nation

 

« Le véritable exil n'est pas d'être arraché de son pays, c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Mais, plus qu’au XIXe siècle, d’où nous vient ce propos d’un exilé, Edgar Quinet, nos contemporains peuvent avoir le sentiment de ne plus retrouver le pays où ils ont toujours vécu tel qu’il l’ont aimé; même l’attachement au pays n’y est guère vu d’un bon œil. Le sentiment national serait aujourd’hui un archaïsme, l’idée de nation un anachronisme. On préfère « s’ouvrir au monde ». Pourtant, ce mot de « nation » trouve en nombre d’occurrences un sens et une valeur tout à fait positifs[i]. Mais, que nous soyons attachés ou non à la nation, nous ne pouvons pas ne pas envisager ici la possibilité de sa disparition. Un mot suffit à résumer le problème: « mondialisation ». On y voit un fait irréversible, nous serions devant un choix qui ne serait plus à faire entre nation et mondialisation. De sacrée, la nation serait-elle devenue chose sans valeur, comme une Église sans Dieu?

Les termes actuels du problème.

L’histoire politique moderne est marquée par l’exigence démocratique et la revendication nationale. Nous assistons depuis les années 1990 à une mutation qui invite à l’abandon de l’idée de nation, cela au nom même des valeurs démocratiques. Ainsi, la mondialisation appelle une « société ouverte », qui ne soit plus refermée sur ses particularismes et l’égoïsme national. Pour que les valeurs de la démocratie puissent subsister, il nous faudrait renoncer à la nation, jugée désormais principe de guerre et d’exclusion. 

Pourtant, c’est sous la forme de la nation que s’est imposée à l’époque moderne l’idée démocratique. La forme de la nation est liée à l’histoire européenne et s’est étendue partout à travers le monde. Mais à la tradition française, qui fait de la nation un principe démocratique, d’égalité des droits politiques et de reconnaissance des peuples, s’oppose dès le XIXe siècle la tradition allemande, qui fonde la nation non sur le libre consentement des peuples mais sur l’histoire, la langue commune et la culture, enfin la race, on parlait alors de « race allemande » ou de « race française »; mais son avatar national-socialiste montre combien la voie est périlleuse.

La nation apparaît d’emblée une idée polémique. De concept révolutionnaire, elle est devenue au cours du XIXe siècle une idée conservatrice (aujourd’hui, en France, « nation » fait « de droite », « peuple », « de gauche »). L’internationalisme de type marxiste rejette déjà le modèle national de la démocratie « bourgeoise » au motif que l’égalité juridique laisse subsister les inégalités économiques. Enfin, l’étude géopolitique doit sa naissance et son rayonnement à l’ascendant et à la rivalité des nations. D’où le problème ici: sans les nations, que devient la géopolitique?

Les conflits mondiaux ont popularisé l’idée qu’elles sont au principe des guerres et la raison d’être des institutions internationales créées au XXe siècle est justement la paix et la sécurité; mais leur échec historique, imputé aux nations, a fait voir dans la mondialisation et le libre-échange, malgré le principe, tout relatif, de la paix nécessaire au commerce, le remède indiqué à l’égoïsme des nations. Le nationalisme et le populisme, populisme que Pierre Rosanvallon voit comme « l’unité nationale obtenue par le rejet des autres », sont dès lors en théorie condamnés, condamnés par les intellectuels, par l’opinion, par les institutions et leurs représentants. Ainsi, le CSA a-t-il interdit le drapeau français dans les clips télévisés de la campagne présidentielle et un député européen a-t-il affirmé: « Toute référence à l’identité nationale est potentiellement fanatique ». C’est dire à quel point peut aller aujourd’hui l’improbation du sentiment national.

L’effondrement du système soviétique et la perspective d’un Nouvel Ordre Mondial au début des années 1990 a clos l’ère westphalienne de l’Europe des nations. La fin de l’URSS a certes fait renaître des nations mais elle a surtout facilité une logique différente de celle imposée par le principe des nationalités qui avait dominé la politique internationale des deux derniers siècles. L’interdépendance croissante, et pas seulement économique, mais politique, militaire, aussi culturelle, des États ne permet plus de tenir en tout compte de l’intérêt national. Le XXe siècle a vu donc l’institution de sphères de pouvoir nouvelles, internationales ou, pour les traités de commerce, transnationales, devenues en toute logique des autorités supranationales.

Telle est la présentation de l’histoire contemporaine devenue à tous familière, et parler de mondialisation implique que les nations n’ont plus qu’un rôle subsidiaire[ii] dans les relations internationales. Le cadre de la nation est rendu trop étroit par les nécessités économiques nouvelles, les progrès des sciences et des techniques et la nation n’est même plus un argument valable: c’est aussi qu’au XXe siècle les États européens ont engendré le totalitarisme non moins que la démocratie.

L’ascendant du libéralisme: souveraineté et intérêt national.

« Le nationalisme économique est la cause à la racine de tous les conflits internationaux qui ont débouché sur deux guerres mondiales. » disait en 1943 Ludwig von Mises*. Ce propos dessine toute l’évolution qui, avec la mondialisation, va voir le libéralisme l’emporter sur l’interventionnisme et le dirigisme de l’État-providence.

À la même époque, Karl Popper avait repris la distinction bergsonienne société close-société ouverte. Popper oppose à la nation, qui est du type « société close », d’esprit « tribal », et au totalitarisme, la « société ouverte », démocratique, qui ne prétend pas détenir « le monopole de la vérité ».

Georges Soros s’inspire, jusqu'à un certain point, de Popper. Dans un article de 1997*, il dit que la « société ouverte mondiale » ne trouve pas d’écho dans un « monde d’États-souverains », à savoir les nations qui ne soumettent pas leurs valeurs au débat et à l’opinion. Il est vrai, les difficultés et les échecs de la SDN puis de l’ONU sont surtout dus à l’étroitesse des intérêts nationaux. Mais, pour Soros, l’effondrement du communisme a donné naissance « en raison de l’attitude timorée des démocraties occidentales », à des régimes « qui ressemblent très peu à des sociétés ouvertes » (probablement pensait-il tout d’abord à la Hongrie, d’où il est originaire). La leçon qu’il tire de cet effondrement est que « l’ennemi principal » de la « société ouverte et démocratique » est désormais le capitalisme du laisser-faire qui a partout fini « par saper les valeurs traditionnelles »[iii].  Cela peut laisser songeur de la part d’un homme qui a fait fortune par la spéculation financière.

Le problème n’est pas pour lui géopolitique, qui est à ses yeux une « science erronée », il est avant tout celui du pouvoir économique. Soros récuse l’idée que les États n’ont pas de principes, mais seulement des intérêts et soulève une question judicieuse: comment concilier la volonté de bannir l’État de l’économie tout en le conservant comme « source principale d’autorité » dans les relations internationales? En tout cas, le libéralisme, en tant qu’il oblige les États à coopérer est le remède à la tentation totalitaire.

C’est bien, au fond, la doctrine établie dans les instances internationales, la démocratie est garante de la paix et de la sécurité dans le monde mais c’est l’économie libérale qui en assure les conditions. Les USA assument le rôle de grande puissance à la « destinée manifeste », à qui il revient, de par une mission divine, de répandre la « démocratie » et d’imposer leur civilisation dans le monde en développant les valeurs de liberté, de justice et de progrès. La démocratie est bien posée comme valeur ultime et modèle de tout règlement politique à venir. Le néo-idéalisme, à la fin de la Guerre froide, a entendu mettre la dimension humaine, et non plus les rapports de force, au principe des relations internationales. Mais, cela pourrait bien disqualifier tout d’abord la nation dont les mécanismes typiques de défense deviendraient inutiles et même nocifs.

La mondialisation entraîne une transformation du rôle politique des États. Ferait-elle de la nation une entité politique dépassée et sans valeur? Observons tout d’abord que, si l’idée de nation est dépréciée, pour autant l’intérêt national ne se trouve pas réduit à rien.

Abordons maintenant ces deux aspects indissociables du même problème: la permanence de l’intérêt national et la mise en cause de la souveraineté de la nation.

 

Dans le contexte de la mondialisation, la dimension économique, et non plus les problèmes de territoires et de peuples (à preuve l’immigration massive…), a une influence primordiale dans les affaires politiques. L’intérêt national se trouve pris entre la libéralisation du marché et les obligations résultant des accords internationaux.

Dans un marché global, la politique des États ne peut plus se faire sans considérer les intérêts des entreprises « nationales » (pour les grandes et moyennes puissances, ce sont tout d’abord des multinationales). Ces entreprises sont des puissances économiques capables de traiter régulièrement d’égal à égal avec les États et d’en influencer régulièrement les décisions puisque, en régime libéral, l’économie de ces derniers en dépend. (en France, un capitalisme de connivence très marqué explique le retard croissant du pays dans le contexte libéral de la mondialisation. C’est la rivalité internationale, non les arrangements internes, qui doit tout d’abord coaliser l’État et les acteurs économiques)

Le déplacement d’accent de la souveraineté vers l’intérêt national en dit beaucoup. La « mondialisation » n’exclut nullement que les intérêts nationaux subsistent, mais ils ne subsistent plus qu’entremêlés à des intérêts « globaux ». Elle signifie que la concurrence économique et militaire entre les États ne peut plus se maintenir dans les formes anciennes. Les problèmes économiques, portés à l’échelle internationale, ne permettent plus de subordonner leur règlement à l’application des seules lois de la nation. L’intérêt de l’État ne peut plus s’apprécier eu égard à la seule nation, en témoignent les phénomènes du capitalisme nomade et de l’immigration de masse.

Ce n’est pas tout, nous le verrons. En marginalisant la vie nationale, l’économie mondiale pourrait conduire à ce que Tocqueville appelait un « despotisme mou », un totalitarisme diffus. La question de la souveraineté reste pour cette raison d’une importance majeure.

 

Les États ne sont pas disposés à laisser mettre en jeu leur souveraineté mais, tout le problème est là, peuvent-ils encore asseoir cette souveraineté sur la nation, la « nation » en son sens traditionnel et son lien, juridiquement consacré, au peuple? Avec la mondialisation, la souveraineté ne peut plus tenir à ces deux éléments essentiels qui font de la nation l’incarnation de l’État: la population et le territoire. En d’autres termes, l’équivalence « nation ou État » se perd, se défait dans le contexte de la mondialisation.

L’autorité de l’État est toujours consacrée par la loi nationale, mais Nation et État s’éloignent peu à peu l’un de l’autre parce que l’État est toujours plus tenu par ses engagements extérieurs. Pris au nom de la nation, ces engagements entrent cependant dans une autre logique que celle réglée par les procédures démocratiques nationales tout en faisant droit pour les affaires intérieures.

À la souveraineté nationale tient la légitimité de l’État moderne. Mais, avec un marché global, la nation perd sa souveraineté, au sens où on la présupposait absolue, sans conditions et sans lien à quoi que ce soit d’autre.

Cette conception de la nation comme ce qui ne dépend de rien pour être ce qu’elle est est à la source des difficultés et des débats d’aujourd’hui entre nationalistes et mondialistes. Elle ne correspond plus à la réalité économique mais ce qu’on appelle « intérêt national » rapporte à la possibilité pour l’État de rester le maître de ses affaires pour autant que sa souveraineté de droit est reconnue. Or le problème sous-jacent à ce qui sera dit par la suite est que le respect de la souveraineté nationale est flottant et incertain.

Le droit international et la mondialisation doivent mener, pense-t-on de plus en plus souvent semble-t-il, à une forme nouvelle de la nation. À mon sens c’est une fausse fenêtre, ce sont plutôt les relations internationales, en raison de la multiplication des échanges que permettent les techniques et les sciences modernes, et plus que tout l’évolution du numérique et la financiarisation de l’économie, qui fixent un cadre différent de celui établi sur la souveraineté de droit des nations.

Cette évolution touche en effet à ces éléments primordiaux attachés à la souveraineté nationale, la maîtrise des ressources économiques et la sécurité; la mondialisation impose aux États l’intelligence économique dans la conduite des affaires publiques, et notamment, sur le plan de la sécurité, d’associer (prenons dès ici l’exemple américain) les sociétés innovantes de la Silicon Valley, spécialisées dans le traitement des big data, le Département d’État, les médias et les ONG, les services de renseignement.   

L’exemple américain, une forme de souveraineté sans nationalisme?

La mondialisation met les États contemporains devant ce fait: leur souveraineté ne tient plus avant tout au territoire et à la population mais à leur puissance économique et militaire. En janvier 1961 le président Eisenhower avertissait du danger « que l’ordre public puisse devenir captif d’une élite scientifique et technologique » et que l’État soit soumis au « complexe militaro-industriel ». Or la mondialisation est le cadre idoine pour qu’une grande puissance telle que les USA prenne ce risque.

Dans une entrevue télévisée de 1973, la philosophe Hannah Arendt disait ceci: « les Européens devraient savoir que les USA ne sont pas un État-nation ». Ceci doit nous arrêter du fait qu’un des traits marquants chez les Américains est l’attachement à la nation. La difficulté se dissipera si on part de ceci: « nation » ne peut évoquer tout à fait la même chose qu’en Europe.

À la différence de l’État européen traditionnel, centralisé[iv], l’État fédéral américain n’a pas tout pouvoir, sa souveraineté n’est pas sans condition; la Constitution et les décisions du Congrès (nous avons affaire à des États) importent plus que la volonté particulière d’un gouvernement. À l’extérieur, c’est encore au nom des principes et non de la volonté du gouvernement central qu’ils font valoir leur politique. Il y a, malgré les apparences, une continuité logique de leur isolationnisme à leur interventionnisme dont le trait permanent réside dans la conviction ainsi formulée par deux théoriciens néo-conservateurs que « les buts moraux et les intérêts nationaux fondamentaux de l’Amérique sont presque toujours en harmonie » (1996)*.

L’isolationnisme américain dans sa volonté de ne pas se mêler des affaires européennes, est néanmoins dès le départ expansionniste en matière commerciale. L’idéalisme wilsonien prônait avec les valeurs démocratiques le multilatéralisme[v]. La fin de la Guerre froide, qui augurait de voir s’établir le multilatéralisme et un système mondial d’alliances a en réalité vu prédominer l’unilatéralisme et le dessein persistant des présidents américains de faire de leur pays , selon le mot de Bill Clinton la « nation indispensable du monde ». Dès lors, les EU interviennent dans le monde comme ils l’entendent, même en concertation avec l’ONU ou l’OTAN, par une procédure d’engagement et d’enlargement. La stipulation de la Stratégie de sécurité nationale de 2002 est significative, les objectifs de la politique américaine sont présentés malgré certains accents comme non-nationalistes:

« Promouvoir les aspirations à la dignité humaine; renforcer les alliances pour vaincre le terrorisme mondial et travailler à prévenir les attaques contre notre pays et ses amis; travailler collectivement à désamorcer les conflits régionaux; empêcher nos ennemis de menacer notre pays, nos alliés et nos amis par des armes de destruction massive; instaurer une nouvelle ère de croissance économique mondiale à travers la liberté des marchés et la liberté du commerce; élargir la spirale du développement en favorisant l’ouverture des sociétés et en posant les fondements de la démocratie… » Tout est dit ici de ce dont nous parlons, encore faut-il en saisir les implications.

Enlargement, Devoir d’ingérence, Guerre préventive enfin, dérogent en réalité peu à peu aux traités internationaux et à la charte des Nations Unies qui garantit le respect de la souveraineté nationale mais aussi, déclare, ce qui laisse une grande latitude d’interprétation, que « les Droits de l’homme sont aussi importants que l’intégrité territoriale »;  une nation grande puissance est juge de définir la « menace », réelle ou factice, à sa sécurité nationale, comme on l’a vu avec la seconde Guerre du Golfe en 2003, en dépit d’une large opposition internationale.

Depuis, une chose est devenue plus évidente encore, que je formulerai ainsi: dans un cadre mondial, le motif de sécurité nationale est imparable – bien sûr, pour une « puissance prédominante » – et l’unilatéralisme s’étend au domaine économique et financier avec l’extra-territorialité du droit américain. La justice américaine sanctionne pour des faits commis hors du territoire national. Total et Peugeot en savent actuellement quelque chose, s’ils poursuivent leurs relations commerciales avec l’Iran.              

Obama, pourtant l’homme élu des deux côtés de l’Atlantique, dit-on, n’annonce rien d’autre lors de la remise du Prix Nobel de la Paix en 2009 (nous soulignons): « Comme tout autre chef d’État, je me réserve le droit d’agir unilatéralement si la défense de ma nation l’exige » bien sûr ajoute-t-il plus loin, dans le respect des normes « en particulier internationales ». On peut croire que le président Trump (et c’est vrai sous un certain aspect, nous y reviendrons) suit cette ligne avec moins de diplomatie et un nationalisme économique affiché, mais celui-ci avait-il jamais quitté la scène devant la mondialisation des échanges?

 

Les grandes puissances en reviendront toujours à la formule de Lord Palmerston: « L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents. » La sécurité nationale des USA est de plus en plus le prétexte de l’intervention dans le jeu économique mondial. Sur ce point, la présidence Trump ne change rien, sauf qu’elle dit explicitement le faire dans l’intérêt de la nation américaine.

La nation était pensée comme la source de l’autorité politique; mais l’État exerce la souveraineté et la fonde désormais moins sur la volonté populaire que sur l’appareil de gouvernement. Quant à  savoir si le mandat Trump réussira à inverser la tendance…

L’apparition du concept d’« État profond » dans les années 90, en Turquie d’abord, mais cela vaut surtout pour les États-Unis, dit que, dans un contexte de mondialisation, le rapport à la nation ne peut plus être pensé comme il l’avait été auparavant pour des raisons qui ne sont pas seulement politiques; autrement dit, les décisions prises ne peuvent plus dépendre du seul processus démocratique. L’État profond mène des politiques parfois radicalement opposées aux intérêts nationaux démocratiquement fixés, des États-Unis, de son peuple et de ses institutions. Il en élude les procédures publiques mais, j’y insiste absolument, il n’est pas sans attaches nationales et accentue ainsi la contradiction qui s’installe au sein des démocraties avec la formation d’une hyper-classe mondiale.

Le néo-conservatisme est la doctrine agréant un establishment, des réseaux de dirigeants de grandes firmes, de lobbies, de financiers et de politiques, de hauts fonctionnaires nationaux et internationaux; l’action de cet establishment, orientant les régulations étatiques ou les déjouant, est vue, bien souvent, comme une menace pour les droits sociaux là où ils existent. C’est l’effet inévitable de la mondialisation, la régulation étatique ne peut plus se faire dans une perspective exclusivement nationale, selon les règles de la démocratie comme expression déclarée de la volonté populaire. Aussi parle-t-on plutôt à ce niveau de gouvernance et non de gouvernement.

Le libre-échange cependant n’empêche pas le retour, à un moment ou à un autre, d’un nationalisme économique. Les États appuient leurs entreprises et veillent au succès de leurs décisions stratégiques et ce sont les grandes nations, puissantes économiquement et militairement, qui peuvent le mieux jouer ce jeu. La Chine, qui a largement tiré profit de la mondialisation, parle dans ses discours officiels de « renouveau de la nation ». Aussi bien, les voix concertantes du mondialisme n’empêcheront pas que, dès que l’une de ces puissances trouve un désavantage persistant au libre-échange, des mesures protectionnistes réapparaissent. On pourra dire: « réveillant les sentiments nationalistes », on pourra dire aussi: « opposant les intérêts de la nation aux intérêts défendus par les élites dirigeantes ». America first[vi].

Si, enfin, le président Trump maintient la prééminence militaire et l’extraterritorialité du droit, sa Stratégie de sécurité nationale de 2017 entend tirer parti du libre-échange pour l’industrie et non la financiarisation de l’économie, pour la nation plutôt que l’Empire ou les intérêts des multinationales. Une rude partie s’est engagée ici.

Si la nation dépérit, les États peuvent-ils rester démocratiques ou même libéraux?

L’État profond renvoie à ce contexte géopolitique induit par la mondialisation qui relativise les intérêts nationaux tels que fixés par les règles du jeu démocratique. Aussi les décisions des gouvernements paraissent aujourd’hui de plus en plus contraires aux besoins des peuples et aux institutions nationales. Nous voyons alors la démocratie être retournée par les mondialistes ou les européistes contre la nation. Comme si le sens de l’État n’était plus de préserver la nation.

Au nom des valeurs démocratiques, la nation se voit rejetée comme une forme politique sinon dépassée, du moins déclinante. On entend dire: l’âge des nations a été celui des guerres, a mené au totalitarisme et est synonyme d’exclusion et de refus de l’Autre. Mais on entend aussi dire aujourd’hui: la mondialisation, c’est l’agression. La guerre économique serait une guerre contre les peuples et les civilisations, enfin contre la démocratie elle-même.

Quelque que soit notre point de vue, nous imputons, à mon avis, trop grossièrement le problème au capitalisme en escamotant le rôle des États. Pour Friedrich von Hayek, « nous sommes sans aucun doute aussi loin du capitalisme dans sa forme la plus pure que de n’importe quel système de planification centrale. Le monde aujourd’hui n’est que chaos interventionniste. » Cela ne s’est pas arrangé depuis, nous assistons à une guerre économique sans précédent. Elle doit certainement beaucoup au problème du système monétaire international depuis 1971, mais son sens est avant tout géopolitique.

Les institutions internationales sont dans le principe multilatérales, mais elles n’empêchent nullement un unilatéralisme de fait, en particulier des Etats-Unis, l’extra-territorialité du droit américain le prouve suffisamment, qui pousse les puissances dites pour cette raison révisionnistes, Russie, Chine, Iran, à contester de plus en plus le statut quo. L’Europe, elle, pourtant un géant économique, suit comme elle peut le train des choses et ce n’est pas un hasard.

Pour nous en tenir à notre sujet, la polémique autour de la nation, se montre-t-elle sinon ici, en Europe? Hors d’Europe, suscite-telle autant de débats, de troubles ou de tourments? Elle traduit surtout chez l’Européen des inquiétudes pour son identité et sa liberté politique. Car en fait, c’est la nation au sens européen qui est rejetée mais aussi l’Europe de la culture et de l’intelligence devait perdre ici la guerre de la communication.

Ainsi commence le malheur des nations européennes. Elles sont principalement visées quand, au nom des valeurs démocratiques, on les condamne de seulement évoquer leur identité. C’est ainsi que l’idée de nation est rendue éminemment polémique chez nous, Européens.

La liberté de communication et des échanges entraîne réprobation à l’égard des États fermés sur eux-mêmes, et particulièrement devant le fait accompli de mouvements migratoires sans précédent. Que sont ces « États fermés » sinon les nations et, très précisément, les nations européennes? qui  sont devenues nations, même les plus récentes, en fonction d’une histoire, de leur histoire. Le XXe siècle a vu naître nombre de nations, juridiquement existantes certes, mais du point de vue économique, la question se pose pour certaines d’entre elles ce que peut bien signifier le mot de « nation » dans leur cas.

Le sentiment de l’Européen, en tous cas, est que la politique communautaire européenne se fait au détriment d’un ensemble déterminé, la nation. En revanche, l’Américain, n’ayant pas fondé sa nation sur l’identité, dispose d’un droit qui prend en compte le multiculturalisme et le communautarisme, un droit adapté à une vision mondialiste. Le rapport des Nations Unies de janvier 2000, qui préconise les migrations de remplacement en Europe pour des raisons, choquantes pour nous, purement démographiques, ne peut se comprendre sans ces présupposés.

Nous aussi, avons nos présupposés, ainsi la devise républicaine. « Liberté, égalité, fraternité, prônez toutes ces valeurs, mais, tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. » Aimé Césaire a entendu ici opposer aux valeurs universalistes de la France cette aujourd’hui fameuse « identité » qui rend à ses yeux problématique la fraternité et, par là, l’ensemble des trois. Je n’y vois pas d’inconvénient dans la mesure où, comme je le disais dans ma conférence « Qu’est-ce qui est maintenant européen? », mieux vaut encore avoir une identité que de n'en avoir pas du tout.

L’immigration de masse fait surtout voir la vérité de ce mot de Kant, cité par Hayek: « Le bien-être n’a pas de principe ». Les critiques de la mondialisation n’ont en ce sens absolument pas tort: le bien-être, le bonheur matériel et tout ce qui nous le fait rechercher, n’est pas même une règle de société. Comme le remarquait Tocqueville, le bien-être du peuple peut aussi bien être assuré par des régimes despotiques. Mais l’effet de la recherche du bien-être est aussi que l’immigration vient aggraver, comme mécaniquement, les faiblesses de l’Etat-providence et va en accélérer la ruine.

L’idée démocratique aussi est foncièrement problématique. Mais, devenue aujourd’hui dogmatique, elle perd toujours plus de ce qu’elle impliquait dans la tradition européenne, une exigence de réflexion et de libre débat.

Rejeter l’idée de nation pourrait donc avoir une conséquence majeure, réinstaller ce totalitarisme auquel la société ouverte devait apporter un remède sûr.

La société mondialisée qui fait de la relativité des opinions et des cultures un principe, restreint en réalité de plus en plus les conditions de la libre expression. Sans la nation, le simple citoyen ne peut plus rien contre l’action coercitive des appareils de gouvernement, qui s’exerce toujours par l’impôt et par la loi, mais peut d’autant plus aujourd’hui empêcher l’usage des libertés élémentaires, ces libertés dites démocratiques.

La libre disposition de nos opinions se réduit peu à peu, la libre disposition de nos avoirs et de notre argent se réduit peu à peu et, comme la séparation de l’être et de l’avoir n’est pas si absolue qu’on se plaît à le dire bourgeoisement, la libre disposition de soi-même se réduit toujours plus, enfin la libre disposition de ses lois par la nation, se réduit de plus en plus[vii]. N’oublions pas que du mot « démocratie » s’est trouvé assez récemment dérivé celui de « démocrature ».

Conclusion:  

Les civilisations aussi sont mortelles disait Paul Valéry. Aujourd’hui, un siècle quasiment après[viii], nous, particulièrement nous, Européens, pouvons dire: les peuples aussi sont mortels. Voilà ce qui se joue dans la question de la nation, dans un temps où le citoyen a le sentiment de manquer de prise dans les affaires de la Cité. Non qu’il se voie enlever ses droits, mais, ce qui reviendra au  même, l’exercice régulier de ses droits, dans la conviction où on le met du tort qu’il a de croire, entre autres, en l’idée nationale.

La critique de la « nation » soulève, pour nous, Européens, le problème de la place des États dans une Europe supranationale. Plus encore: « Est-ce qu’on souhaite en Europe qu’il y ait des États? C'est la question essentielle. » disait en 2013 Marie-France Garaud.

La dévalorisation de l’idée de nation n’entraîne pas une disparition de l’idée géopolitique, en fait elle est au centre d’enjeux géopolitiques.

N’oublions pas enfin qu’avec la nation, le souverain est d’abord pensé comme émanant de la société sur laquelle l’État exerce sa souveraineté. Aussi, même lorsque, comme c’est aujourd’hui le cas, l’économique et le juridique priment sur le politique, le politique a encore à faire valoir les droits de la justice et de la liberté.

Ce qui se perdrait avec l’idée de nation de l’esprit libéral européen, c’est la grande tradition issue des Grecs de sociétés qui se sont posé le problème de la justice et ont pensé pouvoir s’établir sur la liberté et le débat rationnel (or les moyens de la liberté et du débat rationnel, éducation et  culture, se sont effondrés). Par leur nature, les totalitarismes excluent la question de la justice et si l’Europe a donné naissance aux totalitarismes, ce sont bien, ne l’oublions pas, les pays occidentaux qui n’en ont pas permis la victoire.

Je terminerai par une image, que je dois à M. Armand Leder. J’y vois l’équivalent moderne de ce qu’a été l’apologue de Ménénius Agrippa pour l’Antiquité. La plèbe a fait sécession à Rome et le consul d’alors, le patricien Ménénius Agrippa va persuader le peuple de ceci: les membres peuvent se plaindre de voir l’estomac digérer les aliments qu’ils apportent et décider de ne plus accomplir leur fonction. Bien sûr, l’estomac sera privé de nourriture, mais l’organisme aussi et s’affaiblira, enfin, tout ira à sa perte et ils verront

   « Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux

   À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux. » 

Ces mots de La Fontaine entérinent une vision hiérarchique de la société et font voir qu’on ne saurait transposer directement cette fable à l’époque moderne, celle des démocraties égalitaires. Une autre raison en est que nous pouvons dire qu’aujourd’hui, le peuple est à la fois les membres et l’estomac. Or, lors de nos promenades matinales du Ouen-Toro nous discutons de choses et d’autres; un jour, nous parlions de la préparation de ma conférence, à un moment, Armand me dit: « La nation, c’est les pieds. C’est ce qui fait qu’on tient debout, qu’on se dresse, qu’on va aussi de l’avant. » Aussi cette image me permet de proposer à la réflexion du lecteur cette interrogation: « Sans la nation, peut-on encore avancer? »

 

                                                                                                       Claude Giboin, juin 2018.

 

Ludwig von Mises, conférence du 15 mars 1943, The Aspects of American Foreign Trade Policy au Faculty Club de la New-York University.

Georges Soros, article « La menace capitaliste », The Atlantic le 02/1997.

William Kristol et Robert Kagan, revue Foreign Affairs, Vol. 75, No. 4 (Jul. – Aug., 1996).

Jussi Hanhimäki, Genève, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

Aimé Césaire, Entretiens avec Françoise Vergès, éd. Albin Michel, nov. 2005.

Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.

NOTES.

 

 

 


[i] L’Institut en a donné un exemple signalé cette année. À la nouvelle que l’actuel Chef d’État-major des Armées avait préfacé le livre de Bernard Pénisson, il était écrit que le général Lecointre était soucieux du « lien de l’Armée à la Nation ».

 

 

[ii] L’Europe argue du principe de subsidiarité pour rapprocher l’Europe des citoyens. Seulement Jacques Delors a fait valoir ce principe après le « non » des Danois au référendum de 1992, finalement inscrit, avec la proportionnalité, dans le Traité de Lisbonne du 13 décembre 2007. Il stipule que, dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, l’Union intervient « seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les États membres ».

 

 

[iii] C’est une marque de l’époque de réduire le libéralisme au laisser-faire. Comment, dès lors, ne pas conclure à la nécessité d’étendre le pouvoir de coercition de l’État? Pour le penseur libéral Friedrich von Hayek, il y a certes des domaines, comme l’assurance sociale et l’éducation, où l’État a un rôle à jouer mais le problème tient non pas tant aux buts qu’aux « méthodes des actions gouvernementales ». Au nom du « social », donc de la « justice » des buts de l’État, nous favorisons l’arbitraire étatique en laissant au gouvernement la disposition des moyens de la coercition. Attentif aussi au propos de Popper, Hayek répond que si l’État fixe, se fixe avant tout des règles qui permettent une économie libre, alors un État de droit est réellement possible (Constitution de la liberté).

 

 

[iv] L’État européen traditionnel, centralisé, a pour modèle (et cela vaut pour l’Allemagne qui a une tradition fédérale, qui a tout de même eu, sans remonter au roi de Prusse Frédéric II, pour chefs d’État Bismarck ou Hitler), même s’il ne le réalise pas, la définition que Jean Bodin donne de la souveraineté, « la puissance illimitée de faire les lois, et de les faire appliquer ».

 

 

[v] Pour ce qui suit dans l’immédiat, je m’appuie sur l’article de Jussi Hanhimäki, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, paru dans la Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

 

 

[vi] Notre « Achetez français » dit plutôt que notre pays n’est plus guère en état d’imposer des mesures coercitives au plan mondial.

 

 

[vii] En mai 2018, le président de la Commission européenne annonce que le versement de tous les fonds du budget européen sera conditionné par le « respect, par les gouvernements, de l’Etat de droit. » Précisant qu’il s’agit d’un mécanisme général, il ne vise aucun État en particulier; mais nous savons pour quels motifs, en Europe aujourd’hui, un gouvernement se verrait reprocher de ne pas respecter l’état de droit. Mais surtout, pour ce qui nous concerne ici l’Europe devient juge de la défaillance ou non d’un « système judiciaire national ».

 

 

[viii] « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrit en 1919. Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.

 

 

 

« Pour qui, pour quoi, êtes-vous prêts à risquer ou donner votre vie aujourd’hui ? »
L’idée n’est pas de discuter de la vie et de la mort mais plutôt des valeurs d’aujourd’hui qui sont chères et qui méritent le sacrifice ou pas.

Mourir pour la France

Pour quoi ?

Un soldat est prêt à mourir pour son pays. L’éventualité de la mort constitue même une part essentielle de son engagement. Une telle question ne relève donc pas pour lui de l’artifice rhétorique et la lancinante répétition – ininterrompue depuis la fin de la guerre froide et la professionnalisation des armées- de la mention « mort pour la France » associée aux noms de tant de jeunes hommes et femmes, rappelle à tous cette réalité tragique.

Etre prêt à mourir pour la France c’est accepter de risquer sa vie en remplissant des missions que fixe le pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Ainsi, chaque soldat est prêt à s’exposer au pire pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Charge restant à chaque citoyen de s’assurer que la cause pour laquelle il expose ses soldats à la possibilité de la mort est juste. Il s’agit là d’un devoir civique majeur. La liberté des Français, la préservation de la paix et de la sécurité de la patrie, constituent des justifications évidentes et légitimes à l’engagement opérationnel des armées. Mais lorsqu’il s’agit de préserver, loin du sol national, la liberté ou la vie de populations étrangères ; ou bien lorsqu’il est question de restaurer l’Etat de droit dans des zones en crise où se trame une menace terroriste à venir, le bien fondé du risque encouru devient moins clair. Pire encore, lorsqu’une intervention n’est que « d’humanité », pour secourir telle partie d’une population contre telle autre dans un pays en proie à la guerre civile, une fois dépassée l’indignation -forcément vertueuse- d’une opinion publique aussi volatile que prompte à la compassion, la justification de l’envoi de soldats et de leur exposition au danger est très vite problématique. Car un soldat ne se contente pas d’accepter l’éventualité de sa propre mort et de celle de ses camarades. Il accepte aussi l’éventualité de devoir donner la mort.

Le soldat est ainsi prêt à mourir et à donner la mort pour la France. Et, dans les deux cas il le fait au nom de ses concitoyens, en engageant leur responsabilité. Et en chaque occasion ses concitoyens et lui-même doivent réinterroger les raisons d’un engagement aussi extrême. Car pour un tel engagement, il n’existe pas de légitimité automatique, ni définitive.

Comment ?

Pour le soldat de la première ou de seconde guerre mondiale, la France pour laquelle on est prêt à mourir ou à tuer, possède la puissance justificatrice concrète d’un territoire envahi et qu’il faut libérer, d’une lutte contre un totalitarisme extrême qui produit l’horreur de la Shoah. Pour le soldat de 2014 engagé en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique, la France s’incarne dans les emboîtements successifs de solidarités/fraternités qui, du groupe de combat au régiment en passant par la section et la compagnie, lient physiquement et affectivement les hommes entre eux et les relient tous au drapeau qui symbolise la collectivité nationale. Cette fraternité qui perd en intensité au gré de l’élargissement du groupe gagne ainsi en force symbolique au fur et à mesure de sa traduction en rites militaires et républicains. La France, c’est le camarade, le frère d’armes engagé dans le même combat, derrière le même drapeau, courant le même risque de la souffrance et de la mort. Ainsi, si la fraternité ne constitue pas une valeur qui justifie de risquer sa vie, elle est malgré tout un puissant ferment de l’action militaire, une vertu indispensable à son efficacité.

 

L’honneur est l’autre vertu indispensable, celle qui permet de garantir que, dans le déroulement du combat, les règles éthiques et morales qui obligent à contenir la force au strict niveau nécessaire seront respectées. L’honneur est lié à la dimension collective et donc publique de l’action. Lié aux regards qu’échangent entre eux les soldats, chefs ou subordonnés, regards qui poussent à l’exemplarité autant qu’ils contraignent à la sincérité. Lié également au regard scrutateur des observateurs extérieurs, journalistes notamment, dont l’appréciation qu’ils porteront sur la façon d’agir dans les combats et dans les opérations conditionnera le soutien de l’opinion et la préservation de la légitimité de l’engagement.

L’honneur est ce qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. L’honneur est ce qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier. Sans honneur, le soldat perd le respect d’autrui ainsi que sa propre estime. Sans honneur, l’action militaire court le risque de se dévoyer.

François Lecointre

Général François Lecointre
Sous-chef d’état-major Performance Synthèse
Etat-Major de l’Armée de Terre
 

 

Vouloir s’interroger, militaires et civils ensemble, sur le sens de l’action militaire c’est se heurter à une difficulté initiale : les militaires, la plupart du temps, savent à peu près ce qu’est leur activité principale, les civils quant à eux n’en ont, le plus souvent, qu’une vision parcellaire ou déformée.

Sans doute serait-il donc plus simple, pour créer les conditions d’un dialogue fécond entre soldats et « pékins », qu’ensemble ils se penchent sur le sens de l’action civile. Mais personne ne songe à simplement imaginer qu’il existe une action civile, tant il est vrai que toutes les activités réalisées par des citoyens au service de leur communauté constituent un ensemble d’une infinie variété qui ne peut être défini comme une action homogène et singulière. Les grands domaines de l’action civile, en outre, qu’il s’agisse de santé, d’éducation ou autre, font déjà l’objet de vastes et récurrents débats nationaux, comme il est normal et sain qu’il en aille en démocratie et on ne voit pas bien l’intérêt qu’il y aurait à en débattre avec les militaires en particulier.

A l’inverse, initier un débat, le plus profond et le plus ouvert qui soit, sur l’action militaire est indispensable et nécessaire.

Indispensable, tout d’abord parce qu’il s’agit de l’activité par excellence qui n’existe et ne peut et doit être conduite que par la grâce d’un mandat de toute la communauté nationale et qu’à ce titre, chaque citoyen, individuellement, doit se sentir responsable d’engagements dans lesquels chaque soldat est d’abord son délégataire.

Nécessaire ensuite parce que, précisément, ce débat n’existe pas ou pas assez.

Les militaires doivent donc se résoudre à faire œuvre pédagogique, à expliquer ce qu’ils font et comment ils le font. Ce n’est qu’après cet effort qu’ils pourront ensuite demander, exiger des civils qu’avec eux ils travaillent à définir le « pourquoi » de leurs engagements.

Faire la guerre

Le métier du soldat pense-t-on communément, c’est de faire la guerre. Mais quand cela est dit, rien n’est dit puisqu’il faut encore savoir ce qu’est la guerre et comment le soldat la fait.

Dans son Traité de polémologie Gaston BOUTHOUL définit la guerre comme « une lutte armée et sanglante entre groupements organisés » et précise en particulier que, dans une guerre -qui doit être considérée comme limitée dans l’espace et dans le temps- :

–         l’homicide – violence ultime qui est bannie par les lois du temps de paix – devient non seulement autorisé, mais ordonné et encadré par des règles juridiques spécifiques,

–         cette violence est mise en œuvre de façon méthodique et organisée.

La mise en œuvre méthodique et organisée de la force est la fonction des armées. Cette fonction impose que celles-ci possèdent un certain nombre de caractéristiques dont procède leur spécificité.

Tout d’abord, la guerre se déroule toujours dans des conditions de chaos et de désorganisation de l’environnement général, du moins sur le théâtre des opérations. Une armée dans la guerre ne peut donc pas compter sur les services qui sont offerts par une société en état de fonctionnement normal, qu’il s’agisse d’infrastructures ou de services de quelque nature que ce soit. Dès lors, pour conduire son action, pour mettre en œuvre la force, une armée doit être capable d’assurer, de façon autonome[1], un grand nombre de fonctions qui n’ont rien de spécifiquement militaires. Elle doit pouvoir soigner et nourrir, réparer les routes et les ponts, établir des communications, etc. Toutes ces fonctions sont remplies par des individus qui, dans leur grande majorité, seront donc principalement mécaniciens ou transmetteurs, transporteurs ou infirmiers, logisticiens ou administrateurs. En réalité, ces hommes sont tous des soldats puisqu’ils composent une armée dont l’indispensable autonomie dépend de la complémentarité de leurs compétences mais une petite partie d’entre eux seulement est spécifiquement dédiée au combat.

Néanmoins, l’action collective s’articulant autour de la participation au combat, c’est bien du combat, c’est à dire de la mise en œuvre délibérée de la force que découlent les particularités de l’état de tout soldat, quelle que soit sa fonction.

La guerre, en effet, est une action tellement extrême qu’on ne pourra s’y résoudre que pour des raisons extraordinaires ayant trait à la survie de la communauté et qu’il ne saura être question, dès lors qu’une telle obligation sera avérée, de tenter de s’y soustraire. Le soldat, par état, est donc disponible. Détenteur de la force et du pouvoir exorbitant d’infliger la mort et la destruction, il doit également être discipliné et parfaitement soumis au pouvoir politique dont il est l’instrument.

Contraint, par fonction, à donner la mort, le soldat, enfin, ressent profondément la nécessité d’encadrer ses actes par une éthique exigeante. Que, dans la guerre, l’homicide soit ordonné et encadré par des règles juridiques particulières, qu’au-delà de cette légalité, la légitimité même de l’acte de tuer soit garantie par le lien direct qui doit pouvoir être établi entre le combat et la vie même de la communauté ne suffisent pas pour que des soldats surmontent le traumatisme moral que constitue le fait de donner la mort. C’est, en fait, le sacrifice consenti de sa propre vie qui rend moralement supportable l’obligation de tuer. La mort acceptée devient ainsi une sorte de caution expiatoire. Elle est intimement liée à l’éthique militaire et fonde la vertu d’héroïsme comme elle amène naturellement à considérer que la mort doit être donnée le moins possible dès lors qu’existe une sorte de symétrie déontologique entre la vie d’un ennemi et celle d’un ami. De cette symétrie découle une vertu essentielle du soldat : la capacité de maîtriser sa propre violence. Encore faut-il, pour que cette vertu puisse être pratiquée, que l’ennemi soit toujours considéré comme un être humain, de dignité aussi sacrée que la sienne propre.

Ainsi les impératifs de la guerre conduisent-ils les Etats à se doter de soldats regroupés en armées, lesquelles, si elles évoluent au gré des progrès technologiques et des mutations sociales et politiques, demeurent caractérisées par quelques traits pérennes bien spécifiques : autonomie, discipline, disponibilité, éthique.

Cependant, les nécessités de l’action militaire déterminant la nature de l’instrument qui la mène, on peut imaginer que l’instrument puisse devoir disparaître ou bien se réformer profondément dès lors que l’action à laquelle il est destiné devient caduque par perte de sens ou d’utilité.

Renoncer à la guerre

Codifiée au cours du temps jusqu’à aboutir, à l’aube du 20ème siècle, à une conception occidentale très morale qui, outre les conditions de sa justesse et de sa légitimité, lui fixait un cadre légal, la guerre a pu être considérée comme un recours acceptable à l’emploi de la force pour le règlement des conflits. L’avènement des guerres totales a cependant jeté le discrédit sur ce type de recours et mis en évidence qu’aucune règle ne pouvait garantir contre le déchaînement de violence et de sauvagerie qui submerge les hommes dans la guerre.

Pour les Européens, la guerre, désormais, ne peut plus être considérée comme un moyen, même exceptionnel, d’action politique. Elle est identifiée comme un phénomène sui generis qui s’impose aux hommes[2] et qu’il est vain de vouloir interdire ou réglementer par des mesures juridiques. Pour l’éviter, il faut la rendre à ce point destructrice qu’elle en deviendra insensée, absurde.

Si l’éradication de la guerre par la terreur est une idée ancienne[3], c’est l’avènement de l’arme atomique qui, ouvrant la voie à la dissuasion nucléaire, va permettre de la traduire en concept stratégique. En apparence, la dissuasion nucléaire ne bouleverse pas la forme de l’action des forces terrestres qui continuent à devoir livrer bataille contre les divisions du Pacte de Varsovie dans un affrontement guerrier très classique. Elle modifie cependant profondément la finalité de cette action, même si les soldats de l’armée de terre (conscrits pour la plupart) n’en sont pas conscients[4]. Leur fonction première en effet, quoiqu’ils en pensent, n’est pas de retarder l’ennemi afin de gagner quelques jours de délais entre le déclenchement des hostilités et le recours à la frappe stratégique. Elle est principalement de se faire tuer en nombre suffisant afin que ce sacrifice hypothétiquement consenti renforce la crédibilité de la décision d’emploi de l’arme nucléaire en lui conférant une légitimité indiscutable. Etonnante inversion de finalité : d’instrument dédié à l’emploi délibéré de la force, l’armée de terre devient outil sacrificiel !

Il n’est pas question de discuter ici du bien-fondé de la dissuasion nucléaire dont on se bornera à constater qu’elle a offert à l’Europe la plus longue période de paix qu’elle ait jamais connue. On doit simplement constater que -dans l’esprit des Européens- elle a donné corps à l’idée qu’il était non seulement indispensable mais surtout possible de renoncer à la guerre. Elle a également conduit à faire des armées des instruments à n’employer sous aucun prétexte, ce qui complique singulièrement toute tentative de donner un sens à une action militaire…qui ne doit plus exister !

Cette conception très angélique ne peut cependant pas faire abstraction de la réalité. De plus en plus, l’évidence s’impose : une telle conviction est d’abord européenne et n’est évidemment pas partagée par tous les protagonistes des relations internationales. Il est même à craindre qu’elle puisse être considérée par beaucoup comme un moyen d’imposer une “ dictature pacifique ” de la prospérité. Les sociétés les plus pauvres et les moins aptes à accéder à la qualité et au rang de partenaire du jeu économique mondial pourraient en effet refuser une vision moralisante des rapports entre groupes humains qui prétendrait leur dénier le recours collectif à une force et à une violence que leur propre histoire n’a pas érigé en interdit.

Or cette violence, ce recours possible, par d’autres, à la guerre, s’ils ne menacent pas directement l’Europe dans l’immédiat, créent les conditions d’une instabilité mondiale dont on peut d’autant moins se satisfaire que ses effets indirects fragilisent la prospérité des « vieilles nations » occidentales. S’il peut être possible de renoncer à recourir à la violence, il n’en demeure donc pas moins indispensable de la maîtriser.

Maîtriser la violence

La violence, pérenne et endémique, dont il faut bien admettre qu’il est utopique de prétendre l’éradiquer définitivement des sociétés humaines s’alimente aujourd’hui du désordre, de la pauvreté, du chaos de zones entières laissées pour compte du développement économique et politique. Elle s’exprime d’abord à l’intérieur de ces zones, au sein d’Etats que les spécialistes de géopolitique prennent l’habitude de désigner sous l’appellation éloquente « d’Etats faillis ». Elle prend la forme de guerres civiles atroces qu’accompagnent leur inévitable escorte de désastres humanitaires. Elle agresse enfin les sociétés européennes, dans leurs consciences tout d’abord (même s’il y a loin de l’émotion à la conscience), dans leur prospérité et dans leur sécurité ensuite, par le biais de réseaux de criminalité et par l’accentuation brutale de déséquilibres culturels et démographiques internes qu’aucune politique d’intégration –aussi ambitieuse soit-elle- ne parvient plus à amortir.

Pour maîtriser cette violence, il faut « stabiliser » ces zones, « gérer les crises » qui s’y développent.

Et si l’on ne voit pas encore très bien comment il faut s’y prendre, on dispose cependant d’un outil que ses caractéristiques semblent rendre, sinon adapté, du moins compatible avec les contraintes et nécessités de cette action de stabilisation. En effet les armées, on l’a vu, sont disponibles[5] ce qui permet de les employer sans délai, qu’il s’agisse de réagir dans l’urgence à une catastrophe que l’on n’a pas pu ou su anticiper ou de répondre aux sollicitations pressantes d’une opinion publique prisonnière de l’immédiateté médiatique. Elles sont également autonomes -qualité indispensable lorsqu’il est question d’intervenir dans des régions en crise- et « pluri-compétentes », ce qui est souvent fort commode lorsqu’on ne sait pas précisément ce que l’on devra faire. Enfin (même si cela peut ne paraître qu’accessoire) elle mettent en œuvre la force, aptitude qui peut toujours s’avérer utile dans des situations susceptibles de dégénérer dans les pires déchaînements de sauvagerie. On utilise donc l’outil, l’engageant dans des opérations de « maîtrise de la violence » ou de « gestion de crise », dans lesquelles il faudra bien qu’il se définisse un nouveau mode d’emploi. Il faut préciser comment se passent ces engagements et ce qu’y font les soldats.

Une première caractéristique générale de ces opérations est la faiblesse des effectifs et des moyens qui y sont engagés. Que cette faiblesse tienne aux contraintes logistiques liées à l’éloignement de la métropole, à une sorte « d’effet-seuil » dépendant directement du niveau de signal politique décidé par le pouvoir ou, plus prosaïquement, au coût de ces engagements, elle est généralement flagrante pour tout soldat qui, par formation autant que par expérience, sait qu’il vaut toujours mieux être plus fort et plus nombreux que ses ennemis potentiels. Certes, le néophyte se laisse impressionner par les chiffres : 5000 hommes pour la Force Licorne en Côte d’Ivoire ! Réfléchit-on seulement à ce que représentent 5000 hommes dans un pays de plus de 10 millions d’habitants et dont la superficie dépasse la moitié du territoire français ? Essaie-t-on simplement de rapporter ce chiffre au ratio qui existe en France, pays prospère et en paix en vertu d’un pacte social fort, entre fonctionnaires de sécurité et population ? De cette faiblesse réelle des effectifs et des moyens, les soldats, sur le terrain, retirent souvent l’impression d’une certaine précarité et d’une relative impuissance.

Sentiment d’impuissance que renforce la plupart du temps une deuxième caractéristique de ces opérations : la multiplicité des missions à remplir et leurs natures très différentes. Qu’ils soient en Côte d’Ivoire, en Somalie, en Afghanistan ou au Kosovo, les soldats doivent protéger, garder, patrouiller, escorter les convois, rechercher, ramasser et détruire armes et explosifs, contrôler, etc. A toutes ces tâches naturellement militaires, il faut ajouter des travaux de reconstruction, d’aide humanitaire, d’administration de secteur, dont on voit bien qu’ils ne relèvent pas, à priori, de leurs aptitudes particulières mais qui doivent cependant être menés à bien. Ces missions, en outre, sont généralement conduites simultanément, sans qu’à aucun moment ceux qui s’y consacrent puissent s’affranchir d’une obligation absolue : pouvoir, sans le moindre délai, livrer combat, jusqu’au plus haut degré d’intensité si nécessaire.

Troisième caractéristique essentielle de ces opérations : l’omniprésence des médias. Ce fait n’est pas propre aux engagements de gestion de crise. Il mérite cependant quelques développements. Au moment même où il conduit concrètement son action, le soldat en lit et en entend les commentaires faits par les médias. S’il mesure le décalage qui existe entre la réalité qu’il vit et sa représentation virtuelle, il mesure aussi très précisément la vision qu’en reçoivent sa famille et ses amis restés en France. Il peut être indigné ou réconforté par les jugements portés sur ses actes. Il ne peut en aucun cas y être indifférent. Aussi exacte que soit sa perception des événements dont il est un des acteurs, son jugement est inévitablement influencé par la dramatisation et la simplification qu’en font les journalistes, par les orientations que leur dictent leurs « lignes éditoriales ». Jusqu’à le faire douter, parfois, de sa propre appréhension des faits, jusqu’à lui faire subordonner son action, peut-être, aux appréciations qui en sont et en seront faites, plutôt qu’aux impératifs de sa mission. Pour un soldat en opération, il est difficile de ne pas céder aux représentations dont a besoin l’opinion publique, difficile de s’extraire du pathos humanitaire, difficile de refuser la vision manichéenne des « bons » et des « méchants », difficile de ne pas céder à la tentation d’accepter qu’on désigne un ennemi et qu’on le diabolise. Cela demande, en fait, un travail constant qu’il faudra poursuivre dans la durée, parfois bien des années après l’engagement quand le désormais inévitable devoir d’introspection et de mémoire s’exercera sur la crise en question.

Le quatrième trait marquant des engagements de maîtrise de la violence est la mauvaise détermination (et, le plus souvent, la faible lisibilité) du but politique de l’engagement. Que la tentation de l’envoi de troupes comme palliatif à l’absence de plan politique ou comme alternative à une inaction que l’opinion publique jugerait insupportable soit récurrente est parfaitement compréhensible. Qu’en outre un engagement militaire ait, en soi, une valeur symbolique et que celle-ci puisse constituer un élément très concret dans l’élaboration et la conduite d’une politique extérieure est indiscutable. Mais l’engagement de soldats dans l’action, au sol[6], au contact des populations et des factions, ne peut être symbolique qu’au niveau politique. Sur le terrain, il est indispensable de disposer d’éléments clairs et concrets permettant de finaliser l’engagement, de le rendre compréhensible quand il ne s’agit pas simplement de lui assurer un minimum de cohérence.

A cette typologie sommaire de l’action militaire actuelle, il faut ajouter un élément essentiel qui la différencie de la guerre pour laquelle les armées ont été conçues : l’absence d’ennemi. Les pays en crise ne manquent pas, certes, de factions, de milices, de bandes, de morceaux d’armées plus ou moins divisés et répartis entre différents camps. Tous ces éléments sont susceptibles, chacun à son tour ou ensemble, selon des combinaisons variant au fil du temps et des circonstances, d’agresser la force engagée[7] ; de même que la force est susceptible de devoir les agresser pour imposer l’atteinte d’un objectif de nature politique. Les soldats sont donc parfois amenés à engager localement des combats qui, s’ils impliquent des effectifs limités et se déroulent à des échelles réduites, peuvent cependant être d’une intensité comparable aux affrontements extrêmes des grandes guerres du siècle écoulé. Mais ces combats ne s’inscrivent pas dans le déroulement général d’une campagne à l’issue de laquelle il y aura un vainqueur et un vaincu. L’adversaire qu’il faut tuer aujourd’hui est peut-être celui qui, hier encore, inspirait la plus grande compassion ou celui qu’il faudra, demain, protéger contre d’autres agresseurs. Peut-être aussi est-ce celui que l’on serait tenté de haïr, un massacreur ou un génocidaire envers lequel l’esprit de vengeance peut pousser à la pire des cruautés et ceci d’autant plus que chaque soldat deviendrait alors l’instrument vertueux d’une réparation qu’appelle l’indignation de l’opinion publique internationale. L’absence d’ennemi classique rend ainsi particulièrement actuelle et urgente l’exigence éthique qui a été évoquée plus haut. Elle la rend aussi infiniment plus complexe à respecter.

La maîtrise de la violence, enfin, est pour les armées une action qui n’a pas de terme. Autant la guerre pouvait être, à l’échelle d’une génération, un événement exceptionnel, limité dans le temps et dont on pouvait espérer qu’il serait définitif, autant les opérations de gestion de crise s’inscrivent dans la durée. Le soldat de métier, au cours de ses dix ou vingt ans de vie militaire, sera donc engagé à répétition[8] sur des théâtres d’opérations souvent différents ou plusieurs fois sur le même théâtre mais à des stades différents d’évolution de la crise. A la multiplicité des zones d’intervention, il faut ajouter l’absence de linéarité dans le déroulement d’opérations qui durent parfois plusieurs décennies. Une situation, sur un théâtre donné, peut lentement dégénérer après avoir donné l’apparence d’une amélioration progressive, elle peut aussi s’enliser jusqu’à une explosion brutale, prévisible ou non. Il existe donc un effet véritablement kaléidoscopique et déstructurant de l’action d’une armée d’emploi sur la cohérence de l’engagement psychologique et moral des soldats, sur les motivations profondes du choix qu’ils ont fait un jour de servir leur pays par les armes. Cette déstructuration est susceptible de provoquer l’indifférence et la passivité au cours de périodes d’engagements opérationnels dont la limitation à quatre mois peut laisser penser ou espérer que rien de décisif ou de grave ne se produira jusqu’au retour en France. Elle fragilise en tout cas, ou du moins rend plus complexe à garantir la force d’âme, la lucidité et la passion, toutes qualités essentielles dont la conjugaison engendre la « force morale » indispensable à toute armée.

Pour conclure

Nombreux, vraisemblablement, sont ceux qui objecteront que les engagements de maîtrise de la violence ne sont pas particulièrement nouveaux et que ce que font aujourd’hui les soldats ne diffère que très peu de l’action militaire que conduisaient leurs anciens lors des expéditions de conquête de l’empire ou lors des guerres de décolonisation. On pourrait leur rétorquer que les conditions techniques et que le cadre géopolitique de l’action ont à ce point évolué qu’ils modifient la substance même de l’engagement militaire. On doit surtout leur faire observer que le sens général de cette action est totalement inédit.

La maîtrise de la violence ne peut pas être réduite à la réaction de faiblesse d’une vieille Europe qui, au nom du refus de la guerre, renoncerait à l’emploi de la force. Ce d’autant moins que, comme on l’a vu, c’est l’emploi maîtrisé (c’est à dire délibéré mais contrôlé) de cette force qui fonde le succès des opérations engagées dans un tel cadre et que c’est précisément au titre de la détention de cette capacité que les forces armées sont un des principaux instruments de résolution des crises.

Maîtriser la violence est une ambition nouvelle, politique et morale. Elle oriente l’action des forces armées dans une direction, inconnue jusque-là, qui impose d’inventer des principes et des procédés originaux. Les militaires se sont lancés dans l’aventure. Contraints et forcés peut-être, puisqu’ils sont confrontés quotidiennement et concrètement à ce défi, mais plus probablement parce qu’ils sont héritiers d’une longue tradition de quête de sens d’une action qui ne peut jamais être banale. Car sa finalité extrême est, aujourd’hui encore, de donner la mort au combat.

Le sens général ainsi défini n’est guère contestable. Il devient aujourd’hui le socle de la vocation de soldats qui choisissent de servir la France pour le triomphe d’une ambition dont elle est la principale inspiratrice. Mais cela ne suffit évidemment pas.

Tout d’abord parce que cette ambition n’est souvent pas comprise ou simplement connue par la société civile. Or il est impératif que la société toute entière s’implique dans la définition d’un tel projet qui, parce qu’il est d’abord politique, ne peut être que global.

Ensuite et surtout parce que si le sens général de l’action militaire peut être considéré comme acquis, le sens particulier de chaque opération doit être mis en concordance avec lui, dans la durée des engagements. Cette mise en concordance relève de la responsabilité partagée des politiques et des militaires. Or si ces derniers, impliqués quotidiennement dans l’action concrète, n’ont d’autre choix que de s’efforcer à cette définition du sens particulier, les premiers, souvent, semblent ne pas mesurer à quel point celui-ci est essentiel.

Une telle indifférence ou désaffection est grave. Elle est parfois ressentie très douloureusement[9] par chaque soldat qui entretient toujours la conviction intime qu’il n’agit que comme délégataire de ses concitoyens et nourrit l’espoir que ceux-ci mesurent en pleine conscience le degré auquel ils engagent leur responsabilité dès lors qu’ils mandatent leurs forces armées.

L’action militaire n’a jamais eu de sens qui ne procède pas de l’action politique globale. Sans doute est-ce cette évidence ancienne qui a conduit à considérer que « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux seuls militaires ». Mais ce mot de Clémenceau est trop souvent compris (et repris) comme une raillerie, sans que l’on mesure à quel point, aujourd’hui, les militaires se sentent souvent bien seuls pour orienter une action dont il leur semble parfois qu’on s’est débarrassé entre leurs mains.

Ils ne se contentent pas de le regretter, ils exhortent leurs concitoyens à une prise de conscience et à une implication collective au service d’une ambition nouvelle : apaiser le monde en maîtrisant la violence. Belle ambition nationale qui, bien plus que l’extension du libre-échange ou de la démocratie, pourra constituer demain le ferment principal de l’éveil d’une véritable conscience européenne.

 

                                                                                   Général     François LECOINTRE


 

 

 


[1] Pierre DABEZIES, ARMEE (Pouvoir et société), Encyclopædia Universalis (2002) : « La nécessité de pouvoir opérer, isolée, à distance, conduit l’armée à une diversification sans égale : non seulement des armes, aux mille spécialités, mais aussi des services où se retrouvent pêle-mêle aumôniers et cuisiniers, magistrats et armuriers, ingénieurs et transmetteurs, médecins, mécaniciens, maîtres tailleurs et maîtres-chiens. Aucune institution, aucun trust ne dispose d’une telle palette de capacités. »

 

 

 

[2]  Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, (1970) : « Souvent la guerre, si on l’analyse, ne paraît pas plus volontaire qu’une épidémie ou qu’un délire. Elle apparaît comme une psychose collective […] La principale différence est que l’impulsion belliqueuse produit des phénomènes de délire et de paranoïa contagieuse beaucoup plus durables que ceux que l’on peut observer dans la psychologie des foules. »

 

 

 

[3] PASTEUR : « Je ne suis pas pessimiste ; un jour viendra où la guerre tuera la guerre grâce au progrès scientifique permettant des dévastations si considérables que tout conflit deviendra impossible ».

 

 

 

[4] Aucun document officiel de doctrine ou de stratégie n’en fait état…évidemment !

 

 

 

[5] Doublement disponibles puisqu’à la disponibilité qui constitue une de leurs caractéristiques intrinsèques, s’ajoute désormais le désœuvrement qui découle du renoncement à leur emploi dans la guerre.

 

 

 

[6] Sans doute en va-t-il autrement de l’engagement de moyens maritimes le « positionnement » d’un porte-avions au large des côtes d’un pays en crise peut en effet constituer un signal politique destiné à la communauté internationale et ne requiert pas, pour autant la définition d’objectifs précis.

 

 

 

[7] Il faut insister sur cette réalité, pourtant maintes fois vérifiée au cours des dernières années. Lorsqu’on passe d’un niveau stratégique caractérisé par l’absence de volonté avérée de nuire au niveau tactique de l’action militaire, le risque se concrétise souvent en menace.

 

 

 

[8] On peut aujourd’hui estimer qu’en 10 ans de carrière, un soldat participera à 7 ou 8 opérations de gestion de crise.

 

 

 

[9] Comment un soldat en effet, pourrait-il ne pas être frappé, par exemple, par l’attitude de parlementaires qui semblent ne s’intéresser à son action qu’au moment de soubresauts suffisamment paroxystiques pour faire la une des médias et réclament après coup la création de commissions d’enquête ou de missions d’information quand il aurait fallu qu’ils s’impliquent, dès l’origine et tout au long de la crise, dans son suivi et son orientation ?

 

 

 

 

 

 

Expression de la singularité des armées et de leur finalité, la culture militaire, le plus souvent brocardée mais aussi, selon les périodes de l’histoire, utilisée comme vecteur de patriotisme populaire, est un élément constitutif du paysage culturel national. Sans doute en est-ce même une composante essentielle qui va bien au-delà de l’apport -généralement concédé avec une certaine ironie- de « l’art militaire » au patrimoine commun. Une conception proprement martiale de l’ordre des choses dont, en bien ou en mal, procède pour une part importante l’alchimie propre à chaque identité nationale.

Or cette culture militaire, pour ancienne qu’elle soit, est de plus en plus menacée au sein des démocraties occidentales par un mouvement récurrent de banalisation que le sociologue américain Morris Janowitz[1] -premier à en avoir identifié les effets à la fin des années soixante- a décrit sous le terme de « civilianisation ».

De quelle manière et pour quelles raisons un tel affadissement s’exerce-t-il ? Doit-on le déplorer comme la perte d’une dimension virile qui accroîtrait une propension européenne à la passivité inspirée de Vénus[2] ? Doit-on au contraire s’en féliciter comme d’une rupture avec la « babouinerie et adoration animale de la force[3] » qu’Albert Cohen dénonce comme une malédiction fondatrice des sociétés féodales ?

Pour comprendre ce phénomène et tenter d’en mesurer quelques conséquences il convient tout d’abord de s’efforcer à une description rapide des principaux traits de la culture militaire tels qu’ils s’expriment à travers des manières d’agir, des manières de penser et des valeurs de référence souvent très décalées par rapport à la culture civile contemporaine. On pourra ensuite tenter d’identifier les courants et les mécanismes de banalisation qui sont à l’œuvre aujourd’hui avant de proposer quelques pistes de préservation ou de restauration d’une identité militaire peut-être plus nécessaire aujourd’hui que jamais.

Manières de faire

Les armées, c’est entendu, sont faites pour être engagées dans la guerre, et, dans la guerre, ont pour fonction de « mettre la force en œuvre de façon méthodique et organisée [4]». Cette fonction est remplie dans un cadre, sous des contraintes et selon des procédés impératifs très caractéristiques qui sont autant de fondements de la culture militaire.

Tout d’abord, la guerre se déroule dans des conditions de chaos et de désorganisation de l’environnement général, sur des « théâtres d’opérations » ou des « champs de bataille » que les civils sont réputés avoir évacués, fut-ce dans un exode dont les flux désordonnés sont susceptibles de désorganiser la logistique militaire. Elle se fait donc entre militaires face à un ennemi dont les moyens, la doctrine et la puissance sont a priori comparables à ceux des amis (sinon l’ennemi aurait été dissuadé par avance d’attaquer ou convaincu de se soumettre sans combattre) et face auquel, dans le respect du jus in bello, l’emploi le plus extrême de la force sera considéré comme légitime.

La guerre, ensuite, se fait dans le respect de la confidentialité des objectifs militaires à atteindre et des plans de bataille. Et si l’action de combat sert de support à une communication qui l’accompagne pour la rendre plus acceptable ou pour motiver les troupes autant que la population, il s’agit bien là d’une propagande contrôlée autant que le sont les correspondants de guerre envoyés sur le champ de bataille. Selon l’idéal type ainsi défini en se référant aux guerres entre Etats-nations et aux derniers conflits mondiaux, les armées sont donc engagées, sous la forme d’une confrontation extrême de grands ensembles militaires complexes, sur une durée définie précisément, le début et la fin des hostilités donnant lieu à des accords signés entre belligérants.

Pour conduire de telles guerres, les états modernes se sont dotés d’armées dont la puissance et l’efficacité procèdent de leur maîtrise des technologies les plus avancées ainsi que de leur capacité à planifier et à conduire des actions d’une grande complexité sur de vastes échelles. Entièrement organisées et rationnalisées pour l’engagement le plus efficace possible dans une guerre qui s’intercale entre deux périodes de paix, les armées ne sont pas réputées être utiles dans des phases de non-emploi dont il est communément admis qu’elles doivent être totalement dédiées à leur préparation et à leur entraînement.

Manières de penser

Leur finalité les vouant à la nécessité éventuelle de l’engagement le plus extrême pour la survie du pays, les armées entretiennent un lien consubstantiel avec la nation. De ce lien, découle un rapport au temps très singulier. Pas de nation, en effet, sans continuité historique passée et à venir ; continuité dont les armées se sentent pour partie les garantes. Les militaires s’inscrivent donc, consciemment ou non, dans le temps long de l’histoire et mettent toujours leurs actions et leurs propres évolutions en perspective. Sans doute cette forte historisation, ajoutée au principe selon lequel les armées ne trouvent leur pleine utilité qu’au moment où il faut faire la guerre, conduit-elle les militaires à se soucier assez peu de rentabilité immédiate, celle-ci ne pouvant être réellement mesurée qu’en de rares et tragiques occasions.

De la relation sacralisée qui existe entre la vie de la nation et l’existence des armées, procède également une complète dépolitisation de l’institution, le lien entretenu avec la France transcendant la fidélité à un régime particulier. Cet apolitisme militaire s’ajoute à la forte soumission au politique déjà évoquée. Il n’est cependant pas exclusif d’une interrogation récurrente sur la légitimité des missions et des ordres donnés par l’autorité politique.

Le rapport des militaires à l’espace est sans doute également notablement différent de celui des autres corps de l’Etat ou de la société française en général. Les armées sont en effet naturellement tournées vers l’extérieur et l’étranger bien plus que vers l’intérieur. Ne vaut-il pas mieux que la guerre et les ravages qu’elle induit aient lieu ailleurs que sur le territoire national ? Et n’a-t-on pas intérêt à aller contrer la menace au plus loin, chez elle si possible avant qu’elle ne prenne de l’ampleur ? Ce tropisme international est renforcé par l’existence d’une séparation bien nette entre les forces de l’ordre chargées de la mise en œuvre quotidienne de la force sur le territoire national et les armées. Il engendre une relative désaffection des militaires pour les problématiques de sécurité intérieure auxquelles leurs concitoyens sont pourtant bien plus sensibles qu’à l’état du monde.

L’appréhension de l’univers médiatique se fait sur un mode paradoxal. En effet les armées, quoiqu’ayant souvent affecté un certain mépris pour la communication, ont toujours été fort soucieuses de l’image qu’elles renvoyaient à leurs concitoyens. L’esthétique militaire est une réalité ancienne que l’on retrouve en architecture, en musique et, bien sûr, dans le cérémonial et dans les tenues. Si le souci de l’apparence est donc une constante de la culture militaire, il n’induit cependant pas de souci de notoriété tant il semble naturel au soldat d’être au centre des préoccupations du politique dès lors que du sort de la guerre dépend la survie de la nation. En outre, depuis le considérable effort de reconstruction militaire mis en œuvre par la 3e République au lendemain de la défaite de 1870 (effort qui visait autant à l’instauration profonde d’un régime républicain dans le pays qu’à la préparation de la revanche) les armées se trouvent placées au centre de la culture nationale[5]. Malgré la défaite de 1940 et l’image peu valorisante des guerres de décolonisation, malgré l’effet parfois ravageur que produit la contrainte du service national sur l’opinion qu’ont les Français de leur armée, les militaires, jusqu’à la professionnalisation de 1996, continueront à considérer les journalistes comme des gens dont il faut se méfier et à assimiler la communication à une publicité à finalité commerciale pour laquelle ils éprouvent un certain dédain.

Valeurs partagées

La guerre est une action tellement extrême qu’on ne pourra s’y résoudre que pour des raisons extraordinaires ayant trait à la survie de la communauté et qu’il ne saura être question, dès lors qu’une telle obligation sera avérée, de tenter de s’y soustraire. Le soldat, par état, est donc disponible, c'est-à-dire prêt, en permanence, à combattre l’ennemi et à exécuter la mission (le militaire peut être appelé à servir en tout lieu et en tout temps). Détenteur de la force et du pouvoir exorbitant d’infliger la mort et la destruction, il doit également être parfaitement soumis au pouvoir politique dont il est l’instrument. Cette exigence de discipline et de très grande rigueur est renforcée par la complexité technique de l’activité de combat qui met en  œuvre de très nombreux acteurs servant des équipements et des armes très variés, dont la complémentarité des effets garantira le succès tactique. Ainsi la rigueur et la discipline paraissent d’autant plus acceptables et naturelles aux militaires qu’elles sont la garantie de leur efficacité et de leur propre sécurité dans une activité éminemment collective.

Contraint, par fonction, à donner la mort, le soldat ressent profondément la nécessité d’encadrer ses actes par une éthique exigeante qui, plus encore que la légalité de l’ordre reçu et la légitimité de l’autorité qui l’emploie, permet de surmonter le traumatisme moral que constitue ce fait. C’est, certainement le sacrifice consenti de sa propre vie qui rend moralement supportable l’obligation de tuer. La mort acceptée devient ainsi une sorte de caution expiatoire. Elle est intimement liée à l’éthique militaire et fonde la vertu d’héroïsme comme elle amène naturellement à considérer que la mort doit être donnée le moins possible dès lors qu’existe une sorte de symétrie déontologique entre la vie d’un ennemi et celle d’un ami. De cette symétrie découle une vertu essentielle du soldat : la capacité de maîtriser sa propre violence. Encore faut-il, pour que cette vertu puisse être pratiquée, que l’ennemi soit toujours considéré comme un être humain, de dignité aussi sacrée que la sienne propre.

De la conjugaison des exigences éthiques du métier des armes et de son caractère collectif procèdent enfin les qualités particulières des comportements individuels et interpersonnels, qualités revendiquées comme autant de vertus militaires même si les militaires ne peuvent prétendre en avoir l’exclusivité. Parmi ces vertus, il faut en retenir deux principales.

– Le courage, tout d’abord, qui paraît une nécessité pour surmonter la peur au combat et endurer les fatigues et les agressions physiques et morales que comporte une activité souvent rude. Mais le courage, plus encore, est la force morale qui renforce la force et permet de faire son métier avec honneur.

La confiance mutuelle, ensuite, liée à l’interdépendance –jusqu’à la mort- des soldats et de leurs chefs dans le combat. Cette confiance mutuelle induit le respect entre individus « frères d’armes », en dehors de toute considération de grade et d’ancienneté. Elle rend la discipline acceptable, transformant ce qui pourrait n’être que soumission imposée en obéissance librement consentie. Elle se traduit enfin par la fidélité qui lie chefs et subordonnés par des liens très puissants de devoirs réciproques.

Ces vertus ne sont évidemment pas pratiquées avec une égale intensité par tous les militaires en toutes circonstances. Elles constituent cependant le cadre psychologique et moral, admis –tacitement ou explicitement- par tous, à l’intérieur duquel doivent s’élaborer les rapports entre les individus, à la fois dans la forme (le cérémonial ou les règles de savoir-vivre militaires) et dans le fond (comme, par exemple, le devoir que tout chef a de défendre et de promouvoir les intérêts de subordonnés, que les exigences spécifiquement militaires de discipline et de disponibilité privent du droit de grève comme du droit de se syndiquer).

La culture militaire à l’épreuve de la professionnalisation et de la fin de la guerre

L’identité militaire qui a été tracée à grands traits est le produit de sédimentations successives dont les plus déterminantes sont également les plus récentes, les deux « guerres mondiales » constituant des paroxysmes aussi fondateurs qu’ils sont destructeurs, pour la civilisation humaine en général, pour les armées en particulier. Mais cet archétype de la culture militaire, s’il a pu traverser avec une relative impunité les conflits de la décolonisation, est profondément affecté par les évolutions des deux dernières décennies.

Cette période, en effet, est celle d’une fracture intellectuelle et civilisationnelle importante caractérisée par le glissement qui s’opère du statut de sujet-citoyen à celui d’individu-homme. Cette évolution impacte en premier lieu l’Etat démocratique lui-même dont Pierre Manent[6] nous montre que dès lors qu’il a accompli sa mission historique d’accomplissement des libertés individuelles et d’égalisation des conditions, il se défait progressivement, perd son rôle d’incarnation de la nation et sa fonction opérationnelle d’organisation de la vie publique. L’Etat-nation perdant sa légitimité entraîne tous ses serviteurs dans une forme de banalisation qui se traduit par la contestation des statuts (garantie d’emploi, irresponsabilité de fait) et des privilèges (prestige des fonctions) liés jusque-là à leur mission régalienne. Ce glissement remet encore profondément en cause une partie considérable d’un corpus culturel militaire fondé, on l’a vu, sur le sentiment collectif et la discipline.

Ces décennies sont également celles de l’atténuation progressive de la grandeur de la France ; grandeur matérialisée par un empire et par un statut de vainqueur qui disparaissent l’un et l’autre tandis que se crée l’Union Européenne au sein de laquelle se dilue l’identité nationale que rien ne vient relayer. Avec cette disparition de la grandeur, cesse un des mobiles principaux de l’identification entre le citoyen et le soldat. L’autre mobile, celui du combat pour la survie, s’estompe avec l’évaporation d’une menace jusqu’alors très concrètement matérialisée dans des espaces géographiques proches.

Quand être soldat devient un métier

Ces évolutions considérables renforcent la singularité des armées au sein de la société au point d’en faire une institution en décalage extrême avec les enjeux internationaux, tels qu’ils apparaissent aux non avertis, et surtout avec les aspirations individuelles des citoyens, jusqu’à délégitimer définitivement le service national. De façon assez paradoxale, le passage à l’armée professionnelle va s’accompagner d’une banalisation accélérée sous l’effet de trois processus principaux

La technicisation du métier

Professionnalisées à partir de 1996, les armées doivent, dans des délais très courts, constituer une ressource humaine professionnelle considérable. Pour réaliser ce véritable tour de force et attirer chaque année environ trente mille jeunes hommes et femmes, elles décident de développer l’image d’un employeur offrant de très nombreuses opportunités ; image séduisante, certes, mais qui gomme la réalité d’une spécificité militaire dont on craignait alors qu’elle puisse être mal comprise et qu’elle ne décourage les vocations les moins assurées.

S’ajoutant aux thèmes « métiers » des campagnes de recrutement et à la technicité croissante de l’activité guerrière, le principe même de professionnalisation engendre, au sein de la communauté militaire, un malentendu et une évolution « techniciste » de la conception du service des armes. Considéré à tort comme « spécialiste militaire », le soldat pourrait ne valoir que pour la compétence technique qu’il exercerait dans le cadre strict des horaires de service. L’ambition éducative qui sous-tendait toute vocation de chef militaire de l’armée de conscription et conduisait à considérer l’homme et le citoyen avant l’individu techniquement compétent cède alors le pas à l’obsession technicienne et à la mesure rigoureuse du rendement. Cette vision désastreuse banalise la vocation militaire.

L’effet « 35 heures »

Caractérisant les évolutions psychologiques d’une société et d’une jeunesse qui au-delà du droit au loisir, revendique l’absolu respect d’une sphère privée considérée comme lieu essentiel de l’épanouissement individuel, l’acquis des « 35 heures » doit être pris en compte par les armées. Celles-ci, en effet souhaitent éviter que ne se renforce à l’excès, entre elles et la société, un décalage très contre productif en termes de recrutement. N’ayant pas les moyens financiers de compenser à due proportion les contraintes inhérentes aux exigences de disponibilité proprement militaires, elles intègrent le décompte horaire des 35 heures dans le rythme et le mode de vie militaires. Cette intégration fragilise considérablement les principes fondateurs d’une identité forte et originale, procédant pour l’essentiel, on l’a vu en première partie, des devoirs et contraintes qui découlent du service de la nation par les armes.

L’obsession de la rupture d’avec la société

Habituées à considérer la communication comme une démarche de « marketing » peu nécessaire, les armées, au moment de la professionnalisation, sont confrontées au besoin d’une communication de recrutement évoquée ci-dessus et dont on a vu les effets pervers. Elles s’estiment également confrontées à un risque de rupture entre les soldats et les citoyens. Ce risque est très contestable et l’on doit sans doute considérer que le danger véritable n’est pas celui d’une rupture mais d’une indifférence croissante. Toujours est-il que l’analyse faite en 1996 conduit les armées à cultiver une image la plus neutre et la plus consensuelle possible. Elles pratiquent également un devoir de réserve rigoureux qui, fin de la conscription et éloignement géographique des opérations aidant, fait pratiquement disparaître les questions militaires du débat public français.

 

Quand la guerre n’existe plus

La grande confusion sémantique qui caractérise aujourd’hui tous les débats et réflexions sur la Défense et les armées n’est sans doute que le reflet de deux décennies d’évolution profonde de la conception qui est faite de l’emploi de l’outil militaire. S’agit-il encore de « défendre » ou bien de « sauvegarder » ou bien encore -selon le volapük actuellement en cours dans les milieux autorisés à traiter de ces sujets- de s’inscrire dans le « continuum sécurité-défense » ? Une chose paraît à peu près certaine à la plupart : il ne s’agit plus de faire la guerre puisque celle-ci a disparu. Mais alors à quoi et comment employer un outil dont on dispose et qu’il faut bien utiliser, ne serait-ce que pour justifier son coût ?

Ainsi, parmi les principaux facteurs de banalisation de l’action militaire, il faut retenir l’émergence d’une logique de rentabilisation de l’outil militaire et l’engagement quotidien croissant des armées dans les opérations extérieures.

Le souci de rentabilisation de l’outil militaire

Avec l’effondrement de l’Union Soviétique et le démembrement du pacte de Varsovie, a disparu l’évidente nécessité d’une défense militaire de l’Europe occidentale en général, de la France en particulier. Ce n’était certes pas la première fois qu’à la fin d’une guerre, l’ennemi étant vaincu, il devenait possible de démobiliser la troupe et de réorienter l’effort productif principal du pays vers le secteur civil. Le fait nouveau de cette fin de guerre froide résidait  dans cette conviction des sociétés occidentales que la guerre étant un modèle de gestion des conflits devenu désormais complètement et définitivement obsolète, les armées pouvaient être supprimées. Sans doute un tel constat était-il trop brutal pour être immédiatement traduit en décision politique mais, combiné à l’idée que les confrontations entre nations avaient changé de nature et que la guerre ne pourrait plus être qu’économique, il posait la question de la rentabilité d’un outil dont le coût important pouvait être considéré comme une entrave à la performance d’un pays. A cette question nouvelle, deux réponses ont été apportées qui pervertissent l’une comme l’autre l’archétype de l’action militaire tel qu’il a été défini en première partie. L’engagement des armées dans des actions de sécurité sur le territoire national tout d’abord qui, s’il confère une bonne « visibilité » aux soldats, les assimile à des policiers dont les modes d’action, l’organisation et les équipements n’ont évidemment aucun rapport avec ceux des militaires. Les opérations à très forte visibilité humanitaire, ensuite, qui si elles répondent assurément aux émois de l’opinion publique, détournent les armées de leur finalité première de mise en œuvre délibérée de la force et conduisent à des engagements militaires sans objectifs politiques définis. Plus grave encore, un tel emploi des armées brouille l’enjeu stratégique pourtant bien réel de stabilisation des marges de l’Europe et fait perdre de vue la véritable nécessité de posséder un outil militaire apte à la résolution des situations de crise qui portent en germes la fin de la prospérité et de la sécurité des démocraties occidentales.

Les opérations extérieures

Si les opérations extérieures sont un facteur important de civilianisation de l’action militaire, c’est principalement parce que leur très grande complexité les rend difficile à comprendre tant par les observateurs extérieurs que par les soldats eux-mêmes qui pensent parfois pouvoir s’exonérer, dans ces engagements, des règles et principes d’action qui sont de rigueur dans les guerres classiques. S’appuyant généralement sur les procédés tactiques liés aux missions de contrôle de zone, ces opérations se distinguent cependant de l’action de guerre par un certain nombre de caractéristiques qui semblent s’opposer point par point aux canons définis plus haut. Plus d’ennemi, en effet, simplement des belligérants entre lesquels il faut le plus souvent s’interposer. Plus de limite de temps pour des opérations qui se déroulent en outre au milieu des populations, sous les feux des médias et dans un cadre juridique rendu de plus en plus contraignant par la multi nationalité et l’impératif d’une légitimité que seul un mandat de l’ONU peut conférer. Plus de manœuvre de grandes masses d’hommes et d’équipements mais des dispositifs le plus souvent statiques et des actions au cours desquelles l’acteur décisif est le simple chef de groupe… En somme, des opérations internationales de maintien de l’ordre pour lesquelles de simples « constabulary forces » feraient parfaitement l’affaire en lieu et place d’armées aussi coûteuses que sophistiquées et sur équipées.

L’expérience de vingt années d’interventions extérieures ne suffit pas toujours à faire admettre le principe de réversibilité mis en avant par les armées et selon les termes duquel, dans ces opérations « de stabilisation », la force engagée doit pouvoir, sans délai, faire face à une recrudescence de violence extrême et combattre de la manière la plus déterminée et la plus classique qui soit. Malheureusement la confusion généralement entretenue entre une réalité de niveau stratégique[7] qui fait de ces opérations extérieures des « opérations autres que la guerre » et la réalité de niveau tactique qui met très clairement en évidence le besoin d’armées très classiquement entraînées et équipées, conduit à privilégier la moindre exigence et le moindre coût.

Du souci de rentabilisation de l’outil militaire et de l’analyse erronée des opérations extérieures naît, dès lors, l’idée que les armées pourraient avantageusement être « allégées ». Elles deviendraient alors une sorte de garde républicaine, suffisante pour garantir la participation de la France aux opérations internationales et utilement employable pour faire face quotidiennement, sur le territoire national à des enjeux de sécurité intérieure probablement exagérés mais dont on ne peut douter qu’ils soient au centre des préoccupations des électeurs.

Garder un champ pour la bataille et préserver sa force pour la conduire.

La posture de déni collectif et individuel est une des singularités troublantes des sociétés occidentales modernes que l’accès à l’ère de l’information sans limite pousse dans des attitudes et des comportements quasi suicidaires. Au nombre de ces refus pathologiques à admettre la réalité, le déni de violence est peut-être l’un des plus pervers. Au prétexte qu’on ne peut pas se résoudre à la subir, on prétend éradiquer la violence du cœur des hommes, de la vie des sociétés, des rapports entre les nations. Et pour parvenir à cette pure utopie, on s’en remet tout entier, dans une sorte d’aveuglement qui confine à l’idéologie, au règne d’un droit omnipotent par nature et qui évacue aujourd’hui ces notions de guerre et de violence collective au motif que, seule une guerre défensive pouvant être légitime (cette conception étant considérée comme universellement partagée[8]), aucune société n’a plus désormais de raison d’y avoir recours.

Cette vision très irénique fait hélas abstraction de la réalité. Cette “ morale ” (relative comme toute morale) est d’abord (seulement ?) européenne et n’est évidemment pas partagée par tous les protagonistes des relations internationales. Il est même à craindre qu’elle puisse être considérée par beaucoup comme un moyen d’imposer une dictature pacifique de la prospérité. Les sociétés les plus pauvres et les moins aptes à accéder à la qualité et au rang de partenaire du jeu économique mondial pourraient en effet refuser une vision moralisante des rapports entre groupes humains qui prétendrait leur dénier le recours collectif à une force et à une violence que leur propre histoire n’a pas érigé en interdit.

Considéré par les Européens comme un summum de civilisation, le déni de recours à la force peut ainsi être compris par d’autres soit comme une contrainte normative particulièrement hypocrite, soit comme une forme de décadence ou, tout au moins, de faiblesse à exploiter.

Sans doute plus grave encore, cette annihilation incantatoire de la violence par la dé légitimation de toute forme de guerre prive les relations internationales d’un espace ritualisé où les tensions extrêmes peuvent s’exalter en confrontations armées encadrées par le droit. Or, comme René Girard[9] en fait le constat et comme l’observation objective des vingt années passées devrait l’ériger en évidence, la violence ne disparaît pas. Elle demeure ; désormais généralisée, éparpillée, endémique et plus destructrice que jamais. Avoir, par un tour de passe-passe sémantique et conceptuel, escamoté tout ennemi pour le remplacer par « le terrorisme » ne règle rien, bien au contraire. Aujourd’hui devenus des criminels en infraction avec le droit et la morale, les violents n’ont d’autre recours que l’extrême, le paroxysme. Sans ennemi, il n’y a pas de combat certes, seulement une chasse au contrevenant pour restaurer la paix et l’ordre. Mais sans ennemi et sans combat, il n’y a pas non plus de « paix des braves ».

Confrontées à une telle impasse, les sociétés modernes ont-elles d’autre choix que celui de ré inventer la guerre ? Ne doit-on pas reconsidérer dès lors la contribution de la culture militaire à la culture nationale et européenne, non comme un ultime avatar de la « babouinerie » féodale, mais comme un enrichissement salutaire ?

Ainsi le besoin de préservation, au sein de l’institution militaire, d’une culture forte et originale ne doit-il pas être compris comme l’expression d’une prétention aussi vaine qu’insupportable à entretenir un conservatoire national de vertus plus ou moins désuètes. Il s’agit, bien au contraire, d’une garantie de lucidité : l’acceptation de la perspective du combat. Un combat qu’il faut tout faire pour ne jamais avoir à le livrer mais auquel il faut se préparer, non seulement en entretenant l’outil, mais en cultivant les valeurs, les vertus et le degré de conscience collective qui dans la guerre préserveraient la société entière de la barbarie de la violence.

 

 

François Lecointre

Artcicle paru dans la Revue INFLEXIONS (La Documentation Française) n° 11 juin-sept.2009, n° consacré à "Cultures militaires, culture du militaire"

 


[1] Morris JANOWITZ. The Professional Soldier (The Free Press, 1971)

[2] Robert KAGAN. La puissance et la faiblesse (Plon, 2003)

[3] Albert COHEN, Belle du Seigneur (Gallimard, 1968) : « Babouineries et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer.[…] Et pourquoi « noble ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ?[…] Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! ».

[4] Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie (Payot ; 1991)

[5] Le 14 juillet 1880, la cérémonie de remise des drapeaux aux régiments reconstitués marque le point de départ d’un mariage essentiel entre l’Etat et l’armée, ferment d’un patriotisme renouvelé et républicain qui durera jusqu’à nos jours à travers l’association entre la fête nationale et la parade militaire.

 

[6] Pierre MANENT, La raison des nations (Gallimard, 2006)

[7] On pourrait sans doute parler ici de réalité de niveau politique ou philosophique si l’on se réfère à l’analyse que fait Pierre MANENT dans la Raison des nations (op cit). Selon lui, en effet, il n’y a plus de guerre légitime pour des démocraties s’il ne s’agit de rétablir le règne du droit. Toute opération de guerre doit ainsi être considérée comme une opération de police puisqu’elle vise à rétablir un ordre sur un territoire organisé par le droit national ou international. Les armées, ne poursuivant plus d’intérêt national spécifique mais visant simplement à rétablir le droit, sont donc devenues des forces de police et doivent considérées comme telles. Sans qu’il soit ici question de contester cette analyse point par point, il est tout de même nécessaire d’insister sur le fait que les opérations de stabilisation répondent bien, même si cela est difficilement perceptible par l’opinion publique, aux impératifs de défense de la société et de préservation des intérêts nationaux. On peut également relever que Pierre MANENT lui-même modère sa propre thèse dans une interview donnée au journal l’Expansion le 1er octobre 2006 : « [La] douceur démocratique a rendu les actes de violence, et même les simples risques, de plus en plus insupportables. En Europe […] nous ne voulons pas voir qu’il y a danger. [Nous avons la] conviction que si nous Européens sommes suffisamment tolérants, ouverts, etc., les problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Nous nous interdisons ce que Tocqueville appelait les « vertus viriles », qui ont à voir avec l’exercice de la force. »

[8] Par la Charte de l’Organisation des Nations Unies, les nations signataires s’engagent (préambule) à “ accepter des principes et à instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force, sauf dans l’intérêt commun, ” cet intérêt commun étant défini (article 41) comme le  “ maintien ou le rétablissement de la paix et de la sécurité internationale ”, la seule exception à cette règle étant (article 51) “ le droit naturel de légitime défense ”.

[9] René GIRARD, Achever Clausewitz, Carnets Nords ‘Paris, 2007)

Voir l'écho de cet article dans le blog de Jean-Dominique Merchet : Secret défense :http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2009/06/colonel-lecointre-quand-la-guerre-nexiste-plus.html