Kami

 

 Issu d’une scission au sein du Groupe Islamique Armé (GIA) en date du16 septembre 1998, le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) change officiellement de nom le 24 janvier 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Comment s’est opérée cette mutation et que signifie t-elle ?

1- Les mouvements précédents.

a– Le GIA est une organisation armée dont le but est de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique . Il se lance dans une lutte armée violente en 1992 après l’arrêt du processus électoral qui devait assurer la victoire du FIS. Le premier dirigeant ou émir fut Abou Abd Ahmed et le dernier sera Chaâbane Younès dit Lyès tué en décembre 2004.

La transformation du GIA en GSPC résulte de fortes tensions internes entre factions rivales opposées sur des questions doctrinales : par exemple, faut-il punir l’ensemble du peuple algérien de ne pas approuver le projet islamiste? C’était la position de l’émir national du GIA Antar Zouabri [1996-2002] qui justifie ainsi les massacres de la population civile. L’évolution du contexte joua également un grand rôle : le succès de l’action anti-terroriste de l’État algérien en infiltrant les maquis poussa ces derniers à s’entredéchirer. Par ailleurs, la branche armée du FIS, l’AIS, appelle à la trêve en octobre 1997.

b– Aussi, est-il logique que l’acte de naissance du GSPC le 16 septembre 1998 soit sous forme d’un communiqué intitulé « communiqué de l’unification ». Le premier émir sera Hassab Hattab1, ancien émir du GIA en Kabylie. L’objectif est d’unifier les divers groupes d’islamistes algériens de la mouvance salafiste jihadiste et de donner au mouvement une ligne d’action claire. Les musulmans doivent être sensibilisés par la prédication au devoir de jihad , le régime en place qualifié de « renégat » doit être combattu pour être remplacé par le règne de la loi islamique. Au-delà de la lutte armée en Algérie, une dimension internationale apparaît avec la volonté de combattre des idées étrangères impies comme la laïcité, la démocratie, le communisme, la franc-maçonnerie etc. Dès la naissance se dessine cette volonté de se placer dans le sillage de Ben Laden défini le 23 février 1998 comme un « jihad contre les Juifs et les croisés », mais pendant plusieurs années le champ d’action du GSPC se cantonnera à la Kabylie

 Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak lancée par le Président Bush qui vont relancer la question lancinante chez les terroristes algériens : faut-il se contenter de la lutte sur le seul sol algérien, y compris avec quelques essais au sud contre l’État et les intérêts étrangers, ou faut-il étendre l’action à l’étranger. C’est cette dernière posture qui l’emportera à partir de l’été 2003 avec l’homme qui ne cessait de monter dans la hiérarchie, Abdelmalek Droukdel. Les problématiques régionales (au sens du Maghreb) voire internationales vont progressivement l’emporter sur les seules problématiques nationales algériennes au fil des communiqués du GSPC.

Ce sont les trois grands jihad, afghan [contre les Soviétiques dans les années 80], tchétchène et irakien qui ont crée l’opportunité et les moyens au GSPC de devenir AQMI. 

2- Ce changement d’horizon, qui mènera à la création d’AQMI, s’est opéré en trois étapes :

  • afin d’entrer en contact avec les réseaux d’Al-Qaïda, le GSPC va se rapprocher des combattants arabes du jihad tchétchène qui serviront d’intermédiaires. Dans les années 90, les luttes pour l'indépendance de la Tchétchénie mêlent des islamo-nationalistes et des jihadistes venus de divers pays musulmans dont ceux du Maghreb. La Tchétchénie sert alors de relais pour les premiers guerriers algériens partis en Afghanistan dans les années 80 lutter contre les Soviétiques. Ces Algériens que l'on surnomme désormais les « Afghans 2», soit retournent au pays, désœuvrés, entrainent derrière eux des jeunes sans travail et sans idéal, et entrent en guérilla, soit, poursuivent leur jihad en Tchétchénie. Le leader de ces « Arabes » en Tchétchénie, Abou Hafs est un homme clef à contacter : membre du Conseil militaire des Moudjahidines locaux et du premier cercle d'Al-Qaïda. Les bonnes relations entre les deux émirs, Abdelwadoud d'Algérie et Abou Hafs en Tchétchénie créèrent un premier rapprochement.
  • Le GSPC se met au service de la branche irakienne d'Al-Qaïda afin, à la fois de bénéficier de son prestige, de son savoir-faire, et pour signifier une volonté de se placer dans un jihad mondialisé. Là encore, ce sont des « Afghans » algériens passés directement du front afghan, ou plus précisément du Waziristan pakistanais, zone tribale refuge pour le jihadistes, au théâtre irakien (province d'Al-Anbar le long de l'Euphrate).Le contact établi avec Al-Zarqawi émir «d'Al-Qaïda au Pays des deux Fleuves » va déclencher un long processus qui aboutira à l'allégeance des jihadistes algériens à Al-Qaïda. Le demande est formulée dès septembre 2005 mais n'aboutira qu'en septembre 20063, pour n'être rendue publique que le 24 janvier 2007. Pendant ce temps, le GSPC doit faire ses preuves, pour cela, il recrute et entraine des candidats au jihad pour le compte des « frères irakiens ».
  • Ce fut le travail d'Abou Moussab Abdelwadoud [nom de guerre de Droukdel], de fédérer tous les groupes salafistes jihadistes alégriens derrière un nouveau projet commun, purement « qaïdiste », où l'objectif du combat n'est plus la seule instauration d'un État islamique en Algérie, mais l'union de l' « Oumma », de toute la communauté mondiale musulmane en en seul État.. La cible première du jihad devient l' « ennemi lointain », à savoir l'occident. Les actions vont localement s'orienter vers l' « extérieur », c'est-à-dire, hors peuple algérien: contre la présence étrangère au Sahel : entreprises, rallyes, touristes.., en tentant d'isoler le pouvoir algérien de la population civile (un pouvoir montré comme suppôt de l'étranger agissant contre les intérêts du peuple).

Ainsi donc, ce n'est pas Al-Qaïda qui a cherché à recruter et à convaincre les jihadistes algériens, au contraire, la demande et l'effort pour y parvenir viennent entièrement d'eux. Cela permet une nouvelle légitimité, un nouveau prestige pour une organisation qui s'étiolait face à un certain succès de la répression ou de la politique de réconciliation. L'action consistant à viser les populations et l'État algérien ne suscitait plus assez de vocations. Il fallait changer, il fallait s'étendre, notamment la « 9e région » du GSPC dont dépendait déjà le Sahel, était à court d'appui logistique et de financement. Du côté Ben Laden, c'était l'occasion d'avoir une influence sur cette partie du monde musulman où elle était jusque là absente.

3- Ce qui change avec cette nouvelle appellation à partir de 2007 .

a- La nouvelle appellation, en premier, témoigne d'un choix déjà bien orienté. Si en français, l'abréviation usuelle d'AQMI est admise pour « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » [ à l'identique en anglais avec AQIM pour « Al-Qaeda in the Islamic Maghreb »], elle ne rend que très imparfaitement l'expression arabe : « Tanzim Al-Qâ'ida bi-Bilâd Al-Maghrib Al–Islâmi », littéralement : « Organisation d  'Al-Qaïda au Pays du Maghreb islamique », une abréviation fidèle à l'expression originale serait OAQPMI . Cette nouvelle appellation est réfléchie, discutée et donnée « sur ordre de ben Laden » affirme le communiqué de 2007. 

L'expression arabe appelle quelques commentaires significatifs. Maghreb ici désigne un seul espace au-delà du découpage en États issus de la période coloniale et considérés comme une anomalie par les jihadistes. Cette unité maghrébine est justifiée par le glorieux passé de la dynastie almohade qui dominait l'espace Espagne – Maghreb aux XIIe et XIIIe siècles. La Giralda de Séville (minaret de 1184) n'est-elle de même style et de même époque que la Tour Hassan de Rabat ou la Koutoubia de Marrakech ?

Cette nouvelle branche d'Al-Qaïda est ainsi la quatrième du groupe après celles d'Arabie, d'Irak et d'Afghanistan. 

b- Un des enjeux est alors l'unité, tant organisationnelle que territoriale 

  • la nouveauté pousse à l'unification des différents groupes salafistes jihadistes du grand Maghreb, et ce malgré les vieilles réticences des Algériens à l'égard des autres, Marocains notamment. En fait, le terrain d'entente avait été préparé par ce travail mené en commun en faveur du jihad irakien depuis 2004. Les divers mouvements ont donc accepté de se mettre sous la houlette du GSPC algérien, le groupe le mieux préparé pour entrer en allégeance au mouvement de Ben Laden. Ainsi, dans la nouvelle AQMI, se retrouvent, outre le GSPC qui en constitue le noyau, le GICM4 marocain, le GICL libyen, le GICT Tunisien ainsi que de petits groupes issus des pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie). Il faut donc bien comprendre qu' AQMI n'est pas la simple continuation du GSPC algérien sous un nouveau nom.
  • C'est désormais l'umma musulmane (l'ensemble formé par les fidèles musulmans) qui compte et non le morcellement en États, en pseudo-nations opposées entre elles, Algérie, Mauritanie, Maroc etc. Les frontières nationales, reliquat colonial, ne comptent plus. Ce grand espace Maghreb Sahel est censé devoir pour toujours être musulman à l'exclusion de toutes autres religions. Le nouveau discours rappelle à tout musulman son devoir de jihad et d'unité dans le combat.5 L'objectif politique est clair, il s'agit de recréer un « califat » qui aurait à terme autorité sur tous les musulmans. Cependant, nous devons considérer cela comme relevant plus d'une rhétorique incantatoire que d'une réalité opérationnelle immédiate, mais , on retrouve toujours ce souci de justifier théologiquement par le Coran. Cet État islamique escompté ne peut s'obtenir par les urnes (comme l'avait cru le FIS en Algérie ou d'autres islamistes dans certains États musulmans) mais par les armes, par le jihad seul. De ce point de vue, il y a un glissement doctrinal, du seul salafisme au seul jihadisme, doctrine de Ben Laden.

c- La nouvelle organisation comporte un commandement commun, situé en Kabylie avec Droukdel, sur tout cet espace lui-même divisé en cinq régions militaires. Celle qui couvre le sud algérien et le sahel a gardé l'ancien nom de « neuvième »sous le commandement de Yahia Djouadi alias Yahia Abou Amar Etiarti dit l’« Emir du Sahara »6. En panne d'influence tant en Afrique du Nord qu'en Europe, AQMI donne la priorité à sa branche saharienne.

Ce sont de petits effectifs, très mobiles, qui sillonnent la bande sahélienne. Sur un total qui ne doit guère dépassé un millier d'hommes, mis à part quelques dizaines de Mauritaniens, de Libyens, encore moins de Marocains, de Nigériens et de Maliens, l'essentiel des combattants est issu du GSPC d'Algérie.

Les hommes sont réunis en petites unités de base, les katiba (nom issu des compagnies légères de l'armée de Libération Nationale algérienne) de l'ordre d'une centaine de combattants, ou de sections [seriya] d'une trentaine seulement.

Ces katiba sont réparties sous deux commandements (deux brigades) : à l'ouest du Sahel7 avec Mokhtar Belmokhtar ( Mauritanie, sud Algérie), et à l'est8 avec Abou Zeid du nord Mali au sud tunisien.

Les « cultures » sont un peu différentes, par exemple Abou Zeid, en pur jihadiste, n'hésite pas à exécuter ses otages, alors que Belmoktar finit par les libérer (les 2 humanitaires espagnols en août 2010).

  • Mokhtar Belmoktar est un ancien d'Afghanistan, toujours nomade malgré sa richesse accumulée depuis de nombreuses années, c'est un homme indépendant de la hiérarchie mais indispensable. Aux attentats-suicides du nord ( Kabylie) il préfère le contrôle (très « juteux ») des divers trafics du sahel, des armes, véhicules, cigarettes, drogues, migrations humaines, braquage, enlèvements etc. Avec cet argent c'est lui qui alimente l'ensemble en armées et véhicules.
  • Abou Zeid, lui n'a jamais occupé de responsabilité au sein du GSPC, il a connu ces derniers temps une ascension fulgurante. C'est un peu l'équivalent de Al-Zarqaoui d'Irak, un homme très déterminé, brutal, le plus idéologisé du groupe, le plus représentatif d'Al-Qaïda. L'ex-otage français qui lui a parlé, Pierre Camatte, le décrit comme « petit, maigrichon, qui ne dégage rien physiquement, mais qui est très respecté par son entourage ». « Il veut absolument appliquer la charia à tout, y compris aux otages, il accepte de négocier mais avec des règles conformes à la charia, avec des intermédiaires qu'il juge être de bons musulmans. Il comprend le français mais refuse de parler la langue du colonisateur ».
  • Les deux hommes sont-ils rivaux ? Les experts semblent être partagés sur ce sujet important pour l'avenir de la direction Aqmi Sahara. Si leur tempérament en effet les oppose, il semble qu'ils fassent tous les deux mois un communiqué commun de situation. Ils se connaissent bien, sont de la même génération, sont mariés avec des épouses issues de grandes familles touareg.

En tout cas, cette branche saharienne a du mal à contacter Aqmi central (dirigé par Abdelmalek Droukdel) qui se trouve encerclé en Kabylie par l'armée algérienne. Cette dernière, aidée par la population kabyle qui ne supporte plus les exactions des terroristes, lamine sérieusement les forces jihadistes dans cette région. C'est peut-être ce qui a incité les preneurs d'otages d'Arlit à proposer à la France de négocier directement avec Ben Laden. La chaîne de commandement est actuellement très perturbée, car le siège central d'Aqmi, assiégé, dépend financièrement des recettes de sa branche saharienne, de plus, Izza Rezki, le financier d'Aqmi vient d'être tué.

Ainsi, dans ces conditions, l'on comprend l'activisme un peu brouillon et concurrentiel des deux brigades sahariennes, pratiquement autonomes.

Ces brigades sud recrutent localement dans cet espace sahélien où sévit sécheresse et pauvreté, mais le critère religieux jihadiste fait de plus en plus de place au critère mafieux. Des ouvertures sont actuellement tentées en direction du Front Polisario au Sahara Occidental (volonté d'accès à l'Atlantique?) L'encadrement demeure pour l'essentiel algérien. On retrouve certains émirs « historiques », qui n'hésitent pas à se donner des pseudos prestigieux : Yahia Djaoudi se fait appelé Abou Ammar ( souvenir de Yasser Arafat).

Avec cette «  internationalisation », la cible change, le combat glisse de l'ennemi intérieur ou proche à un ennemi lointain, extérieur, à savoir les intérêts occidentaux dans un espace considéré comme totalement musulman. Depuis cet été, Aqmi menace directement la France, l'ennemi français lui a été désigné par le commandement central d'Al-Qaïda. La France, ex-puissance colonisatrice, active dans le combat en Afghanistan, pays laïc qui légifère ces temps-ci contre certaines pratiques musulmanes, est ainsi la cible idéale pour la nouvelle organisation, Al-Qaïda centrale se réservant, si l'on peut dire, le cas américain.

 Le mode opérationnel change également avec l'usage de tactiques importées du jihad irakien9 comme les attentats à l'explosif soit à l'aide de véhicules piégés soit par le biais de « kamikazes », ou plutôt,d'attentats-suicides, de candidats au martyre pour employer une expression plus adaptée.10

Conclusion .

AQMI est donc issue des mouvements radicaux de contestation du pouvoir en place en Algérie au début des années 90. Du GIA encore islamiste, nous sommes passés progressivement avec le GSPC et AQMI, à un mouvement d'une autre nature, le salafisme jihadiste. L'opinion commune, incitée en cela par les médias, utilise abusivement l'expression « islamisme » comme un terme générique englobant tout ce qu'une posture démocratique et laïque se doit de rejeter et de fustiger. Cette attitude facile n'aide pas à la compréhension des spécificités des deux mouvements maintenant bien distincts, les islamistes d'un côté, comme l'ancien FIS d'Algérie, le Hamas de Palestine, les Frères Musulmans des pays arabes, l'AKP en Turquie..et les salafiste jihadistes de l'autre, dont la figure emblématique est Al Qaïda et maintenant Aqmi au Sahel.

Les islamistes sont d'abord des politiques qui ont une visée sur la société certes, mais surtout sur l'État, leur objectif est la conquête et l'exercice du pouvoir. Ils ont un programme politique et participent au jeu politique de leur pays. Le salafisme-jihadiste est un mouvement radical transnational qui privilégie le jihad au détriment de la problématique de l'État. Le discours sur la restauration du califat est plus incantatoire qu'opérationnel, et d'ailleurs le califat n'a jamais été le lieu du pouvoir politique. C'est l'action individuelle qui est ici recherchée dans un jihad perçu comme un devoir individuel et permanent pouvant conduire au martyre.

Avec Ben Laden ou AQMI, il n'y a donc rien de global à négocier [les petites négociations ponctuelles lors de prise d’otages sont d’un autre autre ordre, elles sont ponctuelles et souhaitées dans un besoin concret de financement].

Certes, concrètement su place au Sahel, toutes les branches d'AQMI ne relèvent pas de cette seule conception, des groupes comme celui de Belmoktar sont très impliqués dans les différents trafics présents dans ces vastes espaces non contrôlés. Notre distinction entre islamistes et salafistes jihadistes n'en est pas pour autant moins pertinente pour appréhender ce nouvel ennemi qui menace nos compatriotes et nos intérêts dans cette partie du monde.

[récemment, Belmoktar a été évincé de son commandement d’une Katiba d’Aqmi en raison de désaccord avec la direction générale en Algérie et de sa gros grande indépendance , mais depuis la mi décembre 2012, il a reconstitué autour de lui une nouvelle Katiba, peut-être constituée d’éléments autres, venus en partie de Libye et d’Egypte  comme le laisse entendre la prise d’otage de janvier 2013 à In Amenas en Algérie. Il y a là de sa part, entre autres, une volonté de rebondir comme acteur important dans le jihad régional.]

Christian BERNARD

1Cet ancien officier des forces spéciales prend le maquis suite au coup d'État de l'armée algérienne en janvier 1992. de 93 à 96 il est membre du GIA puis participe à la fondation du GSPC. Il en démissionne en 2004, condamne les attentats suicides d'avril 2007. Il accepte la politique de réconciliation nationale du Président Bouteflika et se rend aux autorités en septembre 2007. Il est depuis en prison.

2Ces « Afghans », un millier de jeunes hommes environ, ont commencé leur parcours en 1986 dans un pays qui ne propose rien à sa jeunesse. Partis pour le petit pèlerinage à la Mecque, pris en main par la Ligue Islamique Mondiale et financés par l'Arabie, ils se retrouveront dans un camp d'entrainement à Peshawar et pour certains dans les montagnes afghanes. Ce prestige et le fait d'avoir raison en refusant un système électoral (arrêt des élections en 92) leur confèrent une grande aura auprès de la jeunesse.

3Communiqué du GSPC le 13 septembre 2006 « Grâce à la seule bénédiction d'Allah et après des tractations et des discussions intenses qui ont duré près d'un an, nous sommes heureux d'annoncer à la nation musulmane et à nos frères musulmans à l'est et à l'ouest, la grande nouvelle que les Moudjahidines ont tant attendue, une nouvelle qui réjouira les Musulmans et attristera les mécréants et leurs suppôts parmi les renégats, c'est la nouvelle du ralliement du Groupe salafistes pour la Prédication et le Combat à l'Organisation d'Al-Qaïda pour le jihad. Nous avons tous prêté allégeance, aussi bien les chefs que les soldats, au cheikh Moudjahid et à l'homme pieux, Abou Abdallah Oussama Ben Laden, qu'Allah le protège. »

4Le GICM ou Groupe Islamique Combattant Marocain est soupçonné d'être à l'origine des attentats de Casablanca en mai 2003 et de Madrid en mars 2004. Son leader, Abdelkrim al-Medjati s'est proclamé émir pour le Maghreb et l'Europe . Le mouvement recrute en partie en France où un procès a été intenté en 2007 contre 8 militants présumés. Le 11 juillet ils ont été condamnés à des peines de prisons sans que l'on puisse prouver leur implication dans l'attentat de Casablanca. Ces prévenus avaient été soutenus par des partis de gauche [PCF,LDH et MRAD] le 12 mai 2007.

5« Il était indispensable que l'ancienne appellation de notre groupe cède la place à une nouvelle appellation qui montre la véracité de cette unification et la force de notre solidarité » Communiqué du GSPC en date du 24 janvier 2007.

6Peu connu, de plus en plus le véritable émir du Sahara est Abou Zeid, mais ce dernier, qui se fait appelé Cheikh (le maître, le sage, signe de son ascension rapide dans la hiérarchie) n'en a pas encore le titre.

7En décembre 2007, assassinat de 4 touristes français, l'attentat raté à Nouakchoot en août 2009 contre les locaux de l'ambassade de France.

8Mort d'un otage britannique en mai 2009, du français Michel Germaneau en juillet 2010. On ne sait pas ci ce dernier est mort assassiné ou suite à sa maladie, contrairement à l'otage anglais qui lui est assassiné sur ordre d'Al-Qaïda central. Ce sont les otages d'Arlit à l'automne 2010

9Ce jihad irakien est une véritable matrice, les méthodes expérimentées ici sont également en usage de nos jours en Afghanistan.

10C'est ce nouveau mode opératoire qui est mis en œuvre dans les attentas de Casablanca et d'Alger dès le printemps 2007.

 

 Si des syncrétismes entre bouddhisme et shintoïsme dominent toujours les attitudes religieuses majoritaires au Japon, les bouleversements socio-culturels majeurs qui ont ébranlé ce pays depuis un siècle et demi, ont conduit à l’apparition d’un nouveau paysage religieux. Pour répondre aux besoins d’une population maintes fois désorientée, une multitude de nouvelles religions a vu le jour depuis le milieu du XIX e siècle. Toute synthèse sur cette question est délicate tant l’émiettement de ces mouvements est grand, et les pulsions créatrices toujours en cours.

Néanmoins, nous proposerons ici une brève synthèse chronologique de ces religiosités nouvelles que les sociologues des religions nomment « nouvelles religions », « nouvelles-nouvelles religions » et « nouvelles cultures du monde spirituel ».

I- Les « nouvelles religions » (shinshûkyô) sont révélatrices d’une période longue qui court du XIXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

1- Le contexte est celui d’une série de bouleversements majeurs que connu le Japon : le grand ébranlement avec changement de paradigmes couramment appelé restauration Meïji, puis l’époque militaro-nationaliste des années 30 qui mena à la catastrophe finale de 1945.! Durant ce siècle, le Shintô fut érigé en unique référence officielle de l’État japonais, et toute autre voie religieuse fut condamnée avec sévérité. C’est le début d’une série de mutations traumatisantes pour une population qui passa très rapidement d’une solidarité rurale ancestrale à un monde de plus en plus urbain et industrialisé. Les nouvelles formes du religieux qui apparaissent alors, et qui vont être appelées « nouvelles religions » par les sociologues de l’après guerre, cherchent à répondre à ces nouvelles situations de pauvreté, de maladie, de solitude urbaine, situations engendrées par la disparition des anciens liens villageois dans un univers urbain non organisé.

2- Ces nouvelles religions ont une assise populaire, alors que les religions instituées, comme les bouddhismes et le shintô, étaient plutôt, à l’époque Edo (époque qui précède l’époque Meïji) le fait des classes supérieures, celles des nobles et des guerriers. En effet, les nouvelles religions se présentent non seulement comme des religions classiques de salut, mais également, comme des religions thérapeutiques ici-bas. Avant la seconde guerre mondiale, la tendance des intellectuels était plutôt au dénigrement à leur égard, elles étaient facilement taxées de « pseudo-religions » ( ryûji shûkyô), pour signifier qu’elles n’avaient que l’apparence de religions mais en fait n’en étaient pas, eu égard aux traditions bouddhiste et shintô. Actuellement, après avoir un temps hésité avec l’ expression « religions nouvellement apparues », le concept de « nouvelles religions », même s’il est critiquable, semble être admis pour désigner ces mouvements.

Quant à leurs contenus, le plus souvent, ils s’enracinent à la fois dans les croyances populaires toujours présentes et jamais vraiment « institutionnalisées » et dans le fond traditionnel bouddhiste et shintô. Ce double emprunt en fait donc, d’une certaine manière, des religions syncrétiques, d’où la tentation de les affilier soit au bouddhisme soit au shintô. Les fidèles de ces nouveaux mouvements, dans la plupart des cas, conservent également leur ancienne affiliation aux religions traditionnelles. Certaines nouvelles religions cependant, comme la Sôka Gakkai ou la Tenshô Kôtai, exigent une totale fidélité.

Les principaux traits distinctifs de ces nouvelles religions selon Jean-Pierre Berthon1, concernent:

  • la réponse à des problèmes sociaux ( pauvreté, maladie, désordres familiaux).
  • l’importance du charisme du fondateur.
  • la place des textes fondateurs (réservé aux spécialistes dans les syncrétismes bouddhisme-shintô).
  • l’enseignement et la pratique de la « transformation du cœur 2» (kokoro-naoshi).
  • l’importance des relations humaines.
  • une priorité donnée au bonheur ici-bas au détriment d’un au-delà assez vague.3
  • une conception du monde centrée sur une force nourricière ( la Grande Vie : daiseimei) à l’origine de toute l’humanité.

3- Quelques exemples de « Nouvelles Religions » 新宗教.

  1. Tenrikyo:天理教. Cette « religion de la sagesse divine » a été fondée en 1838 par Nakayama Miki, une paysanne pieuse et mystique de la région de Nara, qui, vers la quarantaine (1838) aurait reçu une révélation du Kami Tenri-ô no Mikoto venu sauver l’humanité. Ce Kami n’était rien d’autre que le créateur primordial. Miki prêchait un idéal de justice, distribuant ses bien aux plus pauvres et guérissant par imposition des mains et par des prières. Tout cela fut mis par écrit par ses soins, alors qu’elle est supposée être analphabète: (« Nés du pinceau divin », chants pour des danses sacrées »..). Ces écrits devinrent textes sacrés pour la nouvelle religion ainsi créée, le Tenri-Kyô. La fondatrice est désormais nommée, « la Vénérée parente » – Oya-sama.

Pour réaliser son salut, le fidèle doit retrouver un état originel de pureté, de sincérité. Dès la fin du XIXe siècle, ses disciples se livrent à une intense propagande non seulement au Japon, mais également aux USA, à Taïwan, en Chine.. Actuellement, cette « Nouvelle Religion » a une forte implantation mondiale, mais le centre spirituel est à Tenri, cette ville proche de Nara, bâtie autour du sanctuaire shintô Isonokami. Cette véritable entreprise multinationale, possède sur place à Tenri, un immense complexe fait de terrains de sports, d’un hôpital, d’une université, d’un musée, d’une radio.. Le Tenrikyo qui se considère comme une religion à caractère universaliste, s’est diversifié en plusieurs mouvements, faut-il dire sectes ?

  1. Le mouvement le plus célèbre est certainement la Sôka gakkai ou «Société pour l’éducation par les valeurs créatives»創価学会 (littéralement :construire, valeur, apprendre, assemblée). Fondée par un instituteur en 1930, d’inspiration bouddhiste (pensée de Nichiren, moine bouddhiste du XIIIe siècle, revue par la secte dite « Nichiren Shô-Shû » -véritable secte de Nichiren-), elle pratique l’aide mutuelle, et « entend construire, en commençant par la sphère familiale, un paradis sur terre basé sur l’harmonie des relations humaines qui sera la troisième civilisation – daisan bunmei 4». Ce mouvement religieux qui utilisa dans ses débuts des techniques de conversions forcées, pratique toujours du prosélytisme dans le monde entier. Au Japon, la Sôka gakkai se veut très présente dans la vie quotidienne, elle possède des journaux, mensuels et hebdomadaires, contrôle une université, et jusqu’en 1970, le parti politique Kômeitô (parti de la justice et de l’intégrité).

Avec le temps, les « Nouvelles Religions » issues de cette première période, soit s’essoufflent, soit s’institutionnalisent. Aussi, voit-on apparaître après guerre de nouveaux mouvements religieux.

II- Les Nouvelles-Nouvelles Religions : Les NNR : 新新宗教

1- Le contexte de l’après guerre au Japon est complétement différent. Le vainqueur américain impose de nombreuses réformes, entre autres dans le domaine religieux. Le Shintô officiel est abandonné, il est accusé, comme le bouddhisme d’ailleurs, d’avoir soutenu l’effort de guerre. Les autres mouvements religieux ne sont plus persécutés car la nouvelle constitution sépare nettement le religieux du politique. La laïcité imposée par la loi de 1951 sur les religions, n’a pas le même sens que notre loi de 1905 en France, il s’agit ici surtout, d’empêcher toute intervention du politique sur le religieux, et non l’inverse. Mais, comme toute nouveauté imposée de l’extérieur, il faut un certain temps pour qu’elle soit véritablement intériorisée par les Japonais.

Néanmoins, ce nouveau contexte juridique autorisant le pluralisme religieux, permit la création d’un grand nombre de nouvelles religions, d’autant plus, que le traumatisme de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit, laissait un grand vide spirituel parmi une population qui allait connaître assez rapidement les transformations dues à la croissance économique.

Ces nouvelles religions issues d’une seconde vague vont être distinguées des autres par cette expression de « nouvelle-nouvelle religion », expression un peu surprenante, due au sociologue japonais Nishiyama. C’est un autre sociologue des religions, Shimazono, qui propose d’en donner quelques traits distinctifs.

2- Qu’est ce qui distingue les nouvelles-nouvelles religions des « anciennes nouvelles religions », en déclin pour la plupart ?

  • Une différence quant aux motivations qui poussent certains jeunes japonais à adhérer. Aux anciennes motivations plutôt pragmatiques, se substitue désormais un fort besoin de lutter contre la solitude, voire l’anxiété dans une société très urbanisée où l’environnement d’abondance dilue tout repère.
  • Alors que les « anciennes nouvelles religions » visaient très directement le bonheur sur terre, le monde spirituel, véritable vivier de valeurs et de sens, est au centre des nouvelles préoccupations. Faut-il aller jusqu’à dire que de nouvelles religions plus éthiques viennent prendre la relève de religions thérapeutiques ?
  • L’ ingrédient de la « transformation du cœur », que nous avons évoqué pour les « anciennes nouvelles religions », est toujours présent, mais ne repose plus sur une base morale, est moins intériorisé tant il est soumis à des techniques psychiques et psychologiques. Faut-il voir ici l’influence de la « nouvelle pensée » américaine (New Thought)?
  • Alors qu’avant, l’expérience de salut dans le quotidien exigeait la médiation d’une divinité shintô ou d’une force bouddhiste, désormais, l’accent est mis sur l’expérience mystique directe . Ces expériences mystiques engendrent directement des transformations physiques et mentales chez les adeptes, leur redonnant ainsi une plus grande confiance en soi. Dans la culture contemporaine du Japon, cela se traduit par une meilleure ardeur au travail. L’absence de médiations traditionnelles explique l’atomisation de ces nouveaux mouvements.
  • Une mise en avant de la responsabilité individuelle se substitue à l’effort conjoint traditionnel de l’individu et des forces surnaturelles. La responsabilité individuelle ne se limite pas à l’existence présente, mais s’inscrit dans un continuum spirituel avec l’âme des ancêtres, de l’être humain en général. «  Se lit donc, en arrière plan, une dimension nouvelle, celle d’une conscience de la réincarnation, et d’une pensée karmique qui relient les hommes à leur passé et à leur avenir5 ».
  • Une présence de dimensions millénaristes et messianiques. Cela peut aller d’une posture apocalyptique dangereuse de la « secte » Aum, à un usage immodéré des célèbres prophéties de Nostradamus par les mouvements Agon-shû ou Kôfoku no Kagaku.

3- Quelques exemples de nouvelles-nouvelles religions.

  • L’Agon-Shû 阿含宗 est un nouveau groupe bouddhiste fondé au Japon en 1978 par Seiyu Kiriyama. Agon en japonais traduit le mot agama ou sutra en sanscrit, qui désigne des écrits sacrés, des recueils de textes, de discours des toutes premières écoles bouddhistes. En ce sens, l’Agon-shû relève du courant Mahâyâna, ou « Grand véhicule », à savoir, un bouddhisme qui se veut originel, proche de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni.

Ce mouvement enseigne6 aux laïques, non seulement les sutras (agama) anciens, mais aussi des activités plus ou moins ésotériques, comme un ensemble de mudra ( techniques gestuelles symboliques principalement des mains mais également d’autres parties du corps, afin de canaliser utilement les flux énergétiques corporels), les cérémonies du feu, les gomas ( techniques de contemplation du feu et d’identification au divin)…

Les prophéties de Nostradamus (astrologue français du XVIe siècle) qui ont commencé à être traduites au Japon à partir de 1973, sont très sollicitées par l’Agon-shû, comme par d’autres nouveaux groupes religieux d’ailleurs. Les idées de nature apocalyptique intéressent vivement les fondateurs de mouvements religieux actuels qui se veulent eux-mêmes prophètes.

La fête des étoiles (Hoshi matsuri7) organisée par l’Agon Shû «rassemble chaque année près de 500 000 personnes dans les montagnes de l’est, à Kyôto, pour un spectacle retransmis par satellite, où se mêlent bouddhisme ésotérique et culte des montagnes8». La religiosité se fait spectacle.

  • Le mouvement Aum shinri-Kyô アウム真理教crée en 1984 par Shoko Asahara d’inspiration à la fois hindouiste et bouddhiste. Shinri-Kyô signifie « enseignement de la vérité suprême » et Aum9 est un mot sanscrit bien connu dans l’hindouisme pour signifier le pouvoir de destruction (du mal) et de création (du bien) dans l’univers, c’est le son primordial symbolisant la trimurti. C’est une véritable secte dirigée par un « guru », Asahara Shôko, dont les adeptes se recrutent au Japon et en Russie après 1992. Les pratiques de lavage de cerveau sont courantes et les activités criminelles ont clairement pour but de mettre fin à la civilisation actuelle. Asahara est en harmonie avec une partie de la jeunesse japonaise qui estime que les religions instituées, et notamment le bouddhisme, sont incapables de répondre à leur demande de quête spirituelle. La secte attire une jeunesse éduquée à l’université mais insatisfaite du rationalisme scientifique ambiant, Aum leur propose une solution alternative de développement personnel. La société est identifiée au Mal, il est donc légitime de lutter et de la détruire. Le spectaculaire attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, attentat qui fit une douzaine de morts et plus de 5000 intoxiqués, surprit les services de sécurité japonais10 habitués à surveiller l’extrême gauche susceptible de commettre des attentats dans un climat de guerre froide11. Cet acte inattendu de la part d’un mouvement religieux choqua beaucoup l’opinion publique japonaise et suscita dès lors un regard largement soupçonneux à l’égard de tout ce qui est religieux. La secte regroupait alors environ 10 000 membres dont 1400 engagés dans la voie monastique. Tout avait été préparé pour que les adeptes demeurent dans le mouvement par l’annonce à l’avance d’une prophétie de persécution, de complot à l’égard d’Aum. En fait, un grand nombre quittèrent alors la secte et ce pour une raison bien précise: lors du procès, le refus du guru d’admettre publiquement la doctrine du poa.12ポア( tuer peut être considéré dans certains cas comme un acte de compassion pour éviter à une personne l’accumulation d’ un mauvais karma!)

En 2000, Aum changea de nom, le mouvement s’appelle désormais Aleph. La secte survit avec les mêmes croyances, le même guru entouré d’environ 1600 adeptes, mais tout de même étroitement surveillé par la police ! Étonnant Japon!

III- Quelques nouvelles tendances .

1- L’arrière plan socio-culturel et idéologique13 des années récentes est en grande partie semblable à celui des autres grands pays qui ont connu de profondes et rapides mutations liées à la modernité et à l’urbanisation à outrance.

  • La stupeur face aux attentats commis par la secte Aum révéla les limites d’un système éducatif où de brillants étudiants dépités par une non-reconnaissance de leurs compétences par la société, font le choix d’adhérer à ces nouveaux mouvements religieux à la recherche d’un épanouissement personnel. La société dite d’abondance ne leur offre plus de repères, parfois pas de perspectives non plus. Le phénomène de sécularisation depuis la guerre, à savoir cette déprise des institutions religieuses sur les faits et gestes du quotidien, pousse à l’individualisation de croyances librement choisies ( du moins le croit-on). Le religieux est privatisé, nous sommes loin ici des anciennes solidarités villageoises avec ses rites shintô.
  • Il y a de plus, un risque non négligeable d’une certaine collusion avec des dérives nationalistes qui considèrent le Japon (le concept Nippon au sens de pays des divinités) comme la terre d’élection d’une nouvelle civilisation apte à remplacer la civilisation occidentale jugée trop rationnelle. Une forte conscience de leur « iléité » pousse nombre de Japonais à se percevoir comme radicalement différents. C’est ainsi que ces nouveaux mouvements spirituels sont moins tournés vers les besoins de l’existence présente, comme c’était le cas des « anciennes nouvelles religions », mais plus vers l’au-delà, vers l’avenir d’une civilisation autre, plus spirituelle, pionnière pour l’humanité.
  • Est-ce l’amorce d’un rejet de l’ancrage à l’occident? Est-ce la trace d’une recherche d’un modèle propre ? Ou simplement l’expression chaotique d’une société en perte de repères ?

 

2- Les « nouveaux mouvements spirituels » (Shinreisei undô)

  • Quasi naturellement, la plupart des NNR finissent par se rapprocher des « anciennes nouvelles religions », par leurs comportements et leurs organisations. C’est alors que surgissent des «nouveaux mouvements spirituels» révélateurs de la grande aptitude japonaise à la fragmentation religieuse. Les groupes volontairement peu structurés, aux contours flous, sont en réaction au rationalisme de notre époque, à tout ordre institutionnalisé, qu’il soit religieux ou social.
  • C’est l’épanouissement individuel qui est visé dans une ambiance de réenchantement du monde qui puise ses sources tant dans les sagesses ésotériques extrêmes orientales que dans le terreau du New Age américain. L’offre de connaissance, livresque ou d’internet, est abondante, à tel point qu’un navigateur spirituel internet a été créé en 2005 : Spinavi.
  • Cette nouvelle culture spirituelle qui se veut post-moderne, réactive d’anciennes pratiques divinatoires et magiques du vieux fond chamanique et shintô. C’est une sorte de New Age revu et corrigé par les vieilles cultures japonaises. Des techniques de transformation spirituelle, dans une perception holistique, de self-spirituality, proches du concept d’ « autogestion spirituelle » cher au sociologue français Pierre Bourdieu, convergent vers cette idée qui consiste à penser que si l’on change son cœur, on contribue par là-même à changer le monde.
  • On n’adhère pas à ces nouveaux mouvements comme on le faisait aux « anciennes nouvelles religions », les jeunes adeptes, « zappeurs » là aussi, pratiquent sans complexe un « nomadisme spirituel » autorisé par une absence de doctrine, de dogmes structurés. Traverse tout cela, un sentiment de nécessaire harmonie de l’homme avec la nature : cet animisme revisité trouve une certaine résonance avec le mouvement écologique contemporain.

3- Un exemple d’adaptation du bouddhisme aux demandes de la société actuelle: l’essor des pratiques funéraires des animaux de compagnie.

Le Japon est le pays champion pour les animaux de compagnie, signe certainement d’une grande solitude des personnes vivant dans les grands espaces urbains, mais aussi, phénomène affectif compensateur d’un pays qui voit son taux de natalité diminuer de façon inquiétante. Le monde du business l’a bien compris, ces dernières années ont vu se multiplier les entreprises spécialisées pour les chiens de compagnie non seulement le toilettage, mais aussi les accessoires, la nourriture, les restaurants, les hôpitaux et de plus en plus les cimetières. C’est l’aspect funéraire qui nous retiendra ici car il incorpore du religieux.

Si les pratiques funéraires pour animaux remontent à l’époque Edo14, depuis les années 80, le phénomène a pris une grande ampleur et peut être qualifié de phénomène de masse.

Comme pour les humains, ces funérailles sont prises en charge directement par des bouddhistes ou du moins, suivent le rituel bouddhiste.

  • Au monastère Zen Reibain à Tôkyô, une tombe collective pour animaux de compagnie a été érigée à la demande des « paroissiens ». La crémation est de la responsabilité des particuliers, le monastère n’assure que l’enterrement des os et des cendres. Sur une dalle de marbre sont dessinées les effigies stylisées des animaux (chien, chat, oiseau..) aux côtés de l’inscription « tomo » – ami-, qui souligne l’affection des maîtres. Une offrande d’eau et un vase de fleur, une photo, viennent compléter le dispositif bouddhiste classique. Lors de la cérémonie de l’enterrement, le moine récite un sûtra, et assure les rites ( le 7e, le 35e, le 49e, et le 100e jours après la mort, puis le 1er, 3e et 7e anniversaires de la mort). La périodicité est plus courte que pour les humains, sinon, le principe est le même. Une seule différence tout de même, l’animal ne reçoit pas de nom posthume bouddhique.
  • Il existe aussi des cimetières animaliers privés qui présentent d’étranges similitudes avec l’ambiance des monastères bouddhiques. La plupart du temps, les maîtres assistent à la crémation de l’animal. Le crématorium est doté d’un autel bouddhique. Après un certain temps de crémation, le squelette de l’animal est présenté à la « famille » qui procède comme pour un être humain : à l’aide de longues baguettes15, on se passe des os choisis qui sont ensuite déposées dans une urne funéraire. L’urne peut soit rejoindre la maison « familiale » où elle est vénérée, soit faire l’objet d’un culte dans un cimetière spécialisé, ossuaire individuel ou casier fermé par une pierre tombale. On voit apparaître des épitaphes à l’occidentale et en anglais ( Rest in peace), mais seul est mentionné le nom familier du chien, il n’y a pas de nom posthume bouddhique, ce «qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un véritable processus d’ancestralisation».16
  • Que penser à partir de l’essor de ces phénomènes quant aux implications religieuses pour le Japon? De l’aveu même d’un moine bouddhiste : « les animaux de compagnie sont devenus des membres de la famille , mais, si le bouddhisme respecte aussi bien les animaux que les hommes, des distinctions doivent être faites ».Fabienne DUTEIL-OGATA en conclut que « la rhétorique du moine montre bien qu’il n’ a pas encore élaboré un discours définitif sur la place à accorder à l’animal de compagnie dans le dogme bouddhique 17».Nous l’avons noté, la seule différence avec les humains est l’absence d’un nom bouddhique post mortem, est ce que cela signifie que l’accès à la bouddhéité 18leur est refusée? Derrière cette anthropormophisation des pratiques funéraires pour animaux de compagnie, l’on comprend certes que le bouddhisme institutionnel cherche à conserver son quasi monopole sur le domaine de la mort, mais l’on peut aussi légitimement s’interroger sur les évolutions antropologiques sous-jacentes.

Devant de telles évolutions aussi rapides, nombreuses que complexes, il est bien évidemment impossible de conclure de façon certaine. «Il est difficile d’imaginer, disait déjà il y a quelques années un spécialiste français de ces questions, Dennis Gira,19 comment les diverses religions du Japon vont se développer à l’avenir… mais disait-il, in fine, il n’est pas déraisonnable de dire que toutes ces religions sont de vraies forces spirituelles au Japon et continueront de l’être ».

Traditionnellement centrée sur la famille ( le bouddhisme) et sur le village ( le shintô), la religion au Japon, expression culturelle et sociale, a connu de nombreux traumatismes depuis plus d’un siècle et demi. Les nouveaux mouvements religieux qui se succèdent et s’imbriquent depuis ce temps, expriment en partie les tentatives de réponses aux situations nouvelles.

Les mutations religieuses certes ont été importantes, mais néanmoins, les formes traditionnelles persistent et coexistent à l’intérieur d’une offre religieuse extrêmement large et difficile à cerner. Depuis toujours, mais surtout depuis le choc des attentats de 1995 commis par la secte Aum, c’est l’indifférence voire l’hostilité à la religion qui caractérise la grande majorité des Japonais. Les pratiques du bouddhisme et du shintô sont perçues plus comme des coutumes culturelles que comme des choix de nature religieuse.

Nous retrouvons là toute l’ambiguïté de notre mot religion, qui, depuis qu’un écrivain latin chrétien, Tertullien, en 197, lui donne avec l’assimilation au christianisme, un « contenu objectivable de pratiques et de croyances 20». Comment avec ce mot religion, forgé pour définir le christianisme, vouloir aussi appréhender d’autres systèmes ? Soit, et de ce fait, concluons avec Jean-Pierre BERTHON, à qui nous devons beaucoup pour cet article, « Coexistent au Japon, une sensibilité religieuse profonde, peu encline aux changements, et une autre, superficielle, dont les jeunes se saisissent pour fabriquer un religieux de circonstance en phase avec les mutations de la société 21».

Christian BERNARD

Consulter l’article d’introduction aux religions au Japon

1Jean-Pierre BERTON, Naoki KASHIO, « Les nouvelles voies spirituelles au Japon : état des lieux et mutations de la religiosité ». In Archives de sciences sociales des religions, N° 109: janvier-mars 2000, pp.67-85.

2Kokoro, le cœur au sens littéral mais aussi, au sens figuré, la pensée, voire même l’âme au sens français du terme. Il s’agit d’effectuer un travail sur soi, afin d’être meilleur dans ses relations aux autres, y compris les ancêtres, afin d’être dans une posture, et un agir justes, seuls aptes à donner au fidèle le bonheur ( salut) terrestre.

3Jean-Pierre BERTHON rappelle que dans l’univers mental des Japonais villageois, la frontière entre le monde visible et le monde invisible était bien plus ténue que dans notre occident . Cf son travail sur Yanagita KUNIO (1875-1962), agronome et fondateur de l’ethnographie japonaise pour qui les croyances populaires sont la source de la religion japonaise par opposition au shintô d’État qu’il connut.

4Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 625p., 2007, p.397.

5Jean-Pierre BERTHON, Les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

6Voir sur internet (http://video.google.com) une vidéo promotionnelle à destination d’un public américain. Vous y verrez et entendrez en direct, le fondateur Seiyu Kiriyama vous parler de ce bouddhisme originel.

7Taper cette expression sur un moteur de recherche et vous aurez des vues de ce grand spectacle d’hiver à Kyôtô.

8Jean-Pierre BERTHON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, note 22.

9A pour la création, U pour la continuation, M pour destruction.

10Aum avait fini par obtenir la reconnaissance officielle comme organisation religieuse en août 1989, aussi, la police, en cas d’erreur craignait d’être accusée de discrimination religieuse.

11 Le plus grand nombre de morts est enregistré à l’intérieur même du groupe à qui le guru impose des tortures ascétiques.

12« Asahara entre dans un état de méditation par l’intermédiaire duquel il guide l’esprit de l’ascète comme celui du défunt vers un monde spirituel plus élevé. Il empêche de la sorte ceux qui ont mal agi et dont le karma est mauvais, d’errer dans les enfers. Ainsi, ceux que Aum assassine ou ceux qui décèdent de punitions ascétiques trop sévères trouvent-ils le salut grâce à Asahara ». in READER Ian, Religious violence in contemporary Japan, the case of Aum Shinrikiô, Richemond, Surrey(G.-B.), Curzon Press, 2000, 304 p., p.111.

13Jean-Pierre BERTON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

14A Nagato se trouve une tombe collective de baleines

15D’où le tabou, l’interdit, qui condamne le fait de se passer de la nourriture de baguette à baguette lors d’un repas, car ce geste est éminemment lié aux funérailles.

16Fabienne DUTEIL-OGATA, les pratiques funéraires des animaux de compagnie : nouveaux traitements, nouvelles corporéités. Ce passage doit également aux expériences semblables vécues par mon fils Jean-Baptiste, lors de funérailles de chiens au Japon.

17idem

18C’est-à-dire l’accès à la nature de bouddha.

19Dennis GIRA, « Les religions au Japon », in L’Encyclopédie des religions, T 1, Bayard, 1997, p.1144.

20Maurice SACHOT, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 395 p, 2007, p.95.

21Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon, Fayard, oput.cit., p.408.

 

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ? article précédent : le christianisme au japon

 

 

Assez peu présent dans les ouvrages généraux consacrés aux grandes religions [], le shintoïsme est méconnu de la grande majorité des Français, alors que les clichés abondent sur certaines pratiques du bouddhisme zen japonais. Peu d’ouvrages en français sur le shintô vite qualifié d’animisme, voire de religion première selon la nouvelle appellation [] Avec plus de cent millions d’adeptes selon les statistiques religieuses japonaises officielles, le shintoïsme n’est donc pas la pratique d’une petite minorité archaïque, mais est bel et bien inscrit au cœur de la vie quotidienne de ce pays. Alors qu’il est usuel de reprendre la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante pour rendre compte de l’essor du capitalisme anglo-saxon, personne ou presque ne s’étonne que la seconde puissance économique mondiale puisse être le fait d’animistes ! Avec tout ce que ce terme véhicule de péjoratif dans la pensée occidentale .

Le shintoïsme est-il vraiment une religion première égarée au XXIe siècle, dans un pays connu par ailleurs pour ses avances technologiques ? Est-ce vraiment du religieux ?

1- Il apparaît bien difficile de rendre compte de ce que représente le shintoïsme au Japon , et de l’exprimer avec des concepts, des catégories de pensée qui nous sont propres et bien souvent inadaptées au sujet étudié.

a- Le shintoïsme est-il, comme on le prétend souvent, la religion nationale japonaise ? Est-il même une religion ? Ce concept de religion, que le christianisme a élaboré pour se dire lui-même à l’époque de Constantin [] , est d’introduction récente au Japon. Le mot shûkyô 宗教qui traduit notre mot religion, n’apparait qu’à l’époque Meïji 明治( 1868- 1912) sans pour autant refléter vraiment la réalité japonaise, le shintô神道 . Le choc de la rencontre d’alors , avec la civilisation occidentale, contraint le Japon à utiliser cette notion de religion car toute civilisation se doit d’en posséder une comme cœur identitaire. Le contexte nouveau déboucha sur une situation inédite, le Japon se retrouva avec deux religions traditionnelles, souvent pratiquées par les mêmes personnes : le shintoïsme dont les empereurs Meïji ont voulu faire le véritable système natif et identitaire national, et le bouddhisme, la religion venue de l’étranger, de la Chine中国 et de Corée韓国. Dans nos catégories de pensée, le shintoïsme avec ses milliers de divinités ( les kami 神), nous apparaît comme un polythéisme dénué de tout dogme, de toute foi, de toute théologie construite… nous sommes loin du contenu classique de ce que nous appelons religion .

b- Contrairement à ce qui est souvent affirmé un peu trop rapidement, le shintoïsme n’est pas la religion traditionnelle du Japon. Si certains noms de divinités remontent en effet à la nuit des temps, cela n’implique pas forcement l’existence d’une religion au sens d’un système institué. Le mot shintô qui n’apparait pour la première fois qu’en 720 dans les Annales du Japon (Nihon Shoki日本書紀 ) pour qualifier la vénération des divinités, ne renvoie aucunement à une religion organisée. Cette époque de vénération des kami est parfois abusivement qualifiée de shintô ancien au lieu de « culte des divinités ».

C’est l’arrivée du bouddhisme au Japon à partir de 522 qui vint bouleverser la donne par un double effet :

  • d’amalgame entre des pratiques anciennes et les nouveautés venues de Chine et de Corée.
  • de réaction de défense nationaliste des éléments disparates du culte des divinités, qui s’organisa progressivement en un système qui prit le nom de shintô : la voie des dieux. Cela n’est net qu’à partir du XIIIe siècle seulement.

L’expression shintô, d’origine chinoise, est constituée de deux idéogrammes : shin qui désigne la divinité et dao (écrit et prononcé tô) pour dire la voie, le chemin vers. Littéralement, le shintô est le chemin vers les divinités . Les Japonais utilisent également l’expression Kami-no-michi 神の道pour désigner cette voie vers les divinités . Le concept est donc chinois, c’est le même que dans taoïsme, l’autre voie . Historiquement, il n’y a de shintoïsme qu’après l’introduction du bouddhisme au Japon, c’est-à-dire, à l’époque médiévale. Pour être encore plus précis, ce n’est qu’à l’époque d’Edo (1603-1867), c’est-à-dire la période juste avant celle du Meïji, que le shintô s’érige vraiment en système religieux autonome.

La grande faiblesse du shintô face au bouddhisme fut pendant longtemps son mutisme sur l’au-delà. Pour y remédier, fut élaborée début XXe siècle avec Hirata Atsutani, une cérémonie spécifique – le shinsôsai-. Les habitudes étant prises, la plupart des Japonais préfèrent le rituel bouddhique pour leurs cérémonies funéraires, et cela est toujours le cas de nos jours .

2- Le shintoïsme est-il un animisme ?

a- La tentation est de répondre par l’affirmatif, et cela pour au moins deux bonnes raisons :

  • De nombreux objets naturels, tel arbre, tel rocher, tel site …, sont vénérés au point d’affirmer qu’il existe un véritable culte de la nature. Parmi les clichés assez connus, retenons cette étonnante cordelette de pailles de riz tressées qui sépare, tel arbre ou tel rocher, du monde profane. L’arbre vénérable en question ne se nomme t-il pas en japonais, l’arbre des dieux- shinmoku- ? C’est un peu comme l’arbre aux fées des forêts enchantées de notre occident .
  • Des écrivains japonais eux-mêmes ont utilisé ce terme d’animisme ( animisumu) pour bien signifier à l’Occident, que le Japon des années 60 et 70 avait retrouvé, grâce au miracle économique d’alors, toute sa fierté nationale et pouvait de ce fait, dire ainsi sa spécificité dont il n’avait plus à avoir honte . Ainsi, le shintô, la voie des dieux, installé au centre du processus identitaire japonais, se pose comme un animisme face aux religions des autres, des étrangers. Cette appellation est donc une façon de cultiver sa différence .

b-Seule une analyse plus fine peut nous amener à nous interroger sur la réelle pertinence de cette étiquette d’animisme .

  • Certes, les éléments naturels les plus souvent divinisés sont ceux dont l’homme a le plus besoin dans le quotidien, comme l’eau (penser aux rizières bien sûr), le soleil, le feu…, mais on ne peut réduire le shintô à ce seul aspect des choses, car, de fait, les trois divinités les plus célébrées dans les sanctuaires shintô ne sont pas issues de la nature . Il s’agit de :
    • Hachiman Dai-Myôjin, kami très populaire vénéré dans près de 25000 sanctuaires, honoré en fait comme un bodhisattva.
    • Inari, à l’origine dieu de la croissance du riz, tantôt masculin tantôt féminin, ce kami devint tellement populaire qu’il est le protecteur de très nombreux groupes, aussi disparates, que les commerçants, pompiers ou prostituées .. Divinité polyvalente qui emprunte autant au bouddhisme qu’au shintoïsme . Son messager, ou elle-même parfois, est représenté par un renard., C’est la divinité syncrétique par excellence. Inari Tenjin, l’un des rares hommes anciens divinisé, patron des lettrés .
  • Le concept d’animisumu qui « correspond à une vision assez angélique d’un Japon où régnerait le respect de la nature  [] », ne correspond pas exactement à ce que nous entendons par animisme. Au XIXe siècle, nous, occidentaux colonisateurs, avons classé les religions du monde, de sorte que l’animisme ne représentait que le tout premier degré d’une hiérarchie dont le sommet était occupé par les religions révélées et in fine par le christianisme. L’animisme était donc perçu comme une croyance encore primitive. A l’opposé, de nombreux anthropologues contemporains reconsidèrent l’animisme et le positionnent comme une façon particulière de voir le monde, présente à toute époque, sans aucun jugement de valeur. Ainsi conçu, l’animisme serait un mode de perception du réel où la nature est régie par des esprits analogues à la volonté humaine. La croyance, pour employer ce terme usuel, n’est pas ici article de foi ou de dogme, mais relève de l’expérience vécue . Il ne saurait non plus y avoir de transcendance .

Ainsi donc, si indéniablement dans les origines lointaines du shintoïsme, il y eut un apport animiste et chamanique venu des régions de l’Altaï par exemple, sa constitution en un système autonome résulte de syncrétismes complexes. Le shintô actuel ne peut se réduire à une catégorie convenue d’animisme, de culte de la nature, voire de culte des ancêtres . Il est en fait multiforme, spécifique au Japon, inclassable dans nos catégories que l’on voudrait universelles. La déesse Ianari est un bel exemple de ce syncrétisme .

3- Comment dans le Japon actuel est vécue cette voie vers les dieux ? On peut s’étonner, a priori, de la vitalité du shintô dans ce Japon contemporain, où le shopping débridé semble bien cacher un mal-être spirituel profond.

a- Pour tenter de comprendre, revenons un instant sur les récents traumatismes subis par le Japon .

L’époque Meïji fut celle de la rencontre brutale avec l’Occident dominateur. Le Japon comprit alors qu’il lui fallait réagir et se hisser au même plan que l’Occident s’il ne voulait pas subir le sort des autres pays d’Asie. Le choix fut fait par l’empereur d’un Shintô d’État, d’un système officiel où ces vieilles traditions seraient contraintes de soutenir la nouvelle politique du pays. Le nouvel État-Nation se servit du shintô comme d ’une religion civile. L’empereur présenté comme le descendant de la déesse soleil fit du Japon un pays divin . Que l’on se remémore la farouche résistance des soldats japonais [] lors de la défense de leur sol sacré en 1945 !, Pour la première fois, l’empereur est l’objet d’un culte dans des sanctuaires desservis alors par des fonctionnaires. Le shintô d’État est au cœur de la politique nationaliste de l’entre deux guerres.

Dès le mois de décembre 1945, le vainqueur américain mit fin à ce shintô officiel qui « innervait toute la nation via l’école et l’institution familiale [] » . La constitution de 1947 installa une séparation de la religion et de l’État. Le shintô traditionnel redevenu simple religion se réorganisa en février 46 sous forme d’une fédération, l’Association des sanctuaires shintô – Jinja honchô-. Les Américains, qui dans un premier temps pensèrent interdire le shintô afin de le punir de son soutien à l’impérialisme nippon, optèrent finalement pour une politique de liberté religieuse, et surtout pour une attitude qui n’affaiblirait pas le système impérial, seul garant de la cohésion nationale. L’empereur , d’ailleurs, ne fut pas inquiété par le tribunal allié. []

b-Le Japon contemporain demeure fortement marqué par cette époque du shintô officiel .
- De nombreuses habitudes perdurent au-delà du texte constitutionnel de séparation religion-État . Il en est ainsi d’un sujet fâcheux, mais toujours d’actualité : de nombreuses personnalités politiques japonaises, ont l’habitude depuis la fin de la guerre, d’aller se recueillir officiellement au sanctuaire de Yesukuni au nord de Tokyo, sur les stèles des soldats morts pour l’empereur lors de la seconde guerre mondiale . Or, parmi les morts pour la patrie, figurent de nombreux criminels de guerre exécutés suite à une condamnation par un tribunal américain de Tokyo. Tous ces soldats morts au combat ont été divinisés selon une pratique récente créée seulement au Meïji.
- De nombreuses pratiques actuelles du shintô sont les héritières directes du shintô officiel d’avant guerre . Ce shintô national apparaît de plus en plus comme la spécificité identitaire du pays . Par ces temps de crise actuels, l’accentuation d’une certaine xénophobie ne peut que renforcer cette tendance nationaliste . Ce shintô nationaliste, qui consiste en une vénération de la terre du Japon et de ses héros, est un peu l’équivalent aux USA du patriotisme exprimé religieusement lors de journées comme l’Independance day ou le Memorial Day .
- Ce mouvement converge également avec la nécessité récente d’apparaitre comme le pays de l’écologie, de l’harmonie avec la nature, par contraste avec d’autres pays encore largement indifférents à cette question environnementale .

c- Quelles sont les pratiques shintô actuelles les plus caractéristiques ?

Pour la grande majorité de la population, le regain actuel de pratiques shintô s’exprime essentiellement par une fréquentation soutenue des sanctuaires, petits et grands, au rythme du calendrier festif et selon les besoins personnels . Un dicton populaire affirme que l’on « sollicite les dieux uniquement en cas de difficultés » (En japonais : komattatoki kamidanomi困った時神頼み ).
- *Ces dieux, qui sont-ils exactement ? La réalité du mot Kami est difficile à rendre en français . Il s’agit d’énergies, d’esprits, de forces supérieures à l’homme . Sont déclarées kami, les forces naturelles, comme le vent, l’eau, mais aussi, tout ce qui semble mystérieux, redoutable, la mer, la montagne, le volcan, les rochers, le bois … on prétend qu’il existe huit millions de kami ! Rappelons que le chiffre huit, dans la mythologie japonaise, est symbole de la multitude . Dans la vie courante, ce sont surtout les forces tutélaires du lieu où l’on vit qui sont vénérées, dans des temples de quartiers, voire de magasins ou d’usine . Si certains clans japonais prétendent descendre d’un ancêtre kami, donc d’un humain divinisé, il ne s’agit pas pour autant d’un culte des ancêtres car tout ancêtre n’est pas forcement un kami . Il n’y a pas de divinité suprême comme dans les mythologies gréco-romaines, le ciel, contrairement à la Chine voisine, n’est pas une divinité. Certes, les kami qui sont censés résider dans le ciel, descendent régulièrement sur la terre nipponne pour rendre visite aux sanctuaires. Le kami n’est ni bon ni mauvais, mais il peut néanmoins devenir irascible ! De fait, il inspire un sentiment de crainte respectueuse . Le plus souvent, on le prie pour obtenir la réalisation d’un souhait . A cette occasion, l’on prend soin de lui présenter une offrande en frappant dans ses mains pour attirer son attention, car le kami n’est pas omniprésent .
- *Que sont les lieux de culte shintô ?

A l’origine, dans le cadre d’une civilisation rurale, le lieu de culte n’était qu’un simple espace carré délimité par des piquets de bambou entre lesquels on tendait des cordelettes de pailles de riz tressées . A l’intérieur de cet espace ainsi sacralisé, le kami était censé résider, soit dans un arbre, soit dans un rocher …

Actuellement encore, le sanctuaire shintô est délimité par une enceinte que l’on franchit par un portique ( un tori) []. constitué de deux piliers verticaux surmontés de deux poutres horizontales. Le sanctuaire est ouvert à tous, le tori n’est nullement une fermeture, même s’il assume la fonction symbolique d’une séparation entre espaces sacré et profane . Parfois le tori sert d’ex-voto offert par une famille reconnaissante et, dans ce cas, on peut avoir une série impressionnante de milliers de torii formant ainsi une sorte d’ allée couverte. Une fois le tori franchi, le chemin qui mène au sanctuaire évite d’être trop direct, on préfère des zig-zag [] ou des escaliers, car le chemin du pèlerin doit être marqué par l’effort . A la campagne comme en ville, ces silhouettes de torii se voient de loin, marquent le paysage, comme les clochers d’églises dans nos paysages occidentaux .

Le sanctuaire est surveillé par des gardiens, les komainu 狛犬, sorte de monstres de pierre ressemblant le plus souvent à des lions . Les statuettes d’animaux sont fréquentes, l’animal le plus courant est le renard Inari, divinité liée au riz. Inari 稲荷 est vénéré non seulement par des riziculteurs mais également par le grand public soucieux de réaliser de bonnes affaires .

Les antiques cordelettes de pailles de riz tressées sont toujours présentes ( les shimenawa), suspendues à un portique, ou à un arbre kami. Les quatre bandelettes de papier blanc accrochées à ces cordelettes symbolisent la purification, la sacralisation du lieu . Le sanctuaire à proprement parler sert principalement à abriter le kami du lieu, les fidèles ne pénètrent pas dans le « saint des saints », le honden 本殿. Les 79070 sanctuaires shintô recensés dans la très puissante Association des sanctuaires shintô, la plus importante organisation religieuse du Japon, reçoivent quotidiennement un flot ininterrompu de fidèles venus formuler des vœux les plus divers, de la réussite à un examen à celle des affaires financières ou commerciales. Les Japonais prient en déposant des tablettes sur des autels. On écrit son vœu sur une tablette achetée sur place et on la place, par exemple, dans un arbre, avec de nombreuses autres, pour être exaucé. Des amulettes, également achetées au sanctuaire (les omikuji御神籤 ) vous prédisent votre avenir. Des amulettes se rencontrent également hors des sanctuaires, dans une vitrine de magasin , dans le train …

Certains moments de l’année, comme le premier de l’an, sont également l’occasion de grands rassemblements pour une première visite. C’est par exemple le cas en plein Tokyo dans la petite forêt qui entoure le sanctuaire Meiji, ou encore du monastère Sensôji situé dans le quartier populaire d’Asakusa.. On adresse au kami local le vœu d’une année heureuse et réussie .Tous les événements joyeux de la vie des Japonais, de la naissance au mariage, passent par ces sanctuaires shintô. Le shintô qui ne connait pas de dogmes, de spéculations sur l’au-delà, se résume en une série de rituels où l’essentiel consiste à réaliser une harmonie entre l’homme et les forces environnantes. Cette harmonie est conçue comme une pureté intérieure et extérieure : l’entrée dans un sanctuaire est précédée d’un geste de purification avec de l’eau, les bains tiennent une grande place dans la vie quotidienne des Japonais . Lors des grandes cérémonies nationales, des processions festives sont organisée, les matsuri,x 祭り, [] au cours desquelles chacun exprime simplement ce bonheur d’être. Le parc et les jardins du sanctuaire sont le lieu de promenade privilégié des familles le dimanche.

  • La cérémonie du mariage . Elle peut se dérouler indifféremment selon des rites religieux différents : shintô, bouddhiste ou chrétien, cela indépendamment de la « religion » des mariés .( Pour le mariage chrétien , voir l’article sur le christianisme au Japon ). La cérémonie la plus populaire est celle qui relève du shintô. La célébration menée par un prêtre shintô se déroule dans une pièce spéciale – dans les grands temples- , elle commence par un rituel de purification reçu par les membres des deux familles assis de part et d’autre d’une longue table, tandis que les futurs mariés se tiennent au centre de la pièce, dos à dos . Le prêtre annonce le mariage au kami et des coupes de saké sont échangées comme serment de mariage. Ce rituel central, San-San-ku-do ( littéralement trois fois trois) est le moment fort de la cérémonie . Après lecture par le célébrant du serment de leur union, les mariés offrent au kami des branches de sakaki, s’inclinent par deux fois, frappent dans leurs mains pour attirer l’attention de la divinité, saluent une dernière fois et retournent à leur place, cette fois face à face . A son tour, l’assemblée boit le saké en trois fois, le prêtre félicite les nouveaux mariés, chacun s’incline et sort . La cérémonie est terminée .
    - Pour visionner quelques photos de la cérémonie de mariage ainsi que d’autres faits liés au shintô, voir le site internet http://jacques.prevost.free.fr/cahi…

Nous mesurons ici la part dévolue au shintô, celle qui consiste à s’occuper de la gestion des problèmes de ce bas-monde : récolte, richesse, santé … Ce créneau d’activités, si l’on peut s’exprimer ainsi, lui a été laissé par le bouddhisme qui n’a pas souhaité, ou n’a pas pu, supplanter cette influence populaire solidement enracinée des kami. Shintoïsme et bouddhisme vivent en fait dans une grande symbiose, à tel point que la plupart des fidèles ne savent plus très bien si leur offrande et prière s’adresse à tel kami ou à tel bodhisattva . Peu importe au fidèle, l’essentiel est de faire vivre des coutumes que l’on croit toutes ancestrales ( alors que certaines ne datent que du Meiji). Pour beaucoup de Japonais, ces rituels ne relèvent pas du religieux mais seulement de la tradition au sens large . Une tradition qui innerve tous les aspects de la vie quotidienne, des rituels de combats de sumo, au théâtre Nô où sont représentées des légendes épiques d’inspiration shintô. Il n’est pas rare de voir un prêtre shintô venir « bénir » telle usine ou tel chantier dans un quartier en plein centre ville. Ce shintô très populaire est un bon marqueur de paysage comme d’identité . Dans le sumo, les rites sont largement aussi importants que le sport lui-même. L’arbitre, vêtu comme un prêtre shintô (grande robe blanche et mitre noire) veille à ce que les lutteurs jettent bien la poignée de sel qui va purifier l’arène et se balancent d’un pied sur l’autre pour écarter les forces maléfiques .

La pratique du shintô, on l’aura compris, ne résulte pas d’une démarche de choix individuel, mais simplement d’une participation à la culture traditionnelle et identitaire du pays . La composante nationaliste n’est jamais loin .

Face à un interlocuteur occidental, le Japonais est surpris d’apprendre que nous classons le shintô dans le registre du religieux, il s’étonne de notre étonnement à l’égard de pratiques que nous jugeons superstitieuses, il ne répondra pas à notre demande d’explication rationnelle, tout simplement parce que cette question du pourquoi lui semble incongrue, l’essentiel étant de pratiquer …. parce qu’il en a l’habitude ! L’indifférence religieuse est une caractéristique importante de l’actuelle société japonaise, les pratiques shintô relèvent donc bien essentiellement de la tradition. Le passé récent du shintoïsme permet en partie de comprendre pourquoi il est difficile de considérer cette voie vers les dieux comme une religion . Au temps Meiji, le système du shintô d’État ( Kokka shintô国家神道 ) exclut le shintô de la liste des religions, au mépris de la liberté religieuse inscrite dans la constitution . Le culte des divinités fut érigé en devoir civil obligatoire . Ainsi, contrairement au bouddhisme devenu religion, le shintoïsme ne le devint qu’en 1946. L’habitude était prise de le percevoir sur un autre mode.

Article suivant sur le Japon : le bouddhisme japonais

Christian BERNARD


] C’est le cas par exemple de l’ouvrage récent, fort intéressant par ailleurs, de Jean-Christophe ATTIAS et d’Esther BENBASSA intitulé « des cultures et des dieux » chez Fayard, Or, précisément ce pays au multiples dieux et à la culture bien spécifique est bizarrement absent du chapitre sur les religions d’Asie.

[] Par un curieux hasard, la Maison de la culture du Japon à Paris, quai Branly, se trouve à deux pas du tout nouveau Musée des arts premiers.

[] C’est tout le travail original de Maurice SACHOT, L’invention du christ, genèse d’une religion, éditions Odile Jacob, 250 p., 1997

[] MACE François, le « shinto », une religion première au XXIe siècle ? Revue Sciences Humaines, Grands Dossiers n° 5 « Aux origines des religions », déc.2006-janvier-février 2007

[] Le mot kamikaze ( ou l’on retrouve ce terme de kami – littéralement « vent divin » désigne primitivement des vents considérés comme divins, car, en 1274 et 1281, ils détruisirent les flottes coréano-mongoles et ainsi sauvèrent le Japon d’une invasion étrangère. Tout naturellement en 1944, face au manque d’avions, les pilotes-suicides (2000) prirent-ils ce nom de kamikaze.

[] BERTHON Jean-Pierre, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSSOU, Fayard, 608 p., 2007, p. 394.

[] L’Empereur Hirohito s’exprima à la radio pour la première fois le 14 aout 1945 pour annoncer la fin de la guerre de sa défaite. Ce discours, enregistré la veille sur phonographe dans une langue archaïque, celle de la cour, difficilement compréhensible par le peuple japonais, est connu sous le nom de Gyokuon-hoso. ( ce qui signifie : bijou de voix radiophonique) . Le discours est disponible sur internet, notamment sur YouTube.com. Même si l’on ne comprend pas , il est émouvant d’entendre cette voix , celle d’un empereur considéré comme un dieu . C’est d’ailleurs, au cours d’un autre discours radiodiffusé, celui du 1er janvier 1946, qu’ Hirohoto annonça qu’il renonçait à sa nature « de divinité à forme humaine ». Désormais, il n’était que le « symbole de l’État » par le bon vouloir des Américains

[] Le tori serait pour certains le symbole du perchoir du coq qui annonce le lever du soleil, coq se dit en effet tori, pour d’autres, le tori figure le kanji du ciel . Les torii sont souvent en bois peint de rouge ou d’orange et noir

[] En Chine, les esprits maléfiques sont réputés être incapables d’avancer dans un chemin en zig-zag

[] Les matsuri,( rites, festivités) qui ont lieu le plus souvent aux beaux jours sont des fêtes locales avec processions joyeuses de chars, danses dans les villages, Le caractère religieux (visite de sanctuaire, vénération de divinités..) n’est pas exclusif. C’est surtout l’occasion de passer de bons moments avec ses amis