établissent en Irak et en Jordanie. À partir de missions régulières sur le terrain, aux frontières de ces pays mais aussi dans les lieux de polarisations des migrants et des activités transfrontalières, je tente de mettre en place une cartographie fine des dynamiques circulatoires et de leurs répercussions sur l’organisation de territoires en devenir.

 

Cyrill Roussel

De nombreux articles de ce chercheur sont en ligne sur le Web, nous vous invitons à consulter le site de l’Ifpo.

Pourquoi la Russie soutient-elle la Syrie ? [Christian Bernard]

 

 

Alors qu’il semblait appartenir au décorum d’un exotisme oriental désuet et enfoui depuis longtemps dans la mémoire des hommes, voici que resurgit le califat dans un Proche-Orient en totale déliquescence.. Alors que le dernier calife avait été déposé en 1924, que peuvent être les intentions d’Abou Bakr al-Baghadi derrière cet acte ostentatoire d’instauration d’un califat sur le territoire du tout nouvel Etat islamique ? Pour  analyser correctement ce retour du califat, il est indispensable d’avoir à l’esprit ce qu’il représenta aux yeux des musulmans, mais aussi de mesurer les écarts entre les représentations et les réalités historiques depuis les origines de l’islam.

A la mort de Mahomet, en 632 (An X de l’Hégire), rien n’est prévu pour assurer la succession à la tête de la communauté. Cette absence de prescription coranique laisse libre l’initiative humaine en matière de choix politique, hier comme aujourd’hui- il est important de s’en souvenir face à la question récurrente de la compatibilité de l’islam et de la démocratie. Tout était alors possible y compris le retour à l’organisation tribale nomade d’avant, c’est d’ailleurs ce qui se passa avec la révolte de tribus arabes contre Abu Bakr, beau-père et premier successeur de Mahomet avec le titre de Calife. « Aux premiers temps de l’islam, la tribu fut l’élément dissociateur par excellence, elle faillit plus d’une fois rompre l’unité naissante…et l’on peut dire que l’Oumma ne fut vraiment fondée que le jour où les Mekkois et Médinois reconnurent Abu Bakr comme unique khalifa, lieu-tenant du Prophète[1] »

Quel sens donner à ce mot ? Calife, Khalifa, signifie lieutenant, remplaçant certes, mais de qui ? De Dieu lui-même [Khalîfa Allâh], titre récusé par Abou Bakr, employé par Uthman, très utilisé sous la dynastie Abbassides ? ou du Prophète ? [Khalîfa rasûl Allâh]. Utiliser cette formule Remplaçant de l’Envoyé de Dieu pousse logiquement à  dire ensuite « remplaçant du remplaçant », donc, pour éviter cette titulature incommode, l’habitude se prit de dire Khalifat tout court : le Calife. Ce n’est pas la qualité de porte-parole de Dieu qui est communiquée aux successeurs de Mahomet mais seulement la fonction de direction de la Communauté dans ses intérêts temporels et religieux.

Les premiers successeurs [Abu Bakr, Umar, Uthman, Ali] connus sous le qualificatifs de Rashidun (les bien guidés) furent choisis selon le mode « consultation/élection : la shoura » propre à la culture tribale arabe, parmi les proches de Mahomet de la tribu des Quraysh. Très rapidement, une conception théocratique va l’emporter sur cette pratique arabe islamisée.

Une conception du califat s’élabora progressivement en milieu sunnite[2] au fur et à mesure de l’essor de l’Etat musulman. Le califat veut se référer à l’expérience originelle de Mahomet à la Mecque et surtout à Médine où l’on doit clairement distinguer sa fonction de prophète qui consiste à transmettre la Parole de Dieu, et sa fonction de chef de communauté pour laquelle il consulte ses compagnons. Le calife ne devrait pas, selon cet idéal, être un autocrate tout puissant.

Ainsi, le calife n’est pas une sorte de pape de l’islam[3], c’est un souverain temporel. « Nous pourrions dire, écrit Louis Gardet, que le calife est un souverain temporel chargé de faire régner sur terre les prescriptions coraniques[4] ». Dans l’islam sunnite, il n’y a pas d’autorité spirituelle, rien ne vient s’interposer entre Dieu et sa Parole (le Coran). Dans l’islam, tout vient de Dieu, en ce sens, le système de base est une théocratie, mais cependant, en pays musulman, existe une séparation des pouvoirs pour mettre en œuvre concrètement cette théocratie  :

le pouvoir législatif, c’est Dieu, c’est l’Ecriture, c’est le Coran

le pouvoir judiciaire, c’est la jurisprudence qu’il convient de faire découler du Coran par un effort d’interprétation : l’ijtihad. Sur une question précise, l’on doit rechercher le consensus de la Communauté (l’ijma). Le consensus n’est pas l’équivalent de l’expression générale occidentale, l’ijma exprime d’une certaine manière le degré de compatibilité des décisions prises avec l’esprit du Coran, avec Dieu finalement. Cette Oumma infaillible, dont on a pu dire qu’elle est une sorte de « théocratie laïque », est représentée par des spécialistes, des docteurs de la Loi, les Oulémas[5].

Le pouvoir exécutif détenu par le Calife. La charge califale est contractuelle, entre d’une part la Nation musulmane qui lui fait allégeance, et d’autre part, le calife qui s’engage à gouverner avec sagesse. Dans l’idéal ce contrat/engagement tacite lors de l’ « élection/acclamation », renvoie au pacte d’Aqaba, pacte prototype passé entre Mahomet et soixante dix Médinois, la toute première Oumma. Comme tout contrat, le contrat califal peut être rompu : Uthman, le 3e calife fut assassiné, peut-être à cause de son comportement jugé néfaste, fait de népotisme et de tyrannie. Ainsi, le calife est un chef temporel chargé, selon l’expression de Louis Gardet, de « faire observer les lois et temporelles et spirituelles », il ne dispose pas de pouvoir spirituel ou dogmatique propre, la seule autorité spirituelle est celle de Dieu par le biais du Coran .

Le bon fonctionnement de cette conception apparemment simple  suppose d’une part, une interprétation constante du Coran (ijtihad) pour répondre aux problèmes d’une époque donnée, et, d’autre part, une communauté (Oumma) constituée d’hommes pieux et doués de raison[6]. Comme toujours, les réalités historiques sont souvent fort éloignées du modèle idéal théorique . Les musulmans eux-mêmes considèrent qu’après la période idéalisée des quatre premiers califes bien guidés (rashidun), ce fut le règne du sabre et de la force. Le calife devint assez vite un souverain autocratique, entouré d’une cour fastueuse, passant plus de temps à satisfaire ses plaisirs qu’à gérer la communauté. La pompe de la cour est copiée sur celles des monarchies orientales voisines, l’empire byzantin à l’ouest et l’empire perse à l’est. Les titres et insignes du calife sont révélateurs de ce glissement. Le trône, le sceptre, la couronne, la prosternation devant sa dignité…tout cela évoque le rituel des autres monarchies non musulmanes.

Inversement à la montée de ce faste, le pouvoir politique effectif échappe de plus en plus au calife dès le IIIe siècle. Le calife n’est plus cet homme vertueux des conceptions idéales sunnites, mais devient un souverain fantoche manipulé par son entourage qui possède la réalité du pouvoir, c’est le début de l’époque des sultans. Le vocable sultan, présent dans le Coran ( exemple Sourate XVII, 33/35) signifie pouvoir, puissance, notion qu’il ne faut pas confondre avec autorité, même si les deux sont liées au fait de diriger, de commander. L’autorité c’est le droit, la légitimité, le pouvoir c’est la force de contraindre. Un autre aspect de l’écart entre modèle idéal et réalité se situe au niveau du principe d’unité : une seule Oumma, un seul Guide !  Cette affirmation dogmatique fut souvent démentie par les faits, des sécessions aboutirent à l’existence de plusieurs califats concomitants : en Espagne à Cordoue, en Egypte avec les Fatimides, le fractionnement de l’empire musulman en une multitude de principautés enlève la plupart du temps tout pouvoir réel au calife, de plus, avec la dynastie ottomane dès le XVIe siècle, le califat échappe aux descendants de la tribu du Prophète.

Le monde musulman a vécu 13 siècles de califat, soit 101 califes entre Uthman et Abdülmecid II, dernier calife ottoman.

Le souverain ottoman était à la fois sultan et calife, même si rarement cette fonction califale était mise en avant dans le protocole diplomatique. La réalité califale est tout à fait insignifiante lorsque Mustapha Kemal, héros nationaliste de la Turquie nouvelle d’après 1918, décide d’abolir, dans un premier temps le sultanat (en novembre 1922, le sultan calife Mehmed VI est déposé[7], c’est la fin de la monarchie ottomane et le début de la République turque) puis le califat le 3 mars 1924 . Abdülmecid II[Abdul Mecid], cousin de Mehmed VI avait été élu calife[8] par la Grande Assemblée de Turquie le 19 novembre 1922, jusqu’à l’abolition du califat par un coup de force[9], suite à quoi il fut exilé à Paris en mars 1924 où il mourut le 23 août 1944.

Ce regard neutre ne correspond évidemment pas à la perception que peut en avoir al-Baghadi, et au-delà, une certaine tradition arabe sunnite. En effet, pour cette dernière, la fin du califat légitime n’est pas 1924, mais 1258 date à laquelle les Mongols saccagent Bagdad en mettant fin à la dynastie des Abbassides. Le califat passe ensuite aux mains des Fatimides, des chiites, puis des Turcs. Ainsi, du point de vue arabe, il y a un sentiment de perte de maîtrise de son propre destin. « Le renouveau du califat se présente avant tout comme la cristallisation d’un rêve ancien, et il ne fait guère de doute que la réutilisation du terme de calife ait créé un choc émotionnel qui échappe à l’Occident[10] ».

 

Comment a évolué la question du califat,  entre son abolition par Mustapha Kemal et la récente proclamation par  al-Baghdadi en 2014 ?

Après 1924, sombra dans une indifférence presque générale cette institution vieille de 13 siècles mais qui avait perdu depuis bien longtemps toute efficacité. En 90 ans, il y eut bien quelques velléités de restauration[11] du califat mais sans succès car sans véritable appui populaire. « Au cours de ses treize siècles ou presque d’existence, le califat avait connu de nombreuses vicissitudes, mais il était resté un puissant symbole de l’unité et même de l’identité musulmane ; sa disparition, sous les assauts conjugués des puissances impérialistes et des réformateurs turcs, créa une onde de choc dans tout le monde islamique. Divers monarques et dirigeants musulmans tentèrent, sans grande conviction, de revendiquer le titre, mais ils ne recueillirent guère de soutien [12]».

Ce n’est pas un hasard si la naissance de l’islamisme coïncide avec cette disparition. C’est en effet dès 1928 qu’Hassan al-Banna fonde en Egypte la confrérie des Frères[13] Musulmans avec ce désir de développer un islam global qui irrigue tous les aspects de la vie. L’objectif final des Frères Musulmans est bien la restauration du califat, un califat idéalisé et généralisé au monde entier. C’est ce que rappelait il y a peu encore, Mohamed Badie lors du succès électoral des Frères en Egypte juste après le renversement du dictateur Moubarak.

Le grand rêve de l’islam est de se rassembler en un seul Etat englobant l’oumma entière, la division en Etats-nations suite aux décolonisations est considérée par beaucoup de musulmans comme une situation dommageable et sans légitimité. Né en 1953 en Jordanie d’une scission d’avec les Frères, le Hizb ut-Tahrir (Parti de la Libération) aujourd’hui présent dans 70 pays, développe également cet idéal de califat sans toutefois faire usage de la violence.

Comment situer al-Qaida dans ce mouvement d’aspiration au retour du califat ? Dans un texte probablement daté de 2002,  Ben Laden affirme ce rêve sans détour : « Le monde entier s’est réveillé, les musulmans ont pris conscience de l’importance de la doctrine de l’allégeance à Dieu et de la rupture, la fraternité entre musulmans s’est renforcée, ce qui est un pas de géant vers l’unification des musulmans sous le slogan de l’unicité de Dieu, afin d’établir le califat bien guidé, sil plaît à Dieu[14] ». Dans son commentaire, Gilles Kepel note que « le but ultime des islamistes est la restauration d’une structure politique unique pour tous les musulmans du monde ». Le modèle n’est cependant pas le califat médiéval abbasside, mais le  califat bien guidé [al-khulafâ al-râchidûn]. Une volonté de retour aux sources, caractéristique des mouvements salafistes jihadistes, d’un retour à un passé totalement idéalisé loin des réalités historiques[15].

Le panislamisme est une idée récurrente dans l’islam, cependant, les nationalismes naissants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle apparaissent comme des mouvements plus puissants que le sentiment unitaire d’Oumma, même si ce dernier n’a jamais disparu. D’abord turc, ce nationalisme gagne le monde arabe aux alentours de la première guerre mondiale, et lors des indépendances échelonnées entre l’entre deux guerres et les années 70, la question identitaire trouvera sa réponse dans le nationalisme : ce sera le temps de l’arabisme, de la nation arabe avec ses champions comme Nasser en Egypte.  A partir de la défaite arabe face à l’ennemi israélien en 1967, il était manifeste que le nationalisme arabe ne faisait plus rêver.

Entre ce choc de 1967 et les événements de 2001, le monde arabe (et avec lui l’ensemble des acteurs du Proche-Orient) a changé de paradigme : nous sommes passés du paradigme nationaliste au paradigme religieux. Les peuples ont d’abord cherché leur identité dans le nationalisme, le panarabisme était lié à la fierté de la culture arabe de manière transconfessionnelle, l’affirmation de l’identité par le religieux entraîne une logique d’exclusion de l’autre, de recherche d’homogénéité territoriale au sein de laquelle le territoire lui-même appartient à la religion[16]. Ainsi assistons-nous à un  retour de l’idée de califat, chez Ben Laden[17] et surtout en 2014 avec Abou  Bakr al-Baghadi dans l’Etat Islamique de Syrie-Irak, mais aussi dans le nord-est du Nigeria avec Abubakar Shekhau[18] chef de Boko Haram, sans oublier l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, nouveau leader d’Al-Qaïda dans son annonce d’une nouvelle branche de son organisation dans le sous-continent indien, avec pour objectif la « renaissance du califat islamique ». Ne soyons donc pas surpris que ce retour califal soit dans l’air du temps[19] !

Profitant de la déliquescence des Etats irakien et syrien, al-Baghadi, chef de l’organisation de l’Etat Islamique, surprend tout le monde par une double décision en  juin 2014.

  • il instaure un califat dans cet espace conquis par l’Etat Islamique à cheval sur le Syrie et l’Irak. C’est d’abord un acte symbolique de négation des frontières héritées de la période coloniale suite aux accords Sykes-Picot de 1916 entre Français et Anglais. Par la négation de la frontière entre Syrie et Irak, il y a la volonté d’amorcer la réunification de la nation arabe musulmane sunnite, les autres Etats Nations de l’espace musulman du coup sont délégitimés. Dans « l’imaginaire musulman commun » rappelait Mohammed Arkoun, ce contraste entre l’exigence d’autorité légitime (calife) et le pouvoir (le sultan ou le roi) toujours pris et exercé par la force, frappe presque tous les régimes musulmans établis depuis 1945 d’un déficit de légitimité[20]. Il est important de rappeler les promesses anglaises formulées pendant la guerre 14-18 auprès des Arabes afin qu’ils se soulèvent contre l’ennemi turc ottoman commun. Le Chérif Hussein de la Mecque devait obtenir un très grand royaume arabe en récompense de sa précieuse collaboration. Non seulement la promesse ne fut pas tenue, mais le découpage régional en plusieurs Etats arabes fut ressenti par les populations comme une trahison des puissances « impérialistes ». Aux yeux des jihadistes au sein de ce califat, le mouvement de réunification est amorcé. Notons que la référence est toujours celle des premiers califes idéalisés, mais cependant l’espace considéré n’est pas neutre, nous sommes à Mossoul, entre Damas et Bagdad qui furent successivement les capitales des deux grands empires musulmans, des Omeyyades et des Abbassides, âge d’or du califat réellement. L’ennemi numéro un de ces jihadistes c’est le monde chiite considéré comme hérétique, or précisément, actuellement les deux capitales Damas et Bagdad sont tenues par des chiites (si nous considérons les Alaouites du clan de Bachar al-Assad comme chiites). Cette situation explique en partie le soutien des populations sunnites[21] à l’intérieur des frontières actuelles du califat.
  • Abou Bakr al-Baghdadi s’autoproclame calife sous l’appellation « calife Ibrahim [22]» le 29 juin 2014, premier jour du jeûne du mois de ramadan. Le calife Ibrahim, l’émir des croyants de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi lance un appel aux musulmans du monde entier pour qu’ils le rejoignent et le reconnaissent comme leur Amir al-Muminim, «le commandeur des croyants». Pour asseoir sa dimension spirituelle, il se pose comme alim (docteur en islam)  et prononce lui-même le prêche à la grande mosquée de Mossoul en tant qu’imam.  Comme chef temporel il en appelle à toutes les compétences musulmanes de l’ensemble de l’Oumma : «aux juges et à ceux qui ont des compétences militaires, managériales et dans le domaine des services ainsi qu’aux docteurs et ingénieurs de toutes les disciplines» pour bâtir l’Etat islamique [Daoulat islamiyya].

Début 2015, ce califat d’al-Baghdadi n’est pas reconnu par les instances officielles de l’islam sunnite dont la célèbre université égyptienne al-Azhar qui fait un peu fonction de centre officieux du sunnisme, et très peu de groupes jihadistes lui ont fait allégeance[23].

Concluons provisoirement avec ces propos de Mathieu Guidère[24] : « A la manière d’un Ben Laden dans les années 1990, al-Baghdadi plante aujourd’hui une graine idéologique qui ne manquera pas de germer dans les années à venir, qu’il soit mort ou vif. Cette idée est celle du « califat » qu’il n’invente pas, mais qu’il fait renaître de ses cendres. Comme l’idée de jihad a germé dans les cœurs et les esprits pendant des décennies, celle du « califat » est promue à un bel avenir.

Si cette idée séduit dans le monde musulman bien au-delà de la sphère jihadiste, c’est parce qu’une autre idée a échoué, celle de l’ « Etat-nation » longtemps promue par l’occident. L’idée de « califat » semble plus en phase avec l’ère de la mondialisation, des grands ensembles politico-culturels et de l’ouverture des frontières nationales. Elle est déjà défendue par certains intellectuels arabes, au-dessus de tout soupçon islamiste, comme la seule forme d’organisation confédérale ayant permis, dans le passé, à la mosaïque des peuples, d’ethnies, de confessions et de tribus, de coexister dans une relative paix sociale. Cette idée-là sera difficile à déraciner en l’absence d’une alternative idéologique crédible. [25]»

Christian Bernard

Voir aussi Irak- Syrie (1/3) Qu’est-ce que l’Etat Islamique ?


[1] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p., p.303.

 

[2] Les chiites (environ 15% des musulmans, mais essentiellement ici en Iran et Irak) préfèrent la notion d’Imamat à celle de califat et ce, à partir de la descendance d’Ali. Aussi, le monde chiite ne reconnaît pas le calife al-Baghdadi qui le considère comme ennemi numéro un.

[3] C’est ce que dénonce Rachid Rida dans les années 30 : « il n’est pas permis de confondre le calife des Musulmans avec celui que les Européens désignent sous le nom de pape » Henri Laoust, le califat dans la doctrine de Rashid Rida, Maisonneuve, 1986, p.213

[4] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p.,p.284.

[5] C’est ainsi que s’est constitué le droit musulman, alimenté par quatre sources : le Coran, la Sunna ou Tradition, le raisonnement par analogie (Qiyas), et le consensus des oulémas, l’ijma.

[6] Sur ce registre théorique, nous ne sommes pas loin de l’idée d’hommes vertueux dans l’idéal démocratique selon Montesquieu.

[7] Jugé trop pro-occidental favorable aux Anglais, le calife sultan n’a plus l’appui de la population. Face à cela le général Mustapha Kemal convoque la Grande Assemblée de Turquie devant laquelle il déclare : « Il n'y a qu'une manière de sortir de l'impasse où nous nous trouvons. Que le Parlement promulgue une loi séparant le sultanat du califat, abolissant le sultanat, et expulsant Mehmed VI du pays. » L’Assemblée, d’abord hésitante, se plie devant la menace –« alors gare !… on pourrait voir tomber des têtes ! ». Symboliquement, le siège du pouvoir va passer d’Istanbul à Ankara.

[8] Ce dernier califat fut donc purement spirituel c’est-à-dire pour l’époque, purement symbolique d’un idéal d’unité des musulmans : l’oumma.

[9] Ne sachant comment faire  pour mettre fin au califat sans s’attirer trop d’hostilité de la part du peuple turc et de passer pour un ennemi de l’islam, il usa du stratagème classique du complot et de complicité avec l’étranger.

[10] Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’Etat islamique, anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 173p., 2014, p.6

[11] Signalons les tentatives ou simples envies de la part du Chérif Hussein de la Mecque, du roi égyptien Fouad I, le roi d’Arabie Ibn Séoud, des musulmans indiens avec l’éphémère mouvement Khilafat soutenu par Gandhi en personne ! Sur ce dernier point, un peu surprenant, mais qui montre la portée symbolique du califat même pour des musulmans hors des domaines arabe ou ottoman, voir Alexandre Adler, Le califat du sang, Grasset, 126p, 2014, p. 47.

[12] Bernard Lewis, l’islam en crise, Le Débat, Gallimard, 2003, p.15

[13] Frère, terme hérité du mouvement « puritain » Ikhwan (frères) d’Arabie début XXe siècle, s’oppose à citoyen dans un contexte démocratique ( quelque soit la religion). Il s’agit bien dès les années 20 d’un combat entre les idées de progrès inspirées par l’Europe –pour Mustapha Kemal la suppression du califat est de cet ordre- et l’idée de réformer le monde musulman assoupi par un retour à l’islam – c’est par exemple tout le travail de Rachid Rida disciple de M. Abdou.

[14] Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p. 87.

[15] Rappelons que les quatre premiers califes furent Abou Bakr (632-634), Omar (634-644), Uthman (644-656) et Ali (656, déposé en 659 et tué en 661). Trois sur quatre ( les derniers) furent assassinés et sous Ali, la division (fitna) s’installe.

[16] En Palestine par exemple, le Hamas décrète que toute la terre palestinienne est terre islamique, comme les ultra orthodoxes juifs affirment que ce même espace est juif de tout temps.

[17] « Les idéologues de la mouvance Al-Qaïda, certes appellent de leurs vœux cette restauration du califat, mais ils la considèrent comme une réalité lointaine et se concentrent surtout sur l’action présente » déclare Gille Kepel, or, dans des écrits  d’al-Zawahiri, publiés à partir de décembre 2001 dans le quotidien panarabe à capitaux saoudiens, Al-Sharq al-Awsat(le Moyen Orient), apparaît une nouvelle posture quant au califat : « tous les moyens pour mobiliser l’oumma et l’enrôler resteront vains tant qu’un califat ne sera pas créé au sein du monde musulman » in Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p.297. Al-Zawahiri reprend ici la posture du Hizb al-Tahrir, violence en plus.

[18] Boko Haram semble se référer à un califat régional du XIX e siècle qui était alors indépendant du califat ottoman, le califat de Sokoto (du nom de sa capitale) sur des terres actuellement au Nigeria, Cameroun et Niger.

[19] Cette idée d’un retour  plausible du califat est clairement exposée dans un rapport non classifié de la CIA de décembre 2004 intitulé Mapping the Global Future (Comment sera le monde en 2020 ?, voir Alexandre Adler pour un texte en français.

[20] Mohammed Arkoun, ABC de l’islam, pour sortir des clôtures dogmatiques, Grancher, 2007, 363 p., p.147.

[21] Les sunnites d’Irak surtout sont négligés voire maltraités par la majorité chiite au pouvoir depuis le départ de Saddam Hussein.

[22] Ibrahim qui correspond à l’Abraham biblique, est considéré par les musulmans comme le premier croyant, le premier « musulman ». De plus, al-Baghdadi se flatte d’avoir comme prénom le nom du premier calife, Abu Bakr, tout un destin disent ses partisans !

[23] La question qui se pose à eux est celle du choix entre al-Qaïda (en déclin ?) ou de la nouveauté du califat, pour leur propre avenir, quel est le choix le plus gratifiant ?

[24] Professeur d’islamologie à Toulouse 2, l’un des spécialistes actuels des mouvements islamistes.

[25] Mathieu Guidère, « Le retour du califat », Le Débat n°182, Gallimard, p.96

 

 

 

Avec l’éviction du pouvoir  en Egypte du Président Morsi et des Frères Musulmans, la révolution égyptienne est entrée dans une troisième phase qui dépasse les seuls enjeux égyptiens pour conduire vers une nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient. 

Jusqu’à présent, les révolutions arabes ont chassé du pouvoir le dictateur en place [Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte] ou ont échoué au Yémen, à Bahreïn et en Syrie pour des raisons spécifiques. Lorsque des élections libres ont pu être organisées, constituant ainsi une deuxième phase, ce sont les Frères Musulmans qui ont raflé la mise : Ennahda en Tunisie, le Parti de la Liberté et de la Justice (créé en juin 2011) affilié aux Frères Musulmans, en Egypte. Seule force politique organisée avec un appareil de parti solidement structuré depuis de longues années, soit dans la clandestinité, soit partiellement associée au jeu politique[1] comme membre de la confrérie reconnue et non comme membre d’un parti politique islamiste qui lui, était alors refusé. Ces partis islamistes qui avaient accepté la démocratie, au sens où la majorité l’emporte, semblaient devoir occuper le pouvoir un certain temps dans cette phase de transition, à tel point que les démocraties occidentales, Etats-Unis en tête[2], avaient misé sur eux. L’AKP turque avec son succès économique semblait être le modèle à suivre. Les Frères devenaient fréquentables aux yeux de l’occident.

 Le Président Morsi élu démocratiquement semble un temps jouer le jeu souhaité par les Américains dans leur souci sécuritaire à l’égard d’Israël : Morsi et le général Sissi procèdent à la fermeture des tunnels qui ravitaillent le Hamas de la bande de Gaza en armes iraniennes.

C’était sans compter avec l’évolution de l’opinion d’une grande partie de la société égyptienne. Le Président Morsi élu en juin 2012 par une diversité de voix au-delà de celles des Frères, dont des voix de libéraux, croit qu’ enfin l’heure des Frères Musulmans est arrivée et qu’il peut sans crainte mettre en œuvre le programme politico-religieux où l’islam et le Coran sont au centre. Il n’a pas compris qu’une partie de ses électeurs avaient voté pour lui seulement par hostilité au dictateur Moubarak et aucunement en faveur de son programme politico-religieux. Dès la fin de l’année 2012, face à ses intentions d’user de pleins pouvoirs, la société égyptienne se cabre de plus en plus, toute une partie de son électorat le lâche, les libéraux comme certains Frères déçus par une absence d’efficacité de sa politique économique.

Le 3 juillet 2013, suite à des manifestations  de rue d’une très grande ampleur, l’armée destitue le président Morsi, président  issu des Frères Musulmans et élu en juin 2012. Face aux réactions des Frères qui n’entendent pas se laisser voler leur victoire, l’armée dirigée par le général Sissi, qui se retourne contre ses anciens amis, réprime par le sang les pro-Morsi. L’Organisation des Frères Musulmans est décapitée, puis interdite d'expression, elle retourne à la clandestinité qu’elle a déjà connue, entre autres sous Nasser dans les années 50. La question d’une similitude avec la situation de l’Algérie des années 90 se pose : en 1992 le parti islamiste algérien, le FIS[3], qui allait remporter les élections, dissout par décret (et avec l’accord de la France), se réfugie dans la lutte clandestine entraînant de ce fait une terrible guerre civile de  dix ans.

Cette forte opposition d’une importante[4] partie de la population aux islamistes au pouvoir divise désormais la société égyptienne de manière durable. Le clivage passe parfois au sein d’une même famille. Jamais les haines n’ont été aussi manifestes. Cependant, les populations qui soutiennent le « coup d’Etat » militaire ne sont pas homogènes : le spectre est large, des anciens communistes jusqu’aux salafistes bien contents de voir éliminer les concurrents islamistes, en passant par les libéraux qui préfèrent mettre leur  idéal de démocratie en veille par peur d’un régime islamique dur imposé.

Cette opposition de plus en plus nette contre les islamistes au pouvoir, se rencontre dans d’autres pays musulmans : en Tunisie contre le parti Ennahda[5], en Turquie contre le parti AKP d’Erdogan[6] au pouvoir. La société civile qui dans un premier temps a surtout exprimé un besoin de justice, de reconnaissance, exprime désormais de plus en plus son aspiration démocratique. Assad en Syrie applaudit des deux mains le renversement de Morsi, et souligne ainsi qu’il est dans le vrai en luttant contre ceux qu’il nomme terroristes islamistes (les rebelles pour les occidentaux).

Un clivage nouveau apparaît ainsi au sein du monde sunnite : pour ou contre l’islam politique. Partout les islamistes semblent affaiblis par ces vagues de protestations, mais également divisés sur la question de l’exercice du pouvoir. Auparavant, le monde sunnite semblait soudé, soit dans son hostilité à Israël jadis, ou plus récemment à l’égard du monde chiite. La dénonciation des dangers issus d’un arc chiite actif au Proche-Orient était encore tout récemment le thème unitaire favori. Avant les printemps arabes, deux faits majeurs, la révolution iranienne de 79 et le renversement de Saddam Hussein en Irak en 93, ont déstabilisé toute la région en faisant émerger un pouvoir chiite longtemps réprimé par les sunnites. Depuis, certains voient à l’œuvre un arc chiite allant de l’Iran à la Syrie (Alaouites) et au Liban (Hezbollah) avec l’Irak au centre, sans oublier le Hamas à Gaza.

Cet arc chiite résulte essentiellement d’un regard sunnite. L’appellation même vient d’une entente entre le roi de Jordanie et l’ex-président égyptien Moubarak qui pensaient ainsi attirer l’attention de leur allié américain sur un danger commun. La réalité est toute autre. Le mouvement islamiste Hamas à Gaza est sunnite, son entente, désormais terminée, avec les chiites du Hezbollah libanais et les Iraniens n’étaient qu’une tactique anti israélienne et non une entente idéologique. Les Alaouites en Syrie dont est issu Assad n’ont rien de chiites, on est même en droit de se demander s’ils sont véritablement musulmans.[7]Lors de la terrible guerre de 10 ans entre l’Irak et l’Iran, les chiites irakiens (des Arabes persécutés par Saddam Hussein) restèrent fidèles à leur pays et ne rejoignirent pas les chiites iraniens (qui sont  Perses et non pas arabes). De même l’Iran chiite délaisse l’Azerbaïdjan chiite voisin au profit de bonnes relations avec l’Arménie chrétienne. Les intérêts nationaux l’emportent sur d’éventuelles affinités religieuses : L’Iran craint pour l’intégrité de son territoire face au voisin Azerbaïdjan qui pourrait être tenté par l’aventure d’un «grand Azerbaïdjan » incluant le nord-ouest de l’Iran où vit une forte minorité d’Azéris (dont est issu le guide suprême Ali Khamenei). Le chiisme n’a pas d’unité sur le plan ethnique, on y retrouve bien entendu des Perses, mais aussi des Arabes et des Turcs. Certes de nombreuses monarchies du Golfe, dont l’Arabie, qui ont sur leur territoire des minorités chiites, soupçonnent constamment l’Iran de vouloir les déstabiliser. Un arc chiite manipulé par l’Iran est un fantasme utilisé parfois pour réprimer une révolte comme lors du « printemps » de Bahreïn à 70% chiite mais dirigé par un pouvoir sunnite. La contestation chiite fut sévèrement réprimée par l’armée aidée par les Saoudiens et de troupes des pays du Golfe. Le seul cas de véritable manipulation par l’Iran est le Hezbollah libanais.

 Le conflit syrien est aussi l’occasion de tensions dans la région, entre, d’une part l’Iran qui soutient le régime d’Assad, et d’autre part, l’Arabie et le Qatar qui rivalisent dans leur aide aux rebelles.

L’Arabie saoudite qui déteste les islamistes Frères Musulmans par peur d’une contagion de rébellion dans le royaume[8], soutient les salafistes qui, sauf exception  récente, s’abstiennent de politique, préférant prêcher un islam plus pur de retour aux sources. L’éviction des FM du pouvoir en Egypte est inespérée pour l’Arabie qui aussitôt a proposé une très grosse aide financière à l’armée égyptienne, bien plus importante que la somme versée annuellement par les Etats-Unis. A l’inverse, le petit Qatar, turbulent concurrent de l’Arabie connaît lui un sérieux revers. Le Qatar a dès le début aidé au processus d’arrivée au pouvoir des islamistes dont les FM en qui ils voient une classe moyenne plutôt conservatrice et donc sans danger. Pour le Qatar, l’élimination des FM en Egypte est un sérieux échec dont ils essaient actuellement de se remettre en achetant littéralement le Hamas comme on achèterait un club de foot grâce à la manne des revenus de l’exportation du gaz. Depuis 2012, de fait le Hamas qui n’est plus dans le camp de l’ « arc chiite » appelle le Hezbollah libanais à préférer la lutte contre l’ennemi israélien à l’aide militaire apportée à Assad.

Dans le conflit syrien c’est tout l’intérêt du régime d’Assad que de favoriser les divisions parmi les opposants en « salafisant » au maximum l’opposition, ce qui lui permet de se montrer comme le protecteur des minorités entre autres chrétiennes effrayées d’une éventuelle victoire des islamistes. Au contraire, la Turquie avec le parti islamiste AKP au pouvoir, souhaite cette victoire islamiste et appelle de tous ses vœux une intervention militaire internationale qui renverserait Assad.

Les pays du Golfe, sunnites, craignent le succès chiite- Iran,Syrie-, aussi financent-ils abondamment les combattants salafistes y compris contre l’Armée Libre de Syrie démocratique.

« La Syrie devient le cadre dramatique dans lequel les pays du Golfe projettent leur volonté d'éjecter l'Iran de la scène politique régionale. Car la Syrie est la clef de voûte de tout le système moyen-oriental et s'articule aux deux enjeux essentiels qui caractérisent l'inscription du monde arabe dans l'univers : le conflit israélo-arabe et le pétrole » rappelle Gilles Keppel[9]. Le conflit syrien exprime les nouvelles lignes de faille au Proche-Orient où « la coalition "salafistesioniste" – de l'Arabie saoudite et du Qatar ou de la Turquie à Israël et l'Occident -, qui soutient les rebelles, a fort à faire face à la coalition "soviéto-chiite" – de Moscou à Téhéran en passant par le Hezbollah et Bagdad  qui soutient Bachar[10] ».

Le petit Liban proche de la Syrie est de plus en plus concerné par la guerre syrienne, l’afflux de réfugiés atteint ici un niveau record et représente environ 20% de sa population, ce qui est énorme et vient déséquilibrer  un pays constitué de 18 communautés religieuses différentes. Les rivalités entre sunnites et chiites/alaouites s’y traduisent par des attentats et un risque très élevé d’implosion du pays.

La Turquie proche qui soutient les « rebelles » syriens, craint un éventuel démantèlement de la Syrie où déjà les Kurdes au nord organisent leur autonomie (comme en Irak), ce qui pourrait relancer l’idée d’un kurdistan concernant également l’est de la Turquie. Les Turcs sont les plus fervents partisans d’une chute du régime d’Assad par la force.

Si ce régime est mis à bat se posera alors la question du devenir des minorités, alaouites, chrétiennes, kurdes, chiites…que deviendront-ils dans un Etat dominé par des sunnites plus radicaux ? C’est cette crainte qui les pousse à soutenir Assad, ce qui représente environ le tiers de la population.Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires d'Irak, et de ce fait, se sentent incompris par l'occident. Allons-nous assister à la quasi disparition des chrétiens d'orient, communautés installées ici depuis vingt siècles?

Israël est prise entre deux conflits, égyptien et syrien. Si la paix avec l’Egypte est toujours en vigueur, les agissements de jihadistes dans le Sinaï de moins en moins contrôlés par l’armée égyptienne, inquiète. Israël a besoin d’une armée égyptienne forte sur son flanc sud pour éviter que cette péninsule désertique ne devienne un nouveau territoire terroriste en lien avec la bande de Gaza et le Hamas. Sur sa frontière nord le danger peut venir  à la fois du Hezbollah libanais et de l’armée d’Assad, sans négliger une riposte venue d’Iran malgré le nouveau cours politique iranien plus modéré depuis l’élection de Hassan Rohani. Ce dernier doit avant tout améliorer l'état de l'économie de son pays étouffée par les sanctions internationales, pour ce faire il donne des signes et des gages de bonnes intentions, tant sur le dossier nucléaire, qu'à l'égard du monde sunnite (meilleures relations avec l'Arabie par exemple). Mais tout de même l' environnement général reste dangereux, c'est peut-être ce qui pousse Israël à reprendre les pourparlers avec les Palestiniens.

A ces repositionnements des acteurs régionaux, il faut ajouter celui des acteurs extérieurs comme la Russie et les Etats-Unis. Ces derniers sont en perte de vitesse dans la région, leur soutien aux Frères Musulmans égyptiens est sévèrement critiqué, leur aide financière [11]largement distanciée par celle de l’Arabie. La Russie de Poutine semble marquer des points[12], va-t-on assister à son grand retour dans la région dont elle avait été évincée en 1973 sous  la présidence de Carter ? Des actuels alliés américains trop déçus pourraient  être tentés de  se choisir un autre pays protecteur. La Russie fait d'une pierre deux coups, elle apparait comme l'acteur principal de la diplomatie régionale, sans que cela n'arrête pour autant la guerre civile syrienne, laquelle continue à faire monter le prix des hydrocarbures, ce qui favorise grandement l'économie russe.

Sur ces différentes questions, le conflit syrien comme  l’hypothétique armement nucléaire iranien, l’acteur russe devient incontournable dans les négociations à venir. Car en fin de compte, quelque soit  la tentation de l’épreuve de force, in fine la négociation politique est indispensable pour sortir d’un conflit.
 

Christian BERNARD


[1] Comme ce fut le cas dans l’Egypte de Moubarak en 2005 où ils participèrent  alors aux élections à titre personnel.

 

 

 

[2] Dans les années 50, en pleine guerre froide, les US s’intéressent aux FM pour contrecarrer l’influence de Nasser et de son allié soviétique : soutenir les FM pour pratiquer l’endiguement communiste au Proche-Orient.

 

 

[3] Front Islamique de Salut

 

 

 

[4]  L’armée égyptienne parle de 15 millions de manifestants dans le pays (du jamais vu), chiffre plus important que lors des protestations contre Moubarak, ou que les 13 millions d’électeurs du président Morsi.

 

 

[5] Mais ici ce parti au pouvoir l’est au sein d’une Troïka. Ennahda est soupçonné de complaisance envers les milices islamistes radicales et jihadistes. L’assassinat de Chokri Belaid en février 2013 fut le point de départ de ces protestations. Chokri Belaid était le défenseur des droits de l’homme le plus en vue, c’est lui qui avait soutenu la diffusion du film Persépolis qui avait été censuré par les islamistes. Derrière son cas personnel se profile tout un choix de société qui rejette l’imposition d’un régime islamiste. Une différence essentielle avec les FM égyptiens se trouve dans l’attitude de compromis politique. Ghannouchi est un politique alors que Morsi et les FM demeuraient dans la pure idéologie.

 

 

[6] Les manifestants de la place Taksim dans l’été 2013 n’étaient pas ici uniquement pour s’opposer à un projet immobilier, mais bien pour dire non à la nouvelle attitude plus islamiste d’Erdogan : déconstruction du kémalisme et volonté de retour au temps de la domination ottomane  califale sur la région.

 

 

[7] Deux fatwa, politique de circonstance, décrètent qu’ils sont bien musulmans -1936 par le Grand Moufti de Jérusalem-, et qu’ils sont chiites – et 1973 1973, la fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr.

Sur la question alaouite voire l’article sur ce site

 http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=alaouites&searchsubmit=

 

 

 

[8] Contrairement au wahhabisme qui règne ici depuis deux siècles, qui consiste en un contrat d’accord entre religion et politique.

 

 

 

[9] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/gilles-kepel-dans-les-pays-arabes-les-islamistes-sont-a-leur-tour-confrontes-a-l-epreuve-du-reel_1233710.html

 

 

 

[10] Gilles Keppel,  op.cit.

 

 

 

[11] Conservée afin de garder le contact malgré le « coup d’Etat » qui aurait dû être une raison de suspension, d’où la prudence américaine d’éviter de qualifier la destitution de Morsi de coup d’Etat.

 

 

 

[12] Sur l’aide de la Russie à la Syrie voir sur ce site : http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=russie+syrie&searchsubmit=