Luther

 

En 1517, un religieux austère se révolte contre la vente des indulgences et en 1520, avec ses partisans, il brûle la bulle qui le condamne. Pourquoi Luther a-t-il réussi ?  Dieu sait si les polémiques ont flambé. Chez les catholiques, jusqu’au XXe siècle, l’Église  plaçait Luther et ses fidèles dans la longue liste des hérétiques, d’Arius à Jan Hus, qui ont mis en cause leur salut et celui des autres en quittant l’Église véritable ; les protestants accusaient l’Église romaine d’abuser les fidèles et de les éloigner du salut. Il s’agissait soit de justifier le choix de la rupture, soit d’appuyer une reprise en mains romaine. Or nous connaissons mieux les circonstances de la naissance de la Réforme depuis que les Congar, Chaunu, Delumeau… ont étudié de près les événements et les textes sans vouloir justifier leur Église.

Que disent aujourd’hui les historiens  protestants et catholiques qui ne sont plus empêtrés dans les nécessités de la controverse ?

Ils savent que celle-ci a construit des mythologies de part et d’autre. Ils disent, à partir de la documentation originale que l’aspiration aux réformes est une caractéristique du début du XVIe siècle. Ils réfléchissent enfin au sens du succès de Luther et de la radicalisation pour notre monde actuel.

1- Abandonner une mythologie construite par la controverse

Longtemps pour les protestants, la Réformation fut l’étincelle qui a fait exploser le système décadent de l’Église catholique et provoqué l’ouverture au monde moderne. Or aujourd’hui, les historiens et théologiens de confessions diverses comme Heinz Schilling, Wolfgang Reinhard, Thomas Kaufmann le disent : il y a bien eu une réforme en continuité, commencée avant Luther et poursuivie par le concile de Trente.

Qu’est-ce alors que la Réformation luthérienne? Une « mutation » qui répondrait mieux aux besoins politiques et religieux de son temps ou bien l’affaire d’un homme angoissé ?

Les métaphores de l’émergence ou de la mutation n’expliquent pas tout : Luther n’allume pas le baril de poudre des abus car comment comprendre alors l’absence d’explosion réformatrice dans l’Italie des Borgia et de Jules II ?

L’historien qui, au contraire, insiste sur la continuité des réformes depuis le Moyen Âge ne dit pas pourquoi Luther a réussi.  Les meilleurs théologiens actuels, comme T. Kaufmann, estiment que Luther est l’homme d’une instabilité culturelle et politique autour de 1519 : l’humanisme critique et l’élection impériale, permettaient le déploiement d’une idée de rupture. Mais il faut ajouter le choix des princes et des laïcs qui suivirent Luther. Il faut aussi penser le rôle des villes privilégiées et des communes choisissant la religion et le théologien qui servait le mieux leur identité collective.

Si les interprétations ne sont pas unanimes, elles sont très loin de ce que l’on disait en présentant un Luther religieux débauché et une Église romaine décomposée par les abus.

2- L’aspiration commune aux réformes

En fait, nous savons, grâce aux visites pastorales des évêques et aux travaux sur les ordres religieux entre 1450 et 1545, que la Réformation a réussi là où les réformes de l’Église avaient commencé. L’Église médiévale constituait un « système ouvert » tolérant une certaine dose de divergences, incontrôlables mais peu gênantes pour Rome tant qu’elles restaient restreintes, respectueuses de la hiérarchie et fidèles à l’Évangile. Ces quêtes de réforme seront avalisées en partie par le concile de Trente pour encadrer une réforme catholique.

Mais Luther fut le premier à dire qu’il était devenu impossible de trouver le salut dans l’Église existante si elle restait telle qu’elle était, opposée à la justification et à l’autorité de l’Écriture, un besoin vital à ce moment là.

Quand à la diète de Worms, en 1521, on lui fait remarquer que son message engendre scission et discorde, Luther répond qu’il est nécessaire de lutter contre les préjugés, qu’il est dans la nature de l’Évangile de diviser (Mt10,34ss) et qu’il faut obéir à Dieu et non aux hommes. Cette radicalisation est dévastatrice chez les humanistes habitués à discuter de tout et pour l’Église romaine qui choisit le concile de Trente et le Saint-Office.

3. Des conditions politiques et culturelles particulières

Devant Charles Quint, dont le pouvoir se déploie après le vide du pouvoir impérial entre 1516 et 1519, convoqué à la Diète de Worms pour s'expliquer Luther ose dire en 1521: « Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu; je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il est accablant, funeste et dangereux d’agir contre sa propre conscience. Je ne puis autrement, me voici, que Dieu me soit en aide. » Une conscience de croyant, qui s’en remet à la miséricorde divine a fait oublier qu’il est déjà instrumentalisé par Charles Quint qui fait ainsi primer la Diète et le droit impérial sur la Curie  romaine et le droit canon. C'est pourquoi Luther, protégé par ses amis et l'électeur de Saxe, n'a pas été arrêté.

Les villes de tout l'isthme européen, de la Suisse aux Flandres et à la Baltique, en organisant des joutes théologiques en langue vernaculaire, en profitent pour affirmer leur pouvoir politique en contexte anticlérical. C’est ainsi que Zwingli arrive au pouvoir à Zurich ou même Bucer à Strasbourg.

En ville, le développement fulgurant des médias donne un écho retentissant aux nouvelles idées de réforme. L'imprimerie, relayée par les cantiques, le théâtre, la caricature… a tendu un peu plus les opinions et provoqué une fuite en avant des points de vue car on revient difficilement sur ce qui est écrit.

Mais imprévue fut l’entrée dans le jeu de l’homme « du commun » urbain puis surtout paysan, désireux de contrôler son église locale en élisant son curé et refusant de payer les dîmes à des pouvoirs lointains, avide de voir enfin advenir le Royaume des derniers temps.

En l’espace de dix ans, la rupture est faite ; l’Église romaine n’a pas su se mobiliser, faute d’avoir pris au sérieux ces quêtes spirituelles et politiques. Des forces politiques nouvelles s’emparent alors des structures ecclésiastiques parce que le primat de l’Écriture et de la conscience personnelle sont refusés par le Magistère.

Si le concile de Trente a placé l'Écriture à la base de tout dogme et défini la justification catholique, ce n'est qu'en 1546 et 1547; les catholiques n'ont réexaminé l'homme Luther et son action qu'au XXe siècle, de Congar au concile de Vatican II: comme l'affirmait le théologien Jésuite Karl Rahner en 1961 :

 «  malgré le ‘non’ que l’Église lui oppose, nous voulons nous aussi, catholiques, entendre sa parole, dans la mesure où elle est un témoignage en faveur de l’Évangile, afin que nous soyons enflammés nous aussi de l’amour de Dieu qui brûlait en lui »

Luther est un chef charismatique (Max Weber), un témoin des effets du choix religieux en situation de crise : son destin montre que le radicalisme appelle le radicalisme quand on ne sait pas analyser des quêtes spirituelles exprimées. Le face à face et l'émulation qui construisent les Églises catholique et protestantes engendrent aussi bien l'espérance et l'engagement que la radicalisation mortifère qui enferme les fidèles et lamine les minorités.

Souhaitons que la nouvelle mondialisation que nous vivons et ses révolutions potentielles retrouvent des ressorts spirituels avant que de nouvelles guerres de religion, qui sont des guerres du désespoir, ne nous emportent de nouveau dans un enfer. Nous sommes là pour y être attentifs.

Nicole LEMAÎTRE