printemps arabe

 

Personne ne contestera le fait que le Printemps arabe a été l'événement majeur de 2011. Mais qu’en est-il aujourd’hui, début 2013 ?  Les avis sont partagés, à ce propos. Dans de nombreuses capitales arabes on parle d'un hiver islamiste et d'une régression sociétale. Une chose est certaine: le monde arabe va continuer à faire parler de lui durant l'année qui s'annonce.

L’évolution de nombreux pays comme L’Égypte, La Libye ou bien encore la Syrie… Tout comme sera suivie l'évolution de la Tunisie où la polarisation de la vie politique entre partisans et adversaires de La Troïka[1] au pouvoir – c'est d'ailleurs ce que recherche ce parti depuis février 2011 – peut mener au pire.

Instabilité à l’assemblée Constituante

Premier parti à l’issue du scrutin à l’assemblée constituante du 23 octobre 2011, mais minoritaire dans l’absolu, Ennahdha qui a obtenu 89  sièges sur 217 fut contraint de constituer une coalition avec deux partis   considérés avant 2011  de « centre gauche ».

Le poids de la troïka au sein de l'Assemblée passe progressivement de 63,59 % des sièges à 56,68 % après l'enregistrement de plusieurs démissions / défections chez les deux partis satellites des islamistes :

  • Ennahdha compte 89 députés et seize ministres ;
  • Ettakatol compte initialement vingt députés (sept ont quitté le parti) et cinq ministres ;
  • Le  Congrès pour la République compte initialement 29 députés (quatorze ont quitté le parti) et quatre ministres.

« Le doute  caractérisant le paysage politique en Tunisie s’est transposé à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) avec, notamment, une défection de 23 députés parmi les 49 que possèdent les alliés d’Ennahdha au sein de la Troïka gouvernante, d’où une recomposition des équilibres entre les blocs politiques. Les équilibres établis à la sortie des urnes le 23 octobre 2011 ont été chambardés, à la suite des multiples migrations des constituants entraînant, entre autres, l’affaiblissement des deux alliés d’Ennahdha, le CPR et Ettakatol, …Le CPR, deuxième force électorale le soir du 23 octobre avec 29 sièges, ne dispose plus que de 15 constituants. La scission du groupe Wafa d’Abderraouf Ayadi lui a fait perdre 14 membres. Pour sa part, Ettakatol n’a désormais plus que 12 sièges alors qu’il en avait 20 au départ.
Ebranlée par ces secousses, la Troïka gouvernante qui avait 138 élus lors de sa constitution, soit près des deux tiers des 217 membres, ne dispose plus que de 115 voix potentielles. Pire encore, il lui est arrivé de ne pas parvenir à réunir les 109 voix nécessaires à la majorité absolue, comme ce fut le cas lors du vote sur l’instance provisoire de la magistrature». [2]

Bipolarisation à la Tunisienne 

Les observateurs de la situation tunisienne  constatent que le paysage politique est en passe de se bipolariser entre le parti islamiste Ennahdha et ses satellites salafistes voire fondamentalistes  d'un côté, et Nida Tounes, le conglomérat politique résultant de  la fusion de plusieurs partis  et de  fait la machine à absoudre les intellectuels et les politiques jadis entichés du régime fort de Ben Ali, de l'autre côté.

De ce fait , aujourd’hui en Tunisie, chacun est donc prié de choisir son camp: l'islamisme soft à la sauce Ennahdha ou la nostalgie du régime fort et des hommes d'Etat à l'ancienne que laisse miroiter Nida Tounes. Souvent le choix se porte par la négative, les détracteurs de l'islamisme se rallient à Nida Tounes et ceux qui sont vigilants face la refondation  politique se jettent dans les bras d'Ennahdha espérant que les islamistes fassent le nettoyage qu'ils ont promis de la scène politique.

Situation sociale explosive :

Deux ans se sont écoulés suite à la fuite du président déchu Ben Ali. Le constat est sans appel : le  gouvernement issu de la constituante a été et est encore incapable de répondre aux espoirs et aux attentes  populaires suscitées par la «  révolution » ! Le pays navigue à vue. Les objectifs de recouvrement de la dignité et de la liberté individuelle sont loin d’être atteints. La violence politique est légion, la division règne dans le pays …

Après le départ forcé  du président  déchu ben Ali, la « révolution  » n’ayant résolu aucun des maux du pays, l’euphorie fut donc de courte durée : la corruption n’a pas disparu, Le nombre de chômeurs a quasiment doublé  (les 490 000 chômeurs de 2010 sont plus de 800 000). Fin décembre 2012, le chômage  touche presque  20% de la population active-, pire encore le  chômage des jeunes, atteint le chiffre de 42%. Les plus pauvres subissent cet état de fait encore plus que les autres, or, un Tunisien sur cinq vit dans la grande précarité, d’où, dans de nombreuses localités comme à Siliana, des contestations et des manifestations voire des  affrontements de grande intensité avec les forces de l’ordre.

 Dans la vie de tous les jours tout semble s’être détérioré depuis la prise de contrôle par les islamistes des services fondamentaux de l’Etat : les poubelles ne sont plus ramassées régulièrement, les coupures d’eau, d’électricité et de gaz sont de plus en plus fréquentes. Comme si un but conscient ou inconscient était recherché : faire disparaitre l’Etat en montrant son incompétence voire son«  inutilité » [3].

Le climat social est également marqué  par les grèves sauvages.  Ce qui a  eu pour conséquences le départ de nombreuses entreprises étrangères pourvoyeuses d’emplois : En 2011, la baisse Investissements étrangers directs (IED)  est énorme autour de 30 %, alors que jusqu’à 2010  les IED  permettaient de créer annuellement 25% de tous les nouveaux emplois.

La Tunisie deviendra-t-elle le premier exemple arabe de la «démocratie islamiste» ?

Aujourd’hui, fragilisés par les énormes difficultés  économiques et sociales de la Tunisie, les islamistes essaient de  faire passer en force leurs principes afin d’empêcher tout retour en arrière et d’instaurer une République islamique…voire un Califat ! Le combat qu’ils espèrent gagner se situe aujourd’hui sur des sujets insensés pour nous en Europe : rétablissement de la polygamie ou de la nécessité de l’excision clitoridienne, fin de la mixité dans le système éducatif…Mais la société civile veille à préserver les acquis de la Tunisie moderne : C’est le combat quotidien mené  aussi bien par les intellectuels, les artistes, les femmes et surtout la puissante centrale syndicale l’UGTT.[4]

 Les islamistes qui sont au pouvoir tout en étant minoritaires, ont un objectif politique très clair : faire adopter une constitution ayant la charia pour norme et comme source unique du droit. Alors, la Tunisie sera-t-elle ce premier laboratoire arabe de la «démocratie islamiste»? Pour cela, un seul impératif : gagner les prochaines élections,  élections dont les dates ont été maintes fois repoussées…finalement annoncées pour fin  juin 2013. Dossier à suivre…

 

Abderrazak HALLOUMI

enseignant à Poitiers, membre associé de l'Institut Jacques Cartier

 

 


[1] La troïka est une coalition rassemblant trois partis représentés à l'assemblée constituante tunisienne dans le but de former une majorité stable : Ennahdha,  Ettakatol b et Le  Congrès pour la République .

 

 

 

[2] Tunisie – Le véritable nouveau poids de la Troïka à l’Assemblée constituante, http://www.businessnews.com.tn/  (23/11/2012 )

 

 

[3] cf. «L'affaire de la Zitouna: quand l'Etat capitule devant la société», http://www.businessnews.com.tn/ , 11 mai 2012.

 Pour  Samy Ghorbal, «Ennahdha n'a en réalité qu'un seul adversaire: l'Etat, l'Etat moderne, centralisé, envahissant, détourné de ses finalités véritables. L'Etat moderne bourguibien est un Etat réformateur, qui agit sur la société pour la transformer. Or, aux yeux des islamistes, l'Etat n'a pas vocation à transformer ou à réformer la société. Il a, au contraire, vocation à conserver. C'est un Etat conservateur, un Etat gardien. Gardien de l'identité et de la religion. Gardien de l'ordre moral et de la tradition»

 

 

 

[4] Lire l'article sur www. Jeuneafrique.com :  L'UGTT fait de la résistance ( 25/12/2012)

Lire également http://www.kapitalis.com/ Tunisie : L'Etat, l'Ugtt et la violence ou la triple erreur d'Ennahdha!  ( 25/12/2012)

 

 

 

 

Les occidentaux qui se sont enthousiasmés pour le « printemps  arabe », baptisant ainsi les mouvements de révoltes arabes à l’aulne de leurs propres mouvements d’émancipation [printemps des peuples de 1848], aujourd’hui s’inquiètent de l’arrivée au pouvoir de partis islamistes hier réprimés. La crainte de voir s’installer sur la rive sud de la Méditerranée, des régimes conservateurs appliquant la charia, entraîne sur la rive nord défiance et interrogations. Allons nous assister à une éclosion de partis démocrates musulmans comme nous avons connu après la seconde guerre mondiale en Europe, des partis démocrates chrétiens ? Islamisme et démocratie sont-ils compatibles ? Quelles réalités se cachent-elles derrière le mot « charia », mot-épouvantail en occident ?  

Toutes ces interrogations sont reprises dans l’ouvrage récent de Mathieu GUIDERE,   Le printemps islamiste, démocratie et charia , Ellipses, printemps 2012, 239 p. Double cursus de lettres et de langues orientales, excellent connaisseur de l’arabe et de ses nombreux dialectes, le Ministère de la Défense repère très vite ses qualités après le 11 septembre 2001 pour le détacher de l’université de Lyon où il enseignait l’arabe, et le mettre au service de la Défense[1] (St Cyr, traduction et authentification des messages d’Al qaïda..). Désormais, sa renommée est faite, il devient en quelques années le spécialiste de l’univers terroriste islamiste auquel il a consacré sept de la vingtaine de livres écrits en dix ans. Il sait user du ton juste, calme et distant pour traiter le mieux possible ces sujets sensibles : « Ce qui m’importait, c’était l’analyse claire, sans jugement. C’était difficile, tout le monde était dans l’empathie ou dans l’anathème ».

Notre propos dans ce court article, est moins de réaliser un compte-rendu de cet ouvrage très riche, que d’inciter fortement à sa lecture. Au-delà du flot médiatique quotidien sur ces mouvements chaotiques du monde arabe, le lecteur occidental a besoin de repères solides, repères des chronologies de ces révoltes, des notions clefs bien souvent utilisées à tort et à travers dans des amalgames dangereux.

L’ouvrage comprend deux grandes parties distinctes : la première, assez conjoncturelle sur la démocratie musulmane où treize situations nationales, de la Mauritanie à la Syrie, sont analysées, la seconde (pp. 127 à 218) est constituée par une très belle analyse du droit musulman, clairement et objectivement exposé.

*      Dans « Démocratie musulmane », Mathieu Guidère nous dresse un tableau complet des forces politiques en présence dans le monde arabe, chacun puisera ici les connaissances nécessaires à une bonne compréhension des évènements en cours. Il déjoue pour nous les pièges des malentendus culturels qui faussent  la perception des réalités. Partout, mais dans des proportions diverses, trois courants musulmans sont à l’œuvre : des islamistes, des salafistes et des jihadistes. Trop souvent dans les media occidentaux ces trois postures sont amalgamées sous l’étiquette générique d’islamisme, ce qui  nuit gravement à toute tentative de compréhension des réalités musulmanes actuelles[2]. Il faut bien comprendre que les salafistes, hier seulement « quiétistes », partisans d’une non-intervention en politique, voire légalistes, et donc favorables à une obéissance totale au pouvoir en place, entrent aujourd’hui en politique, certainement par opportunisme. C’est une grande surprise. L’univers salafiste, opposé aux islamistes, est très complexe, il faut distinguer ces  « salafistes pragmatiques et pacifiques, conscients de l’opportunité qui s’offre à eux » des salafistes plus radicaux qui détruisent tel ou tel mausolée (Mali, Libye..).

              Hier, nous devions lutter contre les amalgames entre islam et islamistes, aujourd’hui, sans d’ailleurs que ce premier registre de lutte soit terminé, nous         devons insister sur la distinction entre islamistes et salafistes. L’ouvrage de Mathieu Guidère, espérons le, va grandement y contribuer.

*      L’analyse du droit musulman, la notion de charia,  sont très précieuses, car très clairement exposées, accessibles à tous, elle doivent permettre d’y voir plus clair dans ce qui «  a été pendant des siècles à la base de la législation dans les pays musulmans ». Les chapitres consacrés à charia et droits de l’homme, charia et économie, charia et politique.., apportent un éclairage pertinent pour qui s’intéresse à l’actualité.

Le mot charia n’est exprimé qu’une seule fois dans le Coran (XVI, 18) et une seule fois également dans le corpus des hadith (le Musnad d’Ibn Hanbal). Aussi, Mathieu Guidère, très justement rappelle t-il qu’ « étant donné la rareté du terme, ce n’est donc pas dans le Coran ni chez le Prophète qu’il faut chercher le sens précis de ce que recouvre la charia, mais dans le travail exégétique et apologétique ultérieur, qui a été mené par les oulémas musulmans à partir de l’histoire et de la pratique des autorités politiques religieuses du début de l’islam, en particulier des quatre premiers califes (632-661) ». Ainsi est-il essentiel de rappeler cette constitution historique de la charia, avec ses interprétations différentes selon les écoles juridiques, selon des jurisprudences diverses. Cette construction juridique dans le temps des hommes, cette diversité de lecture selon les cultures et traditions locales, permettent un regard optimiste sur l’avenir : « C’est pourquoi, dit Mathieu Guidère, il faut faire confiance aux peuples qui se sont libérés de la dictature, pour ne pas retomber de sitôt dans un autre régime autocratique, fût-il de droit divin ».

Mais pour l’heure, même s’il existe un nouvel acteur sur la scène politique arabe, le peuple, un processus de « théocratisation potentielle des régimes arabes»semble s’installer partout. Aller contre, est dans l’immédiat, hors de portée de «ces sociétés traumatisées par des décennies de sécularisation forcée». «Ces masses populaires sont demeurées fidèles à leur identité passée, et ont vu dans la promotion des valeurs conservatrices, une solution de sortie par le haut à la crise politique, sociale et économique que traversent les pays arabes».

Mathieu Guidère intitule son ouvrage «printemps islamiste», ce qui est une réalité, et non «hiver islamiste !», ce qui serait un jugement de valeur négatif, comme on le lit parfois sous certaines plumes. Nous avons assisté à des changements de régimes politiques, ceux qui, hier étaient opprimés et emprisonnés, se retrouvent aujourd’hui majoritairement élus, ce retournement fait que l’on peut à juste titre parler de révolution. Cette révolution, de nature politique, n’est pas accompagnée d’une révolution culturelle.[3]

 

Annexe : les mouvements d’opposition en Syrie, selon Mathieu Guidère

 

Ces mouvements, assez disparates, sont pour l’essentiel musulmans sunnites. Outre une contestation religieuse d’une partie des oulémas sunnites, les trois composantes de toute révolte arabe sont présentes, mais inégalement :

–         les islamistes. Les Frères Musulmans syriens (mouvement fondé lors de l’indépendance en 1946), sévèrement réprimés par le régime baathiste (régime imposé par Hafez Al-Assad puis par Bachar, socialisant et laïque, considéré comme athée par les islamistes)  sont en exil pour l’essentiel. Ils constituent la moitié du Conseil National Syrien –CNS-, principale institution de représentation de l’opposition en exil. Divers autres mouvements islamistes comme le Mouvement Justice et Construction (2006) qui s‘inspire de l’AKP turque en vue de l’installation d’une «démocratie musulmane». Ce mouvement a une conception plus laïque des rapports Etat-religion. Il y a enfin les islamistes de l’intérieur, «seules forces d’opposition réellement présentes sur le terrain, mais dont l’affiliation, à ce jour, demeure floue et fluctuante».

–         La mouvance salafiste syrienne, issue des milieux syriens exilés, s’est constituée en Irak lors de la guerre civile (2004-2007). Une partie d’entre eux s’est infiltrée dans le pays à la faveur des désordres. L’imam salafiste de la ville de Deraa (Cheikh Louuai Al-Zouabi), c’est à souligner, ne souhaite pas s’en prendre aux Alaouites qui soutiennent le régime.

–         Enfin, la mouvance des  jihadistes, ou plus exactement salafistes-jihadistes, n’apparaît sur la scène syrienne qu’un an après le déclenchement de la révolte, en février 2012 suite à l’appel au jihad syrien lancé par Ayman al-Zawâhiri, le chef égyptien d’Al-Qaïda.[attentats de Damas].


 

 

 

 


[1] Voir sa biographie et ses ouvrages sur son site Internet  http://www.guidere.org/contact.html. Mathieu Guidère est actuellement professeur à l’université de Toulouse 2, titulaire de la chaire Islamologie et pensée arabe

 

 

 

 

[2] Nous regrettons que Mathieu Guidère cède lui aussi à cette tentation, car en réalité, seule la première composante est vraiment islamiste, c'est-à-dire politique. Certes, il n’est pas facile de trouver une expression juste pour nommer l’ensemble de ces mouvances, c’est la raison pour laquelle l’expression générique d’ « islamisme politique » est couramment utilisée.

 

 

 

 

[3] M.Guidère, in Le Débat, n° 168, Gallimard, Janvier-Février 2012, pp.129-145 « Histoire immédiate du Printemps arabe ».