musulmans

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

Sources

Auphan, Gabriel, Adrien, Joseph, Paul, Histoire de la Méditerranée (L’Ordre du jour ; Paris : La Table ronde, 1962) 373 p.

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Verge-Franceschi, Michel, Dictionnaire d’histoire maritime Texte imprimé conseil scientifique Jean Kessler … [et al.]. Paris : R. Laffont, 2002, 1508 p. (Bouquins)

1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

 Issu d’une scission au sein du Groupe Islamique Armé (GIA) en date du16 septembre 1998, le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) change officiellement de nom le 24 janvier 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Comment s’est opérée cette mutation et que signifie t-elle ?

1- Les mouvements précédents.

a– Le GIA est une organisation armée dont le but est de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique . Il se lance dans une lutte armée violente en 1992 après l’arrêt du processus électoral qui devait assurer la victoire du FIS. Le premier dirigeant ou émir fut Abou Abd Ahmed et le dernier sera Chaâbane Younès dit Lyès tué en décembre 2004.

La transformation du GIA en GSPC résulte de fortes tensions internes entre factions rivales opposées sur des questions doctrinales : par exemple, faut-il punir l’ensemble du peuple algérien de ne pas approuver le projet islamiste? C’était la position de l’émir national du GIA Antar Zouabri [1996-2002] qui justifie ainsi les massacres de la population civile. L’évolution du contexte joua également un grand rôle : le succès de l’action anti-terroriste de l’État algérien en infiltrant les maquis poussa ces derniers à s’entredéchirer. Par ailleurs, la branche armée du FIS, l’AIS, appelle à la trêve en octobre 1997.

b– Aussi, est-il logique que l’acte de naissance du GSPC le 16 septembre 1998 soit sous forme d’un communiqué intitulé « communiqué de l’unification ». Le premier émir sera Hassab Hattab1, ancien émir du GIA en Kabylie. L’objectif est d’unifier les divers groupes d’islamistes algériens de la mouvance salafiste jihadiste et de donner au mouvement une ligne d’action claire. Les musulmans doivent être sensibilisés par la prédication au devoir de jihad , le régime en place qualifié de « renégat » doit être combattu pour être remplacé par le règne de la loi islamique. Au-delà de la lutte armée en Algérie, une dimension internationale apparaît avec la volonté de combattre des idées étrangères impies comme la laïcité, la démocratie, le communisme, la franc-maçonnerie etc. Dès la naissance se dessine cette volonté de se placer dans le sillage de Ben Laden défini le 23 février 1998 comme un « jihad contre les Juifs et les croisés », mais pendant plusieurs années le champ d’action du GSPC se cantonnera à la Kabylie

 Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak lancée par le Président Bush qui vont relancer la question lancinante chez les terroristes algériens : faut-il se contenter de la lutte sur le seul sol algérien, y compris avec quelques essais au sud contre l’État et les intérêts étrangers, ou faut-il étendre l’action à l’étranger. C’est cette dernière posture qui l’emportera à partir de l’été 2003 avec l’homme qui ne cessait de monter dans la hiérarchie, Abdelmalek Droukdel. Les problématiques régionales (au sens du Maghreb) voire internationales vont progressivement l’emporter sur les seules problématiques nationales algériennes au fil des communiqués du GSPC.

Ce sont les trois grands jihad, afghan [contre les Soviétiques dans les années 80], tchétchène et irakien qui ont crée l’opportunité et les moyens au GSPC de devenir AQMI. 

2- Ce changement d’horizon, qui mènera à la création d’AQMI, s’est opéré en trois étapes :

  • afin d’entrer en contact avec les réseaux d’Al-Qaïda, le GSPC va se rapprocher des combattants arabes du jihad tchétchène qui serviront d’intermédiaires. Dans les années 90, les luttes pour l'indépendance de la Tchétchénie mêlent des islamo-nationalistes et des jihadistes venus de divers pays musulmans dont ceux du Maghreb. La Tchétchénie sert alors de relais pour les premiers guerriers algériens partis en Afghanistan dans les années 80 lutter contre les Soviétiques. Ces Algériens que l'on surnomme désormais les « Afghans 2», soit retournent au pays, désœuvrés, entrainent derrière eux des jeunes sans travail et sans idéal, et entrent en guérilla, soit, poursuivent leur jihad en Tchétchénie. Le leader de ces « Arabes » en Tchétchénie, Abou Hafs est un homme clef à contacter : membre du Conseil militaire des Moudjahidines locaux et du premier cercle d'Al-Qaïda. Les bonnes relations entre les deux émirs, Abdelwadoud d'Algérie et Abou Hafs en Tchétchénie créèrent un premier rapprochement.
  • Le GSPC se met au service de la branche irakienne d'Al-Qaïda afin, à la fois de bénéficier de son prestige, de son savoir-faire, et pour signifier une volonté de se placer dans un jihad mondialisé. Là encore, ce sont des « Afghans » algériens passés directement du front afghan, ou plus précisément du Waziristan pakistanais, zone tribale refuge pour le jihadistes, au théâtre irakien (province d'Al-Anbar le long de l'Euphrate).Le contact établi avec Al-Zarqawi émir «d'Al-Qaïda au Pays des deux Fleuves » va déclencher un long processus qui aboutira à l'allégeance des jihadistes algériens à Al-Qaïda. Le demande est formulée dès septembre 2005 mais n'aboutira qu'en septembre 20063, pour n'être rendue publique que le 24 janvier 2007. Pendant ce temps, le GSPC doit faire ses preuves, pour cela, il recrute et entraine des candidats au jihad pour le compte des « frères irakiens ».
  • Ce fut le travail d'Abou Moussab Abdelwadoud [nom de guerre de Droukdel], de fédérer tous les groupes salafistes jihadistes alégriens derrière un nouveau projet commun, purement « qaïdiste », où l'objectif du combat n'est plus la seule instauration d'un État islamique en Algérie, mais l'union de l' « Oumma », de toute la communauté mondiale musulmane en en seul État.. La cible première du jihad devient l' « ennemi lointain », à savoir l'occident. Les actions vont localement s'orienter vers l' « extérieur », c'est-à-dire, hors peuple algérien: contre la présence étrangère au Sahel : entreprises, rallyes, touristes.., en tentant d'isoler le pouvoir algérien de la population civile (un pouvoir montré comme suppôt de l'étranger agissant contre les intérêts du peuple).

Ainsi donc, ce n'est pas Al-Qaïda qui a cherché à recruter et à convaincre les jihadistes algériens, au contraire, la demande et l'effort pour y parvenir viennent entièrement d'eux. Cela permet une nouvelle légitimité, un nouveau prestige pour une organisation qui s'étiolait face à un certain succès de la répression ou de la politique de réconciliation. L'action consistant à viser les populations et l'État algérien ne suscitait plus assez de vocations. Il fallait changer, il fallait s'étendre, notamment la « 9e région » du GSPC dont dépendait déjà le Sahel, était à court d'appui logistique et de financement. Du côté Ben Laden, c'était l'occasion d'avoir une influence sur cette partie du monde musulman où elle était jusque là absente.

3- Ce qui change avec cette nouvelle appellation à partir de 2007 .

a- La nouvelle appellation, en premier, témoigne d'un choix déjà bien orienté. Si en français, l'abréviation usuelle d'AQMI est admise pour « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » [ à l'identique en anglais avec AQIM pour « Al-Qaeda in the Islamic Maghreb »], elle ne rend que très imparfaitement l'expression arabe : « Tanzim Al-Qâ'ida bi-Bilâd Al-Maghrib Al–Islâmi », littéralement : « Organisation d  'Al-Qaïda au Pays du Maghreb islamique », une abréviation fidèle à l'expression originale serait OAQPMI . Cette nouvelle appellation est réfléchie, discutée et donnée « sur ordre de ben Laden » affirme le communiqué de 2007. 

L'expression arabe appelle quelques commentaires significatifs. Maghreb ici désigne un seul espace au-delà du découpage en États issus de la période coloniale et considérés comme une anomalie par les jihadistes. Cette unité maghrébine est justifiée par le glorieux passé de la dynastie almohade qui dominait l'espace Espagne – Maghreb aux XIIe et XIIIe siècles. La Giralda de Séville (minaret de 1184) n'est-elle de même style et de même époque que la Tour Hassan de Rabat ou la Koutoubia de Marrakech ?

Cette nouvelle branche d'Al-Qaïda est ainsi la quatrième du groupe après celles d'Arabie, d'Irak et d'Afghanistan. 

b- Un des enjeux est alors l'unité, tant organisationnelle que territoriale 

  • la nouveauté pousse à l'unification des différents groupes salafistes jihadistes du grand Maghreb, et ce malgré les vieilles réticences des Algériens à l'égard des autres, Marocains notamment. En fait, le terrain d'entente avait été préparé par ce travail mené en commun en faveur du jihad irakien depuis 2004. Les divers mouvements ont donc accepté de se mettre sous la houlette du GSPC algérien, le groupe le mieux préparé pour entrer en allégeance au mouvement de Ben Laden. Ainsi, dans la nouvelle AQMI, se retrouvent, outre le GSPC qui en constitue le noyau, le GICM4 marocain, le GICL libyen, le GICT Tunisien ainsi que de petits groupes issus des pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie). Il faut donc bien comprendre qu' AQMI n'est pas la simple continuation du GSPC algérien sous un nouveau nom.
  • C'est désormais l'umma musulmane (l'ensemble formé par les fidèles musulmans) qui compte et non le morcellement en États, en pseudo-nations opposées entre elles, Algérie, Mauritanie, Maroc etc. Les frontières nationales, reliquat colonial, ne comptent plus. Ce grand espace Maghreb Sahel est censé devoir pour toujours être musulman à l'exclusion de toutes autres religions. Le nouveau discours rappelle à tout musulman son devoir de jihad et d'unité dans le combat.5 L'objectif politique est clair, il s'agit de recréer un « califat » qui aurait à terme autorité sur tous les musulmans. Cependant, nous devons considérer cela comme relevant plus d'une rhétorique incantatoire que d'une réalité opérationnelle immédiate, mais , on retrouve toujours ce souci de justifier théologiquement par le Coran. Cet État islamique escompté ne peut s'obtenir par les urnes (comme l'avait cru le FIS en Algérie ou d'autres islamistes dans certains États musulmans) mais par les armes, par le jihad seul. De ce point de vue, il y a un glissement doctrinal, du seul salafisme au seul jihadisme, doctrine de Ben Laden.

c- La nouvelle organisation comporte un commandement commun, situé en Kabylie avec Droukdel, sur tout cet espace lui-même divisé en cinq régions militaires. Celle qui couvre le sud algérien et le sahel a gardé l'ancien nom de « neuvième »sous le commandement de Yahia Djouadi alias Yahia Abou Amar Etiarti dit l’« Emir du Sahara »6. En panne d'influence tant en Afrique du Nord qu'en Europe, AQMI donne la priorité à sa branche saharienne.

Ce sont de petits effectifs, très mobiles, qui sillonnent la bande sahélienne. Sur un total qui ne doit guère dépassé un millier d'hommes, mis à part quelques dizaines de Mauritaniens, de Libyens, encore moins de Marocains, de Nigériens et de Maliens, l'essentiel des combattants est issu du GSPC d'Algérie.

Les hommes sont réunis en petites unités de base, les katiba (nom issu des compagnies légères de l'armée de Libération Nationale algérienne) de l'ordre d'une centaine de combattants, ou de sections [seriya] d'une trentaine seulement.

Ces katiba sont réparties sous deux commandements (deux brigades) : à l'ouest du Sahel7 avec Mokhtar Belmokhtar ( Mauritanie, sud Algérie), et à l'est8 avec Abou Zeid du nord Mali au sud tunisien.

Les « cultures » sont un peu différentes, par exemple Abou Zeid, en pur jihadiste, n'hésite pas à exécuter ses otages, alors que Belmoktar finit par les libérer (les 2 humanitaires espagnols en août 2010).

  • Mokhtar Belmoktar est un ancien d'Afghanistan, toujours nomade malgré sa richesse accumulée depuis de nombreuses années, c'est un homme indépendant de la hiérarchie mais indispensable. Aux attentats-suicides du nord ( Kabylie) il préfère le contrôle (très « juteux ») des divers trafics du sahel, des armes, véhicules, cigarettes, drogues, migrations humaines, braquage, enlèvements etc. Avec cet argent c'est lui qui alimente l'ensemble en armées et véhicules.
  • Abou Zeid, lui n'a jamais occupé de responsabilité au sein du GSPC, il a connu ces derniers temps une ascension fulgurante. C'est un peu l'équivalent de Al-Zarqaoui d'Irak, un homme très déterminé, brutal, le plus idéologisé du groupe, le plus représentatif d'Al-Qaïda. L'ex-otage français qui lui a parlé, Pierre Camatte, le décrit comme « petit, maigrichon, qui ne dégage rien physiquement, mais qui est très respecté par son entourage ». « Il veut absolument appliquer la charia à tout, y compris aux otages, il accepte de négocier mais avec des règles conformes à la charia, avec des intermédiaires qu'il juge être de bons musulmans. Il comprend le français mais refuse de parler la langue du colonisateur ».
  • Les deux hommes sont-ils rivaux ? Les experts semblent être partagés sur ce sujet important pour l'avenir de la direction Aqmi Sahara. Si leur tempérament en effet les oppose, il semble qu'ils fassent tous les deux mois un communiqué commun de situation. Ils se connaissent bien, sont de la même génération, sont mariés avec des épouses issues de grandes familles touareg.

En tout cas, cette branche saharienne a du mal à contacter Aqmi central (dirigé par Abdelmalek Droukdel) qui se trouve encerclé en Kabylie par l'armée algérienne. Cette dernière, aidée par la population kabyle qui ne supporte plus les exactions des terroristes, lamine sérieusement les forces jihadistes dans cette région. C'est peut-être ce qui a incité les preneurs d'otages d'Arlit à proposer à la France de négocier directement avec Ben Laden. La chaîne de commandement est actuellement très perturbée, car le siège central d'Aqmi, assiégé, dépend financièrement des recettes de sa branche saharienne, de plus, Izza Rezki, le financier d'Aqmi vient d'être tué.

Ainsi, dans ces conditions, l'on comprend l'activisme un peu brouillon et concurrentiel des deux brigades sahariennes, pratiquement autonomes.

Ces brigades sud recrutent localement dans cet espace sahélien où sévit sécheresse et pauvreté, mais le critère religieux jihadiste fait de plus en plus de place au critère mafieux. Des ouvertures sont actuellement tentées en direction du Front Polisario au Sahara Occidental (volonté d'accès à l'Atlantique?) L'encadrement demeure pour l'essentiel algérien. On retrouve certains émirs « historiques », qui n'hésitent pas à se donner des pseudos prestigieux : Yahia Djaoudi se fait appelé Abou Ammar ( souvenir de Yasser Arafat).

Avec cette «  internationalisation », la cible change, le combat glisse de l'ennemi intérieur ou proche à un ennemi lointain, extérieur, à savoir les intérêts occidentaux dans un espace considéré comme totalement musulman. Depuis cet été, Aqmi menace directement la France, l'ennemi français lui a été désigné par le commandement central d'Al-Qaïda. La France, ex-puissance colonisatrice, active dans le combat en Afghanistan, pays laïc qui légifère ces temps-ci contre certaines pratiques musulmanes, est ainsi la cible idéale pour la nouvelle organisation, Al-Qaïda centrale se réservant, si l'on peut dire, le cas américain.

 Le mode opérationnel change également avec l'usage de tactiques importées du jihad irakien9 comme les attentats à l'explosif soit à l'aide de véhicules piégés soit par le biais de « kamikazes », ou plutôt,d'attentats-suicides, de candidats au martyre pour employer une expression plus adaptée.10

Conclusion .

AQMI est donc issue des mouvements radicaux de contestation du pouvoir en place en Algérie au début des années 90. Du GIA encore islamiste, nous sommes passés progressivement avec le GSPC et AQMI, à un mouvement d'une autre nature, le salafisme jihadiste. L'opinion commune, incitée en cela par les médias, utilise abusivement l'expression « islamisme » comme un terme générique englobant tout ce qu'une posture démocratique et laïque se doit de rejeter et de fustiger. Cette attitude facile n'aide pas à la compréhension des spécificités des deux mouvements maintenant bien distincts, les islamistes d'un côté, comme l'ancien FIS d'Algérie, le Hamas de Palestine, les Frères Musulmans des pays arabes, l'AKP en Turquie..et les salafiste jihadistes de l'autre, dont la figure emblématique est Al Qaïda et maintenant Aqmi au Sahel.

Les islamistes sont d'abord des politiques qui ont une visée sur la société certes, mais surtout sur l'État, leur objectif est la conquête et l'exercice du pouvoir. Ils ont un programme politique et participent au jeu politique de leur pays. Le salafisme-jihadiste est un mouvement radical transnational qui privilégie le jihad au détriment de la problématique de l'État. Le discours sur la restauration du califat est plus incantatoire qu'opérationnel, et d'ailleurs le califat n'a jamais été le lieu du pouvoir politique. C'est l'action individuelle qui est ici recherchée dans un jihad perçu comme un devoir individuel et permanent pouvant conduire au martyre.

Avec Ben Laden ou AQMI, il n'y a donc rien de global à négocier [les petites négociations ponctuelles lors de prise d’otages sont d’un autre autre ordre, elles sont ponctuelles et souhaitées dans un besoin concret de financement].

Certes, concrètement su place au Sahel, toutes les branches d'AQMI ne relèvent pas de cette seule conception, des groupes comme celui de Belmoktar sont très impliqués dans les différents trafics présents dans ces vastes espaces non contrôlés. Notre distinction entre islamistes et salafistes jihadistes n'en est pas pour autant moins pertinente pour appréhender ce nouvel ennemi qui menace nos compatriotes et nos intérêts dans cette partie du monde.

[récemment, Belmoktar a été évincé de son commandement d’une Katiba d’Aqmi en raison de désaccord avec la direction générale en Algérie et de sa gros grande indépendance , mais depuis la mi décembre 2012, il a reconstitué autour de lui une nouvelle Katiba, peut-être constituée d’éléments autres, venus en partie de Libye et d’Egypte  comme le laisse entendre la prise d’otage de janvier 2013 à In Amenas en Algérie. Il y a là de sa part, entre autres, une volonté de rebondir comme acteur important dans le jihad régional.]

Christian BERNARD

1Cet ancien officier des forces spéciales prend le maquis suite au coup d'État de l'armée algérienne en janvier 1992. de 93 à 96 il est membre du GIA puis participe à la fondation du GSPC. Il en démissionne en 2004, condamne les attentats suicides d'avril 2007. Il accepte la politique de réconciliation nationale du Président Bouteflika et se rend aux autorités en septembre 2007. Il est depuis en prison.

2Ces « Afghans », un millier de jeunes hommes environ, ont commencé leur parcours en 1986 dans un pays qui ne propose rien à sa jeunesse. Partis pour le petit pèlerinage à la Mecque, pris en main par la Ligue Islamique Mondiale et financés par l'Arabie, ils se retrouveront dans un camp d'entrainement à Peshawar et pour certains dans les montagnes afghanes. Ce prestige et le fait d'avoir raison en refusant un système électoral (arrêt des élections en 92) leur confèrent une grande aura auprès de la jeunesse.

3Communiqué du GSPC le 13 septembre 2006 « Grâce à la seule bénédiction d'Allah et après des tractations et des discussions intenses qui ont duré près d'un an, nous sommes heureux d'annoncer à la nation musulmane et à nos frères musulmans à l'est et à l'ouest, la grande nouvelle que les Moudjahidines ont tant attendue, une nouvelle qui réjouira les Musulmans et attristera les mécréants et leurs suppôts parmi les renégats, c'est la nouvelle du ralliement du Groupe salafistes pour la Prédication et le Combat à l'Organisation d'Al-Qaïda pour le jihad. Nous avons tous prêté allégeance, aussi bien les chefs que les soldats, au cheikh Moudjahid et à l'homme pieux, Abou Abdallah Oussama Ben Laden, qu'Allah le protège. »

4Le GICM ou Groupe Islamique Combattant Marocain est soupçonné d'être à l'origine des attentats de Casablanca en mai 2003 et de Madrid en mars 2004. Son leader, Abdelkrim al-Medjati s'est proclamé émir pour le Maghreb et l'Europe . Le mouvement recrute en partie en France où un procès a été intenté en 2007 contre 8 militants présumés. Le 11 juillet ils ont été condamnés à des peines de prisons sans que l'on puisse prouver leur implication dans l'attentat de Casablanca. Ces prévenus avaient été soutenus par des partis de gauche [PCF,LDH et MRAD] le 12 mai 2007.

5« Il était indispensable que l'ancienne appellation de notre groupe cède la place à une nouvelle appellation qui montre la véracité de cette unification et la force de notre solidarité » Communiqué du GSPC en date du 24 janvier 2007.

6Peu connu, de plus en plus le véritable émir du Sahara est Abou Zeid, mais ce dernier, qui se fait appelé Cheikh (le maître, le sage, signe de son ascension rapide dans la hiérarchie) n'en a pas encore le titre.

7En décembre 2007, assassinat de 4 touristes français, l'attentat raté à Nouakchoot en août 2009 contre les locaux de l'ambassade de France.

8Mort d'un otage britannique en mai 2009, du français Michel Germaneau en juillet 2010. On ne sait pas ci ce dernier est mort assassiné ou suite à sa maladie, contrairement à l'otage anglais qui lui est assassiné sur ordre d'Al-Qaïda central. Ce sont les otages d'Arlit à l'automne 2010

9Ce jihad irakien est une véritable matrice, les méthodes expérimentées ici sont également en usage de nos jours en Afghanistan.

10C'est ce nouveau mode opératoire qui est mis en œuvre dans les attentas de Casablanca et d'Alger dès le printemps 2007.

 

Lors de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la présence de l’islam en France est extrêmement marginale, on estime à environ 10 000 le nombre des musulmans sur le sol métropolitain. Si Aristide Briand évoque « l’Église israélite » il n’évoque pas « l’Église islamique ». L’islam n’est donc pas pris en considération, tout comme l’ignorait

le Concordat de 1801 qui ne reconnaissait que quatre cultes – catholique, réformé, luthérien et israélite [1808]. La loi de 1905 avait prévu [art.43] d’organiser cette séparation dans les départements de l’Algérie française. En fait, il n’en fut rien pour l’islam, et de mesure d’exception en mesure d’exception, cela perdura jusqu’à l’indépendance en 1962.

L’État  français ainsi que la grande majorité des colons sur place ne souhaitaient pas que les « indigènes musulmans » [4,7 millions en 1907] puissent accéder à la citoyenneté française [à la différence des juifs avec le décret Crémieux de 1870], aussi le statut personnel régi par le droit musulman fut-il maintenu. De même, le culte musulman continua d’être régi par le droit islamique.

C’est contre cette double discrimination que  tenta de lutter l’Émir Khaled KADER, l’un des petits-fils du grand Abd el-KADER. Considéré comme le premier nationaliste algérien, il demanda d’abord à la France la citoyenneté française pour les « indigènes » en contrepartie de l’obligation de la conscription militaire [1912], puis ensuite, l’application de la laïcité au profit des mêmes. Cette dernière demande est exposée dans un courrier adressé au Président du Conseil d’alors, Édouard HERRIOT. Ce dernier porteur du projet novateur de construction de  la Grande Mosquée à Paris aurait pu être sensible à cette demande. Mais non, la France laïque en métropole préfère continuer à subventionner l’islam en Algérie afin de mieux le contrôler. Le regard de la République Française sur l’islam est donc une affaire de longue date.

Document : Lettre de l’émir Khaled au président Herriot (3 juillet 1924).

« Monsieur le Président,

Les musulmans algériens voient en votre avènement au pouvoir un heureux présage, une ère nouvelle pour leur entrée dans la voie de l’émancipation. En ma qualité d’un des plus simples défenseurs de la cause des indigènes de l’Algérie, exilé pour avoir pris ouvertement la défense de leurs intérêts vitaux, j’ai l’honneur de soumettre au nouveau chef du gouvernement français le programme de nos revendications primordiales :

  1. représentation au parlement, à proportion égale avec les européens algériens ;
  2. suppression pleine et entière des lois et mesures d’exception, des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple du droit commun ;
  3. mêmes charges et mêmes droits que les français en ce qui concerne le service militaire ;
  4. accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires, sans autre distinction que le mérite et les capacités personnelles ;
  5. application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction obligatoire, avec liberté de l’enseignement ;
  6. liberté de presse et d’association ;
  7. application au culte musulman de la loi de la séparation des cultes de l’Etat ;
  8. amnistie générale ;
  9. application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ;
  10. liberté absolue pour les indigènes de toute catégorie de se rendre en France.

Ne se trouvant pas en contradiction avec le programme libéral de votre ministère et de votre parti, nous avons le ferme espoir que nos légitimes desiderata, ci-dessus exprimé, seront pris en haute considération.

Veuillez agréer…

E. Khaled, en exil .

Document cité dans Claude Collot et Jean-Robert Henry, Le mouvement national algérien, textes de 1912-1954, L’Harmattan, 347 p.1978, p.32

Ce mémorandum de dix revendications ne concerne pas le seul domaine religieux, mais l’ensemble de la situation des Indigènes algériens .Dans la réalité comme dans l’enseignement de la discipline historique, les registres sont intimement mêlés, le fait religieux existe rarement à l’état brut et pur, il n’est, comme ici, qu’un élément parmi d’autres de l’activité humaine. Nous proposons quelques rappels de connaissances pour étayer la réflexion.

  1. Qui est l’émir 1Khaled ?

L’émir Khaled (1875-1936) est un petit fils du fameux émir Abd el-Kader (1808-1883) qui résista militairement à l’occupation française en Algérie jusqu’à sa reddition en 1847.

Ab el-Kader fut à la fois un grand mystique musulman, un chef nationaliste, et à la fin de sa vie un fidèle allié de la France dans son exil à Damas. Khaled, l’un de ses petits fils, est lui aussi un fervent musulman qui lutte pour une meilleure et plus juste intégration de l’Algérie à la France. Fier de sa culture et de ses origines, engagé volontaire dans les goumiers du colonel du Jonchay, il se battit avec bravoure durant la première guerre mondiale, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1924, lorsqu’il rédige cette lettre au président du conseil Édouard Herriot, il a déjà derrière lui une expérience politique assez revendicatrice à l’égard de la France. Un des rares élus musulmans au conseil municipal d’Alger, Khaled est l’un des premiers à oser revendiquer un meilleur traitement pour les musulmans d’Algérie. Président de la « Fraternité algérienne », il considère l’inertie française depuis 1918 à l’égard de l’Algérie comme un affront aux algériens morts pour la patrie. Ses propos fort mal considérés par l’administration française lui valurent d’être exilé en Égypte en juillet 1923. Le succès électoral du Cartel des gauches en mars 1924 contre le Bloc National lui permet de rentrer à Paris. C’est ici dans ce contexte, qu’il adresse une requête pleine d’espoir au nouveau chef de gouvernement. La mention « en exil » qui suit sa signature, est là pour rappeler à Herriot l’action injuste du précédent gouvernement.

  1. Quelle est la situation de l’Algérie en 1924 ?

Progressivement conquise à partir de 1830, l’Algérie devint un territoire français, d’abord géré par l’armée puis directement par le pouvoir politique. Devenue colonie de peuplement, les colons européens furent dans la pratique toujours favorisés au détriment des indigènes. Toute politique en faveur des indigènes fut combattue par le lobby colonial.

L’essentiel du cadre législatif et réglementaire qui régit l’Algérie en 1924 remonte aux débuts de la IIIe République. Depuis 1881, l’Algérie est découpée en trois départements plus les territoires sahariens, un code de l’indigénat régit la vie des indigènes musulmans qui, sauf exceptions, n’accèdent pas à la citoyenneté française réservée aux colons et aux Juifs ( décret Crémieux). Les indigènes sont soumis à toutes sortes de régimes spéciaux, tant pour la justice que pour l’armée ou l’école. Si Clemenceau osa remercier les Algériens pour leur glorieuse contribution à la grande guerre, les concessions faites en 1919 à l’Algérie restèrent pour la plupart lettre morte. L’émir Khaled a toujours refusé la citoyenneté française car cette naturalisation exigeait pour tout indigène de renoncer à son statut personnel, c’est-à-dire à la loi islamique, ce qui revenait, dans l’esprit de l’islam, à apostasier. La République obligeait à choisir entre une vie selon les préceptes de l’islam et la citoyenneté française. Le procédé de naturalisation de l’époque pose nettement le problème du rapport islam- pouvoir politique non-musulman, la question de savoir si l’on peut être à la fois pleinement français et pleinement musulman2. Les naturalisés sont relativement peu nombreux, ce sont surtout des petits fonctionnaires. De 1919 à 1925, on n’enregistre que 585 cas, soit une moyenne de 83 par an. Cette situation de sujétion, d’apparente incompatibilité entre l’islam et la République française n’est pas oubliée de nos jours où le voile islamique est visé3. Les indigènes de religion musulmane sont donc considérés comme français, plus précisément «  sujets français », n’étant pas citoyens, la plupart des fonctions d’autorité leur étaient interdites. La loi de 1905 de séparation des religions et de l’État n’est pas appliquée, l’islam est encadré, en Algérie, l’attitude coloniale prévaut sur l’attitude républicaine.

  1. Pourquoi une lettre à Édouard Herriot ?

Adversaire du Bloc national qui règne sur la France victorieuse d’après 1918, E. Herriot reconstitue le parti radical dès 1922, et propose aux socialistes la constitution d’un cartel électoral pour remporter les élections de 1924. Malgré une absence de programme précis, le Cartel remporta ces élections, le Président de la république, acculé à démissionné fut remplacé par le radical Gaston Doumergue qui nomma E. Herriot Président du Conseil, c’est à dire chef du gouvernement le 15 juin 1924. La lettre de l’émir Khaled du 3 juillet, se situe donc dans ce contexte d’installation du nouveau gouvernement. E. Herriot souhaite prendre le contre-pied de la politique de droite du Bloc national précédant en proposant :

  • un projet de loi d’amnistie, conçu comme un acte réparateur à l’encontre des mesures antirépublicaines du Bloc. L’émir exilé en 1923 porte donc tous ses espoirs sur ce gouvernement.
  • Un respect des lois sociales
  • Une politique extérieure en lien avec l’esprit de la SDN. Or, l’émir rédigea une lettre au Président Wilson..
  • Après la mise en veille des lois de séparation de 1905, un retour à une politique de laïcité pour l’ensemble du territoire français, y compris l’Alsace Lorraine toujours concordataire.

Par ailleurs, E. Herriot est connu pour s’être déjà intéressé à la question de l’islam au sortir de la grande guerre en rédigeant un rapport qui est à l’origine de la loi du 19 août 1920 qui accorde un crédit de 500 000 Francs à la Société des Habous et Lieux saints de l’Islam fondée en 1917.

Ainsi donc, Édouard Herriot apparaît-il à l’émir Khaled comme l’homme politique français capable de faire appliquer la loi de 1905 à l’Algérie.

  1. Pourquoi demander l’application de la laïcité en Algérie ?

Revendiquer l’application au culte musulman de la loi de séparation des cultes de l’État peut étonner dans les propos de l’émir Khaled, alors que l’Église catholique n’est pas encore bien remise de cette loi. L’islam à cette époque serait-il plus demandeur de laïcité que le christianisme ? Avant d’analyser les motivations de cette demande, il nous faut au préalable rappeler pourquoi la république française, laïque dans ses fondements et dans ses pratiques métropolitaines, ne l’est pas en Algérie.

Au début de la conquête de l’Algérie, le regard porté sur l’islam est fait d’idées vieillottes . de Bourmont croyait prendre sa revanche sur les croisades et le secrétaire de Bugeaud, Louis Veuillot, déclarait que « les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français, et ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens »4. Très tôt cependant, les Français comprirent que toute tentative missionnaire de conversion était vouée à l’échec, mais ils n’en conservèrent pas moins une certaine méfiance à l’égard d’une religion qui était celle des vaincus. N’était-ce pas au nom de l’islam que des révoltes furent menées depuis Abd el-Khader ? C’est donc pense t-on, une religion qu’il faut encadrer, contrôler, aussi n’est-il pas question de la laisser libre d’agir dans le cadre d’une séparation religion-Etat. Le décret d’application de 1907 de mise en œuvre de la loi de séparation de 1905, ne sera jamais appliqué.

En Algérie, le ministère de la justice et des cultes gère directement le personnel cultuel qui est choisi, nommé, payé, contrôlé. Les critères ne sont pas forcément ceux de la compétence religieuse mais ceux de la docilité à l’égard de la France. Les postes de muftis ou d’imams sont souvent accordés comme des récompenses financières à ceux qui avaient bien servi la patrie durant la grande guerre. Ce personnel placé dans le cadre d’un service civil, est sommé de prêchée «  la soumission au destin voulu par la Providence et l’obéissance au gouvernement général, aux caïds et aux colons » Un imam déclare à ses fidèles : «  Si Dieu nous les a envoyés pour nos péchés, il nous en délivrera quand il le jugera bon. En attendant, il faut accepter le sort qui nous est fait. Toutes les péripéties du malheur d’aujourd’hui ? « Mektoub 5», c’était écrit ! »6.

Un administrateur français sur place cumule significativement deux fonctions avec le titre de Secrétaire général des Affaires Indigènes et de la Police Générale. L’idée est claire, l’islam peut être la source de désordre !

La République s’appuie également sur les chefs de confréries religieuses, jadis alliés d’Abd el-Khader, mais depuis «  neutralisés, retournés ». L’État laissera se développer un islam populaire avec des processions colorées,7 le culte des marabouts, ces saints populaires guérisseurs. Les musulmans réformateurs opposés à cette politique, comme A. Ben Badis8 qui mène campagne contre l’islam populaire des confréries et les marabouts alliés au pouvoir colonial, sont interdits de prêche. La République française intervient donc directement dans les affaires du culte musulman.

Dans un tel contexte, revendiquer l’application de la loi de séparation c’est pour l’émir Khaled et de nombreux oulémas qui le soutiennent, une demande de liberté, un rejet du contrôle colonial, la possibilité pour l’islam d’Algérie de s’organiser soi-même. Il ne faudrait pas en déduire que l’islam en général est favorable à la philosophie laïque française. Dans la mesure où le pouvoir politique, en l’occurrence ici français, n’est pas musulman, mieux vaut en être séparé.

Derrière cette demande se profile également la question de la liberté d’enseigner, d’apprendre l’arabe considéré comme langue étrangère par la France alors que pour l’islam c’est la clef d’accessibilité à la lecture et compréhension du Coran.

1 De l’arabe amir, chef , d’où le mot français amiral. Titre honorifique donné aux chefs politiques ou militaires arabes

2 « La naturalisation soustrayait donc l’indigène aux lois d’exception mais aussi au droit coranique et de ce fait la naturalisation pouvait être considérée à juste titre comme une forme d’apostasie » Mahfoud Kaddache, la vie politique à Alger de 1919 à 1939, Thèse de doctorat Toulouse 1968 ,Sned, Alger 1970p.21.

3 Belkacem Recham, historien, chargé de cours à l’Université Marc Bloch déclare en plein débat sur le voile, le 22 décembre 2003 sur le site Oumma.com : «  sans doute la loi en gestation dira aux citoyennes musulmanes : il faut renoncer à votre voile pour être admise dans l’école républicaine, comme autrefois, sous le régime de l’indigénat, il était demandé à leurs pères et grands pères de renoncer à leur statut personnel », c’est -à dire, à leur religion, pour accéder à la citoyenneté française ».

4 H. Alleg, La guerre d’Algérie, T.1, p.184 ( l’esprit missionnaire gravait alors sur les armoiries de la ville d’Alger une croix triomphante au-dessus d’un croissant renversé)

5 C’est écrit, c’est ainsi !Ce genre d’attitude favorisait le cliché fataliste de l’islam, en milieu musulman comme chez les orientalistes.

6 H. Alleg, op.cit., p.184.

7 Voir les tableaux impressionnistes de Renoir

8 Pour lui, ces pratiques populaires sont hérétiques, il faut retrouver la pureté originelle du message et éliminer ce contraire au monothéisme. Le discours islamiste actuel redit la même chose.

Christian BERNARD

 

 Ville trois fois sainte, ville disputée par les trois expressions du monothéisme, Jérusalem est au centre des représentations fantasmées du religieux, au centre de maintes tensions géopolitiques.

Cette note de synthèse a pour but de rappeler comment et pourquoi chaque monothéisme la considère comme centrale à sa foi, à son « histoire sainte ».

I- Les grandes périodes de son histoire
 

Le jubilé de 1996 fêté en Israël pour les trois mille ans de l’histoire de Jérusalem ignore ainsi la ville cananéenne pré davidique mise en évidence par les fouilles récentes.

Les premières habitations du IIIe millénaire sont celles d’un modeste village non fortifié abandonné par la suite pendant presque mille ans. Les premières mentions du nom de Jérusalem datent de la première moitié du second millénaire (âge du bronze moyen) dans des textes égyptiens, c’est alors une forteresse parmi d’autres. A l’âge du fer (1200-1000), la ville est occupée par les Jébuséens. Vers l’an 1000, David devenu roi des tribus juives conquiert la ville et crée ainsi une liaison intime entre le site, le peuple juif et leur Dieu.

1- La Jérusalem juive : dix siècles ; de David (1000 av. J.-C.) à la dynastie hérodienne (quelques décennies avant et après J.-C).
C’est alors la capitale politique et spirituelle des Juifs. La présence du Temple attire la foule des pèlerins à chaque fête. Petite ville elle ne pourra résister à la puissance des empires voisins, égyptiens et mésopotamiens. En 587, Nabuchodonosor, roi de Babylone prend Jérusalem et déporte une partie de la population. La conquête Perse avec le roi Cyrus permet le retour et la construction d’un second temple. Si la ville se laisse conquérir par Alexandre le Grand, l’hellénisme qui s’installe au IIe siècle av. J.-C. suscite la révolte des frères Maccabées. La conquête de Jérusalem par le romain Pompée en 63 av.J.-C. ne transforme pas la ville. C’est Hérode, allié de Rome qui va embellir le temple et construire une ville à allure hellénistique, celle que connaîtra Jésus, une ville brillante de 50 à 80 000 habitants , qui attire des milliers de pèlerins juifs de la diaspora méditerranéenne et mésopotamienne (cette dernière étant hors empire romain).

2- La Jérusalem romaine et byzantine : sept siècles.
  Excédés par un climat terroriste de plus en plus tendu, les Romains finissent par assiéger et prendre Jérusalem en 70 de notre ère ; le temple et la ville entière sont rasés, des Juifs déportés. Après avoir réprimé un second soulèvement, l’empereur Hadrien en 135 fait construire une ville romaine avec monuments, temples païens classiques ; Jérusalem perd son nom et devient « Aelia Capitolina ».

  En 326, l’empereur Constantin et sa mère Hélène, adoptent officiellement une nouvelle religion, le christianisme, et entreprennent la christianisation de cette ville romaine qui progressivement retrouve son nom de Jérusalem. Des églises sont construites, dont celle du Saint Sépulcre, des pèlerins chrétiens affluent, la ville retrouve vers le Ve siècle les 80 000 hab. qu’elle avait à l’époque de Jésus.

– En 614, la ville est conquise par les Perses Sassanides, ce qui interrompt les pèlerinages pour quelques années. Si l’empereur byzantin Héraclius arrive à reprendre Jérusalem et a récupérer la relique de la vraie croix, cette Jérusalem byzantine ne retrouvera pas sa gloire passée. Dès 638, elle est aux mains des musulmans qui démarrent leur conquête fulgurante (le prophète Muhammad est mort en 632 !).

 3- La Jérusalem musulmane : treize siècles : de 638 à 1918. Excepté un siècle et demi de présence chrétienne.
  L’époque des Omeyyades (661-750) sera déterminante pour Jérusalem. Sur le mont du temple (Haram el-Shérif pour les musulmans) deux importantes mosquées vont être construites, la « mosquée » du Dôme du Rocher et la mosquée El Aqsa ( la Lointaine), mosquées très importantes encore de nos jours.

  En 1099, Jérusalem est prise aux Fatimides d’Égypte par les croisés de la première croisade et devient la capitale chrétienne du Royaume latin de Jérusalem. Perdue à deux reprises par les chrétiens en 1187 et 1244, elle redevient musulmane milieu XIIIe siècle.

  De 1516 à 1918, Jérusalem est une petite ville de province dans l’immense empire turc ottoman. En 1918, avec l’effondrement de cet empire turc, la ville passe sous administration anglaise avec mandat de la SDN.

            ->  De nos jours, Jérusalem est une ville sainte revendiquée à la fois par des musulmans et par des Juifs. La réinstallation importante de juifs commence en 1917 avec l’autorisation de retour accordée par les Anglais (Lord Balfour) et s’accentue avec la création de l’État d’Israël en 1948.

Depuis le plan de partage de la Palestine par l’ONU en nov. 1917, Juifs et Palestiniens (pour la plupart musulmans) revendiquent la possession de cette ville pour en faire leur capitale politique et spirituelle. Alors que le plan de partage de 47 en faisait une ville au statut international, la première guerre israélo-arabe de 48-49, amena un partage de fait de la ville : la partie ouest conquise par Israël et la partie est demeurant arabe. En 1967, le succès israélien de la guerre dite des six jours, leur permis d’occuper toute la ville. C’est donc cette partie est de la ville qui est considérée comme territoire occupé. En 1980, Israël proclame Jérusalem réunifiée capitale de l’État hébreu.

Les négociations actuelles entre Israël et les Palestiniens achoppent sur le problème du statut de la ville. Aucun des deux États, juif et palestinien, ne peut se concevoir sans Jérusalem comme capitale.

 Ville des conquêtes et des gloires, des morts et des larmes, des inculturations historiques et des imaginaires des civilisations, Jérusalem n’en finit pas de faire parler d’elle.

II- Jérusalem, ville sainte du JudaÏsme
 

Yerouchalayim, Jérusalem en hébreu, la ville sainte des Juifs, est désignée dans la Bible par de nombreuses expressions fortes comme « Cité de la Vérité » (Za VIII-3), « Cité de la joie » (Is XXII,2), « Cité de la Fidélité » (Is I-26), « Lion de Dieu » (Is XXIX, 1), « Cité de David » (2S V-9), « Cité de Dieu » (Ps LXXXVII,2). Cette prolifération de noms à elle seule souligne l’importance que le judaïsme attache à ce lieu.

1. Ce lien étroit entre la ville de Jérusalem et la religion juive remonte à 3000 ans avec le choix du roi David d’y installer sa capitale. L’acte fondateur de la sainteté de Jérusalem pour les Juifs est double. Vers l’an 1000 av.J.-C., le roi David obéissant à Gad, prophète de Dieu, fait dresser un autel au sommet d’une colline qui est l’actuel mont du Temple, mais qui se trouvait alors hors des murs et au nord de la petite ville de Jérusalem. Le deuxième livre de Samuel nous rappelle les circonstances de cet acte fondateur : 2S XXIV-18-25  » David construisit là un autel à Yahvé et il offrit des holocaustes et des sacrifices de communion. Alors Yahvé eut pitié du pays et le fléau s’écarta d’Israël.  » (Ce fléau était la peste envoyée par Dieu pour punir David d’avoir osé dénombrer le peuple). Désormais ce lieu du sacrifice devient le lieu de la présence de Dieu ; c’est ce qu’affirme ce passage du livre Deutéronome : Dt XVI 2 : « Tu immoleras pour Yahvé ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter son Nom »             ( l’expression son Nom est une manière de désigner Dieu lui-même).

Ainsi, dès avant la construction du premier temple par son fils Salomon vers 967 av. J.-C., Dieu décide t-il d’habiter Jérusalem et d’accorder sa protection à la terre et au peuple juifs. Jérusalem devient ainsi ville sainte. Les Juifs de l’antiquité bâtirent consécutivement deux temples pour honorer cette présence de Dieu. Le premier, de loin le plus beau, selon la tradition,  faute d’être le plus grand, un édifice de plan rectangulaire de 50 m sur 25 m, de style cananéen ambiant, fut construit sous Salomon (vers 960) et détruit par le roi de Babylone, Nabuchodonosor en 587.

En 515, de retour d’exil, les Juifs sous la direction de leur roi Zorobabel, construisirent un second temple à l’emplacement du premier. Ce second temple, plus modeste, d’inspiration babylonienne, plusieurs fois profané et purifié pour retrouver sa fonction de culte, fut agrandi par le roi Hérode le Grand selon les modèles gréco-romains de son temps (Hérode meurt en 4 av.J.-C.). C’est ce Temple flambant neuf que fréquenta Jésus. Cette immense construction fut entièrement détruite (accidentellement) par les Romains lors des deux révoltes juives de 70 et de 135 ap. J.-C. Pendant tout ce millénaire, les Juifs se démarquèrent des autres peuples par leur monothéisme : à un seul Dieu devait correspondre un seul Temple : celui de Jérusalem. Plusieurs fois par an, tous les Juifs venaient, parfois de loin, pour présenter leurs offrandes d’animaux et leurs prières lors des grandes fêtes.

Depuis la destruction de leur sanctuaire, les Juifs certes ne pratiquent plus lde sacrifice d’animaux, mais considèrent toujours comme sacré l’emplacement où se trouvait le Temple. Leur possibilité d’accéder à ces lieux a beaucoup varié au cours de l’histoire. De la destruction totale en 135 à l’arrivée des Arabes en 638, pendant cinq siècles de présence romaine, païenne au début puis chrétienne, les Juifs sont interdits de séjours .Depuis le VIIe siècle, la région de Jérusalem, sous obédience musulmane, est toujours accessible aux Juifs, sauf la période de domination chrétienne lors des croisades (1099-1187).

Après la guerre dite d’indépendance (1948-49) qui suit la création de l’État d’Israël (mai1948), tous les lieux saints qui se trouvent dans la vieille ville sont en territoire arabe, plus précisément jordanien. C’est la victoire juive de la guerre des Six Jours en 1967 qui donna aux Juifs toute la ville de Jérusalem et de ce fait leur lieu saint : l’emplacement de leur Temple détruit 19 siècles plus tôt par les Romains. Ces journées de 1967 furent pour le monde juif un temps d’immense émotion.

2. Le lieu saint majeur du judaïsme actuel à Jérusalem est le mur occidental que nous appelons Mur des lamentations en souvenir du deuil exprimé jadis par les pèlerins juifs à la vue de l’emplacement du Temple. Ce mur a été longtemps la seule trace archéologique témoignant des temples juifs antiques. Il s’agit précisément d’une partie du mur ouest de soutènement de l’esplanade sur laquelle était construit le Temple- on ne sait pas très bien où exactement il se situait sur cette esplanade. Ce mur est composé de gros blocs de pierres en bossage plat d’époque hérodienne, surmontés de pierres plus petites qui rappellent les diverses restaurations allant de l’époque byzantine chrétienne à l’époque musulmane mamelouke.

Incorporé dans les lieux saints musulmans (le Haram) et géré par les musulmans jusqu’en 1967, le Mur est maintenant propriété d’Israël et administré par le ministre des cultes (la loi de 1967 assure le libre accès à l’ensemble des lieux saints). Depuis 1967, une vaste esplanade a été aménagée au pied du Mur des lamentations à la place d’un quartier populaire musulman, afin d’accueillir la foule des juifs qui y vient prier. En effet, ce lieu est pour le judaïsme hautement symbolique, il est essentiellement le signe de l’éternelle présence de Dieu en ces lieux (la shekhina) Que le Temple soit physiquement détruit, cela ne change rien aux yeux du judaïsme, Dieu un jour a décidé d’y résider et cela à jamais. Aussi, jour et nuit, y a t-il une présence de prières et de chants aux deux endroits réservés aux hommes et aux femmes. Prières pour un passé perdu et prière d’espérance envers un Dieu qui a déjà jadis sauvé son peuple ; c’est ce que rappelle le Psaume CXXX 7-8 :  » Compte Israël, Compte sur le Seigneur « .

Les temps forts au Mur Occidental sont l’entrée en sabbat le vendredi soir où de jeunes Juifs dansent pour exprimer leur joie, les lundis et jeudis matins, jours de Bar Mitzva, cérémonie à l’occasion de la majorité religieuse des garçons de 13 ans, équivalente à la communion solennelle des catholiques. Le balancement régulier du corps des fidèles rythme les prières, des petits bouts de papiers porteurs de vœux sont glissés dans les interstices des pierres (équivalent du cierge offert par les catholiques). Le soir du 9 AV (cinquième mois de calendrier religieux juif), jour de jeûne, est ici l’occasion de la commémoration annuelle de la destruction du Temple, le Lieu saint par excellence.

Certains courants juifs, certainement minoritaires, caressent toujours l’espoir de reconstruire un jour le Temple, bien entendu sur l’esplanade dite du Temple par le monde juif, dite des mosquées par le monde musulman.

3. Au-delà du Mur occidental, c’est toute la ville de Jérusalem qui est lieu saint. Les Juifs qui le peuvent viennent mourir ici pour être sûrs d’y être enterrés, car la tradition affirme que c’est ici qu’apparaîtra le Messie ou plus exactement l’ère messianique à la fin des temps, de ces temps. Précisément, c’est dans la vallée du Cédron, proche de l’esplanade du Temple, vallée identifiée avec la vallée de Josaphat de la Bible, que des Juifs, mais aussi autrefois des chrétiens et des musulmans, continuent d’enterrer leurs morts. Une croyance eschatologique (liée à la croyance d’une fin des temps) affirme qu’ici l’humanité sera rassemblée pour le jugement dernier. Jérusalem est donc lieu saint non seulement pour les seuls Juifs mais est aussi une ville religieuse à vocation universelle ; c’est toute la problématique d’un peuple qui se considère comme peuple élu par Dieu pour sauver toute l’humanité par son intermédiaire.

L’attachement très fort et très nationaliste de certains groupes juifs à des lieux saints très imbriqués avec ceux des musulmans n’est pas sans poser problèmes comme l’a montré en 2000 l’Intifada (soulèvement) Al Aqsa des Palestiniens. A l’inverse, un autre courant juif, le judaïsme libéral de tendance plus séculière, se désintéresse totalement de Jérusalem comme lieu saint afin de mieux s’intégrer dans les nations.

Lectures conseillées

 La revue  » Le monde de la Bible : histoire, art, archéologie  » n° 113, sept.-oct.1998 contient un dossier spécial sur le Temple de Jérusalem.

 Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, collection

III- La Jérusalem musulmane
 

« Al-Quds », la Sainte, tel est en arabe le nom donné par les musulmans à Jérusalem qu’ils considèrent comme leur troisième ville sainte après la Mecque et Médine. Quelles sont les raisons de cette sainteté alors que le mot même de Jérusalem est absent du Coran ?

1-     Fondements du statut religieux de Jérusalem pour les musulmans.

Le Coran se présente comme la confirmation et le rétablissement authentique des révélations antérieures accordées par Dieu aux Juifs et aux chrétiens. Mahomet (Muhammad) est ainsi le dernier des prophètes (Sourate XXXIII, 40), celui qui vient clore une longue liste allant de Moïse à Jésus. Pour cette raison, au début de l’islam et pour quelques mois seulement, la prière musulmane s’est effectuée en direction (Qibla) de Jérusalem, berceau de la prophétie. Pour la fin des temps, l’islam comme le christianisme, attend précisément à Jérusalem le retour du messie Jésus qui viendra inaugurer des temps heureux. Jérusalem a donc un intérêt fondateur et une dimension eschatologique (c’est-à-dire de fin des temps).

La raison essentielle de la sainteté de la ville pour les musulmans réside dans son lien très étroit avec un événement capital de la vie du Prophète : son voyage nocturne de la Mecque à Jérusalem. Le Coran est certes très discret et allusif sur ce point. Sourate XVII,1 :  » Gloire à Celui (Dieu) qui a transporté Son serviteur (Mohamed), la nuit, de la Mosquée Sacrée ( la Kaaba à la Mecque) à la Mosquée très Éloignée (le Temple de Jérusalem) dont nous avons béni les alentours » (les mots entre parenthèses sont des interprétations, hors texte du Coran).

La tradition par contre va développer à l’envie ce thème du voyage mystique où Mahomet transporté miraculeusement sur une monture céleste ( » a l-Buraq « , l’Éclair) va de nuit de la Mecque à Jérusalem – ce voyage se dit  » Isra « – et, à partir du rocher du mont du Temple (des Juifs de l’Antiquité), s’élève jusqu’à Dieu. Cette ascension ou  » Miraj  » est fêtée par l’islam le 27 du mois de Rajab . C’est cette tradition qui va sacraliser Jérusalem aux yeux de l’Islam.

2- Dans Jérusalem, le lieu saint musulman, « Haram Al-Sharif  » s’appelle en français, l’Esplanade des Mosquées. Dès 638, soit six ans seulement après la mort du Prophète, la ville est conquise par les Arabes. Le calife Omar et ses successeurs vont construire de splendides édifices sur l’emplacement visé par le passage du Coran évoquant le fameux voyage nocturne. Il s’agit essentiellement de la Mosquée El-Aqsa (ce qui signifie précisément la Très Éloignée) et l’édifice improprement appelé Mosquée du Dôme ou Mosquée du Rocher.

Ces deux bâtiments ont été édifiés sur une immense terrasse artificielle qui jadis avait été mise en place par les Juifs pour supporter leur Temple – détruit par les Romains en 70 et en 135 ap. J.-C. Cette vaste esplanade de forme vaguement rectangulaire environ 500 m sur 300- appelée esplanade du Temple ou Mont du Temple par les Juifs et bien souvent par les chrétiens, est l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans : le « Haram Al Sharif « .

Haram désigne le sacré, l’interdit, c’est la même origine pour le mot harem. Le terme s’applique aussi au sanctuaire des autres villes saintes- Médine et la Mecque-dont l’accès est interdit aux non-musulmans. Sharif signifie noble, auguste, le Haram Al Sharif est donc le noble lieu saint. Il est considéré tout entier comme « masdjid »-mosquée, lieu de culte. Son accès n’est libre qu’en dehors des prières musulmanes.

3- Les édifices du « Haram ». La Coupole du Rocher ( Qubbat al-Sakhra) ou Dôme du Rocher, attire le regard par son dôme doré à la feuille d’or et par sa position légèrement surélevée à laquelle on accède par des escaliers surmontés d’arcades. Ce splendide monument construit selon le plan octogonal des basiliques byzantines de l’époque, vénère la roche qui affleure et à partir de laquelle s’opéra l’ascension de Mahomet. Ce lieu est hautement chargé de mémoire ; c’est ici que la tradition juive fixa le sacrifice d’Abraham, et également, que se dressait vraisemblablement l’autel des sacrifices du Temple juif.

Ce Dôme du Rocher qui n’est pas vraiment une mosquée mais plutôt un monument commémoratif, est un chef d’oeuvre de l’art islamique de l’époque omeyyade. Les extraordinaires mosaïques intérieures de la coupole, l’harmonie des proportions, en font un des plus fabuleux monuments du monde musulman. A l’intérieur, sur les tambours de la coupole, des inscriptions en arabe glorifient Dieu et son prophète Mahomet certes, mais aussi « Jésus fils de Marie ». Cette inscription est ainsi l’occasion de rappeler que Jésus, prophète et être céleste exceptionnel, n’est pas Dieu, que Dieu est unique et qu’il ne saurait donc avoir un fils : S.IV, 171. La restauration intérieure et extérieure du Dôme est récente.

A l’extrémité sud de l’esplanade, se dresse la célèbre « Mosquée Al Aqsa », La Lointaine, terme repris du Coran. Ce vaste lieu de rassemblement pour la prière fut très souvent détruit et remanié depuis sa construction au VIIIe siècle ; le dernier événement en date est le grand incendie criminel de 1969 qui suscita beaucoup d’émotion dans l’ensemble du monde musulman.

Les sept portes de façade ouvrent sur une forêt de colonnes supportant des dômes plus austères que celui du Rocher. « El Aqsa » accueille la foule des croyants musulmans pour la grande prière hebdomadaire du vendredi midi.

Outre le Dôme du Rocher et la Mosquée El Aqsa, plusieurs petits édifices sont installés sur l’esplanade sacrée. Citons par exemple le Dôme de la Chaîne, du VIIIe siècle, qui témoigne selon une tradition musulmane d’une chaîne lancée par le roi Salomon, entre ciel et terre, entre Dieu et les musulmans, pour le jour du jugement dernier.

Ici, à Jérusalem, l’imbrication des lieux saints musulmans et juifs est très forte, rappelons que le mur ouest qui soutient cette esplanade, ce haram, n’est autre que le fameux mur des lamentations des Juifs. A Jérusalem, l’islam né au désert, se greffe sur les origines du monothéisme, et ainsi donc d’une certaine manière, sur l’universel.

Lectures complémentaires.
 Le livre de l’échelle de Mahomet est la traduction française du voyage du Prophète à Jérusalem ; Le Livre de poche, Lettres Gothiques, 377 p., 1991. Très bonnes introductions.
 Solange Ory, Marguerite Gautier-van Berchem, La Jérusalem musulmane dans l’oeuvre de Max van Berchem , éditions des trois continents, 116p.,1978, nombreuses photos en noir et blanc.

Bouquins, Cerf, 1996.

IV- La Jérusalem chrétienne
 

1. Pour le christianisme, Jérusalem est le lieu central de l’accomplissement des Écritures juives (Ancien Testament). L’essentiel des récits évangéliques retrace cette grande « montée » vers Jérusalem où Jésus, malgré son entrée messianique triomphante (fête des rameaux), est rejeté par les autorités juives d’alors, livré aux occupants romains (le gouverneur Ponce Pilate) pour être crucifié (calvaire ou Golgotha) et enseveli dans un tombeau à proximité. La foi centrale du christianisme est l’affirmation que ce Christ Jésus (Messie), humilié par le supplice infâmant de la croix, a été ressuscité par Dieu au troisième jour (Pâques) et élevé dans la gloire auprès de lui (Ascension). Dans l’attente d’un retour glorieux (la parousie) du Christ à la fin des temps, Dieu a envoyé son esprit pour guider les hommes. Tout ce message chrétien se localise à Jérusalem, soit dans la vieille ville actuelle soit à proximité comme le mont des oliviers. Cet ensemble de lieux de mémoire des évènements fondamentaux de l’histoire du salut chrétien, constitue les lieux saints chrétiens.

2. La basilique du Saint-Sépulcre, le plus important des lieux saints chrétiens, est un édifice fort complexe qui englobe à la fois le lieu de la crucifixion et le tombeau du Christ. Les chrétiens orientaux ne l’appellent pas Saint-Sépulcre, mais « Anastasis », c’est-à-dire « Résurrection ». Cette différence d’appellation est lourde de sens quant au regard porté sur ces lieux. Au dolorisme des chrétiens d’occident (les latins), les chrétiens d’orient (Grecs) préfèrent la parole de l’ange au matin de Pâques : » Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?« . Ce Saint-Sépulcre, actuellement enserré dans de nombreux bâtiments de la vieille ville de Jérusalem, est à l’intérieur un véritable labyrinthe, témoin des vicissitudes de l’histoire, des premières constructions sous Constantin au IVe siècle, jusqu’aux travaux actuels de restauration. La Jérusalem juive du temps de Jésus rasée par les Romains en 70 et en 135, est reconstruite par Hadrien selon le modèle des villes païennes romaines sous le nom d’Aelia Capitolina. La zone du calvaire et du tombeau, hors des murs à l’époque de Jésus, anciennes carrières transformées en cimetière, avait alors été remblayée, aplanie afin de supporter deux temples romains. D’une certaine manière, ce remblaiement a préservé le site que l’empereur Constantin, « premier empereur chrétien », fit dégager après le concile de Nicée de 325. Les deux édifices constantiniens, la rotonde (l’Anastasis) sur le tombeau du Christ, et le Martyrium (église proche du calvaire) sont en grande partie disparus, mais nous sont connus grâce à deux documents (textes d’Eusèbe et mosaïque de Madaba). Ces bâtiments connurent de nombreuses destructions plus ou moins importantes (614 par les Perses, 1009 par le calife fatimide, incendie de 1808, tremblement de terre de1927). L’état actuel surprend le visiteur. L’extérieur, de style roman date des croisés (XIIe siècle), alors qu’à l’intérieur, le Sépulcre lui-même est une construction de 1810 qui évoque le tombeau primitif connu par des textes. Depuis un décret de 1852 (le Statu Quo) pris par les occupants turcs ottomans, six communautés chrétiennes se partagent l’espace intérieur : Grecs orthodoxes, A r m é n i e n s, Syriens orthodoxes, Coptes, Éthiopiens et Franciscains, derniers venus (XIVe siècle). Leurs querelles internes pour la possession de telle chapelle, de tel objet ont souvent défrayé la chronique et montré une image peu unie des différentes confessions chrétiennes sur leur plus haut lieu saint. Globalement, ce sont plutôt les Grecs qui l’emportent, ne serait-ce que par le plus grand faste de leurs cérémonies, alors que les Éthiopiens eux sont relégués sur les toits.

3. Est-il vraiment pertinent de parler de « lieux saints » pour la Jérusalem chrétienne ? L’expression n’apparaît qu’au début IVe siècle avec Constantin. Pendant trois siècles auparavant, les chrétiens ne se sont pas vraiment souciés de vénérer à Jérusalem des lieux de mémoire comme le calvaire ou le tombeau, lieu de la résurrection. Le christianisme, comme religion distincte, n’est pas né à Jérusalem, ville juive, mais à Antioche au contact des païens. Pour les premiers chrétiens, il n’y a pas de lieux saints à Jérusalem ; c’est ce que l’évangéliste Jean fait dire à Jésus (Jn IV, 21-24) dans un dialogue avec une femme samaritaine : » l’Heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (le mont Garizim des Samaritains), ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père… mais en esprit et en vérité ». A la différence des païens et des Juifs d’alors, les chrétiens aménagent un culte spirituel, dégagé de toute attache à un espace sacré. C’est également ce que dira au IIIe siècle Origène : « le Lieu saint, je ne le cherche pas sur terre, mais dans le cœur.., le Lieu saint c’est l’âme pure« . Comment alors comprendre la nouvelle attitude d’édification de lieux saints à partir de Constantin, si vraiment pour les chrétiens, la présence de Dieu n’est liée à aucun lieu ? Les IVe et Ve siècles sont ceux des grands conciles œcuméniques qui élaborent les dogmes chrétiens. Les différents lieux saints se mettent en place progressivement selon les besoins du dogme qui se construit, leur sens est donc avant tout théologique.

 Les constructions constantiniennes expriment la profession de foi du Concile de Nicée (325) : la basilique de Bethléem (l’Incarnation), l’Anastasis (la résurrection), la basilique du mont des oliviers (l’Ascension).

 Suite au deuxième concile œcuménique (à Constantinople en 381) qui proclama la divinité de l’Esprit Saint, fut construite l’église Sainte Sion en souvenir de la descente de l’Esprit Saint (Pentecôte).

 Le concile d’Éphèse de 431 (3e concile œcuménique) définit Marie comme Mère de Dieu, aussi une église fut-elle édifiée à Jérusalem sur sa tombe.

 En 431, le quatrième concile œcuménique qui se tient à Chalcédoine, réaffirme l’humanité de Jésus, d’ou des constructions sur les lieux de sa Passion (souffrance) : à partir du Moyen Âge, mise en place des 14 stations du « chemin de croix », le long de l’actuelle Via Dolorosa, du couvent de la Flagellation, en passant par celui de l’Ecce Homo, jusqu’au Saint-Sépulcre.

Après trois siècles de silence, les quatre grands conciles œcuméniques qui fixent le contenu de la foi chrétienne, se traduisent à Jérusalem par un véritable parcours liturgique. L’évangile devient « parcourable », les pèlerinages peuvent désormais se développer, l’appel à la reconquête du tombeau du Christ peut être lancé (les croisades du Moyen Âge).

Ainsi donc, contrairement au judaïsme et à l’islam, Jérusalem a certes pour le christianisme des lieux de mémoire, mais pas de lieux sacrés au sens strict. Dans la Jérusalem actuelle, les chrétiens n’ont pas à se battre pour posséder la ville. L’espace est dépolitisé, spiritualisé, c’est tout le sens de la Jérusalem céleste, la Jérusalem rêvée, celle des temps futurs entrevue dans l’Apocalypse de Jean ( Ap, 21).

Documentation proposée

Frédéric Encel, géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, 277 p.
 Louis HURAULT, « Guide Terre sainte, Routes Bibliques », Fayard, 1998, 508 p. (nombreux croquis très intéressants).
  « Jérusalem, le sacré et le politique », recueil d’articles, chez Sindbad, Actes Sud, 2000, 350 p.
 Le magazine Ulysse, n° 70, « Jérusalem, capitale des millénaires », janvier 2000.
 La revue Le Monde de la Bible, n° 122, oct. 1999, « Le génie de Jérusalem » avec une bibliographie et musicographie.
 Un site Internet sur l’Anastasis (très bon texte et nombreux croquis archéologiques) : http://www.interbible.org/interbible/

Christian BERNARD