jihadistes

 

Il y a bien désormais un jihad français, non pas au sens d’une volonté de conquête de la France par des groupes se réclamant du jihadisme, mais, compris comme l’existence même sur notre sol, de sympathies pour les causes jihadistes dans le monde, et donc de réseaux issus du territoire français , déterminés à passer à l’action. Existe donc bel et bien un jihadisme endogène.

1- Une nouvelle donne

Les racines du jihad français remontent à 1992 avec un premier départ vers une zone de combat, la Bosnie bien oubliée de nos jours. Puis c’est le même courant religieux rigoriste, la même théologie d’aspiration au règne de Dieu sur terre, qui pousse à l’enchainement des jihads, en lien avec l’Algérie d’abord, puis avec le Proche Orient ensuite, filières irakiennes des années 2000, jusqu’au recrutement de Daesh récemment[1]. L’arrivée fulgurante en 2014 de L’Etat Islamique et du califat va bouleverser la donne du jihadisme européen et français en particulier.

Le changement est d’abord quantitatif : alors que dans les années 2000-2013, le nombre de départs vers un théâtre de jihad ne dépassait pas quelques centaines, soudain, le flux se compte en milliers.

La composition de ces départs est elle aussi complètement bouleversée. Daesh accepte tout le monde, y compris des personnes mentalement dérangées, et ce contrairement aux pratiques un peu plus élitistes d’al Qaïda. Les nouvelles recrues sont plus jeunes, ce sont pour la plupart des adolescents, filles et garçons. Cette présence assez massive de jeunes adolescents est une grande nouveauté, fait qui a choqué, et qui a donc été assez médiatisé : que l’on songe à cette pièce de théâtre « Lettres à Nour » du franco-marocain Rachid Benzine interprétée par Eric Cantonna. Dans l’imaginaire collectif, la vocation de jihadiste était uniquement celle des garçons !

La sociologie des partants est également bousculée, aux côtés de jeunes des cités, se rencontrent de jeunes convertis issus des classes moyennes. Le panel des nouveaux jihadistes est à l’image de la société.

Dans un premier temps, Daesh attire en masse ces jeunes sur le théâtre syrien, puis à partir de 2016, face aux difficultés de passage de la frontière turque, l’E.I. leur demande de rester dans leur pays, et d’être sur place les soldats du califat pour y commettre des attentats.

La découverte depuis 2001 du Homegrown jihadism, le fait que ces jeunes soient Français, de chez nous, va fortement heurter l’opinion publique. Le barbare n’est pas cet étranger venu d’ailleurs, il a été élevé ici, parmi nous ! L’idéologie est déterritorialisée.

Sur environ 5000 Européens partis vers la zone irako-syrienne, la France se trouve en bonne position avec un total depuis 2014 d’environ 1500, hommes et femmes. Depuis 2017 il n’y a plus de départ, non par disparition des intentions, mais par simple impossibilité de s’y rendre. 300 Français ou bi-nationaux sont morts sur place, que sont devenus les autres ? Une partie est de retour, et d’ailleurs ce sont les études de débriefing qui permettent aux sociologues de mieux comprendre le phénomène jihadiste. Certains sont partis rejoindre d’autres zones de jihad, soit au Sinaï, en Libye, voire également en Asie orientale. (Les jihads sahéliens, très spécifiques, en ce qu’ils sont bien souvent une coloration islamique posée sur de vieilles revendications territoriales, attirent peu les candidats européens). Quelques dizaines très certainement errent clandestinement dans les poches désertiques de Syrie Irak. Beaucoup ont été capturés par les armées libératrices, kurdes et irakiennes. Les autorités françaises ne souhaitent pas voir revenir ces « revenants » potentiellement dangereux, et souhaitent qu’ils purgent leur peine sur place. Reste la délicate question des enfants du jihad, plusieurs centaines à qui on a volé leur enfance. A leur retour, ces « lionceaux du califat » sont placés, séparés de leurs mères incarcérées. Les Kurdes de Syrie détiennent dans des camps 900 combattants, 584 femmes jihadistes et 1250 enfants, tous originaires de 44 pays différents. Les autorités kurdes font pression sur les pays d’origine, dont la France, pour leur rapatriement, inquiets d’une menace imminente d’attaque turque. La France, comme bien d’autres pays, est assez frileuse sur ces éventuels rapatriements, mais  début 2019 change d’avis face à un risque d’évasion de ces jihadistes consécutif au repli américain.

2- Le jihadisme des cités, des jeunes désaffiliés : le paradigme du héros négatif.

L’idéal-type du héros négatif défini par le sociologue Farhad Khosrokhavar réalise par la violence les contre-valeurs de la société occidentale dominante. Le jihadisme français et européen au sens large, par la valorisation de la figure de ce nouveau type de héros, installe un contre modèle social, dans lequel se retrouvent et se socialisent les nouveaux volontaires du jihad. L’existence même d’un contre-modèle vient déstabiliser les assises les plus profondes de notre ordre social. C’est le cas très nettement par exemple avec la loi de 2010 qui interdit le port du niqab pour les femmes, non pas au nom de la laïcité-ce qui ne se peut pas, car la liberté d’expression, dont vestimentaire, prime dans l’espace public- mais au nom d’une « conception immatérielle de l’ordre public », en clair, au nom de la protection d’une certaine conception culturelle dominante de la société, qui doit primer sur les libertés individuelles.

L’aspect le plus marquant de ce contre-modèle est certainement le retour du religieux dans un univers qui se croyait durablement sécularisé depuis l’entrée en modernité. Les lois de Dieu (la charia) doivent l’emporter sur la loi des hommes, ce qui implique un rejet de la démocratie, voire du citoyen comme sujet autonome, au profit d’une oumma unifiée mythique.

La violence jihadiste liée à cette conception du religieux vient prendre l’exact contre-pied de la tolérance de nos sociétés au sein desquelles la violence est censée être exclue. Il y a certes un écart parfois important, entre la norme de tolérance instituée comme valeur civilisée, et des réalités ponctuelles de bouffées de violences incontrôlées. Ce qui choque nos sociétés, c’est que ce jihadisme engage le rapport entre soi et l’autre : le jihadiste occidental est souvent de « chez soi » – la deuxième génération née en occident-, mais aussi « l’autre » pour avoir adopté une vision violente du monde. Le jihadisme remet en cause les fondements symboliques du vivre-ensemble en se référant au jihad, c’est-à-dire à une notion relevant de la théologie islamique dans des sociétés occidentales chrétiennes sécularisées[2]

Un autre contre-pied se manifeste dans l’affirmation de rôles distincts entre hommes et femmes, dans le déni de tout acquis du féminisme occidental. A la liberté sexuelle, il oppose une conception toute puritaine des relations comme de la foi. Les plaisirs sexuels pour l’homme sont renvoyés dans un au-delà paradisiaque mérité par l’acceptation de l’attentat suicide.  Cette thématique des Houris, 72 vierges paradisiaques, est au cœur de la stratégie de recrutement de Daesh, elle est entre autres, présente dans les chants religieux (nasheed) émis par la société de production de Daesh, Al-Hayat Media Center, afin de motiver les futurs guerriers dans la « perspective eschatologique d’un paradis orgiaque[3] ». On aurait tort en occident de sous estimer ce puissant levier de recrutement.

Pour de nombreuses femmes parties sur un théâtre de jihad comme la Syrie, la motivation d’un mariage avec un preux chevalier risquant sa vie, le romantisme de la ré-idéalisation de l’homme, prime sur l’adhésion à l’idéal politique d’un islam anti-impérialiste, ou sur la volonté de protéger des musulmans.[4]

Ces candidates et candidats au jihad sont des jeunes désaffiliés qui, de ce fait, expriment un fort sentiment d’indignité. La désaffiliation qui résulte de la dissociation du lien social concerne certes également d’autres catégories sociales, comme le chômeur de longue durée, la mère de famille monoparentale, l’adulte isolé. Le sentiment d’exclusion qui est vécu comme un fait indépassable, provoque une rupture avec toute la société des inclus, non musulmans comme musulmans, et se manifeste par une haine de cette société, du rejet de ses normes, des gardiens de ses normes (rejet de tout uniforme même celui des pompiers !). Dans leur langage ces jeunes disent qu’ils ont la rage !

Dans le même temps, ils cherchent à s’intégrer dans cette contre-culture, à adopter toutes les « valeurs » du héros négatif. Ce basculement est vécu comme une intégration, une valorisation, une libération. La rage libère son énergie dans l’acte jihadiste qui à son tour sacralise la rage. La mue existentielle est ainsi accomplie, le Soi devient pur et l’Autre, impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre[5]. L’individu trouve enfin sa place dans cette autre société, jusqu’à l’obtention du salut, pour soi et pour les siens, dans la recherche d’une mort violente au nom d’Allah.

Outre les Houris pour les hommes morts au jihad, la deuxième récompense paradisiaque mise en avant par Daesh est cette capacité d’intercession (Chafaa) joué par du martyr le Jour du Jugement dernier, pour les membres de sa famille, et ce, jusqu’à 70 personnes ! Ce genre de croyance populaire, vaguement étayée par quelques hadiths à l’authenticité douteuse, représente un certain risque de voir les familles de jihadistes condamner mollement les actes des leurs.

Très souvent une étape intermédiaire faite de délinquance et de moeurs dépravées, marque l’opposition frontale à cette société haïe. L’idéologie jihadiste apporte la possibilité d’une rédemption salvatrice avec l’attentat suicide, un fast-jihad lui offre une belle opportunité de salut. Ces dimensions religieuses liées au jihadisme sont souvent sous estimées, voire inconnues d’un public français sécularisé.[6]  La violence est bien au coeur du contre modèle de société, elle est co existentielle. Bien entendu, si le jihadisme relève bien de l’islam pluriel, il n’en est heureusement qu’une infime partie.

Dans une telle démarche, que peut bien vouloir dire déradicalisation ? Le héros négatif vit dans le cadre d’un autre paradigme !

3- La nouveauté depuis 2013 d’un jihadisme déconcertant, celui de jeunes issus des classes moyennes.

Ce nouveau flux de jihadistes ne résulte pas d’une évolution soudaine de nos sociétés occidentales, mais d’une rupture dans le jihadisme introduite par le phénomène Daesh. L’Etat Islamique en proclamant le retour du califat se dote d’une énorme force d’attractivité. Une ère nouvelle est censée se lever dans le mythique Sham (Levant), tout comme en 1917 en Russie pour les communistes. Il faut être partie prenante de cette nouvelle utopie. Cette ère nouvelle doit inaugurer la fin des temps. A Dabiq près d’Alep en Syrie, les jihadistes doivent, avec l’aide de Dieu, triompher de tous les ennemis mécréants. Les visions eschatologiques attirent, il faut être du bon côté pour le combat final ! Cette rhétorique apocalyptique est utilisée par Daesh (à la différence d’al Qaïda) certainement plus pour recruter en masse que par conviction. Cette thématique qui était présente dès les origines de l’islam (comme du christianisme d’ailleurs) a été ré activée à notre époque en 1979 lors de la prise de la Mecque par un mouvement mahdiste millénariste (1979 correspond à l’an 1400 du calendrier hégirien). Guillaume Monod dans son travail d’analyse des ingrédients de la radicalisation en prison, constate que le rapport des djihadistes à la religion n’est pas tant théologique ou politique que mythologique, car l’État islamique incarne un mythe qui plonge ses racines aussi bien dans la géopolitique contemporaine que dans l’histoire millénaire de l’islam[7]. L’engagement jihadiste est la conséquence d’une vision du monde que l’on peut qualifier de mythique. La plupart des candidats au jihad, d’origine musulmane ou non, n’ont qu’une piètre connaissance de l’islam.

La radicalisation de ces jeunes issus des classes moyennes, parfois d’origine musulmane, mais le plus souvent récemment convertis, s’opère assez rapidement sur Internet où des recruteurs très habiles savent personnaliser le message lors de discussions et de vidéos de propagande.

Se mêlent, la recherche d’une meilleure vie dans le cadre d’un exotisme romantique et d’une logique de bonne foi naïve d’aide humanitaire. Combattre le Mal qu’incarne Bachar al-Assad et construire l’avenir au sein d’un nouvel Etat qui a la prétention d’englober l’humanité entière.[8]

Pourquoi un tel basculement ? Sont-ce des jeunes déjà radicalisés qui islamisent leur radicalité, parce qu’il n’y a pas à l’heure actuelle d’autres utopies sur « le marché », comme le suggère Olivier Roy ? Dans certains cas certainement, mais il est difficile de généraliser. Ce qui apparaît, c’est que cette génération post croissance économique forte, vit avec le sentiment que son avenir ne sera pas nécessairement meilleur que celui des parents, car l’ascenseur social est en panne. L’inquiétude de toujours des classes moyennes est le risque de déclassement. Selon un conflit générationnel classique, cette jeunesse est plutôt anti soixante huitarde, à la recherche de normes et d’autorité musclés souligne le sociologue Farhad Khosrokhavar. L’autorité est diluée dans la famille recomposée, la logique des droits de l’enfant a créé un pré-adulte. Ces jeunes recherchent un cadre plus net où les frontières du permis et de l’interdit soient plus nettes. Face à cette demande, certains croient trouver une réponse idéale dans la vision manichéenne en noir et blanc des salafistes. S’ajoute à cela parfois, cet engouement d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde, d’inverser le rôle de l’adolescent et de l’adulte, bref, d’être celui qui instaure les normes sacrées et l’impose aux autres sous peine de guerre sainte (Farhad Khosrokhavar).

Au-delà d’une perte territoriale pour des organisations comme al Qaïda ou Daesh, les idéologies demeurent, les modes opératoires de ces nouveaux jihads sont là, prêts à l’emploi, à la portée de qui veut s’en saisir.

On l’aura compris, en occident ou dans les pays musulmans, les jihadistes revenus de leur idéologie constituent davantage l’exception que la règle. Néanmoins, ces exceptions existent. Ainsi concluent deux fins connaisseurs, Romain Caillet et Pierre Puchot, dans leur étude sur le jihad en France.[9]

Christian Bernard


[1] Pour un rappel de l’histoire du jihad français voir le travail de Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 2017, 293 p..

[2] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.18

Farhad Khosrokhavar, sociologue, Directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales,

[3] Voir sur ce sujet le travail de la sociologue des médias et du genre, Hasna Hussein in Abécédaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018, ainsi que Myriam Benraad, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie, idées reçues sur une notion controversée, édition Le Cavalier Bleu, 203 p,2018, pp.137-143

[4] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.129

[5] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[6][6] Sur le théâtre jihadiste africain de Boko Haram, on voit parfois des familles qui offrent leurs petites filles aux jihadistes, soit pour alléger le fardeau familial de nourrir un grand nombre d’enfants –les garçons étant privilégiés-, soit parce qu’elles pensent que les filles mortes en martyres peuvent intercéder en leur faveur dans l’autre monde. Cf Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.182

[7]Guillaume Monod, En prison, paroles de djihadistes, Gallimard, 2018.

[8] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[9] Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock,2017, 293p

 

Suite aux atrocités commises par Daech à l’encontre des populations sous son contrôle, les occidentaux semblent redécouvrir les chrétiens d’Orient, leur tragédie, leur complexité, mais sans être pour autant bien au clair avec ce que ce terme générique de « chrétiens d’Orient » recouvre, et  sans être sûrs de la bonne posture à prendre à leur égard.

Il nous semble utile de rappeler à très grands traits, avec le plus de clarté et simplicité possibles, ce qu’ils sont, d’où ils sont issus, ce qui les caractérise en ces jours de grande tourmente, et de se poser la question de leur devenir.

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D’où viennent les Eglises d’Orient ?

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des occidentaux venus coloniser le Proche Orient, ce sont des autochtones christianisés depuis les origines du christianisme.  Le christianisme fut d’abord une religion asiatique, ce sont ces contrées situées entre Mésopotamie, Egypte, Anatolie, Palestine, qui furent les premières terres chrétiennes, évangélisées par les apôtres disciples de Jésus et par Paul. Le nom même de « chrétiens » est apparu à Antioche dès les années 50 de notre ère. Ces « chrétiens d’Orient sont les frères aînés des chrétiens du reste du monde[1] ».

De nos jours ces chrétiens d’Orient sont dispersés en un grand nombre d’Eglises, et on le sait, nos contemporains ont le plus grand mal à s’y repérer. Cette diversité issue des péripéties d’une histoire bi millénaire, résulte en fait de deux grands mouvements qui se situent aux IVe-Ve siècles pour le premier, et aux XVIe-XVIIIe siècles pour le second.

La première phase de diversification se situe au temps de l’empire romain devenu chrétien au IVe siècle avec les empereurs Constantin et plus tard Théodose. Ces grands empereurs optent pour une nouvelle religion, le christianisme qui leur apparaît « moderne » si l’on ose cet anachronisme de vocabulaire, et à la hauteur de leur conscience du pouvoir impérial. Pour assurer l’unité de l’empire, ces empereurs ne peuvent admettre des dissonances théologiques à l’intérieur même de cette Eglise désormais liée au pouvoir politique, d’où la nécessité à chaque nouvelle interrogation sur le dogme, de réunir les évêques en un concile dit œcuménique, pour trancher les questions en suspens. Sans rentrer dans les subtilités théologiques (byzantines), rappelons simplement que la question qui divise alors est celle de la nature du Christ, humaine, divine, les deux et si oui comment ? C’est sur ces questions dites « christologiques » que des Eglises vont progressivement se séparer, devenir indépendantes et ainsi petit à petit construire la mosaïque chrétienne orientale que nous connaissons.

Mais si le facteur théologique est mis en avant pour se dissocier, il est clair que bien souvent la raison principale de la rupture est d’ordre politique, voire géopolitique. Le meilleur exemple est peut-être celui de l’Eglise apostolique de l’Orient. Aux premiers siècles de notre ère, l’empire romain dans sa partie orientale (l’actuel Levant)  a comme voisin et ennemi, l’empire Parthe/Perse installé sur l’actuel territoire Irak Iran. Très tôt, une évangélisation gagna cet espace perse, au-delà donc du territoire romain, comme en témoigne ce passage du Nouveau testament [Ac I,8 ] qui signale au jour de la Pentecôte « des Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie ». Le christianisme ne prit véritablement son essor dans cette partie du monde qu’avec l’arrivée des Perses au IIIe siècle. Ces derniers, ayant supplanté les Parthes, créèrent une zone d’instabilité, leurs incursions guerrières se soldèrent par des déportations massives d’habitants du Levant, donc des chrétiens. Cette forte présence chrétienne en Perse s’insère dans la société et le pouvoir politique , avec des phases de paix et de persécution, ce qui  n’est pas sans rappeler la vie des Juifs déportés à Babylone dans la haute antiquité. Ces chrétiens dépendant toujours du patriarche d’Antioche en terre romaine ne pouvaient qu’apparaître comme traites aux yeux des Perses. Aussi, pour continuer à vivre, tant bien que mal car les persécutions étaient fréquentes, cette Eglise apostolique de l’Orient  affirma son autonomie début Ve siècle et transféra de manière unilatérale son siège en Perse, à Séleucie-Ctésiphon. « La scission fut d’abord liée à des considérations politiques et géostratégiques[2] ». Ce n’est qu’après coup, que cette Eglise d’orient scella définitivement sa séparation par le choix d’une option théologique opposée à celle de l’empire romain : l’union des deux natures, humaine et divine dans la personne du Christ. L’Eglise apostolique de l’Orient opta pour la thèse de Nestorius, ex évêque de Constantinople qui a été déjugé par le concile romain oriental d’Ephèse de 431, et selon laquelle il y a deux natures distinctes  dans l’unique personne du Christ. De ce fait, cette Eglise apostolique de l’Orient fut appelée pendant longtemps l’Eglise nestorienne. De nos jours elle est connue sous l’appellation d’assyro chaldéenne.

Echappant totalement aux deux capitales romaines, Constantinople et Rome, elle connut un grand succès missionnaire jusqu’en Inde et Chine par la « route de la soie » comme le signale Marco Polo. C’est la conquête mongole  au Moyen-Orient (XIIIe-XVe siècles)  qui balaya cet espace  chrétien qui se confina désormais à la haute Mésopotamie, à savoir les territoires actuellement en Irak et en Syrie.

Qu’en fut-il pour les Eglises situées à l’intérieur de l’empire romain oriental ? Les mécanismes furent similaires, des séparations eurent lieu en avançant une discorde théologique, mais les vrais raisons étaient politiques, un désir d’indépendance par rapport à la pression politique et financière de la capitale Constantinople.

 L’occasion fut le concile œcuménique de Chalcédoine[3] en  451 avec la condamnation de  l’hérésie monophysite qui affirmait qu’il n’y a qu’une personne divine dans le Christ, que sa nature divine avait en quelque sorte absorbé sa nature humaine. Le concile posa l’union des deux natures, ce que rejetèrent trois Eglises, l’Eglise copte en Egypte, l’Eglise arménienne et l’Eglise syrienne occidentale. Demeura en accord avec « la Grande Eglise », à savoir celle liée au pouvoir impérial qui impose les conclusions du concile de Chalcédoine, celle qui va désormais se nommer elle-même Orthodoxe, c’est-à-dire, dans la ligne des décisions conciliaires. Ces chrétiens fidèles à l’empereur romain vont parfois également être appelés Rûms, ou Melkites (de malik = empereur en arabe) voire Grecs, car la langue grecque est celle de la partie orientale de l’empire romain , qui deviendra byzantin.

La seconde phase de diversification de ces Eglises orientales fait suite aux mouvements de Réforme et de Contre-réforme en occident, entre les XVIe et XVIIIe siècles. A la sortie de ces renouveaux théologiques, les catholiques occidentaux « paternalistes » estiment qu’il est de leur devoir d’aller « régénérer » les chrétiens orientaux fossilisés dans leurs archaïsmes hérétiques. Ce même mouvement de « purification » et de « réforme » anima quelques temps plus tard les églises protestantes elles-mêmes, la déferlante protestante au Proche-Orient est surtout nette au XIX e siècle.

Ces pressions occidentales catholiques visant la réintégration de ces églises dans le giron de Rome réussirent pour partie, mais pour l’essentiel, confirmèrent la volonté d’indépendance jalouse de ces Eglises. Cinq Eglises acceptent la primauté de Rome  avec désormais le qualificatif d’Eglises uniates, mais elles conservent cependant  leurs propres liturgies. Chaque Eglise se scinde en deux, la branche qui accepte le giron de Rome devient catholique, l’autre demeure orthodoxe :

Eglise copte, et Eglise copte catholique ,

Eglise arménienne apostolique et Eglise arménienne catholique,

Eglise Grecque orthodoxe et Eglise Grecque melkite (catholique),

Eglise syrienne ou syriaque orthodoxe et Eglise syrienne/syriaque catholique.

L’Eglise apostolique de l’Orient se scinde elle aussi  en deux branches, l’Eglise de l’Orient nestorienne se nomme désormais assyrienne, tandis que celle qui accepte Rome, qui devient catholique, prend l’appellation de Chaldéenne.

Ce second temps a pratiquement doublé le nombre des Eglises orientales. Pour compléter ce tableau il faut rajouter la présence de l’Eglise latine elle-même depuis l’époque des croisades, ainsi qu’un grand nombre d’Eglises issues de la réforme, luthériens, presbytériens jusqu’aux évangéliques contemporains notamment depuis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003. On le voit, la mosaïque des chrétiens orientaux est complexe.

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Qu’est ce qui les caractérise actuellement ?

Ils ne forment pas un ensemble homogène, tout propos généralisateur est de ce fait le plus souvent sujet à erreur. Néanmoins quelques caractéristiques quasi communes peuvent être relevées.

Une première caractéristique concerne leur environnement sociétal et politique. Ces chrétiens d’Orient vivent en pays musulmans et ce depuis les premières conquêtes islamiques au VIIe siècle.

 Dès le départ, considérés avec les juifs comme gens du Livre, ils sont soumis au statut de dhimmi qui leur assure une protection dans le cadre d’une citoyenneté inférieure moyennant le paiement d’un impôt spécifique, la jizya.  Progressivement depuis les réformes imposées par l’occident au XIX siècle, les dispositions de la dhimma ont été abolies dans la plupart des Etats musulmans de la région, et une certaine liberté religieuse est acceptée, mais il n’y a pas pour autant de reconnaissance de libertés individuelles, de Code civil commun à tous, c’est au contraire le règne de l’autonomie en matière de statut personnel.

« Cette autonomie a laissé à chaque communauté religieuse la possibilité de juger les affaires relatives au droit de la famille selon les lois inspirées de ses propres coutumes et livres révélés. Cependant cette autonomie est à l’origine de l’islamisation de milliers de non-musulmans, surtout chrétiens, ainsi la conversion à l’islam a pu constituer pour certains une solution pour échapper aux dispositions abusives de la législation confessionnelle chrétienne et pour bénéficier de certains avantages de la loi musulmane[4] ».  En effet, de nombreuses tracasseries guettent encore les chrétiens, les droits de garde d’enfants, les problèmes d’héritages, la non validité du témoignage  devant un tribunal islamique…

Le mode d’appartenance est différent de ce que l'on peut rencontrer en occident, ici c’est le communautarisme qui  domine, on ne dit pas je, mais nous, à tel point que ces groupes religieux se posent parfois comme peuples, ces chrétiens forment des groupes ethno religieux. Le phénomène est fréquent au Proche Orient et peut également se rencontrer en milieu musulman ou assimilé (pensons aux Alaouites, voire aux Yézédis..).

L’arabité. Arméniens mis à part, toutes les autres Eglises orientales utilisent l’arabe comme langue liturgique, soit seule, soit associée au grec ou au syriaque (apparenté à l’araméen, la langue international du Proche Orient antique). Avoir l’arabe comme langue maternelle c’est appartenir à la nation arabe, le critère  linguistique détermine l’appartenance au peuple arabe. Ces chrétiens orientaux sont donc pour la plupart des Arabes. Si dans leur très grande majorité les Arabes sont musulmans, tous ne le sont pas.

N’oublions pas qu’au temps du nationalisme arabe, des années 1900 à la défaite de 1967 face à Israël, les chrétiens furent parmi les  fers de lance du mouvement pan arabique, chrétiens comme musulmans transcendaient leur singularité confessionnelle par cette défense d’une commune arabité[5], dans laquelle par exemple, le Coran n’était considéré que sous l’angle d’une œuvre littéraire commune. C’était le temps de Nasser en Egypte, des partis Baas en Irak et en Syrie. Le slogan martelé par le régime baasiste syrien d’Assad résidait dans cette affirmation : « si on te demande si tu es sunnite, chiite, alaouite, chrétien.. ou autre, réponds, je suis syrien ! » . Ces chrétiens d’Orient disent haut et fort qu’ils sont les descendants des peuples antiques régionaux, et au-delà des aspects mythiques de ces slogans[6], il faut souligner l’affirmation d’une légitimité historique dans ces espaces proche orientaux, des siècles avant l’arrivée de l’islam. Leur rêve le plus cher n’est pas de partir en exil mais de pouvoir continuer à vivre sur la terre de leurs ancêtres, comme en témoignent les récents retours dans la ville de Qarakosh[7] libérée des jihadistes.

Depuis une bonne génération désormais, le monde arabe a changé de paradigme, l’identité n’est plus l’arabité trans-confessionnelle, mais précisément l’appartenance à l’islam. L’islamité a succédé à l’arabité, entraînant de facto une forte tentation d’exclusion des groupes non musulmans, juifs, chrétiens et autres. La politique d’éradication de ces groupes menée par l’Etat Islamique n’est que la systématisation de cette posture. Face à un choix mortifère, soumission (statut de dhimmi) mais sans protection, (bien au contraire) ou la mort, on comprend aisément que beaucoup aient choisi, contraints et forcés, le chemin de l’exil.

Persécutions, exil et dispersion. Les chrétiens d’Orient face à Daech : rupture ou continuité ? S’interroge Myriam Benraad,[8] chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Daech comme tous les autres courants jihadistes d’ailleurs, rejette avec violence tous les chrétiens, ces apostats (Kafir) accusés d’être les collaborateurs des occidentaux croisés, sionistes et mécréants. Cette posture, légitime à leurs yeux toute action violente à leur égard, jusqu’à la décapitation, voire la crucifixion[9]. Dans la plaine de Ninive, berceau du christianisme antique, Daech publie un décret indiquant que leurs maisons et leurs terres seront expropriées après avoir été marquées d’un noun (n en alphabet arabe) qui désigne les nazaréens[10] dans le Coran[11].

La réponse à la question posée est claire, nous sommes plus dans la continuité que dans la rupture, « les violences faites aux chrétiens par les jihadistes ne sont au fond qu’une continuation, certes poussée à l’extrême, d’un traitement passé déjà peu enviable.. » déclare, preuves à l’appui, Myriam Benraad. Depuis les origines, les chrétiens ont connu alternativement des périodes de paix et de persécutions, n’oublions pas que celles-ci commencent dès l’empire romain avant l’adoption du christianisme. Sans remonter trop haut dans le temps, il faut rappeler les premiers massacres de chrétiens à l’époque contemporaine. Cela se passe dans l’espace libano-syrien, au Mont Liban et à Damas en 1850, des milliers de chrétiens sont massacrés par des Druzes, malgré l’action protectrice exemplaire de l’émir Abdel Kader pourtant exilé par la France. Ces exactions déboucheront sur une expédition militaire française sous Napoléon III, qui reprend à son compte la mission de protection des chrétiens d’Orient[12], sous motif humanitaire. A partir de ce moment, les communautés chrétiennes d’Orient vont connaître une érosion constante due à des vagues d’exterminations et d’exil.

Un intéressant rappel des liens historiques entre la France et les chrétiens d’Orient  a été formulé par Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires étrangères lors de son audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale en janvier 2015 [13]« La relation particulière de la France avec les Chrétiens d’Orient remonte à l’alliance conclue en 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique. Il s’agissait d’une alliance stratégique de revers ….François Ier a obtenu le droit et la responsabilité de protéger les communautés chrétiennes de l’Empire ottoman. …Pour les Chrétiens d’Orient, cet événement a marqué leur entrée dans le monde culturel de la France et de la francophonie. Par la suite, les élites de l’Empire ottoman, puis celles des pays héritiers de cet Empire – Égypte, Palestine, Syrie, Liban – ont été pour partie formées dans des établissements français, souvent religieux. D’ailleurs, malgré les poussées d’anticléricalisme que notre République a pu connaître au cours de son histoire, le soutien de la France aux congrégations religieuses qui œuvraient au Proche-Orient n’a jamais varié.

En 1923, à la suite de la proclamation de la République de Turquie, le traité de Lausanne a mis fin aux capitulations, sauf en Palestine mandataire, où les accords de Mytilène en 1901 et de Constantinople en 1913 avaient confié à la France la responsabilité de protéger civilement les communautés religieuses au sens strict du terme, c’est-à-dire les communautés de religieux : les jésuites, les dominicains – qui avaient fondé, entre autres, l’École biblique de Jérusalem – ou encore les sœurs de Saint-Joseph – qui tiennent aujourd’hui l’hôpital français de Jérusalem, etc… Ces deux accords sont toujours en vigueur actuellement[14]. En dehors de la Palestine, , malgré la fin des capitulations, une relation culturelle et d’influence est demeurée entre la France et les Chrétiens d’Orient. 

Aujourd’hui, si les circonstances ont évidemment changé par rapport à celles qui prévalaient au temps de François Ier, notre diplomatie doit, au-delà de ses principes laïcs et universalistes, maintenir une relation spécifique avec les minorités chrétiennes d’Orient et prendre en compte leur situation particulière ».

 Le nationalisme turc du début XXe siècle, qui se réclamait non pas d’une idéologie islamique, mais moderne, occidentale, fut à l’origine de deux génocides en 1915, à l’encontre des Arméniens (700 000 à 1,6 million de victimes) et, moins connu, en 1915-17, des Assyro-Chaldéens après la débâcle de leur allié russe. Le même nationalisme turc, avec le leader charismatique Mustafa Kemal, procéda dans les années 20, à l’encontre des Grecs d’Anatolie, à une totale purification ethnique par le transfert de force d’1,5 million d’Hellènes en Grèce. En zone turque, à territoire égal, la proportion de chrétiens est passée d’environ 35% en 1900 à 0,1% de nos jours. Les chrétiens ont disparu du paysage turc qui fut des siècles durant le haut lieu du christianisme où se déroulèrent tous les grands conciles œcuméniques.

Après la seconde guerre mondiale et les indépendances des Etats de la région, les conflits qui n’ont jamais cessé, alimentèrent des vagues de départs successifs vers les Etats Unis, l’Australie, les pays européens : guerre du Liban 1975-95, le conflit palestinien, et surtout la séries de conflits qui débuta avec l’invasion américaine en Irak en 2003. La création de l’Etat Islamique en 2014 ne fit que renforcer l’hémorragie. A titre d’exemple, l’Irak en 1987 comptait 1,2 million de chrétiens de toutes obédiences, on estime que 80 % d’entre eux ont quitté leur territoire depuis 2003. S’il existe un pays du proche Orient où le risque de disparition de ces chrétiens d’Orient est élevé, c’est bien l’Irak.

La conséquence de ces exils successifs depuis un bon siècle est que ces chrétiens sont désormais plus nombreux en diaspora que sur leurs terres d’origines, que la localisation des sièges patriarcaux ne correspond plus à la localisation actuelle de leurs fidèles. A titre d’exemple, le siège du catholicos et patriarche de l’Orient, à savoir, le chef de l’Eglise de l’Orient, celle qui était née dans l’empire perse, qui se nomme Eglise assyrienne, se trouve désormais à Chicago !

***

Quelle survie possible ? L’avenir de ces chrétiens d’Orient après l’inévitable chute de l’Etat islamique (sans  se prononcer sur la date) dépendra du mode de reconstruction de l’Irak et de la Syrie. Pour l’heure tout est possible, c’est une question de rapport de forces entre les différents acteurs internationaux  sur le terrain, qui, on le sait n’ont pas du tout les mêmes agendas. L’Irak restera t-elle dirigée par des chiites, ceux-ci accepteront-ils une sorte de partage du pouvoir avec les musulmans sunnites et les autres minorités dont les chrétiens ? Quelle sera la véritable influence de l’Iran chiite dans le futur Irak ?

Les Kurdes du nord-est, actuels protecteurs des chrétiens réfugiés, et acteurs militaires majeurs sur le terrain, continueront-ils à protéger les chrétiens une fois leur objectif territorial et politique d’autonomie atteint ? Les chrétiens certes sont heureux d’y être hébergés, mais ils ont gardé le souvenir des génocides  menés par les Turcs pendant la Première guerre mondiale avec justement l’aide des Kurdes ! Pour un grand nombre de chrétiens, les conditions d’un retour n’existent pas, et un peu comme les Yézédis du nord-ouest de l’Irak, on se méfie désormais de son voisin musulman sunnite qui a subi la pression  des jihadistes, malgré des amitiés séculaires, on se méfie de son « protecteur » kurde qui peut vous lâcher à tout moment, on se méfie des libérateurs chiites, venus de Bagdad ou d’Iran qui pour l’heure affichent une belle communication de libérateurs, comme en témoignent à Noël 2016, les messes re-célébrées dans les villages libérés sous haute protection.

Le régime d’Assad en Syrie va-t-il survivre après la victoire contre Daech, victoire d’un pays qui vit sous perfusion des aides russe et iranienne ? La « laïcité » relative de l’ancien parti  Baas dans les années 20, qui permettait au clan Assad de se prétendre le protecteur des chrétiens contre les islamistes, sera-t-elle encore possible ? La forte présence russe dans laquelle l’on retrouve la vieille synergie tsariste militaro-orthodoxe, sera peut-être demain en Syrie la garante de la sauvegarde des chrétiens locaux. Le risque de disparition des chrétiens d’Orient semble dans les conditions actuelles, moins fort en Syrie qu’en Irak.

Au-delà de ces questions qui verront peut être un début de dénouement en 2017, deux espaces sont à ausculter dans les années à venir.

  • Les anciens terroirs chrétiens du Proche-Orient ne risquent-ils pas de devenir le musée de temps révolus ? L’affaiblissement du nombre de chrétiens en deçà d’un certain seuil de visibilité risque de créer des espaces monoculturels comme on le constate pour l’actuelle Turquie, qui s’affirme turque et musulmane sunnite : il n’y a plus de place ni pour des chiites, ni pour des Kurdes, ni pour des chrétiens… Cette situation d’expulsion des chrétiens, véritables autochtones il faut le rappeler, « est une catastrophe de civilisation, car ils sont notre lien avec les premières civilisations de l’écriture : l’araméen était la langue véhiculaire du Proche-Orient. Ils sont à l’origine du christianisme, et nous perdons également ce lien. Mais ils sont aussi à la source de la civilisation islamo-arabe, et sans eux, on ne peut comprendre la complexité orientale. C’est enfin un drame pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face au fanatisme. Le Moyen-Orient perd sa chance de sécularisation : ce sont ces chrétiens qui en étaient les vecteurs. Le monde actuel est fait de blocs qui s’affrontent. Or, les chrétiens d’Orient ont toujours été des médiateurs, le tiers indispensable[15] ».
  • Dans leurs nouveaux territoires de diaspora, ne risquent-ils pas également de disparaître, dans la mesure où il leur sera difficile d’affirmer leurs identités communautaires fortes, en contexte sécularisé, en contexte d’individualisme, en contexte de liberté de conscience.
  • Echappent à ce schéma  certains groupes plus nombreux, plus homogènes, comme les coptes d’Egypte. Leur risque n’est pas la disparition, mais la pérennité de leur état de citoyen de seconde zone. De même, pour les chrétiens du Liban qui doivent composer avec les forces musulmanes désormais majoritaires.

La géopolitique des chrétiens d’Orient est en pleine évolution, nous assistons à des phénomènes de déterritorialisation, au détriment de leur berceau originel et en faveur de diaspora en occident. Dans le même temps, le centre de gravité du christianisme en général est lui aussi en mouvement, il quitte la vielle Europe pour d’autres contrées, sud américaine et asiatique. Si le bouddhisme est désormais un phénomène mondialisé n’est-ce pas dû aux guerres et persécutions menées par la Chine depuis 1949 ?

Certes, on ne peut en rester à tel regard froid et distancié, il s’agit d’hommes de femmes et d’enfants qui vivent l’une de leur pire catastrophe de leur histoire communautaire sous le regard bien souvent indifférent des opinions publiques des grandes puissances, comme si ces dernières se résignaient à considérer le Proche-Orient frappé d’une éternelle fatalité. Par ailleurs, lorsque ces mêmes opinions se réveillent, et avec elles leurs gouvernements, c’est souvent pour afficher une sorte de compassion condescendante, voire paternaliste à l’égard d’une humanité considérée comme  archaïque. Russes et Français se sont de longue date auto proclamés défenseurs de ces chrétiens d’Orient, au nom de quoi ? Non seulement leur avis n’a jamais été sollicité, mais de plus, ces attitudes les desservent le plus souvent, en les faisant apparaître comme des ennemis de l’extérieur, comme la cinquième colonne de l’occident, alors que leur souhait le plus cher est d’être acteur à part entière de leurs pays et non d’être entièrement à part, à protéger comme une sorte de patrimoine de l’humanité en péril.

Christian Bernard

janvier 2017

 

 

 

 


[1] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016, p.80

 

 

 

[2] Françoise Briquel Chatonnet,, Les Eglises syriaques, histoire et tradition, in Diplomatie n° 75, Les chrétiens d’Orient, juillet-août 2015, p.58.

 

 

 

[3] Cette ville antique dans la banlieue de la capitale byzantine Constantinople,  se trouve donc très près de l’actuelle Istanbul turque.

 

 

 

[4] Nael Georges, spécialiste en droit musulman, La liberté religieuse dans les Etats de culture islamique, in Diplomatie n° 75 : Chrétiens d’Orient,, été 2015, p. 46

 

 

 

[5] Ce fut le cas du syrien Michel Aflaq, co-initiateur du Parti de la Résurrection  arabe et socialiste ou parti Baas, dès 1943.

 

 

 

[6] Dans un souci de recherche d’identité ancienne et régionale, les uns et les autres se disent descendants directs des peuples antiques, cela va des chrétiens du Liban descendants directs des Phéniciens,  aux Assyro-Chaldéens qui disent assumer l’héritage Mésopotamien, des Coptes reliés à l’Egypte antique, aux Juifs  affirmant une continuité avec les Juifs du temps biblique.

 

 

 

[7] Ville à forte population chrétienne à une vingtaine de Km au sud de Mossoul, occupée par Daech en 2014 et libérée par l’armée irakienne à l’automne 2016

 

 

 

[8] Diplomatie n° 75 p.48

 

 

 

[9] L’Etat Islamique n’est le seul groupe à pratiquer ce supplice cruel, cela existe aussi en Arabie par exemple. Pour comprendre la légitimité de cet acte par une lecture fondamentaliste du Coran, voir mon article sur le site du Nouvel’Obs http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

 

 

 

[10] Ce mot nazaréen [nasârâ] n’a pas toujours le sens de chrétiens: Sur ce point assez technique voir http://www.eecho.fr/nazareens-dans-le-coran-chretiens-ou-non/. En effet, il existe une contradiction formelle  entre le v.82 et le v.51 de la sourate 5 à propos des nasârâ

 

 

 

[11] Myriam Benraad, Diplomatie n° 75, p.49

 

 

 

[12] "La protection des chrétiens d’Orient est une tradition pour la France " – Entretien accordé par Laurent Fabius au journal La Croix (27 mars 2015) http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/afrique-du-nord-moyen-orient/evenements/article/la-protection-des-chretiens-dorient

L’œuvre d’Orient , association catholique française, travaille à aider ces chrétiens d’Orient depuis 1856. Elle est actuellement dirigée par Mgr Pascal Gollnisch , très actif comme médiateur avec l’occident. En avril 2015 il a publié un ouvrage intitulé « Chrétiens d’Orient, résister sur notre terre », ce qui témoigne de son désir de freiner au maximum les départs vers les pays occidentaux.

 

 

 

[13] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/14-15/c1415039.asp

 

 

 

[14] Signés en 1901 et 1913, ils sont reconduits tacitement par la puissance mandataire britannique puis par l’État d’Israël (correspondance Chauvel-Fisher, 1948-1949). Ils sont toujours valides à l’heure actuelle

 

 

 

[15] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016,, p.82

 

 

 

 

Les occidentaux qui se sont enthousiasmés pour le « printemps  arabe », baptisant ainsi les mouvements de révoltes arabes à l’aulne de leurs propres mouvements d’émancipation [printemps des peuples de 1848], aujourd’hui s’inquiètent de l’arrivée au pouvoir de partis islamistes hier réprimés. La crainte de voir s’installer sur la rive sud de la Méditerranée, des régimes conservateurs appliquant la charia, entraîne sur la rive nord défiance et interrogations. Allons nous assister à une éclosion de partis démocrates musulmans comme nous avons connu après la seconde guerre mondiale en Europe, des partis démocrates chrétiens ? Islamisme et démocratie sont-ils compatibles ? Quelles réalités se cachent-elles derrière le mot « charia », mot-épouvantail en occident ?  

Toutes ces interrogations sont reprises dans l’ouvrage récent de Mathieu GUIDERE,   Le printemps islamiste, démocratie et charia , Ellipses, printemps 2012, 239 p. Double cursus de lettres et de langues orientales, excellent connaisseur de l’arabe et de ses nombreux dialectes, le Ministère de la Défense repère très vite ses qualités après le 11 septembre 2001 pour le détacher de l’université de Lyon où il enseignait l’arabe, et le mettre au service de la Défense[1] (St Cyr, traduction et authentification des messages d’Al qaïda..). Désormais, sa renommée est faite, il devient en quelques années le spécialiste de l’univers terroriste islamiste auquel il a consacré sept de la vingtaine de livres écrits en dix ans. Il sait user du ton juste, calme et distant pour traiter le mieux possible ces sujets sensibles : « Ce qui m’importait, c’était l’analyse claire, sans jugement. C’était difficile, tout le monde était dans l’empathie ou dans l’anathème ».

Notre propos dans ce court article, est moins de réaliser un compte-rendu de cet ouvrage très riche, que d’inciter fortement à sa lecture. Au-delà du flot médiatique quotidien sur ces mouvements chaotiques du monde arabe, le lecteur occidental a besoin de repères solides, repères des chronologies de ces révoltes, des notions clefs bien souvent utilisées à tort et à travers dans des amalgames dangereux.

L’ouvrage comprend deux grandes parties distinctes : la première, assez conjoncturelle sur la démocratie musulmane où treize situations nationales, de la Mauritanie à la Syrie, sont analysées, la seconde (pp. 127 à 218) est constituée par une très belle analyse du droit musulman, clairement et objectivement exposé.

*      Dans « Démocratie musulmane », Mathieu Guidère nous dresse un tableau complet des forces politiques en présence dans le monde arabe, chacun puisera ici les connaissances nécessaires à une bonne compréhension des évènements en cours. Il déjoue pour nous les pièges des malentendus culturels qui faussent  la perception des réalités. Partout, mais dans des proportions diverses, trois courants musulmans sont à l’œuvre : des islamistes, des salafistes et des jihadistes. Trop souvent dans les media occidentaux ces trois postures sont amalgamées sous l’étiquette générique d’islamisme, ce qui  nuit gravement à toute tentative de compréhension des réalités musulmanes actuelles[2]. Il faut bien comprendre que les salafistes, hier seulement « quiétistes », partisans d’une non-intervention en politique, voire légalistes, et donc favorables à une obéissance totale au pouvoir en place, entrent aujourd’hui en politique, certainement par opportunisme. C’est une grande surprise. L’univers salafiste, opposé aux islamistes, est très complexe, il faut distinguer ces  « salafistes pragmatiques et pacifiques, conscients de l’opportunité qui s’offre à eux » des salafistes plus radicaux qui détruisent tel ou tel mausolée (Mali, Libye..).

              Hier, nous devions lutter contre les amalgames entre islam et islamistes, aujourd’hui, sans d’ailleurs que ce premier registre de lutte soit terminé, nous         devons insister sur la distinction entre islamistes et salafistes. L’ouvrage de Mathieu Guidère, espérons le, va grandement y contribuer.

*      L’analyse du droit musulman, la notion de charia,  sont très précieuses, car très clairement exposées, accessibles à tous, elle doivent permettre d’y voir plus clair dans ce qui «  a été pendant des siècles à la base de la législation dans les pays musulmans ». Les chapitres consacrés à charia et droits de l’homme, charia et économie, charia et politique.., apportent un éclairage pertinent pour qui s’intéresse à l’actualité.

Le mot charia n’est exprimé qu’une seule fois dans le Coran (XVI, 18) et une seule fois également dans le corpus des hadith (le Musnad d’Ibn Hanbal). Aussi, Mathieu Guidère, très justement rappelle t-il qu’ « étant donné la rareté du terme, ce n’est donc pas dans le Coran ni chez le Prophète qu’il faut chercher le sens précis de ce que recouvre la charia, mais dans le travail exégétique et apologétique ultérieur, qui a été mené par les oulémas musulmans à partir de l’histoire et de la pratique des autorités politiques religieuses du début de l’islam, en particulier des quatre premiers califes (632-661) ». Ainsi est-il essentiel de rappeler cette constitution historique de la charia, avec ses interprétations différentes selon les écoles juridiques, selon des jurisprudences diverses. Cette construction juridique dans le temps des hommes, cette diversité de lecture selon les cultures et traditions locales, permettent un regard optimiste sur l’avenir : « C’est pourquoi, dit Mathieu Guidère, il faut faire confiance aux peuples qui se sont libérés de la dictature, pour ne pas retomber de sitôt dans un autre régime autocratique, fût-il de droit divin ».

Mais pour l’heure, même s’il existe un nouvel acteur sur la scène politique arabe, le peuple, un processus de « théocratisation potentielle des régimes arabes»semble s’installer partout. Aller contre, est dans l’immédiat, hors de portée de «ces sociétés traumatisées par des décennies de sécularisation forcée». «Ces masses populaires sont demeurées fidèles à leur identité passée, et ont vu dans la promotion des valeurs conservatrices, une solution de sortie par le haut à la crise politique, sociale et économique que traversent les pays arabes».

Mathieu Guidère intitule son ouvrage «printemps islamiste», ce qui est une réalité, et non «hiver islamiste !», ce qui serait un jugement de valeur négatif, comme on le lit parfois sous certaines plumes. Nous avons assisté à des changements de régimes politiques, ceux qui, hier étaient opprimés et emprisonnés, se retrouvent aujourd’hui majoritairement élus, ce retournement fait que l’on peut à juste titre parler de révolution. Cette révolution, de nature politique, n’est pas accompagnée d’une révolution culturelle.[3]

 

Annexe : les mouvements d’opposition en Syrie, selon Mathieu Guidère

 

Ces mouvements, assez disparates, sont pour l’essentiel musulmans sunnites. Outre une contestation religieuse d’une partie des oulémas sunnites, les trois composantes de toute révolte arabe sont présentes, mais inégalement :

–         les islamistes. Les Frères Musulmans syriens (mouvement fondé lors de l’indépendance en 1946), sévèrement réprimés par le régime baathiste (régime imposé par Hafez Al-Assad puis par Bachar, socialisant et laïque, considéré comme athée par les islamistes)  sont en exil pour l’essentiel. Ils constituent la moitié du Conseil National Syrien –CNS-, principale institution de représentation de l’opposition en exil. Divers autres mouvements islamistes comme le Mouvement Justice et Construction (2006) qui s‘inspire de l’AKP turque en vue de l’installation d’une «démocratie musulmane». Ce mouvement a une conception plus laïque des rapports Etat-religion. Il y a enfin les islamistes de l’intérieur, «seules forces d’opposition réellement présentes sur le terrain, mais dont l’affiliation, à ce jour, demeure floue et fluctuante».

–         La mouvance salafiste syrienne, issue des milieux syriens exilés, s’est constituée en Irak lors de la guerre civile (2004-2007). Une partie d’entre eux s’est infiltrée dans le pays à la faveur des désordres. L’imam salafiste de la ville de Deraa (Cheikh Louuai Al-Zouabi), c’est à souligner, ne souhaite pas s’en prendre aux Alaouites qui soutiennent le régime.

–         Enfin, la mouvance des  jihadistes, ou plus exactement salafistes-jihadistes, n’apparaît sur la scène syrienne qu’un an après le déclenchement de la révolte, en février 2012 suite à l’appel au jihad syrien lancé par Ayman al-Zawâhiri, le chef égyptien d’Al-Qaïda.[attentats de Damas].


 

 

 

 


[1] Voir sa biographie et ses ouvrages sur son site Internet  http://www.guidere.org/contact.html. Mathieu Guidère est actuellement professeur à l’université de Toulouse 2, titulaire de la chaire Islamologie et pensée arabe

 

 

 

 

[2] Nous regrettons que Mathieu Guidère cède lui aussi à cette tentation, car en réalité, seule la première composante est vraiment islamiste, c'est-à-dire politique. Certes, il n’est pas facile de trouver une expression juste pour nommer l’ensemble de ces mouvances, c’est la raison pour laquelle l’expression générique d’ « islamisme politique » est couramment utilisée.

 

 

 

 

[3] M.Guidère, in Le Débat, n° 168, Gallimard, Janvier-Février 2012, pp.129-145 « Histoire immédiate du Printemps arabe ».