liban

 

 

Si la commémoration du centenaire de la création du Liban par la France le 1er septembre 1920[1] est passée presque inaperçue, les médias français se sont longuement attardés sur la situation dramatique de Beyrouth, et au-delà, sur l’incapacité de l’Etat et de la classe politique libanaise corrompue à être à la hauteur de la situation. Au cœur de l’incurie des dirigeants, c’est bien le système politique confessionnaliste qui est pointé du doigt, accusé de favoriser le clientélisme et le repli communautaire. Les grandes manifestations populaires depuis un an expriment bien cette demande d’un nouveau contrat social qui transcende les affiliations confessionnelles.

Tenter de comprendre l’impasse libanaise passe en grande partie par une meilleure appréhension de ce qu’est ici le confessionnalisme, ses manifestations ainsi que ses origines. Conçu jadis comme facteur d’entente et de paix entre les différentes confessions, il est depuis longtemps déjà décrié comme facteur de sclérose, sans néanmoins être abandonné par les communautés qui en vivent. Ces dernières sont de nos jours au nombre de 18. Comment un si petit pays[2] de la taille d’un grand département français, peut-il être composé d’un si grand nombre de religions ?

I-  Le pluralisme confessionnel a évolué au gré des relations internationales qui ont affecté le Liban, des évolutions démographiques différenciées, mais également des fluctuations géographiques du territoire.

Le terme Liban apparaît déjà dans l’histoire antique, mais comme simple terme géographique, il désigne les lignes de crêtes de la montagne (le Mont-Liban) couverte de forêts de cèdres largement utilisés pour les constructions égyptiennes comme pour les temples successifs de Jérusalem. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle, que le vocable Mont-Liban commence à désigner un début d’entité politique avec l’Emirat druze de Fakheddîn (1591-1635) issu de la grande famille des Maan. Cette Montagne, comme l’on dit désormais, inhabitée dans l’antiquité, va au Moyen-Âge, servir de refuge à trois groupes religieux persécutés par les religions officielles. Des Druzes [3]et des chiites bannis par les autres musulmans sunnites, et les maronites[4] originaires du nord de l’actuelle Syrie, persécutés davantage par les Byzantins orthodoxes que par les musulmans. Les deux groupes religieux majoritaires dans le Mont-Liban, Druzes (considérés comme une ethnie) et maronites vivent ici, isolés, mais en parfaite symbiose jusqu’au milieu XIXe siècle. C’est la forte structure féodale druze qui fournit au départ la base de l’émirat ; c’est la paysannerie maronite en pleine expansion démographique au XVIIIe s. qui en assurera la prospérité économique par le défrichement et le terrassement de ces montagnes semi-arides [5]. L’émir druze Faheddîn, afin de mieux assurer son autonomie face aux Turcs, se lança dans une brillante politique de conquête territoriale, et s’ouvrit à l’occident italien en plein essor. Ainsi, dès le départ, la première entité libanaise est en étroite relation avec l’occident. Après les Maan, une autre famille de la Montagne, les Chehab, d’abord musulmans sunnites, puis convertis au christianisme maronite début XIXe s., dirigea l’émirat libanais à une époque où les premières intrusions occidentales allaient durablement bousculer les fragiles équilibres entre les deux principales communautés, druze et maronite. Ces derniers, déjà en contact avec l’occident depuis la présence des croisés dans la région, vont désormais être le canal principal de l’influence grandissante de l’occident au Levant, à tel point qu’il est courant d’entendre dire que la France a créé en 1920, le Grand Liban, uniquement pour satisfaire cette communauté religieuse liée à Rome, liée à la France, ce qui est un regard quelque peu rapide et simpliste.

Carte du Liban Bing images

En tout cas désormais, ce Grand Liban sous mandat français (1920-1943/45) a une population beaucoup moins homogène que celle de la Montagne, en effet, les plaines côtières sont le domaine des musulmans sunnites, des catholiques et des orthodoxes, le paysage religieux se complexifie. Le monde pauvre et « hérétique » de la Montagne va rencontrer l’univers orthodoxe des villes côtières, une société féodale est associée à une société de marchands et de fonctionnaires ottomans : la montagne et la ville ont fait au Liban un mauvais mariage affirme l’historien Georges Corm.

Avec le littoral, entrent désormais dans l’entité libanaise, de nombreuses communautés chrétiennes qui, pour beaucoup, remontent au plus près des origines[6]. Ces Eglises d’Orient se sont fragmentées au cours de l’histoire selon deux grands types de facteurs : au rythme des conclusions dogmatiques des grands conseils œcuméniques organisés par l’empire byzantin, et à celui des pressions occidentales pour « régénérer » ces communautés jugées archaïques. Prenons l’exemple des Eglises Melkites dont le nom vient de leur attachement à l’Empereur (malka en syriaque) byzantin et à l’autorité du patriarche œcuménique de Constantinople. Par fidélité, ces chrétiens acceptent les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 qui considère que le Christ a une double nature, divine et humaine, contrairement aux monophysites qui n’admettent que sa nature divine. De nos jours, ne restent que quatre Eglises monophysites dont deux au Liban[7] (les syriens orthodoxes, les arméniens orthodoxes). En 1724, sous la pression de l’occident, entre autres des missionnaires jésuites et franciscains, certains éléments melkites, à Beyrouth, dans la Békaa et dans le Chouf, optent pour un rapprochement avec Rome, et créent ainsi l’Eglise grecque catholique melkite, une scission d’avec le groupe originel qui prend désormais le nom d’Eglise Grecque orthodoxe.

Les autres Eglises chrétiennes connaissent également ce dédoublement entre orthodoxe (restée orientale) et catholique (liée à Rome, uniate).

Parmi les dernières communautés religieuses reconnues officiellement au Liban, notons les Arméniens, divisés eux aussi entre orthodoxes et catholiques, arrivés par vagues au gré des persécutions ottomanes en 1895, 1909 et 1922, les petites communautés protestantes nées d’un forte activité missionnaire britannique, voire américaine, au XIXe s., regroupées au sein de l’Eglise évangélique syriaque[8], les Alaouites[9] issus de Syrie (l’ethnie de Bachar al-Assad) sont la dernière confession à être officiellement reconnue par le Liban.

De nos jours on dénombre au Liban 18 communautés religieuses reconnues que l’on peut très grossièrement rattacher aux trois grands domaines monothéistes :

  • 12 d’obédience chrétienne (maronite, grec-orthodoxe, grec-catholique (ou melkite), arménienne apostolique, arménienne catholique, syrienne-orthodoxe, syrienne-catholique, assyrienne, chaldéenne, copte orthodoxe, latine et protestante.)
  • 5 d’obédience musulmane chiite, sunnite, druze, ismaélienne et alaouite.
  • 1 minuscule communauté juive également reconnue[10] mais en survie.

Cette mosaïque de communautés n’est pas une mosaïque d’ethnies comme on le dit parfois, la plupart ne sont que des confessions, des églises avec une forte identité, seules quelques unes peuvent être identifiées comme ethnies, c’est le cas des Druzes, des Alaouites, des Arméniens.

II- Comment cette réalité pluricommunautaire libanaise officiellement reconnue se manifeste-t-elle de nos jours ? Cette reconnaissance dans le système politico-juridique constitue un confessionnalisme bien enraciné dans toutes les sphères de la vie libanaise, politique, juridique, administrative, économique, sociale, familiale…ce confessionnalisme est omniprésent.

Dans le domaine des institutions politiques tout d’abord, et c’est certainement l’aspect le plus connu et médiatisé en occident, les trois principales religions se partagent le pouvoir au sommet : le Président de la République est un chrétien (Michel Aoun maronite), le Premier ministre est un musulman sunnite (Mustapha Adib en sept.2020, puis Saad Hariri depuis le 22 oct.- chassé du pouvoir il y a un an) et le Président de la Chambre est un musulman chiite (Nabih Berri – depuis 1992- du mouvement Amal).

Le fonctionnement et l’organisation interne de la Chambre des députés sont également liés à cette logique communautaire : le vice-président, Elie Ferzli, est un grec-orthodoxe, et le président de la commission des lois (la mère de toutes les commissions) est traditionnellement un maronite…

De la même manière le gouvernement maintient un équilibre entre ministres chrétiens et ministres musulmans. A titre d’exemple, le gouvernement de Rafic Hariri en 1995 comprenait 15 ministres musulmans (7 sunnites, 5 chiites, 3 druzes) et 15 chrétiens (6 maronites, 4 grecs orthodoxes, 3 grecs catholiques, 1 arménien, 1 arménien orthodoxe). A l’intérieur de ces deux blocs, les partis rivalisent pour l’obtention des portefeuilles. Si personne ne se bat pour des ministères comme sports et jeunesse, environnement, industrie, voire réforme administrative, les ministères des affaires étrangères, de la défense et surtout des finances sont l’objet d’âpres luttes quitte à faire échouer la constitution d’un gouvernement comme c’est le cas fin septembre 2020 avec l’opposition entre deux formations chiites, Amal et le Hezbollah, pour la maîtrise du ministère des finances !

La Chambre des députés de 128 membres est censée représenter équitablement les chrétiens (64 élus) et les musulmans (64) au sens officiellement reconnu (sunnites, chiites, druzes, alaouites). La nouvelle loi électorale de juin 2017 est très révélatrice des ambiguïtés du système politico-confessionnel libanais. Les députés sont élus pour 4 ans, désormais au scrutin proportionnel, mais en tenant compte du poids démographique local des communautés religieuses. Les actuels députés ont été élus sur cette base en mai 2018, 9 ans après les dernières élections. Le nombre des circonscriptions a diminué (le découpage de 2000 favorisait les Syriens), il est passé de 26 à 15[11].

Dans chaque circonscription les sièges sont répartis entre les communautés religieuses, ou plus exactement entre les 4 musulmanes, les 6 des plus importantes confessions chrétiennes parmi les 12, et il reste une dernière catégorie baptisée « autres chrétiens » dans laquelle d’ailleurs on loge également le groupe des Juifs libanais (appelés ici israélites).

 Dans les 15 circonscriptions, de 5 à 13 sièges selon la taille, 7 sont subdivisées en districts électoraux (caza) où les électeurs peuvent pratiquer le vote préférentiel (on coche au sein d’une liste un candidat qui a sa préférence). Cela incite à choisir une personne de son groupe communautaire, car précisément, la loi n’impose pas le vote communautaire. Un parti politique établi une liste par circonscription en tenant compte des appartenances religieuses locales, il n’y a pas coïncidence entre partis politiques et communautés, par exemple les chiites sont extrêmement divisés entre le Hezbollah et Amal.

Concrètement, la représentation proportionnelle est pondérée par les quotas communautaires fixés par la loi. Dans chaque circonscription, le total des voix validées est divisé par le nombre de sièges à pourvoir, le quotient électoral obtenu donne droit, pour chaque parti qui arrive à ce score, à un certain nombre de sièges en proportion des voix obtenues. Avec la proportionnelle, le problème est toujours celui de la répartition des restes ! Au Liban il est résolu de manière spécifique : si par exemple il reste un siège chrétien à pourvoir, il sera attribué à un candidat chrétien au détriment d’un candidat d’une autre confession, même si ce dernier a obtenu plus de votes préférentiels.

La nécessaire vision commune au sein d’une formation politique entre parfois en conflit avec l’impératif des critères confessionnels, on ne vote pas pour le meilleur, mais pour le représentant de telle ou telle religion[12]. La nouvelle loi électorale qui remplace l’ancien système majoritaire de 1960, n’a pas réussi à faire naître un nouveau paysage politique. La logique communautaire l’emporte toujours !

Une autre nouveauté de ces dernières élections législatives doit aussi être signalée en lien avec le confessionnalisme, c’est la participation, pour la première fois, des Libanais vivant à l’étranger. Il en est question depuis 70 ans, mais de peur que cela ne vienne déséquilibrer le poids relatif de chaque communauté, toute réforme a été repoussée. On estime qu’il y a peut-être 12 millions de Libanais à l’étranger depuis les grandes vagues migratoires du XIXe s. Evidemment, avec le temps, la plupart ont perdu leur nationalité libanaise (qui n’existe d’ailleurs pas avant l’indépendance). Seuls 82 000 se sont inscrits, provisoirement sur les listes électorales de leur village d’origine. Il est prévu qu’en 2022 cette diaspora dispose de 6 sièges réservés[13].

Si les élections sont organisées par la loi, la répartition des fonctions politiques au profit de différentes communautés religieuses n’est prescrite nulle part dans la constitution du pays, cela relève tout simplement de la coutume (non ancestrale, comme on le lit trop souvent !) qui a ici force de loi. Nous Français, ne sommes plus habitués à la loi coutumière, l’écrit est bien plus important que les traditions orales, ce qui n’est pas le cas au Proche-Orient comme le prouvent deux exemples régionaux célèbres : le pacte fondateur de l’Arabie saoudite, fin XVIIIe s., entre le religieux M.ibn al-Wahhâb et le seigneur local M.ibn Saoud est oral, le fameux statu quo qui organise la convivialité dans les lieux saints chrétiens de Jérusalem est aux trois quarts constitués de coutumes, le reste relève de quelques textes d’époques différentes.

Cette répartition des fonctions empêche-t-elle le bon fonctionnement des institutions ? A la tête de l’Etat, cette troïka est censée collaborer pour le bien du pays, mais le plus souvent, chacun œuvre à ses propres intérêts. A l’Assemblée par exemple, le clivage entre la droite et la gauche s’efface parfois devant la prégnance du réflexe communautariste, ce dernier ne disparaît que lors de débats purement « techniques ». Pour le Président du Conseil constitutionnel [récemment crée sur le modèle français, composé de 10 membres, soit 5 chrétiens et 5 musulmans] Isaam Sleimann, les groupes parlementaires ne sont que l’expression de la structure confessionnelle et clanique du pays.

La répartition confessionnelle des postes concerne en fait toute la haute administration civile et militaire. Les six officiers à deux étoiles de l’état-major dirigé par un druze, sont sunnite, chiite, grec-orthodoxe, grec-catholique, le dernier poste est réservé aux minorités (Alaouites, Arméniens). Les maronites sont représentés par le commandant en chef de l’armée. A partir du moment où la structure du pays est construite sur une logique confessionnelle l’armée ne peut pas évoluer autrement, surtout dans les rangs supérieurs[14]. Ainsi, les hauts fonctionnaires sont-ils soumis à une double loyauté, celle due au pays, et celle de la communauté confessionnelle à laquelle ils appartiennent. Lors de sa nomination, le chef d’état-major druze se rend directement au palais de Moukhtara, chez Walid Joumblatt[15]. L’armée se retrouve bloquée dans un système dont elle ne peut pas se libérer quand bien même elle essaie d’effacer complètement les appartenances communautaires dans la formation des soldats où elle réussit. Il est bien évident qu’en temps de crise, ce qui est fréquent au Liban, cette armée est fragilisée, d’autant plus que ses propres forces sont moindres que celles du Hezbollah[16] qui s’est auto-auréolé du titre de seul résistant à l’ennemi israélien !

Ainsi donc, globalement, ce système confessionnel dans le domaine politico-juridique, ne peut que favoriser le clientélisme et la corruption, ce qui est dramatique dans la situation actuelle.

Le confessionnalisme organise également une grande partie de la vie sociale des Libanais, notamment la vie familiale. Au Liban, ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage. Les communautés confessionnelles disposent elles-mêmes d’institutions diverses (écoles, sociétés de bienfaisance, sociétés foncières, tribunaux, universités, presse…) qui sont autant d’« Appareils Idéologiques d’Etat » dont le développement est très inégal entre les communautés[17]. La loi reconnaît aux communautés une gestion autonome des statuts personnels de ses membres, les Libanais relèvent donc pour leur vie familiale de 18 droits différents. L’article 19 de la Constitution[18] confère aux chefs des communautés légalement reconnues le droit de saisir le Conseil constitutionnel en vue de contrôler la constitutionnalité des lois relatives au statut personnel, à la liberté de conscience, l’exercice des cultes religieux et la liberté de l’enseignement religieux[19].

Les tribunaux ecclésiastiques sont réglementés par la loi du 2 avril 1951, ils ne font pas partie de l’organisation judiciaire de l’État libanais. Ils sont formés par décrets émanant des autorités supérieures de chacune des confessions, qui exercent directement leur contrôle sur ceux-ci. Ils statuent en matière de mariage, divorce, garde des enfants et pension alimentaire. Ils n’ont aucune compétence en matière de droit successoral, les successions des non-musulmans étant soumises aux juridictions civiles. Les magistrats de ces tribunaux, le plus souvent juristes, sont soit religieux soit laïcs, mais ne sont pas soumis au statut de la magistrature. Ils sont rémunérés par les communautés qui les nomment.

Par exemple, pour chacun des rites catholiques, il existe un tribunal de grande instance unifié pour tout le Liban et d’une seule cour d’appel. Il est néanmoins possible d’interjeter appel des décisions de première instance directement devant les tribunaux de la Rote romaine au Vatican. Le pourvoi en cassation peut être formé soit devant la Cour de cassation (qui est une chambre civile), soit devant la Rote.

Les tribunaux islamiques sont réglementés par la loi du 16 juillet 1962 pour les sunnites et les chiites et par le décret n°3473 du 5 mars 1960 pour les Druzes. L’organisation judicaire des confessions musulmanes est considérée comme indivisible de l’État, ce qui contraint celles-ci à respecter les législations émanant de la Chambre des députés.

Cette dernière a elle-même rédigé la loi relative au statut personnel des membres de la confession druze.

Pour les confessions musulmanes, les magistrats, juristes pour la plupart, sont essentiellement des religieux, payés par l’Etat et nommés en Conseil des ministres, mais non soumis au statut de la magistrature ! À la différence des tribunaux ecclésiastiques, les tribunaux islamiques statuent également en matière successorale, ce qui donne lieu à des situations très singulières. Chez les musulmans, des familles sunnites qui n’ont par exemple que des filles – aucun fils –, n’hésitent pas à se convertir au chiisme pour protéger les droits de succession de leurs filles. Car, sinon, la part qui aurait dû revenir au garçon sera distribuée aux hommes de la branche paternelle, comme un oncle ou un cousin[20]. Alors que sunnites et chiites se déchirent au Moyen-orient, au Liban, le passage du sunnisme au chiisme se fait assez couramment, non par croyance, mais pour de simples raisons pratiques[21]. Ces changements de religion pour raisons familiales se pratiquent également en milieux chrétiens : Les Églises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce, mais pas les catholiques, aussi, pour pouvoir divorcer, des familles catholiques n’hésitent-elles pas à se convertir à l’orthodoxie. Les Libanais se marient a sein de leur communauté, le mariage civil n’existe toujours pas, certes on en reparle régulièrement depuis 70 ans, en 1998 une proposition de loi a même été adoptée en conseil des ministres avant d’être finalement retirée sous la pression des autorités religieuses. Pour envisager un mariage mixte, soit l’un des deux époux change administrativement sa religion (facilement), soit ils contractent civilement leur mariage à l’étranger proche (Turquie, Chypre…) et le font valider de retour au Liban. Il y a parfois des mesures de bannissement, non pas de la part des autorités religieuses, mais de la famille !

On l’aura compris avec ces différents exemples, le confessionnalisme est omniprésent dans la plupart des composantes du mode de vie libanais.

III- La question de l’origine de ce confessionnalisme a suscité un grand nombre de réponses, bien souvent accusatrices, soit à l’encontre de la France colonisatrice, soit de l’Empire Ottoman honni, rarement articulées sur des analyses historiques sérieuses, voire même fondées sur les vieux clichés des traditions, dites ancestrales, prêtées à un orient immobile depuis la nuit des temps. Comme bien souvent, cette approche de type essentialiste n’est pas opérante, le confessionnalisme libanais est une création de l’histoire, un produit de la modernité pour reprendre l’expression de Georges Corm : Le communautarisme libanais est un produit de la modernité et non point une constante historique, une réalité permanente et essentielle, comme on a trop tendance à le voir. L’institution des communautés dans l’ordre public et leur politisation sont le résultat de l’histoire contemporaine du Liban, du jeu des rivalités des puissances européennes et de l’Empire ottoman[22] .

Nous allons tenter sommairement de poser quelques repères historiques dans cette élaboration du confessionnalisme libanais.

  • Durant la période ottomane, époque à laquelle on parle de la Montagne et non du Liban, les non-musulmans sont soumis à la dhimmitude, à savoir, à la fois la reconnaissance de leur statut personnel, et une protection accordée moyennant le paiement d’impôts, la jizya et le kharadj. L’empire turc ottoman organise cette dhimmitude à sa façon avec le système des millets[23]. Selon le droit islamique, les soumis ou dhimmis, constituant la maison de la trêve (Dar-al-Ahd), peuvent vivre au sein de l’empire comme des nations relativement autonomes sur le plan juridique. Les millets ottomans avaient une autonomie assez étendue. En 1914, il y avait une quinzaine de millets dans l’empire turc. De ce fait, certains n’hésitent pas à affirmer « que les fondements du système communautaire ont été posés par l’Etat musulman né après la conquête arabe du VIIe s.[24]»

Bien entendu, nous ne saurions nous satisfaire d’une explication par un argument de type péché originel, même si ce discours se retrouve depuis longtemps à la fois chez les historiens libanais chrétiens, et en occident (l’intervention militaire de Napoléon III en 1860).

 Jusqu’aux crises du milieu XIXe s., c’est un tout autre schéma qui a prévalu sur le terrain de la Montagne où vivent en symbiose, trois groupes religieux fermés, car en dissidence par rapport aux dogmes dominants – chrétiens, ou musulmans, à savoir, des maronites, des Druzes et des chiites. C’est alors une domination intercommunautaire des grands féodaux druzes sur une paysannerie maronite de plus en plus dynamique sur les plans démographique et économique. Les batailles ne sont pas entre musulmans et chrétiens mais entre tribus et clans multiconfessionnels : la dernière grande bataille des féodaux libanais avec des druzes, maronites et chiites dans chaque camp se déroule à Aïn-Dara (près de Beyrouth) en 1711.

Le confessionnalisme va se construire à la suite d’une rupture fondamentale de cette symbiose des communautés de la Montagne lors de deux crises très dures mi XIXe s. Ce passage de conflits claniques traditionnels à des conflits à caractère confessionnel résulte d’un ensemble de facteurs qui vont inter agir, la pression des puissances européennes, les décisions d’acteurs locaux, tout cela sur fond de crise de l’empire turc affaibli (l’Homme malade de l’Europe).

France et Angleterre, en compétition coloniale, recherchent des appuis au Proche-Orient situé sur la « routes des Indes », les Français soutiennent les chrétiens maronites au nom d’une France fille aînée de l’Eglise, les Anglais optent pour les Druzes dominateurs.

La faiblesse de l’empire turc est une incitation au soulèvement contre son autorité, ce sera le cas de l’Egypte dans la première moitié du XIXe s. En 1831 Mehmet Ali, 32 ans après Bonaparte, lance une grande offensive de l’Egypte vers la Syrie. L’Emir Bechir, un sunnite converti au christianisme, épousa la cause égyptienne espérant ainsi briser la puissance féodale druze. Dans les faits, les Egyptiens règnent en maîtres sur le Mont-Liban, imposent des mesures impopulaires dont la conscription dans l’armée égyptienne. Cette mesure entraîna immédiatement le soulèvement auquel toutes les communautés participèrent.

Les chefs insurgés contre le pouvoir égyptien formèrent un comité de douze membres et se jurèrent fidélité à Antélias sur l’autel du sanctuaire de saint Elie, et entre autres, demandèrent l’institution d’un conseil des communautés auprès de l’émir, avec l’accord de la France et de l’Angleterre.

« La journée d’Antélias marque une date capitale dans l’histoire du Liban. Bien que l’actuelle tradition libanaise considère le Pacte national de 1943 comme Charte communautaire fondatrice du pays, c’est en réalité un siècle plus tôt, le 8 juin 1840, que Maronites, Grecs, Druzes et Musulmans du Liban scellèrent leur alliance et associèrent leurs destins[25]. Deux ingrédients majeurs sont dès lors présents : la volonté des communautés religieuses d’intervenir ensemble en politique, le souhait du patronage de puissances extérieures.

D’ailleurs ces dernières, Russie, Autriche, Angleterre, inquiètes du succès militaire de l’Egypte alliée de la France, décident d’intervenir et de soutenir la révolte. Devant la menace, les Egyptiens se retirent, l’émir Bechir II se rend aux Anglais qui l’exilent à Malte. La disparition d’une autorité et d’un adversaire communs fait vite oublier les résolutions d’Antélias. La période égyptienne avait favorisé les chrétiens, paysans et commerçants au détriment des Druzes. Ces derniers, fermiers de l’impôt pour l’empire turc, perdent leur pouvoir. Il en résulte un conflit plus social que religieux. Cependant, dès l’automne 1841, poussés par des agents anglais, des Druzes massacrent des chrétiens avec la complicité passive des Turcs qui décident alors de rétablir leur autorité directe sur la Montagne.

Les puissances européennes imposent à l’empire une séparation géographique des Druzes et des maronites de part et d’autre de la route Beyrouth-Damas, c’est le système du double Caïmacamat[26] (district) rattaché à la Syrie sous l’autorité du pacha de Damas. Les petits féodaux druzes et maronites deviennent, sous le contrôle ottoman, les représentants et gouvernants des communautés religieuses auxquelles ils appartiennent[27]. On assiste bien à un alignement progressif de l’affiliation confessionnelle des habitants du Mont-Liban sur l’affiliation politique, et cela sous le coup de pressions extérieures aiguës qui déstabilisent complètement l’entité libanaise, pressions qui ont leur origine dans la rivalité sans pitié que se livrent la France et l’Angleterre coloniales pour la domination de la route des Indes. Les Druzes veulent imposer leur domination aux populations des villages maronites situés dans leur caïmacanat. Ayant perdu le contrôle sur la Montagne, ils se sentent menacés par les influences étrangères, européennes voire également turques. Après quelques années de calme, les tensions reprennent avec d’épouvantables massacres de chrétiens[28] commis par les Druzes en 1860, avec la complicité des Turcs. Cet épisode tragique qui provoque l’émoi dans l’occident chrétien qui y voit un épisode de plus dans l’acharnement des musulmans contre les chrétiens (discours essentialiste) est marqué par l’envoi d’un corps expéditionnaire français (au nom de l’occident) par Napoléon III, considéré comme la première opération extérieure humanitaire de l’histoire contemporaine[29].

Après cette brutale territorialisation des deux communautés maronite et druze, les Puissances (selon la terminologie de l’époque pour désigner les grands Etats européens) imposent à l’empire ottoman un nouveau régime politique pour le Mont-Liban connus sous le nom de moutassarifat. Le Mont-Liban reçoit un statut international garanti par les occidentaux, les six communautés de la Montagne sont investies d’un pouvoir temporel au prorata de leur population, alors qu’au temps de la féodalité elles étaient cantonnées à un rôle strictement spirituel, c’est une rupture totale sur laquelle vit toujours le Liban. Les représentants des communautés siègent dans un Conseil auprès du gouverneur, un chrétien non libanais (4 maronites, 3 druzes, 2 grecs orthodoxes, un grec catholique, un sunnite, un chiite). Cela va dans le sens des aspirations occidentales à faire émerger un Etat chrétien au Proche-Orient ! Ce régime de représentativité communautaire (1861-1915) subsistera jusqu’à sa dénonciation par l’empire turc lors de la première guerre mondiale.

Sous le régime de la moutassarifat, la France intervient massivement[30], même en soutenant les congrégations religieuses, et se comporte déjà comme une puissance « mandataire » avant l’heure.

  • Sous le mandat français (1920- 1943/45).

Lors de la première guerre mondiale, l’empire turc qui avait choisi le camp allemand, dénonce le système de la moutassarifat qui lui avait été imposé, le Liban connaît alors des années très dures de répression et de famine. Durant toutes les années de guerre, le lobby colonial tant en France qu’en Angleterre, échafaude des plans pour un partage anticipé des provinces arabes de l’empire ottoman. Les hypothèses ne cessent d’évoluer au gré des événements guerriers. Plus que l’appel au jihad lancé par le sultan, c’est l’attaque turque sur le canal de Suez qui convainquit les Anglais de la nécessité pour eux d’avoir une profondeur stratégique de défense, à savoir la Palestine. Cet ancrage britannique au sud oblige les Français à se concentrer sur les parties nord, avec une Syrie (dont le Liban) de plus en plus continentale désertique.

Les célèbres accords Syke-Picot de 1916 fixent l’état des négociations du moment.

L’empire ottoman qui a perdu la guerre se voit donc amputé de ses provinces arabes qui vont être ainsi mises sous tutelle mandataire au profit de la France et de l’Angleterre. Le général Gouraud arrive au Liban avec le mandat clair de créer un Etat arabe syrien, dont ferait partie le Liban, au profit de Fayçal, selon la promesse anglaise. Fayçal poussé et débordé par des nationalistes arabes, refuse de reconnaître le mandat français, aussi, après avoir battu ses troupes, le général Gouraud, véritable proconsul au nom de la République française, proclame le 1er septembre 1920 l’indépendance du Liban, mais provisoirement mise sous tutelle. Au territoire de la moutassarifat (dénommé désormais le Petit Liban) sont rattachés tout le littoral avec ses villes portuaires comme Tripoli et Beyrouth, la plaine intérieure céréalière de la Békaa, ainsi que la large plaine côtière de l’extrême nord (l’Akkar) bordée à l’est par une haute chaîne de montagnes. Les limites de ce Grand Liban répondent aux besoins de viabilité économique, les céréales dans la Békaa et dans l’Akkar[31], l’ouverture maritime sur l’occident avec Beyrouth et Tripoli. Ce souci d’autosuffisance alimentaire est non seulement celui de la tutelle française, mais également du patriarche maronite qui a plaidé pour ces frontières à la conférence de la paix de Paris en 1919[32]. Contrairement à l’idée reçue, à cette époque l’élite chrétienne libanaise est très diverse dans ses opinions politiques, les partisans d’un Liban dominé par des chrétiens sous protection française est minoritaire, bien plus nombreux sont ceux par exemple qui militent soit pour une nationalité pan-syrienne soit une unité arabe large. La diversité est le même côté musulman, ainsi, malgré les graves évènements des années 1840-60, il n’y a donc pas, dans la majorité de l’élite libanaise, de clivage fondamental d’origine confessionnelle depuis cette époque[33]. L’idéal est alors chez beaucoup, y compris les chrétiens, un rêve de renaissance arabe, ce qui entraîne chez certains sunnites par exemple, la non reconnaissance des nouvelles frontières libanaises.

 En 1926, le Haut Commissariat français dote le pays d’une constitution largement inspirée de celle de la IIIe République française, mais avec une spécificité locale d’une assemblée établie sur une répartition communautaires des sièges. Ce texte constitutionnel qui est rédigé en concertation avec les populations, à savoir les chefs religieux, fortement amendé dès 1927 au profit du Président de la République, a finalement régi la vie politique du pays jusqu’à la guerre civile de 1975, et en droit jusqu’aux modifications apportées en 1990 par les accords de Taëf.

Quatre articles de cette constitution de 1926 intéressent notre sujet :

Art.9 : La liberté de conscience est absolue. En rendant hommage au Très Haut, l’Etat respecte toutes les confessions et en garantit et protège le libre exercice, à condition qu’il ne soit pas porté atteinte à l’ordre public. Il garantit également aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux.

Art.10 : L’enseignement est libre en tant qu’il n’est pas contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs et qu’il ne touche pas à la dignité des confessions. Il ne sera porté aucune atteinte au droit des communautés d’avoir leurs écoles, sous réserve des prescriptions générales sur l’instruction publique édictées par l’Etat.

Art.95 : A titre transitoire et conformément aux dispositions de l’article 1er de la Charte du mandat et dans une intention de justice et de concorde, les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition du ministère sans que cela puisse cependant nuire au bien de l’Etat.

Art.96 : La répartition des sièges sénatoriaux entre les communautés se fera, conformément aux dispositions des articles 22 et 95, dans la proportion suivante : 5 maronites, 3 sunnites, 3 chiites, 2 grecs orthodoxe, 1 grec catholique, 1 druze, 1 minoritaire.

Les confessions reconnues sont donc protégées, des droits importants leur sont reconnus notamment le droit d’ouvrir des écoles dans la droite ligne de ce qui a été déjà réalisé depuis deux ou trois générations – l’anticléricalisme comme la laïcité, ne sont pas des produits d’exportation !- Ce texte est établi sous l’autorité du Haut-commissaire Henry de Jouvenel, mais il est bon de rappeler que son prédécesseur, le général Sarrail, proche de la Grande Loge de France, refusait tout système confessionnel au nom d’un laïcisme assumé. On peut se demander s’il n’y a pas une certaine tension entre ce confessionnalisme et la liberté de conscience ? La répartition des sièges au Sénat (ce dernier disparaît dès 1927) favorise nettement les chrétiens. Il fallut attendre le recensement de 1932[34] (qui sera le dernier) pour connaitre réellement le poids de chaque communauté : un rapport de force 6 contre 5 en faveur des chrétiens va désormais être considéré comme immuable[35]

Alors que dans le Petit Liban, le Conseil n’était que consultatif, désormais la représentation proportionnelle des communautés va servir de support à toutes les institutions de l’Etat et de l’administration.  Dani Ghoussoub dans sa thèse sur le confessionnalisme libanais[36], qualifie cette démocratie de communautaire car elle demeure tributaire d’un consensus communautaire précaire, l’appartenance confessionnelle reste la clef de voûte du fonctionnement de cette démocratie. Cependant, l’article 95 indique bien que ces dispositions le sont à titre provisoire seulement, et d’ailleurs la France tentera de supprimer certains aspects de ce confessionnalisme afin d’implanter au Liban une vision républicaine à la française. Par exemple le Haut Commissaire Henry de Jouvenel, réduisit par décret la compétence des tribunaux religieux en matière de statut personnel[37]. Le tollé fut tel qu’il ne fut pas appliqué, avant d’être abrogé en 1934. De même échouera un arrêté de 1936 prévoyant l’institution de communautés de droit commun échappant aux statuts personnels religieux malgré la demande de certains citoyens d’un statut personnel unifié optionnel.[38] Les chefs religieux ont combattu pour renforcer leur communauté quitte à refuser les droits des individus comme le droit de conversion, le droit civil déconfessionnalisé…Les mandats qui devaient séculariser ces anciennes provinces ottomanes, ont confessionnalisé leur système politique et social affirme Pierre Vermeren.

 Peut-on conclure sur le confessionnalisme à l’époque du mandat français, comme le fait Jacques Coulaud, que la France, néanmoins laïque à l’époque, porte une lourde responsabilité dans l’instauration du système politique confessionnel au Liban, instrumentalisant la religion au service des intérêts coloniaux ? Certes, dans la Syrie voisine, la France a cherché à diviser et à communautariser la société afin de lutter contre la montée du nationalisme arabe dont on avait peur qu’il déborde sur le Maghreb. Par contre au Liban, les Libanais eux-mêmes, du moins, les couches bénéficiaires du système, s’efforcent de le reproduire. J. Coulaud le souligne également : Dans une société de classe, indépendamment de l’intersection des forces d’identification et de solidarité, l’Etat gère les intérêts de la bourgeoisie dominante, l’activité du capitalisme libanais, indépendamment des confessions, quand bien même ce serait derrière leur paravent. Le maintien de ces institutions doit beaucoup au fait qu’elles offrent à la bourgeoisie le service insigne de parcelliser et d’étouffer les solidarités de classes, et plus particulièrement chez les couches populaires et les salariés[39].

  • Depuis l’indépendance.

 Au Liban, la transition entre la fin du mandat et l’accès à l’indépendance est laborieuse, reconnue dès 1936 avec le Front populaire mais non confirmée, proclamée à nouveau en juin 41 par le général Catroux des Forces Françaises Libres, elle ne sera officielle qu’au 1er janvier 1944 et pleinement effective qu’en 45/ 46 avec le départ des derniers soldats français.

Le Pacte national de 1943 peut être considéré comme le premier acte de confessionnalisme assumé par un Liban indépendant, dans un climat d’hostilité à la France mandataire qui tergiverse et renvoie l’image négative de Français se battant entre eux.

 Le Pacte national de 1943, conclu entre le nouveau Président de la République Bechara el-Khouri (maronite) et le Président du Conseil  Riad el-Solh (sunnite) est ainsi devenu la Charte constitutive du Liban, en complément de la constitution de 1926. Ce Pacte national, non signé et donc purement oral, est en fait un entente les deux forces sociales majeures du moment, les notables sunnites des villes côtières et la bourgeoisie maronite. C’est un compromis communautaire où chacun renonce à une tendance centrifuge, les sunnites reconnaissent l’existence du Grand Liban et abandonnent l’idée d’un rattachement à la Syrie, les maronites eux renoncent à l’influence d’une puissance occidentale. Ce double renoncement vaut promesse de vivre ensemble.

Le Pacte national consacre une prépondérance des deux communautés maronite et sunnite qui n’est conforme ni aux grandes traditions de la Montagne –prépondérance druze avec appui maronite-, ni à celle du régime de la Mutassarifia ou du mandat français – périodes de fluidité des forces sociales-[40].

L’inspirateur de cette conception du contrat social libanais est Michel Chiha, ce penseur libéral qui craignait qu’un Etat fort ne vienne détruire toute la richesse humaine du pays.

Avec l’indépendance le pays aurait eu l’occasion d’installer un système différent de ceux imposés par l’Occident depuis un siècle, or, le Pacte national a formalisé le système communautaire existant, alors que le récit national libanais actuel le perçoit comme la Charte communautaire fondatrice du pays.

Le Pacte national, simple accord tacite non publié, a néanmoins valeur constitutionnelle, le sacro-saint partage des trois présidences, République, Conseil et Chambre entre maronites, sunnites et chiites, date de ce moment clef. Etait-ce un système viable ? En soi c’était certainement possible et en adéquation avec une certaine essence libanaise selon la pensée de Michel Chiha, mais il faut tenir compte à la fois des hommes qui l’incarnent et de l’environnement géopolitique. Si les éléments les plus compétents des communautés sont promus aux hautes fonctions civiles et militaires, une gestion intelligente et sage du Pacte comme de l’article 95 de la Constitution, aurait dû permettre une consolidation de l’Etat. C’est évidemment ce que souhaitent les auteurs du Pacte et leur grand inspirateur[41]. Or hélas, il n’en fut rien, ni la sagesse des hommes, ni la tranquillité régionale ne furent au rendez-vous. Dans les années 50 par exemple, on assiste à une rupture de l’entente nationale, les musulmans regardent vers le nationalisme arabe de Nasser et les chrétiens vers l’occident. Le Pacte national est mort, de fait, avec les troubles de 1958. La réalité c’est que l’Etat libanais sera mis en coupe réglée par les grandes familles des principales communautés, « fromagistes » dira d’elles le général Fouad Chéhab, Président de la République après 1958. Fouad Chehab tentera en vain, contre les notables des principales communautés et les pressions extérieures, de construire une Etat fort et moderne.[42] Dans les années 60, on cherche non à abolir le système communautaire de répartition, mais au contraire à approfondir les autonomies juridiques, des sunnites, des Druzes, des chiites. Pour ces derniers la loi 72/76 du 19 décembre 1967 est lourde de conséquences en introduisant la référence à une autorité chiite hors du Liban « conformément aux fatwas émanant de l’autorité suprême de la communauté dans le monde ».

Avec ce Pacte national de 1943, le Liban se présente donc à la fois comme une Etat unitaire en droit constitutionnel classique et comme une sorte de fédération de communautés confessionnelles, mais à titre provisoire.

La dernière étape en date de la consolidation du confessionnalisme est celle de la sortie de guerre civile (1975-1990) qui vit se déchirer les communautés avec au moins 120 000 morts, et des ingérences étrangères. Ce sont les accords de Taëf du 22 octobre 1989 qui vont à la fois mettre fin à la guerre (certes les combats dureront encore quelques temps) et redistribuer les pouvoirs politiques sur de nouvelles bases. Cet accord est signé à l’étranger, Taëf est en Arabie, sous le patronage direct de l’Arabie saoudite, du Maroc, et de l’Algérie, la partie libanaise est représentée par certains députés, précisément 58 sur les 99 élus en 1972 ! Il est bien évident que ces députés ne représentaient plus personne, avaient perdu toute légitimité surtout pour un accord d’une telle importance. Cependant, il servira de base à la réforme constitutionnelle du 21 septembre 1990 qui inaugure la IIe République libanaise. Ces accords de Taëf ont pourtant été mal reçus par des chrétiens comme des musulmans. Les chrétiens finissent par accepter en échange du retrait des troupes syriennes (effectif seulement en 2005 !).

La nouvelle constitution qui en est issue entérine un nouveau rapport de forces entre communautés, c’est la fin de la suprématie maronite face à l’évidence de la montée démographique des musulmans. Le Président de la République perd des pouvoirs au profit du Président du Conseil sunnite, l’égalité en nombre de députés chrétiens et musulmans est acquise. Les milices doivent être dissoutes, mais force est de constater qu’aujourd’hui, le Hezbollah est toujours bien présent avec une véritable armée.

Avec ces accords de Taëf, il s’agit donc d’une consécration des logiques communautaires qui ont abouti à l’éclatement du Liban et à sa disparition de facto, sinon de jure, comme Etat souverain et indépendant[43].

Ce que nous retiendront surtout c’est la volonté affichée par l’article 95, dans sa nouvelle mouture, de sortir du confessionnalisme : La Chambre des députés élue sur une base égalitaire entre les musulmans et les chrétiens doit prendre les dispositions adéquates en vue d’assurer la suppression du confessionnalisme politique, suivant un plan par étapes.

 Un comité national sera constitué et présidé par le Président de la République, comprenant en plus du Président de la Chambre des députés et du Président du Conseil des ministres, des personnalités politiques, intellectuelles et sociales. La mission de ce comité consiste à étudier et à proposer les moyens permettant de supprimer le confessionnalisme et à les présenter à la Chambre des députés et au Conseil des ministres ainsi qu’à poursuivre l’exécution du plan par étapes.                      

Conclusion : Ce confessionnalisme libanais, nous l’avons dit, trouve ses premières manifestations à la fin de la période ottomane, mi XIXe siècle, au moment des premières interventions occidentales au Mont-Liban. Avec le Mandat français et l’indépendance de l’après guerre, le système est régulièrement reconduit, voire développé, quitte à annoncer la nécessité de le supprimer à terme. Comment demander à ceux mêmes qui profitent du système de proposer sa disparition ? Les pressions françaises de l’automne 2020 suite à la catastrophe du port de Beyrouth, ajoutées aux revendications des manifestants depuis 2019, ont certes donné lieu à quelques promesses des responsables politiques, mais ne sont pas, jusqu’à présent, suivies d’effets.

Vu de France, nous serions tentés d’affirmer que, La Solution, c’est la laïcité, telle que nous l’entendons, au sens d’une neutralité de l’Etat, et une véritable liberté de conscience qui permette, d’avoir ou non, une appartenance religieuse. C’est oublier un peu vite que l’idée même de laïcité est fort mal vue dans le monde arabe en général, presque synonyme d’irreligion, que le Liban affirme son arabité dans la constitution (pays arabe d’appartenance et d’identité, affirme le texte du préambule).

Une autre dimension, intimement liée aux pratiques du confessionnalisme, sur laquelle on n’insiste pas assez en France, ce sont les survivances féodales. Il y a toujours une féodalité avec les clans et les grandes familles qui se succèdent au pouvoir, certes la féodalité actuelle n’est plus terrienne, mais politique, administrative et judiciaire[44]. C’est toute une culture qui structure la société, au-delà des appartenances confessionnelles, qui est imprégnée de ce confessionnalisme. Certes, ces différentes communautés, davantage que des blocs de croyances, sont en fait des appartenances identitaires culturelles et clientélistes, non monolithiques, chacune est traversée par des oppositions politiques. Ce qui peut se concevoir comme richesse culturelle à préserver est devenu facteur de blocage, d’immobilisme par crainte du chaos.

 Comment faire émerger une nouvelle classe politique capable de se dégager des pratiques de corruption et de clientélisme ?

 Le Liban est au bord du gouffre selon de nombreux observateurs, ce pays pourrait-il disparaître dans un nouveau tumulte de guerre civile où ne manqueraient pas de s’immiscer les intérêts des puissances régionales ?

 Liban, qu’as-tu fait de ton indépendance ? La question serait certainement pertinente si derrière celle-ci, ne s’en cachait pas une autre, plus fondamentale encore, le Liban est-il vraiment indépendant ?

Christian Bernard

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cette date n’est pas celle la fête nationale libanaise, on lui préfère le 22 novembre pour marquer l’indépendance effective. Ce 22 novembre 1943, suite à un ultimatum anglais, les dirigeants français liés à de Gaulle et à la France Libre, libèrent les hommes politiques emprisonnés quelques jours plus tôt pour avoir voulu, de manière unilatérale, supprimer dans la Constitution toute référence au Mandat. Cf Xavier Baron, le Liban en 100 questions, Tallendier, 2020.

[2] « La République libanaise, située en bordure de la Méditerranée, entre l’Etat d’Israël au sud et la République syrienne au nord, s’étend sur 10 452 Km2. La géographie du territoire est fortement montagneuse. La plaine côtière, d’environ deux cents km de long, est très étroite (sauf à l’extrême nord du pays) et les sommets de la chaîne montagneuse côtière atteignent plus de 2500 m en certains endroits. Derrière cette chaîne, se trouve la plaine fertile de la Bekaa, à 800 m d’altitude, bordée à l’est tout au long de la frontière avec la Syrie par la chaîne aride de l’Anti-Liban ». Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, p.9

Pour une carte des différentes entités libanaises successives cf.  Xavier Baron, Le Liban, une exception menacée, en 100 questions,355 p., 2020.

[3] Le nom vient certainement du prédicateur al-Darazi qui avait accepté de reconnaître le calife fatimide chiite ismaélien d’Egypte, Al-Hakim (996-1021) comme « incarnation divine ». – c’est ce même calife chiite qui avait fait détruire le tombeau du Christ à Jérusalem en 1009- Cette posture, au carrefour d’influences manichéenne, mazdéenne, voire bouddhiste..,  suscita l’indignation du courant chiite ismaélien, aussi, Darazi et ses partisans durent fuir l’Egypte et se réfugier dans le Mont-Liban.

De nos jours on les retrouve également en Syrie et en Israël, ils se disent vrais dépositaires de la tradition monothéiste. Non seulement ils ne font pas de prosélytisme, mais les connaissances religieuses sont réservées à quelques sages. Le groupe est fermé, vit replié sur lui-même au point de former une ethnie à part. Il nous semble être abusif de les classer parmi les musulmans comme certains le font. Pour comprendre comment ils sont passés d’une situation de reclus à une reconnaissance comme musulmans, puis chiites, cf Christian Bernard, Les Alaouites dans le piège syrien https://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/ Avant le milieu XIX e s., ils vécurent en bonne entente avec les maronites.

[4] Du nom de leur fondateur, Saint Maron qui vivait fin IVe s. en mystique ermite le long du fleuve Oronte loin de toutes les querelles dogmatiques qui divisèrent les Eglises d’occident et de Byzance. Au VIIe siècle, persécutés par les chrétiens monophysites – ceux qui ne reconnaissent que la nature divine du Christ et nient sa nature humaine-ils se réfugièrent dans le Mont-Liban. Avec les croisades, les Maronites s’ouvrent aux occidentaux, ce qui leur vaut souvent cette accusation d’être à la solde des Italiens et des Français. Ce sont de loin les plus occidentalisés, de nos jours beaucoup ont migré vers l’Europe, l’Amérique et l’Afrique. Certains seraient tentés de se dire les seuls vrais libanais, voire les descendants des Phéniciens de l’antiquité !

 Cette église catholique d’orient est rattachée à Rome, son rite s’exprime en langues syriaque et arabe. Le siège de cette communauté, très influente au Liban, est à Bkerké, et depuis 2011, le patriarche titulaire est Bechara Boutros Rahi, avec le titre de 77e patriarche maronite d’Antioche et de tout l’orient – tous portent le nom de Boutros –Pierre- pour souligner leur ancienneté et leur arrimage aux origines.

Pour chacune des communautés confessionnelles cf  Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf, ainsi que Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, pp. 13-16.

[5] Georges Corm, op.cit., p. 78

[6] N’oublions pas que c’est à Antioche, ville grecque de Syrie, aujourd’hui en territoire turc, qu’apparut pour la première fois le vocable de chrétien, vers l’an 44.

[7] Les deux autres sont les Ethiopiens et les coptes-orthodoxes.

[8] On la retrouve également en Syrie, ces Eglises évangéliques syriaques, très proches des Eglises évangéliques arméniennes, sont membres de l’Union des Eglises évangéliques arméniennes du Proche-Orient.

[9]Groupe minoritaire mais qui suscite un intérêt récent avec le conflit en Syrie. Cf Carine Lahoud Tatar « Les alaouites au Liban : entre appartenance nationale et allégeance au régime syrien » in Confluences Méditerranée 2018/2 (N° 105), pages 79 à 96. https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2018-2-page-79.htm?contenu=article

[10] https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/les-juifs-du-liban-une-communaute-et-un-patrimoine-en-voie-de-disparition

[11] Beyrouth n’a plus que deux circonscriptions, B1 à l’est, à majorité chrétienne et B2 à l’ouest, à majorité musulmane –où se trouve le port-. Etait-ce bien judicieux que de re-découper la capitale selon l’ancienne ligne de fracture durant la guerre civile ?

[12] Elias Abou Mrad, membre du Mouvement de citoyenneté, une formation politique indépendante qui ne se présente pas aux élections de 2018.

[13] Quel est le nombre d’habitants au Liban ? Faute de recensement depuis 1932, c’est un mystère savamment entretenu, on l’estime à environ 3 millions, par contre il est encore plus difficile d’estimer la présence de réfugiés, Palestiniens (250 000 ?) et Syriens entre 500 et 700 000 ?). Les étrangers représentent donc au moins le quart de la population vivant sur ce petit territoire, personne ne souhaite leur intégration de peur de voir bouleverser l’équilibre confessionnel, et donc politique.

[14] Sur le lien entre les confessions et l’armée, cf.  https://www.unige.ch/gsi/files/3315/6032/5151/Fares.pdf

[15] Chef du Parti socialiste progressiste, assez ouvert sur les autres communautés. Après 40 ans à la tête de la communauté, c’est son fils on fils Teymour qui lui succède. De nos jours c’est ce clan Joumblatt qui domine la communauté druze.

[16] Ce parti est en cours de normalisation, il participe au gouvernement depuis 2006 suite à un accord avec le Courant Patriotique Libre (CPL) du chrétien maronite Michel Aoun. Cet accord inattendu, baptisé Accord d’entente mutuelle, prône une démocratie consensuelle afin d’écarter la crainte de voir un jour imposer un système politique fondé sur la majorité démographique, désormais musulmane. (cf Xavier Baron, op.cit.). Le général-président Michel Aoun, approuve l’existence de la force armée du Hezbollah., lui qui fut le héros libanais contre la Syrie, le voici lié à un puissant mouvement chiite à la fois pro-iranien et pro-syrien, au sein de l’arc chiite qui effraie tant les pays sunnites, Arabie saoudite en tête !

[17] http://www.charbelnahas.org/textes/These/CONFESSIONNALISME_AU_LIBAN.pdf

 

[18] Article 9 : l’État « garantit… aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux »

[19] https://iedja.org/lorganisation-juridictionnelle-du-liban/. En vertu de l’article 4 de l’arrêté 60 L.R36 qui précise les confessions juridiquement reconnues, chacune d’entre elles doit rédiger l’ensemble des dispositions qui déterminent le statut personnel de ses membres. La Cour de cassation a reconnu que les dispositions insérées dans ces codes constituent une transcription des coutumes, usages et traditions des dites confessions et en tant que telles, les tribunaux ecclésiastiques peuvent les appliquer dès lors qu’elles respectent les règles d’ordre public et les lois fondamentales de l’État et des confessions.

[20] Rania Massoud du grand quotidien libanais L’Orient-le-Jour. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1726754/regime-liban-explosions-beyrouth-systeme-confessionnel-explications

[21] Voir un bel exemple de témoignage de ces pratiques dans L’Orient-le-Jour « Si je suis devenue chiite, ce n’est pas par conviction. » Cela concerne environ 350 personnes par an. https://www.lorientlejour.com/article/575237/Au_Liban%252C_devenir_chiiteest_parfois_une_question_d%2527interet_.html

[22] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.30.

[23] Le mot turc d’époque ottomane, millet, désigne une communauté religieuse protégée, il est issu de l’arabe milla au féminin (et devrait se dire la millet, mais nous suivons l’usage courant du masculin), et millet au pluriel.

[24] Michel Touma, « Aux origines du système communautaire libanais », L’Orient-le-Jour 1 juin 2020.

[25] Jean-Pierre Alem, Patrick Bourrat, Le Liban, QSJ ? 1081, 1994, p.33.

[26] Sur proposition de l’Autriche, pays qui n’a aucun intérêt stratégique dans la région, mais encore auréolée de ses victoires à Vienne sur les Turcs.

[27] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.81.

[28] En quelques jours 6000 chrétiens furent massacrés au Mont-Liban et 5000 à Damas (les chrétiens sont alors environ 4 fois plus nombreux que les Druzes). Certains historiens avancent des chiffres bien plus élevés. Un épisode insuffisamment inscrit dans la mémoire française est l’action de l’émir algérien Abdelkader exilé par la France à Damas, pensionné par l’Etat français, qui sauva du massacre de très nombreux chrétiens libanais. Il fut fait grand-croix de la Légion d’honneur par Napoléon III, il reçut également une belle reconnaissance du pape et du Tsar, signes d’une perception essentiellement religieuse du conflit.

[29] Les Français ravitaillent les Libanais maronites, relancent les œuvres hospitalières, scolaires. L’actualité de 2020 n’est donc pas une première !

[30] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.119.

[31] Durant la première guerre mondiale cette région du Liban fut particulièrement maltraitée par les Turcs, la répression fut atroce d’autant plus que de nombreux leaders du nationalisme arabe naissant étaient des chrétiens du Mont-Liban. Les Turcs ont sciemment organisé la famine, d’où l’insistance du patriarche maronite d’élargir à la plaine céréalière de la Bekaa, même au prix d’un affaiblissement de la majorité maronite en faisant entrer dans l’entité d’autres groupes religieux.

[32] De nos jours on affirme un peu vite que le général Gouraud n’était qu’un catho qui a fait le jeu de maronites intrigants en créant ainsi ce Grand Liban. La chercheuse Julie d’Andurain qui a beaucoup travaillé sur les archives du haut Commissariat rapatriées à Nantes, dément catégoriquement en soulignant qu’il s’agissait alors d’un raisonnement d’ordre stratégique tout militaire : s’accrocher à un territoire favorable à la France à une époque où la France en concurrence avec la Grande-Bretagne, n’est pas encore assurée de sa présence en Syrie.

[33] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.85

[34] Sur les 15 communautés relevées, 11 sont chrétiennes avec une prééminence maronite, 3 sont musulmanes avec une prééminence sunnite, 1 est israélite.

31-Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité http://www.mafhoum.com/press8/244S28.pdf édité in numéro spécial de La Pensée intitulé « Laïcité », n° 342, avril-mai-juin 2005.

[36] Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

[37] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.373.

[38] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.92.

[39] Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité.

[40] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.97.

[41] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.2012, p.98

[42] Sur le chéhabisme et le dépassement manqué du Pacte national, cf  Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 102.

[43] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 143.

 

[44] Dani Ghoussoub, Le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, thèse soutenue en 2007 à Lyon, en ligne , https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

 

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

Le chiisme , minorité qui regroupe environ dix pour cent des musulmans du monde- l’Oumma -, tend de nos jours à jouer un rôle clef dans l’histoire intérieure du grand Moyen Orient de l’Afghanistan à l’Arabie, et de ce fait également, dans des relations internationales de plus en plus tumultueuses. Durant l’été 2006, nous avons assisté impuissants à une guerre opposant un mouvement chiite libanais, le Hezbollah, à Israël, l’ennemi juré mais aussi, première puissance militaire régionale. Au-delà des faits d’armes récents, comment se présente ce mouvement libanais ? qu’est-ce donc que le Hezbollah du Liban ?

Notre propos essaiera de se limiter, dans la mesure du possible, à des éclairages religieux, autrement dit, en quoi les caractéristiques de ce mouvement chiite peuvent-ils aider à comprendre les événements récents de 2006 et à éclairer l’avenir possible ?

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

1 – Les origines du chiisme

L’islam est souvent perçu à tort par l’occident comme uniforme, cela est une illusion qu’il faut dissiper, le monde musulman n’est pas uni. Il existe trois principales branches (on ne dit plus sectes car le mot a pris un sens péjoratif avec l’essor des « nouveaux mouvements religieux ») : le sunnisme, le chiisme et le Kharidjisme. Ce sont trois manières différentes de vivre l’islam.

a – Origines de ces trois branches de l’islam.
A la mort du Prophète Muhammad en 632 (An 10 de l’Hégire), se posa le problème de sa succession, non pas dans sa mission prophétique – il est considéré comme le dernier des prophètes -, mais dans sa fonction de direction de la communauté musulmane, l’Umma.

Désignés de manière pragmatique, les trois premiers successeurs -ou Califes- furent Abû Bakr (632-34), Umar (634-44), Uthman (644-56), et le quatrième fut Ali, (656-661) cousin et gendre du Prophète (il épousa sa fille Fatima dont il eut deux fils, Hasan et Husayn). L’expansion musulmane est fulgurante, trois ans seulement après la mort du Prophète, Damas est prise, la Syrie est dominée par les Arabes qui fondent la dynastie des Omeyyades. Cependant des dissensions ne cessent d’opposer les groupes régionaux les uns aux autres. C’est ainsi que l’opposition politique syrienne à Ali déclencha une guerre entre groupes musulmans.

En 657 la bataille de Siffin sur les rives de l’Euphrate donna naissance aux trois branches majeures de l’islam . Cette bataille qui opposa les partisans d’Ali et les Syriens Omeyyades, se termina non par une victoire militaire d’un camp sur l’autre, mais par une décision d’arbitrage à l’amiable entre musulmans.

* Un groupe parmi les partisans d’Ali refusa cette idée d’arbitrage, ce sont les Kharidjites (« ceux qui sont sortis »). Ils reprochaient à Ali son acceptation d’arbitrage humain alors qu’il devait être conscient de tenir son pouvoir de Dieu même. Les Kharidjites constituent un groupe rigoriste, « puritain », où tout musulman pieux et digne de ce nom peut être Calife. Il ne subsiste de nos jours qu’un petit groupe, au Yémen et dans l’île de Djerba en Tunisie.

* Que deviennent ceux qui avaient accepté l’arbitrage ? Celui-ci tourne à la défaveur d’Ali qui est accusé d’avoir participé et profité de l’assassinat de son prédécesseur, le calife Uthman. Devenu minoritaire et mis à l’écart, Ali est assassiné en 661 par un Kharidjite, ce qui fait le jeu de ses adversaires, maintenant nettement majoritaires et qui prennent le nom de Sunnites. Les Sunnites considèrent que la communauté des croyants doit être dirigée par un Calife qui prend appui sur deux éléments clefs, le Coran et la tradition du Prophète, la Sunna. Le Sunnisme, ce qui signifie « gens de la Tradition et du consensus », se perçoit lui-même comme le gardien du véritable islam, comme l’orthodoxie musulmane.

Restent les partisans d’Ali qui prennent progressivement le nom de Chiites ( ou Shiites) – de Chi-at Ali, les partisans d’Ali-.

Ainsi donc, l’origine des trois grandes branches de l’islam remonte au VIIe siècle ( ler siècle de l’Hégire), c’est à dire pratiquement aux origines mêmes de l’islam. Au Liban, c’est le premier calife Omeyyade, Moawia, qui installa des chiites, des déportés politiques partisans d’Ali.

b – Les différences entre ces musulmans sunnites et chiites.
Les deux groupes respectent un tronc commun de croyances et de pratiques comme les cinq piliers ( profession de foi, prières quotidiennes, aumône légale, jeûne du Ramadan, pèlerinage à la Mecque). Leurs divergences portent sur plusieurs domaines qu’il n’est pas aisé d’expliquer en quelques mots à nos élèves, nous sélectionnons ici trois points particuliers qui nous paraissent importants pour comprendre l’actualité .

Des pratiques différentes dans le culte (ces manifestations religieuses extérieures sont les plus faciles à percevoir par les élèves). Les chiites regroupent les cinq prières quotidiennes obligatoires en trois fois : matin, midi et soir. Aux formules rituelles de ces prières, ils ajoutent : » Ali est proche de Dieu, ami et détenteur du pouvoir ». Les chiites ont le culte des morts, des martyrs et des saints. Ce goût particulier vient des origines de leur histoire, où les trois personnages fondateurs, Ali et ses deux fils, meurent assassinés, martyrs. Les tombeaux de ces derniers sont lieux de pèlerinage, Karbala et Najaf en Irak actuel., avec des rites semblables à ceux pratiqués à la Mecque.

- La différence majeure porte sur la question de l’autorité politique et religieuse et sur la conception de la révélation qui en découle. Pour les sunnites, le Calife ne dirige qu’au temporel en assurant l’unité et la défense du groupe. Les chiites eux affirment qu’ils doivent être dirigés par un descendant du Prophète, par un guide que l’on nomme ici Imam (ne pas confondre avec le même mot qui signifie seulement chez les sunnites, celui qui dirige la prière dans une mosquée). L’Imam chiite est le guide des croyants, celui qui est parfait et infaillible, qui seul interprète la parole de Dieu dans le Coran, en donne le sens caché. Ce processus entraîne un effort d’interprétation de la révélation (l’ijtihad) où la raison, la réflexion ont leur place. Le chiisme de ce fait est toujours ouvert à la recherche intellectuelle, alors que le sunnisme qui pourtant proclame que tout croyant est seul avec sa raison face à Dieu dans un devoir d’effort d’interprétation, a en fait laissé cette action à des spécialistes, juristes et docteurs de la Loi, et très vite, cette jurisprudence a été fossilisée, voire sacralisée.

Ainsi donc, la connaissance des choses cachées (il y a là un côté nettement gnostique) se transmet dans la lignée des Imams issus d’Ali. Les chiites sont cependant divisés sur cette généalogie d’Imams. Pour certains, elle s’arrête au septième, avec Ismail, d’où leur nom deSeptimaniens ou Ismaïliens, pour d’autres, elle va jusqu’au douzième (Muhammad al-Muntazar) d’où leur nom de Duodécimains. Les chiites libanais sont de ceux-là.

– Au-delà de cette différence, les deux groupes chiites ont une même conviction : le dernier Imam ( le 7e ou le 12e) , n’est pas mort, il est simplement occulté, il reviendra à la fin des temps inaugurer un règne de paix et de justice. Cette conception est proche du messianisme judéo-chrétien, excepté que l’on ne dit pas messie, mais mahdî.

2 – La lente émergence d’une identité chiite libanaise.

D’une manière générale, les chiites eurent rarement l’occasion d’exercer le pouvoir politique et de s’imposer dans un cadre étatique. Hormis le cas iranien à partir du XVIe siècle, la seule tentative d’envergure au Proche-Orient fut celle des Fatimides – Xe-XIIe siècles- dynastie qui échoua et fut renversée par le célèbre Saladin [].

a – Une sensibilité musulmane locale non reconnue pendant des siècles.
* Du XVIe siècle à la fin de la première guerre mondiale, soit pendant plus de quatre siècles, le territoire de l’actuel Liban n’est qu’une petite province de l’immense Empire turc ottoman. Seule la région du Mont Liban jouit d’un statut un peu particulier qui lui confère une certaine autonomie et cela, entre autres raisons, grâce à une présence locale de communautés chrétiennes soutenues par les grandes puissances occidentales d’alors. C’est ainsi que furent créés au milieu XIX e siècle dans les deux circonscriptions du Mont Liban – deux Caïmacamats– deux Conseils mixtes pour régler les nombreux différents, souvent sanglants, entre les diverses communautés religieuses. Or, toutes sont représentées sauf celle des chiites, non reconnue officiellement. C’était le juge sunnite qui représentait l’ensemble des musulmans locaux.

Pourquoi une telle discrimination à l’égard des chiites « libanais » sous les Ottomans ? La raison est à rechercher dans les représentations religieuses d’alors. L’Empire turc avec un Calife à sa tête, se fait un devoir de soutenir l’orthodoxie religieuse sunnite, or, depuis l’époque des premières scissions, – la Fitna– le chiisme est perçu comme une quasi hérésie ; ainsi, quand ils ne sont pas persécutés, ces chiites sont tout simplement ignorés.

On se souvient qu’avec la défaite allemande de 1918 et donc également celle de son allié turc, l’empire ottoman fut démembré, la France reçut un mandat de la SDN pour gérer l’espace territorial correspondant aux actuels Liban et Syrie. La période du mandat français –1920-1943 – permit à la communauté chiite libanaise d’être reconnue comme telle, et cela grâce au nouveau cadre spatial libanais. En effet, la France souhaitant favoriser les groupes chrétiens libanais, créa le Grand Liban, à savoir le Liban dans ses dimensions actuelles, soit le Mont Liban- le cœur historique-, agrandi de régions périphériques au sud, au nord et nord-est –la vallée de la Bekaa-. Ces régions périphériques qui sont alors essentiellement occupées par des populations chiites n’ont pas connu le développement économique et social dont le Mont Liban profita sous les Ottomans.

Ainsi, sous le mandat français, les chiites libanais sont certes enfin reconnus dans leur identité spécifique mais constituent visiblement une population sociologiquement et économiquement marginalisée.

La situation va perdurer après l’indépendance du pays obtenue en 1943, le Pacte politique national d’alors favorise nettement les chrétiens maronites et les musulmans sunnites au détriment des chiites. Les fiefs de ces derniers dirigés par des leaders féodaux, sont négligés par le pouvoir politique de Beyrouth. Habitants des périphéries plus rurales, traditionnelles et moins développées, ces chiites libanais sont encore en recherche de reconnaissance. Cette longue frustration est à prendre en compte pour éclairer la compréhension de l’actualité.

* Dans les années 60-70, les conditions de vie des chiites se dégradèrent avec l’arrivée dans le sud-Liban de réfugiés palestiniens engagés dans une guérilla contre le voisin israélien. Le conflit endémique poussa à l’exode de nombreux chiites qui quittèrent le sud Liban pour venir grossir les rangs de la « ceinture de misère » de Beyrouth sud. A cette époque, arrivèrent dans la capitale libanaise un certain nombre de chefs religieux chiites venus d’Iran – des Ulémas-, venus prendre en main cette communauté de déshérités. Parmi eux se trouvaient de grands prédicateurs comme Moussa Sadr, Hussein Fadlallah qui réussirent par leurs actions infatigables à obtenir en 1967 la création d’un Conseil supérieur chiite libanais. Enfin, la communauté chiite libanaise est dotée d’une institution identitaire , mais tous ne l’acceptent pas, aussi des leaders se livraient-ils à des querelles intestines. C’est ainsi que Moussa Sadr eut l’idée d’agir plutôt sur le terrain social de base. A la fin des années 60, il créa donc le Mouvement des déshérités. Il s’agissait, dans le cadre du chiisme, de répondre aux besoins de développement de cette population et par là même de la soustraire à l’influence de concurrents comme les partis de gauche, les tendances arabisantes comme le nassérisme, mais aussi des traditionnels caciques féodaux.

b – Son acte de naissance,
Le chiisme libanais le doit à cette figure charismatique que fut l’Imam Moussa Sadr : son discours du 18 février 1974 est à la fois un acte de rupture d’avec ce passé de soumission et bien entendu, le fondement d’un avenir prometteur : « Notre nom n’est pas Metwali. Notre nom est ceux du refus (rafezun), ceux de la vengeance, ceux qui se révoltent contre toute tyrannie. Même si nous devons le payer de notre sang, de notre vie… Nous ne voulons plus de beaux sentiments, mais de l’action. Nous sommes las des mots, des états d’âme, des discours…j’ai assez lancé d’appels au calme. A partir d’aujourd’hui, je ne me tairai plus. Si vous restez inertes, moi non.. ».

L’outil de cette nouvelle attitude fut une milice armée, le mouvement Amal []créé secrètement au début des années 70 toujours par Moussa Sadr.

Cette première prise en main des chiites libanais dans une structure socio-politique communautaire est donc l’œuvre d’un mollah iranien, né à Qom, mais originaire d’une famille issue du sud Liban. Il faut avoir en mémoire cet acte fondateur pour comprendre les liens historiques entre le Hezbollah actuel et l’Iran.

3 – Le Hezbollah libanais

Si le Hezbollah – littéralement « le parti de Dieu »- put émerger et se développer si rapidement dans les années 80, il le doit au travail de Moussa Sadr qui sut ré-enraçiner cette communauté dans les valeurs du chiisme.

a – La naissance du Hezbollah
ne peut se dater de manière certaine, la première apparition publique du « parti de Dieu » remonte au 22 novembre 1982, jour de la fête nationale libanaise. Cette première manifestation , riche de symboles et porteuse de sens pour l’avenir, consista pour un commando masqué et armé, à déchirer le drapeau libanais et le portrait du Président tout en entonnant l’hymne iranien.

Comment en est-on arrivé là ?
Le très actif Moussa Sadr disparut mystérieusement en Libye en 1978, il fut remplacé par Hussein Husseini puis rapidement par l’avocat Nabih Berri. Ce dernier donna une inflexion laïcisante au mouvement chiite, ce qui n’était pas du goût de l’ayatollah Khomeiny qui souhaitait exporter sa révolution islamiste de 1979. Une scission eut lieu, Nabih Beri conserva le parti Amal, alors que des agents iraniens fondent au Liban Amal islamique. Dans ces années 79-82, existe en fait une nébuleuse de mouvements chiites au Liban, la première version du Hezbollah est une sorte de confédération de treize mouvements chiites islamistes dont les noms ne laissent aucun doute sur l’allégeance à Téhéran – exemple Les gardiens de la révolution islamique .

Trois événements font faire évoluer la situation vers un Hezbollah plus monolithique que nous connaissons de nos jours.

- L’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982, nécessite une plus grande cohésion pour organiser une résistance efficace.

- L’influence grandissante de l’Iran réduit le rôle des groupes secondaires.

- A la fin de la guerre civile ou « guerre des autres »-1975-1990- les accords de Taëf signés en 1989 contraignent les milices à rendre leurs armes. Le Hezbollah se constitue alors en parti politique avec une branche armée. [].

Ainsi donc, les données constitutives de la création du Hezbollah libanais au début des années 80, en font à la fois un parti chiite islamiste , une milice qui se pare du prestige de résistant national contre l’ennemi israélien, et une sorte de cheval de Troie de la révolution islamique iranienne et de son allié syrien.

b – Quelles sont les caractéristiques chiites de cette formation politico-militaire ?
Plusieurs aspects typiquement chiites sont nettement présents dans les comportements de l’actuel Hezbollah et facilitent une meilleure compréhension de ce parti-milice.

- Le culte du martyr est une composante très visible de toute attitude chiite. Les martyrs de Ali et de ses deux fils à la bataille de Kerbala en 680 sont des actes fondateurs et constituent de ce fait des exemples à suivre : l’idéal du martyr est inculqué dès le plus jeune âge. Tomber martyr au service de Dieu est un honneur suprême. Cette attitude religieuse s’avère d’une efficacité redoutable lorsqu’elle est mise au service d’une guerre ou guérilla. Ce goût du sacrifice décuple les forces d’un petit groupe de miliciens, nous l’avons constaté lors de la guerre de l’été 2006 contre Israël, la quatrième meilleure armée du monde. De plus, une certaine lecture du Coran promet une vie de félicité dans l’au-delà. Nous touchons là une des grandes différences avec l’occident quant à la valeur accordée à la vie terrestre. Depuis 1982, le Hezbollah, met en œuvre cette sacralisation de la notion de martyr dans une guerre continuelle contre Israël [].

- La conscience d’être minoritaire et le sentiment d’exclusion voir de persécution. Pendant des siècles, nous l’avons rappelé, les chiites libanais ont été exclus de toute participation au pouvoir. Cette donnée suscite au moins deux types de comportement qu’il faut avoir à l’esprit pour tenter d’analyser la situation contemporaine :

* Les chiites libanais qui ont été longtemps en recherche d’abord d’identité, sont de nos jours en quête de légitimité. Ils pensent l’avoir enfin trouvée dans le combat mené contre Israël depuis 1982. Le titre de résistance à l’envahisseur que se donne le Hezbollah, ses succès dans une guérilla devenue emblématique, lui permettent de jouir d’un grand prestige bien au-delà du Liban et notamment auprès de « la rue arabe »sunnite des Etats du Proche-Orient. Ce que les Etats arabes n’ont jamais réussi à réaliser, la milice du Hezbollah l’a fait dans l’été 2006 , à savoir tenir en échec l’armée israélienne. Certains voyaient déjà Nasrallah comme le nouveau Nasser. Prestige très ambigu du Hezbollah lorsqu’il sort du monde chiite.

* L’habitude de la dissimulation. Au-delà d’un usage tactique fréquent dans le monde politique, il s’agit ici d’une donnée dogmatique nommétaqiya en arabe et ketman en persan. Depuis le martyre d’Hussein fils d’Ali, les chiites sont habitués à pratiquer l’art de la dissimulation lorsque la situation est jugée dangereuse pour la communauté en situation de minorité. Cette possibilité doit être gardée en mémoire afin de s’interroger sur la crédibilité à accorder à telle ou telle attitude voire déclaration de la part des dirigeants du Hezbollah. Quelle est par exemple la réalité de son intégration au jeu politique national libanais ? Quelle tendance majeure va l’emporter, l’appartenance communautaire chiite transnationale ou l’intégration au petit espace territorial libanais ? Cette question clef du choix d’une priorité soit nationale soit communautaire se pose désormais de manière urgente au Hezbollah. N’oublions pas que ce mouvement est né avec l’appui de la révolution iranienne de l’ayatollah Khomeiny.

Le Hezbollah libanais est donc également un mouvement islamiste. L’islamisme chiisme a ses propres particularités par rapport à ses homologues sunnites.

c – Le Hezbollah, parti islamiste chiite.
- L’islamisme est une attitude politique qui instrumentalise l’islam et vise à l’instauration d’un Etat islamique [], seul capable d’instaurer une réelle société islamique. De quelle nature doit être cet Etat ? Il ne saurait être une démocratie à l’occidentale car la souveraineté n’appartient qu’à Dieu et non au peuple. Si le combat des islamistes est celui du droit de Dieu contre l’arbitraire de l’homme, comment établir cette souveraineté de Dieu dans une société musulmane ? Cette question du choix d’un chef, à la fois spirituel et temporel selon le modèle originel reçoit une réponse embarrassée chez les sunnites et nette chez les chiites.

- Dans l’univers sunnite, les principaux théoriciens de l’islamisme sont l’Egyptien Sayyid Qotb pour le monde arabe et le Pakistanais Mawdoudi pour le domaine oriental non arabe. Ces deux théoriciens prônent dans les années 60 une rupture d’avec les gouvernements et sociétés musulmanes jugées impies []. C’est une invitation à rompre avec la distinction traditionnelle entre une autorité politique de fait, faute d’être légitime, et la catégorie des savants religieux –les oulémas- cantonnés dans la seule technicité du droit coranique. Les islamistes revendiquent un chef à la fois politique et religieux, qui aurait le titre non de Calife mais de Guide, d’Emir. Le charisme et les vertus de ce dernier doivent rappeler aux fidèles le « beau modèle » du Prophète.

- En milieu chiite, l’islamisme a d’abord et essentiellement concerné un seul pays, l’Iran où le chiisme est religion d’Etat depuis le XVIe siècle []. Plusieurs siècles durant, le débat porta sur la légitimité de poursuivre l’effort d’interprétation du Coran – l’ijtihad– et cela en l’absence du dernier Imam légitime, occulté depuis 874. Parmi les Oulémas, la tendance favorable à la poursuite de l’ijtihad l’emporta, et désormais, seuls les plus savants d’entre eux, les ayatollahs, en sont chargés. Cela donna naissance à un clergé, le seul du monde musulman. Traditionnellement, une partie de ce clergé est installé dans les villes saintes du chiisme , Kerbala et Nadjaf situées en Irak, territoire arabe et non perse.

La politisation de tout l’imaginaire chiite résulte de la pensée idéologique d’Ali Shariati et de l’action de l’ayatollah Khomeiny. Comme au temps des martyrs d’Ali et de ses deux fils, il faut créer une rupture violente aussi bien d’avec un clergé jugé quiétiste et conservateur qu’à l’égard du pouvoir politique du Shah. Ce n’est que tardivement que Khomeiny devient islamiste, son écrit majeur le gouvernement du juriste théologien musulman date des années 70. Il se présente comme le Guide idéal, le faqih, c’est-à-dire le meilleur juriste en science du droit musulman – le fiqh. L’Etat islamique instauré par la révolution iranienne de 1979 est une sorte de syncrétisme islamo-marxiste où le Guide doit avoir une double légitimité, politique et religieuse.

Pour Khomeiny il n’y a pas de séparation entre le politique et le religieux. Dans les faits, il y a eu dictature certes, mais le clergé en tant qu’institution n’a pas exercé le pouvoir. L’Iran Khomeyniste s’est doté d’une constitution, et c’est elle qui précise la place de la charia et non l’inverse, c’est dire qu’elle n’est pas la seule source du droit. Beaucoup d’ayatollahs ont toujours rejeté cette conception politique du chiisme contraire à leur grande tradition. En effet, la tendance en Iran a plutôt été d’étatiser le religieux que d’islamiser le politique.

Le Hezbollah libanais adhère pleinement dès l’origine aux thèses de Khomeiny . La finalité est d’étendre la révolution islamique iranienne à l’ensemble de l’Oumma , de créer une République islamique au Liban.

Dans les années 80 , un projet chiite de constitution libanaise d’inspiration iranienne plaçait Khomeiny à la tête de l’Etat au nom de la théorie du wilayat el faqih. Khomeyni, en tant qu’Imam, Guide- Faqih– est représentant de Dieu sur terre. Le chef religieux des chiites libanais recevait une délégation de pouvoir du Guide de la révolution iranienne, et, à ce titre avait le droit d’agréer les candidats à la Présidence, de destituer le Président ou le Premier Ministre, de dissoudre le Parlement- le majlis al choura-, de nommer le commandant en chef des armées… .et cela dans le cadre d’un système judiciaire devenu islamique []. A cette époque où l’on croyait tout possible chez les chiites, ce fut le cheikh Mohamed Medhi Chamseddine, chef de la communauté chiite, qui reçut le titre théorique de vice-président de la République islamique en germe, à savoir, le représentant de l’Imam Khomeiny.

Durant la guerre – 1975-90 -, ce programme islamiste reçut un début d’application dans les régions sous contrôle chiite, comme Baalbek dans la Bekaa, la région de Tyr…

Après la mort de Khomeiny et la fin de la guerre civile libanaise, les espoirs retombent, les dissensions peuvent apparaître au grand jour. Si certains oulémas chiites reconnaissent le successeur, à savoir l’ayatollah Khamenei, de nombreux autres remettent en cause cette allégeance . Cette contestation est menée entre autres par les ayatollahs Mountaziri en Iran même, Sistani en Irak et Mohammed Hussein Fadlallah au Liban. Il n’empêche que l’essentiel du mouvement Hezbollah reconnaît Khamenei comme le Walih el-faqih []. Les liens ancestraux avec l’Iran avaient été renforcés à l’époque de Sadr.

Cette ambition islamiste du Hezbollah est actuellement apparemment en sommeil, voire certainement abandonnée, [] ce qui se comprend aisément, nous ne sommes plus dans le contexte de guerre civile libanaise –1975-90- où tout semblait possible, et, par ailleurs, le modèle-centre, l’Iran, est en difficulté sur ce registre. Par ailleurs, une évolution générale de tous les mouvements islamistes, qu’ils soient sunnites ou chiites, se dessine depuis une dizaine d’années : face à l’impasse dans laquelle se trouvent tous ces mouvements qui ont tenté la conquête du pouvoir -soit par les urnes soit par la force-, chacun oublie ses rêves premiers , se banalise en acceptant le cadre des Etats-nations et leur jeu politique. L’horizon de l’oumma entière cède devant celui des réalités complexes des situations nationales. C’est une évolution que l’on ressent pleinement chez le Hezbollah libanais. Ce denier, auréolé de son prestige de parti national de la résistance face à l’agresseur israélien, accepte d’entrer dans le jeu politique ô combien complexe du Liban. Fort de ses 14 députés (sur 128) et de ses trois postes ministériels, le Hezbollah n’hésite pas pour autant à pratiquer une sorte de double jeu. Partenaire des instances officielles, il se comporte essentiellement comme un Etat dans l’Etat : tout le sud du pays est géré par lui, écoles , hôpitaux, sécurité, récemment le financement de la reconstruction des maisons … . Sur de nombreux points, il se montre bien plus puissant que l’Etat libanais. Occuper le terrain social de proximité a toujours été une tactique employée par les groupes islamistes. S’il n’est pas la seule organisation chiite au Liban, il en est le moteur.

L’allégeance au Guide suprême de la révolution iranienne n’est-elle de nos jours que pure rhétorique ? a t-elle encore un contenu réél, sert-elle les intérêts de l’Iran comme Nation plus que le rêve communautaire chiite transnational ? Les déclarations parfois embarrassées des dirigeants chiites libanais montrent qu’un dogme toujours aussi rigide n’empêche pas une très grande flexibilité tactique. L’exemple des tentatives d’alliance avec des mouvements chrétiens- le général Aoun par exemple-, pourtant ennemis jurés car alliés « de l’impérialisme occidental » contre un pouvoir central détenu trop longtemps à leur goût par les sunnites, est probant.

***

Ce rapide regard sur le Hezbollah libanais nous a permis de rappeler quelques caractéristiques religieuses chiites de ce mouvement et, nous l’espérons de mieux le comprendre, à savoir de nous interroger davantage sur sa nature et sur ses inévitables mutations à l’œuvre sous nos yeux.

Ce grand écart entre l’acceptation du jeu politique national et cette position communautariste chiite internationale est-elle longtemps tenable ? Peut-on longtemps être au gouvernement et refuser le monopole de la force publique à l’armée régulière ? Pour l’heure, le Hezbollah libanais joue sur les deux tableaux, son horizon d’action ne se limite pas au seul territoire libanais. Ceci est une autre problématique qui relève plus de la géopolitique régionale . Quel est le véritable but des Américains dans ce Grand Moyen-Orient, face à l’axe chiite du Liban à certaines régions afghanes, comment l’Iran menacé organise t-il sa défense, quelle configuration libanaise lui convient-elle le mieux ?…sans oublier la question cruciale des Palestiniens….La tension que nous avons pointée chez le Hezbollah trouvera une réponse dans le cadre de ces problématiques. Par ailleurs, si un renouveau national libanais sur des bases non confessionnelles, non communautaires est éminemment souhaitable, les conditions et la volonté en sont-elles réunies ?


Notre propos s’est volontairement limité à quelques éclairages religieux de ce mouvement qualifié de terroriste [] par les uns et de résistant par d’autres.

Article écrit à chaud au lendemain de la guerre dite des Trente Jours, qui opposa, dans l’été 2006 les forces du Hezbollah à l’armée israélienne.

L’illustration provient du site http://images.forum-auto.com/mesima…


[] La secte des Druzes présente au Liban et en Israël remonte à cette époque. Les Druzes sont les descendants de ceux qui crurent que le calife fatimide al-Hâkim était le fameux Imâm caché cher aux chiites

[] Amal est l’acronyme arabe de « bataillons de la résistance libanaise »

[] Décision est alors prise de créer un poste de secrétaire général, chef en titre du mouvement. Poste occupé successivement par Cheikh Soubhi Toufeily puis cheikh Abbas Moussaoui ( 1990-92- tué par un raid d’hélicoptères israéliens-) et enfin par cheikh Hassan Nasrallah, ancien président du comité de sécurité du Hezbollah de la banlieue sud de Beyrouth, quartier chiite

[] Même après le retrait de l’armée israélienne du sud Liban en 2000, le Hezbollah poursuit son combat de libération du territoire national. En effet, si l’ONU considère le retrait comme achevé , une nouvelle contestation se développe autour du secteur dit des fermes de Chebaa ( 25 Km2 pris à l’armée syrienne en 67, revendiqué par le Hezbollah comme libanais et non syrien comme le prétend l’ONU) et de la question des prisonniers libanais en Israël. Plus fondamentalement il y a là non acceptation d’une présence juive sur les lieux saints de Jérusalem

[] Attention de ne pas confondre islamique qui est le qualificatif relatif à l’islam en général et islamiste et islamisme qui relèvent de ce courant politique

[] C’est la même situation de jahiliyyah qu’au temps du Prophète, c’est-à-dire cette époque d’ignorance, de chaos d’avant la révélation, un peu l’image de l’obscurité dissipée par l’arrivée de la lumière

[] Le chiisme fut imposé par la force par la nouvelle dynastie des Séfévides, et cela finit par créer progressivement une fusion entre l’identité perse- ou iranienne-, et le chiisme

[] Même si aucun recensement démographique n’a été réalisé depuis longtemps, le Liban compte encore une forte proportion de chrétiens, ils furent majoritaire, ils ne le sont plus – beaucoup vivent en exil, et leur démographie croit moins vite que celle des musulmans

[] Le Walih el-fakih est élu par un corps électoral de 72 membres iraniens, eux-mêmes élus au suffrage universel par la population iranienne. En théorie, il n’est pas obligatoirement iranien, mais en fait c’est le Guide de la République islamique qui est reconnu par la majorité des chiites comme le Walik depuis février 1979

[] A la place, le Hezbollah se contente de mettre sur pied des structures de sociabilité et de solidarité islamiques dans les régions qu’il contrôle – sud Beyrouth, nord Bekaa et sud Liban- ; c’est tout un réseau d’écoles de dispensaires, de centres sociaux…

[] Dans les années 80, le Hezbollah a participé grandement à la campagne d’enlèvements d’occidentaux. Aujourd’hui, les services occidentaux lui attribuent avec certitude 12 prises d’otages dont celle de Michel Seurat qui mourut en détention. Ne pas oublier non plus l’explosion des camions-suicides le 23 octobre 1983 qui tuèrent 241 marines américains et 24 parachutistes français de la force multinationale. Certes, le Hezbollah n’était pas seul dans la préparation de cet attentat, il y avait également les services syriens, iraniens et Abou jihad de l’Olp