nouvelles religions

 

 Si des syncrétismes entre bouddhisme et shintoïsme dominent toujours les attitudes religieuses majoritaires au Japon, les bouleversements socio-culturels majeurs qui ont ébranlé ce pays depuis un siècle et demi, ont conduit à l’apparition d’un nouveau paysage religieux. Pour répondre aux besoins d’une population maintes fois désorientée, une multitude de nouvelles religions a vu le jour depuis le milieu du XIX e siècle. Toute synthèse sur cette question est délicate tant l’émiettement de ces mouvements est grand, et les pulsions créatrices toujours en cours.

Néanmoins, nous proposerons ici une brève synthèse chronologique de ces religiosités nouvelles que les sociologues des religions nomment « nouvelles religions », « nouvelles-nouvelles religions » et « nouvelles cultures du monde spirituel ».

I- Les « nouvelles religions » (shinshûkyô) sont révélatrices d’une période longue qui court du XIXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

1- Le contexte est celui d’une série de bouleversements majeurs que connu le Japon : le grand ébranlement avec changement de paradigmes couramment appelé restauration Meïji, puis l’époque militaro-nationaliste des années 30 qui mena à la catastrophe finale de 1945.! Durant ce siècle, le Shintô fut érigé en unique référence officielle de l’État japonais, et toute autre voie religieuse fut condamnée avec sévérité. C’est le début d’une série de mutations traumatisantes pour une population qui passa très rapidement d’une solidarité rurale ancestrale à un monde de plus en plus urbain et industrialisé. Les nouvelles formes du religieux qui apparaissent alors, et qui vont être appelées « nouvelles religions » par les sociologues de l’après guerre, cherchent à répondre à ces nouvelles situations de pauvreté, de maladie, de solitude urbaine, situations engendrées par la disparition des anciens liens villageois dans un univers urbain non organisé.

2- Ces nouvelles religions ont une assise populaire, alors que les religions instituées, comme les bouddhismes et le shintô, étaient plutôt, à l’époque Edo (époque qui précède l’époque Meïji) le fait des classes supérieures, celles des nobles et des guerriers. En effet, les nouvelles religions se présentent non seulement comme des religions classiques de salut, mais également, comme des religions thérapeutiques ici-bas. Avant la seconde guerre mondiale, la tendance des intellectuels était plutôt au dénigrement à leur égard, elles étaient facilement taxées de « pseudo-religions » ( ryûji shûkyô), pour signifier qu’elles n’avaient que l’apparence de religions mais en fait n’en étaient pas, eu égard aux traditions bouddhiste et shintô. Actuellement, après avoir un temps hésité avec l’ expression « religions nouvellement apparues », le concept de « nouvelles religions », même s’il est critiquable, semble être admis pour désigner ces mouvements.

Quant à leurs contenus, le plus souvent, ils s’enracinent à la fois dans les croyances populaires toujours présentes et jamais vraiment « institutionnalisées » et dans le fond traditionnel bouddhiste et shintô. Ce double emprunt en fait donc, d’une certaine manière, des religions syncrétiques, d’où la tentation de les affilier soit au bouddhisme soit au shintô. Les fidèles de ces nouveaux mouvements, dans la plupart des cas, conservent également leur ancienne affiliation aux religions traditionnelles. Certaines nouvelles religions cependant, comme la Sôka Gakkai ou la Tenshô Kôtai, exigent une totale fidélité.

Les principaux traits distinctifs de ces nouvelles religions selon Jean-Pierre Berthon1, concernent:

  • la réponse à des problèmes sociaux ( pauvreté, maladie, désordres familiaux).
  • l’importance du charisme du fondateur.
  • la place des textes fondateurs (réservé aux spécialistes dans les syncrétismes bouddhisme-shintô).
  • l’enseignement et la pratique de la « transformation du cœur 2» (kokoro-naoshi).
  • l’importance des relations humaines.
  • une priorité donnée au bonheur ici-bas au détriment d’un au-delà assez vague.3
  • une conception du monde centrée sur une force nourricière ( la Grande Vie : daiseimei) à l’origine de toute l’humanité.

3- Quelques exemples de « Nouvelles Religions » 新宗教.

  1. Tenrikyo:天理教. Cette « religion de la sagesse divine » a été fondée en 1838 par Nakayama Miki, une paysanne pieuse et mystique de la région de Nara, qui, vers la quarantaine (1838) aurait reçu une révélation du Kami Tenri-ô no Mikoto venu sauver l’humanité. Ce Kami n’était rien d’autre que le créateur primordial. Miki prêchait un idéal de justice, distribuant ses bien aux plus pauvres et guérissant par imposition des mains et par des prières. Tout cela fut mis par écrit par ses soins, alors qu’elle est supposée être analphabète: (« Nés du pinceau divin », chants pour des danses sacrées »..). Ces écrits devinrent textes sacrés pour la nouvelle religion ainsi créée, le Tenri-Kyô. La fondatrice est désormais nommée, « la Vénérée parente » – Oya-sama.

Pour réaliser son salut, le fidèle doit retrouver un état originel de pureté, de sincérité. Dès la fin du XIXe siècle, ses disciples se livrent à une intense propagande non seulement au Japon, mais également aux USA, à Taïwan, en Chine.. Actuellement, cette « Nouvelle Religion » a une forte implantation mondiale, mais le centre spirituel est à Tenri, cette ville proche de Nara, bâtie autour du sanctuaire shintô Isonokami. Cette véritable entreprise multinationale, possède sur place à Tenri, un immense complexe fait de terrains de sports, d’un hôpital, d’une université, d’un musée, d’une radio.. Le Tenrikyo qui se considère comme une religion à caractère universaliste, s’est diversifié en plusieurs mouvements, faut-il dire sectes ?

  1. Le mouvement le plus célèbre est certainement la Sôka gakkai ou «Société pour l’éducation par les valeurs créatives»創価学会 (littéralement :construire, valeur, apprendre, assemblée). Fondée par un instituteur en 1930, d’inspiration bouddhiste (pensée de Nichiren, moine bouddhiste du XIIIe siècle, revue par la secte dite « Nichiren Shô-Shû » -véritable secte de Nichiren-), elle pratique l’aide mutuelle, et « entend construire, en commençant par la sphère familiale, un paradis sur terre basé sur l’harmonie des relations humaines qui sera la troisième civilisation – daisan bunmei 4». Ce mouvement religieux qui utilisa dans ses débuts des techniques de conversions forcées, pratique toujours du prosélytisme dans le monde entier. Au Japon, la Sôka gakkai se veut très présente dans la vie quotidienne, elle possède des journaux, mensuels et hebdomadaires, contrôle une université, et jusqu’en 1970, le parti politique Kômeitô (parti de la justice et de l’intégrité).

Avec le temps, les « Nouvelles Religions » issues de cette première période, soit s’essoufflent, soit s’institutionnalisent. Aussi, voit-on apparaître après guerre de nouveaux mouvements religieux.

II- Les Nouvelles-Nouvelles Religions : Les NNR : 新新宗教

1- Le contexte de l’après guerre au Japon est complétement différent. Le vainqueur américain impose de nombreuses réformes, entre autres dans le domaine religieux. Le Shintô officiel est abandonné, il est accusé, comme le bouddhisme d’ailleurs, d’avoir soutenu l’effort de guerre. Les autres mouvements religieux ne sont plus persécutés car la nouvelle constitution sépare nettement le religieux du politique. La laïcité imposée par la loi de 1951 sur les religions, n’a pas le même sens que notre loi de 1905 en France, il s’agit ici surtout, d’empêcher toute intervention du politique sur le religieux, et non l’inverse. Mais, comme toute nouveauté imposée de l’extérieur, il faut un certain temps pour qu’elle soit véritablement intériorisée par les Japonais.

Néanmoins, ce nouveau contexte juridique autorisant le pluralisme religieux, permit la création d’un grand nombre de nouvelles religions, d’autant plus, que le traumatisme de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit, laissait un grand vide spirituel parmi une population qui allait connaître assez rapidement les transformations dues à la croissance économique.

Ces nouvelles religions issues d’une seconde vague vont être distinguées des autres par cette expression de « nouvelle-nouvelle religion », expression un peu surprenante, due au sociologue japonais Nishiyama. C’est un autre sociologue des religions, Shimazono, qui propose d’en donner quelques traits distinctifs.

2- Qu’est ce qui distingue les nouvelles-nouvelles religions des « anciennes nouvelles religions », en déclin pour la plupart ?

  • Une différence quant aux motivations qui poussent certains jeunes japonais à adhérer. Aux anciennes motivations plutôt pragmatiques, se substitue désormais un fort besoin de lutter contre la solitude, voire l’anxiété dans une société très urbanisée où l’environnement d’abondance dilue tout repère.
  • Alors que les « anciennes nouvelles religions » visaient très directement le bonheur sur terre, le monde spirituel, véritable vivier de valeurs et de sens, est au centre des nouvelles préoccupations. Faut-il aller jusqu’à dire que de nouvelles religions plus éthiques viennent prendre la relève de religions thérapeutiques ?
  • L’ ingrédient de la « transformation du cœur », que nous avons évoqué pour les « anciennes nouvelles religions », est toujours présent, mais ne repose plus sur une base morale, est moins intériorisé tant il est soumis à des techniques psychiques et psychologiques. Faut-il voir ici l’influence de la « nouvelle pensée » américaine (New Thought)?
  • Alors qu’avant, l’expérience de salut dans le quotidien exigeait la médiation d’une divinité shintô ou d’une force bouddhiste, désormais, l’accent est mis sur l’expérience mystique directe . Ces expériences mystiques engendrent directement des transformations physiques et mentales chez les adeptes, leur redonnant ainsi une plus grande confiance en soi. Dans la culture contemporaine du Japon, cela se traduit par une meilleure ardeur au travail. L’absence de médiations traditionnelles explique l’atomisation de ces nouveaux mouvements.
  • Une mise en avant de la responsabilité individuelle se substitue à l’effort conjoint traditionnel de l’individu et des forces surnaturelles. La responsabilité individuelle ne se limite pas à l’existence présente, mais s’inscrit dans un continuum spirituel avec l’âme des ancêtres, de l’être humain en général. «  Se lit donc, en arrière plan, une dimension nouvelle, celle d’une conscience de la réincarnation, et d’une pensée karmique qui relient les hommes à leur passé et à leur avenir5 ».
  • Une présence de dimensions millénaristes et messianiques. Cela peut aller d’une posture apocalyptique dangereuse de la « secte » Aum, à un usage immodéré des célèbres prophéties de Nostradamus par les mouvements Agon-shû ou Kôfoku no Kagaku.

3- Quelques exemples de nouvelles-nouvelles religions.

  • L’Agon-Shû 阿含宗 est un nouveau groupe bouddhiste fondé au Japon en 1978 par Seiyu Kiriyama. Agon en japonais traduit le mot agama ou sutra en sanscrit, qui désigne des écrits sacrés, des recueils de textes, de discours des toutes premières écoles bouddhistes. En ce sens, l’Agon-shû relève du courant Mahâyâna, ou « Grand véhicule », à savoir, un bouddhisme qui se veut originel, proche de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni.

Ce mouvement enseigne6 aux laïques, non seulement les sutras (agama) anciens, mais aussi des activités plus ou moins ésotériques, comme un ensemble de mudra ( techniques gestuelles symboliques principalement des mains mais également d’autres parties du corps, afin de canaliser utilement les flux énergétiques corporels), les cérémonies du feu, les gomas ( techniques de contemplation du feu et d’identification au divin)…

Les prophéties de Nostradamus (astrologue français du XVIe siècle) qui ont commencé à être traduites au Japon à partir de 1973, sont très sollicitées par l’Agon-shû, comme par d’autres nouveaux groupes religieux d’ailleurs. Les idées de nature apocalyptique intéressent vivement les fondateurs de mouvements religieux actuels qui se veulent eux-mêmes prophètes.

La fête des étoiles (Hoshi matsuri7) organisée par l’Agon Shû «rassemble chaque année près de 500 000 personnes dans les montagnes de l’est, à Kyôto, pour un spectacle retransmis par satellite, où se mêlent bouddhisme ésotérique et culte des montagnes8». La religiosité se fait spectacle.

  • Le mouvement Aum shinri-Kyô アウム真理教crée en 1984 par Shoko Asahara d’inspiration à la fois hindouiste et bouddhiste. Shinri-Kyô signifie « enseignement de la vérité suprême » et Aum9 est un mot sanscrit bien connu dans l’hindouisme pour signifier le pouvoir de destruction (du mal) et de création (du bien) dans l’univers, c’est le son primordial symbolisant la trimurti. C’est une véritable secte dirigée par un « guru », Asahara Shôko, dont les adeptes se recrutent au Japon et en Russie après 1992. Les pratiques de lavage de cerveau sont courantes et les activités criminelles ont clairement pour but de mettre fin à la civilisation actuelle. Asahara est en harmonie avec une partie de la jeunesse japonaise qui estime que les religions instituées, et notamment le bouddhisme, sont incapables de répondre à leur demande de quête spirituelle. La secte attire une jeunesse éduquée à l’université mais insatisfaite du rationalisme scientifique ambiant, Aum leur propose une solution alternative de développement personnel. La société est identifiée au Mal, il est donc légitime de lutter et de la détruire. Le spectaculaire attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, attentat qui fit une douzaine de morts et plus de 5000 intoxiqués, surprit les services de sécurité japonais10 habitués à surveiller l’extrême gauche susceptible de commettre des attentats dans un climat de guerre froide11. Cet acte inattendu de la part d’un mouvement religieux choqua beaucoup l’opinion publique japonaise et suscita dès lors un regard largement soupçonneux à l’égard de tout ce qui est religieux. La secte regroupait alors environ 10 000 membres dont 1400 engagés dans la voie monastique. Tout avait été préparé pour que les adeptes demeurent dans le mouvement par l’annonce à l’avance d’une prophétie de persécution, de complot à l’égard d’Aum. En fait, un grand nombre quittèrent alors la secte et ce pour une raison bien précise: lors du procès, le refus du guru d’admettre publiquement la doctrine du poa.12ポア( tuer peut être considéré dans certains cas comme un acte de compassion pour éviter à une personne l’accumulation d’ un mauvais karma!)

En 2000, Aum changea de nom, le mouvement s’appelle désormais Aleph. La secte survit avec les mêmes croyances, le même guru entouré d’environ 1600 adeptes, mais tout de même étroitement surveillé par la police ! Étonnant Japon!

III- Quelques nouvelles tendances .

1- L’arrière plan socio-culturel et idéologique13 des années récentes est en grande partie semblable à celui des autres grands pays qui ont connu de profondes et rapides mutations liées à la modernité et à l’urbanisation à outrance.

  • La stupeur face aux attentats commis par la secte Aum révéla les limites d’un système éducatif où de brillants étudiants dépités par une non-reconnaissance de leurs compétences par la société, font le choix d’adhérer à ces nouveaux mouvements religieux à la recherche d’un épanouissement personnel. La société dite d’abondance ne leur offre plus de repères, parfois pas de perspectives non plus. Le phénomène de sécularisation depuis la guerre, à savoir cette déprise des institutions religieuses sur les faits et gestes du quotidien, pousse à l’individualisation de croyances librement choisies ( du moins le croit-on). Le religieux est privatisé, nous sommes loin ici des anciennes solidarités villageoises avec ses rites shintô.
  • Il y a de plus, un risque non négligeable d’une certaine collusion avec des dérives nationalistes qui considèrent le Japon (le concept Nippon au sens de pays des divinités) comme la terre d’élection d’une nouvelle civilisation apte à remplacer la civilisation occidentale jugée trop rationnelle. Une forte conscience de leur « iléité » pousse nombre de Japonais à se percevoir comme radicalement différents. C’est ainsi que ces nouveaux mouvements spirituels sont moins tournés vers les besoins de l’existence présente, comme c’était le cas des « anciennes nouvelles religions », mais plus vers l’au-delà, vers l’avenir d’une civilisation autre, plus spirituelle, pionnière pour l’humanité.
  • Est-ce l’amorce d’un rejet de l’ancrage à l’occident? Est-ce la trace d’une recherche d’un modèle propre ? Ou simplement l’expression chaotique d’une société en perte de repères ?

 

2- Les « nouveaux mouvements spirituels » (Shinreisei undô)

  • Quasi naturellement, la plupart des NNR finissent par se rapprocher des « anciennes nouvelles religions », par leurs comportements et leurs organisations. C’est alors que surgissent des «nouveaux mouvements spirituels» révélateurs de la grande aptitude japonaise à la fragmentation religieuse. Les groupes volontairement peu structurés, aux contours flous, sont en réaction au rationalisme de notre époque, à tout ordre institutionnalisé, qu’il soit religieux ou social.
  • C’est l’épanouissement individuel qui est visé dans une ambiance de réenchantement du monde qui puise ses sources tant dans les sagesses ésotériques extrêmes orientales que dans le terreau du New Age américain. L’offre de connaissance, livresque ou d’internet, est abondante, à tel point qu’un navigateur spirituel internet a été créé en 2005 : Spinavi.
  • Cette nouvelle culture spirituelle qui se veut post-moderne, réactive d’anciennes pratiques divinatoires et magiques du vieux fond chamanique et shintô. C’est une sorte de New Age revu et corrigé par les vieilles cultures japonaises. Des techniques de transformation spirituelle, dans une perception holistique, de self-spirituality, proches du concept d’ « autogestion spirituelle » cher au sociologue français Pierre Bourdieu, convergent vers cette idée qui consiste à penser que si l’on change son cœur, on contribue par là-même à changer le monde.
  • On n’adhère pas à ces nouveaux mouvements comme on le faisait aux « anciennes nouvelles religions », les jeunes adeptes, « zappeurs » là aussi, pratiquent sans complexe un « nomadisme spirituel » autorisé par une absence de doctrine, de dogmes structurés. Traverse tout cela, un sentiment de nécessaire harmonie de l’homme avec la nature : cet animisme revisité trouve une certaine résonance avec le mouvement écologique contemporain.

3- Un exemple d’adaptation du bouddhisme aux demandes de la société actuelle: l’essor des pratiques funéraires des animaux de compagnie.

Le Japon est le pays champion pour les animaux de compagnie, signe certainement d’une grande solitude des personnes vivant dans les grands espaces urbains, mais aussi, phénomène affectif compensateur d’un pays qui voit son taux de natalité diminuer de façon inquiétante. Le monde du business l’a bien compris, ces dernières années ont vu se multiplier les entreprises spécialisées pour les chiens de compagnie non seulement le toilettage, mais aussi les accessoires, la nourriture, les restaurants, les hôpitaux et de plus en plus les cimetières. C’est l’aspect funéraire qui nous retiendra ici car il incorpore du religieux.

Si les pratiques funéraires pour animaux remontent à l’époque Edo14, depuis les années 80, le phénomène a pris une grande ampleur et peut être qualifié de phénomène de masse.

Comme pour les humains, ces funérailles sont prises en charge directement par des bouddhistes ou du moins, suivent le rituel bouddhiste.

  • Au monastère Zen Reibain à Tôkyô, une tombe collective pour animaux de compagnie a été érigée à la demande des « paroissiens ». La crémation est de la responsabilité des particuliers, le monastère n’assure que l’enterrement des os et des cendres. Sur une dalle de marbre sont dessinées les effigies stylisées des animaux (chien, chat, oiseau..) aux côtés de l’inscription « tomo » – ami-, qui souligne l’affection des maîtres. Une offrande d’eau et un vase de fleur, une photo, viennent compléter le dispositif bouddhiste classique. Lors de la cérémonie de l’enterrement, le moine récite un sûtra, et assure les rites ( le 7e, le 35e, le 49e, et le 100e jours après la mort, puis le 1er, 3e et 7e anniversaires de la mort). La périodicité est plus courte que pour les humains, sinon, le principe est le même. Une seule différence tout de même, l’animal ne reçoit pas de nom posthume bouddhique.
  • Il existe aussi des cimetières animaliers privés qui présentent d’étranges similitudes avec l’ambiance des monastères bouddhiques. La plupart du temps, les maîtres assistent à la crémation de l’animal. Le crématorium est doté d’un autel bouddhique. Après un certain temps de crémation, le squelette de l’animal est présenté à la « famille » qui procède comme pour un être humain : à l’aide de longues baguettes15, on se passe des os choisis qui sont ensuite déposées dans une urne funéraire. L’urne peut soit rejoindre la maison « familiale » où elle est vénérée, soit faire l’objet d’un culte dans un cimetière spécialisé, ossuaire individuel ou casier fermé par une pierre tombale. On voit apparaître des épitaphes à l’occidentale et en anglais ( Rest in peace), mais seul est mentionné le nom familier du chien, il n’y a pas de nom posthume bouddhique, ce «qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un véritable processus d’ancestralisation».16
  • Que penser à partir de l’essor de ces phénomènes quant aux implications religieuses pour le Japon? De l’aveu même d’un moine bouddhiste : « les animaux de compagnie sont devenus des membres de la famille , mais, si le bouddhisme respecte aussi bien les animaux que les hommes, des distinctions doivent être faites ».Fabienne DUTEIL-OGATA en conclut que « la rhétorique du moine montre bien qu’il n’ a pas encore élaboré un discours définitif sur la place à accorder à l’animal de compagnie dans le dogme bouddhique 17».Nous l’avons noté, la seule différence avec les humains est l’absence d’un nom bouddhique post mortem, est ce que cela signifie que l’accès à la bouddhéité 18leur est refusée? Derrière cette anthropormophisation des pratiques funéraires pour animaux de compagnie, l’on comprend certes que le bouddhisme institutionnel cherche à conserver son quasi monopole sur le domaine de la mort, mais l’on peut aussi légitimement s’interroger sur les évolutions antropologiques sous-jacentes.

Devant de telles évolutions aussi rapides, nombreuses que complexes, il est bien évidemment impossible de conclure de façon certaine. «Il est difficile d’imaginer, disait déjà il y a quelques années un spécialiste français de ces questions, Dennis Gira,19 comment les diverses religions du Japon vont se développer à l’avenir… mais disait-il, in fine, il n’est pas déraisonnable de dire que toutes ces religions sont de vraies forces spirituelles au Japon et continueront de l’être ».

Traditionnellement centrée sur la famille ( le bouddhisme) et sur le village ( le shintô), la religion au Japon, expression culturelle et sociale, a connu de nombreux traumatismes depuis plus d’un siècle et demi. Les nouveaux mouvements religieux qui se succèdent et s’imbriquent depuis ce temps, expriment en partie les tentatives de réponses aux situations nouvelles.

Les mutations religieuses certes ont été importantes, mais néanmoins, les formes traditionnelles persistent et coexistent à l’intérieur d’une offre religieuse extrêmement large et difficile à cerner. Depuis toujours, mais surtout depuis le choc des attentats de 1995 commis par la secte Aum, c’est l’indifférence voire l’hostilité à la religion qui caractérise la grande majorité des Japonais. Les pratiques du bouddhisme et du shintô sont perçues plus comme des coutumes culturelles que comme des choix de nature religieuse.

Nous retrouvons là toute l’ambiguïté de notre mot religion, qui, depuis qu’un écrivain latin chrétien, Tertullien, en 197, lui donne avec l’assimilation au christianisme, un « contenu objectivable de pratiques et de croyances 20». Comment avec ce mot religion, forgé pour définir le christianisme, vouloir aussi appréhender d’autres systèmes ? Soit, et de ce fait, concluons avec Jean-Pierre BERTHON, à qui nous devons beaucoup pour cet article, « Coexistent au Japon, une sensibilité religieuse profonde, peu encline aux changements, et une autre, superficielle, dont les jeunes se saisissent pour fabriquer un religieux de circonstance en phase avec les mutations de la société 21».

Christian BERNARD

Consulter l’article d’introduction aux religions au Japon

1Jean-Pierre BERTON, Naoki KASHIO, « Les nouvelles voies spirituelles au Japon : état des lieux et mutations de la religiosité ». In Archives de sciences sociales des religions, N° 109: janvier-mars 2000, pp.67-85.

2Kokoro, le cœur au sens littéral mais aussi, au sens figuré, la pensée, voire même l’âme au sens français du terme. Il s’agit d’effectuer un travail sur soi, afin d’être meilleur dans ses relations aux autres, y compris les ancêtres, afin d’être dans une posture, et un agir justes, seuls aptes à donner au fidèle le bonheur ( salut) terrestre.

3Jean-Pierre BERTHON rappelle que dans l’univers mental des Japonais villageois, la frontière entre le monde visible et le monde invisible était bien plus ténue que dans notre occident . Cf son travail sur Yanagita KUNIO (1875-1962), agronome et fondateur de l’ethnographie japonaise pour qui les croyances populaires sont la source de la religion japonaise par opposition au shintô d’État qu’il connut.

4Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 625p., 2007, p.397.

5Jean-Pierre BERTHON, Les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

6Voir sur internet (http://video.google.com) une vidéo promotionnelle à destination d’un public américain. Vous y verrez et entendrez en direct, le fondateur Seiyu Kiriyama vous parler de ce bouddhisme originel.

7Taper cette expression sur un moteur de recherche et vous aurez des vues de ce grand spectacle d’hiver à Kyôtô.

8Jean-Pierre BERTHON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, note 22.

9A pour la création, U pour la continuation, M pour destruction.

10Aum avait fini par obtenir la reconnaissance officielle comme organisation religieuse en août 1989, aussi, la police, en cas d’erreur craignait d’être accusée de discrimination religieuse.

11 Le plus grand nombre de morts est enregistré à l’intérieur même du groupe à qui le guru impose des tortures ascétiques.

12« Asahara entre dans un état de méditation par l’intermédiaire duquel il guide l’esprit de l’ascète comme celui du défunt vers un monde spirituel plus élevé. Il empêche de la sorte ceux qui ont mal agi et dont le karma est mauvais, d’errer dans les enfers. Ainsi, ceux que Aum assassine ou ceux qui décèdent de punitions ascétiques trop sévères trouvent-ils le salut grâce à Asahara ». in READER Ian, Religious violence in contemporary Japan, the case of Aum Shinrikiô, Richemond, Surrey(G.-B.), Curzon Press, 2000, 304 p., p.111.

13Jean-Pierre BERTON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

14A Nagato se trouve une tombe collective de baleines

15D’où le tabou, l’interdit, qui condamne le fait de se passer de la nourriture de baguette à baguette lors d’un repas, car ce geste est éminemment lié aux funérailles.

16Fabienne DUTEIL-OGATA, les pratiques funéraires des animaux de compagnie : nouveaux traitements, nouvelles corporéités. Ce passage doit également aux expériences semblables vécues par mon fils Jean-Baptiste, lors de funérailles de chiens au Japon.

17idem

18C’est-à-dire l’accès à la nature de bouddha.

19Dennis GIRA, « Les religions au Japon », in L’Encyclopédie des religions, T 1, Bayard, 1997, p.1144.

20Maurice SACHOT, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 395 p, 2007, p.95.

21Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon, Fayard, oput.cit., p.408.

 

Le Japon contemporain, pourtant deuxième puissance économique mondiale, entretient avec l’extérieur des rapports ambigus : ouvert sur le monde certes, ce même Japon ressent de plus en plus le besoin d’affirmer son identité nationale spécifique.

L’occidentalisation qui touche désormais de nombreux aspects de la vie quotidienne n’exclut pas une certaine xénophobie. L’archipel japonais a pourtant toujours été soumis tout au long de son histoire à des influences extérieures, entre autres, chinoises avec la venue du confucianisme et du bouddhisme, et occidentale, avec le christianisme.

Le christianisme est extrêmement minoritaire au Japon, certainement à peine 2% de la population confessent cette religion. Cette situation marginale ne fait pas problème majeur pour les Eglises instituées qui cherchent plus de nos jours à faire « signe » qu’à faire nombre . Cependant, cette attitude est récente et, nous allons voir que dans le passé il en fut tout différemment .

1 – La première implantation du christianisme au Japon remonte au XVIe siècle , elle résulte de la prédication active de l’un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, François-Xavier.

Après quelques années passées dans les comptoirs portugais de l’Inde, il décide de poursuivre son œuvre évangélisatrice plus à l’est, dans le comptoir de Malacca , et de là, il tente l’aventure au Japon où déjà quelques négociants portugais et espagnols étaient présents, mais sans prosélytisme . A partir de 1549, François-Xavier qui obtient l’accord des autorités locales au sud de l’île de Kyushu, prêche en japonais ( langue qu’il découvre) et fonde ainsi les premières communautés chrétiennes dans ce pays. Comprenant qu’une grande partie de la culture japonaise était venue de Chine, il tente l’aventure dans ce nouveau pays, mais échoue : la Chine des Ming est totalement fermée aux étrangers. A la mort de François-Xavier (1552 à 46 ans), les fondements de l’évangélisation du japon étaient posés.

L’implantation chrétienne se fit surtout dans le sud du pays, l’île de Kyushu et la ville de Nagasaki resteront longtemps les pôles majeurs du christianisme japonais. La christianisation n’a pas été fulgurante, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial mais dans un espace fragmenté où chaque potentat « féodal » fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé les « idoles ».

Même si cette influence chrétienne semble modeste, elle est bien supérieure à ce qui se passe dans les autres pays d’Asie, Inde, Cambodge, Siam…Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie. Pourquoi ce succès relatif ?

Au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires ( le commerce avec les Portugais qui fournissent les précieuses arquebuses , armes bien supérieures aux simples escopettes de bronze chinoises), mais aussi tactiques dans le jeu des influences ( le petit lobby chrétien comme contrepoids aux grands monastères bouddhiques ).

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux.

Parmi les missionnaires de cette époque, deux noms au moins émergent particulièrement :
- Le premier est le jésuite portugais Luis Frois ( 1532-1597) qui demeura au Japon de 1563 à sa mort. On lui doit, entre autres, un journal intime relatif à son activité de missionnaire, et une étude anthropologique de grand intérêt sur les moeurs comparées des japonais et des occidentaux de cette fin XVIe siècle.
- Le second est le jésuite italien Alessandro Valignano ( 1539-1606), visiteur général des missions d’Orient. Il réorganisa totalement la mission japonaise en y introduisant les théories de l’adaptation bien avant que Matteo Ricci ne le fasse en Chine (une organisation calquée sur la hiérarchie du bouddhisme zen fort respecté alors, et, l’obligation pour tous d’apprendre le japonais []). Alessandro Valignano fonde deux séminaires afin d’établir un clergé japonais ( une grande nouveauté stratégique). Le premier jésuite japonais est ordonné en 1601 ( les candidats étaient issus des familles samouraï). Il fit également venir d’Europe une imprimerie et du personnel spécialisé, pour publier des ouvrages en écriture Katakana, et ce, afin de lutter contre une éventuelle rivalité anglaise jugée hérétique. Fort de ces succès, il envoya en Europe une ambassade composée de quatre jeunes nobles convertis (Lisbonne, Madrid, Venise où le Tintoret fit leur portrait, puis enfin Rome) qui obtint du pape Sixte V la création du premier diocèse japonais ( à Funai).

2 – Cette période faste pour la christianisation du Japon va trouver une fin assez brutale début XVIIe siècle.

Si des difficultés ont toujours existé (nombreuses révoltes populaires et expulsions de Jésuites suite à des destructions de temples et de statuettes bouddhiques), ce n’est qu’en 1614 , avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent.

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun [] en 1603. Il transféra sa capitale à Yedo ( l’actuelle Tokyo), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyoto .

Après avoir accepté , dans un premier temps, de signer des accords avec les « nouveaux européens » récemment arrivés au Japon : Espagnols et Hollandais, Tokugawa Ieyasu va interdire, sous l’influence du moine bouddhiste zen Suden, toute activité chrétienne sur le territoire japonais.

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années : Nagasaki, la « petite Rome » du Japon venait d’achever la construction de la cathédrale de l’Assomption pour ses 40 000 fidèles.

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays : le christianisme ne révère t-il pas un condamné ? La morale confucéenne reproche aux missionnaires chrétiens non seulement d’avoir abandonné leurs familles mais aussi de prôner le célibat, ce qui est contraire à l’éthique de loyauté et de piété filiales préconisée. Le christianisme ne risque t-il pas d’accentuer la présence portugaise et espagnole au risque d’une dépendance, voire même d’une sujétion ? Le christianisme est ainsi perçu comme le cheval de Troie des catholiques occidentaux.

Le Japon est présenté comme la terre du Bouddha et des Kam [], le christianisme est un corps étranger à la tradition, aussi, les convertis japonais sont-ils fortement invités à abjurer. Les églises sont détruites, les missionnaires exilés ou exécutés [].

Les persécutions se durcirent à partir de 1633 sous le Shogounat de Iemitsu qui ferma totalement le pays à tout navire étranger et soumit les chrétiens cachés à d’horribles tortures ( plus d’un millier de suppliciés). Ces brutalités déclenchèrent la rébellion de Shimabara en 1637-38. Cette péninsule majoritairement chrétienne et pauvre du fait d’une très forte pression fiscale, s’insurgea. Cet événement qui se solda par 37 000 victimes attisa les tensions entre le pouvoir japonais et les étrangers occidentaux, accusés d’aide à la subversion [] . Les quelques jésuites et franciscains restés cachés au Japon furent arrêtés, torturés et exécutés.

3 – Le Japon se ferme totalement de 1639 à 1854.

Plus aucun navire japonais ne peut partir pour l’étranger et en sens inverse, c’est la fin de la présence des commerçants occidentaux ; seul un navire annuel hollandais est autorisé à débarquer sur l’îlot artificiel de Deshima construit à cet effet dans la baie de Nagasaki, dans des conditions humiliantes et sans aucune menée prosélyte.

Parallèlement, est mise sur pied en 1640, une police secrète [] dont la finalité est l’éradication totale des chrétiens du sol japonais . Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise qui ne s’exécute pas . Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations !. L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki et au cours de laquelle les suspects de christianisme doivent piétiner une image (fumi-e) soit de la Vierge Marie soit du Christ , afin de prouver leur non appartenance au christianisme. Beaucoup refusèrent d’apostasier, ce qui conduisait ces martyrs à la torture et à l’exécution sur le mont Unzen.

Toute cette réglementation affichée dans chaque temple vise à susciter le rejet du christianisme par la population.

Malgré cette sévère répression, certains chrétiens continuèrent à pratiquer en secret, ce sont les « chrétiens cachés » (Kakure Kirishitan) ou « vieux chrétiens ».

Durant cette période de fermeture du pays, ce culte chrétien s’exerce sans prêtre, sans sacrement, sans écrit. Pour subsister, il joua de subterfuges. Le « dieu des débarras » est vénéré comme l’on peut, clandestinement au fond des maisons, l’on prie secrètement la Vierge Marie sous la forme d’une statuette du boddhisattva Kannon, figure de la compassion dans le bouddhisme japonais. Globalement, l’influence bouddhique est forte sur ce culte chrétien clandestin, notamment quant au culte des ancêtres célébré, et en août (bouddhisme) et à la Toussaint ( chrétiens). Cette religion métissée survit de nos jours dans quelques îlots du sud du Japon ( Ikitsuki-Shima au nord-ouest de Kyushu) où quelques centaines de personnes pratiquent en secret ( Kakure), sont baptisées avec des prénoms espagnols ou portugais bien que réputées officiellement bouddhistes. Ces « Kakure » refusent de se fondre dans l’Eglise officielle actuelle où ils ne se reconnaissent pas.

Cette période de fermeture du Japon, à tout commerce, à toute influence extérieure, entraîna un net appauvrissement culturel, un grand retard sur le développement par rapport à l’occident . Or, la logique d’exclusion se nourrit elle-même : le Shôgun craint même le confucianisme, qui, en toute logique, souhaite une restauration impériale conforme « à l’ordre établi ». Bref, de nombreux chefs de clans sont de plus en plus attentifs à la pression occidentale visant à ouvrir le pays.

Ce sont les Etats-Unis, qui dans leur grande conquête de l’ouest, frappent à la porte du Japon, et lui imposent en 1856 une série de traités. En 1867, le dernier Shôgun remet ses pouvoirs à l’empereur Mutsuhito, commence alors l’époque Meiji, celle du japon moderne.

4 – Avec l’époque Meiji [](1868-1912), les Japonais retrouvent la liberté religieuse, aussi le christianisme fait-il son retour au Japon.

Cette seconde vague est différente de la première, ce sont désormais les églises protestantes, pour la plupart d’origine américaines, qui dominent. C’est un christianisme différent de celui des jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative ( création de l’université privée Doshisha en 1875, première université à admettre des femmes). L’Armée du Salut ( 1895) se lance dans une intense activité sociale. Les jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent l’université Sophia à Tokyo.

Néanmoins, malgré la liberté constitutionnelle de pensée et de culte, le christianisme demeure lié à l’occident dans l’esprit des dirigeants japonais qui encouragent fortement les cultes dits nationaux. Des évènements comme la guerre russo-japonaise de 1905 accentuèrent encore ce repli nationaliste. Ce mouvement culmina avec le Shintô d’Etat imposé par les militaro-nationalistes d’entre les deux guerres qui conduisirent le pays à sa perte.

Néanmoins, dans le grand vide spirituel de l’après guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme [] jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

5 – De nos jours, tous mouvements confondus, les chrétiens sont certes très minoritaires mais actifs dans le pays.

Les protestants, issus du prosélytisme hollandais et américain, sont regroupés dans « l’Association japonaise des chrétiens » ( Nippon Kirisuto Kyôdan). Les communautés catholiques fortes de leurs 1667 prêtres ( âge moyen de 61 ans) forment « l’Association japonaise des chrétiens catholiques » ( Nippon Tenshûkyô Kyôdan). Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe . Les orthodoxes sont essentiellement à Tokyo où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

Petit fragment de la population japonaise certes, mais avec plus d’un million de fidèles, les catholiques n’ont jamais été aussi nombreux. En leur sein, les catholiques japonais sont récemment devenus minoritaires face à l’arrivée de migrants issus des Philippines, du Brésil et du Pérou . Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise.

Comme l’ensemble de la société japonaise, les communautés chrétiennes sont touchées par le vieillissement, par la sécularisation liée à la modernité. Le nombre des pratiquants réguliers diminue, il n’est plus que de 500 000. Le nombre annuel des baptêmes, de 5 000 dans les années 90, est tombé à environ 4 000.

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant . Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

***

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La « cérémonie » peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le « marché » devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion.

Cette attitude souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Ce constat englobe bien entendu le judaïsme, quasi absent, et l’islam, qui, avec ses 40 000 fidèles et sa mosquée de Tokyo, est tout de même en expansion grâce à l’immigration .

Christian BERNARD

 

Les pratiques religieuses japonaises sont difficiles à cerner pour l’occidental trop habitué aux grands débats idéologiques entre monothéismes et laïcité, ou aux affrontements doctrinaux sources de bien des divisions.

Au Japon, le mot religion – Shûkyô -, est de création récente, il n’apparaît dans son sens actuel qu’à l’ère du Meiji ( 1868-1912) copié alors sur le christianisme, religion au cœur de l’ouverture sur l’occident. Shûkyô désigne de ce fait la croyance, la foi personnelle, registres non encore conceptualisés au Japon auparavant.

1 – Ce point de vocabulaire précisé va nous permettre de mieux comprendre l’apparente contradiction entres diverses données statistiques religieuses japonaises.

Tous les ans l’ Annuaire des religions (Shûkyô nenkan) publié par le bureau des affaires culturelles du Ministère de l’Education quantifie le paysage religieux, les groupements religieux y sont répartis en 4 catégories :

Religion Nombre d’adhérents (en millions)
Shintô 106
Bouddhisme 96
Christianisme 1,5
Autres 14
Il n’échappera à personne que cela fait beaucoup pour un pays de 127 millions d’habitants ! L’addition du nombre des pratiquants donne presque le double de la population ! Peuple hyper religieux ? ou absurdité statistique ?

Que disent les sondages lorsque l’on demande aux Japonais s’ils ont une religion, et laquelle ?

Pas d’appartenance bouddhisme shintoïsme christianisme
71% 13% 1% 2%

Si nous avons gardé en mémoire le sens actuel du mot religion pour les Japonais, nous comprenons que les seules réponses concernant le christianisme ont un sens, le petit 1 % d’appartenance au Shintoïsme est surprenant dans un pays où pratiquement tout le monde observe précisément le rituel shintô.

Les rituels quasi quotidiens pratiqués par l’immense majorité des Japonais n’apparaissent donc pas à leurs yeux relever du religieux. On ne se pose pas la question du croire, de la foi, de l’adhésion à des dogmes…, on pratique simplement parce que c’est la coutume. Cette forte religiosité implicite est intimement liée à la question de l’identité nipponne, et de fait, on a pu dire qu’il s’agit globalement d’une « religion de l’être japonais ».

2 – Le paysage religieux japonais résulte de nombreux apports extérieurs, essentiellement de Chine

- Seul le Shintô est originaire de l’archipel, mais son organisation actuelle est une construction récente, en réaction précisément aux apports extérieurs.
- De Chine sont venus le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme.
- D’occident (Portugal, Espagne, Hollande et Etats Unis), le christianisme est venu à deux reprises.

La toile de fond religieuse est organisée essentiellement par le shintoïsme et le bouddhisme. Le confucianisme et le taoïsme ne sont pas ici institutionnalisés, ce qui n’exclut pas une forte influence exercée sur la société japonaise, sur l’éthique pour le premier et sur le calendrier avec ses jours fastes ou néfastes pour le second.

Dans la vie de tous les jours, shintoïsme et bouddhisme se mêlent sans conflit, posture difficile à comprendre pour un occidental habitué à considérer des monothéismes exclusifs. Il n’est donc pas question de foi, d’une croyance simultanée dans le Shintô ou dans le bouddhisme, il s’agit de pratiques , non de doctrines. Visiter un temple, un sanctuaire1, formuler un vœu, adresser une prière, faire des offrandes… tout cela n’apparaît pas comme religieux, mais seulement comme la voie de la tradition.

Différentes formules ou métaphores ont été proposées pour rendre compte de cette situation originale. Selon la plus célèbre, un Japonais naît et se marie selon le shintô mais meurt dans le rituel bouddhique. La formule n’est pas inexacte à condition de ne pas commettre de contresens : il ne s’agit pas de deux adhésions successives, les Japonais pratiquent à la fois des rites shintôs et bouddhiques. Or, il se trouve que le Shintô est plus orienté sur la vie alors que le bouddhisme lui s’intéresse à la mort et à l’au-delà.

On utilise aussi parfois la métaphore plus exotique du bonsaï pour dire cette symbiose religieuse vécue au quotidien : le Shintô correspond à la racine solidement ancrée dans le terreau culturel ancien, le bouddhisme en est le tronc et toutes les autres religions constituent les différents rameaux.

3 – Le religieux au Japon est également un domaine très évolutif.

Outre les bases shintôs et bouddhiques, ou mieux, greffées sur elles, se crée une multitude de nouvelles religions : c’est la catégorie « autres » des statistiques officielles d’un pays qui a inscrit dans sa constitution de 1947 une séparation de la religion et de l’Etat.

Ces nouvelles religions sont classées selon leur ancienneté, depuis l’ère Mieji, l’on distingue :

- les anciennes nouvelles religions ( fin XIXe siècle)
- les nouvelles religions (entre les deux-guerres)
- les neo-nouvelles religions ( de nos jours)

Pour répondre à chaque traumatisme national, de nouveaux groupes religieux se sont créés, l’actuelle société, de plus en plus citadine a des besoins différents du Japon traditionnel, ce qui n’empêche nullement de conserver de vieux rituels qui n’avaient de sens que dans leur campagne natale.

Le retour du religieux, pour reprendre une expression polémique occidentale, a ici un sens différent, il ne s’agit pas d’un signe de faillite de la laïcité ou d’un besoin de retour à l’authentique, mais simplement d’un ajustement aux traumatismes vécus qui poussent à créer de nouvelles formes religieuses syncrétiques à partir des traditions.

Ainsi donc, nous le constatons, au Japon le fait religieux est omniprésent mais c’est plus une affaire de pratique, de culture identitaire que de croyance, d’où l’apparente contradiction entre une conscience de non appartenance et des pratiques quotidiennes relevant de toutes ces religions.

Ce propos introductif sur les religions au Japon sera suivi de 4 articles venant développer les principales orientations :
1 – Le christianisme au Japon
2 – Le Shintô
3 – Le bouddhisme japonais
4 – Les nouvelles religions

Lectures conseillées :
- BERTON Jean-Pierre, Religiosité et religions contemporaines, in Le Japon contemporain sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 2007, pp. 393- 413.
- FREDERIC Louis, Le Japon, dictionnaire et civilisation, Bouquins, Robert Laffont, 1114 p., 1996.
- GIRA Dennis, Les religions du Japon, in Encyclopédie des religions, Bayard Editions, 1997., pp. 1125-1145.
- HERBERT Jean, Les dieux nationaux du Japon, édition Albin Michel, , 343p. 1965.
- NAKAGAWA Hisayasu, Introduction à la culture japonaise, Libelles, Puf, 100p., 2007.
- PEREZ Teresa, BOGNAR Tibor, Japon, visages de la métamorphose, collection Mémoires du Monde, Vilo, 284 p., 2006.
- SABOURET Jean-François ( dir.) Japon, peuple et civilisation, La Découverte, 231p ., 2008.
- TESTOT Laurent ( dir.), La religion, unité et diversité, Editions Sciences Humaines, , 360p. 2005.
- VALLET Odon, Les religions extrêmes orientales, collection « une autre histoire des religions », T IV, découverte Gallimard, 127 p. 1999.