laïcité gallicane

 

La plus grande visibilité du religieux, la multiplication des attentats sur le territoire national et en Europe, ainsi que les risques de divisions sociales encourus, invitent à reconsidérer la laïcité de manière à trouver des réponses nouvelles aux problèmes actuels. Cependant, une quasi sacralisation des textes, entre autres celui de la loi de 1905, pourtant déjà modifié à plusieurs reprises, tend à privilégier les réponses d’hier aux questions d’aujourd’hui

 Or les contextes ont fortement changé, le risque d’influence du cléricalisme catholique sur les pouvoirs publics a disparu depuis longtemps, à tel point que Philippe Portier peut parler d’une laïcité de reconnaissance pour signifier le dialogue entre les pouvoirs publics et les religions : « Étudiant actuellement les grandes métropoles régionales, je suis aussi frappé par la place accordée aux religions dans la mise en place du lien social à travers les activités culturelles ou sociales ou pour répondre aux difficultés de l’État providence. Ainsi avec Marseille Espérance où l’interreligieux a explicitement pour but de contribuer à un vivre ensemble plus harmonieux. Ou à Rennes où, pour l’hébergement des personnes en difficultés et l’aide aux plus démunis, la municipalité mobilise de nombreuses associations comme le Secours catholique ou des associations musulmanes qui interviennent en véritables brancardiers de l’État providence [1]».

  • Vers une laïcité de reconnaissance .

Des instances de dialogue existent entre l’Etat et les différentes autorités dirigeantes religieuses : Lionel Jospin avait lancé l’Instance Matignon avec  les représentants de l’Eglise catholique, le dîner annuel du Crif[2] avec la communauté juive est peut-être l’instance la plus médiatisée, en juin 2015, ce fut la première instance de dialogue avec l’islam de France[3]. L’émission religieuse du dimanche matin sur une chaîne publique (France2) est un bon indicateur d’un régime des cultes médiatiquement reconnus. L’Etat coopère à la nomination des aumôniers, à l’hôpital, en prison[4]. Rappelons également que le succès (tout relatif certes) de la COP 21 doit beaucoup aux contributions des religions, celles-ci sont sollicitées également sur les questions d’éthique…bref, en France nous sommes engagés dans une voie de reconnaissance sociale des religions, de leur fonction de régulation sociale.

Cette attente d’une contribution aux réflexions nationales sur la société a été très fortement soulignée par le Président de la République dans son discours prononcé lors des vœux aux autorités religieuses  le 5 janvier 2016[5] : « De la gratitude pour ce que vous faites pour favoriser la compréhension entre nos concitoyens et pour dissuader tous ceux qui veulent entretenir un message de haine. Et en même temps je vous appelle à vous exprimer autant qu’il est possible pour faire en sorte que ceux qui doutent parfois, ceux qui s’interrogent souvent, ceux qui craignent d’être victimes puissent trouver espoir et confiance. Si nous voulons écarter les surenchères, les amalgames, les stigmatisations qui peuvent produire des discriminations, nous devons aussi rappeler à chaque fois que la religion est un message de paix et qu’elle doit contribuer à unir les hommes et non pas à entretenir la haine de l’autre……Voila pourquoi la République entretient cette relation avec les religions. Nous sommes chacun à notre place mais, tout en ayant des démarches différentes, nous participons au même objectif, unir notre pays et concourir à la paix ».

Cette posture actuelle des pouvoirs publics entre en tension avec  celle d’une grande majorité de nos concitoyens.

Selon un sondage Ifop pour le Comité national d'action laïque (Cnal) réalisé en novembre 2015, 8 Français sur 10 estiment que la laïcité est en danger : Ce danger est principalement imputé au fait que de plus en plus de personnes portent des signes religieux ostensibles (43%),  que les religions se font de plus en plus entendre sur les sujets de société (36%) et que certains veulent que l'Etat subventionne la construction de mosquées (34%, +13 points depuis 2005).

C’est également le cas pour tous ceux qui perçoivent la laïcité comme une émancipation de l’individu de toute emprise mentale et intellectuelle religieuse au nom d’une revendication d’autonomie[6], et qui souhaitent donc que les autorités religieuses se taisent, que la religion soit confinée au seul for intérieur.

** Diversité des représentations.

Le contexte perturbé actuel, le souhait que le grand nombre s’accapare  la question laïque, entraînent inévitablement un questionnement nouveau, des prises de position différentes de la conception libérale classique, à tel point qu’on est en droit de se demander si nous ne sommes pas en train de vivre une nouvelle étape dans la construction empirique de la laïcité en France.

D’autres conceptions de la laïcité sont en effet actuellement à l’œuvre,  c’est tout le mérite de Jean Baubérot que de les avoir inventoriées et analysées dans « Les 7 laïcités françaises » publié en mars 2015. Des idées qui n’avaient pas été retenues lors des débats de 1905, renaissent  et se développent actuellement, comme la laïcité antireligieuse ou la laïcité gallicane.

Pour la première, Jean Baubérot montre bien, que cette compréhension, (qu’elle vienne d’ailleurs de l’extrême gauche ou de l’extrême droite), est typique d’une « indistinction entre une option philosophique convictionnelle et la laïcité »,et, « comme il n’est plus possible de prôner, de façon socialement légitime, la disparition de la religion, toute espèce de visibilité religieuse, vestimentaire ou alimentaire, toute participation des religions au débat public sont considérés comme autant d’atteintes à la laïcité »[7].. En résumé conclut-il, la laïcité antireligieuse voit la laïcité comme un moyen d’imposer une sécularisation complète. Elle considère que la véritable liberté de conscience s’acquiert par l’affranchissement, l’émancipation, le refus de la religion.

Quant à la laïcité gallicane, elle reprend une vieille habitude politico-religieuse des rois de France qui souhaitaient gérer directement la religion. Un républicain comme Emile Combes aurait souhaité conserver le concordat plutôt que d’aboutir à la séparation, et ceci afin de mieux contrôler la religion catholique. Dans l’actuel débat sur la nécessité de réorganiser l’islam en France pour qu’il devienne enfin un islam de France, nous retrouvons parfois chez certains responsables politiques quelques accents de combisme.

*** Recherche d’argument pour interdire le port d’un habit religieux dans l’espace public

Un autre marqueur de cette tradition laïque gallicane qui rejoue de nos jours a été fort bien relevé par Jean Baubérot : une focalisation sur le vêtement dit religieux. Déjà en 1905 le député Charles Chabert voulait libérer le prêtre malgré lui, en lui retirant le droit de porter soutane dans la rue –« de cet esclave faisons un homme ! »-, le même argument de nos jours, focalisé sur le voile dit islamique, connaît un succès grandissant, et de fait,  cette plus grande visibilité de femmes musulmanes voilées vient alimenter la perception d’une laïcité en danger. L’accent est là encore, mis davantage sur le facteur émancipation que sur l’idée de liberté.

Par contre, la loi de 2010 sur le voile intégral, même si cette loi nous est « vendue » médiatiquement et politiquement comme une loi de laïcité, ce n’en est pas une , elle relève d’une autre problématique, qui interroge.

Faute de pouvoir utiliser un argument laïque qui aurait été contraire à l’esprit libéral de la loi de 1905,  les partisans de l’interdiction ont fait appel à la notion  d’ordre public dans sa conception immatérielle , suggestion faite par Patrick Billaud, vice président du GOF lors de son audition par la commission :Dans l’espace public, la liberté individuelle doit s’exprimer dans les limites culturelles de la communauté nationale à une période donnée. Ce qui signifie que les droits de la société prévalent sur les droits individuels.   La circulaire d’application émanant du Premier ministre le dit nettement « Se dissimuler le visage, c'est porter atteinte aux exigences minimales de la vie en société. Cela place en outre les personnes concernées dans une situation d'exclusion et d'infériorité incompatible avec les principes de liberté, d'égalité et de dignité humaine affirmés par la République française.
La République se vit à visage découvert [8]»

N’est-il pas dangereux de légiférer en prenant comme norme l’état culturel d’une société à un moment donné ?

**** Une laïcité « dévoyée », selon l’expression de Jean Baubérot.

Enfin, l’inventaire des diverses conceptions de la laïcité de Jean Baubérot n’oublie pas les nouvelles perceptions, stigmatisantes et exclusives, totalement contraires à la construction historique de notre laïcité toujours inclusive– chacun doit pouvoir trouver sa place dans une société tolérante pourvu que chaque croyance ne cherche pas à s’imposer- Il s’agit de la laïcité identitaire propagée essentiellement par l’extrême droite. La date charnière est récente, dans l’hiver 2010-2011 « Marine Le Pen s’approprie la laïcité, elle dénonce les prières de rue qui existent à Paris et Marseille, en les présentant comme une Occupation de la France. C’est une allusion à l’occupation nazie, mais elle précise : j’aurais pu aussi parler de l’occupation des Anglais à l’époque de Jeanne d’Arc. C’est  la même idée d’une armée ennemie qui a envahi le territoire. Face à un tel danger, elle annonce sa volonté de défendre la laïcité[1] ». La laïcité devient exclusive, elle vise l’islam rejeté au nom d’une certaine idée de l’identité française à préserver.

« L’équation symbolique qui sous-tend la laïcité identitaire doit en effet être restituée dans toute son extension : ce qu’elle pose, c’est que l’identité de la République réside dans la laïcité, et, corrélativement, que la laïcité doit servir à l’assimilation des populations d’origines étrangères (ce qui veut dire en clair : coloniale et postcoloniale), toujours encore susceptibles, de par leurs croyances religieuses, de constituer un corps étranger au sein de la nation. Obsédée par la nécessité de faire barrage au communautarisme, elle en vient donc à construire au moyen de valeurs mais aussi de normes et d’interdits culturels, un communautarisme d’Etat[2] ». Ce souhait d’assimilation, à savoir d’un gommage des différentes culturelles au profit d’un alignement sur la culture dominante du pays (slogan :ils n’ont qu’à faire comme nous !) risque en retour de générer une acculturation exploitée par la propagande jihadiste qui accuse l’occident de vouloir  occidentaliser, séculariser les populations de confession musulmane. Faut-il y voir, comme le suggère le philosophe Etienne Balibar, un lointain effet inspiré  de la pensée de Hobbes qui produirait une conception étatiste et autoritaire de la laïcité, où prime la norme de l’ordre public, ce que Régis Debray a qualifié de républicain, par opposition à une conception démocratique  qui privilégie les libertés publiques individuelles dont l’Etat se porte garant, ce qui relèverait, selon Etienne Balibar, plus des idées de  John Locke.

Christian BERNARD

 


[1] Jean Baubérot, op.cit. p. 117. Cf également Jean Baubérot, la laïcité falsifiée, la  Découverte, 212 p, 2012.

 

 

 

 

 

[2] Etienne Balibar, philosophe, in Libération mardi 30 aout 2016, p.24.

 

 

 

 

 


[1] Philippe Portier est entre autres Directeur d'études à l’EPHE, section des Sciences Religieuses où il occupe la chaire d’histoire et de sociologie des laïcités (et non plus de la laïcité comme avec Jean Baubérot). La Croix 12/03/2015,  Cf également,  Archives de Sciences sociales des religions, n° 129, janv-mars 2005 1905 et la pratique d'une laïcité de reconnaissance sociale des religions par Jean-Paul Willaime

 

 

 

 

 

 

[2] Le Conseil Représentatif des Institutions juives de France est plutôt un organisme politique qui représente toutes les tendances juives du pays,  souvent lié à la politique israélienne. L’instance religieuse légitime pour un dialogue avec l’Etat serait plutôt a priori le Consistoire Central Israélite de France.

 

 

 

 

 

[3] Réunion d’environ 150 personnes qui reflète une difficulté spécifique à l’islam, l’absence de hiérarchie et donc la question de la représentation.

 

 

 

 

 

[4] La radicalisation en prison souligne l’urgence d’une plus grande coopération, voire tout simplement d’un contrôle étatique

 

 

 

 

 

[5] http://www.elysee.fr/declarations/article/v-ux-aux-autorites-religieuses-7/  Un discours passé totalement inaperçu à l’époque et pourtant fort instructif sur cette question de la reconnaissance.

 

 

 

 

 

[6] Lire à cet égard la critique formulée par Abdennour Bidar sur cet héritage du « pense par toi-même des Lumières » in Les Tisserands, 2016  p.45.

 

 

 

 

 

[7] Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises,  édit. De la Maison des Sciences de l’homme, 2015, 175 pages, p. 35

 

 

 

 

 

[8] Circulaire du 2 mars 2011 relative à la mise en œuvre de la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000023654701

 Il en résulte une notion d'ordre public immatériel qui subvertit totalement le concept d'ordre public dans son rapport à la liberté selon l'arrêt Benjamin du 19 mai 1933(10), exactement comme l'a entraîné l'intégration de la dignité à l'ordre public dans Morsang-sur-Orge.

 

 

 

 

 

[9] Jean Baubérot, op.cit. p. 117. Cf également Jean Baubérot, la laïcité falsifiée, la  Découverte, 212 p, 2012.