juifs

 

 Issu d’une scission au sein du Groupe Islamique Armé (GIA) en date du16 septembre 1998, le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) change officiellement de nom le 24 janvier 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Comment s’est opérée cette mutation et que signifie t-elle ?

1- Les mouvements précédents.

a– Le GIA est une organisation armée dont le but est de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique . Il se lance dans une lutte armée violente en 1992 après l’arrêt du processus électoral qui devait assurer la victoire du FIS. Le premier dirigeant ou émir fut Abou Abd Ahmed et le dernier sera Chaâbane Younès dit Lyès tué en décembre 2004.

La transformation du GIA en GSPC résulte de fortes tensions internes entre factions rivales opposées sur des questions doctrinales : par exemple, faut-il punir l’ensemble du peuple algérien de ne pas approuver le projet islamiste? C’était la position de l’émir national du GIA Antar Zouabri [1996-2002] qui justifie ainsi les massacres de la population civile. L’évolution du contexte joua également un grand rôle : le succès de l’action anti-terroriste de l’État algérien en infiltrant les maquis poussa ces derniers à s’entredéchirer. Par ailleurs, la branche armée du FIS, l’AIS, appelle à la trêve en octobre 1997.

b– Aussi, est-il logique que l’acte de naissance du GSPC le 16 septembre 1998 soit sous forme d’un communiqué intitulé « communiqué de l’unification ». Le premier émir sera Hassab Hattab1, ancien émir du GIA en Kabylie. L’objectif est d’unifier les divers groupes d’islamistes algériens de la mouvance salafiste jihadiste et de donner au mouvement une ligne d’action claire. Les musulmans doivent être sensibilisés par la prédication au devoir de jihad , le régime en place qualifié de « renégat » doit être combattu pour être remplacé par le règne de la loi islamique. Au-delà de la lutte armée en Algérie, une dimension internationale apparaît avec la volonté de combattre des idées étrangères impies comme la laïcité, la démocratie, le communisme, la franc-maçonnerie etc. Dès la naissance se dessine cette volonté de se placer dans le sillage de Ben Laden défini le 23 février 1998 comme un « jihad contre les Juifs et les croisés », mais pendant plusieurs années le champ d’action du GSPC se cantonnera à la Kabylie

 Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak lancée par le Président Bush qui vont relancer la question lancinante chez les terroristes algériens : faut-il se contenter de la lutte sur le seul sol algérien, y compris avec quelques essais au sud contre l’État et les intérêts étrangers, ou faut-il étendre l’action à l’étranger. C’est cette dernière posture qui l’emportera à partir de l’été 2003 avec l’homme qui ne cessait de monter dans la hiérarchie, Abdelmalek Droukdel. Les problématiques régionales (au sens du Maghreb) voire internationales vont progressivement l’emporter sur les seules problématiques nationales algériennes au fil des communiqués du GSPC.

Ce sont les trois grands jihad, afghan [contre les Soviétiques dans les années 80], tchétchène et irakien qui ont crée l’opportunité et les moyens au GSPC de devenir AQMI. 

2- Ce changement d’horizon, qui mènera à la création d’AQMI, s’est opéré en trois étapes :

  • afin d’entrer en contact avec les réseaux d’Al-Qaïda, le GSPC va se rapprocher des combattants arabes du jihad tchétchène qui serviront d’intermédiaires. Dans les années 90, les luttes pour l'indépendance de la Tchétchénie mêlent des islamo-nationalistes et des jihadistes venus de divers pays musulmans dont ceux du Maghreb. La Tchétchénie sert alors de relais pour les premiers guerriers algériens partis en Afghanistan dans les années 80 lutter contre les Soviétiques. Ces Algériens que l'on surnomme désormais les « Afghans 2», soit retournent au pays, désœuvrés, entrainent derrière eux des jeunes sans travail et sans idéal, et entrent en guérilla, soit, poursuivent leur jihad en Tchétchénie. Le leader de ces « Arabes » en Tchétchénie, Abou Hafs est un homme clef à contacter : membre du Conseil militaire des Moudjahidines locaux et du premier cercle d'Al-Qaïda. Les bonnes relations entre les deux émirs, Abdelwadoud d'Algérie et Abou Hafs en Tchétchénie créèrent un premier rapprochement.
  • Le GSPC se met au service de la branche irakienne d'Al-Qaïda afin, à la fois de bénéficier de son prestige, de son savoir-faire, et pour signifier une volonté de se placer dans un jihad mondialisé. Là encore, ce sont des « Afghans » algériens passés directement du front afghan, ou plus précisément du Waziristan pakistanais, zone tribale refuge pour le jihadistes, au théâtre irakien (province d'Al-Anbar le long de l'Euphrate).Le contact établi avec Al-Zarqawi émir «d'Al-Qaïda au Pays des deux Fleuves » va déclencher un long processus qui aboutira à l'allégeance des jihadistes algériens à Al-Qaïda. Le demande est formulée dès septembre 2005 mais n'aboutira qu'en septembre 20063, pour n'être rendue publique que le 24 janvier 2007. Pendant ce temps, le GSPC doit faire ses preuves, pour cela, il recrute et entraine des candidats au jihad pour le compte des « frères irakiens ».
  • Ce fut le travail d'Abou Moussab Abdelwadoud [nom de guerre de Droukdel], de fédérer tous les groupes salafistes jihadistes alégriens derrière un nouveau projet commun, purement « qaïdiste », où l'objectif du combat n'est plus la seule instauration d'un État islamique en Algérie, mais l'union de l' « Oumma », de toute la communauté mondiale musulmane en en seul État.. La cible première du jihad devient l' « ennemi lointain », à savoir l'occident. Les actions vont localement s'orienter vers l' « extérieur », c'est-à-dire, hors peuple algérien: contre la présence étrangère au Sahel : entreprises, rallyes, touristes.., en tentant d'isoler le pouvoir algérien de la population civile (un pouvoir montré comme suppôt de l'étranger agissant contre les intérêts du peuple).

Ainsi donc, ce n'est pas Al-Qaïda qui a cherché à recruter et à convaincre les jihadistes algériens, au contraire, la demande et l'effort pour y parvenir viennent entièrement d'eux. Cela permet une nouvelle légitimité, un nouveau prestige pour une organisation qui s'étiolait face à un certain succès de la répression ou de la politique de réconciliation. L'action consistant à viser les populations et l'État algérien ne suscitait plus assez de vocations. Il fallait changer, il fallait s'étendre, notamment la « 9e région » du GSPC dont dépendait déjà le Sahel, était à court d'appui logistique et de financement. Du côté Ben Laden, c'était l'occasion d'avoir une influence sur cette partie du monde musulman où elle était jusque là absente.

3- Ce qui change avec cette nouvelle appellation à partir de 2007 .

a- La nouvelle appellation, en premier, témoigne d'un choix déjà bien orienté. Si en français, l'abréviation usuelle d'AQMI est admise pour « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » [ à l'identique en anglais avec AQIM pour « Al-Qaeda in the Islamic Maghreb »], elle ne rend que très imparfaitement l'expression arabe : « Tanzim Al-Qâ'ida bi-Bilâd Al-Maghrib Al–Islâmi », littéralement : « Organisation d  'Al-Qaïda au Pays du Maghreb islamique », une abréviation fidèle à l'expression originale serait OAQPMI . Cette nouvelle appellation est réfléchie, discutée et donnée « sur ordre de ben Laden » affirme le communiqué de 2007. 

L'expression arabe appelle quelques commentaires significatifs. Maghreb ici désigne un seul espace au-delà du découpage en États issus de la période coloniale et considérés comme une anomalie par les jihadistes. Cette unité maghrébine est justifiée par le glorieux passé de la dynastie almohade qui dominait l'espace Espagne – Maghreb aux XIIe et XIIIe siècles. La Giralda de Séville (minaret de 1184) n'est-elle de même style et de même époque que la Tour Hassan de Rabat ou la Koutoubia de Marrakech ?

Cette nouvelle branche d'Al-Qaïda est ainsi la quatrième du groupe après celles d'Arabie, d'Irak et d'Afghanistan. 

b- Un des enjeux est alors l'unité, tant organisationnelle que territoriale 

  • la nouveauté pousse à l'unification des différents groupes salafistes jihadistes du grand Maghreb, et ce malgré les vieilles réticences des Algériens à l'égard des autres, Marocains notamment. En fait, le terrain d'entente avait été préparé par ce travail mené en commun en faveur du jihad irakien depuis 2004. Les divers mouvements ont donc accepté de se mettre sous la houlette du GSPC algérien, le groupe le mieux préparé pour entrer en allégeance au mouvement de Ben Laden. Ainsi, dans la nouvelle AQMI, se retrouvent, outre le GSPC qui en constitue le noyau, le GICM4 marocain, le GICL libyen, le GICT Tunisien ainsi que de petits groupes issus des pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie). Il faut donc bien comprendre qu' AQMI n'est pas la simple continuation du GSPC algérien sous un nouveau nom.
  • C'est désormais l'umma musulmane (l'ensemble formé par les fidèles musulmans) qui compte et non le morcellement en États, en pseudo-nations opposées entre elles, Algérie, Mauritanie, Maroc etc. Les frontières nationales, reliquat colonial, ne comptent plus. Ce grand espace Maghreb Sahel est censé devoir pour toujours être musulman à l'exclusion de toutes autres religions. Le nouveau discours rappelle à tout musulman son devoir de jihad et d'unité dans le combat.5 L'objectif politique est clair, il s'agit de recréer un « califat » qui aurait à terme autorité sur tous les musulmans. Cependant, nous devons considérer cela comme relevant plus d'une rhétorique incantatoire que d'une réalité opérationnelle immédiate, mais , on retrouve toujours ce souci de justifier théologiquement par le Coran. Cet État islamique escompté ne peut s'obtenir par les urnes (comme l'avait cru le FIS en Algérie ou d'autres islamistes dans certains États musulmans) mais par les armes, par le jihad seul. De ce point de vue, il y a un glissement doctrinal, du seul salafisme au seul jihadisme, doctrine de Ben Laden.

c- La nouvelle organisation comporte un commandement commun, situé en Kabylie avec Droukdel, sur tout cet espace lui-même divisé en cinq régions militaires. Celle qui couvre le sud algérien et le sahel a gardé l'ancien nom de « neuvième »sous le commandement de Yahia Djouadi alias Yahia Abou Amar Etiarti dit l’« Emir du Sahara »6. En panne d'influence tant en Afrique du Nord qu'en Europe, AQMI donne la priorité à sa branche saharienne.

Ce sont de petits effectifs, très mobiles, qui sillonnent la bande sahélienne. Sur un total qui ne doit guère dépassé un millier d'hommes, mis à part quelques dizaines de Mauritaniens, de Libyens, encore moins de Marocains, de Nigériens et de Maliens, l'essentiel des combattants est issu du GSPC d'Algérie.

Les hommes sont réunis en petites unités de base, les katiba (nom issu des compagnies légères de l'armée de Libération Nationale algérienne) de l'ordre d'une centaine de combattants, ou de sections [seriya] d'une trentaine seulement.

Ces katiba sont réparties sous deux commandements (deux brigades) : à l'ouest du Sahel7 avec Mokhtar Belmokhtar ( Mauritanie, sud Algérie), et à l'est8 avec Abou Zeid du nord Mali au sud tunisien.

Les « cultures » sont un peu différentes, par exemple Abou Zeid, en pur jihadiste, n'hésite pas à exécuter ses otages, alors que Belmoktar finit par les libérer (les 2 humanitaires espagnols en août 2010).

  • Mokhtar Belmoktar est un ancien d'Afghanistan, toujours nomade malgré sa richesse accumulée depuis de nombreuses années, c'est un homme indépendant de la hiérarchie mais indispensable. Aux attentats-suicides du nord ( Kabylie) il préfère le contrôle (très « juteux ») des divers trafics du sahel, des armes, véhicules, cigarettes, drogues, migrations humaines, braquage, enlèvements etc. Avec cet argent c'est lui qui alimente l'ensemble en armées et véhicules.
  • Abou Zeid, lui n'a jamais occupé de responsabilité au sein du GSPC, il a connu ces derniers temps une ascension fulgurante. C'est un peu l'équivalent de Al-Zarqaoui d'Irak, un homme très déterminé, brutal, le plus idéologisé du groupe, le plus représentatif d'Al-Qaïda. L'ex-otage français qui lui a parlé, Pierre Camatte, le décrit comme « petit, maigrichon, qui ne dégage rien physiquement, mais qui est très respecté par son entourage ». « Il veut absolument appliquer la charia à tout, y compris aux otages, il accepte de négocier mais avec des règles conformes à la charia, avec des intermédiaires qu'il juge être de bons musulmans. Il comprend le français mais refuse de parler la langue du colonisateur ».
  • Les deux hommes sont-ils rivaux ? Les experts semblent être partagés sur ce sujet important pour l'avenir de la direction Aqmi Sahara. Si leur tempérament en effet les oppose, il semble qu'ils fassent tous les deux mois un communiqué commun de situation. Ils se connaissent bien, sont de la même génération, sont mariés avec des épouses issues de grandes familles touareg.

En tout cas, cette branche saharienne a du mal à contacter Aqmi central (dirigé par Abdelmalek Droukdel) qui se trouve encerclé en Kabylie par l'armée algérienne. Cette dernière, aidée par la population kabyle qui ne supporte plus les exactions des terroristes, lamine sérieusement les forces jihadistes dans cette région. C'est peut-être ce qui a incité les preneurs d'otages d'Arlit à proposer à la France de négocier directement avec Ben Laden. La chaîne de commandement est actuellement très perturbée, car le siège central d'Aqmi, assiégé, dépend financièrement des recettes de sa branche saharienne, de plus, Izza Rezki, le financier d'Aqmi vient d'être tué.

Ainsi, dans ces conditions, l'on comprend l'activisme un peu brouillon et concurrentiel des deux brigades sahariennes, pratiquement autonomes.

Ces brigades sud recrutent localement dans cet espace sahélien où sévit sécheresse et pauvreté, mais le critère religieux jihadiste fait de plus en plus de place au critère mafieux. Des ouvertures sont actuellement tentées en direction du Front Polisario au Sahara Occidental (volonté d'accès à l'Atlantique?) L'encadrement demeure pour l'essentiel algérien. On retrouve certains émirs « historiques », qui n'hésitent pas à se donner des pseudos prestigieux : Yahia Djaoudi se fait appelé Abou Ammar ( souvenir de Yasser Arafat).

Avec cette «  internationalisation », la cible change, le combat glisse de l'ennemi intérieur ou proche à un ennemi lointain, extérieur, à savoir les intérêts occidentaux dans un espace considéré comme totalement musulman. Depuis cet été, Aqmi menace directement la France, l'ennemi français lui a été désigné par le commandement central d'Al-Qaïda. La France, ex-puissance colonisatrice, active dans le combat en Afghanistan, pays laïc qui légifère ces temps-ci contre certaines pratiques musulmanes, est ainsi la cible idéale pour la nouvelle organisation, Al-Qaïda centrale se réservant, si l'on peut dire, le cas américain.

 Le mode opérationnel change également avec l'usage de tactiques importées du jihad irakien9 comme les attentats à l'explosif soit à l'aide de véhicules piégés soit par le biais de « kamikazes », ou plutôt,d'attentats-suicides, de candidats au martyre pour employer une expression plus adaptée.10

Conclusion .

AQMI est donc issue des mouvements radicaux de contestation du pouvoir en place en Algérie au début des années 90. Du GIA encore islamiste, nous sommes passés progressivement avec le GSPC et AQMI, à un mouvement d'une autre nature, le salafisme jihadiste. L'opinion commune, incitée en cela par les médias, utilise abusivement l'expression « islamisme » comme un terme générique englobant tout ce qu'une posture démocratique et laïque se doit de rejeter et de fustiger. Cette attitude facile n'aide pas à la compréhension des spécificités des deux mouvements maintenant bien distincts, les islamistes d'un côté, comme l'ancien FIS d'Algérie, le Hamas de Palestine, les Frères Musulmans des pays arabes, l'AKP en Turquie..et les salafiste jihadistes de l'autre, dont la figure emblématique est Al Qaïda et maintenant Aqmi au Sahel.

Les islamistes sont d'abord des politiques qui ont une visée sur la société certes, mais surtout sur l'État, leur objectif est la conquête et l'exercice du pouvoir. Ils ont un programme politique et participent au jeu politique de leur pays. Le salafisme-jihadiste est un mouvement radical transnational qui privilégie le jihad au détriment de la problématique de l'État. Le discours sur la restauration du califat est plus incantatoire qu'opérationnel, et d'ailleurs le califat n'a jamais été le lieu du pouvoir politique. C'est l'action individuelle qui est ici recherchée dans un jihad perçu comme un devoir individuel et permanent pouvant conduire au martyre.

Avec Ben Laden ou AQMI, il n'y a donc rien de global à négocier [les petites négociations ponctuelles lors de prise d’otages sont d’un autre autre ordre, elles sont ponctuelles et souhaitées dans un besoin concret de financement].

Certes, concrètement su place au Sahel, toutes les branches d'AQMI ne relèvent pas de cette seule conception, des groupes comme celui de Belmoktar sont très impliqués dans les différents trafics présents dans ces vastes espaces non contrôlés. Notre distinction entre islamistes et salafistes jihadistes n'en est pas pour autant moins pertinente pour appréhender ce nouvel ennemi qui menace nos compatriotes et nos intérêts dans cette partie du monde.

[récemment, Belmoktar a été évincé de son commandement d’une Katiba d’Aqmi en raison de désaccord avec la direction générale en Algérie et de sa gros grande indépendance , mais depuis la mi décembre 2012, il a reconstitué autour de lui une nouvelle Katiba, peut-être constituée d’éléments autres, venus en partie de Libye et d’Egypte  comme le laisse entendre la prise d’otage de janvier 2013 à In Amenas en Algérie. Il y a là de sa part, entre autres, une volonté de rebondir comme acteur important dans le jihad régional.]

Christian BERNARD

1Cet ancien officier des forces spéciales prend le maquis suite au coup d'État de l'armée algérienne en janvier 1992. de 93 à 96 il est membre du GIA puis participe à la fondation du GSPC. Il en démissionne en 2004, condamne les attentats suicides d'avril 2007. Il accepte la politique de réconciliation nationale du Président Bouteflika et se rend aux autorités en septembre 2007. Il est depuis en prison.

2Ces « Afghans », un millier de jeunes hommes environ, ont commencé leur parcours en 1986 dans un pays qui ne propose rien à sa jeunesse. Partis pour le petit pèlerinage à la Mecque, pris en main par la Ligue Islamique Mondiale et financés par l'Arabie, ils se retrouveront dans un camp d'entrainement à Peshawar et pour certains dans les montagnes afghanes. Ce prestige et le fait d'avoir raison en refusant un système électoral (arrêt des élections en 92) leur confèrent une grande aura auprès de la jeunesse.

3Communiqué du GSPC le 13 septembre 2006 « Grâce à la seule bénédiction d'Allah et après des tractations et des discussions intenses qui ont duré près d'un an, nous sommes heureux d'annoncer à la nation musulmane et à nos frères musulmans à l'est et à l'ouest, la grande nouvelle que les Moudjahidines ont tant attendue, une nouvelle qui réjouira les Musulmans et attristera les mécréants et leurs suppôts parmi les renégats, c'est la nouvelle du ralliement du Groupe salafistes pour la Prédication et le Combat à l'Organisation d'Al-Qaïda pour le jihad. Nous avons tous prêté allégeance, aussi bien les chefs que les soldats, au cheikh Moudjahid et à l'homme pieux, Abou Abdallah Oussama Ben Laden, qu'Allah le protège. »

4Le GICM ou Groupe Islamique Combattant Marocain est soupçonné d'être à l'origine des attentats de Casablanca en mai 2003 et de Madrid en mars 2004. Son leader, Abdelkrim al-Medjati s'est proclamé émir pour le Maghreb et l'Europe . Le mouvement recrute en partie en France où un procès a été intenté en 2007 contre 8 militants présumés. Le 11 juillet ils ont été condamnés à des peines de prisons sans que l'on puisse prouver leur implication dans l'attentat de Casablanca. Ces prévenus avaient été soutenus par des partis de gauche [PCF,LDH et MRAD] le 12 mai 2007.

5« Il était indispensable que l'ancienne appellation de notre groupe cède la place à une nouvelle appellation qui montre la véracité de cette unification et la force de notre solidarité » Communiqué du GSPC en date du 24 janvier 2007.

6Peu connu, de plus en plus le véritable émir du Sahara est Abou Zeid, mais ce dernier, qui se fait appelé Cheikh (le maître, le sage, signe de son ascension rapide dans la hiérarchie) n'en a pas encore le titre.

7En décembre 2007, assassinat de 4 touristes français, l'attentat raté à Nouakchoot en août 2009 contre les locaux de l'ambassade de France.

8Mort d'un otage britannique en mai 2009, du français Michel Germaneau en juillet 2010. On ne sait pas ci ce dernier est mort assassiné ou suite à sa maladie, contrairement à l'otage anglais qui lui est assassiné sur ordre d'Al-Qaïda central. Ce sont les otages d'Arlit à l'automne 2010

9Ce jihad irakien est une véritable matrice, les méthodes expérimentées ici sont également en usage de nos jours en Afghanistan.

10C'est ce nouveau mode opératoire qui est mis en œuvre dans les attentas de Casablanca et d'Alger dès le printemps 2007.

 

 Frédéric Salat-Baroux, avocat, conseiller d’État, secrétaire général de l’Élysée au temps du président Chirac est venu présenter son ouvrage Pétain-De Gaulle, le destin, la blessure, la leçon (Robert Laffont 2010) à l’institut Jacques Cartier, le 19 novembre dernier devant 300 personnes. Cette conférence a remporté un franc succès qu’il faut attribuer à l’exceptionnel talent de l’orateur certes, mais aussi à ses grandes qualités d’historien, rehaussées d’une expérience politique rare. Ce récit du destin croisé de deux acteurs majeurs de l’histoire de notre pays au XXe siècle, est le fruit d’une remarquable synthèse, composée à partir des meilleurs spécialistes, sur un sujet longtemps controversé auquel il apporte des éclairages propres à mettre un terme à toute polémique. Cet ouvrage de 230 pages, est organisé en 10 chapitres mais on peut le diviser en trois grandes sections sans trahir, me semble-t-il, les intentions de l’auteur.

Une première partie pourrait s’intituler « le temps du Maréchal », c’est le temps de l’aîné (Pétain à 34 ans de plus que De Gaulle), la deuxième se situe pendant la seconde guerre mondiale, c’est « le temps de l’opposition frontale », sans concession, de deux personnalités persuadées, chacune, d’incarner la France, la troisième partie décrit la montée de De Gaulle vers l’Olympe tandis que le Maréchal effectuait sa descente aux enfers.

* Dans une première phase donc, on découvre les deux hommes à travers leurs origines familiales, leur éducation, leur rapport à la religion, à la hiérarchie, à l’argent, à la République, aux grands courants de pensée de l’époque et à la culture. C’est sur ces différents terrains que l’on perçoit déjà ce qui les sépare notablement. Leur rencontre fortuite, en 1912, s’était placée sous le signe de la séduction réciproque. Pétain avait été subjugué par l’intelligence et la culture de son jeune subordonné. De Gaulle avait été, pour sa part, frappé par l’anticonformisme de son chef de corps et par l’originalité des idées qu’il professait, même s’il était loin de les partager toutes. En 1914, le premier conflit mondial projetait vers des sommets inattendus la carrière du colonel Philippe Pétain qui se terminait alors, sans éclat. De Gaulle y accomplit magnifiquement son devoir d’officier subalterne sans en tirer, à la place qui était la sienne, beaucoup de gloire. Paradoxalement Pétain sortit frustré de l’aventure puisque le bénéfice de la victoire allait à d’autres (Foch et Clémenceau). L’amertume du vainqueur de Verdun était grande qui le poussa, au fil des ans, à tenter d’obtenir la réparation de ce qu’au fond de lui-même, il ressentait comme une grande injustice. En tout cas, après guerre, il apporta un soutien sans faille à son fier cadet qui, à son tour, voyait ses propres conceptions rejetées ou fortement contestées.

Très tôt, cependant, leurs points de vue quant à la stratégie, divergèrent. Moins sur le fond peut-être (Pétain, dans un premier temps, voyait d’un œil assez favorable l’arme blindée sur laquelle portait la réflexion de Charles De Gaulle) que sur la manière de rallier la classe politique à des thèses plutôt révolutionnaires pour l’époque. Pétain, plus tourné vers le passé récent que vers un hypothétique conflit futur se laissa gagner par le climat délétère du moment, entretenu par la crise dévastatrice des années 30. Au nom de la rigueur budgétaire, non seulement il allait renoncer à une stratégie construite sur l’arme blindée, mais encore apporter son soutien à ceux qui la combattaient. Il ne profita donc pas de son passage au ministère de la guerre pour imposer la réforme en profondeur dont l’armée avait un urgent besoin. De Gaulle ne le lui pardonna pas. Pour ce dernier le rapport à la politique était d’abord conçu comme un moyen de préparer le pays à la guerre, rendue, à ses yeux inéluctable, par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. C’est le sens de toutes ses démarches auprès des responsables gouvernementaux du moment. Il avait en effet bien compris qu’une guerre se gagne ou se perd en fonction de la valeur et de la pertinence des décisions politiques qui la précèdent. La querelle à propos du livre commandé par Pétain à De Gaulle, que le premier semblait oublier à mesure que les années s’écoulaient, alors que le second décidait de le publier sous son nom, ne fut rien de plus, finalement, qu’un bon prétexte, arrivé à point nommé, pour sceller une rupture qui couvait depuis longtemps.

* La seconde guerre mondiale allait les placer face à face, radicalement, brutalement pourrait-on dire sans espoir de compromis ou de rapprochement possible (De Gaulle fut condamné à mort dès le mois d’août 1940). Cette seconde partie est fortement dominée par le mythe Pétain, qui trouve son origine à Verdun (« sans Verdun pas de Vichy » écrit l’auteur dans un raccourci saisissant), fondé sur son immense popularité, soigneusement analysée par Frédéric Salat-Baroux et que le désastre de 1940 amplifia de manière stupéfiante (11 millions de portraits du Maréchal-rédempteur furent vendus au cours de l’année 1941 !) Il n’est donc pas exagéré de dire qu’à ce moment, la grande majorité de la population s’était rangée sous sa bannière. A contrario l’étoile de De Gaulle, l’inconnu de Londres, demeurait bien terne. Sa marche solitaire vers des sommets incertains se heurtait à des embûches nombreuses et de toute nature : à l’intérieur il lui fallait s’imposer d’abord comme le symbole unique de la France résistante, ce que refusaient de lui reconnaître des personnages de renom, dont l’influence était grande auprès des dirigeants alliés, réfugiés en Angleterre ou aux États-Unis (Jean Monnet, Alexis Léger, Saint-Exupéry etc.), s’imposer ensuite aux partis politiques de France, ainsi qu’à la résistance intérieure divisée, brouillonne, désordonnée et encore peu efficace. À l’extérieur, les difficultés à surmonter avaient nom Roosevelt, Staline, voire parfois Churchill qui n’hésitaient pas à opposer les Français entre eux, quand leurs intérêts le commandaient. C’est ainsi qu’on instrumentalisa contre De Gaulle, aussi bien Darlan que Giraud. Le chef de la France libre, dans ce combat inégal, fut servi par sa puissante personnalité, sa grande intelligence, son immense culture et sa foi inébranlable en la grandeur de la patrie, mais aussi par des hommes exceptionnels comme René Cassin, Jean Moulin, Leclerc, et d’autres encore comme Blum, pour ne citer que les plus en vue, sans oublier bien sûr, Churchill dont le précieux concours, en dépit des circonstances et des vicissitudes de leurs rapports, lui permit tout simplement d’exister ! L’auteur montre également combien les opinions publiques, anglaise et américaine, apportèrent un soutien décisif au Général, ce qui l’aida à contourner les écueils majeurs déjà cités et d’autres encore (l’AMGOT, par exemple) qui jalonnaient son parcours.

Dans cette seconde partie sont analysés et expliqués les raisons qui ont conduit à choisir l’armistice plutôt que la capitulation, les événements qui rendent illégitime le gouvernement de Vichy aux yeux de De Gaulle, Montoire et la collaboration, le statut des juifs, le STO, la milice et tout ce qui enfin, et à mesure que le temps passait, venait conforter l’emprise de l’occupant sur le pays.

 * La troisième partie, c’est le temps du Général avec l’accomplissement des prédictions formulées en juin 40, la justesse de ses analyses, celle, en particulier, concernant la participation active de la France à la victoire finale, qui lui valut une place à la table des vainqueurs pour y recevoir la reddition du vaincu et préparer au mieux l’avenir. Parallèlement, s’accomplit la déchéance du Maréchal, de son système et des hommes qui l’avaient servi. Il fut jugé, condamné à mort, puis gracié par De Gaulle. Salat-Baroux met en pièces le système de défense de Pétain fondé sur la métaphore du bouclier, reprise après la guerre, un peu rapidement, par certains résistants comme le colonel Rémy ou l’historien Robert Aron. Dans le sillage de Robert Paxton, il n’a aucun mal à montrer que, dans tous les domaines, le sort de la France et des Français n’a pas été meilleur, loin de là, que celui réservé aux pays entièrement occupés et directement placés sous l’autorité des Allemands.

L’auteur explique comment, la paix revenue, De Gaulle ne réussit pas à doter la France d’institutions suffisamment solides pour la mettre à l’abri d’un désastre comparable à celui de 1940. Il devra, pour ce faire, attendre 1958 et son triomphal retour aux affaires. Il a pu néanmoins imposer, dès 1946, à des partis politiques hostiles, le principe, si fondamental, du référendum constitutionnel.

Tout au long de l’ouvrage on apprécie les courtes analyses, claires, percutantes, qui éclairent le contexte politique et diplomatique dans lequel se déroulent les événements (sur les politiques de déflation mises en place dans les années 30, sur les raisons qui ont poussé De Gaulle, en 1945, à préférer les solutions économiques de René Pleven plutôt que celles, plus drastiques, de Pierre Mendès France, ou encore sur la place de l’État dans la philosophie politique du Général, occasion pour l’auteur de fustiger, à propos de la crise récente, les « ayatollahs » du moins d’État et du moins de social qui « sont venus, toute honte bue, demander aux pouvoirs publics de les sauver» etc.).

Une conférence brillante, passionnante qui a suscité de nombreuses questions dans l’auditoire et qui s’explique aussi par le succès que connaît l’ouvrage de Frédéric Salat-Baroux auprès d’un très large public.

Jean Henri Calmon,

Responsable du pôle « Proche et Moyen-Orient »

à l’institut Jacques Cartier

 

Lors de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la présence de l’islam en France est extrêmement marginale, on estime à environ 10 000 le nombre des musulmans sur le sol métropolitain. Si Aristide Briand évoque « l’Église israélite » il n’évoque pas « l’Église islamique ». L’islam n’est donc pas pris en considération, tout comme l’ignorait

le Concordat de 1801 qui ne reconnaissait que quatre cultes – catholique, réformé, luthérien et israélite [1808]. La loi de 1905 avait prévu [art.43] d’organiser cette séparation dans les départements de l’Algérie française. En fait, il n’en fut rien pour l’islam, et de mesure d’exception en mesure d’exception, cela perdura jusqu’à l’indépendance en 1962.

L’État  français ainsi que la grande majorité des colons sur place ne souhaitaient pas que les « indigènes musulmans » [4,7 millions en 1907] puissent accéder à la citoyenneté française [à la différence des juifs avec le décret Crémieux de 1870], aussi le statut personnel régi par le droit musulman fut-il maintenu. De même, le culte musulman continua d’être régi par le droit islamique.

C’est contre cette double discrimination que  tenta de lutter l’Émir Khaled KADER, l’un des petits-fils du grand Abd el-KADER. Considéré comme le premier nationaliste algérien, il demanda d’abord à la France la citoyenneté française pour les « indigènes » en contrepartie de l’obligation de la conscription militaire [1912], puis ensuite, l’application de la laïcité au profit des mêmes. Cette dernière demande est exposée dans un courrier adressé au Président du Conseil d’alors, Édouard HERRIOT. Ce dernier porteur du projet novateur de construction de  la Grande Mosquée à Paris aurait pu être sensible à cette demande. Mais non, la France laïque en métropole préfère continuer à subventionner l’islam en Algérie afin de mieux le contrôler. Le regard de la République Française sur l’islam est donc une affaire de longue date.

Document : Lettre de l’émir Khaled au président Herriot (3 juillet 1924).

« Monsieur le Président,

Les musulmans algériens voient en votre avènement au pouvoir un heureux présage, une ère nouvelle pour leur entrée dans la voie de l’émancipation. En ma qualité d’un des plus simples défenseurs de la cause des indigènes de l’Algérie, exilé pour avoir pris ouvertement la défense de leurs intérêts vitaux, j’ai l’honneur de soumettre au nouveau chef du gouvernement français le programme de nos revendications primordiales :

  1. représentation au parlement, à proportion égale avec les européens algériens ;
  2. suppression pleine et entière des lois et mesures d’exception, des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple du droit commun ;
  3. mêmes charges et mêmes droits que les français en ce qui concerne le service militaire ;
  4. accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires, sans autre distinction que le mérite et les capacités personnelles ;
  5. application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction obligatoire, avec liberté de l’enseignement ;
  6. liberté de presse et d’association ;
  7. application au culte musulman de la loi de la séparation des cultes de l’Etat ;
  8. amnistie générale ;
  9. application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ;
  10. liberté absolue pour les indigènes de toute catégorie de se rendre en France.

Ne se trouvant pas en contradiction avec le programme libéral de votre ministère et de votre parti, nous avons le ferme espoir que nos légitimes desiderata, ci-dessus exprimé, seront pris en haute considération.

Veuillez agréer…

E. Khaled, en exil .

Document cité dans Claude Collot et Jean-Robert Henry, Le mouvement national algérien, textes de 1912-1954, L’Harmattan, 347 p.1978, p.32

Ce mémorandum de dix revendications ne concerne pas le seul domaine religieux, mais l’ensemble de la situation des Indigènes algériens .Dans la réalité comme dans l’enseignement de la discipline historique, les registres sont intimement mêlés, le fait religieux existe rarement à l’état brut et pur, il n’est, comme ici, qu’un élément parmi d’autres de l’activité humaine. Nous proposons quelques rappels de connaissances pour étayer la réflexion.

  1. Qui est l’émir 1Khaled ?

L’émir Khaled (1875-1936) est un petit fils du fameux émir Abd el-Kader (1808-1883) qui résista militairement à l’occupation française en Algérie jusqu’à sa reddition en 1847.

Ab el-Kader fut à la fois un grand mystique musulman, un chef nationaliste, et à la fin de sa vie un fidèle allié de la France dans son exil à Damas. Khaled, l’un de ses petits fils, est lui aussi un fervent musulman qui lutte pour une meilleure et plus juste intégration de l’Algérie à la France. Fier de sa culture et de ses origines, engagé volontaire dans les goumiers du colonel du Jonchay, il se battit avec bravoure durant la première guerre mondiale, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1924, lorsqu’il rédige cette lettre au président du conseil Édouard Herriot, il a déjà derrière lui une expérience politique assez revendicatrice à l’égard de la France. Un des rares élus musulmans au conseil municipal d’Alger, Khaled est l’un des premiers à oser revendiquer un meilleur traitement pour les musulmans d’Algérie. Président de la « Fraternité algérienne », il considère l’inertie française depuis 1918 à l’égard de l’Algérie comme un affront aux algériens morts pour la patrie. Ses propos fort mal considérés par l’administration française lui valurent d’être exilé en Égypte en juillet 1923. Le succès électoral du Cartel des gauches en mars 1924 contre le Bloc National lui permet de rentrer à Paris. C’est ici dans ce contexte, qu’il adresse une requête pleine d’espoir au nouveau chef de gouvernement. La mention « en exil » qui suit sa signature, est là pour rappeler à Herriot l’action injuste du précédent gouvernement.

  1. Quelle est la situation de l’Algérie en 1924 ?

Progressivement conquise à partir de 1830, l’Algérie devint un territoire français, d’abord géré par l’armée puis directement par le pouvoir politique. Devenue colonie de peuplement, les colons européens furent dans la pratique toujours favorisés au détriment des indigènes. Toute politique en faveur des indigènes fut combattue par le lobby colonial.

L’essentiel du cadre législatif et réglementaire qui régit l’Algérie en 1924 remonte aux débuts de la IIIe République. Depuis 1881, l’Algérie est découpée en trois départements plus les territoires sahariens, un code de l’indigénat régit la vie des indigènes musulmans qui, sauf exceptions, n’accèdent pas à la citoyenneté française réservée aux colons et aux Juifs ( décret Crémieux). Les indigènes sont soumis à toutes sortes de régimes spéciaux, tant pour la justice que pour l’armée ou l’école. Si Clemenceau osa remercier les Algériens pour leur glorieuse contribution à la grande guerre, les concessions faites en 1919 à l’Algérie restèrent pour la plupart lettre morte. L’émir Khaled a toujours refusé la citoyenneté française car cette naturalisation exigeait pour tout indigène de renoncer à son statut personnel, c’est-à-dire à la loi islamique, ce qui revenait, dans l’esprit de l’islam, à apostasier. La République obligeait à choisir entre une vie selon les préceptes de l’islam et la citoyenneté française. Le procédé de naturalisation de l’époque pose nettement le problème du rapport islam- pouvoir politique non-musulman, la question de savoir si l’on peut être à la fois pleinement français et pleinement musulman2. Les naturalisés sont relativement peu nombreux, ce sont surtout des petits fonctionnaires. De 1919 à 1925, on n’enregistre que 585 cas, soit une moyenne de 83 par an. Cette situation de sujétion, d’apparente incompatibilité entre l’islam et la République française n’est pas oubliée de nos jours où le voile islamique est visé3. Les indigènes de religion musulmane sont donc considérés comme français, plus précisément «  sujets français », n’étant pas citoyens, la plupart des fonctions d’autorité leur étaient interdites. La loi de 1905 de séparation des religions et de l’État n’est pas appliquée, l’islam est encadré, en Algérie, l’attitude coloniale prévaut sur l’attitude républicaine.

  1. Pourquoi une lettre à Édouard Herriot ?

Adversaire du Bloc national qui règne sur la France victorieuse d’après 1918, E. Herriot reconstitue le parti radical dès 1922, et propose aux socialistes la constitution d’un cartel électoral pour remporter les élections de 1924. Malgré une absence de programme précis, le Cartel remporta ces élections, le Président de la république, acculé à démissionné fut remplacé par le radical Gaston Doumergue qui nomma E. Herriot Président du Conseil, c’est à dire chef du gouvernement le 15 juin 1924. La lettre de l’émir Khaled du 3 juillet, se situe donc dans ce contexte d’installation du nouveau gouvernement. E. Herriot souhaite prendre le contre-pied de la politique de droite du Bloc national précédant en proposant :

  • un projet de loi d’amnistie, conçu comme un acte réparateur à l’encontre des mesures antirépublicaines du Bloc. L’émir exilé en 1923 porte donc tous ses espoirs sur ce gouvernement.
  • Un respect des lois sociales
  • Une politique extérieure en lien avec l’esprit de la SDN. Or, l’émir rédigea une lettre au Président Wilson..
  • Après la mise en veille des lois de séparation de 1905, un retour à une politique de laïcité pour l’ensemble du territoire français, y compris l’Alsace Lorraine toujours concordataire.

Par ailleurs, E. Herriot est connu pour s’être déjà intéressé à la question de l’islam au sortir de la grande guerre en rédigeant un rapport qui est à l’origine de la loi du 19 août 1920 qui accorde un crédit de 500 000 Francs à la Société des Habous et Lieux saints de l’Islam fondée en 1917.

Ainsi donc, Édouard Herriot apparaît-il à l’émir Khaled comme l’homme politique français capable de faire appliquer la loi de 1905 à l’Algérie.

  1. Pourquoi demander l’application de la laïcité en Algérie ?

Revendiquer l’application au culte musulman de la loi de séparation des cultes de l’État peut étonner dans les propos de l’émir Khaled, alors que l’Église catholique n’est pas encore bien remise de cette loi. L’islam à cette époque serait-il plus demandeur de laïcité que le christianisme ? Avant d’analyser les motivations de cette demande, il nous faut au préalable rappeler pourquoi la république française, laïque dans ses fondements et dans ses pratiques métropolitaines, ne l’est pas en Algérie.

Au début de la conquête de l’Algérie, le regard porté sur l’islam est fait d’idées vieillottes . de Bourmont croyait prendre sa revanche sur les croisades et le secrétaire de Bugeaud, Louis Veuillot, déclarait que « les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français, et ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens »4. Très tôt cependant, les Français comprirent que toute tentative missionnaire de conversion était vouée à l’échec, mais ils n’en conservèrent pas moins une certaine méfiance à l’égard d’une religion qui était celle des vaincus. N’était-ce pas au nom de l’islam que des révoltes furent menées depuis Abd el-Khader ? C’est donc pense t-on, une religion qu’il faut encadrer, contrôler, aussi n’est-il pas question de la laisser libre d’agir dans le cadre d’une séparation religion-Etat. Le décret d’application de 1907 de mise en œuvre de la loi de séparation de 1905, ne sera jamais appliqué.

En Algérie, le ministère de la justice et des cultes gère directement le personnel cultuel qui est choisi, nommé, payé, contrôlé. Les critères ne sont pas forcément ceux de la compétence religieuse mais ceux de la docilité à l’égard de la France. Les postes de muftis ou d’imams sont souvent accordés comme des récompenses financières à ceux qui avaient bien servi la patrie durant la grande guerre. Ce personnel placé dans le cadre d’un service civil, est sommé de prêchée «  la soumission au destin voulu par la Providence et l’obéissance au gouvernement général, aux caïds et aux colons » Un imam déclare à ses fidèles : «  Si Dieu nous les a envoyés pour nos péchés, il nous en délivrera quand il le jugera bon. En attendant, il faut accepter le sort qui nous est fait. Toutes les péripéties du malheur d’aujourd’hui ? « Mektoub 5», c’était écrit ! »6.

Un administrateur français sur place cumule significativement deux fonctions avec le titre de Secrétaire général des Affaires Indigènes et de la Police Générale. L’idée est claire, l’islam peut être la source de désordre !

La République s’appuie également sur les chefs de confréries religieuses, jadis alliés d’Abd el-Khader, mais depuis «  neutralisés, retournés ». L’État laissera se développer un islam populaire avec des processions colorées,7 le culte des marabouts, ces saints populaires guérisseurs. Les musulmans réformateurs opposés à cette politique, comme A. Ben Badis8 qui mène campagne contre l’islam populaire des confréries et les marabouts alliés au pouvoir colonial, sont interdits de prêche. La République française intervient donc directement dans les affaires du culte musulman.

Dans un tel contexte, revendiquer l’application de la loi de séparation c’est pour l’émir Khaled et de nombreux oulémas qui le soutiennent, une demande de liberté, un rejet du contrôle colonial, la possibilité pour l’islam d’Algérie de s’organiser soi-même. Il ne faudrait pas en déduire que l’islam en général est favorable à la philosophie laïque française. Dans la mesure où le pouvoir politique, en l’occurrence ici français, n’est pas musulman, mieux vaut en être séparé.

Derrière cette demande se profile également la question de la liberté d’enseigner, d’apprendre l’arabe considéré comme langue étrangère par la France alors que pour l’islam c’est la clef d’accessibilité à la lecture et compréhension du Coran.

1 De l’arabe amir, chef , d’où le mot français amiral. Titre honorifique donné aux chefs politiques ou militaires arabes

2 « La naturalisation soustrayait donc l’indigène aux lois d’exception mais aussi au droit coranique et de ce fait la naturalisation pouvait être considérée à juste titre comme une forme d’apostasie » Mahfoud Kaddache, la vie politique à Alger de 1919 à 1939, Thèse de doctorat Toulouse 1968 ,Sned, Alger 1970p.21.

3 Belkacem Recham, historien, chargé de cours à l’Université Marc Bloch déclare en plein débat sur le voile, le 22 décembre 2003 sur le site Oumma.com : «  sans doute la loi en gestation dira aux citoyennes musulmanes : il faut renoncer à votre voile pour être admise dans l’école républicaine, comme autrefois, sous le régime de l’indigénat, il était demandé à leurs pères et grands pères de renoncer à leur statut personnel », c’est -à dire, à leur religion, pour accéder à la citoyenneté française ».

4 H. Alleg, La guerre d’Algérie, T.1, p.184 ( l’esprit missionnaire gravait alors sur les armoiries de la ville d’Alger une croix triomphante au-dessus d’un croissant renversé)

5 C’est écrit, c’est ainsi !Ce genre d’attitude favorisait le cliché fataliste de l’islam, en milieu musulman comme chez les orientalistes.

6 H. Alleg, op.cit., p.184.

7 Voir les tableaux impressionnistes de Renoir

8 Pour lui, ces pratiques populaires sont hérétiques, il faut retrouver la pureté originelle du message et éliminer ce contraire au monothéisme. Le discours islamiste actuel redit la même chose.

Christian BERNARD

 

Le nouveau programme d’histoire de 6eme abandonne la problématique d’histoire des Hébreux pour « Les débuts du judaïsme ». Un très net recentrage sur une approche historique est formulé dans le programme par de fréquentes exigences de contextualisation. Le positionnement de la leçon arrive juste après les chapitres consacrés à la Grèce et à Rome, et donc déconnecté de l’Égypte comme c’était traditionnellement le cas. Associé aux débuts du christianisme, s’affiche ainsi une volonté de souligner que, judaïsme rabbinique et christianisme naissent en fait ensemble, et que l’un n’accomplit pas l’autre. Bref, s’il y a progrès global dans la formulation du programme, il y aurait beaucoup à redire encore, comme l’absence de référence à l’époque perse qui fut déterminante pour l’écriture de la Bible ( action d’Esdras), ou comme la persistance de cette idée reçue d’une diaspora méditerranéenne suite à la défaite juive de 701etc..

Un seul point particulier nous retiendra ici, l’action du roi Josias, seul nom cité dans le programme pour contextualiser les débuts de l’écriture de la Bible, dans le processus de naissance du judaïsme.

I- Dans quel contexte se situe l’action de ce roi de Juda?

1-Au VIIe siècle avant notre ère, sur les deux royaumes hébreux ( Israël au nord avec Samarie et Juda au sud avec Jérusalem), seul demeure le royaume de Juda: le royaume d’Israël a été détruit par le puissant empire assyrien au VIIIe siècle (suite à la révolte du roi Osée, vassal des Assyriens, Samarie est prise et détruite en 722, des milliers de Samaritains sont déportés, remplacés en partie par l’arrivée d’autres peuples également déportés 2), ainsi disparaît un puissant royaume du Levant incorporé à l’empire assyrien.

Le royaume sud, Juda, bien plus faible, moins organisé, moins peuplé, lui, va survivre encore 120 ans jusqu’en 587. Sauf exception, la politique du royaume de Juda consista à se reconnaître vassal des Assyriens (paiement d’un tribut annuel) afin de ne pas disparaître comme Israël. Cette insertion dans l’immense empire assyrien et l’arrivée de réfugiés «qualifiés » du royaume du nord, assura une belle prospérité à Juda pendant tout le VIIe siècle.

2- Il y avait un sentiment de culture commune, d’idéologie commune, entre les deux royaumes. Comme dans tous les petits royaumes du Levant, nous retrouvons trois principes majeurs qui structurent cette idéologie:

  • un dieu national : ici Yahweh
  • la pratique de la guerre sainte ( herem3) au nom de ce dieu
  • une posture contractuelle entre le peuple et la divinité : la fidélité procure une protection, l’infidélité entraine des punitions.

Chaque peuple avait sa divinité nationale, si Yahweh est celle des deux royaumes d’Israël et de Juda, Kemosh est le dieu de Moab, Qaus celui d’Edom, Hadad, celui de Bagdad …Le dieu se doit d’être opérationnel, sur les plans politique et militaire, par contre, une défaite est interprétée comme la volonté de cette même divinité nationale de punir son peuple.

Ce sentiment de culture partagée entre les deux royaumes n’implique pas qu’il y ait eu antérieurement un seul royaume unifiant le peuple d’Israël et de Juda, sous l’appellation générique d’Israël.

3- Josias fut roi du royaume de Juda de 640 à 609. Ce long règne correspond exactement à un grand moment de répit entre deux empires conquérants.

  1. la décadence de l’empire assyrien débute vers 640. Cet empire qui connait un apogée sous le règne d’Assurbanipal (668-631) ne subsistait qu’avec une expansion continue apportant un butin régulier. Avec l’arrêt des conquêtes, non seulement la richesse n’afflue plus, le butin n’existe plus, mais il coute, car il faut administrer les espaces conquis, ce pose problèmes. A ces difficultés structurelles s’ajoutent alors des conflits de succession qui minèrent l’empire de l’intérieur.
  2. Ce sont les Babyloniens , jamais vraiment soumis, qui en profitèrent pour se révolter, aidés en cela par les Mèdes. Ces derniers détruisirent les capitales assyriennes, Assour et Ninive en 612, puis se retirèrent dans leurs montagnes ( hauteurs de l’actuel Iran) laissant les seuls Babyloniens exploiter leur victoire. Les Babyloniens (ou Chaldéens) avec le roi Nabuchodonosor, reprennent progressivement en main l’ancien espace impérial assyrien. Tous les ans, ils mènent une campagne militaire victorieuse, et ainsi, battent les Égyptiens à Karkémish en 609. L’arrivée des Babyloniens dans notre espace concerné, le Levant, correspond bien à la fin du règne de Josias, mort d’ailleurs dans ces combats4.

Ainsi, entre 640 et 600, le royaume de Juda connut une certaine tranquillité qui coïncida avec ce long règne de Josias ? Celui-ci sut mettre à profit cette indépendance de fait pour lancer une politique nationale en faveur de son royaume qui connaissait une belle prospérité économique.

II- La politique du roi Josias.

1- Une volonté de conquête, d’expansion, vers l’ouest mais essentiellement vers le nord, en direction de l’ancien royaume d’Israël devenu province assyrienne5. Le sentiment de communauté ethnique et politico-religieuse est mis en avant pour justifier la tentative de réunification en un seul royaume des fidèles de Yahweh.

Cette politique d’expansion territoriale eut un début de mise en œuvre, mais les données archéologiques ne permettent pas de dire si Josias put la mener à son terme. La mention au chapitre 23 du Livre des Rois indiquant que les réformes de Josias furent appliquées en Juda et en Israël sont des interpolations idéologiques postérieures à la réalité des faits. Le royaume s’agrandit , sans toutefois aller jusqu’à la mer, ni jusqu’à incorporer tout l’ancien royaume d’Israël.

2- L’essentiel de l’action de Josias est dans le domaine de politique intérieure. Cela concerne la religion certes, mais le religieux est à l’époque l’expression idéologique du politique.

a- une Loi pour le royaume : c’est la promulgation du Deutéronome (2R, 22-23). Pour annoncer ce qui en fait une nouveauté, dans la Bible, on le présente comme s’il s’agissait d’une découverte. Cet expédient confère le poids de la tradition à une nouveauté, qui, sans cela, n’aurait pas de légitimité. Nous avons là un des mécanismes majeurs de l’écriture biblique. ( Le grand prêtre Hilqiyahou dit au secrétaire Shafân : j’ai trouvé le livre de la Loi dans la Maison du Seigneur! 2R XXII, 8). Cette expression livre de la Loi se retrouve dans d’autres livres bibliques: Dt XXVIII,61; XIX,30;Jos,I,8; VIII,34…, l’expression semble désigner la partie législative du Deutéronome. Cette réforme de Josias semble donc être la version primitive du Deutéronome où Moïse donne au peuple une « seconde loi » selon le sens grec de « deuteronomia ». Les deutéronomistes qui composèrent ce texte à la cour de Josias s’imaginent en porte-parole de Moïse (ce qu’il aurait dit à Josias s’il vivait alors): phénomène classique de pseudépigraphie.

Dans une grande mise en scène, Josias déchire ses habits, décrète l’urgence d’appliquer cette loi que tous avaient oublié et la fait lire au peuple.

( Le roi envoya dire à tous les anciens de Juda et de Jérusalem de se réunir près de lui. Puis il monta à la Maison du Seigneur ayant avec lui tous les hommes de Juda et tous les habitants de Jérusalem : les prêtres, les prophètes et tout le peuple, petits et grands. Il leur fit la lecture de toutes les paroles du livre de l’alliance trouvé dans la Maison du Seigneur. Debout sur l’estrade, le roi conclut devant le Seigneur l’alliance qui oblige à suivre le Seigneur, à garder ses commandements, ses stipulations et ses décrets de tout son cœur et de tout son être en accomplissant les paroles de cette alliance qui sont écrites dans ce livre. Tout le peuple s’engagea dans l’alliance.2R XXIII,1-3).

Ainsi, le pacte (alliance dit le texte) passé entre le dieu national Yahweh et son peuple, à l’initiative du roi Josias, roi de Juda, est-il, pour des besoins de légitimité, rétrodaté sous Moïse, la grande figure fondatrice. Cette action, de nature politico-religieuse, ne pouvait se réaliser que dans ce moment de déclin de l’Assyrie. Josias remplace la dépendance et la fidélité dues à l’empereur assyrien, par une dépendance et une fidélité, acceptées, en faveur du seigneur divin Yahweh, nouveau suzerain de l’État de Juda. On comprend dès lors que le geste, qui a priori nous semble insensé, d’un Josias se portant au devant des armées de pharaon pour lui barrer la route à Meggido, alors que ce dernier montait d’Égypte seulement pour contrer les néo-babyloniens: il ne fallait pas que l’Égypte remplace l’Assyrie, la suzeraineté ne devait être due qu’au seul dieu national.

b- un seul dieu : Yahweh. Josias entreprend la destruction de tout ce qui ne correspond pas à la « nouvelle » Loi, comprenez, au sens moderne, la nouvelle constitution.

  • le temple de Jérusalem fut débarrassé de tous les attributs divins autres que ceux de Yahweh accumulés depuis longtemps : objets de culte de Baal, d’Asherah ( vieux rites agraires de fertilité), 6des astres Soleil et Lune, apports assez récents de l’époque du roi Manassé7 ..A l’entrée du temple se trouvaient les chevaux et le char du soleil. Par ailleurs, des sacrifices d’enfants étaient pratiqués dans la proche vallée de la Géhenne, le temple était le lieu de prostitution sacrée (voir l’histoire du prophète Osée et de Gomar).2 R XXIII, 4-8.

c- un seul temple : celui de Jérusalem.. Josias fit procéder à la destruction de nombreux sanctuaires, petits et grands, non seulement dans le royaume de Juda, mais aussi, dans la partie conquise de l’ex-royaume d’Israël, notamment le prestigieux sanctuaire de Bethel8 situé juste à la frontière des deux royaumes. Les autels de Samarie, ex-capitale du nord, furent profanés, tous les prêtres des sanctuaires ruraux massacrés – exemple de violence légitimée par la guerre sainte-. Certains prêtres eurent plus de chance, ils furent réinsérés dans des fonctions subalternes à Jérusalem. C’est une opération de centralisation du culte sur la capitale. Avec Josias, nous assistons à une tentative d’un culte plus pur, un peu comme l’avait déjà essayé Ezéchias9 début VIIe siècle.

3- Que l’on ne s’y trompe pas, ces réformes très importantes de Josias, n’introduisent pas le monothéisme, révolution qui n’apparaitra qu’à la fin de l’Exil et à l’époque perse, mais constituent une phase importante dans l’installation d’une monolâtrie. Le culte est rendu à un seul dieu certes, mais dans la mesure où l’on reconnait la légitimité des autres dieux nationaux, la conception du divin reste polythéiste.

III- L’écriture biblique sous Josias .

La promulgation de la Loi, partie législative du Deutéronome, implique une réécriture partielle des textes «racontant» le passé, il s’agit de donner un peu de cohérence aux quelques textes déjà existants, avec les nouveautés.

1- Quels textes existaient avant Josias?

C’est une question délicate où demeurent beaucoup d’incertitudes10. Deux points peuvent toutefois être posés de façon sûre : il ne semble pas y avoir d’écriture avant l’époque royale, et les écrits d’alors sont certes respectés, vénérés, mais n’ont pas encore ce caractère d’Écritures qu’on leur donnera plus tard. Il ne saurait être question de Bible au sens strict du terme, ce serait commettre un grave anachronisme.

Devaient exister, des propos de prophètes (Osée, Malachie..) mis par écrit, quelques traditions locales rédigées par des « historiens » ou chroniqueurs du VIIIe siècle (époque qui correspond à la révolution de l’alphabétisation dans le Proche-Orient et en Méditerranée orientale). Les rois passent commande de récits qui vantent leur propre gloire et celle de leur régime, c’est la même époque que celle de la mise par écrit d’Homère en Grèce. Il semble que nous disposions alors de deux sagas nationales que les chercheurs nomment respectivement J (dans le royaume sud de Juda l’on désigne dieu par Yahweh) et E (dans le royaume d’Israël au nord, dieu est appelé Elohim). Un compilateur rassembla les deux traditions en un seul document. J et E expriment des points de vue différents, la compilation laisse demeurer de nombreuses contradictions, malgré les ajouts et modifications. A cette époque, les scribes pouvaient sans problème travailler des textes, qui encore une fois n’avaient pas encore le statut d’Écritures, donc de textes sacrés.

Voici quelques exemples de conceptions différentes et de points communs:

  • sur dieu: dans J, dieu se pavane dans le jardin d’Éden, comme un roi oriental, pique des colère, claque la porte de l’arche.. dieu est conçu de manière anthropomorphique. Dans E, dieu parle par l’intermédiaire d’anges, c’est un point de vue plus transcendantal.
  • Le héros de J est Abraham, celui de E est Jacob ou encore Moïse.
  • Ni J ni E ne mentionnent la loi que dieu donne à Moïse sur le Sinaï. La scène du Sinaï existe mais elle est centrée sur la théophanie ( adressée à Moïse et aux Anciens).
  • Pour J et E, Yahweh n’est qu’un membre de la divine assemblée des fils de dieux, présidée par El, le grand dieu de Canaan, avec sa parèdre Achérah. Au VIIIe siècle seulement, Yahweh va supplanter El ( Ps 82).

2- Sous Josias, les deutéronomistes réécrivent ces récits vieux d’un siècle, introduisent les nouveautés, procèdent à quelques corrections. Il faut les adapter aux nouveautés du VIIe siècle.

L’accent est mis sur Moïse, la grande figure libératrice du joug égyptien, le point fort du livre de l’Exode se déplace de la théophanie du Sinaï au don de la loi ( Torah). C’est l’introduction des célèbres dix commandements. Les rédacteurs rajoutent également la conquête de la terre promise par Josué afin d’encourager la conquête des terres du nord par Josias. D’ailleurs, le style guerre sainte avec destruction des lieux de culte ,en réalité du temps du roi Josias, se retrouve tel quel dans le récit relatif à Josué. C’est toujours ce même processus qui consiste à rétrodater afin de renforcer la légitimité.

La réécriture des récits de règnes des rois du sud comme du nord se fait désormais en fonction d’un critère précis : celui de la fidélité à Yahweh, dieu national. Les rois sont classés, aussi ne ne nous étonnerons-nous pas de lire, que seuls les souverains du sud, descendants de David sont légitimes, la plupart de ceux du nord sont fort mal traités. Josias est bien entendu présenté comme le nouveau Moïse, plus grand que David. Signe patent d’une écriture sous son règne! On peut également légitimement se poser la question à cette époque d’une écriture inventant une monarchie unifiée sous David et Salomon ! Quelle meilleure façon encore pour justifier le projet d’unité territoriale et ethnique sous Josias ! Mais, si la chose paraît probable, rien ne peut permettre de l’affirmer.

3– Comment replacer le legs du roi Josias dans le nouveau programme d’histoire de 6eme ?

Josias incontestablement a su profiter d’une période propice pour accomplir une importante réforme politico-religieuse, il permit un début d’écriture de la future Bible, installa la monolâtrie dans le royaume, et surtout laissa une clef de lecture des événements, non seulement passé mais aussi à venir : si le peuple n’est pas fidèle au pacte avec Yahweh, il sera puni sévèrement. Le message sera médité lors de l’Exil en Babylonie, et les prophètes d’alors sauront en tirer toutes les leçons pour évoluer vers le monothéisme. Ce sera le travail du pseudo Isaïe. La fin du travail d’écriture biblique, ou du moins de l’essentiel est à situer à l’époque perse sous Esdras, prêtre, « scribe de la loi du dieu des Cieux », qui en 398 seulement, sur ordre de l’empereur perse, promulgua la Loi11 (entendez comme sous Josias, la constitution) devant régir le peuple juif, où qu’il se trouve. C’est encore bien après, au second siècle, que ces textes deviendront Écritures, que le regard porté sur eux changera.

Ainsi donc, Josias n’est qu’un des premiers maillons d’une chaine d’écriture qui court sur plusieurs siècles. Le libellé du programme , certes doit être simple pour des élèves de 6eme, mais nous semble ambigu : « Menacés dans leur existence par de puissants empires aux VIIIe et VIe siècles, les Hébreux du royaume de Juda mettent par écrit leurs traditions (premiers livres de la Bible).

L’expression «mettent par écrit leurs traditions » peut laisser croire que celles-ci pré-existent , peut être oralement, et qu’il suffit de les coucher par écrit. Or, nous l’avons vu, sous Josias il s’agit d’un acte créateur. Les quelques textes préexistants sont fortement revus et corrigés pour incorporer la grande nouveauté de la promulgation de la loi, à savoir, le cœur du Deutéronome.

Christian BERNARD

1Voir à ce sujet le travail de Shlomo SAND

2Les Assyriens pratiquaient cette politique de déportations croisées, ce que ne feront pas plus tard les néo-Babyloniens ni les Perses .

3Notion complexe que l’on traduit souvent par anathème, interdit, dans les bibles. Par exemple dans Nb XXI,1  Alors Israël fit ce vœu au Seigneur : Si tu consens à livrer ce peuple entre mes mains, je vouerai ses villes à l’interdit . En principe, cela donne le droit de tout détruire et tuer, le butin revenant à Dieu. La stèle de Mesha, roi de Moab, semble indiquer que cette pratique de guerre sainte ou sacrée était courante. Dans la Bible, elle est justifiée par la nécessité de protéger Israël (nom du peuple juif), peuple « saint » c’est-à-dire séparé, de l’idolâtrie des autres. C’est le même mot en arabe, harem qui signifie l’interdit, le sacré.

4Avant d’être battue à Karkémish, l’armée égyptienne bat l’armée de Josias qui voulait s’opposer à leur avance vers le nord. Il y avait là une volonté de ne pas retomber sous la tutelle égyptienne.

5Une occupation passagère par des troupes égyptiennes, suite à un raid en 656 avait forcé les troupes assyriennes de cet espace à se retirer.

6Sur l’origine du monothéisme voir:

– André Lemaire, Naissance du monothéisme, Bayard, 194 p., 2003.

– Christian Bernard, «Naissance du monothéisme juif», in D’Osiris à 1905, et au-delà, Crdp Poitiers, 2005, pp. 55-60

7Le royaume de Juda intégré au vaste empire assyrien pratiquait donc lui aussi le culte des astres venu de Mésopotamie, à la fois dans le temple et sur les terrasses des maisons.

82RXXIII.

9Il tenta de supprimer les lieux de cultes agraires, détruisit le serpent de bronze attribué à Moïse, mais son successeur, Manassé (687-642) réintroduisit le pluralisme religieux de façon à mieux insérer le royaume au sein de l’empire assyrien. CF Mario Liverani, La Bible et l’invention de l’histoire, Bayard, 615 p, 2008, p.214.

10Pierre Gibert, Comment la Bible fut écrite, Bayard, 170 P.1995 ( une nouvelle mouture est prévue)

11 Lire à ce sujet le chapitre 8 du Livre de Néhémie et notez l’étrange ressemblance entre Esdras qui fait lire au peuple la loi ( et traduire en araméen, la nouvelle langue commune depuis le retour d’Exil) attribuée à Moïse, alors que l’encre est à peine sèche.

 

 Ville trois fois sainte, ville disputée par les trois expressions du monothéisme, Jérusalem est au centre des représentations fantasmées du religieux, au centre de maintes tensions géopolitiques.

Cette note de synthèse a pour but de rappeler comment et pourquoi chaque monothéisme la considère comme centrale à sa foi, à son « histoire sainte ».

I- Les grandes périodes de son histoire
 

Le jubilé de 1996 fêté en Israël pour les trois mille ans de l’histoire de Jérusalem ignore ainsi la ville cananéenne pré davidique mise en évidence par les fouilles récentes.

Les premières habitations du IIIe millénaire sont celles d’un modeste village non fortifié abandonné par la suite pendant presque mille ans. Les premières mentions du nom de Jérusalem datent de la première moitié du second millénaire (âge du bronze moyen) dans des textes égyptiens, c’est alors une forteresse parmi d’autres. A l’âge du fer (1200-1000), la ville est occupée par les Jébuséens. Vers l’an 1000, David devenu roi des tribus juives conquiert la ville et crée ainsi une liaison intime entre le site, le peuple juif et leur Dieu.

1- La Jérusalem juive : dix siècles ; de David (1000 av. J.-C.) à la dynastie hérodienne (quelques décennies avant et après J.-C).
C’est alors la capitale politique et spirituelle des Juifs. La présence du Temple attire la foule des pèlerins à chaque fête. Petite ville elle ne pourra résister à la puissance des empires voisins, égyptiens et mésopotamiens. En 587, Nabuchodonosor, roi de Babylone prend Jérusalem et déporte une partie de la population. La conquête Perse avec le roi Cyrus permet le retour et la construction d’un second temple. Si la ville se laisse conquérir par Alexandre le Grand, l’hellénisme qui s’installe au IIe siècle av. J.-C. suscite la révolte des frères Maccabées. La conquête de Jérusalem par le romain Pompée en 63 av.J.-C. ne transforme pas la ville. C’est Hérode, allié de Rome qui va embellir le temple et construire une ville à allure hellénistique, celle que connaîtra Jésus, une ville brillante de 50 à 80 000 habitants , qui attire des milliers de pèlerins juifs de la diaspora méditerranéenne et mésopotamienne (cette dernière étant hors empire romain).

2- La Jérusalem romaine et byzantine : sept siècles.
  Excédés par un climat terroriste de plus en plus tendu, les Romains finissent par assiéger et prendre Jérusalem en 70 de notre ère ; le temple et la ville entière sont rasés, des Juifs déportés. Après avoir réprimé un second soulèvement, l’empereur Hadrien en 135 fait construire une ville romaine avec monuments, temples païens classiques ; Jérusalem perd son nom et devient « Aelia Capitolina ».

  En 326, l’empereur Constantin et sa mère Hélène, adoptent officiellement une nouvelle religion, le christianisme, et entreprennent la christianisation de cette ville romaine qui progressivement retrouve son nom de Jérusalem. Des églises sont construites, dont celle du Saint Sépulcre, des pèlerins chrétiens affluent, la ville retrouve vers le Ve siècle les 80 000 hab. qu’elle avait à l’époque de Jésus.

– En 614, la ville est conquise par les Perses Sassanides, ce qui interrompt les pèlerinages pour quelques années. Si l’empereur byzantin Héraclius arrive à reprendre Jérusalem et a récupérer la relique de la vraie croix, cette Jérusalem byzantine ne retrouvera pas sa gloire passée. Dès 638, elle est aux mains des musulmans qui démarrent leur conquête fulgurante (le prophète Muhammad est mort en 632 !).

 3- La Jérusalem musulmane : treize siècles : de 638 à 1918. Excepté un siècle et demi de présence chrétienne.
  L’époque des Omeyyades (661-750) sera déterminante pour Jérusalem. Sur le mont du temple (Haram el-Shérif pour les musulmans) deux importantes mosquées vont être construites, la « mosquée » du Dôme du Rocher et la mosquée El Aqsa ( la Lointaine), mosquées très importantes encore de nos jours.

  En 1099, Jérusalem est prise aux Fatimides d’Égypte par les croisés de la première croisade et devient la capitale chrétienne du Royaume latin de Jérusalem. Perdue à deux reprises par les chrétiens en 1187 et 1244, elle redevient musulmane milieu XIIIe siècle.

  De 1516 à 1918, Jérusalem est une petite ville de province dans l’immense empire turc ottoman. En 1918, avec l’effondrement de cet empire turc, la ville passe sous administration anglaise avec mandat de la SDN.

            ->  De nos jours, Jérusalem est une ville sainte revendiquée à la fois par des musulmans et par des Juifs. La réinstallation importante de juifs commence en 1917 avec l’autorisation de retour accordée par les Anglais (Lord Balfour) et s’accentue avec la création de l’État d’Israël en 1948.

Depuis le plan de partage de la Palestine par l’ONU en nov. 1917, Juifs et Palestiniens (pour la plupart musulmans) revendiquent la possession de cette ville pour en faire leur capitale politique et spirituelle. Alors que le plan de partage de 47 en faisait une ville au statut international, la première guerre israélo-arabe de 48-49, amena un partage de fait de la ville : la partie ouest conquise par Israël et la partie est demeurant arabe. En 1967, le succès israélien de la guerre dite des six jours, leur permis d’occuper toute la ville. C’est donc cette partie est de la ville qui est considérée comme territoire occupé. En 1980, Israël proclame Jérusalem réunifiée capitale de l’État hébreu.

Les négociations actuelles entre Israël et les Palestiniens achoppent sur le problème du statut de la ville. Aucun des deux États, juif et palestinien, ne peut se concevoir sans Jérusalem comme capitale.

 Ville des conquêtes et des gloires, des morts et des larmes, des inculturations historiques et des imaginaires des civilisations, Jérusalem n’en finit pas de faire parler d’elle.

II- Jérusalem, ville sainte du JudaÏsme
 

Yerouchalayim, Jérusalem en hébreu, la ville sainte des Juifs, est désignée dans la Bible par de nombreuses expressions fortes comme « Cité de la Vérité » (Za VIII-3), « Cité de la joie » (Is XXII,2), « Cité de la Fidélité » (Is I-26), « Lion de Dieu » (Is XXIX, 1), « Cité de David » (2S V-9), « Cité de Dieu » (Ps LXXXVII,2). Cette prolifération de noms à elle seule souligne l’importance que le judaïsme attache à ce lieu.

1. Ce lien étroit entre la ville de Jérusalem et la religion juive remonte à 3000 ans avec le choix du roi David d’y installer sa capitale. L’acte fondateur de la sainteté de Jérusalem pour les Juifs est double. Vers l’an 1000 av.J.-C., le roi David obéissant à Gad, prophète de Dieu, fait dresser un autel au sommet d’une colline qui est l’actuel mont du Temple, mais qui se trouvait alors hors des murs et au nord de la petite ville de Jérusalem. Le deuxième livre de Samuel nous rappelle les circonstances de cet acte fondateur : 2S XXIV-18-25  » David construisit là un autel à Yahvé et il offrit des holocaustes et des sacrifices de communion. Alors Yahvé eut pitié du pays et le fléau s’écarta d’Israël.  » (Ce fléau était la peste envoyée par Dieu pour punir David d’avoir osé dénombrer le peuple). Désormais ce lieu du sacrifice devient le lieu de la présence de Dieu ; c’est ce qu’affirme ce passage du livre Deutéronome : Dt XVI 2 : « Tu immoleras pour Yahvé ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter son Nom »             ( l’expression son Nom est une manière de désigner Dieu lui-même).

Ainsi, dès avant la construction du premier temple par son fils Salomon vers 967 av. J.-C., Dieu décide t-il d’habiter Jérusalem et d’accorder sa protection à la terre et au peuple juifs. Jérusalem devient ainsi ville sainte. Les Juifs de l’antiquité bâtirent consécutivement deux temples pour honorer cette présence de Dieu. Le premier, de loin le plus beau, selon la tradition,  faute d’être le plus grand, un édifice de plan rectangulaire de 50 m sur 25 m, de style cananéen ambiant, fut construit sous Salomon (vers 960) et détruit par le roi de Babylone, Nabuchodonosor en 587.

En 515, de retour d’exil, les Juifs sous la direction de leur roi Zorobabel, construisirent un second temple à l’emplacement du premier. Ce second temple, plus modeste, d’inspiration babylonienne, plusieurs fois profané et purifié pour retrouver sa fonction de culte, fut agrandi par le roi Hérode le Grand selon les modèles gréco-romains de son temps (Hérode meurt en 4 av.J.-C.). C’est ce Temple flambant neuf que fréquenta Jésus. Cette immense construction fut entièrement détruite (accidentellement) par les Romains lors des deux révoltes juives de 70 et de 135 ap. J.-C. Pendant tout ce millénaire, les Juifs se démarquèrent des autres peuples par leur monothéisme : à un seul Dieu devait correspondre un seul Temple : celui de Jérusalem. Plusieurs fois par an, tous les Juifs venaient, parfois de loin, pour présenter leurs offrandes d’animaux et leurs prières lors des grandes fêtes.

Depuis la destruction de leur sanctuaire, les Juifs certes ne pratiquent plus lde sacrifice d’animaux, mais considèrent toujours comme sacré l’emplacement où se trouvait le Temple. Leur possibilité d’accéder à ces lieux a beaucoup varié au cours de l’histoire. De la destruction totale en 135 à l’arrivée des Arabes en 638, pendant cinq siècles de présence romaine, païenne au début puis chrétienne, les Juifs sont interdits de séjours .Depuis le VIIe siècle, la région de Jérusalem, sous obédience musulmane, est toujours accessible aux Juifs, sauf la période de domination chrétienne lors des croisades (1099-1187).

Après la guerre dite d’indépendance (1948-49) qui suit la création de l’État d’Israël (mai1948), tous les lieux saints qui se trouvent dans la vieille ville sont en territoire arabe, plus précisément jordanien. C’est la victoire juive de la guerre des Six Jours en 1967 qui donna aux Juifs toute la ville de Jérusalem et de ce fait leur lieu saint : l’emplacement de leur Temple détruit 19 siècles plus tôt par les Romains. Ces journées de 1967 furent pour le monde juif un temps d’immense émotion.

2. Le lieu saint majeur du judaïsme actuel à Jérusalem est le mur occidental que nous appelons Mur des lamentations en souvenir du deuil exprimé jadis par les pèlerins juifs à la vue de l’emplacement du Temple. Ce mur a été longtemps la seule trace archéologique témoignant des temples juifs antiques. Il s’agit précisément d’une partie du mur ouest de soutènement de l’esplanade sur laquelle était construit le Temple- on ne sait pas très bien où exactement il se situait sur cette esplanade. Ce mur est composé de gros blocs de pierres en bossage plat d’époque hérodienne, surmontés de pierres plus petites qui rappellent les diverses restaurations allant de l’époque byzantine chrétienne à l’époque musulmane mamelouke.

Incorporé dans les lieux saints musulmans (le Haram) et géré par les musulmans jusqu’en 1967, le Mur est maintenant propriété d’Israël et administré par le ministre des cultes (la loi de 1967 assure le libre accès à l’ensemble des lieux saints). Depuis 1967, une vaste esplanade a été aménagée au pied du Mur des lamentations à la place d’un quartier populaire musulman, afin d’accueillir la foule des juifs qui y vient prier. En effet, ce lieu est pour le judaïsme hautement symbolique, il est essentiellement le signe de l’éternelle présence de Dieu en ces lieux (la shekhina) Que le Temple soit physiquement détruit, cela ne change rien aux yeux du judaïsme, Dieu un jour a décidé d’y résider et cela à jamais. Aussi, jour et nuit, y a t-il une présence de prières et de chants aux deux endroits réservés aux hommes et aux femmes. Prières pour un passé perdu et prière d’espérance envers un Dieu qui a déjà jadis sauvé son peuple ; c’est ce que rappelle le Psaume CXXX 7-8 :  » Compte Israël, Compte sur le Seigneur « .

Les temps forts au Mur Occidental sont l’entrée en sabbat le vendredi soir où de jeunes Juifs dansent pour exprimer leur joie, les lundis et jeudis matins, jours de Bar Mitzva, cérémonie à l’occasion de la majorité religieuse des garçons de 13 ans, équivalente à la communion solennelle des catholiques. Le balancement régulier du corps des fidèles rythme les prières, des petits bouts de papiers porteurs de vœux sont glissés dans les interstices des pierres (équivalent du cierge offert par les catholiques). Le soir du 9 AV (cinquième mois de calendrier religieux juif), jour de jeûne, est ici l’occasion de la commémoration annuelle de la destruction du Temple, le Lieu saint par excellence.

Certains courants juifs, certainement minoritaires, caressent toujours l’espoir de reconstruire un jour le Temple, bien entendu sur l’esplanade dite du Temple par le monde juif, dite des mosquées par le monde musulman.

3. Au-delà du Mur occidental, c’est toute la ville de Jérusalem qui est lieu saint. Les Juifs qui le peuvent viennent mourir ici pour être sûrs d’y être enterrés, car la tradition affirme que c’est ici qu’apparaîtra le Messie ou plus exactement l’ère messianique à la fin des temps, de ces temps. Précisément, c’est dans la vallée du Cédron, proche de l’esplanade du Temple, vallée identifiée avec la vallée de Josaphat de la Bible, que des Juifs, mais aussi autrefois des chrétiens et des musulmans, continuent d’enterrer leurs morts. Une croyance eschatologique (liée à la croyance d’une fin des temps) affirme qu’ici l’humanité sera rassemblée pour le jugement dernier. Jérusalem est donc lieu saint non seulement pour les seuls Juifs mais est aussi une ville religieuse à vocation universelle ; c’est toute la problématique d’un peuple qui se considère comme peuple élu par Dieu pour sauver toute l’humanité par son intermédiaire.

L’attachement très fort et très nationaliste de certains groupes juifs à des lieux saints très imbriqués avec ceux des musulmans n’est pas sans poser problèmes comme l’a montré en 2000 l’Intifada (soulèvement) Al Aqsa des Palestiniens. A l’inverse, un autre courant juif, le judaïsme libéral de tendance plus séculière, se désintéresse totalement de Jérusalem comme lieu saint afin de mieux s’intégrer dans les nations.

Lectures conseillées

 La revue  » Le monde de la Bible : histoire, art, archéologie  » n° 113, sept.-oct.1998 contient un dossier spécial sur le Temple de Jérusalem.

 Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, collection

III- La Jérusalem musulmane
 

« Al-Quds », la Sainte, tel est en arabe le nom donné par les musulmans à Jérusalem qu’ils considèrent comme leur troisième ville sainte après la Mecque et Médine. Quelles sont les raisons de cette sainteté alors que le mot même de Jérusalem est absent du Coran ?

1-     Fondements du statut religieux de Jérusalem pour les musulmans.

Le Coran se présente comme la confirmation et le rétablissement authentique des révélations antérieures accordées par Dieu aux Juifs et aux chrétiens. Mahomet (Muhammad) est ainsi le dernier des prophètes (Sourate XXXIII, 40), celui qui vient clore une longue liste allant de Moïse à Jésus. Pour cette raison, au début de l’islam et pour quelques mois seulement, la prière musulmane s’est effectuée en direction (Qibla) de Jérusalem, berceau de la prophétie. Pour la fin des temps, l’islam comme le christianisme, attend précisément à Jérusalem le retour du messie Jésus qui viendra inaugurer des temps heureux. Jérusalem a donc un intérêt fondateur et une dimension eschatologique (c’est-à-dire de fin des temps).

La raison essentielle de la sainteté de la ville pour les musulmans réside dans son lien très étroit avec un événement capital de la vie du Prophète : son voyage nocturne de la Mecque à Jérusalem. Le Coran est certes très discret et allusif sur ce point. Sourate XVII,1 :  » Gloire à Celui (Dieu) qui a transporté Son serviteur (Mohamed), la nuit, de la Mosquée Sacrée ( la Kaaba à la Mecque) à la Mosquée très Éloignée (le Temple de Jérusalem) dont nous avons béni les alentours » (les mots entre parenthèses sont des interprétations, hors texte du Coran).

La tradition par contre va développer à l’envie ce thème du voyage mystique où Mahomet transporté miraculeusement sur une monture céleste ( » a l-Buraq « , l’Éclair) va de nuit de la Mecque à Jérusalem – ce voyage se dit  » Isra « – et, à partir du rocher du mont du Temple (des Juifs de l’Antiquité), s’élève jusqu’à Dieu. Cette ascension ou  » Miraj  » est fêtée par l’islam le 27 du mois de Rajab . C’est cette tradition qui va sacraliser Jérusalem aux yeux de l’Islam.

2- Dans Jérusalem, le lieu saint musulman, « Haram Al-Sharif  » s’appelle en français, l’Esplanade des Mosquées. Dès 638, soit six ans seulement après la mort du Prophète, la ville est conquise par les Arabes. Le calife Omar et ses successeurs vont construire de splendides édifices sur l’emplacement visé par le passage du Coran évoquant le fameux voyage nocturne. Il s’agit essentiellement de la Mosquée El-Aqsa (ce qui signifie précisément la Très Éloignée) et l’édifice improprement appelé Mosquée du Dôme ou Mosquée du Rocher.

Ces deux bâtiments ont été édifiés sur une immense terrasse artificielle qui jadis avait été mise en place par les Juifs pour supporter leur Temple – détruit par les Romains en 70 et en 135 ap. J.-C. Cette vaste esplanade de forme vaguement rectangulaire environ 500 m sur 300- appelée esplanade du Temple ou Mont du Temple par les Juifs et bien souvent par les chrétiens, est l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans : le « Haram Al Sharif « .

Haram désigne le sacré, l’interdit, c’est la même origine pour le mot harem. Le terme s’applique aussi au sanctuaire des autres villes saintes- Médine et la Mecque-dont l’accès est interdit aux non-musulmans. Sharif signifie noble, auguste, le Haram Al Sharif est donc le noble lieu saint. Il est considéré tout entier comme « masdjid »-mosquée, lieu de culte. Son accès n’est libre qu’en dehors des prières musulmanes.

3- Les édifices du « Haram ». La Coupole du Rocher ( Qubbat al-Sakhra) ou Dôme du Rocher, attire le regard par son dôme doré à la feuille d’or et par sa position légèrement surélevée à laquelle on accède par des escaliers surmontés d’arcades. Ce splendide monument construit selon le plan octogonal des basiliques byzantines de l’époque, vénère la roche qui affleure et à partir de laquelle s’opéra l’ascension de Mahomet. Ce lieu est hautement chargé de mémoire ; c’est ici que la tradition juive fixa le sacrifice d’Abraham, et également, que se dressait vraisemblablement l’autel des sacrifices du Temple juif.

Ce Dôme du Rocher qui n’est pas vraiment une mosquée mais plutôt un monument commémoratif, est un chef d’oeuvre de l’art islamique de l’époque omeyyade. Les extraordinaires mosaïques intérieures de la coupole, l’harmonie des proportions, en font un des plus fabuleux monuments du monde musulman. A l’intérieur, sur les tambours de la coupole, des inscriptions en arabe glorifient Dieu et son prophète Mahomet certes, mais aussi « Jésus fils de Marie ». Cette inscription est ainsi l’occasion de rappeler que Jésus, prophète et être céleste exceptionnel, n’est pas Dieu, que Dieu est unique et qu’il ne saurait donc avoir un fils : S.IV, 171. La restauration intérieure et extérieure du Dôme est récente.

A l’extrémité sud de l’esplanade, se dresse la célèbre « Mosquée Al Aqsa », La Lointaine, terme repris du Coran. Ce vaste lieu de rassemblement pour la prière fut très souvent détruit et remanié depuis sa construction au VIIIe siècle ; le dernier événement en date est le grand incendie criminel de 1969 qui suscita beaucoup d’émotion dans l’ensemble du monde musulman.

Les sept portes de façade ouvrent sur une forêt de colonnes supportant des dômes plus austères que celui du Rocher. « El Aqsa » accueille la foule des croyants musulmans pour la grande prière hebdomadaire du vendredi midi.

Outre le Dôme du Rocher et la Mosquée El Aqsa, plusieurs petits édifices sont installés sur l’esplanade sacrée. Citons par exemple le Dôme de la Chaîne, du VIIIe siècle, qui témoigne selon une tradition musulmane d’une chaîne lancée par le roi Salomon, entre ciel et terre, entre Dieu et les musulmans, pour le jour du jugement dernier.

Ici, à Jérusalem, l’imbrication des lieux saints musulmans et juifs est très forte, rappelons que le mur ouest qui soutient cette esplanade, ce haram, n’est autre que le fameux mur des lamentations des Juifs. A Jérusalem, l’islam né au désert, se greffe sur les origines du monothéisme, et ainsi donc d’une certaine manière, sur l’universel.

Lectures complémentaires.
 Le livre de l’échelle de Mahomet est la traduction française du voyage du Prophète à Jérusalem ; Le Livre de poche, Lettres Gothiques, 377 p., 1991. Très bonnes introductions.
 Solange Ory, Marguerite Gautier-van Berchem, La Jérusalem musulmane dans l’oeuvre de Max van Berchem , éditions des trois continents, 116p.,1978, nombreuses photos en noir et blanc.

Bouquins, Cerf, 1996.

IV- La Jérusalem chrétienne
 

1. Pour le christianisme, Jérusalem est le lieu central de l’accomplissement des Écritures juives (Ancien Testament). L’essentiel des récits évangéliques retrace cette grande « montée » vers Jérusalem où Jésus, malgré son entrée messianique triomphante (fête des rameaux), est rejeté par les autorités juives d’alors, livré aux occupants romains (le gouverneur Ponce Pilate) pour être crucifié (calvaire ou Golgotha) et enseveli dans un tombeau à proximité. La foi centrale du christianisme est l’affirmation que ce Christ Jésus (Messie), humilié par le supplice infâmant de la croix, a été ressuscité par Dieu au troisième jour (Pâques) et élevé dans la gloire auprès de lui (Ascension). Dans l’attente d’un retour glorieux (la parousie) du Christ à la fin des temps, Dieu a envoyé son esprit pour guider les hommes. Tout ce message chrétien se localise à Jérusalem, soit dans la vieille ville actuelle soit à proximité comme le mont des oliviers. Cet ensemble de lieux de mémoire des évènements fondamentaux de l’histoire du salut chrétien, constitue les lieux saints chrétiens.

2. La basilique du Saint-Sépulcre, le plus important des lieux saints chrétiens, est un édifice fort complexe qui englobe à la fois le lieu de la crucifixion et le tombeau du Christ. Les chrétiens orientaux ne l’appellent pas Saint-Sépulcre, mais « Anastasis », c’est-à-dire « Résurrection ». Cette différence d’appellation est lourde de sens quant au regard porté sur ces lieux. Au dolorisme des chrétiens d’occident (les latins), les chrétiens d’orient (Grecs) préfèrent la parole de l’ange au matin de Pâques : » Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?« . Ce Saint-Sépulcre, actuellement enserré dans de nombreux bâtiments de la vieille ville de Jérusalem, est à l’intérieur un véritable labyrinthe, témoin des vicissitudes de l’histoire, des premières constructions sous Constantin au IVe siècle, jusqu’aux travaux actuels de restauration. La Jérusalem juive du temps de Jésus rasée par les Romains en 70 et en 135, est reconstruite par Hadrien selon le modèle des villes païennes romaines sous le nom d’Aelia Capitolina. La zone du calvaire et du tombeau, hors des murs à l’époque de Jésus, anciennes carrières transformées en cimetière, avait alors été remblayée, aplanie afin de supporter deux temples romains. D’une certaine manière, ce remblaiement a préservé le site que l’empereur Constantin, « premier empereur chrétien », fit dégager après le concile de Nicée de 325. Les deux édifices constantiniens, la rotonde (l’Anastasis) sur le tombeau du Christ, et le Martyrium (église proche du calvaire) sont en grande partie disparus, mais nous sont connus grâce à deux documents (textes d’Eusèbe et mosaïque de Madaba). Ces bâtiments connurent de nombreuses destructions plus ou moins importantes (614 par les Perses, 1009 par le calife fatimide, incendie de 1808, tremblement de terre de1927). L’état actuel surprend le visiteur. L’extérieur, de style roman date des croisés (XIIe siècle), alors qu’à l’intérieur, le Sépulcre lui-même est une construction de 1810 qui évoque le tombeau primitif connu par des textes. Depuis un décret de 1852 (le Statu Quo) pris par les occupants turcs ottomans, six communautés chrétiennes se partagent l’espace intérieur : Grecs orthodoxes, A r m é n i e n s, Syriens orthodoxes, Coptes, Éthiopiens et Franciscains, derniers venus (XIVe siècle). Leurs querelles internes pour la possession de telle chapelle, de tel objet ont souvent défrayé la chronique et montré une image peu unie des différentes confessions chrétiennes sur leur plus haut lieu saint. Globalement, ce sont plutôt les Grecs qui l’emportent, ne serait-ce que par le plus grand faste de leurs cérémonies, alors que les Éthiopiens eux sont relégués sur les toits.

3. Est-il vraiment pertinent de parler de « lieux saints » pour la Jérusalem chrétienne ? L’expression n’apparaît qu’au début IVe siècle avec Constantin. Pendant trois siècles auparavant, les chrétiens ne se sont pas vraiment souciés de vénérer à Jérusalem des lieux de mémoire comme le calvaire ou le tombeau, lieu de la résurrection. Le christianisme, comme religion distincte, n’est pas né à Jérusalem, ville juive, mais à Antioche au contact des païens. Pour les premiers chrétiens, il n’y a pas de lieux saints à Jérusalem ; c’est ce que l’évangéliste Jean fait dire à Jésus (Jn IV, 21-24) dans un dialogue avec une femme samaritaine : » l’Heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (le mont Garizim des Samaritains), ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père… mais en esprit et en vérité ». A la différence des païens et des Juifs d’alors, les chrétiens aménagent un culte spirituel, dégagé de toute attache à un espace sacré. C’est également ce que dira au IIIe siècle Origène : « le Lieu saint, je ne le cherche pas sur terre, mais dans le cœur.., le Lieu saint c’est l’âme pure« . Comment alors comprendre la nouvelle attitude d’édification de lieux saints à partir de Constantin, si vraiment pour les chrétiens, la présence de Dieu n’est liée à aucun lieu ? Les IVe et Ve siècles sont ceux des grands conciles œcuméniques qui élaborent les dogmes chrétiens. Les différents lieux saints se mettent en place progressivement selon les besoins du dogme qui se construit, leur sens est donc avant tout théologique.

 Les constructions constantiniennes expriment la profession de foi du Concile de Nicée (325) : la basilique de Bethléem (l’Incarnation), l’Anastasis (la résurrection), la basilique du mont des oliviers (l’Ascension).

 Suite au deuxième concile œcuménique (à Constantinople en 381) qui proclama la divinité de l’Esprit Saint, fut construite l’église Sainte Sion en souvenir de la descente de l’Esprit Saint (Pentecôte).

 Le concile d’Éphèse de 431 (3e concile œcuménique) définit Marie comme Mère de Dieu, aussi une église fut-elle édifiée à Jérusalem sur sa tombe.

 En 431, le quatrième concile œcuménique qui se tient à Chalcédoine, réaffirme l’humanité de Jésus, d’ou des constructions sur les lieux de sa Passion (souffrance) : à partir du Moyen Âge, mise en place des 14 stations du « chemin de croix », le long de l’actuelle Via Dolorosa, du couvent de la Flagellation, en passant par celui de l’Ecce Homo, jusqu’au Saint-Sépulcre.

Après trois siècles de silence, les quatre grands conciles œcuméniques qui fixent le contenu de la foi chrétienne, se traduisent à Jérusalem par un véritable parcours liturgique. L’évangile devient « parcourable », les pèlerinages peuvent désormais se développer, l’appel à la reconquête du tombeau du Christ peut être lancé (les croisades du Moyen Âge).

Ainsi donc, contrairement au judaïsme et à l’islam, Jérusalem a certes pour le christianisme des lieux de mémoire, mais pas de lieux sacrés au sens strict. Dans la Jérusalem actuelle, les chrétiens n’ont pas à se battre pour posséder la ville. L’espace est dépolitisé, spiritualisé, c’est tout le sens de la Jérusalem céleste, la Jérusalem rêvée, celle des temps futurs entrevue dans l’Apocalypse de Jean ( Ap, 21).

Documentation proposée

Frédéric Encel, géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, 277 p.
 Louis HURAULT, « Guide Terre sainte, Routes Bibliques », Fayard, 1998, 508 p. (nombreux croquis très intéressants).
  « Jérusalem, le sacré et le politique », recueil d’articles, chez Sindbad, Actes Sud, 2000, 350 p.
 Le magazine Ulysse, n° 70, « Jérusalem, capitale des millénaires », janvier 2000.
 La revue Le Monde de la Bible, n° 122, oct. 1999, « Le génie de Jérusalem » avec une bibliographie et musicographie.
 Un site Internet sur l’Anastasis (très bon texte et nombreux croquis archéologiques) : http://www.interbible.org/interbible/

Christian BERNARD